L’intelligence en berne
Publié dans le magazine Books n° 112, novembre 2020. Par Nataly Bleuel.
Après plusieurs décennies de forte hausse dans les pays industrialisés, le QI semble être orienté à la baisse depuis les années 1990. En cause, la prolifération des écrans, la carence en iode, les perturbateurs endocriniens et d’autres facteurs environnementaux. Sommes-nous pour autant plus bêtes qu’avant ?
Des tablettes en classe ? Vraiment pas une bonne idée, à en croire le neurobiologiste allemand Martin Korte. L’utilisation trop fréquente d’outils numériques fait baisser les résultats scolaires.
La région d’Otago, en Nouvelle-Zélande, est une péninsule. Eaux tumultueuses, falaises, albatros… C’est là que vit et que continue de travailler, à 85 ans passés, James Flynn, professeur émérite de philosophie à l’université de Dunedin, une ville de 130 000 habitants de style victorien.
Flynn est une célébrité. Il doit sa notoriété à un article qu’il a publié en 1987 dans la revue Psychological Bulletin, après trente ans d’une discrète carrière universitaire. Un jour de 1980, il feuillette le manuel d’un test d’intelligence. Le test et le manuel datent de 1972. Il est expliqué dans les premières pages qu’un groupe d’enfants a passé non seulement ce test, mais aussi, à titre de comparaison, sa version précédente de 1947. Et il y a une autre information : les enfants ont obtenu un score moyen de 108 à l’ancien test – soit 8 points de plus que leurs prédécesseurs de 1947. Que s’est-il donc passé ? se demande Flynn. Les enfants de 1972 seraient-ils plus intelligents que leurs camarades de vingt-cinq ans plus tôt ?
Flynn s’assoit devant sa machine à écrire et rédige un courrier destiné à 165 chercheurs du monde entier : il cherche à rassembler, leur dit-il, des résultats d’études dans lesquelles plusieurs générations d’individus d’âge comparable ont passé les mêmes tests d’intelligence. Des réponses et des données lui parviennent de 35 pays. Flynn les analyse, fait ses calculs et a du mal à y croire : que ce soit au Japon ou au Canada, aux États-Unis, en Grande-Bretagne ou en France, en RFA ou en RDA – partout, dans les pays industrialisés étudiés, le score de QI n’a cessé d’augmenter, gagnant de 5 à 25 points à chaque génération. Les autres chercheurs sont tout aussi excités. Ils donnent à cette miraculeuse progression de l’intelligence le nom d’« effet Flynn »1.
La découverte de l’effet Flynn plonge le monde occidental dans une véritable euphorie du QI. On soumet de plus en plus d’enfants à des tests, car on veut absolument repérer les plus doués. Les livres sur les surdoués deviennent des best-sellers, et les plus intelligents, c’est-à-dire ceux qui ont un QI de 130 et plus, intègrent l’association Mensa, où ils commencent à se rencontrer à l’occasion de tournois d’échecs et de débats. Bientôt, il est de notoriété publique que l’actrice Jodie Foster a un QI de 132, la chanteuse Madonna, de 140, le joueur d’échecs Garry Kasparov, de 190 [lire « Que deviennent les “surdoués” ? », p. 18]. Les comparaisons internationales de QI deviennent de plus en plus poussées.
Les éditeurs de tests de QI s’entendent sur des normes communes. Un score moyen sera toujours noté 100 (c’est encore le cas aujourd’hui), les moins intelligents seront en dessous, les particulièrement intelligents au-dessus. En dessous de 85, on considère que l’intelligence est inférieure à la moyenne, au-dessus de 115, supérieure. En Allemagne, on recommande de renouveler les tests au moins tous les huit ans. Avec chaque normalisation, les tests de QI gagnent en difficulté [lire « Ce que mesure le QI », p. 21].
L’Occident se réjouit à l’idée d’atteindre de nouveaux sommets d’intelligence et d’offrir ainsi au monde des idées toujours plus astucieuses. On a la certitude que l’enseignement scolaire ne cesse de s’améliorer et que l’on peut vivre de plus en plus dans l’insouciance.

