À contre-courant
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Quand l’honneur sauve la morale


Ilya Repin

Le Pakistan a modifié son code pénal pour permettre la condamnation des auteurs de « crimes d’honneur ». Depuis des décennies, les militant(e)s se battent pour que le meurtre de femmes par des membres de leur propre famille soit effectivement puni par la loi. Ils ont avancé des arguments moraux (tuer est mal), mais aussi évoqué une conception alternative de l’honneur (comment respecter un homme qui use de violence contre une femme sans défense ?). Et voilà bien le plus important, aux yeux de Kwame Anthony Appiah, professeur de philosophie à Princeton. A ses yeux, comme il l’explique dans Le code d’honneur, c’est l’évolution de la notion d’honneur elle-même qui a permis d’éradiquer des pratiques millénaires comme le duel, les pieds bandés des Chinoises ou l’esclavage. A lui seul, l’argument moral ne suffit jamais.

Le duel, par exemple, est tombé en désuétude en raison de sa démocratisation. Quand, au XIXe siècle, les « parvenus » – médecins, marchands, banquiers… – ont adopté la pratique, les aristocrates n’y ont plus trouvé une source de respect, mais une occasion de se couvrir de ridicule. Ils ont retourné l’argument et fait du mépris face à l’insulte le nouveau comportement honorable. En Chine, la petitesse des pieds des femmes a longtemps été l’orgueil des familles. Mais face aux ambitions mondiales de Pékin, ces femmes handicapées par la coutume (et leurs pieds) n’avaient plus rien d’un motif de fierté : les Chinois éprouvaient désormais de la honte face aux réactions étrangères. De même, selon Appiah, quand l’Angleterre décide d’abolir unilatéralement le commerce des esclaves en 1832, l’honneur a joué le rôle déclencheur. L’avènement de la société industrielle avait engendré de nouvelles valeurs, et notamment fait du travail une source de respectabilité. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que les mineurs des Midlands attachés à leur honneur ouvrier aient été parmi les partisans les plus véhéments de l’abolition de la traite. L’asservissement de travailleurs dans le Nouveau Monde leur renvoyait une image dégradée de leur propre condition et bafouait leur dignité. Le respect de soi-même est un moteur beaucoup plus fort que la morale pour faire progresser la cause des autres.

En savoir plus : Des révolutions pour l’honneur, Books, avril 2012.

LE LIVRE
LE LIVRE

Le Code d’honneur de Kwame Anthony Appiah, Gallimard, 2012

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