Voilà quelque temps, j’ai assisté à une conférence non médicale donnée par l’éminent rétrovirologue Peter Duesberg, principalement connu à l’époque pour avoir nié que le VIH était la cause du sida. Il était charismatique, éloquent, plein d’humour, sûr de lui, persuasif – et il avait tort. Dans cet auditoire, pourtant composé de personnes fort intelligentes et instruites, beaucoup l’ont cru. Sans avoir jamais étudié la question, s’étant contentés jusque-là d’embrasser l’opinion généralement admise ou orthodoxe, ils ont vécu une sorte d’expérience de conversion. Et commencé à imaginer des conspirations en tout genre pour expliquer pourquoi les vues de Duesberg ne s’étaient pas imposées.
En l’occurrence, cela n’avait guère d’importance : personne dans l’assistance n’était en mesure d’influer sur la politique publique en matière de sida. Mais Thabo Mbeki, alors président de l’Afrique du Sud, a découvert les écrits de Duesberg sur Internet et s’est converti à ses idées, avec des conséquences désastreuses.
Les expériences de conversion conduisent à la formation de sectes ou de cultes religieux, y compris dans le domaine médical, qui, pourrait-on croire, ne relève que de la démonstration scientifique. Hélas, le monde est un peu plus complexe ; l’homme n’est pas qu’une créature attachée à l’exercice de la preuve. Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point.
Ces derniers temps, des gourous de la médecine apparaissent avec une régularité surprenante. L’une des incarnations les plus célèbres de cette nouvelle espèce est le Dr Andrew Wakefield. Ce chercheur britannique affirma, dans un article publié en 1998 dans la prestigieuse revue médicale britannique The Lancet, avoir trouvé un lien entre le vaccin ROR (contre les oreillons, la rougeole et la rubéole) et le développement de l’autisme infantile. Son allégation déclencha une panique mondiale. Bien qu’il ait été prouvé que son étude avait été falsifiée, Wakefield fait toujours l’objet d’un culte de nombreuses années plus tard. La fraude a été révélée grâce au travail d’un journaliste, Brian Deer, dont le livre, mal écrit mais passionnant, analyse en détail le processus qui permet à de la mauvaise recherche, relevant parfois de la pure escroquerie, de se répandre comme une traînée de poudre1.
Que se passe-t-il dans la tête de gourous tels que Duesberg et Wakefield ? Ce ne sont pas des scélérats au sens classique du terme. Ils ont une théorie à laquelle ils sont émotionnellement attachés, ce qui leur donne une motivation d’ordre psychologique pour en démontrer la justesse. (Le philosophe des sciences Karl Popper estimait qu’il ne faut pas s’empresser d’abandonner une théorie scientifique au premier signe de preuve discordante). Si, de surcroît, une personne profondément attachée à une théorie possède les qualités caractéristiques du gourou, le tour est joué.
Lorsque j’ai vu le Pr Raoult pour la première fois, au début de l’épidémie de Covid-19, j’ai pensé : « Voilà un gourou en devenir. » De fait, il a rapidement fait l’objet d’un culte. Avec ses airs d’Obélix de la médecine, il a le profil de l’emploi, bien qu’il semble trop soucieux de son apparence pour être considéré comme un véritable excentrique : le véritable excentrique agit naturellement, sans se préoccuper de la réaction des autres, tandis que le Pr Raoult a admis un jour qu’il travaillait son apparence pour agacer ses collègues plus collet monté.
