Bouquet final

Longtemps, les astrophysiciens ont imaginé que l’Univers disparaîtrait dans un big crunch ou effondrement terminal (qu’ils n’attendent pas avant plusieurs milliards d’années). Dans un processus inverse à celui du big bang, il se contracterait sous l’effet de la densité de la matière accumulée et de la gravité combinée, précipitant planètes et étoiles, galaxies et trous noirs les uns contre les autres dans un enfer destructeur. Mais les données accumulées au fil des ans les ont conduits à changer leur fusil d’épaule : l’expansion de l’Univers semble ne pas avoir de limite.

Aujourd’hui, ils parient plutôt sur la mort thermique de l’Univers. Un scénario « long et angoissant », écrit l’astrophysicienne américaine Katie Mack. En se fiant aux lois de la thermodynamique, explique-t-elle dans The End of Everything (Astrophysically speaking), la perpétuelle expansion de l’Univers conduira les étoiles, les galaxies et même les trous noirs à tomber en ruine lentement, très lentement, par manque de matière et d’énergie, jusqu’à ce qu’il ne reste rien que quelques particules et une faible radiation.
Cette hypothèse n’est visiblement pas la préférée de Mack. Trop déprimant pour cette vulgarisatrice aguerrie, qui a fait de son tour d’horizon des théories sur la fin des temps un voyage drôle et entraînant. « Ce qui ressort d’abord du livre, c’est le plaisir que prend Katie Mack à parler physique, et il est contagieux », souligne Leah Crane dans l’hebdomadaire New Scientist.
Cette spécialiste des liens entre astrophysique et physique des particules décrit une foule de scénarios étranges impliquant des dimensions parallèles ou la collision de branes, des univers tridimensionnels décrits dans la théorie de cordes. « En marge, les théories cosmologiques avec le plus beau jargon et les noms les plus savants sont souvent les plus hypothétiques », relève James Gleick dans The New York Times.

Mack avoue sa préférence pour la théorie de la bulle de mort quantique, séduite par son côté « spectaculaire » et « far­felu ». Cette hypothèse repose sur l’idée que l’Univers n’est pas totalement stable et qu’une perturbation pourrait bouleverser tout le reste. Au fin fond de l’espace naîtrait ainsi une sorte de bulle contenant un univers régi par de nouveaux principes physiques – bulle qui grossirait à la vitesse de la lumière, pulvérisant tout sur son passage. Une fin instantanée, indolore et, surtout, imprévisible.

Meurtre en banlieue

Dans Söndagsvägen, un ­roman de non-fiction, l’historien ­Peter ­Englund sort de l’oubli un meurtre qui défraya la chronique en Suède, en 1965. Alors que le pays bâtissait avec optimisme cet État-providence qui allait devenir un modèle à l’étranger, Kickan Granell, une lycéenne blonde de 18 ans, était violée et tuée chez elle alors que ses parents étaient en vacances en Espagne.

Le drame se déroula sur la ­Sondags­vägen, la « route du dimanche », dans une de ces petites maisons qui fleurissaient dans les nouvelles banlieues de Stockholm. « Ce meurtre d’une innocente contrastait avec l’image que la Suède se faisait alors d’elle-même », celle d’une nation moderne et meilleure, résume Aftonbladet, quotidien proche du Parti social-démocrate, tout puissant à l’époque. Ce fait divers, ajoute-t-il, est aussi « le symbole de ce que le pays risquait de devenir ».

Le quotidien Dagens Nyheter s’intéresse davantage au profil du coupable présumé, un désé­quilibré autrichien qui avait voulu se venger après avoir été éconduit par une autre jeune femme blonde. « La plongée dans la psyché du meurtrier rend l’histoire de Peter Englund inhabituellement effrayante », écrit le journal. Membre de l’Académie suédoise et fan de Georges ­Sime­non, l’auteur « se plaît aussi à brosser les portraits » de bon nombre de personnages impliqués dans ­l’affaire. 

Le calvaire des Adivasis

Le journaliste indien ­Ashutosh Bhardwaj a passé près de dix ans à arpenter les forêts du ­Bastar, dans l’État du ­Chhattisgarh, sous contrôle des insurgés maoïstes ou « naxalites ». Ce territoire est habité par des populations aborigènes, les Adivasis, ­victimes ­collatérales du conflit qui agite cette région depuis les années 1960.

Ashutosh Bhardwaj y a vu de ses propres yeux les corps mutilés de quelque 200 Adivasis, victimes des exactions de la police, de la milice Salwa Judum, proche du gouvernement, et parfois aussi des maoïstes eux-mêmes, rappelle Partha P. Chakrabartty sur le site d’information The Wire. Il en rend compte dans The Death Script avec une précision qui peut parfois paraître « excessive », mais qui procède d’un souci de rigueur.

« Il existe aujourd’hui de nombreux livres sur le “conflit naxalite”, cette expression qui évite de parler de guerre civile pour désigner les violences commises dans le centre de l’Inde depuis maintenant quelques décennies », observe Supriya Nair dans le quotidien Mumbai ­Mirror. Contrairement à la plupart d’entre eux, The Death Script n’est pas un document, « même s’il ­apporte des éléments factuels neufs et bouleversants », ajoute Nair, qui voit plutôt dans ce livre un « exorcisme ».

