Donald Trump par lui-même
Publié en juillet 2026. Par Jean-Louis de Montesquiou.
Trump, l’autoproclamé champion du « deal », le virtuose de la négociation, aurait-il perdu la main ? Si l’on compare ses tractations en cours – avec l’Iran, avec Poutine, avec Nétanyahou et d’autres encore – aux satisfecit qu’il se décernait sans modération dans ses grandes années de businessman-négociateur, la réponse est évidemment oui. Alors, s’est-il menti à lui-même ou a-t-il menti aux autres ? Pour le savoir, il faut retourner aux sources même du mythe, son magnum opus : The Art of the Deal, (co)écrit en 1987.
Et l’expérience est fascinante. On y découvre un jeune Trump de 41 ans, qui se croit au sommet de sa gloire sinon de sa fortune, mais désireux, par altruisme, de partager les secrets de sa réussite qui n’est encore, à l’époque, confinée qu’au seul domaine des affaires immobilières. En fait de secrets, cela se résume à quelques principes aux confins du truisme : « En réalité, le succès c’est assez simple. Je vise très haut, et ensuite je pousse et je pousse et je pousse jusqu’à obtenir ce que je veux. Parfois, un peu moins tout de même, mais la plupart du temps j’atteins mon but… Et si vous vous attaquez à quelque chose, autant que ce soit quelque chose de très grand. » Bien. « Ensuite, tout est affaire d’instinct […]. L’expérience m’a appris qu’il faut écouter son instinct, même si quelque chose semble excellent sur le papier. Il faut impérativement s’en tenir à ce que l’on connaît. Enfin, les meilleurs investissements sont souvent ceux que l’on ne fait pas. » L’instinct, toujours attaquer en position de force – ou à défaut avoir du culot : « Je me plais à croire que j’ai ces talents-là. C’est une aptitude innée. C’est dans mes gènes » (merci Fred Trump).
L’ouvrage offre surtout la relation par le menu des exploits en date du promoteur : une opération à Cincinnati ; à New York, la réhabilitation de l’hôtel Commodore devenu le Grand Hyatt ; l’emblématique Trump Tower ; la remise sur pied d’une patinoire et surtout un méga projet de transformation de terrains ferroviaires en une fantasmagorique Television City qui ne verra jamais le jour ; enfin des casinos à Atlantic City.
Mais, en prêtant l’oreille à cet auto-péan, le lecteur d’aujourd’hui entend une mélodie secondaire de plus en plus discordante : la divergence entre les fanfaronnades de 1987 et la réalité subséquente. D’abord, sur les grands deals évoqués avec tant de fierté par l’auteur, tous sauf deux (le Grand Hyatt et la Trump Tower) se sont conclus par des semi-échecs ou, comme les casinos, par des faillites en série. Plus gênant encore, l’autoportrait du jeune magnat des affaires présente de sérieuses divergences avec le personnage qui occupe aujourd’hui la Maison-Blanche. Sur la page, il est question d’un travailleur acharné qui ne déjeune jamais, qui ne sort que lorsqu’il le faut bien et qui n’est mû que par l’amour de ce qu’il fait, pas vraiment par l’argent : « J’en ai déjà plus qu’il n’en faut […]. L’argent n’a jamais été ma grande motivation, sauf comme instrument de mesure. Mon vrai plaisir, c’est de jouer. » Il se présente aussi comme un obsédé du détail qui mouille sa chemise en allant tout vérifier par lui-même (« Je fais ma propre évaluation d’un projet, mais je crois foncièrement qu’il faut demander à tout le monde son opinion avant de se décider. C’est un réflexe naturel chez moi. J’interroge toujours les chauffeurs de taxi. J’interroge, j’interroge, j’interroge jusqu’à ce que je commence à avoir un bon “gut feeling” »). Pas vraiment cohérent avec le Trump d’aujourd’hui qui aurait déjà passé presque le quart du début de son second mandat sur les terrains de golf, qui ne lirait même pas les (courtes) notes qu’on lui prépare et dont la faible capacité d’attention est désormais légendaire…
Et que penser, à la lumière des évènements récents, de celui qui écrivait en 1987 que le pire, en négociation, « c’est d’avoir l’air de vouloir désespérément conclure. Les gars d’en face sentent l’odeur du sang, et vous êtes foutu. Jamais le chantage ne m’amènera à signer un accord ridicule » ? Le président ne semble pas s’être relu avant de signer l’improbable mémorandum censé mettre fin à cette aventure iranienne dont il veut « désespérément » s’extraire… Et combien d’autres qualités ou traits revendiqués par lui il y a 40 ans font figure aujourd’hui de contre-vérités ? Citons en vrac le rejet de la rapacité financière, y compris au bénéfice de sa famille (les enfants, disait-il, doivent faire leurs preuves par eux-mêmes) ; l’aversion pour les procès et la procédure (alors qu’on lui impute plus de 4 000 actions en justice à ce jour, la moitié de sa propre initiative, l’autre moitié en défense) ; la proclamation de l’absolue nécessité de ne s’entourer que des meilleurs professionnels, même s’ils viennent du camp opposé (or ses recrutements semblent désormais basés sur la loyauté des impétrants, dont beaucoup ne possèdent que des qualifications surprenantes) ; enfin le mépris des politiciens – notamment les responsables municipaux – incompétents, inefficaces, et surtout d’une corruption que Trump, dans son livre, semble ériger en péché politique suprême. Ha !
Comment expliquer ce spectaculaire glissement, cet attrait croissant pour la post- vérité : pathologie ou bien instrument tactique ? Au fil des années sous l’influence de son mentor, le sulfureux avocat Roy Cohn, Trump a en effet appris à ne jamais avouer et à utiliser le mensonge en cas de besoin. Le co-rédacteur du livre, Tony Schwartz (avec lequel Trump s’est brouillé avant de bien sûr le menacer d’un procès… pour récupérer 100 % des royalties du livre), a néanmoins déclaré que c’était lui qui avait « inventé un personnage mythique » et « maquillé la vérité jusqu’à créer un monstre » – ce dont il éprouvait un grand remords. Quoi qu’il en soit, on constate que chez Trump, l’une des rares convictions jamais encore démenties, c’est sa foi en l’omnipotence des médias – et la nécessité de les manipuler. En 1987, il écrivait déjà qu’« un peu d’hyperbole ne peut jamais nuire. Les gens veulent croire en quelque chose de gigantesque, de formidable, de spectaculaire. J’appelle ça “véracité dans l’hyperbole” – c’est une forme innocente d’exagération, et un colossal outil promotionnel. » Une méthode tellement efficace qu’il en est peut-être devenu victime lui-même.
