Lire est un baiser
Publié en juin 2026. Par Carlos Schmerkin.
Il existe une scène célèbre dans la Divine Comédie où Paolo et Francesca lisent ensemble un roman arthurien. La lecture de l’amour irrépressible de Lancelot pour la reine Guenièvre leur révèle la force de leur propre attachement. « Quel giorno più non vi leggemmo avante » (« Ce jour-là nous ne lûmes pas plus avant », Inferno, V, 138). Les amants vont aux enfers, mais Mónica Sánchez retient autre chose : la lecture peut être le plus court chemin entre deux corps. La romancière et nouvelliste espagnole part de cette intuition pour construire un petit essai fougueux dont la thèse tient en une formule : lire, c’est dévorer ; et dévorer, c’est désirer. D’où la métaphore du titre : l’amour cannibale.
L’argument n’est peut-être pas si neuf. Roland Barthes avait déjà théorisé le « plaisir du texte », cette jouissance que procure la rencontre entre une prose et un corps lisant. « Sánchez, comme le souhaitait Borges, est une lectrice fondamentalement hédoniste, que seul le plaisir guide dans ses nombreuses lectures, écrit le critique littéraire Pablo Sol Mora dans Letras Libres. Ce qui la distingue de ses prédécesseurs, c’est moins la profondeur philosophique que le ton, délibérément léger, provocateur. »
L’essai s’organise en chapitres brefs : « Le plaisir physique de lire », « Jeux préliminaires : caresses et murmures », « Livres à lire d’une seule main », « La chambre, refuge des lecteurs hédonistes ». La lecture engage les sens bien avant d’engager l’intellect : on voit le livre, on le touche, on l’ouvre, on l’hume. L’odeur du vieux papier, le craquement d’une reliure, la texture d’une page, autant de seuils sensoriels que l’on franchit avant même d’avoir lu la première ligne. Ceux qui lisent sur écran perdent, bien évidemment, une grande partie de ces sens.
Sánchez exalte la capacité de la littérature à nourrir, raffiner, augmenter notre potentiel érotique. Nous sommes les seuls animaux à développer l’érotisme, produit de l’imagination, de l’invention, du langage. Éminent lecteur et satiriste, Alfonso Reyes disait vers la fin de sa vie : « Pourquoi quitter ma bibliothèque si je n’ai plus de passions ? »
Sánchez dresse un parallèle entre les menaces contre la liberté érotique et celles qui pèsent sur la liberté de lire. Un même moralisme inquisitorial, dit-elle. À l'heure des listes de livres bannis dans les bibliothèques scolaires américaines et des polémiques sur la représentation du désir dans la littérature jeunesse, le propos résonne.
