Le monde va-t-il de mieux en mieux ou de mal en pis ? Les deux, semble-t-il. En janvier 2018, le magazine Time publiait un dossier intitulé « Les optimistes ». Rédacteur en chef invité du numéro, Bill Gates constatait que, dans l’ensemble, les choses s’amélioraient. Le même mois, le Bulletin of Atomic Scientists rapprochait de trente secondes les aiguilles de son « horloge de l’apocalypse » : la fin du monde était plus proche que jamais. Ladite horloge a été créée à la fin des années 1940 pour mettre en évidence le risque d’un holocauste nucléaire. D’autres menaces y ont été ajoutées depuis : le changement climatique en 2007, le bioterrorisme et l’intelligence artificielle en 2015. La liste n’est sûrement pas close. Les aiguilles de l’horloge ont été déplacées vingt-trois fois depuis 1947, le plus souvent en direction du pire. Mais ce n’est bien sûr qu’un gadget : la seule chose qu’elle mesure, c’est le degré d’inquiétude éprouvé par un groupe de scientifiques et d’universitaires.
À l’inverse, les optimistes intervenant dans le dossier du Time entendaient fonder leur vision plus riante sur une quantification précise, « étayée par des données », écrivait Gates – comme la réduction de moitié, depuis 1990, du nombre d’enfants morts avant leur cinquième anniversaire, la diminution de la proportion de la population mondiale vivant dans l’extrême pauvreté – passée de plus d’un tiers en 1990 à environ un dixième aujourd’hui –, ou encore l’augmentation, au cours du siècle dernier, du nombre de pays où l’homosexualité est un droit reconnu – passé de vingt à plus d’une centaine.
Il se peut aussi que le nombre de livres recensant les avancées positives ait augmenté. Au moins quinze sont parus en anglais depuis la publication, en 2000, de l’ouvrage de l’économiste Julian Simon, mort deux ans plus tôt, au titre éloquent : « Cela va sans cesse de mieux en mieux. Les 100 plus fortes tendances des 100 dernières années »1. Personne n’a encore inauguré une « horloge du paradis », qui marquerait nos progrès mesurables vers l’utopie, mais beaucoup de ces auteurs semblent entendre son tic-tac.
D’autres sont moins enthousiastes, car il n’y a pas de méthode évidente pour mettre en balance les bonnes et les mauvaises nouvelles. Le livre de Simon s’ouvre sur une préface discordante de sa veuve, Rita Simon, que l’optimisme de son mari mettait mal à l’aise2. Malgré les 146 graphiques qui regorgent de données encourageantes – allant de l’augmentation de l’espérance de vie à celle du nombre de dents dans la bouche des adultes et d’orchestres dans les villes américaines –, elle rappelait que le siècle dernier avait aussi vu la montée du nazisme, du stalinisme et du maoïsme, et la mort d’au moins 170 millions de personnes du fait de leur propre gouvernement.
Même quand les bonnes nouvelles sont légion, l’optimisme peut sembler dénoter un manque de cœur et une certaine naïveté, observe Hans Rosling dans son livre instructif Factfulness : « Parce que vous savez que d’énormes problèmes subsistent […], vous avez le sentiment que lorsque je dis que le monde s’améliore cela revient à dire que tout va bien. » Médecin et professeur de santé publique suédois décédé en 2017, Rosling préférait se qualifier de « possibiliste » : « Quelqu’un qui n’espère pas sans raison, pas plus qu’il ne craint sans raison […]. En tant que possibiliste, je vois tout le progrès qui a été accompli, et cela me donne la conviction et l’espoir que plus de progrès est possible. Ce n’est pas être optimiste […]. C’est avoir une vision du monde constructive et utile. » 3
Bill Gates ne renie pas le qualificatif d’optimiste, mais le redéfinit à sa façon : « Être optimiste, c’est s’inspirer de ceux qui contribuent au progrès […] et chercher à diffuser ce progrès plus largement. » Un tel pragmatisme avait été anticipé par George Patrick, philosophe et psychologue américain, dans un article de 1913 paru dans Popular Science. Il l’avait baptisé le « nouvel optimisme ». Selon lui, l’ancien optimisme disait : « Ne vous laissez pas abattre, car le monde est bon et beau » ; le nouveau dit plus modestement : « Ne vous laissez pas abattre, car vous pouvez rendre le monde bon et beau. » Sa formule n’a pas pris, peut-être parce que la Première Guerre mondiale a éclaté juste après et que l’optimisme n’était plus de saison.