Une bonne alimentation, le temps supplémentaire dont les parents disposent pour se consacrer à leurs enfants grâce à la réglementation des horaires de travail, des emplois plus exigeants et stimulants intellectuellement, tout cela a été avancé comme explications possibles de l’effet Flynn [lire « Peut-on expliquer l’effet Flynn ? », p. 20].
Et cela dure jusqu’en 2004. Cette année-là, l’euphorie du QI retombe brutalement. La première mauvaise nouvelle vient de Norvège. Des psychologues de l’université d’Oslo et des forces armées norvégiennes ont comparé des données recueillies entre 1954 et 2002 lors de tests administrés à de jeunes hommes – et une rupture dans la courbe du QI apparaît clairement. Entre 1970 et 1993, l’augmentation du QI a ralenti. Et, à partir de 1994, les scores ont baissé.
L’effet concerne tous les aspects testés de l’intelligence – aussi bien les questions exigeant une bonne maîtrise du langage que les exercices de réflexion logique. Il apparaît très vite que le problème n’est pas spécifique à la Norvège. Des études similaires menées en Suède, au Danemark, au Royaume-Uni, en Autriche, en Suisse, en Allemagne, en Australie et en Finlande aboutissent au même résultat : le QI a baissé de l’ordre de 0,25 à 0,5 point par an. Dans certains pays, le QI a été affecté dans son ensemble ; dans d’autres, seuls des aspects particuliers, comme l’intelligence spatiale, l’ont été. Cette baisse du QI a elle aussi un nom. On l’appelle l’anti-effet Flynn [lire « Une baisse contrastée », p. 22]. James Flynn est donc aujourd’hui doublement célèbre.
Au début, lui-même n’a pas voulu croire que le phénomène qui porte son nom s’était inversé. Ses collègues n’avaient-ils pas mal calculé ? N’était-ce pas une simple coïncidence ? Mais, à mesure que les indices s’accumulaient, il se mit à douter de ses propres doutes. En 2017, à 83 ans, il a donc refait ce qu’il avait effectué trente ans plus tôt : il a collecté des données sur différents pays. Cette fois, plus besoin d’aller poster des lettres dactylographiées. Il a téléchargé les données sur Internet. Et il en a acquis la certitude : oui, le QI est en baisse. Du moins dans de nombreux pays occidentaux.
Au cours d’un long entretien téléphonique sur la ligne grésillante qui relie la Nouvelle-Zélande à l’Europe, James Flynn nous raconte comment lui, le fils d’immigrés irlandais né en 1934 aux États-Unis, y est devenu un philosophe moral. Dans les États du Sud, il a milité, dans les années 1960, pour les droits civiques. Cela ne lui a pas réussi. Plusieurs postes d’enseignant lui sont passés sous le nez et il s’est établi en Nouvelle-Zélande. Pour lui, l’effet Flynn découle de l’idéal de société du mouvement des droits civiques : les États démocratiques donnent aux citoyens la latitude nécessaire pour s’épanouir. Ils leur donnent la liberté, y compris pour les grandes envolées intellectuelles.
Et à présent ? La liberté n’a pas disparu. Que s’est-il passé dans les années 1990 ? Qu’est-ce qui a changé ? « Le principal changement que j’ai observé au fil des ans, dit James Flynn, c’est la disparition des livres exigeants. » Les enfants se perdent dans les jeux vidéo. Et ils peuvent bien devenir des as du clavier et du joystick, cela ne les aide pas à penser de façon logique, bien au contraire. Ses étudiants, note Flynn, ont de plus en plus de mal à lire Schopenhauer.
