Le journal très intime de Samuel Pepys
Publié en avril 2026. Par Jean-Louis de Montesquiou.
La grande – et peut-être même la première – star des journaux intimes est sans doute Samuel Pepys (on prononce « Pips »), un Londonien qui dans la seconde moitié du XVIIe siècle a chroniqué pendant neuf ans sa très agitée vie quotidienne, pour le bonheur des lecteurs comme des historiens. Car l’époque reflétée n’était pas moins agitée – la restauration monarchique en 1660, une épidémie de peste cinq ans plus tard et le grand incendie qui a détruit 80 % de la City l’année suivante. Pepys ratissait large, socialement sinon géographiquement. De Londres il évoque aussi bien le petit peuple – commerçantes, prostituées, actrices – que celui de l’aristocratie ou de la politique, dont il était proche en tant qu’un des hauts responsables de la marine britannique. Son monumental ouvrage (six volumes, 1 250 000 mots) ouvre une lucarne sur l’Angleterre de la fin du XVIIe depuis les mœurs (extrêmement dissolues) de la cour du roi jusqu’au fonctionnement de l’administration militaire, où sévissait une corruption décomplexée. On le voit se balader d’un bout à l’autre de la ville, en coche d’eau sur la Tamise ou en voiture à cheval, et d’un pub à l’autre (où il se pique le nez avec des amis en lutinant les serveuses) avec parfois un détour par l’église – il s’y endort pendant les sermons à moins qu’il n’examine les paroissiennes avec sa petite longue vue de poche. C’est un viveur et un farceur. Ainsi un jour qu’à nouveau tourmenté par sa spectaculaire libido il va rejoindre une demoiselle, il réalise que sa femme le suit, et entraîne la malheureuse derrière lui dans un long circuit à travers la ville… Entre grands évènements, tragédies, cocasseries et surtout friponneries, c’est un témoignage inestimable sur cette fin du XVIIe que livrent les pages de ce journal qui « laissent aussi émerger du passé un personnage unique par sa fascinante mais inquiétante vivacité », commente Dwight Garner dans le New York Times. Les pages accessibles du moins – ce qui exclut toutes celles qu’il a rendues inintelligibles pour dissimuler ses turpitudes.
Notre joyeux drille est en effet d’une prudence frôlant la paranoïa. L’essentiel de son journal est déjà écrit en sténo ; mais pour évoquer ses innombrables incartades sexuelles il complexifie encore son texte avec des signes compréhensibles de lui seul ou des mots issus des trois ou quatre langues que ce polyglotte maîtrise, notamment le français. C’est ainsi le cas pour les nombreuses références à son « chose » qui lui procure – jusqu’à trois fois par jour – le « hazer et hazer », c’est-à-dire la satisfaction complète (pour lui du moins !). Les premiers éditeurs ont été longtemps défiés par ces ruses cryptographiques ; et quand ils parvenaient malgré tout à déchiffrer des passages croustillants, c’était pour devoir les déclarer « impropres à la publication ». Mais aujourd’hui la donne a changé, grâce à Guy de la Bédoyère, un historien 100 % anglais (oui oui) qui a non seulement pu décrypter tout ce que Pepys tenait tant à cacher mais en a publié la traduction en clair d’un seul trait et en intégral, sous le titre de « Confessions ». Un pari osé car, en focalisant le lecteur sur les prédations sexuelles du fameux diariste, la Bédoyère risque de choquer le public du XXIe siècle autant que celui du XIXe, mais pas pour les mêmes raisons. Car si Samuel aligne les conquêtes et s’il peut déclarer présomptueusement, comme le poète latin Martial, que « nulla puella negat » – « aucune fille ne lui dit non » –, c’est certes grâce à son esprit, sa belle voix, son entrain, et la place qu’il s’est taillée sur la scène londonienne. Mais il y met aussi les moyens – des moyens expéditifs et souvent pas très fair-play, comme la coercition sociale ou même physique. Confiant dans l’impunité que lui assure à la ville son statut d’administrateur de la Marine et à la maison celui d’employeur, il ne s’embarrasse pas de scrupules envers serveuses et lingères ni même envers ses voisines ou les femmes et filles de ses amis. Pour parvenir à ses fins, il n’hésite pas à échanger des passe-droits contre les faveurs de ses proies, ni à les « rudoyer », aux confins du viol (l’une d’elles ne lui échappe qu’en menaçant son « chose » avec une épingle). D’ailleurs un jour qu’il assiste depuis sa voiture à une scène de viol collectif, il avoue ingénument bien regretter de ne pas avoir été de la partie ! Quant à son personnel féminin, il le traite avec une complète désinvolture, agrippant les seins des servantes qu’il croise dans ses couloirs, ou bien trouvant naturel qu’elles le « satisfassent » tout en l’aidant à s’habiller ou à se coiffer ! Et si l’infortunée Madame Pepys a beau licencier les malheureuses l’une après l’autre, Monsieur semble plutôt se féliciter du renouvellement induit. Avec cette publication des segments cryptés de son journal on découvre donc un Pepys singulièrement démuni de scrupules et même de surmoi, mais aussi un prédateur qui tremble à l’idée d’être découvert pour ce qu’il est, notamment par sa femme qu’il aime à sa façon et dont la mort prématurée le laissera effondré. Mais alors, pourquoi s’astreint-il à l’exercice pénible d’enregistrer en secret ses dangereux souvenirs ? Peut-être, suggère Dwight Garner, parce qu’à l’instar d’Anaïs Nin, une diariste qui n’avait pas non plus froid aux yeux, Pepys considérait que « cela permet de goûter la vie deux fois : sur le moment et en y repensant ».
