Les damnés de la terre bolivienne
Publié en juin 2026. Par Carlos Schmerkin.
Élu en octobre 2025 à la surprise générale, le président de centre droit Rodrigo Paz a mis fin à 20 ans de domination de la gauche bolivienne – celle d’Evo Morales puis de Luis Arce – en promettant un « capitalisme pour tous ». Six mois plus tard, son gouvernement fait face à une crise politique majeure : paysans, mineurs, ouvriers et enseignants, avec des revendications multiples, bloquent depuis un mois les routes et affrontent les forces policières et militaires malgré l’état d’urgence.
Praticien du droit de l’environnement, l’avocat espagnol Antonio Sánchez Gómez plaide pour le compte de communautés indigènes victimes de la contamination minière. Dans un livre hybride, mi-chronique de terrain, mi-essai politique, mêlant littérature de voyage et témoignage, il nous fait connaître les conditions de vie déplorables des mineurs et de leurs familles dans un des pays du monde les plus riches en minéraux rares.
L’ouvrage débute dans les hautes terres boliviennes, aux côtés des membres du Centre de développement andin (CENDA), alors qu’ils préparent une plainte concernant la destruction du lac Poopó, l’une des plus grandes zones humides andines du continent. La scène d’ouverture donne d’emblée le ton du livre : un paysage fantomatique où il ne reste presque plus d’eau et où les nuages semblent se refléter dans un minuscule miroir sur une croûte de sel.
Sánchez Gómez entraîne son lecteur dans des galeries à peine respirables, aux côtés de travailleurs exposés à la silicose, aux éboulements et aux températures extrêmes. Les pages les plus émouvantes sont celles consacrées aux palliris, ces veuves de mineurs qui survivent en triant à la main des résidus minéraux dans un environnement toxique. Elles sont reléguées aux marges d’un univers minier longtemps fermé aux femmes par les dynamiques patriarcales et les superstitions.
Il recueille les voix de militants, d’avocats, de coopérateurs miniers, d’anthropologues et de leaders indigènes, dressant la carte d’un pays traversé de contradictions : richesse minérale et pauvreté extrême, résistance populaire et dépendance économique.
Il relie cette réalité à la longue histoire coloniale de l’extractivisme, longtemps dominée par la figure de Simón Patiño, le « roi de l’étain », qui incarnait le capitalisme bolivien dans la première moitié du XXe siècle.
Évitant autant le jargon juridique que la froideur du reportage, la prose d’Antonio Sánchez Gómez se fait parfois lyrique. Elle frôle par endroits « le réalisme magique andin, lorsque apparaissent des figures mythiques comme El Tío, la divinité des mines boliviennes, qui mêle croyances indigènes et démonologie coloniale », écrit Sandra Moreno Quintanilla sur le site ElDiario.es.