La thèse de la hausse puis de la baisse du quotient intellectuel ne fait pas l’unanimité dans la communauté scientifique. Il y a des mathématiciens qui la contestent au motif que ce serait une pseudo-vérité, une construction mathématique née de la tentative de traduire les performances des individus testés en un idéal type de courbe en cloche qui déforme la réalité. Des statisticiens objectent que le QI ne nous dit pas à quel point un enfant est intelligent mais seulement à quel point il maîtrise un certain type de tâche et quel est son degré d’implication dans cette tâche. Idée que beaucoup de chercheurs rejettent, à leur tour, avec véhémence.
Les deux effets Flynn suscitent donc un débat passionné. Mais il y a aussi, dans tous les pays industrialisés, de plus en plus d’enfants chez qui l’on diagnostique un trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH). Et de plus en plus de cas de troubles du spectre autistique, de troubles de la concentration et d’autres difficultés d’apprentissage. Une petite information parmi tant d’autres : d’après un bilan de 2018 de l’assurance maladie de Bavière, jamais autant de familles n’avaient demandé, après un diagnostic médical, à bénéficier d’une allocation d’éducation d’enfant handicapé 2.
Tous ces troubles du développement ont un point commun : ils sont liés à des processus se déroulant précisément dans les zones du cerveau qui façonnent notre intelligence. Seuls ceux qui savent se concentrer peuvent bien apprendre.Tout se passe donc vraiment comme si quelque chose clochait dans nos têtes.
La science n’est pas encore en mesure de dire exactement pourquoi il en est ainsi. Quelques hypothèses ont toutefois été émises à propos de l’anti-effet Flynn. Certaines pourraient provoquer une déflagration dans la société.
Lorsque l’anti-effet Flynn a été mis en évidence, on n’a pas tardé à dire que les enfants d’immigrés, parce qu’ils étaient issus de familles peu cultivées et qu’ils rencontraient des difficultés linguistiques, tiraient les résultats vers le bas. Les personnes pauvres et d’un faible niveau d’instruction, disait-on, faisaient plus d’enfants que les riches et les instruits. Les imbéciles, en se multipliant, ne détérioraient-ils pas le patrimoine génétique ? Les scientifiques, certes, ne le formulaient pas ainsi, mais ils parlaient d’« effet dysgénique ». Entre les lignes de plus d’une étude transparaissait ce mot d’ordre : nous, les intelligents, ne voulons pas que les idiots entravent le progrès, nous ferions donc mieux de les tenir à l’écart. Des thèses que l’ancien membre du Parti social-démocrate Thilo Sarrazin a faites siennes dans son essai très controversé L’Allemagne disparaît3.
Frank Spinath, 49 ans, est vêtu de noir de la tête aux pieds. Il est professeur de psychologie différentielle à Sarrebruck et, par ailleurs, le chanteur et le parolier de plusieurs groupes. Son genre de musique : la futurepop. C’est un passionné de La Guerre des étoiles et des orgues d’église. On ne serait pas trop loin de la vérité en le qualifiant de geek.
Spinath s’est lancé dans la recherche sur l’intelligence lorsque, à l’occasion d’un séminaire universitaire, il a appris son score de QI – « quelque part au-dessus de 130 » – et qu’il a voulu savoir pourquoi il était plus intelligent que la plupart des autres. Il s’en réjouissait, bien sûr, mais trouvait aussi cela injuste. Qui a quelles chances et pourquoi ? Sont-ce les gènes ? Est-ce l’environnement – le milieu familial, l’éducation, la richesse ? L’interaction de tout cela ? Si l’on demande à Frank Spinath si l’intelligence est héréditaire, il répond : « Dans une large mesure, oui. » Les femmes universitaires produisent-elles naturellement des enfants plus intelligents ? « Oui, statistiquement parlant. » Les personnes peu fortunées ont-elles un QI statistiquement inférieur ? « Oui, c’est vrai aussi. »
Puis il s’excuse, ses réponses semblent le mettre mal à l’aise. Il craint que, sortis de leur contexte scientifique, ses propos puissent être mal interprétés. Il le sait : « La recherche sur l’intelligence est un cocktail difficile à digérer, composé d’ingrédients explosifs. »
Spinath est à la pointe de la recherche sur les jumeaux. Depuis de nombreuses années, il étudie les paires de jumeaux – car, lorsque des jumeaux dizygotes (ou faux jumeaux) partagent un même foyer, la seule chose qui les différencie en théorie, ce sont les gènes. Et parfois aussi le QI.