Les optimistes d’aujourd’hui ont bien souvent du mal à convaincre que l’humanité connaît de grands progrès. Le problème n’est pas seulement qu’il y a débat sur ce qu’on peut considérer comme un progrès, ni que certains redoutent d’imminentes catastrophes. C’est aussi que presque tout le monde se trompe sur les données de base permettant d’évaluer l’état du monde. Rosling illustre ce fait surprenant avec brio et montre qu’il ne saurait s’expliquer par la simple ignorance.
Des décennies durant, il a distribué des questionnaires simples à divers publics dans le monde entier. En 2017, deux instituts de sondage ont soumis une version de son quiz à 12 000 personnes, dans 14 pays. Voici quelques-unes de ses questions à choix multiples :
- Comment le nombre de décès par an dus aux catastrophes naturelles a-t-il évolué au cours des cent dernières années ? (A) il a plus que doublé ; (B) il est resté à peu près le même ; (C) il a chuté à moins de la moitié.
- Combien d’enfants de 1 an dans le monde sont vaccinés contre une maladie quelconque ? (A) 20 % ; (B) 50 % ; (C) 80 %.
- Au cours des vingt dernières années, la proportion de la population mondiale vivant dans l’extrême pauvreté… (A) a presque doublé ; (B) est restée à peu près la même ; (C) a presque diminué de moitié.
Sur 12 questions de ce type, portant également sur l’espérance de vie moyenne, l’instruction des femmes, les espèces menacées et l’accès à l’électricité, une personne sur 12 000 a obtenu 11 bonnes réponses, aucune n’a eu tout bon et 15 % d’entre elles ont eu tout faux. Le nombre moyen de bonnes réponses était de 2,2 : c’est dire que la plupart des gens ont fait moins bien que s’ils avaient choisi leurs réponses au hasard (ce qui aurait donné une moyenne de 4 bonnes réponses). Comme l’écrit Rosling, des chimpanzés auraient fait mieux !
Le quiz de Rosling est conçu de façon que la bonne réponse à chaque question corresponde aussi à la manière dont toute personne bien intentionnée voudrait voir le monde (dans les trois exemples ci-dessus, la bonne réponse est C) Sur ces sujets, nous souffrons visiblement d’un biais contre les bonnes nouvelles – penchant contre lequel le savoir des experts ne semble pas être d’un grand secours. Rosling rapporte qu’un public de scientifiques de la santé a obtenu des scores encore plus mauvais que ceux des profanes à la question sur la vaccination. Ses résultats rejoignent ceux d’études similaires, dont une enquête couvrant 38 pays réalisée par Ipsos MORI en 2017.
Rosling impute nos perceptions erronées à une vision du monde « exagérément dramatique ». Il identifie dix habitudes de pensée qui y contribuent. La première est un « instinct de négativité » qui nous incite à prêter davantage attention aux choses désagréables qu’à celles agréables. Cet instinct résulte de trois facteurs principaux, nous dit Rosling : les mauvaises nouvelles sont fortement médiatisées et marquent les esprits ; nous gardons un meilleur souvenir du passé qu’il ne l’était ; et nous jugeons quelque peu inconvenant de s’attarder sur ce qui va bien alors que tant de choses vont mal. Il propose une série d’astuces utiles pour surmonter les habitudes mentales susceptibles de nous fourvoyer, et de conseils pour mieux interpréter et assimiler les données.
Dans Le Triomphe des Lumières, Steven Pinker se dit aussi mal à l’aise que Rosling avec l’étiquette d’« optimiste ». Mais alors que ce dernier entendait calmement réfréner notre « passion pour le drame », Pinker trépigne de colère. Il ridiculise les « pessimistes culturels moroses » qui répugnent à admettre l’existence du progrès, et vilipende de nombreux ennemis supposés des sciences et de l’humanisme, selon lui à l’origine de cette attitude. Il est si révolté par le « déclinisme » et la « progressophobie » de notre époque qu’il a tendance à se laisser emporter. Les « intellectuels détestent le progrès », écrit-il sans préciser sa cible. Les « gens » – le lecteur ne saura pas qui exactement, mais les « élites » littéraires et la « classe bavarde » sont ses boucs émissaires – trouveraient que sauver des milliards de vies et nourrir ceux qui ont faim est simplement « barbant ».
