Napoléon n’avait pas une haute opinion de son père. Il s’en souvenait comme d’un homme bon mais aussi comme d’un « homme de plaisirs » qui avait dilapidé la fortune familiale et joué au grand seigneur à Paris. Il sécha vite ses larmes lorsque Carlo-Maria de Buonaparte mourut en 1785, à l’âge de 38 ans, du même cancer de l’estomac qui devait l’emporter lui aussi en 1821, à 51 ans. Lorsque le conseil municipal de Montpellier lui demanda l’autorisation d’ériger un monument à Carlo, Napoléon, d’ordinaire prêt à saisir toute occasion d’élever sa famille, opposa son veto. En revanche, il vénérait sa mère, Letizia, dont il disait : « C’est à [elle] que je dois toute ma fortune et tout ce que j’ai fait de bien » et pour qui il créa le titre prestigieux de Madame Mère.
Ce portrait de Carlo est passé à la postérité, mais était-il fondé ? Le père était tout ce que le fils n’était pas : grand, beau et bon cavalier. (L’Empereur, lui, était ballotté en selle comme un navire en haute mer, ce qui rend d’autant plus impressionnants les milliers de kilomètres qu’il a parcourus lors de ses campagnes). Mais Carlo n’était pas un simple play-boy. Il travailla dur pour faire fructifier la fortune de sa famille : il grappilla quelques hectares supplémentaires de terres corses poussiéreuses afin d’arrondir l’héritage modeste de Letizia et lutta contre des cousins querelleurs pour obtenir plus d’espace dans le logement délabré qu’ils occupaient à Ajaccio. En 1772, grâce aux faveurs du gouverneur de Corse, le comte de Marbeuf, Carlo s’assura un siège de député à l’assemblée générale des États de Corse. Une rumeur tenace veut que l’un des frères de Napoléon, Louis, soit l’enfant de Marbeuf. Grâce à ce parrainage et à un lobbying diligent à Paris, Carlo parvint à faire reconnaître la fragile prétention de la famille à la noblesse et obtint une bourse royale pour que Napoléon puisse étudier, d’abord à l’École militaire de Brienne, puis à l’École militaire de Paris.
On peut difficilement concevoir deux environnements plus éloignés géographiquement et culturellement que les ruelles malodorantes d’Ajaccio et la splendeur baroque de l’École militaire – ouverte en 1780. Difficile également d’imaginer une éducation plus rigoureuse dans toute l’Europe : les classiques et le catéchisme catholique, mais aussi les mathématiques et la physique, la géographie et la musique, la philosophie et l’art des fortifications. Napoléon, un garçon timide, ombrageux et solitaire, avec un effroyable accent corse et des mèches de cheveux qui lui tombaient sur les oreilles comme un épagneul, fut malheureux parmi les cadets aristocrates et sûrs d’eux, prompts à le taquiner sur ses origines modestes. Mais il était un aussi féroce lecteur qu’il serait un féroce combattant, et il s’imprégna de la culture des Lumières, s’entichant aussi bien des rhapsodies larmoyantes de La Nouvelle Héloïse que de l’enivrante vision du Contrat social. Toute sa vie, il eut un goût pour le sentimental aussi bien que pour le brutal : les pages de son exemplaire des Souffrances du jeune Werther, conservé aujourd’hui à la Morgan Library de New York, ont été tournées si souvent qu’elles se détachent.
Tout ce qui deviendra plus tard le signe distinctif de son art de la guerre, Napoléon l’apprend sur les bancs de l’école : la formation en carrés, l’attaque concentrée sur le centre ennemi, la manœuvre dite « sur les derrières », le système de corps d’armée qui permet à une grande unité militaire d’être rapide et réactive. Il a lu le révolutionnaire Essai général de tactique du comte de Guibert, qui met l’accent sur l’importance de la vitesse, de la surprise, de l’esprit de corps et sur l’avantage de vivre sur le pays plutôt que de compter sur des dépôts de ravitaillement dans des villes fortifiées qu’il faut défendre. À cette formation il a apporté son propre génie de l’improvisation, son intense concentration, sa brillante lecture des cartes et des terrains, sa capacité à déployer des troupes et réquisitionner des provisions à une vitesse incroyable. Dès 1794, alors qu’il était commandant de l’artillerie de l’armée d’Italie, le général Pierre Jadart du Merbion lui écrivait : « Mon enfant, dressez-moi un plan de campagne comme vous seul savez le faire. » À 24 ans, il était général.