Tout cela n’enlève rien à ses qualités de scientifique qui, comme chez Duesberg (mais non chez Wakefield), sont bien réelles. Cela dit, ce n’est pas la modestie qui l’étouffe. Dans son livre, Carnets de guerre, il perd rarement l’occasion de se vanter, d’une manière si excessive, si inhabituelle et si évidemment sincère, qu’il en devient presque touchant. Il nous rappelle qu’il a publié « plus de 3 500 articles scientifiques », soit un tous les quatre ou cinq jours depuis quarante ans. C’est bien plus que n’importe lequel de ses détracteurs. J’avoue que, en lisant cela, j’ai pensé à un vieux broussard rencontré naguère, qui se targuait d’avoir abattu cinquante zèbres au cours d’une seule partie de chasse. « Avec quelle arme ? demanda quelqu’un. Une mitrailleuse ? »
Les Carnets n’ont pas la prétention d’être un élégant morceau de littérature. Il s’agit pour l’essentiel d’une transcription des réflexions du Pr Raoult lors des réunions hebdomadaires de son équipe à l’IHU Méditerranée Infection de Marseille, auxquelles s’ajoutent ses rapports au Sénat et le verbatim de son audition devant la commission d’enquête parlementaire de l’Assemblée nationale. Les Carnets se lisent donc un peu comme les propos de table d’un éminent personnage recueillis par des admirateurs. Mais, à supposer que les transcriptions n’aient pas été remaniées pour faire paraître le personnage beaucoup plus sage qu’il ne l’est, ou qu’il ne l’était, le procédé a un avantage, celui de l’honnêteté intellectuelle : il nous permet de voir ce que Raoult pensait à l’époque, pas ce qu’il pense rétrospectivement. Et, s’il est une denrée qui n’a pas fait défaut pendant l’épidémie de Covid-19, c’est bien la sagesse a posteriori. L’inconvénient de cette approche, cependant, est qu’elle favorise la répétition et la dispersion.
Comme la plupart d’entre nous, le Pr Raoult n’est pas exempt de contradictions. Par exemple, il affirme à la fin du livre qu’il ne fait jamais de prédictions, préférant « rester collé à la réalité ». Pourtant, au début de l’épidémie, il a prédit avec confiance qu’elle sera non seulement mineure, mais suivra une courbe en cloche comme toutes les épidémies de maladies virales. Il déplore la nature ad hominem des attaques dont il a fait l’objet mais se montre volontiers désobligeant à l’égard de ses contradicteurs, les accusant soit de médiocrité intellectuelle, soit de corruption. À vrai dire, il manie l’insulte avec un tel entrain que, si l’Ordre des médecins décidait de suspendre son droit d’exercer, il pourrait facilement se recycler dans un tabloïd britannique.
Cela ne veut pas dire qu’il a toujours tort dans le choix de ses cibles. Il est particulièrement féroce (à juste titre, je pense) à l’égard du laboratoire pharmaceutique californien Gilead, qui fabrique le remdesivir, un médicament antiviral dont l’efficacité est au mieux marginale. Lorsque j’ai lu un article publié dans The New England Journal of Medicine (NEJM) décrivant son utilisation contre le Covid au cours d’une étude observationnelle non contrôlée, j’ai moi aussi pensé qu’il s’agissait davantage d’un coup de pub que de science. Le fait que l’entreprise ait réussi à vendre à la Commission européenne 1 milliard de doses de son produit est l’un des plus grands exploits commerciaux de notre siècle. Il y en aura d’autres.
La question se pose naturellement de savoir pourquoi le NEJM, prestigieuse revue scientifique américaine, a accepté de publier une étude aussi grossièrement erronée alors que son comité éditorial est l’un des plus nombreux au monde. Une explication possible nous vient immédiatement à l’esprit, c’est humain. Bien qu’il ne veuille pas passer pour un conspirationniste, le Pr Raoult voit clairement un complot derrière le rejet de sa théorie chérie, selon laquelle l’hydroxychloroquine – ou une combinaison d’hydroxychloroquine et d’azithromycine – protégerait contre le Covid-19, de façon préventive et curative. Selon lui, il fait face à un effort concerté pour imposer au monde entier le remdesivir, qui est cher et breveté – l’hydroxychloroquine et l’azithromycine étant très bon marché et ne présentant donc aucun intérêt financier pour quiconque.
À l’appui de cette théorie, il cite un article manifestement frauduleux publié dans The Lancet qui prétendait que, loin de guérir le Covid-19, l’hydroxychloroquine augmentait le taux de mortalité de cette maladie. Pourquoi The Lancet n’a-t-il pas vu que cet article (qui a été retiré en un temps record) ne tenait pas la route ? L’organisme censé avoir collecté les données était inconnu du monde scientifique, et une grande partie des données étaient manifestement inventées de toutes pièces. Par exemple, la supposée vérification de l’indice de masse corporelle (IMC) des patients : l’idée que l’IMC de chaque malade soit systématiquement calculé dans les hôpitaux du monde entier au beau milieu d’une épidémie, ou même à tout autre moment, est risible.
