Une ténébreuse affaire : L’Amant de Lady Chatterley

Où passe la frontière entre art et pornographie ? Aux États-Unis en 1964, un magistrat avait tenté de se tirer d’affaire en alléguant, lors d’un procès en obscénité contre le film de Louis Malle Les Amants : « La pornographie, je sais ce que c’est quand j’en vois ! » Dans une affaire anglaise similaire, le juge Mervyn Griffith-Jones avait proposé un critère également subjectif, quoique plus… scientifique : « Je me mets les pieds sur le bureau, je commence à lire le livre, et je vois si j’ai une érection. »


Ce juge-là avait à trancher, en 1960, un cas particulièrement tordu, celui du célébrissime roman de D. H. Lawrence, L’Amant de Lady Chatterley, qui avait provoqué en Angleterre (et en Amérique) des hurlements d’admiration ou d’indignation. Ce n’était que le début des péripéties juridiques, littéraires, commerciales, de cette « histoire de l’histoire » que l’universitaire Guy Cuthbertson retrace en (très) grand détail. D. H. Lawrence, qui avait déjà à son actif quelques grands livres un peu limite (Amants et filsFemmes amoureuses) mais qui était déjà une gloire internationale, s’était avec ce roman-là aventuré en effet au-delà de ce que la décence post-victorienne pouvait tolérer. Il y décrivait la liaison très physique entre une Lady et son garde-chasse – une liaison qui bafouait l’aristocratique mari de la Lady, un héros que la Grande Guerre avait laissé paralysé des pieds jusqu’à la ceinture. Par-dessus le marché, Lawrence mettait sans cesse dans la bouche de l’amant, un rustre des Midlands robuste mais très limité dans son vocabulaire, des mots inacceptables comme « fuck » ou « cunt ». Si bien qu’un lord s’était aussitôt indigné devant ses pairs « qu’on induise les enfants à se vautrer dans l’impureté mentale et même physique » ; un ouvrier qui s’en était pris sexuellement à deux jeunes garçons dans un train a pu invoquer comme défense que la lecture de l’ouvrage l’avait plongé dans un état second. Même si Lady C. triomphait dans le monde entier, les éditeurs anglais, prudes et prudents, n’osaient donc livrer au grand public qu’un texte constellé de ****** qui enflammaient l’imagination des (jeunes) lecteurs. Mais des myriades d’exemplaires venus d’Italie (où le livre avait été initialement publié) ou de France, où il avait été abondamment piraté, circulaient frénétiquement sous le manteau. Même le roi George V l’avait lu – après l’avoir arraché des mains de sa femme – soi-disant pour mieux connaître l’état d’esprit de ses sujets. Après trois décennies de tergiversations, la justice anglaise avait en 1960 fini par autoriser l’édition intégrale du « chef-d’œuvre fétide » –  aussitôt vendu à plus de trois millions d’exemplaires ! Idem aux États-Unis (où, plus sournoisement encore, c’était le service postal qui décidait si ce qu’il distribuait respectait la loi sur l’obscénité). 


Le paradoxe, c’est que D. H. Lawrence n’avait pas du tout voulu produire un livre « sexuel » – plutôt une sorte d’ode à la nature visant à abolir la dichotomie esprit/corps et « à ressusciter la “conscience phallique”, principale source de vraie beauté et de vraie tendresse ». Mais un écrivain voulant sacraliser le sexe doit bien commencer par le décrire… Le vrai scandale n’était cependant sans doute pas là où on le voyait, postule Guy Cuthbertson, plutôt dans la transgression sociale osée par Constance Chatterley, alias Connie. Or, nouveau paradoxe, c’était elle la véritable victime. Amoureuse, enceinte de son amant qu’elle aurait voulu épouser, D. H. Lawrence l’abandonne en fin de roman toute désemparée, au seuil d’un avenir plus qu’incertain. Si le lecteur reste sur sa faim, en attendant la morale est sauve…


Ce n’est d’ailleurs pas la seule méprise dont le romancier fera l’objet. Lui qui avait la réputation d’être totalement dénué d’humour fera s’esclaffer les lecteurs en qualifiant l’acte sexuel de « grotesque bondissement des derrières » et le pénis d’organe « farcesque », ou encore en décrivant ces amants repus tressant des fleurettes dans leurs poils pubiens respectifs. Et lui qui, dès 1930, vilipendait le matérialisme et le consumérisme émergent allait donner naissance à un véritable business : gadgets « Lady Chatterley », hôtels et boîtes de nuit à son nom, lancement de modes (la robe prestement dépouillée de la Lady, le viril pantalon rouge de l’amant), films et séries TV, pièces de théâtre (?), quantité de suites ou d’imitations du roman. Mais la méprise la plus singulière, on la trouvera peut-être dans la recension du magazine américain Field & Stream : le roman, jugé nul, mais néanmoins recommandé en tant qu’excellente introduction à l’élevage de faisans !

LE LIVRE
LE LIVRE

Lady C: The Long, Sensational Life of Lady Chatterley’s Lover de Guy Cuthbertson, Yale University Press, 2026

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