Napoléon était très favorable à la Révolution française et, en Corse, en septembre 1789, il avait distribué des cocardes tricolores et accroché au fronton de la maison familiale une bannière portant l’inscription « Vive la Nation ! Vive Paoli ! Vive Mirabeau ! » Mais quelle nation ? Il soutint d’abord Pascal Paoli, le fer de lance de l’indépendance corse, et rédigea un appel demandant l’expulsion de tous les Français de l’île. Mais il en vint bientôt à la conclusion que Paoli était trop mou et faisait trop confiance à la démocratie. Sa tendance à régler les affaires par la force était déjà évidente. Lors de l’élection du lieutenant-colonel du bataillon des volontaires d’Ajaccio, en 1792, Napoléon engagea une poignée de bandits pour enlever l’un des commissaires électoraux, Giovanni Peraldi, susceptible de favoriser un candidat rival. Le frère de Peraldi affirma par la suite que la famille de Napoléon n’avait jamais eu « sous les divers gouvernements d’autre mérite que l’espionnage, la trahison, le vice, l’impudence et la prostitution ». Sitôt nommé lieutenant-colonel, Napoléon ordonna à ses troupes d’ouvrir le feu sur des civils lors d’une émeute à Ajaccio.
En 1793, l’Assemblée de Corse, réunie à Corte, la nouvelle capitale de l’île, publia une diatribe accusant les Buonaparte d’être des collaborateurs « nés dans la fange du despotisme et élevés sous les yeux et aux frais d’un pacha luxurieux » (le comte de Marbeuf) et les condamna « à une éternelle exécration et à l’infamie ». Letizia et sa progéniture s’enfuirent en France, dans la plus grande indigence. Napoléon ne tarda pas à déclarer avec indignation qu’il était et avait toujours été français, et il se mit à rudoyer tous ceux qui le traitaient de Corse. Son frère Lucien l’avait accusé l’année précédente, dans une lettre adressée à leur frère aîné Joseph, d’être un renégat potentiel et pire encore : « Il me semble bien penché à être tyran, et je crois qu’il le serait s’il était roi, et que son nom serait pour la postérité et pour le patriote sensible un nom d’horreur. »
C’est le grand mérite de la nouvelle biographie d’Adam Zamoyski, Napoléon. L’homme derrière le mythe, de mettre un point d’honneur à ne traiter son sujet ni comme un surhomme ni comme un monstre, mais comme le produit de son époque troublée :
« Bien qu’il ait fait preuve de certaines qualités extraordinaires, il était à bien des égards un homme très ordinaire. On peut difficilement attribuer du génie à quelqu’un qui, malgré ses nombreux triomphes, a présidé au pire désastre (du reste, entièrement auto-infligé) de l’histoire militaire et a détruit à lui seul la grande entreprise que lui et d’autres avaient eu tant de mal à mettre sur pied. »
En conséquence, Zamoyski accorde plus de place aux années de formation de Napoléon qu’à son règne, et beaucoup moins à ses campagnes militaires que d’autres biographes. Un instant d’inattention et vous manquerez la bataille d’Iéna, celle de Wagram est terminée avant que vous ne vous en rendiez compte, et même celle de Waterloo est réglée en quelques pages. À la place, Zamoyski nous livre un portrait saisissant de Napoléon en aventurier protéiforme, extérieurement plus sûr de lui qu’aucun autre, intérieurement toujours en train de se demander quand sa « bonne étoile » pâlira enfin. Le comte Louis Mathieu Molé, son ministre de la Justice qui deviendra président du Conseil sous Louis-Philippe vingt ans plus tard, dira de lui : « Le fait est qu’à ses yeux la vie humaine était une partie d’échecs – et les hommes, les religions, la morale, les affections, les intérêts, autant de pions ou de pièces qu’il faisait avancer, et dont il se servait selon l’occasion. »
