On peut éventuellement douter de l’intelligence des hommes ; de celle des animaux, non. Prenez l’éléphant, dit Plutarque que, comme tant de philosophes de l’Antiquité, l’éthologie fascinait.
En Syrie, raconte-t-il, « un particulier en élevait un dont le gouverneur dérobait la moitié de la mesure d’orge qu’il recevait chaque jour pour la nourriture de cet animal. Le maître, un jour, ayant voulu le voir manger, le gouverneur lui versa la mesure tout entière. L’éléphant, avec sa trompe, en sépara la moitié, et fit ainsi connaître adroitement à son maître le tort que lui faisait son gouverneur. »
Ou voyez le chien : « Étant un jour dans un vaisseau, je vis un chien qui, en l’absence des mariniers, jetait de petits cailloux dans une cruche d’huile qui n’était pas pleine ; et j’admirai qu’il pût faire en lui-même ce raisonnement, que des corps légers, pressés par d’autres plus pesants, devaient nécessairement monter. »
Même chose avec les mulets, qui savent compter jusqu’à 100 (impossible de leur faire faire un tour de plus pour tirer l’eau des puits), les grues, qui ont inventé le système d’alarme (elles tiennent une pierre dans leur patte repliée qui, en tombant, les réveille si elles s’endorment pendant leur tour de garde), les fourmis, dont les fourmilières sont si bien organisées, dotées de maternité et de cimetière…
Idem aussi des animaux marins – c’est même l’objet du présent ouvrage, dans lequel Plutarque met en scène un débat postplatonicien et même un peu ludique entre des jeunes gens « qui se sentent encore de la bonne chère qu’ils ont faite hier ».
D’un côté, Autobule, le fils aîné du philosophe, qui soutient que les animaux terrestres sont les plus malins ; de l’autre, Soclarus, qui se charge de défendre les animaux marins – tâche plus difficile, car ceux-ci sont beaucoup moins bien vus dans le monde antique (ou plutôt, très peu vus, car sous l’eau). Mais, malgré sa gueule de bois, Soclarus plaide avec habileté. Les anguilles de la fontaine d’Aréthuse ne viennent-elles pas quand on les appelle, allègue-t-il ? Le scolopendre de mer ne sait-il pas couper lui-même la ligne qui le tient prisonnier ? Les scares1 ne se mettent-ils pas à plusieurs pour tirer un des leurs pris dans les mailles d’un filet ? On peut même utiliser le thon comme indicateur astronomique, car il « connaît si bien le moment précis des équinoxes et des solstices qu’il les enseigne à l’homme ».
Les poissons ne sont pas plus stupides que leurs congénères terrestres – c’est juste qu’ayant moins de contacts avec l’homme, ils sont moins éduqués. Pour résumer, la question reste indécise. En revanche, conclut le juge du débat, « si vous rapprochez les raisonnements dont vous avez fait usage l’un et l’autre, vous aurez combattu avec le plus grand avantage ceux qui veulent refuser aux animaux la raison et l’intelligence. »
Et s’il n’était question que d’intelligence ! Les animaux, marins ou terrestres, possèdent bien d’autres traits qui les rapprochent des hommes. « Les philosophes, pour montrer que les animaux ont de la raison, apportent en preuves leurs projets, leurs préparatifs, leurs souvenirs, leurs affections, le soin de leur progéniture, leur reconnaissance pour les bienfaits, leur ressentiment des injures, leurs ressources pour fournir à leurs besoins, les caractères des différentes vertus comme du courage, de la sociabilité, de la tempérance et de la magnanimité », énumère Plutarque. Ailleurs, il évoque encore d’autres aptitudes : la mémoire ; la faculté d’anticipation ; le goût du plaisir et de la beauté, et même celui de la musique (les cerfs et les chevaux) ; la solidarité, y compris interespèces (le roitelet et le crocodile) ; la « prévoyance et adresse pour faire leurs provisions et les administrer ». Les animaux font aussi d’excellents parents (« la sollicitude de la tortue pour sa progéniture […] est […] admirable »), s’instruisent les uns les autres – comme les mères rossignols qui apprennent à chanter à leurs oisillons – et éprouvent de l’amour (« les grenouilles […] s’entrappellent avec un son de voix qui respire la tendresse »). Sur le plan conjugal, quoi de plus exemplaire que le comportement de l’alcyon (hirondelle de mer) ? « Tel est l’amour de la femelle pour son mari, qu’elle vit avec lui, non pas une seule saison, mais toute l’année ; et cela non par l’attrait du plaisir, car jamais elle ne reçoit aucun autre mâle, mais par l’affection qu’elle lui porte, comme une femme honnête ne se sépare point de son mari. Quand le mâle, affaibli et appesanti par l’âge, a de la peine à la suivre, elle le soutient et le nourrit dans sa vieillesse, sans jamais s’en éloigner ni le laisser seul. Elle le charge sur ses épaules, le porte partout, le sert avec le plus grand soin, et ne le quitte qu’après sa mort. » Quant au dauphin, il va jusqu’à aimer « l’homme pour lui-même » et guide les pêcheurs égarés par la tempête.
