Cachez cette main que je ne saurais voir

Pour jauger quelqu’un au premier coup d’œil, a priori le visage devrait suffire. Les traits, les yeux (« miroir de l’âme »), les sourcils, l’écart entre eux, les proportions… tout cela peut signaler une rassurante qualité comme un défaut inquiétant. Mais un visage peut tromper, au besoin volontairement. Voyez comme le roi Duncan dans Macbeth reconnait s’être laissé abuser par la bonne mine du traître Cawdor. « Il n’existe aucun art pour lire dans un visage la construction de l’esprit », se lamente-t-il. Mais pour révéler ce qui se passe sous une peau ou dans un crâne, le corps dispose d’autres truchements que le visage – la main notamment, cet organe essentiel qu’Aristote appelait « l’instrument des instruments », celui qui opère la jonction entre la raison et l’action (Logos et Praxis). Il avait d’ailleurs (lui ou l’un de ses successeurs, le pseudo-Aristote) minutieusement théorisé dans la Physiognomonie le déchiffrement des indices que le corps d’un individu communique sur son caractère (des indices, non pas des preuves !). Et les mains en disent ainsi très long sur leur propriétaire – souples : intelligence et habileté ; rigides : grossièreté ; doigts longs : aptitude à la réflexion ; doigts courts : impulsivité…


L’approche aristotélicienne, tout arbitraires que paraissent ses critères, marque en fait un grand tournant. En Perse, on pratiquait depuis longtemps la firasa, l’art de déduire non seulement le caractère de quelqu’un à partir des caractéristiques de tout son corps, main comprise, mais également son avenir, en intégrant les données de l’astrologie. L’astrologie et la chiromancie semblent en effet avoir eu depuis toujours partie liée : la peau, et notamment celle de la main, est le point de contact et d’échange entre l’intérieur du corps humain et l’univers extérieur des puissances célestes. C’est la raison pour laquelle certains points essentiels de la paume sont nommés d’après les astres auxquels ils sont censés correspondre (le Mont de Vénus, celui de Jupiter, etc.). Idem en Inde ancienne, avec la samudrika, qui en plus prend en compte les symboles éventuellement discernables sur la paume (une swastika sur la main gauche d’une femme indiquerait par exemple une future reine). Plus tard, la tradition kabbalistique, notamment dans le Zohar, prolongera ce recours aux marques de la paume pour détecter de possibles ressemblances avec des lettres ou des chiffres et en inférer, au prix d’une interprétation très subtile et complexe, instruments de mesure et tables mathématiques à l’appui, le positionnement spirituel d’une personne. 


Toutes ces pratiques divinatoires et magiques se sont perpétuées jusqu’à nos jours via la chiromancie gitane. Les diseuses de bonne aventure étaient mal vues de l’État comme du clergé, leur art tenant à la fois de l’occultisme et de l’escroquerie ; mais elles ne méritaient heureusement pas le bûcher, juste la prison, car leur savoir paraissait en partie basé sur des éléments factuels. Celles qu’on appellera en Angleterre gypsies, (« égyptiennes », car on croyait – complètement à tort – que l’art de la chiromancie venait de l’Égypte antique) seraient donc en fait des aristotéliciennes qui s’ignorent, des praticiennes de la « science » physiognomonique. En effet Aristote observait la main pour discerner des corrélations entre leurs lignes et les prédispositions à certaines maladies ou défaillances psychiques. Ici pas de divination : juste une estimation empirique de probabilités physiques ou psychologiques. Et « jusqu’à la toute fin de l’ère victorienne, bien des anatomistes et des physiologues penseront encore que les pensées du cerveau ont leur reflet dans la main ; et les phénoménologues du début du XXe siècle diront à leur tour que la main “est la partie visible du cerveau” », écrit Steven Shapin dans la London Review of Books. D’ailleurs au XXe siècle, la science elle-même – la génétique notamment, avec Lionel Penrose – viendra conforter certaines de ces postulations. Les lignes de la main et les marques digitales qui apparaissent in utero transmettent en effet de ténues informations sur le patrimoine génétique d’une personne. Penrose a pu ainsi établir une connexion entre l’existence du « pli simien » (un pli unique traversant la paume de part en part, présent chez seulement 4 % de la population) et certains troubles chromosomiques comme la trisomie 21. Toutefois « la grande figure transitionnelle » entre lecture magique et scientifique des lignes de la main reste la doctoresse juive allemande réfugiée en France, Charlotte Wolff, qui a su agréger ses vastes connaissances en médecine, psychologie (et psychanalyse), dermatologie, et même primatologie pour bâtir une théorie complète de la « psychologie de la main ». Elle a collectionné des impressions encrées de centaines de mains, dont certaines célèbres (Rilke, Gide, Dali, Man Ray…), ainsi que celles du gorille du zoo de Londres, ce qui lui a permis d’affirmer que chaque main, humaine ou non, exprime non seulement une identité unique, mais qu’un examen systématique et méthodique fournit des masses d’informations sur son propriétaire. La forme de la main révèle, dit-elle, la constitution générale d’un individu ainsi que ses dons innés ; les ongles, son hérédité et son état de santé ; la longueur et l’aspect des doigts, son degré de volonté personnelle, etc. En 1964, on pourra même lire dans la prestigieuse revue médicale The Lancet que « l’interprétation des paumes de la main (ou de la plante des pieds) est aujourd’hui devenue une science respectable ». La police avait cependant déjà pris une longueur d’avance grâce à la découverte par Francis Galton en 1892 du caractère strictement individuel des empreintes digitales. Les crêtes papillaires qui se forment au bout des doigts d’un fœtus dès la 12e semaine n’appartiennent qu’à lui (elles sont différentes même entre jumeaux monozygotes) ; et elles ne changeront pas dans le cours de sa vie. Ce lien entre la main et l’identité, les Homo sapiens le percevaient sans doute déjà. Pourquoi constellaient-ils donc les parois des grottes de reproductions au pochoir de leur main gauche, sinon pour affirmer leur singularité individuelle ? 

LE LIVRE
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Decoding the Hand: A History of Science, Medicine, and Magic de Alison Bashford, University Of Chicago Press, 2025

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