Aussi indifférent aux personnes qu’aux principes, il pouvait travailler avec n’importe qui : avec des hommes honnêtes comme Molé et Alexandre Berthier, qui fut longtemps son chef d’état-major, mais aussi avec des fripons retors comme Charles Maurice de Talleyrand et Joseph Fouché, à qui il a pardonné à plusieurs reprises les complots perfides avec l’Angleterre et les royalistes. Il n’était pas vindicatif, simplement pragmatique. Lorsque Talleyrand lui suggéra d’être plus gentil avec la très critique Mme de Staël, qu’il avait fait interdire de séjour en France, il rétorqua : « Je ne sais pas faire preuve de bienveillance envers mes ennemis. La faiblesse n’a jamais mené nulle part. On ne peut gouverner que par la force. »
En tant que Premier consul, Napoléon n’était pas un roi qui a hérité de son titre par la grâce de Dieu ; il ne pouvait se reposer sur ses lauriers sous peine de les voir flétrir. Il avait besoin de guerres perpétuelles et d’une série interminable de victoires pour asseoir sa légitimité. Il ne pouvait se risquer à faire des concessions. En juin 1813, alors que tous ses conseillers l’imploraient de signer un traité de paix avec les armées liguées contre lui, il déclara à Metternich, l’ambassadeur autrichien, qu’il ne pouvait céder un pouce de terrain : « Vos souverains, nés sur le trône, peuvent se laisser battre vingt fois et rentrer toujours dans leurs capitales : moi je ne le puis pas, parce que je suis un soldat parvenu. »
Il avait hérité cette attitude du Directoire, le comité qui avait gouverné la France de 1795 à 1799 et maintenu les finances du pays plus ou moins à flot en faisant la guerre et en exigeant d’énormes réparations des vaincus. Napoléon allait accentuer encore la pression. Le traité de Tilsit de 1807, par exemple, imposait à la Prusse non seulement de céder une large portion de son territoire, mais également de verser une indemnité de guerre de 600 millions de francs par an et d’entretenir une armée d’occupation française de 150 000 hommes. Après chaque victoire, des chefs-d’œuvre de l’art occidental étaient apportés à Paris pour orner ce qui devait devenir la capitale de l’Europe unie.
Au sein de l’Empire, les dépenses pour éblouir le peuple ne cessaient de croître. Le budget national passa de 859 millions de francs en 1810 à plus de 1 milliard l’année suivante, le budget de l’armée de 377 millions à 500 millions. La cour de Napoléon accaparait une plus grande part des revenus de l’État que celle de Louis XVI – et pourtant Marie-Antoinette avait été surnommée « Madame Déficit ».
Les défenseurs de Napoléon lui attribuent le mérite du style Empire ; après tout, il insistait pour tout régenter, du papier peint du château de Malmaison aux costumes de la Comédie-Française. Mais le renouveau classique, auquel appartiennent le style Empire et avant lui le style Directoire, battait déjà son plein dans toute l’Europe depuis un demi-siècle. Certains chercheurs soutiennent que le néoclassicisme français avait atteint son apogée avant l’entrée en scène de Napoléon.
Certes, le catalogue de l’exposition « Napoléon. La maison de l’Empereur » est aussi somptueux que le sujet le réclame1. Sur les assiettes en porcelaine de Sèvres, les pendules, les carrosses et les toiles, on voit la silhouette de plus en plus rondouillarde de l’Empereur drapée d’hermine et de velours, de robes brodées d’abeilles impériales. On découvre aussi les vieux briscards qui l’ont accompagné sous la mitraille et dans ses marches effrénées, pomponnés et à peine reconnaissables sous leurs titres flambant neufs, toujours liés à des duchés ou à des victoires à l’étranger – Wagram, Vicence, Montebello – car Napoléon ne voulait pas donner l’impression de ressusciter la noblesse d’Ancien Régime. Versailles était d’ailleurs le seul palais où il évitait de mettre les pieds. Mais l’enthousiasme des textes du catalogue peine à dissimuler le fait que, hormis quelques portraits d’Ingres et d’Isabey, les œuvres exposées sont médiocres et le décor surchargé. On a le sentiment d’avoir affaire à une tradition artistique sur le déclin, et, au bout d’un moment, l’écarlate et l’or deviennent franchement indigestes.