Il ne manque aux animaux non pas la parole (ils l’ont) mais plutôt, semble-t-il, l’étincelle divine. Et encore : les oiseaux ne sont-ils pas les hérauts des dieux dont ils expriment les messages par la direction de leur vol ou la disposition de leurs entrailles ? Et les poissons aussi, « par leurs mouvements, leurs détours, leurs attaques et leurs fuites ». Mais si les animaux témoignent des mêmes qualités que nous, ils possèdent hélas les mêmes défauts : colère, jalousie, envie, injustice, lâcheté, stupidité. Bref, ils sont capables du meilleur, comme les cigognes qui « nourrissent leurs pères quand ils sont devenus vieux », et du pire, comme les hippopotames qui tuent les leurs « afin de s’accoupler avec leurs mères » !
Ce débat – c’est évidemment son but –, révèle une vraie question philosophique, celle de la distinction entre l’homme et l’animal. L’intelligence n’est pas un critère pertinent pour positionner le curseur entre leur espèce et la nôtre : si « les animaux ont une intelligence plus bornée et plus lente […], il ne faut pas les croire privés de toute intelligence et de toute raison ». D’ailleurs, l’homme voit et entend moins bien que beaucoup d’animaux, et on ne considère pas pour autant qu’il est aveugle ou sourd. Ne faudrait-il pas plutôt regarder du côté de la « tendance vers la vertu, qui est la fin naturelle de la raison », raison dont nous aurions le monopole ? Mais s’ils n’ont pas, comme les hommes, le désir de la vertu, les animaux, eux, la pratiquent effectivement.
À l’instar de ses confrères philosophes antiques, Plutarque examine de près le monde animal afin de mieux comprendre l’homme – pas seulement du point de vue scientifique et anatomique, grâce à l’observation beaucoup plus aisée des organes des bêtes, mais aussi du point de vue philosophique. Qu’on puisse saisir le fonctionnement non seulement du corps des animaux mais aussi de leur esprit, n’est-ce pas, dit Aristote qui a consacré deux livres de son Histoire des animaux à leur psyché, la preuve que l’intelligence humaine peut appréhender toute la nature, physique et métaphysique ? Que le vivant est un ? Aristote est toutefois plus ambivalent sur la question de l’intelligence animale. Si les animaux possèdent comme l’homme de l’art, de la sagesse, et de l’intelligence, il faut plutôt parler d’analogie ; dans la nature, celui qui détient le monopole du logos, c’est bien l’homme.