Le Triomphe des Lumières est à ce jour le livre le plus ambitieux dans le genre et il est tout sauf barbant. Truffé de graphiques, il documente les améliorations apportées à l’existence humaine, principalement depuis le xixe siècle. Thomas Gradgrind, le personnage des Temps difficiles de Dickens, se disait « prêt à peser ou à mesurer le premier colis humain venu, et à vous en donner exactement la jauge ». Comme Gradgrind, Pinker met sur les plateaux de son impitoyable balance la santé, la richesse, l’alimentation, le bonheur, l’environnement, la paix, les droits de l’homme… Sa conclusion : quantité de choses se sont améliorées un peu partout dans le monde.
Même les hasards du destin en ont pris un coup. Aux États-Unis, le risque d’être tué par la foudre a été divisé par 37 depuis le début du xxe siècle. Ce, grâce à divers types de progrès : traitements médicaux, prévisions météo, formation en matière de sécurité – auxquels s’ajoute l’exode rural. D’autres changements positifs sont moins faciles à expliquer, mais bien réels, comme l’effet Flynn, une augmentation significative des scores de QI au cours du xxe siècle – même si ces scores ont récemment diminué dans certains endroits [lire « Sommes-nous de plus en plus bêtes ? », Books n°112, novembre 2020].
Malgré sa portée plus large, Le Triomphe des Lumières est, d’un certain point de vue, mieux étayé que le précédent ouvrage de Pinker, La Part d’ange en nous, consacré au déclin de la violence au cours de l’histoire humaine [lire « Le désir de violence », Books n°38, décembre 2012]. Son nouveau livre se focalise sur la période récente, pour laquelle les données sont plus faciles à interpréter.
Reste que son enthousiasme à prêcher la bonne nouvelle l’aveugle de temps à autre. Un chapitre sur l’inégalité économique relève du tour de passe-passe rhétorique. Pinker entend réfuter l’idée que l’augmentation des inégalités dans certains pays est « le signe que la modernité n’a pas réussi à améliorer la condition humaine ». Sa réponse est qu’il ne faut pas confondre l’inégalité avec la pauvreté ou l’injustice. C’est un argument raisonnable. Mais lorsque les gens soutiennent que l’inégalité croissante est le contraire d’un progrès, ils contestent surtout la façon dont la richesse des nouveaux super-riches a été accumulée et l’excès de pouvoir politique qu’elle leur confère. Que le mot « inégalités » soit bien choisi ou non pour désigner ce problème est une question secondaire : l’important est qu’il s’agit d’une évolution regrettable.
Pour Pinker, la raison pour laquelle l’existence humaine a changé pour le meilleur au cours des deux derniers siècles est simple : « Les Lumières ont produit leurs effets – c’est peut-être là l’histoire la plus belle et la plus rarement racontée. » Il entend les Lumières au sens large : si le dernier tiers du xviiie siècle en a été le cœur, il inclut deux cent cinquante ans d’histoire européenne, depuis les pionniers intellectuels du début du xviie jusqu’aux aux libéraux de la première moitié du xixe siècle. Ce que ces penseurs avaient en commun, selon lui, c’était la conviction que nous pouvons et devons « exercer notre raison et nos facultés d’empathie pour favoriser l’épanouissement de l’homme ».
Voilà un bon slogan pour le long siècle des Lumières, mais Pinker n’entre guère dans les détails. Il brandit une bible qu’il ouvre rarement. Et lorsqu’il l’ouvre, il a tendance à y voir son reflet. Lui-même psychologue et athée, il voit en Montesquieu, Adam Smith, Kant, Diderot et autres penseurs du xviiie siècle des « neuroscientifiques cognitifs » et des « psychologues évolutionnistes » avant la lettre – tous avaient le projet d’une forme de science de l’homme. Il admet que « tous les penseurs du siècle des Lumières n’étaient pas athées » ; mais il serait plus juste de dire que presque aucun ne l’était.
Si Pinker n’explique pas précisément comment « les cadeaux du siècle des Lumières » ont été livrés, il est persuadé qu’on lui doit l’amélioration de notre condition. On peut pourtant se demander ce que les grands penseurs ont à voir là-dedans. Si Adam Smith a fait l’éloge de l’économie de marché, il ne l’a pas inventée. Quand Pinker observe que la révolution industrielle « a inauguré plus de deux siècles de croissance économique », on est tenté de se dire qu’elle mériterait, elle aussi, notre reconnaissance. Faut-il supposer que les Lumières sont responsables de la révolution industrielle ?