Un argument plus intéressant en faveur de la grandeur de Napoléon, avancé avec éloquence par Andrew Roberts dans Napoleon. A Life mais dont Zamoyski ne fait pas grand cas, est que « les masses de granit » qu’il se vantait d’avoir jetées pour ancrer la société française – son Code civil tant admiré, la centralisation administrative, la Cour des comptes, les lycées, les travaux publics – ont survécu jusqu’à ce jour. Certes, mais ne cesse-t-on pas de répéter, depuis l’époque de De Gaulle, que cette centralisation excessive est un fil à la patte du progrès ? Par ailleurs, de nombreuses réalisations de Napoléon trouvent leur origine non pas dans la Révolution mais dans l’Ancien Régime : les grandes écoles, par exemple (pensez à la superbe éducation qu’il a reçue).
Curieusement, le mythe de Napoléon a véritablement émergé au milieu du xixe siècle. Le livre de Zamoyski s’arrête à la mort de l’Empereur, mais Philip Dwyer, dans Napoleon. Passion, Death and Resurrection, 1815-1840 – le dernier volume de sa splendide biographie, paru en 2018 –, raconte l’histoire de sa renommée posthume : tout d’abord, la publication en 1823 du Mémorial de Sainte-Hélène, récit des conversations presque quotidiennes d’Emmanuel de Las Cases avec Napoléon lors de son second exil dans l’une des îles les plus isolées du monde. Ce livre fut l’un des plus grands best-sellers du xixe siècle2. Puis, en 1840, le président du Conseil Adolphe Thiers organisa le rapatriement du corps de Napoléon à Paris, événement qui rassembla près de 1 million de Parisiens. Un tombeau fut construit sous le dôme de l’église des Invalides, où le cercueil de l’Empereur fut déposé en 1861. Rien de tout cela n’aurait été possible sans l’invention – ou la réinvention – d’un Napoléon alternatif. Exit l’ogre Boney des caricaturistes anglais, le dictateur belliciste ; voici le libérateur pacifique dont le seul désir était d’apporter la démocratie à toute l’Europe, Angleterre incluse, et qu’on avait exilé sur un rocher désolé de l’Atlantique Sud pour tout remerciement.
On ne peut que s’émerveiller de la façon dont Napoléon réinvente son passé devant Las Cases, un petit courtisan qui l’avait suivi à Sainte-Hélène et lui servait de secrétaire. L’ex-empereur explique être revenu de son premier exil sur l’île d’Elbe en homme nouveau. S’il avait pu mener à bien son projet d’envahir l’Angleterre, tout se serait déroulé à merveille :
« Je possédais la meilleure armée qui fût jamais, celle d’Austerlitz, c’est tout dire. Quatre jours m’eussent suffi pour me trouver dans Londres ; je n’y serais point entré en conquérant, mais en libérateur […]. La discipline de mon armée eût été parfaite, elle se fût conduite dans Londres comme si elle eût été encore dans Paris : point de sacrifices, pas même de contributions exigées des Anglais ; nous ne leur eussions pas présenté des vainqueurs, mais des frères qui venaient les rendre à la liberté, à leurs droits. »
Vraiment ? Sur l’île d’Elbe, Napoléon n’avait donné aucun signe d’une conversion aussi spectaculaire à la démocratie et à l’État de droit. Il bavardait aimablement avec les visiteurs anglais curieux et avec son nonchalant geôlier, sir Neil Campbell (qui passait la moitié de son temps à Florence auprès de sa maîtresse), rénovait des fermes, rassemblait une bibliothèque digne de ce nom, prenait des bains de mer, jouait aux cartes avec Madame Mère (qui le démasquait toujours quand il trichait) et s’offrit une fête pour son quarante-cinquième anniversaire à grand renfort de feux d’artifice.
Dans The Invisible Emperor (2018), Mark Braude brosse un tableau charmant de ce bref exil et montre combien Napoléon restait à l’affût d’une occasion de s’échapper et de faire son retour. Seul le cynique Fouché avait compris que Napoléon sur l’île d’Elbe était comme « le Vésuve à côté de Naples » et prédit avec justesse : « Le printemps nous ramènera Bonaparte, avec les hirondelles et les violettes. »
Rien, cependant, dans le livre de Braude ne suggère que Napoléon était en train de repenser sa philosophie politique. S’il admettait des erreurs, elles relevaient de la tactique militaire. Même après Waterloo, lorsqu’il revint à l’Élysée bouillonnant de rage, il menaça d’imposer la loi martiale et une dictature temporaire. L’idée d’une conversion sincère à la démocratie libérale n’a aucun sens.
