La phénoménale Pamela Churchill
Publié en avril 2026. Par Jean-Louis de Montesquiou.
Elle était presque rousse et assez replète. Si bien que, malgré des yeux saphir, la jeune Pamela échoua à décrocher un aristocrate digne de son rang lors de la « saison » londonienne de 1937, au dépit de ses parents pressés d’évacuer la demoiselle ingrate et passablement rebelle. Humiliée, celle-ci va se rabattre sur l’inépousable Randolph Churchill, le fils de Winston. Mauvaise pioche (l’homme est pire que sa réputation d’alcoolo, de coureur, de panier percé), mais formidable coup de chance aussi. Le beau-père est instantanément séduit par l’intelligence et la charmante capacité d’écoute de sa jeune bru, entretemps devenue mince et auburn. Or la guerre est là, Winston est désormais Premier ministre, Pamela habite à Downing Street et côtoie soir après soir tous les puissants du royaume. Elle leur tire les vers du nez avec subtilité et détermination, puis livre le fruit de sa chasse – et ses analyses – au PM qui en fait son miel. Bientôt celui qu’elle appelle « Papa » a recours à « Pam » pour attirer l’Amérique dans la guerre. Elle séduit – innocemment d’abord – les Américains essentiels qui visitent son beau-père, notamment les envoyés spéciaux de Roosevelt, Harry Hopkins (chargé d’évaluer la situation britannique) puis William Averell Harriman (responsable de l’approvisionnement de l’Angleterre en armes et en vivres américaines), qui tombe carrément dans ses bras lors d’un raid aérien – un « raid très opportun », dira-t-elle. Mais elle échangera bientôt faveurs contre confidences avec une nuée de responsables militaires ou politiques, journalistes et autres influenceurs. L’Amérique renâcle à entrer en guerre, Londres est en décombres et la morale traditionnelle aussi, nécessité fait loi ; Pamela devient la maîtresse officielle de Harriman tandis que le mari calamiteux est relégué au Caire. À tout juste 23 ans et sans la moindre qualification, elle appartient désormais au tout premier cercle du pouvoir, passe des infos (officieuses et présélectionnées) entre les deux rives de l’Atlantique et joue un rôle avéré dans la consolidation de la « relation spéciale » anglo-américaine, selon l’autrice qui fait le maximum pour présenter son héroïne comme une opératrice sagace et méritante – pas juste une séductrice aux conquêtes stratégiques ni la « courtisane la plus influente de l’Histoire ».
La guerre finie, l’après-guerre est pour Pamela comme pour beaucoup de combattants un temps difficile. Bien qu’elle soit parvenue à produire le petit-fils tant désiré par le très dynastique Winston, elle se trouve peu à peu éloignée de « Papa », désormais ex-Premier ministre mais aussi du calamiteux Randolph prestement transformé en ex-mari. Ses deux grands amours américains, Harriman ainsi que le très influent journaliste radio basé à Londres Ed Murrow (elle aurait volontiers épousé l’un ou l’autre) s’en retournent tristement au bercail conjugal. Londres est en ruines et sinistre, et de la propre contribution de Pam à la victoire anglaise ne subsiste qu’une réputation elle aussi ruinée et tout juste de quoi vivre – mais pas selon ses habitudes. Par la force des choses, elle doit se convertir en « chercheuse d’or » et partir à la pêche d’un nouveau mari, le plus considérable et le plus riche possible.
C’est à Paris que Pamela va tendre ses filets, vite remplis. Son choix d’amants (« Many, many » confessera-t-elle) trahit une prédilection pour les grands play-boys internationaux, avec lesquels elle vit des passions qui mènent ceux-ci d’autant plus près du mariage qu’elle prend leurs intérêts à cœur. Elle redécore ainsi le palais d’Ali Khan sur la Côte-d’Azur, cajole l’ego d’Élie de Rothschild et aide Gianni Agnelli, l’amant N° 1 et le plus fidèle sur le long terme, à obtenir le soutien américain pour relancer la Fiat compromise du côté fasciste. Mais si les membres du « Pamela Club », qui inclut encore Niarchos, Onassis (?) et d’autres du même acabit, ont la reconnaissance généreuse, ils n’épousent pas. Tantôt l’élu est incorrigible, comme Ali Khan (qui lui aura tout de même enseigné de très utiles techniques amoureuses), tantôt sa famille ou son épouse légitime mettent le holà malgré les efforts de Pamela, qui ainsi ira en vain jusqu’à se convertir au catholicisme pour qu’Agnelli lui passe la bague au doigt. Retour donc à la case départ – mais une case somptueuse d’où elle va régner sur Paris avec un train de vie spectaculaire, le tout dû à la reconnaissance de ses ex encore enamourés. Mais la quarantaine approche, sa réputation de voleuse de maris n’est plus à faire (« Est-ce de ma faute si quelqu’un ne veut plus de son époux et si quelqu’un d’autre en veut bien ? »). Soucieuse de nouveaux horizons, Pamela trouve « un ticket pour New York », en la personne du producteur Leland Hayward, grande figure de Broadway. Elle l’épouse et amorce une diversification prometteuse dans le spectacle. Mais Leland se ruine, la ruine, et meurt… Coup de chance, la légitime d’Averell Harriman vient elle aussi de mourir. Les deux veufs, que 30 ans séparent, s’épousent donc avec enthousiasme, et Pamela regagne instantanément les sommets de la richesse et du pouvoir. Devenue américaine et démocrate, elle prend en mains la destinée politique du toujours ambitieux Averell Harriman, grand soutien intellectuel (et financier) du parti, et se substitue rapidement à son mari octogénaire et totalement dénué de charisme. Sous Reagan, à coups de conseils stratégiques pertinents mais aussi d’un intense effort de réseautage, elle contribue à remettre en selle les Démocrates déconfits. Dans les salons de ses somptueuses résidences de Washington se pressent tous les hommes encore au pouvoir ou qui rêvent d’y accéder, moins attirés par les œuvres d’art de l’hôtesse que par sa réputation de faiseuse de rois. Kennedy a bénéficié de ses infos, de sa collecte de fonds, de son amitié, et Carter lui doit une fière chandelle ; mais pas autant que le jeune Clinton tout juste éjecté de son siège de gouverneur de l’Arkansas, dont elle va détecter le potentiel puis s’attacher à le rendre présentable (pas gagné !) et même carrément présidentiable.
Clinton ne sera pas ingrat : il fera de Pamela son ambassadrice à Paris. Tout le monde ne salue pas l’idée (« La seule vraie zone d’expertise de Mme Harriman, c’est la couleur du plafond des chambres des milliardaires », rage un journaliste). Mais la septuagénaire investira sa tâche et son palais parisien avec tous ses talents d’hôtesse doublés d’un professionnalisme irréprochable. Surtout, elle saura réactiver son charme irrésistible, avec cette fois pour cible Jacques Chirac dont elle gagnera la confiance et même l’amitié, inaugurant « un nouvel âge d’or » dans la compliquée relation franco-américaine. Mais les dépenses de Pamela, qui dépassent considérablement le budget officiel de l’ambassade, achèvent de dissoudre la fortune des époux, déjà entamée par de sérieux problèmes de gestion, et les autres héritiers d’Harriman lui intentent des procès. Sa renommée lui vaut la publication d’une biographie et d’articles à charge. Enfin elle redoute l’approche du terme de sa mission… Mais le destin va encore lui offrir une échappatoire, grandiose et fulgurante, et résolument conforme au personnage : le 5 février 1997, on la retrouvera inanimée au fond de la piscine du Ritz.
