Comment Poutine a embobiné les Russes
Publié en mai 2026. Par Olivier Postel-Vinay.
Marié à une Russe, ayant vécu 25 ans en Russie, le journaliste britannique Marc Bennetts a été forcé de quitter Moscou en 2022 après avoir été arrêté lors d’une manifestation contre la guerre en Ukraine. Il livre ici une analyse fouillée de l’habileté avec laquelle le Kremlin exploite depuis un bon quart de siècle la crédulité populaire pour imposer ses vues. La chose est connue (cf. Le Mage du Kremlin), mais les témoignages directs valent le détour. Pour optimiser la transition entre Eltsine et Poutine, des « focus groupes » ont été mis en place pour savoir ce que serait un leader idéal aux yeux des Russes. Le modèle qui a émergé est celui d’une sorte de James Bond de l’ère soviétique. Vladimir Poutine a calé son personnage sur cette fiction, prenant soin de ne jamais paraître associé à un événement négatif. Il s’est aussi reposé sur un vieux fonds de crédulité populaire, selon lequel ce n’est pas le tsar qui est responsable de ce qui va mal, mais ses adjoints corrompus. Très concrètement, le maître du Kremlin a « transformé tous les principaux moyens de diffusion en mégaphones », rappelle The Economist, qui cite cette jolie anecdote, racontée par un opposant emprisonné : un codétenu lui dit que l’Ukraine est « pleine de nazis » ; il lui demande d’où il tient cette idée ; « de la télé » ; il lui demande alors s’il croit ce que dit la télé ; « Je ne suis pas un crétin ! La télé est pleine de mensonges ! » De fait, elle a relayé les bobards les plus extravagants : les Ukrainiens crucifient les enfants, etc. Peu après l’intervention en Ukraine, en 2014, 50 000 personnes se sont rassemblées à Moscou pour protester. Une journaliste télé s’est installée dans une rue déserte à proximité pour montrer qu’il n’y avait personne. À Moscou, la belle-mère de Bennetts n’en démordait pas : « Je ne pouvais pas avoir une conversation de cinq minutes avec elle sans qu’elle se mette à dénoncer les “nazis” ukrainiens. » Le journaliste évoque l’orchestration d’un « délire collectif » rappelant la chasse aux sorcières au Moyen Âge. Une grande réussite, donc. Dans les démocraties comme dans les dictatures, le propre du (ou de la) démagogue est d’exploiter intelligemment la bêtise collective.
