Pourquoi les nationalistes blancs portent des casques grecs
Publié en avril 2026. Par Olivier Postel-Vinay.
Il est rare qu’un livre fasse l’objet d’appréciations aussi contrastées. C’est qu’il y a deux livres en un. Le premier ne fait pas débat. Professeur associé d’études grecques et latines dans une université américaine, Curtis Dozier a créé en 2017 un site web, Pharos, pour illustrer la curieuse passion des nationalistes blancs américains pour l’antiquité gréco-latine. C’est indéniable, rappelle l’universitaire britannique Nic Liney dans la Literary Review : depuis le premier mandat Trump, les « nationalistes blancs » se réfèrent à cet antécédent pour justifier leur engagement. Le 6 janvier 2021, lors de l’assaut sur le Capitole, on a vu des manifestants arborer un casque grec et brandir un surprenant drapeau affichant les mots « Molon labe ». Venez les chercher : c’est la fameuse réplique de Léonidas, roi de Sparte, aux Perses qui l’exhortaient à déposer les armes lors de la bataille des Thermopyles. Sparte est d’ailleurs un modèle privilégié : la « laconophilie » exalte les valeurs de courage et de virilité poussées à l’extrême par des hommes aux bras musclés dans une société strictement hiérarchisée – l’idéal masculiniste des nationalistes blancs. Ils s’inscrivent aussi dans le sillage de théoriciens du racisme allemand, qui en pinçaient pour le physique supposé aryen des Mycéniens de l’âge du bronze, les joues blanches de Pénélope et les cheveux roux (auburn, écrit Homère) de Ménélas, autre roi spartiate.
Le livre dans le livre tient au récit que l’auteur fait de sa propre évolution en creusant le sujet. « Quand j’ai lancé mon site, lit-on sur la Pittsburgh Review of Books, j’ai promis de détailler les inexactitudes, omissions et distorsions que je trouverais. Je croyais que ma tâche en tant qu’expert était de montrer comment la réalité historique de l’Antiquité devait être déformée pour servir de support au racisme. Avec le recul, cependant, je me suis rendu compte que cette ambition servait plus à me protéger contre l’accusation de racisme que pour promouvoir la justice sociale […]. C’était inconfortable de réaliser que la version de l’histoire que j’étudiais et admirais dissimulait une histoire raciste et violente. » Et d’écrire : « Le moment présent n’exige pas que les spécialistes lèvent la voix pour défendre l’exactitude historique. Il exige que nous le fassions pour défendre la clarté morale. »
Dans la revue conservatrice Commentary, le classiciste Spencer A. Klavan se moque férocement de son collègue : « Seuls les gauchistes éclairés de notre temps savent décidément ce qu’il faut penser de notre passé rétrograde ».
