Publié dans le magazine Books n° 92, novembre 2018. Par Elif Batuman.
Tromper la solitude, combler un vide existentiel, sauver les apparences… Au Japon, plusieurs agences proposent depuis les années 1990 des amis, parents, enfants ou époux de location. Cette activité, qui en dit long sur la société nipponne, incite à s’interroger sur la réalité des liens d’affection.
Il y a deux ans, Kazushige Nishida, un
salaryman (1) sexagénaire de Tokyo, s’est mis à louer une épouse et une fille à temps partiel. Sa vraie femme venait de mourir et, six mois plus tôt, leur fille de 22 ans avait quitté le domicile familial à la suite d’une dispute et n’était jamais revenue.
« Je me croyais solide, me confie M. Nishida quand nous nous rencontrons en février dans un restaurant près d’une gare de banlieue. Mais, quand on n’a plus personne, on se sent très seul. » Nishida est grand et légèrement voûté, il porte un costume et une cravate grise et parle d’une voix grave et posée avec un brin d’autodérision.
Évidemment, Nishida a continué à se rendre au travail tous les jours, au service commercial d’une entreprise industrielle, et à aller boire un verre ou jouer au golf avec ses amis. Mais le soir il se retrouvait seul. Il pensait qu’à la longue il s’y habituerait, mais en fait il le vivait de plus en plus mal. Il a essayé les bars à hôtesses ; c’est sympa de parler aux filles, mais, à la...