Les subtilités de l’Histoire ne sont pas l’affaire de Pinker. Son but est de promouvoir les valeurs des Lumières, à savoir « la raison, la science, l’humanisme et le progrès ». La science est décrite comme « le raffinement de la raison pour comprendre le monde ». Il fait un compte rendu bref mais stimulant des travaux des psychologues sur nos facultés de raisonner. Il définit ainsi l’humanisme : « l’objectif de maximiser l’épanouissement de l’homme ». Le caractère quelque peu nébuleux de ce qu’il promeut saute aux yeux dans le dernier tiers du livre, sorte de terrain de chasse où il traque ses bêtes noires, les ennemis réels ou supposés des Lumières.
Qui sont ces ennemis, selon lui ? La foi religieuse, le populisme autoritaire, le nationalisme, le moralisme théiste, le tribalisme, le mysticisme et jusqu’au mouvement romantique, trop détaché du réel pour accepter que « la paix et la prospérité [soient] des objectifs souhaitables ». Les intellectuels d’aujourd’hui représentent une menace à ses yeux, même quand ils ne sont pas nationalistes, religieux ou indûment romantiques. Ils ont tendance à être non seulement pessimistes et « progressophobes » mais aussi ouvertement hostiles aux autres valeurs des Lumières. Au lieu d’une évaluation sereine, sobre et chiffrée des données étayant sa documentation sur le progrès, il nous livre des jérémiades faiblement argumentées.
Il écrit que la raison, la science et l’humanisme sont traités par les penseurs d’aujourd’hui avec « indifférence, scepticisme et parfois mépris ». Ce sont les sciences humaines qui sont les plus malmenées dans cette trinité d’idéaux bafoués. Dans de « nombreux » établissements, elles sont enseignées comme « un récit ou un mythe de plus », et les programmes sont « souvent conçus pour en dégoûter » les étudiants. Qui plus est, de « nombreux » historiens des sciences pensent qu’il est « naïf de traiter la science comme la recherche d’explications vraies ». Incapable de produire des preuves tangibles de ce fléau antiscientifique, Pinker s’en prend aux bibliographies remises aux étudiants. Il évoque l’analyse de 1 million de supports de cours qui montre que La Structure des révolutions scientifiques de Thomas Kuhn est le deuxième ouvrage sur la science le plus recommandé aux étudiants. Il est vrai que ce livre a été exploité par certains pour promouvoir l’idée que la science est irrationnelle. Mais ce n’était pas le propos de Kuhn. Le Manifeste du parti communiste de Karl Marx est la deuxième lecture sur la politique la plus souvent imposée aux étudiants : les universités sont-elles pour autant truffées de communistes ?
Il dénonce aussi les intellectuels « furieux » de l’intrusion de la « science » dans les humanités. « Pas encore remises du désastre du postmodernisme », celles-ci refusent, selon lui, l’intégration de disciplines dont l’apport pourrait constituer l’« une des plus grandes contributions potentielles de la science moderne ».
Selon Pinker, la diabolisation de la science compromet ses progrès, ce pour deux raisons principales. D’abord, les bureaucrates soucieux d’éthique la corsètent. Il reprend à son compte les spéculations d’après lesquelles les rayons X et d’autres percées de la médecine n’auraient jamais franchi les barrières aujourd’hui érigées par les autorités de réglementation. Seconde raison invoquée : des étudiants brillants qui auraient pu faire des découvertes servant l’humanité préfèrent se lancer dans la finance, car on leur a enseigné que la science est une « rationalisation du racisme, du sexisme et du génocide ». Pinker ne cite aucune enquête à même d’étayer cette affirmation, oubliant le précepte qu’il professe aux déclinistes : « Regardez les chiffres : une anecdote n’est pas une tendance. »
Derrière les mouvements intellectuels récents « hostiles à la science », Pinker perçoit l’ombre portée de leur « parrain », Friedrich Nietzsche, qui incarne à ses yeux le « contraire de l’humanisme » et des valeurs des Lumières. Les écrits de Nietzsche ont en effet été invoqués par les fascistes, les nationalistes blancs et les antisémites, comme le rappelle Pinker, mais ils l’ont aussi été par les libéraux classiques, les socialistes, les féministes et les sionistes. Dans un de ses livres, Nietzsche a déclaré qu’il se rangeait du côté de l’« esprit des Lumières » ; dans un autre, il a attaqué les penseurs allemands pour leur avoir tourné le dos. Vers la fin de sa vie, il lui est arrivé de rendre les philosophes du xviiie siècle responsables de la Révolution française et d’autres maux, mais il restait un fervent admirateur de Voltaire.