Comme la plupart des chercheurs, Spinath estime que les facteurs héréditaires peuvent expliquer jusqu’à 70 % des différences d’intelligence chez les adultes. Cela semble avoir le mérite de la clarté, mais, en réalité, c’est beaucoup plus compliqué. Dans l’une de ses études, Spinath a étudié les conditions de vie et le QI de 3 074 enfants et jeunes adultes âgés de 11, 17 et 23 ans. Plus les parents sont à l’aise financièrement, plus le score moyen de QI des enfants est élevé. Spinath l’explique ainsi : « Quand on grandit dans un foyer aisé, on est plus susceptible d’hériter de gènes favorables et de les stabiliser. » Et, s’ils éprouvent des difficultés, les enfants de parents riches bénéficient d’un soutien scolaire.
Les gènes subissent eux-mêmes l’influence de l’environnement. Dès la conception, certains d’entre eux sont activés ou réduits au silence. Cela peut être dû à toutes sortes de choses : un abus de barres chocolatées, des gifles à répétition ou des événements dramatiques, comme un accident de voiture. On peut retracer le vécu d’une personne en fonction des gènes qui ont été activés.
Chez les enfants à qui les parents lisent beaucoup d’histoires, des gènes peuvent être activés qui aident à faire fonctionner le centre de la parole dans le cerveau. Si, au lieu de cela, les enfants regardent la télévision, d’autres gènes peuvent être activés – défavorables, eux, au développement mental. Il est donc faux de dire que nous sommes le pur produit de nos gènes.

Après que les chercheurs norvégiens eurent constaté une baisse de QI chez les recrues de l’armée, certains de leurs collègues ont cherché à savoir si, par hasard, l’origine sociale des soldats n’avait pas changé. N’y avait-il pas plus de jeunes appartenant à des familles socialement défavorisées ou issues de l’immigration ?
Une équipe de mathématiciens est tombée sur une explication complètement différente et inattendue. À partir de données portant sur de longues périodes, ils ont pu reconstituer l’évolution au sein de différentes familles. Et ils ont constaté que le QI avait autant chuté au sein de familles établies de longue date en Norvège. Les fils sont moins intelligents que les pères4 . Cela signifie que la cause de l’anti-effet Flynn n’est pas exclusivement génétique. L’environnement doit aussi y être pour quelque chose.
n lundi après la fin du semestre. Les élèves n’ont pas cours, mais les professeurs du lycée Wilhelm-Busch de Stadthagen, en Basse-Saxe, ne sont pas en vacances, eux. C’est leur journée annuelle de formation, et cette fois, au programme, il y a une révolution. Le lycée s’apprête à proposer des cours sur tablette – enfin ! Beaucoup d’enseignants, explique le proviseur Holger Wirtz, en exprimaient le souhait. À présent, il leur faut apprendre à utiliser au mieux ces outils en classe. Assis dans la grande salle, les profs attendent en chuchotant que Martin Korte, « chercheur de renommée mondiale, spécialiste du cerveau à l’université technique de Braunschweig », ainsi que l’a présenté le directeur, commence sa conférence intitulée « L’école à l’heure du changement numérique ».
