Quand on songe aux exploits des Vikings, l’imagination se tourne en général vers l’Angleterre, qu’ils rançonnèrent et conquirent en grande partie ; vers la France, dont ils obtinrent la Normandie ; ou vers l’Islande, le Groenland et le Labrador, qu’à la faveur de l’optimum climatique médiéval ils colonisèrent plus ou moins provisoirement. On oublie souvent de regarder vers l’est. Or, de ce côté-là aussi, leurs prouesses furent loin d’être négligeables. À bien des égards, elles eurent même des effets plus durables. Dans sa Brève histoire de la Russie, Mark Galeotti rappelle comment le premier embryon d’État russe s’est supposément formé : des tribus slaves incapables de s’accorder entre elles auraient demandé aux Vikings de leur donner un prince pour les gouverner. Elles « obtinrent Riourik (qui régna de 862 à 879), dont les descendants formeront la dynastie des Riourikides qui gouvernera la Russie jusqu’au xviie siècle ».
L’existence de Riourik ne fait pas de doute. Galeotti l’assimile à Rorik de Dorestad, Danois exilé par Louis le Pieux, le fils de Charlemagne. Il s’établit dans un modeste comptoir commercial qui allait devenir Novgorod (« Nouvelle Ville »), « l’un des grands centres urbains de la vieille Russie ». Pour autant, son arrivée et celle de ses compagnons n’eurent sans doute pas le caractère idyllique que leur prêtent certains récits. D’après le chroniqueur arabe Ibn Rustah, les envahisseurs « se méfiaient tellement les uns des autres et des populations environnantes qu’ils ne pouvaient sortir se soulager sans être accompagnés de trois compagnons en armes pour les protéger ».
L’intérêt des Vikings pour ces territoires slaves était avant tout commercial. Il s’agissait pour eux, en longeant les grands fleuves de la région, le Dniepr, la Volga et le Don, de relier la Baltique à la Caspienne et à la mer Noire (et, de là, d’accéder à la ville la plus riche et fascinante de l’époque, Constantinople). « Les Slaves nommaient ces conquérants scandinaves les Rus’ (dérivé probablement du finnois Ruotsi, le nom que leur donnaient les Suédois) et c’est ainsi que naquit la terre Rus’. »
Dans son livre aussi court que percutant, Mark Galeotti réussit le tour de force de résumer toute l’histoire du « plus grand pays du monde » en 300 pages. Ce qui implique, comme il le reconnaît lui-même, quelques simplifications et omissions. Ce qui permet aussi d’aller à l’essentiel. Son objectif : « Explorer l’histoire de ce pays fascinant, étrange, glorieux, capable du meilleur comme du pire, exaspérant, sanglant et héroïque, au prisme de deux problèmes connexes : la manière dont les multiples influences étrangères ont façonné la Russie, cette nation ‘‘palimpseste’’, et la façon dont les Russes s’en sont accommodés grâce à un ensemble de constructions culturelles, écrivant et réécrivant leur passé pour comprendre leur présent et tenter d’influer sur leur avenir. »
L’épisode fondateur de Riourik est le premier exemple de cette tendance à réécrire l’histoire de manière flatteuse. Ce n’est pas le plus spectaculaire.
Ce qui distingue des autres principautés européennes, situées plus à l’ouest, cette première Russie mi-slave, mi-scandinave, dont Kiev s’impose peu à peu comme la capitale, c’est la nécessaire et difficile cohabitation avec les nomades des steppes. Au ixe siècle, les Khazars, ces Turcs restés célèbres pour s’être convertis au judaïsme, perturbent les routes commerciales de la Volga. Un siècle plus tard, ce sont les Petchenègues qu’il faut contenir en bâtissant une série de forts, avant que n’arrivent les redoutables Coumans. « Aucun, cependant, ne menaçait vraiment l’existence des Russes », note Galeotti.
On ne saurait en dire autant des Mongols, dont l’invasion, au xiiie siècle, marque une rupture aussi décisive que traumatisante : les Russes sont écrasés ; Kiev, qui a la mauvaise idée de résister, subit une mise à sac implacable (2 000 survivants, dit-on, sur les 50 000 habitants que comptait la ville). C’est le début d’une domination qui durera deux siècles. Plus tard, les princes de Moscovie, des Riourikides eux aussi, se présenteront comme les fers de lance de la résistance aux envahisseurs. En réalité, leur fortune, comme le montre très bien Galeotti, doit tout à leur politique conciliante vis-à-vis de l’occupant.
