La femme cachée de la Transición espagnole

La transition vers la démocratie engagée après la mort de Franco a impliqué de nombreux acteurs. La moins connue mais non la moins influente fut Carmen Díez de Rivera. Une personnalité brillante au passé douloureux.


Carmen Díez de Rivera au Parlement européen, à Strasbourg, en 1989. © European Union, 1998-2026

La transition démocratique espagnole entamée à la mort du général Franco en 1975, appelée en Espagne simplement la Transición, fut un processus non planifié, compliqué, laborieux et collectif. À côté de figures célèbres comme le roi Juan Carlos, dauphin désigné de Franco, Adolfo Suárez, son deuxième Premier ministre, le leader socialiste Felipe González et son homologue communiste Santiago Carrillo, il impliqua de nombreux responsables politiques, militaires et syndicaux qui réussirent à s’entendre sur la base d’une série de compromis. Parmi les opérateurs politiques moins connus à qui on doit son succès figurent par exemple les six membres des Cortes (le Parlement) qui rédigèrent la Constitution de 1978, ainsi que la personne qui dirigea le cabinet d’Adolfo Suárez durant les décisifs premiers mois, Carmen Díez de Rivera. 


Surnommée par son ami l’écrivain Francisco Umbral « la muse de la Transición », elle a fortement influencé des décisions cruciales comme la légalisation des syndicats et du Parti communiste. Intelligente et cultivée, elle était issue de l’aristocratie mais défendait des idées très progressistes. Sa personnalité charismatique et son physique d’actrice de cinéma faisaient d’elle, pour reprendre le mot de Manuel Vicente, auteur d’un récit de fiction qui la met en scène, « la blonde dont tout le monde était amoureux ». Marquée par un drame personnel, sa vie romanesque fut brutalement interrompue par une mort précoce, d’un cancer, à l’âge de 57 ans. 


Elle est née en 1942 dans une famille de grande noblesse. Sa mère, Maria Sonsoles de Icaza y de León, réputée pour sa beauté et son élégance, était une figure célèbre de la vie mondaine madrilène. Elle était mariée avec Francisco de Paula Díez de Rivera y Casares, 5e marquis de Llanzol. Or, à l’âge de 17 ans, Carmen apprit que son père était en réalité le brillant ministre des Affaires étrangères et beau-frère de Franco, Ramón Serrano Suñer, longtemps l’amant de sa mère. L’information lui fut communiquée dans des circonstances dramatiques. Carmen et l’un des fils de Serrano Suñer étaient tombés amoureux et entendaient se marier. On annonça à Carmen que leur consanguinité rendait leur union impossible. La découverte de sa naissance illégitime et l’obligation de renoncer au garçon qu’elle aimait furent un double choc dont elle affirmera ne s’être jamais remise. Ses rapports avec sa mère en furent à jamais affectés. 


Fuyant la vie madrilène, après un court séjour linguistique à Montreux à l’occasion duquel elle fit la connaissance de Juan Carlos, alors prince, et de sa femme Sophie de Grèce, elle s’enferma durant quelques mois dans un très austère couvent de carmélites. La vie conventuelle n’était pas faite pour elle et elle partit étudier à l’étranger. À Oxford, tout d’abord, puis à Paris où, lectrice enthousiaste de Simone de Beauvoir, elle n’hésita pas à frapper à la porte de Jean-Paul Sartre et se lia d’amitié avec Michelle Léglise, la première femme de Boris Vian. Durant trois ans, elle travailla ensuite dans une association humanitaire en Côte d’Ivoire. Au cours de cette période, elle entretint des rapports étroits avec un officier dans la quarantaine – le prototype, dit Carmen Domingo dans sa biographie très complète, des relations amicales ou amoureuses avec des hommes suffisamment âgés pour être son père, qui allaient se répéter tout au long de sa vie. Sa vision conventionnelle de l’existence s’accordant mal avec le tempérament rebelle et le caractère indépendant de Carmen, ils rompirent. 


De retour à Madrid, elle entreprit des études de sciences politiques tout en travaillant pour Adolfo Suárez, alors directeur de la radiotélévision espagnole. Il avait été placé à ce poste sur le conseil de Juan Carlos, qui entendait se servir de la télévision pour consolider son image publique. À l’initiative du roi, qui l’appréciait beaucoup, Carmen fut engagée par Suárez. Le premier contact de ce dernier avec la jeune femme fut brutal. Apercevant un portrait de Franco dans son bureau, Carmen lui demanda comment, si jeune, il pouvait être fasciste. Mais ils développèrent rapidement des rapports de travail solides. 


