Après les journaux, qui parle ?

Alors qu’en France, les Etats Généraux de la Presse réunis par le gouvernement ont accouché d’un programme de subventions publiques écartant les pure players du web et préservant le Syndicat du Livre, les Etats-Unis s’interrogent à leur tour sur l’avenir de la presse écrite.

Alors qu’en France, les Etats Généraux de la Presse réunis par le gouvernement ont accouché d’un programme de subventions publiques écartant les pure players du web et préservant le Syndicat du Livre, les Etats-Unis s’interrogent à leur tour sur l’avenir de la presse écrite. Le New York Times dont nous commentions ici l’ouverture de la une à la publicité, réfléchit désormais à une formule d’abonnement à sa seule édition du week-end. Dans un long article intitulé « Goodbye to the age of newspapers (hello to a new era of corruption) », le sociologue Paul Starr, auteur remarqué de The Creation of the Media*, analyse les causes de la disparition de la presse quotidienne régionale américaine et ses possibles conséquences pour la démocratie.


Le débat est intéressant. Il recouvre deux aspects. Le premier concerne la crise du modèle économique de la presse écrite. Le second le rôle de cette presse dans le fonctionnement des institutions démocratiques.


La crise du modèle de la presse écrite tient à ce que le support papier organisait une plateforme exclusivement réservée aux contenus, aux lecteurs et aux annonceurs. Les journalistes écrivaient pour les lecteurs que le journal revendait aux annonceurs. Les prix de la publicité étaient d’autant plus élevés que le journal était en monopole sur sa zone de chalandise, ce qui fait qu’aux Etats-Unis un seul quotidien avait fini par s’imposer dans la plupart des grandes métropoles urbaines. L’apparition d’Internet, non seulement brise ce monopole géographique, mais casse aussi celui du support en tant que plateforme d’échange exclusive. Les contenus médiatiques diffusés sur Internet accroissent l’ensemble des utilités du réseau et profitent aussi bien aux fournisseurs d’équipement qu’à tous les prestataires de services en ligne. (Ce point est particulièrement visible dans le débat sur le piratage où tous les acteurs ayant intérêt à l’accès libre aux contenus se retrouvent unis contre la loi Hadopi). La publicité sur les pages d’actualité ne monétise qu’une partie infime de l’utilité des contenus en ligne, et ne peut, dès lors, suffire à financer les rédactions de journalistes professionnels. Ce point est encore plus violent dans les pays à marché linguistique étroit, ce qui explique l’acharnement de la presse belge dans ses attaques contre Google.


Le second point concerne le fonctionnement des institutions démocratiques. Aux Etats-Unis, bien plus encore qu’en Europe, la presse écrite est un pilier central de la démocratie. Dans son livre remarquable, Starr démontre que la Guerre d’Indépendance trouve sa source dans la volonté des Anglais de limiter la circulation des journaux en Amérique à laquelle s’opposent farouchement les colons américains. Les éditeurs de journaux, parmi lesquels Benjamin Franklin, feront ainsi des Etats-Unis la première nation post-médiatique, i.e. dont les institutions ne préexistaient pas au média imprimé. La presse écrite, de par la densité et la rigueur des informations qu’elle publie, a été historiquement la seule institution capable de responsabiliser les gouvernements au jour le jour. Le journaliste professionnel, celui qui parle, qui écrit dans presse, est la figure symbolique de cette institution. Le débat est alors de savoir s’il faut par la subvention publique, la philanthropie, la contribution volontaire de citoyens militants entretenir cette espèce économiquement menacée. Ou si les nouveaux médias, parmi lesquels Wikipedia, Facebook ou Twitter sauront, selon des modèles collaboratifs et, pour l’instant, non financés, établir un « qui parle » aussi respecté.

*The Creation of the Media, Basic Books, New York, 2004.

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