N’avait-il pas, après tout, violé la Constitution tant et plus ? Le 13 vendémiaire (5 octobre 1795), il aida le Directoire à truquer les élections et à disperser la foule en colère avec une « bouffée de mitraille », ce qui lui valut le surnom de « général Vendémiaire ». Il participa également à l’organisation par le Directoire du coup d’État du 18 fructidor (4 septembre 1797). Deux ans plus tard, il s’empara du pouvoir lors du célèbre 18 Brumaire, et, en 1804, ce fut au tour de la couronne impériale. En 1813, lorsque le Corps législatif, en temps normal si docile, vota l’impression d’un texte critique envers sa politique militaire désastreuse, il fit saisir le texte, le mit au pilon et décréta l’ajournement du Corps législatif. Enfin, il y eut le coup d’État final après son retour de l’île d’Elbe, qui inaugura les Cent-Jours.
Le seul héritage indiscutable de Napoléon, c’est bien celui-là : le coup d’État comme réflexe dès que l’on proclame « la patrie en danger ». Son neveu Louis Napoléon a tenté deux coups d’État avant de faire mouche au troisième ; de Gaulle en est à deux ou trois (selon que l’on compte ou non ses manœuvres avortées après la défaite en Indochine). L’effet a été d’amoindrir l’autorité du Parlement et de la loi et de renforcer le prestige, la taille et la puissance de l’armée. Napoléon n’a pas inventé le service militaire obligatoire, qui est une initiative de la Révolution, mais il s’en est servi pour engloutir chaque année de nouvelles recrues et parvenir à réunir la chair à canon nécessaire à chacune de ses campagnes, malgré les pertes énormes, les désertions généralisées et les refus de la conscription. Il a également exporté la conscription dans les régions qu’il a conquises, comme l’Italie du Nord.
Toute nation qui se respectait était censée être une nation en armes, toute guerre une guerre populaire, et donc une guerre à outrance. Pour de Gaulle, la reconstruction du pays devait commencer par l’armée, car « le corps militaire est l’expression la plus complète de l’esprit d’une société ». À l’inverse, Wellington n’a jamais cessé d’être profondément sceptique quant à la place d’une armée permanente en Grande-Bretagne :
« C’est un élément exotique en Angleterre, qui ne figure pas dans l’ancienne Constitution du pays ; requis, ou supposé requis, uniquement pour la défense de ses possessions étrangères, détesté par les habitants […]. C’est un mal nécessaire […] et nous serions fous d’en faire un animal de compagnie. »
Comment se fait-il que la moitié de l’intelligentsia européenne – Byron, Shelley, Goethe, Heine, Hazlitt, Manzoni, Nietzsche – ait été une fervente admiratrice de Napoléon ? [Lire « Un mythe allemand », p. 27.] Lorsque l’Empereur traversa Iéna à la veille de la bataille de 1806, où l’armée prussienne allait se faire écraser, Hegel l’aperçut par la fenêtre de son bureau et écrivit à un ami qu’il venait de voir « l’Empereur, cette âme du monde, sortir de la ville pour aller en reconnaissance ; c’est effectivement une sensation merveilleuse de voir un pareil individu qui, concentré ici sur un point, assis sur un cheval, s’étend sur le monde et le domine. » Ce qui enivrait les napoléoniens, c’était l’impression de toute-puissance que dégageait leur héros. Très peu d’intellectuels qui l’admiraient le désavouèrent lorsque l’étendue de son cruel égoïsme devint évidente, et qu’on ne put ignorer le nombre de ses victimes – 3 millions de morts en Europe, à moins que ce ne soit 5 millions ? Beaucoup de ses adorateurs britanniques ont pleuré Waterloo comme un deuil personnel [lire « Une passion anglaise », p. 34]. Ils semblaient oublier que ces petites républiques idéalistes fondées dans le sillage de la Grande Armée étaient devenues, comme le dit le personnage d’Anna Scherer au début de Guerre et Paix, « des apanages, des domaines de la famille Buonaparte ».