« Citoyen urbain de l’Inde moderne, hindou de haute caste », écrit-elle, l’auteur assume sa condition privilégiée pour faire entendre les voix des aborigènes (hors castes), des combattants maoïstes, parfois des miliciens – voix habituellement inaudibles dans les médias, restituées ici sous forme de fragments.

Comme le note encore Supriya Nair, Ashutosh Bhardwaj pointe la responsabilité de l’Indien des villes dans les violences perpétrées sur les Adivasis, dont les terres riches en minerais sont convoitées par les grandes sociétés du pays. 

Ces espagnols du Goulag

À la fin de la guerre d’Espagne, quand la Catalogne tombe aux mains des forces franquistes, ­Julián Fuster Ribó décide de fuir en URSS. Ce chirurgien barcelonais, affilié au Parti communiste, est alors séduit par le soutien que les Soviétiques ont apporté au camp républicain.

Mais quelques années d’exercice au sein de l’Institut de neurochirurgie de Moscou auront raison de ses illusions. Ses critiques du culte de la personnalité de Staline lui valent de se retrouver dans le collimateur la police politique. En janvier 1948, il est arrêté, interrogé, torturé et condamné pour « espionnage » et « propagande antisoviétique ». Il passera sept ans dans le camp de travail de Kengir, au Kazakhstan, avant d’être libéré en 1955.

Dans Cartas desde el Gulag, l’historienne Luiza Iordache Cârstea retrace l’itinéraire de Julián Fuster Ribó et évoque les 345 Espagnols qui, comme lui, furent envoyés au Goulag après avoir trouvé refuge en Union soviétique. Par l’entremise du fils de Fuster, l’auteure a eu accès à ses archives personnelles, notamment à des lettres adressées à une femme aimée dans lesquelles il décrit par le menu la rudesse de la vie ­concentrationnaire.

Étant donné la rareté des témoignages d’anciens détenus des camps soviétiques, l’historien Juan Avilés qualifie ces lettres de véritable « trésor ». Un trésor d’autant plus précieux que le médecin espagnol « a vu de ses yeux un épisode célèbre de l’histoire du Goulag : le soulèvement du camp de Kengir au printemps 1954 », souligne-t-il dans le magazine El Cultural.

Jusqu’à présent, l’un des seuls récits connus de cet événement était celui d’Alexandre ­Soljenitsyne. Dans son Archipel du Goulag, un certain « Fuster l’Espagnol » est mentionné en passant – le voilà désormais tiré de l’oubli. 

Sauvés de la décharge

Au fil des pages de Rummage, le lecteur tombe sur des chaussettes en laine de poils de chien, des parchemins du Moyen Âge recyclés en cerfs-volants ou en papier toilette, une autoroute dont le revêtement est composé de 2 millions d’exemplaires invendus de romans à l’eau de rose de la collection Harlequin.

Des « objets merveilleusement bizarres, sauvés de la décharge » par l’historienne Emily Cockayne pour « retracer l’évolution des pratiques en matière de consommation et de recyclage », résume Caroline Crampton dans The ­Spectator.

« Il n’y a, selon Emily Cockayne, pas de progrès linéaire, pas d’âge d’or où tout le monde triait automatiquement les déchets de la maisonnée et passait sa soirée à transformer des épées en socs de charrue parce que c’était la bonne chose à faire », relève ­Kathryn Hughes dans The ­Guardian. Dans l’Angleterre d’Henri VIII, qui se voulait celle de la surabondance, jeter était même un devoir. 

Dans l’album photo

Entre les années 1960 et le début des années 1990, les forces de ­sécurité sud-africaines ont édité une sorte de trombinoscope rassemblant les photos d’iden­tité des opposants au régime de l’apartheid. Plus de 7 000 portraits figuraient dans ce qu’elles appelaient « l’album terroriste ».

« Officiellement, la police utilisait ce livret uniquement pour surveiller les personnes qui quittaient le pays sans autorisation. Mais, si votre photo y figurait, vous étiez considéré comme un terroriste », note l’historien sud-africain Jacob Dlamini dans The Terrorist Album. « Cet ouvrage passionnant montre à quel point l’album était un outil de pouvoir et de surveillance pour l’État », précise Bon­gani Kona dans le magazine américain The Baffler.

En 1993, quand il a senti sa fin approcher, le régime a détruit 44 tonnes de documents. Seuls trois exemplaires de l’album en ont réchappé. Certains policiers que Dlamini a rencontrés clament encore que ce livret, mis à jour tous les six mois, n’était qu’un aide-mémoire pour traquer les fugitifs. Mais il « faisait partie de l’offensive du régime contre ses opposants », note Kona. « Être considéré comme un terroriste par les forces de sécurité, c’était vivre dans l’ombre de la mort. Cela signifiait que vous pouviez périr dans une explosion, un mardi après-midi, avec votre paire de chaussures italiennes préférée aux pieds ». C’est ce qui est arrivé en 1982 à Ruth First.