Après la conquête initiale, certes dévastatrice, le joug des Mongols se révèle assez doux : ils n’imposent ni leur religion ni leur manière de vivre. Mieux, ils offrent aux seigneurs locaux les plus dociles des possibilités d’extension. Les Riourikides de Moscou, bourgade insignifiante jusque-là, comprennent promptement les « nouvelles règles du jeu » : ils deviennent « les fondés de pouvoir les plus zélés, efficaces et intraitables » des Mongols, auxquels ils se lient même par le mariage. La Russie qui émerge alors, centrée cette fois non plus sur Kiev mais sur Moscou, est fille de cette collaboration inavouable.
À partir du règne d’Ivan III qui, en 1480, met définitivement fin à la sujétion aux nomades, l’histoire russe ressemble à une épopée éprouvante au milieu d’une longue galerie d’autocrates parfois géniaux, souvent sinistres : Ivan IV (dit « Ivan le Terrible »), Pierre le Grand, les deux Nicolas, Staline… Contrairement à beaucoup d’historiens, Galeotti ne croit pas que l’autoritarisme russe ait pour origine la longue domination « asiatique », qui aurait « coupé la Russie de l’Europe à l’époque de la Renaissance et aux premiers temps de la Réforme ». Pour lui, cet autoritarisme qui, pendant des siècles et encore aujourd’hui, sera la grande singularité de la Russie par rapport à ses voisins occidentaux, découle plutôt de l’immensité du pays, de sa relative pauvreté et de ses frontières flottantes qui le rendent difficile à gouverner sans une poigne de fer.
Ivan le Terrible est le premier « tsar » en même temps que le dernier des Riourikides : ayant tué de sa propre main, lors de l’une des crises de paranoïa dont il était coutumier, le seul de ses fils capables de lui succéder, sa lignée s’éteint avec son autre fils, le simplet Fédor. L’heure des Romanov, l’une des grandes familles du pays, a sonné. Le changement de dynastie n’entraîne pas toutefois une transformation radicale des mœurs : Pierre le Grand, souvent présenté comme le modernisateur de l’État russe mais qui fut surtout, comme le montre Galeotti, le réformateur de son armée (laquelle s’impose sur la scène européenne), fait torturer à mort son fils aîné, soupçonné de comploter contre lui. De façon générale, les successions d’un tsar à l’autre se font rarement selon les règles bien établies qui caractérisent par exemple la royauté française. On se croirait plutôt à Rome, à l’époque du Bas-Empire. Assassinats et abdications forcées sont monnaie courante.
Paradoxalement, dans cette atmosphère brutale et dangereuse, ce sont les femmes qui souvent tirent leur épingle du jeu. Au xviiie siècle, après la mort de Pierre le Grand, les deux grands tsars sont des tsarines : Élisabeth Ire, la fille de Pierre le Grand et, surtout, Catherine II – qui, à l’origine, n’est pas une Romanov, n’est pas même russe et ne s’appelle pas Catherine (elle est allemande et s’appelle Sophie). Toutes deux s’imposent par des coups d’État.
Galeotti n’oublie pas les souverains moins célèbres qu’il sait croquer en quelques mots, comme cet Alexandre III, qui régna de 1881 à 1894, et dont il nous dit qu’il « était un homme à l’esprit étroit dans ses meilleurs jours ».
Impossible, bien sûr, d’échapper, à la fin de l’ouvrage, à un jugement sur le dernier « tsar » toujours en activité, Vladimir Poutine. Galeotti en a une opinion plus mesurée que celle véhiculée habituellement par les médias occidentaux. Force est de constater qu’arriver après le lamentable Boris Eltsine ne pouvait que jouer en sa faveur. « La stabilisation intérieure du pays et le rétablissement de sa position, de manière conflictuelle et parfois irascible, sur la scène internationale sont certes à mettre à son crédit, reconnaît Galeotti dans son dernier chapitre. […] [I]l n’a pas été aussi meurtrier qu’Ivan (le Terrible) ou Staline (le bien plus terrible), ni plus grand que nature (au sens tout à fait littéral) que Pierre le bien-nommé. Il lui manque l’implacable froideur intellectuelle d’un Lénine ou d’un Andropov, ainsi que l’instinct politique subtil d’une Catherine II. » Bref, selon les critères russes, mention honorable.
— Cet article a été écrit pour Books.