La propagande a été cruciale pour le succès durable de Napoléon. Le flux de bulletins et d’ordres du jour qu’il publiait formait un récit continu, inlassablement optimiste et vantard, exagérant sans vergogne les pertes de l’ennemi et minimisant les siennes. Ces bulletins font partie intégrante de la légende napoléonienne et sont fréquemment republiés par des passionnés qui ferment allègrement les yeux sur leurs mensonges.
Dwyer, lui, ouvre sa biographie en trois volumes en montrant à quel point le récit de la victoire de Napoléon à Arcole, lors de sa campagne d’Italie, fut enjolivé. Selon la légende, il aurait saisi le drapeau du porte-étendard et pris d’assaut un pont étroit sous une pluie de balles autrichiennes. La scène a été immortalisée non seulement dans les bulletins mais aussi dans d’innombrables gravures et tableaux, notamment le Bonaparte au pont d’Arcole d’Antoine Gros. En réalité, Napoléon a commencé à traverser le pont avec le drapeau, mais ses troupes ont refusé de le suivre et ont été repoussées par le feu autrichien. Dans le chaos de la retraite, il est tombé dans un fossé rempli d’eau où il a manqué de se noyer. Deux autres généraux ont dû être envoyés pour prendre Arcole par l’arrière. Personne n’a traversé le pont. En privé, les commandants français blâmèrent la lâcheté de leurs hommes et louèrent la combativité des Autrichiens. Le caractère mensonger des bulletins devint si notoire que l’expression « mentir comme un bulletin » entra dans le langage populaire.
Tous les hommes politiques se soucient de leur communication, mais Napoléon a été un pionnier de l’approche « vingt-quatre heures sur vingt-quatre ». Cela découlait de son impatience, qui était à la fois sa qualité principale et son pire défaut. Il prenait cinq minutes pour petit-déjeuner, à peine quinze pour dîner et, dit-on, cinq pour le sexe. À la guerre, son mot d’ordre était : « Activité, activité, vitesse ! » Il était impatient de passer à la grande bataille suivante et n’hésitait pas avant de charger : « On s’engage, et puis on voit. » Il fut déconcerté, surtout en Russie, que des adversaires battent en retraite ou attendent le bon moment avant de donner l’assaut. Pourtant, le tsar avait averti son émissaire de la tactique qu’il comptait employer : « L’espace est une barrière. Si, après quelques défaites, je bats en retraite en entraînant la population dans mon sillage, si je laisse au temps, à la nature sauvage et au climat le soin de me défendre, je peux encore avoir le dernier mot. »
Napoléon n’écouta pas et fut choqué de constater que les Russes avaient incendié leurs propres villages et villes, obligeant ses troupes à fourrager de plus en plus loin pour trouver quelque chose à manger. Il accusa le climat, comme le feront ensuite des historiens compatissants, mais la Grande Armée avait déjà perdu des centaines de milliers de soldats et de chevaux avant la première chute de neige. Le principe de Guibert, qui consistait à se ravitailler localement, ne fonctionnait tout simplement pas dans ces contrées pauvres et peu peuplées. Mais ce n’était pas le premier échec de Napoléon dans le domaine de l’intendance : en Italie, ses troupes n’avaient pas de bottes, et en Syrie, pas d’eau.
Il ne prit pas non plus le temps de constater que la nature de la guerre était en train de changer. Les armées des deux camps devenant de plus en plus importantes, passant de quelques dizaines de milliers d’hommes lors des campagnes d’Italie à des centaines de milliers à Leipzig et à Waterloo, sa tactique consistant à fondre par surprise sur l’ennemi ne fonctionnait plus. En outre, les généraux adverses ne cessaient de s’améliorer, beaucoup d’entre eux ayant beaucoup appris de Napoléon lui-même. Les batailles n’étaient plus l’affaire d’un glorieux après-midi, mais s’étalaient sur plusieurs jours d’usure, de repli, de lente et terrible boucherie. Son manque de réflexion est particulièrement flagrant lorsqu’il envahit l’Espagne et le Portugal, puis, quatre ans plus tard, la Pologne et la Russie. Deux décisions mal avisées, censées faire respecter le blocus continental et affamer la Grande-Bretagne pour la soumettre.