Lorsqu’à la mort de Franco, Juan Carlos prit les rênes du pouvoir, Suárez fut nommé secrétaire général du Mouvement national, l’appareil d’État hérité du franquisme. Carmen devint sa directrice de cabinet. Deux projets de loi conçus pour lancer les réformes ayant échoué devant les Cortes, Juan Carlos décida de démettre le Premier ministre Carlos Arias Navarro et de nommer Adolfo Suárez à sa place. Carmen Díez de Rivera, qui avait peut-être influencé cette décision, resta sa directrice de cabinet.  


Durant les mois qui suivirent, une série de mesures fondamentales furent adoptées : réforme du Code pénal, loi d’amnistie, loi pour la réforme politique, qui entraînait l’auto-sabordage des Cortes franquistes. Dans toutes, Carmen Díez de Rivera joua un rôle important, poussant Suárez lorsqu’il hésitait et assurant une fonction d’intermédiaire entre lui et le roi. La décision la plus spectaculaire qu’elle a influencée fut la légalisation du Parti communiste espagnol (PCE). L’armée et les anciens franquistes y étaient complètement opposés, le gouvernement des États-Unis envisageait cette perspective d’un mauvais œil et le gouvernement reculait devant ses conséquences. Lorsque Santiago Carrillo, revenu d’exil, fut emprisonné, elle s’employa avec d’autres à le faire libérer. Quelques mois plus tard, elle le rencontrait publiquement à Barcelone, ce qui ne manqua pas de faire scandale. Le PCE fut légalisé, mais elle fut accusée d’être un agent du KGB. Elle avait l’habitude des rumeurs malveillantes, ayant souvent été présentée comme l’amante du roi, ou de Suárez, ou des deux hommes. 


Quand, en vue des élections de juin 1977, Suárez créa un nouveau parti, l’UCD, considérant qu’il n’était qu’un assemblage de factions sans autre objectif que de maintenir le Premier ministre à son poste, elle se rapprocha d’un des partis socialistes et dut quitter ses fonctions. Durant dix ans, elle resta éloignée de la politique active. Mais lorsqu’en 1987 Suárez l’invita à se présenter aux élections du Parlement européen sur la liste d’un autre parti, le CDS, elle accepta et fut élue. 


Deux ans plus tard, suite à l’intégration du CDS au groupe libéral, elle rejoignit les socialistes. Elle fut une députée européenne très assidue et appréciée dans l’hémicycle, s’intéressant particulièrement aux questions d’environnement et à celle des droits des femmes. Ses dernières années furent marquées par une lutte farouche contre le cancer – elle s’estimait bien trop jeune pour mourir – et un retour à la religion. 


Souvent décrite comme hautaine, Carmen Díez de Rivera suscitait autant d’hostilité que de dévotion. L’assurance et l’aisance sociale que lui procurait sa naissance furent pour elle un atout précieux, mais son comportement autoritaire lui aliénait des sympathies.  Combinées avec son apparence séduisante, son énergie, sa vivacité d’esprit, sa maîtrise de quatre langues et sa connaissance des dossiers impressionnaient. Deux photos la montrent en compagnie de Willy Brandt et d’Helmut Schmidt, en visite à Madrid respectivement en 1976 et 1977. Leur regard en dit long sur la forte impression qu’elle faisait sur son entourage. Elle défendait ses idées radicales avec conviction, passion et brio. Incapable de se plier à la discipline d’un parti, elle n’en faisait notoirement qu’à sa tête et a été justement décrite comme une individualiste extrême avec un fort sens du collectif. Carmen Domingo insiste beaucoup sur la solitude qui, dit-elle, l’a accompagnée toute sa vie. Elle la présente comme le prix qu’elle paya pour la liberté politique et personnelle à laquelle elle était passionnément attachée. Cette solitude tenait cependant aussi, reconnaît-elle, à d’autres aspects de son caractère, notamment sa faible propension à faire confiance aux autres.   


Dans la volumineuse histoire de la Transición de l’historien Santos Juliá, ou le récent ouvrage sur le sujet de Carme Molinero et Pere Ysàs, son nom n’est pas mentionné. Il n’apparaît pas davantage dans les Mémoires d’Adolfo Suárez ni dans ceux du roi Juan Carlos. Carmen Domingo attribue cette omission à sa condition de femme dans un pays et à une époque où l’idée que les femmes puissent jouer un rôle en politique commençait seulement à s’installer. Ce n’est pas la seule raison. Les responsables politiques ne sont guère enclins à mettre en valeur leurs collaborateurs. Le monde politique et la presse ont par ailleurs la mémoire courte. La disparition temporaire de Carmen Díez de Rivera de la scène politique, puis sa réémergence dans une enceinte éloignée de la vie nationale, n’ont pas aidé à ce qu’on se souvienne d’elle. La publicité donnée à sa naissance illégitime et la mise en exergue, y compris par elle-même, des répercussions de celle-ci sur son existence ont aussi masqué son rôle politique.   

LE LIVRE
LE LIVRE

La soledad fue el precio: Vida de Carmen Díez de Rivera de Carmen Domingo, Tusquets, 2026

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