Martin Korte a l’air d’avoir passé la nuit sous la tente : cheveux aplatis, veste polaire, chaussures de randonnée. En fait, il débarque tout juste de l’avion. La veille, il était à un congrès à New York. « Qu’est-ce que le QI ? » demande Korte avant de répondre lui-même : « La vitesse de traitement. » Chiffres et concepts se déversent sur les enseignants : 400 000 stimuli sensoriels parviennent chaque seconde au cerveau. Il doit opérer un tri parmi eux, car un être humain ne peut traiter que 120 stimuli sensoriels par seconde. Un élève qui jette un coup d’œil sur son téléphone portable, et ce sont 60 mots du professeur qui passent à la trappe. Certains enseignants renoncent à prendre des notes. « Trop de choses à la fois perturbent la réflexion, explique Korte. Les téléphones portables en classe entravent tout le reste. »
Le proviseur Wirtz est assis droit comme un piquet, le visage tendu et immobile. Qu’est-ce que raconte le chercheur ? Une tablette n’est rien d’autre qu’un gros smartphone. Et c’est censé perturber le cours ? Korte projette sur le mur des diagrammes à barres, qui montrent que les résultats au test Pisa en mathématiques sont corrélés négativement à la fréquence d’utilisation d’ordinateurs en classe. Quand des ordinateurs sont utilisés en classe plus d’une fois par semaine, les résultats se détériorent. Les enseignants ont cessé de prendre des notes. Korte s’est mis à parler du « cerveau Google ». Il projette un cliché d’imagerie cérébrale : le cerveau a des nuages rouges partout, au sommet du front, à l’arrière de la tête, devant et derrière les oreilles. Énormément de nuages rouges.

Ces images proviennent de l’Université de Californie à Los Angeles. Les nuages sont remplis de cellules nerveuses qui travaillent dur et sont en train de chercher la réponse à une question. Lorsque le sujet a un livre devant lui, les nuages sont disposés sur deux bandes clairement définies. Dès que le sujet cherche la même information sur Internet, les nuages se gonflent dans toutes les directions comme avant un orage d’été. L’étude date de 2008, un an après le lancement de l’iPhone, et a donc une valeur historique inestimable pour les chercheurs en neurosciences. À l’époque, l’équipe du neuropsychiatre Gary Small avait réussi à trouver un spécimen d’Homo sapiens aujourd’hui quasiment éteint : l’individu ne maîtrisant absolument pas les outils numériques et n’étant jamais allé sur Internet. Ils ont cartographié son cerveau. Les bandes avec les nuages rouges y sont beaucoup plus étroites. Une fois que des informations ont atteint le cerveau, elles sont réorientées par les cellules nerveuses. Plus la direction est claire, plus la pensée l’est aussi. Du point de vue du chercheur, les nuages en bandes étroites sont donc plutôt une bonne chose et les cumulus une mauvaise [lire « Internet et le cerveau », p. 24].
Pour Korte, ces images vieilles d’une décennie montrent surtout une chose : le numérique transforme tout le cerveau. Plus exactement, il l’a déjà transformé. Il lui a volé la clarté de pensée. Devant son public d’enseignants à présent inquiets, Korte poursuit : « Vous avez peut-être l’impression que vos élèves n’arrivent plus à se concentrer. Cela a à voir avec la numérisation des chambres d’enfant. » Selon lui, le cerveau, en étant de plus en plus souvent distrait par des stimuli numériques, s’est habitué à ne plus canaliser son attention. « Nous n’allons plus pouvoir réfléchir sur le monde », prédit Korte. Des tablettes en classe ? À ses yeux, ce n’est vraiment pas une bonne idée.

À Moira, dans l’arrière-pays sicilien, l’heure n’est pas aux classes équipées de tablettes. Le village se situe à 30 kilomètres de la mer. Quand le gynécologue Maurilio Foti s’est établi dans la région, durant les années 1980, il a été frappé par le nombre de personnes atteintes de crétinisme : il en a compté vingt-deux. Des hommes et des femmes de petite taille, certains avec un gros goitre – une bosse de la taille d’un poing à l’avant du cou. Ils accusaient un retard mental, étaient souvent sourds et muets. Si bizarre que cela puisse paraître, les crétins des montagnes de Sicile aident actuellement les scientifiques à résoudre le mystère de la chute du QI dans le monde occidental.
