Un manifeste anti-réactionnaire

Dans son nouveau livre, Pablo Stefanoni décortique les arguments de la droite radicale et pose de bonnes questions sur l’état de la gauche. Le titre joue avec le Manifeste communiste et son célèbre incipit – « Un spectre hante l’Europe » – pour en inverser le sens : le spectre qui hante aujourd'hui le monde politique n’est plus celui du communisme, mais celui d’une droite radicale mondialisée. Rédacteur en chef de la revue Nueva Sociedad, l’historien et essayiste argentin prolonge ici son précédent essai La Rébellion est-elle passée à droite ? (La Découverte, 2022) qui posait déjà la question gênante : comment l’anticonformisme et la transgression, vertus longtemps attribuées à la gauche, sont-ils devenus les attributs de la droite radicale ?


« La machine de guerre idéologique réactionnaire est avant tout affective », soutient l’auteur dans un entretien avec elDiarioAR. La droite radicale mondiale fonctionne moins comme un projet homogène que comme un réseau en résonance émotionnelle : le ressentiment, la peur du déclassement, la nostalgie, la haine du « wokisme » font le ciment là où les programmes divergent ou se contredisent (cf. Trump et Milei en matière de commerce extérieur). Cette machine n’a pas de salle de commandement, constate Stefanoni : elle est un écosystème décentralisé de think tanks, de milices numériques, d’influenceurs et de techno-oligarques qui, selon la formule de Steve Bannon, « inondent la zone de merde », saturant l’espace public jusqu’à rendre toute orientation impossible.


« La droite radicale s’est montrée plus efficace pour empoisonner le débat public, attiser la rancœur et faire voler en éclats des consensus qui ne semblaient acquis que pour construire un nouvel ordre. C’est, en tout cas, une bonne nouvelle », assure Stefanoni qui résiste à la tentation de parler d’un « nouveau fascisme ». « Les dangers actuels sont chargés de nouveautés », insiste-t-il ; les réduire à un fascisme bien connu risque d’en masquer précisément ce qui est inédit. Rappelant qu’un mois avant l’accession d’Hitler à la chancellerie, la presse dominante le tenait pour un cadavre politique, il commente : « La connaissance de l’Histoire ne nous protège pas de la répétition mais la répétition n’est jamais identique. »


Parmi ces nouveautés : le retournement du terme woke, extrait de son contexte afro-américain pour devenir un épouvantail amalgamant féminisme, droits LGBT, antiracisme et décolonialisme. La droite radicale a largement normalisé l’homosexualité, mais certains de ses membres qui nourrissent un antisémitisme de vieille souche sont devenus les défenseurs les plus ardents d’Israël : une opération de blanchiment symbolique qui leur permet de retourner l’accusation d’antisémitisme contre la gauche pro-palestinienne.


L’auteur ne ménage pas la gauche pour autant : manque de crédibilité économique d’un côté ; délitement des espaces de sociabilité populaire de l’autre (sections de parti, syndicats, maisons du peuple…). « Les évangéliques semblent avoir mieux compris comment reconstruire de la communauté », ironise Stefanoni. Il dévoile comment certains secteurs de la gauche latino-américaine continuent de céder à la tentation néostalinienne ou à la fascination pour le modèle chinois. L’auteur plaide pour un « socialisme démocratique sans complexes ».


Le cas Milei traverse le livre de part en part. Stefanoni le lit comme un « signifiant vide » au sens où l’entendait Ernesto Laclau : une figure capable d’articuler un mécontentement diffus précisément parce qu’elle ne le fixe pas. « Philosophe de conférence TED », cet anarcho-capitaliste cite Rothbard et Hayek sans leur rigueur, gouverne en néolibéral ordinaire et délègue la machinerie électorale à sa sœur Karina. « Une taupe venue démolir l’État », fustige-t-il.  

LE LIVRE
LE LIVRE

Un fantasma recorre el mundo de Pablo Stefanoni, Siglo XXI, 2026

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