Le pédantisme au travers des âges
Publié en février 2026. Par Olivier Postel-Vinay.
« Je vis dans le fatras des écrits qu’il nous donne / Ce qu’étale en tous lieux sa pédante personne. »
Le Trissotin de Molière illustre « ce que tous les pédants ont de commun à travers les âges : la faculté de susciter l’antipathie face au comportement des “je-sais-tout” », écrit Arnoud Visser. Né dans une région rurale de Hollande, il avait un don précoce pour la langue châtiée et l’on se moquait volontiers de lui. Il s’empare de vingt-cinq siècles de cette forme d’anti-intellectualisme, visant les lettrés de la Chine ancienne et les sophistes grecs, jusqu’à certains intellectuels français du XXe siècle, que nous ne nommerons pas. Mais visant aussi, plus couramment, le « mansplaining », cette façon qu’ont certains messieurs d’expliquer aux femmes ce qu’elles savent mieux qu’eux, ou encore les obsédés de la police du mot juste ou de la bonne forme grammaticale. Dans son « histoire culturelle », Visser met le doigt sur une constante de l’histoire sociale, observe Jonathan Wai dans Science, à certains égards le magazine des pédants par excellence : le pédantisme révèle toujours une forme de compétition intellectuelle. Un bel exemple détaillé par Visser est la querelle des Anciens et des Modernes, surgie en même temps en France et en Angleterre quinze ans après L’École des femmes, les uns et les autres s’accusant explicitement de pédantisme.
Cela dit, dans quelle mesure ce travers existait-il vraiment et était-il épinglé avant l’invention du mot, se demande Peter Thonemann dans le Times Literary Supplement. Il y a un risque d’amalgame. Ainsi, les sophistes grecs étaient-ils des pédants, ou bien faut-il plutôt y voir des esprits forts qui mettaient cul par-dessus tête ? Si vous voulez faire étalage de votre savoir en cherchant à éviter de paraître pédant, vous pourrez « rappeler » que le mot vient de l’italien pedante, qui signifiait professeur, maître d’école. Il était encore employé en français et anglais dans ce sens au XVe siècle, et ce n’est qu’au XVIe qu’il prend la forme péjorative que nous lui connaissons. Un meilleur exemple que les sophistes est celui que donne Visser des grammairiens du temps de l’Empire romain, « obsédés de minutie linguistique… déjà un type social », écrit Thonemann. Il cite une autre forme de pédantisme, celui pratiqué par le scholastikos évoqué par Mary Beard dans son livre sur la Rome antique, qui maniait des plaisanteries de ce genre : à un homme dont le jumeau vrai est mort, on demande : « Est-ce toi qui es mort, ou ton frère ? ». Ce qui souligne un autre trait du pédant : l’arrogance, la satisfaction d’une supériorité intellectuelle, qui vaut supériorité sociale. Molière ne l’a pas raté, en poursuivant son portrait de Trissotin :
« La constante hauteur de sa présomption / Cette intrépidité de bonne opinion / Cet indolent état de confiance extrême / Qui le rend en tout temps si content de soi-même ».
Pas de pédanterie sans narcissisme.