On sait que les gens deviennent des crétins lorsque, à l’état d’embryons, ils ont manqué d’hormones thyroïdiennes. Pour produire ces hormones, l’être humain – la femme enceinte en l’occurrence – a besoin d’iode. Beaucoup de femmes de Moira n’en trouvaient pas suffisamment dans leur alimentation, car, de magnifiques forêts de hêtres et de noisetiers ont beau s’épanouir ici, le sol contient peu d’iode, et il en va de même pour tout ce qui pousse dans ce sol. Même le lait des vaches qui paissent dans les hauteurs ne contient pas assez d’iode. Et on ne trouve pas de poissons riches en iode dans les montagnes. Les mères qui avaient une carence en iode ont donné naissance à des enfants au cerveau sous-développé. La thyroïde de ces enfants a augmenté de volume afin de capturer le plus d’iode possible. D’où la bosse sur le cou.
La thyroïde est un organe auquel nous ne prêtons pas assez attention. C’est étrange, car, sans thyroïde, l’être humain n’est rien. Les hormones thyroïdiennes activent toutes les étapes de notre développement. Elles commandent la croissance du cerveau. Sans elles, pas de formation des os, des muscles, des reins, du foie, de l’intestin. Sans elles, on ne peut apprendre ni à voir, ni à entendre, ni à se déplacer. Une personne adulte qui a trop peu de ces hormones peut devenir dépressive et distraite. Si elle en a trop, elle devient nerveuse et irritable.
La carence en iode pourrait sembler ne concerner qu’un village de montagne reculé dans une région sous-développée. En réalité, il s’agit d’un phénomène en hausse dans de nombreux pays industrialisés. Dans l’Union européenne, environ la moitié des enfants ont une carence en iode. Cela s’explique par le fait que, dans beaucoup d’États membres, l’adjonction d’iode dans le sel de table n’est pas obligatoire. La Société allemande de nutrition regrette que, depuis quelques années, l’industrie agroalimentaire utilise du sel non iodé davantage qu’auparavant, surtout pour des raisons de coût, apparemment.
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) établit un classement des pays en fonction du degré de carence en iode observé dans la population. Dans la catégorie « carence légère » figurent onze pays industrialisés, parmi lesquels la France et le Danemark. La liste est en cours d’actualisation. Lors de sa prochaine publication, la Suède, la Norvège et la Grande-Bretagne y seront sans doute également présents.
« Carence légère » : cela n’a pas l’air si grave. Mais les travaux de l’endocrinologue Francesco Vermiglio, de l’université de Messine, en Sicile, montrent à quel point le système endocrinien est sensible aux changements et quelles en sont les conséquences sur l’intellect. Même une légère carence en iode peut affecter la formation du cerveau. D’autres chercheurs ont fait des découvertes plus effrayantes encore. Il s’agit d’un problème que même le sel de table iodé ne peut résoudre.
Le bureau de la biologiste Barbara Demeneix, à Paris, semble tout droit sorti du xixe siècle. Du parquet qui craque, de vieilles vitrines remplies de livres, une belle table en bois ouvragée sur laquelle s’empilent des documents. Par les fenêtres, on aperçoit le Muséum national d’histoire naturelle, où sont exposés des squelettes de dinosaure, des papillons, des algues, des champignons, l’inventaire du vivant. Le Muséum raconte comment l’homme et la Terre sont devenus ce qu’ils sont. Le bureau de la professeure Demeneix en fait partie. Pourtant, ici, il ne s’agit pas de savoir d’où nous venons mais où nous allons. Dans un cadre d’hier, des questions d’après-demain.Sur la table, entre un étui de violon, des livres et un ordinateur portable, un manuscrit d’une centaine de pages. C’est le rapport que Barbara Demeneix présentera devant le Parlement européen dans quelques jours5.
La chercheuse a découvert que de nombreux produits chimiques contenus dans les pesticides, les retardateurs de flamme, les emballages et les cosmétiques interfèrent avec les récepteurs du corps humain auxquels s’arriment les hormones thyroïdiennes. Ces produits font partie de ce qu’on appelle les perturbateurs endocriniens, des substances qui déstabilisent l’équilibre hormonal.