Le blocus – ou système – continental était un héritage de la Convention, qui avait gouverné la France de 1792 à 1795, et du Directoire, qui lui avait succédé. La dernière victoire des partisans du libre-échange avait été le traité anglo-français de 1786, à l’instigation du Premier ministre de Grande-Bretagne William Pitt – un fervent disciple d’Adam Smith.
Mais la plupart des élites françaises étaient des mercantilistes convaincus, persuadés que l’afflux de marchandises britanniques avait contribué à la faillite du pays et à la Révolution. Le blocus était la seule solution. Bertrand Barère, l’une des têtes brûlées du Comité de salut public, avait déclaré : « Mettons en place un acte de navigation et l’île des boutiquiers sera ruinée. » C’est peut-être par Barère que Napoléon entendit pour la première fois l’expression « nation de boutiquiers », dont la paternité est généralement attribuée à Adam Smith. L’Empereur avait un exemplaire de La Richesse des nations, mais, s’il l’a lu, il ne l’a certainement pas assimilé.
En 1796, le Directoire renforça le blocus, si bien que, lorsque Napoléon mit officiellement en place son système continental dix ans plus tard, il ne fit que prolonger une politique existante. La paix d’Amiens, signée entre la France et la Grande-Bretagne en 1802, ne pouvait durer, car aucune des parties n’envisageait d’y adjoindre un accord commercial. Pour paraphraser le stratège prussien Carl von Clausewitz, les campagnes napoléoniennes ne furent jamais qu’un prolongement des guerres commerciales par d’autres moyens. Il ne pouvait se permettre d’offenser ses principaux soutiens : les durs à cuire qui avaient fait main basse sur les biens de l’Église et de l’aristocratie lors de la Révolution. Dans le serment prononcé lors de son sacre, Napoléon s’engageait à faire respecter « l’irrévocabilité des ventes des biens nationaux ». De même, la Constitution du Consulat de 1799 avait été fondée « sur les droits sacrés de la propriété, de l’égalité, de la liberté. » Dans cette nouvelle suprématie bourgeoise, adieu la fraternité.
Concrètement, la France n’était pas en mesure de faire respecter le blocus. Même avant Trafalgar, la marine britannique, mieux équipée, régnait sur les mers. Comme se gaussait le chancelier Thomas Erskine à la Chambre des lords, « Napoléon aurait tout aussi bien pu déclarer la Lune en état de blocus. » Le système continental se révéla être un autoblocus, qui eut toutes les conséquences habituelles du protectionnisme : explosion de la contrebande, essor du marché noir, où étaient impliquées des personnalités haut placées (la propre cour de Napoléon, Joséphine incluse), et recherche éperdue de substituts aux importations – l’Empereur accueillit la betterave sucrière comme une panacée. Fatalement, les recettes douanières de la France s’effondrèrent, passant de 51 millions de francs en 1806 à 11,5 millions en 1809. Pour tenter de renflouer les caisses, Napoléon proclama un « nouveau système » de licences, fort complexe et similaire à celui qui existait déjà en Angleterre.
Zamoyski s’efforce de reconnaître à Napoléon quelques bonnes intentions, tout en détaillant l’ampleur des dégâts qu’il a causés à tout un continent pendant deux décennies. À la lecture de sa biographie, j’éprouve en fin de compte la même sensation qu’en lisant le best-seller beaucoup plus admiratif d’Andrew Roberts ou la trilogie férocement caustique de Philip Dwyer. On perçoit soudain un vide étrange dans le cœur de Napoléon, une absence de but réel au-delà de la conquête et de la conservation du pouvoir. À quoi servent exactement ses armées qui piétinent le sable de Syrie et la neige de Russie ? Jamais l’expression « ego trip » n’a semblé plus appropriée.
— Ferdinand Mount est un essayiste, romancier et chroniqueur britannique. De 1991 à 2002, il a été rédacteur en chef au Times Literary Supplement. Il est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages dont aucun n’a été traduit en français.
— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 4 avril 2019. Il a été traduit par Baptiste Touverey.