Le vieux prof

J'ai connu un vieux prof de philo, complètement, éperdument, absolument amoureux des livres. Il habitait dans un minuscule deux-pièces en dessous de Montmartre tellement encombré de bouquins sur les murs et sur le sol que pour aller d'une pièce à l'autre il fallait, comme dans un jeu de taquin, en enlever une pile pour poser son pied droit et la mettre à l'endroit libéré par le pied gauche. La littérature envahissait même ses toilettes, où un ingénieux dispositif diffusait en boucle une lecture de la dixième Méditation de Descartes. Il vivait avec sa microscopique retraite d'enseignant et consacrait tous les revenus des leçons particulières qu'il donnait à profusion à des achats somptuaires : une des premières éditions de Montaigne ou même un exemplaire original de l'Encyclopédie.
Mais malgré ces circonstances austères, le vieux célibataire vivait dans un état de joie perpétuelle, qu'il savait parfaitement communiquer, et même d'exaltation. Tous ses élèves savaient imiter son glapissement de plaisir quand il évoquait Descartes et la fameuse dixième Méditation savourée jusque dans les moments les plus intimes : « Formidaaaable ! La face nord de la pensée ! ». Mais les élèves - et leurs parents - recevaient bien le message : qu'avec un sandwich et une pile de livres on pouvait être plus heureux qu'aux Caraïbes avec un top model ; que la lecture - et sa soeur jumelle, la culture - pouvaient apporter des joies indicibles.
En même temps, le prof était sans illusions et ne comptait guère sur la seule lecture pour transformer le monde en une vallée de roses. Plus précisément, il répétait à l'envi « qu'il fallait se méfier de l'homme d'un seul livre ». Et c'est bien vrai que l'auteur, ou pire, le lecteur d'un livre unique, dans lequel toute la sagesse de l'univers est prétendument concentrée, peut se révéler à l'usage extrêmement dangereux. La liste des livres funestes inclut bien sûr des exemples irrécusables comme Mein Kampf ou le Petit Livre Rouge, mais ne s'arrête malheureusement pas là. On peut dire des textes, comme des plaisirs, que c'est leur diversité qui fait leur mérite. Cette diversité que Gutenberg a mise à notre portée, et que l'e-book ne fera que promouvoir encore.
Oui, même s'il peut parfois être néfaste, le livre est un bien infiniment précieux. Comme l'a exprimé Groucho Marx avec toute sa sagacité : « En dehors du chien, le livre est le meilleur ami de l'homme. Et à l'intérieur du chien, de toute façon il fait trop noir pour lire ! »
LE LIVRE
LE LIVRE

1968. Le long chemin de la démocratie de Le vieux prof, Cal y arena

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