Nous absorbons des perturbateurs endocriniens avec l’air que nous respirons, avec la nourriture que nous mangeons, avec l’eau que nous buvons, avec la crème que nous utilisons pour notre peau. Un corps sans cesse approvisionné en perturbateurs endocriniens qui agissent sur les hormones thyroïdiennes se comporte comme un corps en manque d’iode : il engendre des enfants dont le quotient intellectuel est inférieur aux capacités de leurs gènes.
Barbara Demeneix pense avoir trouvé pourquoi le QI baisse dans le monde occidental. Elle pense du moins détenir une bonne partie de la réponse, ce qui lui vaut d’être critiquée aussi bien par certains de ses collègues que par l’industrie chimique. Ses livres, publiés en français et en anglais, s’intitulent Le Cerveau endommagé et Cocktail toxique6.
«Venez, je vais vous montrer les têtards et vous comprendrez. » Barbara Demeneix nous emmène au sous-sol, dans un labyrinthe de pièces remplies d’aquariums. Cela sent comme chez le poissonnier. Derrière une vitre, des xénopes du Cap – une espèce d’amphibiens – se tiennent tout droits dans l’eau, comme des statues ; un instantané de l’évolution. D’autres nagent avec ardeur dans l’aquarium, étirant leurs petites pattes devant le visiteur éberlué.
Pourquoi des têtards révéleraient-ils quoi que ce soit sur les humains qui perdent leurs facultés mentales ? « Ils constituent un modèle, explique Barbara Demeneix, un modèle absolument merveilleux. » Comme tous les vertébrés, les têtards ont une thyroïde qui utilise l’iode pour produire les mêmes hormones que tous les vertébrés – les oiseaux, les poissons, les humains. Un têtard qui n’a pas assez d’hormones thyroïdiennes nage plus lentement que la normale et reste un têtard à vie. Il ne se métamorphose jamais en grenouille. C’est ce qui arrive aux têtards qui évoluent dans une eau contenant des pesticides. Exactement comme dans un plan d’eau naturel qui contiendrait des perturbateurs endocriniens.
Aux États-Unis, des collègues de Barbara Demeneix ont analysé les données de plusieurs centaines de mères dans le sang desquelles on avait détecté des traces de retardateurs de flamme bromés (PBDE) pendant la grossesse. Les enfants de ces femmes ont été soumis à des tests de QI à l’âge de 5 et de 7 ans. Les enfants de celles qui avaient été très exposées aux PBDE ont obtenu 4 à 5 points de moins que les enfants dont la mère présentait peu de traces de retardateurs de flamme dans le sang. Des essais en laboratoire ont montré que les PBDE bloquent la production d’hormones thyroïdiennes. Agneaux, rats, souris, animaux sauvages – tous y sont sensibles. Il en va de même pour les femmes enceintes.
Les PBDE sont désormais interdits dans de nombreux pays, dont les États-Unis et l’Allemagne. Mais des canapés, des tapis et des rideaux traités avec ces retardateurs de flamme ont été vendus pendant plus de cinquante ans, et on les retrouve encore dans d’innombrables foyers aujourd’hui. Tout comme d’autres substances qui ont un effet similaire. Le revêtement des poêles, les emballages en plastique, le revêtement intérieur des boîtes de conserve, la peinture antitache, les antiparasitaires pour chiens et chats – toutes ces merveilles de la vie moderne contiennent des perturbateurs endocriniens qui dérèglent la production d’hormones thyroïdiennes.
Comme ses homologues d’Europe et des États-Unis, la Société allemande d’endocrinologie estime qu’il a été prouvé que les perturbateurs endocriniens jouent un rôle dans le développement des maladies thyroïdiennes. L’OMS estime que ces substances qui altèrent les fonctions du système endocrinien représentent une « menace mondiale » pour la santé et l’environnement.

