« Mariage pour tous » et zigzags théologiques

L’Église s’est jointe à l’assaut contre le « mariage pour tous ». Mais curieusement, elle ne jette dans la bataille que des arguments d’ordre politique, biologique, psychologique, sociologique, anthropologique, pédagogique, généalogique et que sais-je encore ; la doctrine et la théologie, c’est-à-dire les armes dont elle a l’usage exclusif et légitime, sont laissées aux râteliers. Certains y voient une habileté – une forme de distanciation qui permet à l’Église d’éviter, comme dit <Libé< (1), les risques de « ringardisation » ? J’y vois plutôt pour ma part une nécessité historique : sur les questions au cœur du débat – les relations hommes/femmes, la sexualité, le mariage – la doctrine de l’Église a beaucoup fluctué au cours des siècles, et l’on pourrait trouver dans les textes canoniques de quoi défendre presque toutes les thèses en présence, y compris celles présentement combattues. La science, les mœurs et la religion cheminent toujours peu ou prou le long du même chemin, quoiqu’avec un décalage marqué ; et dans le cas présent, ce chemin est spectaculairement sinueux.

L’homosexualité, pour commencer par elle, ne fait pas l’objet d’un traitement très cohérent dans la Bible. Yahveh est clairement homophobe, et ne saurait tolérer ce qu’Il appelle « une abomination » (2). Mais en même temps les amours tragiques de David et Jonathan sont décrits avec compassion et même admiration (« Une merveille plus belle que l’amour des femmes » (3)). Quant au fameux épisode de Sodome et Gomorrhe, il est au minimum ambigu : les « détonateurs » du courroux céleste, les deux étrangers que la population (femmes et enfants compris) a paru vouloir violer, ce sont deux anges, au sexe par définition incertain. (D’ailleurs le terme « sodomie » a longtemps été utilisé dans une perspective très large, pour désigner les pratiques sexuelles non fécondatrices, voire l’hérésie sous toutes ses formes.) Par la suite en revanche, de saint Paul jusqu’aux Pères de l’Église et aux premiers conciles, le « crime » homosexuel est dénoncé avec une stridence croissante et puni de châtiments de plus en plus infamants.

« Coitus impetuosus »

Depuis la Bible jusqu’à nos jours, tout ce qui touche à la sexualité reflète de semblables errances (4). La chair, dans les Écritures, est tour à tour réprouvée, pour les égarements qu’elle suscite, ou célébrée, comme dans le sensuel Cantique des Cantiques. Par la suite, la sévérité l’a emporté pendant un bon millénaire, le premier de notre ère, tout au long duquel a prévalu ce que le sociologue des religions Robert Bellah appelle le « rejet du monde » : le règne du spirituel au (très) grand détriment du corporel. Même la sexualité la moins exotique, c’est-à-dire la « réunion conjugale », était sévèrement encadrée, tant dans son but (rigoureusement reproductif) que dans ses formes et son rythme : il ne fallait pas y mettre trop d’enthousiasme (« immoderata libidinis voluptas »), encore moins se laisser aller jusqu’au « coitus impetuosus » ! Plus tard, après les ravages démographiques de la Guerre de Cent ans et de la grande peste, la sexualité conjugale a retrouvé quelques mérites, aussi bien chez saint Thomas d’Aquin que chez Calvin. Comme l’écrit Jacques Rossiaud (5), « la théologie étant en partie un produit de l’histoire… le centre de gravité de la moralité [sexuelle au Moyen Âge] se déplaça de la pureté à la reproduction, puis de celle-ci aux joies de la conjugalité ». Même confusion à propos de la masturbation masculine : elle est réprouvée, car on ne doit pas traiter avec négligence « la vie à l’état liquide » ; mais la pénitence varie du plus sévère (on imagine…) à l’anodin (quelques « Pater »). À noter que ce que l’on reproche dans la Bible à Onan, ce n’est pas d’avoir pratiqué le péché auquel il a donné son nom, mais d’avoir procédé à un refus de procréation. Quant à la masturbation féminine, elle est plus ou moins allègrement tolérée, ne serait-ce que comme un moindre mal. Le viol est aussi très fréquent dans la Bible, et rarement sanctionné. Idem pour la prostitution : tolérée dans la Bible (c’est vers la prostituée Tamar, dont il avait été le client, que Juda, son père, envoie Onan pour prolonger la lignée (6)), elle était presque encouragée au Moyen Âge (pour juguler l’adultère ou la fornication) – mais à condition de respecter les jours de pénitence ! Il n’y a guère que la zoophilie qui ait fait l’objet d’une condamnation constante depuis la Bible jusqu’à nos jours, et très sévère (le bûcher, et pour le pécheur et pour l’animal tentateur).

Et le mariage ? Lui aussi a fait l’objet de bien des fluctuations doctrinales. Pour l’incontournable saint Paul, il ne semble être d’abord qu’un moyen de canaliser les ardeurs corporelles dans une direction exclusive (« Mieux vaut se marier que brûler (7) »). Il faut dire que de son temps la monogamie n’était encore qu’une rareté, du moins dans les classes aisées – et elle le restera longtemps : Charlemagne avait au moins onze épouses, plus des maîtresses. Le mariage formalisé, avec son cortège de conséquences juridiques, financières, voire diplomatiques, est longtemps resté l’apanage des classes dominantes, tandis que la monogamie – dans le concubinage – restait celui des classes pauvres. L’Église semblait alors davantage se préoccuper de l’inceste, dont elle a longtemps donné une définition extrêmement large : jusqu’au septième degré de parenté ! Le mariage chrétien n’a été érigé en sacrement – en position numéro sept – qu’au concile de Latran en 1215, c’est-à-dire bien tard. Auparavant, l’on se contentait d’un rituel qui conférait un peu de solennité à l’union des âmes et des corps, pas forcément hétérosexuelle d’ailleurs : l’on bénissait aussi l’union masculine appelée « affrèrement », le « PACS médiéval » (http://www.slate.fr/lien/51585/mariage-gay-homosexuel-jesus-religion-tol%C3%A9rance).

Ce rapide survol devrait suffire à comprendre pourquoi l’Église ne souhaitait pas livrer bataille contre le « mariage pour tous » sur son propre terrain doctrinal, singulièrement mouvant. Ce n’était pas pour autant une raison de s’aventurer sur celui de la société.

Jean-Louis de Montesquiou

(1) « L’Église défile à messe basse », 11-1-13.

(2) Lév., XVIII, 22.

(3) Sam., XVIII, 1-4, II Sam, I, 26.

(4) Voir « Les religions, le sexe et nous », Aurélie Godefroy, Calmann-Lévy.

(5) « Sexualités au Moyen Âge », Jacques Rossiaud, JP. Gisserot.

(6) Gen., XXXVIII.

(7) Cor. VII, 9.

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