Il n’est pas toujours facile ni utile de répartir les grands auteurs en pro et anti- Lumières, comme Pinker aime à le faire. Dans une librairie, j’ai vu Rousseau présenté comme un « penseur clé des Lumières », dans une autre, comme un « penseur clé des anti-Lumières ». Les deux assertions sont justes, et pas seulement parce que Rousseau était un homme complexe. Comment qualifier les auteurs qui partagent tout ou partie des idéaux des Lumières mais pour qui la façon dont ils sont mis en œuvre laisse encore à désirer ?
Un bon exemple est La Dialectique de la raison, un livre influent commencé pendant la Seconde Guerre mondiale par deux Allemands en exil aux États-Unis, Max Horkheimer et Theodor Adorno. Témoins de la montée de la barbarie dans l’Europe supposée éclairée, ils se sont demandé ce qui avait mal tourné. Ils ont appelé « les Lumières à réfléchir sur elles-mêmes si l’humanité ne veut pas être totalement trahie » et engagé une critique visant à formuler « un concept positif des Lumières capable de les libérer de leur compromission avec la domination aveugle ». On peut contester leur analyse, pas leur attachement au bien de l’humanité. Pinker ne fait pas suffisamment la distinction entre les valeurs des Lumières et les tentatives concrètes menées ici ou là pour les mettre en œuvre, de sorte que, pour lui, ce type de critique ne fait qu’illustrer un parti pris anti-Lumières.
Il est loin d’être le seul à penser que les critiques de la modernité ont sapé la foi de l’Occident dans le progrès. Dans son « Histoire de l’idée de progrès »4, le sociologue américain Robert Nisbet soutenait déjà en 1980 que les intellectuels avaient plus ou moins abandonné cette foi. Il pensait aussi avoir détecté que les jeunes des classes moyennes tournaient le dos à la science et à la raison ; une évolution de « mauvais augure ».
Pinker fait l’éloge du livre de Nisbet sans faire observer qu’il a été écrit il y a quarante ans. Les trois décennies qui ont suivi sa publication ont connu le progrès matériel le plus spectaculaire de l’histoire de l’humanité. Des centaines de millions de personnes en Inde, en Chine et ailleurs sont sorties de la pauvreté. Comme le montrent les graphiques de Rosling, la mortalité infantile, le travail des enfants, l’esclavage et bien d’autres maux ont continué à décliner après 1980, tandis que l’alphabétisation, l’immunisation, l’instruction des jeunes filles, l’accès à l’eau potable et bien d’autres bonnes choses ont continué à augmenter. Cela donne à penser que le type de scepticisme intellectuel à l’égard du progrès que Nisbet déplorait – et Pinker à sa suite – est sans effet notable sur le progrès lui-même. Alors, pourquoi en faire tout un plat ?
Quels sont ceux qui contribuent le plus à rendre les gens plus riches, plus sains, plus heureux et moins susceptibles d’être tués par la foudre ? Ceux qui soulignent ce qui va bien ou ceux qui soulignent ce qui va mal ? Rosling note que les progrès en matière de droits de l’homme, d’instruction des femmes, de secours en cas de catastrophe, et dans de nombreux autres domaines, sont souvent dus en grande partie aux militants persuadés que les choses empirent – même s’il pense aussi qu’ils pourraient obtenir encore plus de résultats s’ils étaient davantage disposés à admettre ce qui va mieux. Dans son invitation à l’optimisme, Bill Gates reconnaît que, pour améliorer le monde, « il faut que quelque chose vous rende furieux ». Se focaliser sur ce qui va mal n’est pas forcément un dysfonctionnement cognitif. Voltaire n’aurait pas mené ses campagnes contre les abus de pouvoir du clergé s’il s’était contenté d’observer que, statistiquement parlant, la plupart des prêtres étaient des personnes parfaitement décentes.
Lorsqu’il a concocté son « nouvel optimisme », George Patrick a fait valoir que l’insatisfaction devant l’état du monde n’est pas un défaut. Il y voyait au contraire « la voix du progrès proclamant son mécontentement face au présent et exigeant des améliorations ». Les nouveaux optimistes ne devraient peut-être pas oublier de remercier les vieux pessimistes pour les fruits de leur mécontentement.
— Anthony Gottlieb est un historien des idées. Ancien rédacteur en chef de The Economist, il a notamment publié The Dream of Reason (« Le rêve de la raison », 2000) et The Dream of Enlightenment (« Le rêve des Lumières »,2016).
— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 7 février 2019. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.