Après tout, pourrait-on se dire, qu’importe qu’une personne ait un QI de 112 ou de 108, de 99 ou de 93 ? Le QI fluctue selon la forme dans laquelle on se trouve. Il varie selon que le sujet est stressé ou détendu, selon la qualité de son sommeil et ce qu’il a mangé au petit déjeuner. La marge de fluctuation est comprise entre 5 et 8 points. Une perte de QI de quelques points dans la population à l’échelle d’une décennie pourrait donc sembler sans grande importance. Or ce n’est pas le cas. Si on élargit sa perspective et qu’on réfléchit à ce qu’une perte de 4 ou 5 points de QI signifie pour la société dans son ensemble, le tableau est différent.
Un collègue de Barbara Demeneix, qui est pédiatre et spécialiste de santé publique à New York, a un jour fait le calcul avec un groupe de chercheurs – des médecins, des statisticiens, des épidémiologistes, des économistes. La biologiste était également du nombre. Rien que dans l’Union européenne, le coût socio-économique induit par la baisse du QI et les troubles neurologiques du développement qu’entraînent les perturbateurs endocriniens s’élèverait à 150 milliards d’euros par an.

Si le QI de tout un pays baisse de 5 points, cela a surtout un effet sur les franges de la société. Cela signifie que les extrêmes changent. Qu’il y a beaucoup moins de surdoués, moins d’Einstein et de Mozart. Moins de génies, moins de gens capables de penser l’impensé. Et, à la place, beaucoup plus de moins doués. Des personnes incapables de se prendre en charge. Qui ont besoin d’une attention particulière à l’école. Qui vivent dans des institutions spécialisées. Dont les parents travaillent moins (et paient donc moins d’impôts) parce qu’ils doivent s’occuper d’eux. Des personnes qui seront au chômage ou à qui l’État devra fournir un emploi adapté.
Même à l’échelle individuelle, le drame de la déperdition d’intelligence peut être chiffré. Selon une étude, à chaque point de QI perdu, on réduit ses revenus potentiels de 2 %. Ce ne sont là que des données statistiques, mais elles correspondent toutes à la vie réelle.
Les scientifiques continuent de débattre sur la cause exacte de la baisse du QI. Les gènes. La formation. L’éducation. Le numérique. La carence en iode. Les perturbateurs endocriniens. Le problème est très vraisemblablement multifactoriel. De même que Frank Spinath, le chercheur de Sarrebruck qui s’intéresse aux jumeaux, n’irait pas jusqu’à dire que seuls les gènes entrent en ligne de compte, Barbara Demeneix ne prétend pas que les perturbateurs endocriniens sont la seule cause.
L’être humain est beaucoup plus complexe que son QI, lequel est déjà fort complexe. Nous allons encore avoir besoin de beaucoup de personnes très intelligentes pour élucider peut-être un jour ce qui se passe à l’intérieur de nos têtes.
— Nataly Bleuel et Nike Heinen sont des journalistes scientifiques qui collaborent à plusieurs grands journaux allemands. Tanja Stelzer est responsable des grands dossiers à l’hebdomadaire Die Zeit.
— Cet article est paru dans Die Zeit le 27 mars 2019. Il a été traduit par Baptiste Touverey.
Notes
1. La moyenne calculée pour 31 pays de 1909 à 2013 est une augmentation de 3 points de QI par décennie.
2. L’inflation des diagnostics reflète-t-elle une hausse réelle de ces pathologies ? La question fait débat (lire « Les enfants difficiles », Books no 56, juillet-août 2014).
3. Éditions du Toucan, 2013 (2010 pour l’édition originale allemande).
4. Bernt Bratsberg et Ole Rogeberg, Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), 26 juin 2018.
5. Endocrine Disruptors: from Scientific Evidence to Human Health Protection. On peut lire ce rapport commandé par le Parlement européen à l’adresse bit.ly/rapportPE.
6. Publié chez Odile Jacob en 2016 et 2017.