Question dans la question : qu’est-ce que la « prérogative humaine » et quelle place l’homme occupe-t-il dans la nature ? Est-il tout en haut, à l’image de Dieu, ou du moins seul détenteur sur terre d’une âme immortelle ? Ou plutôt tout en bas, comme Plutarque semble tenté de le croire (dans un autre ouvrage, il évoque Gryllos, ce compagnon d’Ulysse que Circé avait transformé en cochon et qui avait refusé de redevenir homme car l’animal avait, disait-il, plus de vertu). Peut-être l’homme occupe-t-il une position quelque part à mi-chemin, un pied dans le divin, un autre dans le sensible – et si l’on concède qu’il se place au sommet de la hiérarchie naturelle en tant qu’animal le plus achevé, sa proximité avec les autres créatures est bien la preuve, font valoir les cyniques, de sa « misère » intrinsèque. Jusqu’à l’époque hellénistique, le débat entre les philosophes fait rage, opposant stoïciens (Sénèque en tête) et néostoïciens (Philon d’Alexandrie et Origène) aux académiciens et néoplatoniciens comme Sextus Empiricus ou Porphyre de Tyr ou encore aux médioplatoniciens comme Plutarque. Aristote, lui, occupe un terrain médian : « On trouve chez la plupart des animaux des traces des états psychologiques qui, chez les hommes, offrent des différences plus marquées. En effet, la douceur et la sauvagerie, l’humeur facile et le mauvais caractère, le courage et la lâcheté, les dispositions à la crainte ou à la témérité, les désirs, les fourberies, les traits d’intelligence appliquée au raisonnement constituent des ressemblances avec l’homme que l’on retrouve chez beaucoup d’animaux »2 . Il faudra attendre Thomas d’Aquin pour clore ce débat sur l’affirmation que l’âme des bêtes est corruptible et que seul l’homme est détenteur non seulement du logos mais surtout d’une âme immortelle.
Mais la possibilité même que les animaux possèdent une réelle intelligence, à défaut d’une âme, entraîne, à tous le moins, l’obligation de les traiter avec égards. Peut-être les bêtes sont-elles, comme le postulent les stoïciens, au service de l’homme comme l’homme est au service de la Providence. Mais le fait qu’elles ne savent pas distinguer le juste de l’injuste n’autorise pas à les traiter avec injustice, « comme des chaussures ou des ustensiles qu’on jette quand ils sont abîmés », écrit Plutarque (qui se garde bien de dire que les chaussures ne sont pourtant que de la peau d’animal). Il affirme que l’homme bon doit être « doux et clément » avec les bêtes – ce qui permet accessoirement de « s’exercer à la pratique de la vertu d’humanité ». À l’inverse, ceux qui se comportent mal avec les animaux ne tardent pas à faire de même avec les hommes. La cruauté entraîne la cruauté.
Peut-on pour autant pratiquer la chasse ? Oui, pour Autobule. La chasse détourne de la guerre et stimule la vigueur des jeunes gens (la pêche, en revanche, est davantage affaire de patience et d’habileté technique). Mais si on chasse les animaux, on peut sans doute les manger ? Oui, répondent les péripatéticiens et les stoïciens. Absolument pas, déclarent Pythagore, Porphyre de Tyr et tous ceux qui, comme Platon, croient à la métempsycose (peut-on risquer de consommer son propre ancêtre ?).
Dans « S’il est loisible de manger chair », Plutarque avance une opinion moins tranchée, si l’on ose dire, en constatant que manger de la chair « nuit à la nature du corps, mais aussi grossit et épaissit les âmes par satiété et réplétion ». Antispécistes, végétariens, animalistes – les philosophes antiques étaient, sur la question animale, bien plus progressistes que leurs lointains successeurs. Prenons Descartes par exemple, pour qui l’« animal-machine » souffre mais ne sait pas qu’il souffre, ou même l’iconoclaste Spinoza, qui ne s’attarde guère sur la question. Seraient-ils quasi « prépolitiquement corrects » voire woke3 ? Pas tout à fait quand même : Plutarque juge, comme Aristote, qu’il y a autant de distance entre l’homme et l’animal qu’entre un Grec et un barbare !
— J.-L. M.
Extrait :
« […] Les animaux maritimes ont presque tous un pressentiment qui les rend soupçonneux, qui, réveillant leur intelligence naturelle, les tient en garde contre les pièges qu’on leur tend. Aussi la pêche, loin d’être un art simple et grossier, exige-t-elle un grand nombre d’instruments et beaucoup de ruses pour parvenir à tromper les poissons et à les surprendre ; c’est ce que prouvent une foule d’exemples que nous avons sous les yeux.
