Claudio Magris entre trois mondes

Âgé de 87 ans, le journaliste et écrivain italien Claudio Magris publie ses dernières chroniques. L’auteur de Danube, germaniste féru de Mitteleuropa, se sert de la littérature pour évoquer les mondes balkanique, italien et allemand. Avec un carrefour : Trieste.


Portrait du journaliste et écrivain italien Claudio Magris réalisé en 2018. © Alamy

Au carrefour des mondes latin, germanique et slave, Trieste est la ville-frontière par excellence, lieu à la fois de séparation et de contact. C’est aussi, avec Rome, Milan, Naples et Turin, une des villes d’Italie les plus présentes dans l’histoire de la littérature. James Joyce y vécut durant seize ans, Rainer Maria Rilke commença à écrire les premières Élégies de Duino non loin de là et la ville a produit deux des plus grands écrivains italiens du XXsiècle : le romancier Italo Svevo et le poète Umberto Saba. Aujourd’hui, on lui associe aussi le nom de Claudio Magris. Héritier des deux traditions nationales de la critique érudite populaire (Pietro Citati, Roberto Calasso) et du journalisme littéraire (Guido Piovene, Dino Buzzati, Natalia Ginzburg), auteur du célèbre essai d’histoire culturelle Danube, Magris s’est consacré à faire connaître l’histoire et la vie intellectuelle et littéraire de la Mitteleuropa – l’Europe centrale considérée dans sa dimension historique et culturelle. Depuis une soixantaine d’années, il publie dans le Corriere della Sera des chroniques dont plusieurs collections font partie intégrante de son œuvre. Après, notamment, Utopie et désenchantement (1999) et Alphabets (2008), un nouveau volume comprenant des articles publiés entre 2017 et 2025 vient de paraître sous le titre mélancolique de Dura un attimo il giorno (« La journée dure un instant »). 


Les textes dont il se compose sont courts. Le plus souvent rédigés à l’occasion de la parution d’un nouveau livre ou d’une nouvelle traduction, d’un anniversaire ou d’un décès, ils fournissent à Magris l’occasion de revenir sur des auteurs, des lieux, des sujets, des grands thèmes qui l’ont occupé toute sa vie et sur lesquels il a abondamment écrit. Leur lecture fait voyager en esprit dans les différents mondes à l’intersection desquels se trouve Trieste.    


La ville elle-même est évoquée à plusieurs reprises : à l’occasion de la republication du roman Une Année d’école de l’écrivain triestin Giani Stuparich, né d’une mère juive et d’un père istrien d’origine slave et autrichienne ; dans un hommage à l’historien Giorgio Negrelli, et dans un article consacré à Joyce et Svevo et à leurs personnages : « Si Leopold Bloom [le héros d’Ulysse] est l’homme éternel, avec ses passions, ses défauts, ses erreurs, ses déceptions et ses échecs, le vieil homme des dernières histoires de Svevo est quant à lui, avec diverses nuances, l’homme de demain, celui du nihilisme qui imprègne et envahit de plus en plus la vie et la pénètre, comme l’atmosphère enveloppe la Terre. »


Au sud-est de Trieste s’étend le monde complexe, chaotique et tourmenté des Balkans. Il est présent dans trois hommages à des écrivains morts durant la période couverte par ces chroniques : l’Albanais Ismaïl Kadaré, dont « l’œuvre littéraire et l’existence même sont un concentré des contradictions balkaniques » ; Enzo Bettiza, issu d’une famille de la minorité italienne de Dalmatie, « dostoïevskien, balkanique par la violence et la démesure de ses romans » et Predrag Matvejević, né d’une mère croate et d’un père ukrainien, produit exemplaire de « ce creuset multinational, multilingue et multiculturel, oscillant entre le totalitarisme et l’atomisation anarchique, qu’était [...] le monde ex-habsbourgeois, ex-ottoman, ex-yougoslave, ex-communiste, ex-soviétique » des Balkans, une région « qui produit plus d’Histoire qu’elle peut en consommer » selon la formule faussement attribuée à Winston Churchill. 


Le monde italien est présent par l’intermédiaire de quelques figures d’écrivains, notamment celles de Gabriele D’Annunzio et de Pier Paolo Pasolini que Magris, dans les textes qui leur consacre, rapproche un peu curieusement. Chacun à sa manière, soutient-il, l’un et l’autre protestaient contre la dégradation de la vie et la forme particulière de violence qu’apporte avec elle la modernité. Lors des manifestations des années 1960, rappelle-t-il, Pasolini se sentait plus proche des policiers fils de pauvres que des étudiants contestataires, leurrés par « une nouvelle forme de capitalisme [basée sur] la société de consommation [qu’ils] croyaient combattre mais dont ils formaient l’avant-garde, en contribuant à détruire ou affaiblir les institutions et les valeurs à même d’endiguer son triomphe planétaire ».


Germaniste de formation, Magris connaît très bien et admire le monde allemand. On retrouve sans surprise dans Dura un attimo il giorno les trois grandes figures de celui-ci dont il a le plus régulièrement traité. Goethe, tout d’abord, par l’intermédiaire d’une longue réflexion sur le Second Faust et sur le mythe de Faust. Ernst T. A. Hoffmann, ensuite, « le génie du romantisme […] qui a créé un univers de folie noire et d’humour grotesque [et] a donné vie aux enchantements du cœur et aux fantômes du rêve ». Thomas Mann, enfin, dont il célèbre le 100anniversaire de La Montagne magique. « Le Magicien », pour reprendre le titre du roman que l’Irlandais Colm Tóibín lui a consacré : un livre, écrit Magris, qui ouvre la porte de l’abri que Mann s’est construit pour se protéger de ce qui ne lui convenait pas dans l’ethos bourgeois dont son œuvre est le monument, et qui nous fait entrer avec élégance, à l’aide d’intuitions fines, dans « un monde d’avant-guerre […] qui appartenait déjà à la mort ».