Pour le Pr Raoult, ça ne fait aucun doute : The Lancet était de mèche avec Gilead (tout comme le NEJM, qui avait publié un article tout aussi bidon rédigé par les mêmes « chercheurs » peu de temps auparavant). Un conflit d’intérêts avait corrompu les revues médicales les plus prestigieuses et les plus importantes du monde.
Un conflit d’intérêts, toutefois, n’est pas forcément financier : il peut être psychologique. Il ne suffit pas de montrer que le remdesivir ne fonctionne pas pour prouver que l’hydroxychloroquine fonctionne. Et , pour défendre sa chère théorie, le Pr Raoult n’a pas été très objectif, c’est le moins qu’on puisse dire. Les arguments qu’il emploie ont autant de trous qu’une passoire.
Il critique l’idée que les essais randomisés sont l’alpha et l’oméga de la recherche médicale. Dans l’absolu, il n’a pas tort : personne, après tout, n’a eu besoin d’un essai randomisé pour démontrer que l’anesthésie à l’éther fonctionnait. Et personne n’a pensé à faire un essai randomisé des traitements candidats contre le virus Ebola, de même qu’aucun essai randomisé n’a jamais été réalisé sur les antibiotiques destinés à lutter contre les méningites bactériennes.
Mais il existe une différence énorme et évidente entre ces maladies et le Covid-19, à savoir que le taux de mortalité de ce dernier est si faible qu’une simple observation non contrôlée ne peut permettre d’évaluer les effets des médicaments administrés au début de l’infection. Il n’est pas rare de lire sur Internet des commentaires du type « J’ai pris de l’hydroxychloroquine et je n’ai pas eu le Covid-19 », ce qui n’est guère éloigné de l’argument du Pr Raoult.
Parmi ses autres arguments, certains sont très pauvres, pour le moins. Il affirme par exemple que de très nombreuses personnes dans le monde prennent de l’hydroxychloroquine, comme si l’efficacité d’un traitement se mesurait à son degré de popularité. Les données actuelles suggèrent que le médicament ne protège pas contre la maladie. Comparer des résultats bruts, tels que ceux de Marseille et de Paris (il suggère que la rivalité entre les deux villes joue un certain rôle dans le déni de l’efficacité de l’hydroxychloroquine), ne nous apprend rien d’utile.
Il fulmine contre l’essai randomisé Recovery, mené au printemps 2020 en Grande-Bretagne, qui a conclu à l’inefficacité de l’hydroxychloroquine. Plusieurs de ses critiques sont irréfléchies et hors sujet. Il qualifie l’essai de « farfelu », ce qui cadre mal avec son désir affiché de calmer le jeu.
Comparer son livre avec celui de Richard Horton, rédacteur en chef de depuis 1995, est riche d’enseignements2. Les deux hommes sont extrêmement sûrs d’eux, bien que sur des sujets différents et souvent contradictoires. Le Pr Raoult est un vantard, Horton un incorrigible moralisateur. Depuis qu’il est aux commandes, lire The Lancet revient souvent à se faire sermonner par un genre de Savonarole de la médecine. Didier est plus amusant que Richard, pour qui la vie ressemble à une interminable extraction dentaire sans anesthésie.
Comme le Pr Raoult, Horton a ses contradictions. Il dit plusieurs fois que le Covid-19 est une leçon de modestie et d’humilité, mais nous explique ensuite de quelle façon le monde doit changer à la lumière de l’épidémie. Il ne manifeste aucun scepticisme, aucune espèce de doute quant à ses propres idées sur la manière dont le monde doit être réformé en profondeur, par exemple en consacrant une part plus importante du revenu national à la santé. (Singapour, qui dispose de l’un des meilleurs systèmes de santé du monde, consacre précisément 2,1 % de son PIB à la santé. La France, plus de cinq fois plus). Chez Horton, la modestie et l’humilité sont pour les autres – comme la courtoisie chez Raoult.
