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Les villes du journaliste Bernardo Valli - Books

Les villes du journaliste Bernardo Valli

Le journalisme est une sorte d’artisanat assurant la fonction d’un service public, estime l’Italien Bernardo Valli. Auteur de reportages aux quatre coins du monde, il a défendu l’idée de « la vérité du moment ». Passionné de littérature, de peinture, de cinéma, il a aussi écrit des essais littéraires sur les villes où il a séjourné.


Vue de Hanoï, au Vietnam, où le journaliste Bernardo Valli a séjourné. © CC4.0, Vyacheslav Argenberg

« Homère est nouveau ce matin et rien n’est peut-être aussi vieux que le journal d’aujourd’hui. » Cette phrase de Charles Péguy est fréquemment citée pour appuyer l’idée de l’éternité des grandes œuvres. Mais on peut aussi en retenir le jugement sans indulgence qu’elle énonce sur la presse, le constat lucide du caractère éphémère des articles de journaux. Qu’est-ce qui, de ceux-ci, résiste malgré tout au passage du temps ? Les informations qu’ils contiennent lorsqu’elles sont collectées avec soin et présentées avec rigueur, et leur qualité littéraire lorsqu’elle est présente. 


Le journaliste italien Bernardo Valli pense qu’il peut y avoir quelque chose de plus. Une première collection de ses reportages, publiée il y a douze ans, s’intitulait La verità del momento. La formule peut sembler paradoxale : si la vérité n’est que celle d’un moment, est-ce encore la vérité ? Dans son esprit, l’expression traduit le fait que les reportages à chaud sur le terrain sont susceptibles de capturer et de restituer l’atmosphère politique et la réalité émotionnelle des événements dont ils traitent. Mais ceci n’exclut pas qu’avec le temps, le sens et la portée de ces événements doivent être réinterprétés et réévalués. Dans les premières pages de l’ouvrage, il avoue d’ailleurs s’être lui-même trompé sur la nature des régimes auxquels allaient conduire l’accession de l’Algérie à l’indépendance, la conquête du pouvoir par les Khmers rouges au Cambodge ou le renversement de la dynastie Pahlavi en Iran. Parce qu’il était trop près de ces événements, mais aussi, reconnaît-il, parce que, tout en s’efforçant d’être intellectuellement honnête (l’objectivité parfaite en la matière n’existant pas), il s’est laissé influencé par sa sympathie envers les luttes pour l’indépendance. 


Né en 1930 à Parme dans une famille de la bourgeoisie intellectuelle, Bernardo Valli, après un court passage dans la Légion étrangère dans laquelle il s’était engagé par goût de l’aventure – un épisode qu’il considère rétrospectivement comme la plus grande stupidité de sa vie –, a brièvement travaillé pour un quotidien catholique. Il est ensuite entré à la rédaction du quotidien Il Giorno. Ce journal milanais libéral, dont les pages culturelles pouvaient s’enorgueillir de signatures prestigieuses (Italo Calvino, Carlo Emilio Gadda, Pietro Citati), pratiquait, pour ses reportages, un style délibérément sobre à l’anglo-saxonne, éloigné de celui du journalisme littéraire et imaginatif d’Indro Montanelli ou de Curzio Malaparte. L’envoi de Valli au Venezuela pour rendre compte d’un coup d’État contre le dictateur Marcos Pérez Jiménez donna le signal de départ d’une longue carrière de reporter international. Elle le conduisit aux quatre coins du monde et lui offrit l’occasion de couvrir tous les grands événements des 70 dernières années, de l’indépendance de l’Algérie et du Congo à la guerre d’Irak en passant par celle du Vietnam, la révolution des œillets au Portugal, la chute du communisme en Europe de l’Est et les guerres de Yougoslavie. Après Il Giorno, il écrivit pour le Corriere della SeraLa Stampa et La Repubblica, dont il dirigea longtemps le bureau de Paris, où il réside depuis 1975. Sa carrière se termina à L’Espresso : à la mort d’Umberto Eco, il prit sa succession à la dernière page de l’hebdomadaire. 


Deux nouveaux recueils de ses articles ont été récemment publiés. Intitulé Se guardo altrove (« Si je regarde ailleurs »), le premier rassemble des textes sur l’actualité artistique et l’histoire littéraire parus dans les pages culturelles des différents quotidiens pour lesquels il a travaillé. Nourri dans son enfance par les romans d’Alexandre Dumas et de Joseph Conrad, lecteur « omnivore, passionné et désordonné », se plongeant dans « Tolstoï en Thaïlande et Musil à Singapour », Bernardo Valli n’a cessé de s’intéresser à la littérature. Son goût pour elle, notamment la littérature française, mais aussi pour la peinture, la photo et le cinéma, s’exprime dans l’ouvrage, qui contient entre autres des textes sur Montaigne, Rabelais, Voltaire et Condorcet, Jules Verne, Bernanos, Goya, Cézanne, Pollock, Luis Buñuel, Edmund White, Claudio Magris, Georges Simenon, Mstislav Rostropovitch, Golo Mann, l’adaptation d’À la recherche du temps perdu par Volker Schlöndorff. On y lit aussi un beau portrait de son confrère Tiziano Terzani, en compagnie de qui il s’est souvent trouvé en Asie et qui a fini par s’établir en Inde pour une quête spirituelle : « En partant avant lui de Kaboul, en signe de solidarité (et d’amitié), je lui ai laissé mon sac de couchage, indispensable en Afghanistan. J’ai pensé qu’il pouvait lui servir dans le refuge à mi-chemin de l’Himalaya où il passe de longues périodes de temps et où son pacifisme énergique ne court pas le risque de se heurter à la vérité du moment. » L’ouvrage réunit également quelques entretiens avec, notamment, Philippe Sollers, Claude Lévi-Strauss, François Furet, V. S. Naipaul, Leonardo Sciascia et Graham Greene, introduit de la façon suivante : « Graham Greene a l’allure d’un vieux cow-boy et le visage d’un diplomate du Foreign Office qui a passé sa carrière dans des pays exotiques au service de Sa Majesté. » 