Pour pêcher à la ligne, il faut choisir un roseau qui, sans avoir beaucoup de grosseur, soit cependant assez fort pour résister aux secousses que lui donnent les poissons quand ils sont pris à l’hameçon. Il le faut mince et délié, de peur que, jetant trop d’ombre, il n’effraie ces animaux naturellement inquiets. Le fil doit être lisse et uni et n’avoir qu’un petit nombre de nœuds, sans cela ils se méfieraient de quelque surprise. Il faut que les soies auxquelles l’hameçon est attaché approchent, autant qu’il est possible, de la couleur blanche, qui, par sa conformité avec celle de l’eau, rend ses soies moins sensibles dans la mer. […] On n’employait pour les lignes que des crins de cheval, et l’on rejetait même ceux de jument, parce qu’amollis par l’urine qui mouille souvent leur queue ils sont moins propres à cet usage. Aristote dit qu’il n’y a point de subtilité et de recherche à mettre dans l’interprétation de ces vers4, parce que en effet les pêcheurs garnissent d’un bout de corne la partie antérieure de l’hameçon, afin que le poisson ne puisse pas avaler le fil et le rompre. Ils se servent d’hameçons arrondis pour prendre les mulets et les amies, qui ont la bouche petite, et qui se méfient d’un hameçon long et droit. Souvent, même le mulet, soupçonnant celui qui est rond, nage autour, en frappant l’appât de sa queue, et il en emporte ce qui paraît au-dehors ; s’il ne peut réussir de cette manière, il serre et rétrécit sa bouche, et ne touchant à l’appât que du bout des lèvres, il en prend ce qu’il peut. Quand le loup marin est pris à l’hameçon, il montre plus de courage que l’éléphant ; il tire, non du corps d’un autre, mais du sien propre, le fer qui le blesse, et secouant sa tête avec force pour élargir la plaie, il supporte la douleur de ce déchirement, jusqu’à ce qu’il se soit débarrassé de l’hameçon. Le renard marin se laisse rarement prendre, il connaît le piège et l’évite ; mais s’il arrive qu’il y soit pris, il retourne son estomac, ce qu’il fait aisément à cause de la vigueur et de la flexibilité de son corps ; et alors l’hameçon tombe de lui-même.
Ces premiers exemples prouvent une intelligence que leur intérêt excite au besoin, et dont ils se servent avec autant d’adresse que de subtilité. Il en est d’autres qui montrent en eux, outre cette prudence, un amour social et un penchant marqué à s’entre-secourir. On le voit surtout dans les scares et les barbeaux. Quand un scare a avalé l’hameçon, ceux qui l’accompagnent accourent aussitôt et rongent la ligne. S’il est pris dans un filet, ses compagnons lui donnent leur queue à mordre ; il la serre de toutes ses forces, et les autres tirent tant, qu’enfin ils l’entraînent hors du filet. Les barbeaux montrent encore plus de courage pour se secourir mutuellement ; ils se mettent sous la ligne, et dressant l’épine qu’ils ont sur le dos, et qui est dentelée comme une scie, ils s’efforcent de scier la ligne et de la couper. Au contraire, parmi les animaux terrestres, nous n’en connaissons aucun qui ose secourir son compagnon en danger ; on ne le voit ni dans l’ours, ni dans le sanglier, ni dans la lionne, ni dans le léopard. À la vérité, dans nos amphithéâtres, tous ceux d’une même espèce se réunissent, et courent ensemble dans l’arène ; mais de se défendre les uns les autres, ils n’en ont ni les moyens, ni même la pensée ; ils ne savent que fuir et sauter, pour s’éloigner le plus qu’ils peuvent de celui d’entre eux qu’ils voient blessé ou expirant. […] Combien d’exemples ne peut-on pas alléguer qui prouvent que les animaux maritimes ne le cèdent point aux plus industrieux des animaux terrestres en amour social et en prudence ? »