Horton ne fait pas grand cas de l’hydroxychloroquine, ce remède miracle auquel le Pr Raoult consacre tant de pages et d’énergie. Il le range fermement dans la catégorie du charlatanisme : « Nous n’aurions peut-être pas dû être surpris par le tollé suscité par l’engouement du président Trump pour le désinfectant, les UV et l’hydroxychloroquine comme remèdes contre le Covid-19. »
Horton partage le goût du Pr Raoult pour les fausses analogies. Pour étayer sa critique des gouvernements, il écrit : « Les gouvernements, les scientifiques, les médecins et les citoyens avaient à leur disposition un manuel de référence sur les pandémies susceptible de les aider à comprendre et même à prévoir et à prendre des décisions. » Le livre en question est le Journal de l’année de la peste, de Daniel Defoe, publié en 1722. C’est un récit semi-fictionnel de la grande peste de Londres de 1665, destiné à alerter l’Angleterre sur la peste de Marseille de 1720.
Il y a des différences de taille entre la peste, que ce soit celle de Londres en 1665 ou celle de Marseille en 1720, et le Covid-19. La cause de ce dernier est connue. On en sait aussi beaucoup sur ses modes de transmission, chose importante même en l’absence de remède ou de vaccin. Les pestes de 1665 et de 1720, d’origine inconnue pour les gens de l’époque, ont tué entre 15 et 33 % de la population ; le Covid-19, environ 0,2 % (jusqu’à présent), trois quarts des victimes étant âgées de plus de 75 ans, la plupart avec une maladie chronique et une espérance de vie réduite. L’une des choses que l’épidémie nous a révélées, et dont on ne parle pas beaucoup, c’est le nombre de personnes très âgées dans nos sociétés et ce que cela signifie : que l’état de santé de la population s’est considérablement amélioré. Lorsque j’ai commencé ma carrière de médecin, en 1974, un patient était considéré comme relevant de la gériatrie à 65 ans. Horton souligne la panique et le chaos provoqués par le Covid-19. Mais, comparée aux réactions suscitées par la peste, l’attitude des gens semble plutôt calme et disciplinée, et ce malgré le profond bouleversement de leur quotidien.
Cela nous amène à la question de la perspective et de ce sur quoi on met l’accent. Le Pr Raoult et le Dr Horton ne regardent pas par le même bout de la lorgnette. Les mêmes données statistiques paraissent presque banales à l’un, en ce sens qu’elles ne changent pas ou ne devraient pas changer fondamentalement le cours de nos existences (je ne veux pas dire par là que le Pr Raoult est insensible à cette tragédie qu’est toute mort humaine). Elles paraissent apocalyptiques à l’autre, pour qui elles représentent, ou devraient représenter, un tournant fondamental dans notre histoire et dans notre relation au monde. Pour l’un, le vrai danger vient de notre surréaction absurde. Pour l’autre, de notre suffisance et de notre désir de revenir au « monde d’avant », qu’il semble détester avec une aigreur que seuls les puritains peuvent éprouver. Peut-on dire avec certitude que l’un a raison et l’autre tort ? Est-ce plus qu’une simple question de goût ?
Horton est favorable à la censure des informations qu’il croit fausses. Raoult pense que lui et ses homologues sont censurés. Horton est persuadé de savoir comment le monde devrait fonctionner et oublie qu’il est responsable de la publication de l’article fallacieux de Wakefield, dont les conséquences furent désastreuses, et, plus récemment, de l’article manifestement bidonné sur l’hydroxychloroquine. De toute évidence, il croit qu’il est plus difficile d’éditer une revue médicale que de décider de la politique d’un pays tout entier. Le Pr Raoult n’admettra jamais qu’il ait pu se tromper.
Comme la petite Greta Thunberg pourrait le dire, il suffit de suivre la science.
— Anthony Daniels est un médecin psychiatre britannique à la retraite. Il a notamment publié (sous le nom de Theodore Dalrymple) False Positive: A Year of Error, Omission, and Political Correctness in the New England Journal of Medicine (Encounter Books, 2019).
— Cet article a été écrit pour Books. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.