Comme l’indique son titre, Città (« Villes »), le deuxième volume offre des aperçus de quelques-unes des nombreuses villes dans lesquelles Valli a séjourné, souvent à plusieurs reprises. On peut ainsi comparer le Shanghai de 1971, dans la Chine de Mao Zedong où résonnent encore les échos d’une révolution culturelle que la grande ville portuaire eut du mal à accepter, et le Shanghai de 1980, à l’aube de la conversion du pays au capitalisme d’État, où « les panneaux publicitaires ont remplacé les journaux muraux », mais pauvre encore et loin d’être saisi par la folie consumériste. Ou Berlin en 1980, divisée par le mur, que les habitants de la partie occidentale peuvent franchir pour de courtes visites à l’Est moyennant paiement, et Berlin en 2006, devenue la capitale de l’Allemagne réunifiée, rénovée avec sobriété : « Les principes qui ont régi les grands travaux de Berlin étaient très simples : respect des rues et des places, des anciens tracés en général, et regroupement des bâtiments en gros blocs chacun destiné à occuper l’espace entre quatre rues ; interdiction de dépasser 22 mètres de hauteur et utilisation, si possible, de la pierre pour les façades. » Un reportage sur Jérusalem écrit en 2001, peu après le début de la seconde intifada, prolonge la réflexion sur la ville sainte des trois religions monothéistes engagée dans Se guardo altrove avec l’évocation de la vision qu’en avaient Chateaubriand, Flaubert et Mark Twain. 


À Pyongyang, Valli a assisté à la réception en grande pompe du secrétaire général du Parti communiste italien Enrico Berlinguer, accompagné par un éminent membre du Parti, Giancarlo Pajetta, par le dictateur nord-coréen, dans le pharaonique Palais des congrès : « À 68 ans, Kim Il-sung “illumine comme un soleil” environ 20 millions d’habitants qui, depuis un quart de siècle, travaillent avec une persévérance de fourmis selon les principes du juche. Cette formule magique peut se traduire de la façon suivante : “Nous sommes coréens ; nous nous comportons comme des Coréens en comptant sur la force et la richesse de la Corée, pour le bonheur de la Corée et des Coréens” ». À une certaine époque, en Chine, le culte de la personnalité s’est exacerbé pour mobiliser les masses au nom de Mao […] avant de revenir entre des limites raisonnables. Ici, on vit dans une atmosphère de canonisation permanente. » 


Une pièce de résistance du livre est constituée par quatre articles publiés dans La Repubblica entre le 2 janvier et le 23 décembre 1992 en une série baptisée « Une ville, un monde ». D’une longueur et d’une qualité d’écriture qui en font presque de petits essais, ils sont consacrés à Weimar, Barcelone, Delft et Alexandrie. Le premier oppose la figure solaire de Goethe et l’ombre sinistre que jette sur la ville le souvenir du camp de concentration de Buchenwald, qui en était voisin. Le deuxième prend pour fil conducteur la vie et l’œuvre d’Antoni Gaudí, le concepteur de la basilique de la Sagrada Família, mort après avoir été heurté par un tramway en traversant la rue (pris pour un mendiant en raison de sa tenue vestimentaire, il ne fut pas conduit tout de suite à l’hôpital), ainsi que ses réalisations et celles d’autres architectes catalans dans le quartier nouveau de l’Eixample (l’« Extension »). L’article sur Delft est une longue réflexion sur la peinture de Vermeer, particulièrement la célèbre Vue de Delft qu’admirait tellement, dans À la recherche du temps perdu, l’écrivain Bergotte, que Proust fait mourir devant la toile, ébloui par la perfection du fameux « petit pan de mur jaune ».  


L’Alexandrie réelle, levantine, industrieuse, commerçante, surtout peuplée « de marchands, de banquiers, de courtiers, d’entrepreneur, d’artisans, de boutiquiers » semble à Valli très différente de celle décrite par les écrivains : « On attribue à Alexandrie le caractère d’une ville cosmopolite depuis une centaine d’années, mais j’ai l’impression qu’elle eut ce charme de façon bien plus éphémère ; en fin de compte, il s’agit d’une invention. Une invention poétique de Cavafy, ravivée par E. M. Forster, puis popularisée […] par Lawrence Durrell. C’est avec les poèmes de Cavafy et le guide de la ville composé par Forster sous les yeux […] que ce dernier rédigea son Quatuor d’Alexandrie dans l’île de Chypre. » 


Des textes de cette nature illustrent la grande variété des intérêts de Bernardo Valli, au-delà de sa passion pour l’Histoire en train de se faire (le journaliste, dit-on souvent, est l’historien du temps présent). À ses yeux, le journalisme est une sorte d’artisanat assurant la fonction d’un service public. Et le reporter de terrain en incarne la forme la plus authentique. Mais lorsqu’on lui demande quelle est à son avis la première qualité d’un bon journaliste, il répond : la curiosité. 

LE LIVRE
LE LIVRE

Città. Luoghi, abitanti, storie (1958-2015) de Bernardo Valli, Ventanas, 2025

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