Un grand nombre de personnalités apparaissant dans l’ouvrage sont d’origine juive. C’est notamment le cas du philosophe Carlo Michelstaedter, précurseur de l’existentialisme, de l’historien de l’économie Roberto Finzi, auquel Magris rend un hommage appuyé, de l’écrivain tchèque Jiří Weill. Le cas aussi de la journaliste allemande Gabriele Tergit, qu’il félicite rétrospectivement d’avoir raconté « avec grâce et naturel » dans Les Effinger. Une saga berlinoise l’histoire d’une famille juive bourgeoise allemande sur plusieurs générations, sans s’être sentie écrasée par le modèle insurpassable des Buddenbrook de Thomas Mann. 


Le monde juif domine l’histoire de la MitteleuropaSon auteur emblématique est naturellement Franz Kafka : « Si l’exil est au cœur du judaïsme, Kafka est l’écrivain le plus juif qu’on puisse imaginer, parce qu’il vit et raconte toute son existence comme un exil, une absence de la vie elle-même. L’écriture n’est pas pour lui un remède, encore moins un rempart contre le manque radical ; elle est son exaspération et sa blessure incurable, le couteau dont son amour insuffisant pour Milena [Jesenská] ne peut le protéger. La littérature est son seul recours, mais son salut est incertain ; c’est une passion, mais elle ne l’aide pas à vivre et, au contraire, l’éloigne de l’amour et du désir. »


Claudio Magris a des affinités limitées avec la littérature anglophone. Il cite toutefois volontiers Chesterton et, comme dans ses livres précédents, à de multiples reprises Rudyard Kipling, à ses yeux l’écrivain qui a su le mieux parler du courage. Ses grandes admirations dans le monde hispanophone sont Borges ainsi que Mario Vargas Llosa et Javier Marías, qui furent tous deux ses amis : trois auteurs qui ont souvent exprimé leur immense foi, qu’il partage, dans les pouvoirs de la fiction. En conformité avec sa propre vocation de « passeur », Magris fait l’éloge de la traduction et des traducteurs : Magda Olivetti, qui a traduit Ingeborg Bachmann, Thomas Bernhard, Robert Musil et Arthur Schnitzler en italien ; Ragni Maria Gschwend, qui a traduit Svevo, Elsa Morante et ses propres œuvres en allemand, Jean et Marie-Noëlle Pastoureau, à qui on doit leur version en français.     


Ses sujets d’intérêt englobent la sociologie du quotidien. L’explication du sens d’un mot du dialecte triestin qu’on pourrait traduire par « taquinerie » prend ainsi la forme d’un petit essai d’ethnographie de la vie familiale qui n’est pas sans faire penser à certaines pages de Natalia Ginzburg : « Un terreau fertile pour la tacàda était la famille nombreuse : conjoints, grands-parents, parents, beaux-parents, beaux-frères et surtout belles-sœurs, oncles, tantes et cousins ​​de tous rangs. La famille nombreuse, une fascination magique pour les enfants, ou plutôt pour l’enfant au centre de cet univers, un univers épique, comme sont épiques les grandes guerres. Un univers de poésie et de soumission, d’affection et de ressentiment, de vainqueurs et de conquérants, de conquis et de vaincus, de branches familiales plus ou moins nobles, de seigneurs, de dames et de serviteurs […], un océan fascinant et aventureux et un marécage boueux propice aux piqures de taons et de moustiques. »


Dans un livre sobrement intitulé Mitteleuropa publié en 1915 et qui connut un grand succès, le politicien libéral allemand Friedrich Naumann défendait l’idée d’une unification politique et économique de l’Europe centrale sous l’autorité de l’Allemagne. Au moment où il paraissait, observe Magris à l’occasion d’une nouvelle publication de l’ouvrage en liaison avec son 100e anniversaire, un « continent culturel » naissait, que Naumann était trop éloigné du monde de l’art, de la littérature et de la philosophie pour percevoir : la floraison de talents qui nous a donné « Musil, Broch, Roth, Svevo, Kafka, […] Klimt, Schönberg, Wittgenstein et Loos ». 


Aujourd’hui, déplore-t-il, l’Europe centrale a perdu cette dimension cosmopolite et est à nouveau déchirée par les tensions qui la travaillaient à l’époque où Naumann écrivait. Il rêve qu’elle pourrait la retrouver, ainsi que le dynamisme artistique et intellectuel qui l’a accompagnée, au sein d’une Europe davantage intégrée politiquement. On pourra trouver ce souhait un peu paradoxal : l’Empire austro-hongrois dans lequel sont nés les artistes et les penseurs qu’il mentionne était un État faible et fragmenté. Au moment où leurs talents se sont exprimés, il n’existait plus. Et la créativité exceptionnelle qu’on observe à cette époque dans cette région de l’Europe est le produit d’une conjonction unique de facteurs : un fort brassage ethnique et culturel dans une aire commune avec l’allemand comme lingua franca, mais aussi l’essor du sentiment national dans un empire en désintégration et la présence de fortes communautés juives. Ces conditions, qui se sont trouvées réunies une fois dans l’Histoire, ne peuvent à l’évidence pas être artificiellement recréées.  

LE LIVRE
LE LIVRE

Dura un attimo il giorno de Claudio Magris, Garzanti, 2025

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BOOKS n°123

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