L’universitaire exilée au Mozambique a reçu un colis piégé à son bureau. Sa photo était dans l’album. 

Îlots de liberté

Les aéroports, les décharges, les camps de réfugiés, les terrains vagues sous les échangeurs auto­routiers, les espaces de rassemblements éphémères (comme la Theresienwiese, à Munich, où se tient l’Oktoberfest) : autant de lieux qui n’en sont pas, selon l’architecte et poétesse tchèque Anna Beata Háblová.

Dans son nouveau livre, elle emprunte à l’anthropologue français Marc Augé le concept de « non-lieu » pour parler de ces endroits négligés, laids, inhospitaliers que les citadins refusent de voir parce qu’ils les mettent mal à l’aise.

« Chaque chapitre commence par une histoire poétique, qui lie l’atmosphère d’un lieu au sort de l’un de ses habitants ou usagers. Et, une fois qu’elle a accaparé notre attention, l’auteure nous guide en urbaniste expérimentée pour nous proposer des solutions censées améliorer la situation sociale et environnementale », écrit la revue culturelle Artalk, spécifiant bien qu’il ne s’agit là en aucun cas de faire disparaître ce qui peut aussi être des espaces de vie communautaire, de créativité ou même des refuges pour les marginaux. Certes, ces zones sont le résultat d’une mauvaise conception urbaine, mais ils sont aussi les « derniers îlots de ­liberté dans des villes surcontrôlées », écrit Anna Beata Háblová. 

Bien à l’abri

Dans Bunker, le géographe américain Bradley Garrett part à la rencontre de ces gens qui construisent ou achètent des abris fortifiés. « Il s’intéresse aux états-Unis surtout, où le prepping, le fait de se préparer aux catastrophes et à la fin du monde, donne lieu à une véritable sous-culture, mais il se rend aussi en Australie, où la précarité écologique alimente le marché du ­bunker, ainsi qu’en Nouvelle-­Zélande et en Thaïlande, destinations de repli préférées de l’élite », précise Will Wiles dans la Literary Review.

Dans le Dakota du Sud, il visite le plus grand ensemble de bunkers du monde. Construits pendant la Seconde Guerre mondiale pour y stocker des munitions, ces 575 igloos de béton semi-­enterrés ont été transformés en 2016 par un homme d’affaires, Robert Vicino. Il a baptisé l’endroit « The xPoint », suggérant que c’est d’ici que l’humanité – ou ce qu’il en reste – prendrait un nouveau départ après la fin du monde.

Ce que vendent les « marchands d’angoisse » comme Vicino, ce ne sont pas des murs, si solides soient-ils, mais du temps, soutient Garrett. Plusieurs mois à l’abri de la catastrophe de la surface. Et certains des acheteurs « semblent impatients de pouvoir avoir un retour sur leur investissement souterrain », remarque Will Wiles.

Sur les traces de Salomon

Harmaguédon (Armageddon en anglais) est une déformation de l’hébreu Har Megiddo, « la montagne de Megiddo ». Dans le livre de l’Apocalypse, Harmaguédon est le lieu de l’ultime bataille entre les forces du bien et du mal. Voilà qui explique l’utilisation de ce mot pour parler de la fin du monde et l’afflux de touristes sur le site archéologique de ­Megiddo, situé à 90 kilomètres au nord de Jérusalem. 

Cette colline, que les spécialistes fouillent depuis le début du xxe siècle, est le résultat de l’empilement d’une vingtaine de cités d’époques différentes. Fin connaisseur du site, l’archéologue et anthropologue américain Eric Cline s’intéresse dans Digging up Armageddon aux archéologues qui y ont travaillé. Il mêle « l’analyse détaillée des strates et des objets à l’excavation héroïque d’informations biographiques, d’anecdotes personnelles et de guerres intestines depuis la première campagne de fouilles de 1903-1905 », note le journaliste scientifique Andrew Robinson dans la revue Nature.

Le livre porte particulièrement sur la période 1925-1939, durant laquelle le chantier fut placé sous la responsabilité de l’Institut oriental de l’université de Chicago. Son directeur, l’égyptologue James Henry Breasted, et son mécène, le magnat John D. Rockefeller, étaient fascinés par les références bibliques qui relient le site au roi Salomon.
En 1928, leur équipe croit avoir trouvé les écuries du roi mythique décrites dans les textes. « Mais, comme souvent en archéologie, le débat n’est pas clos », précise Robinson. À ce jour, quatre strates différentes ont été surnommées « cité de Salomon ». 

De mémoire

Coqueluche du cinéma indépendant américain, Charlie Kaufman passe pour avoir révolutionné l’art du scénario en créant des histoires complexes et métafictionnelles (Dans la peau de John Malkovich et Eternal Sunshine of the Spotless Mind). Il s’essaie à présent à la littérature avec Antkind.

Il raconte dans ce roman les tribulations de B., un critique de cinéma entre deux âges, prétentieux et dogmatique. Lorsque B. rencontre un vieillard qui a ­passé l’essentiel de sa vie enfermé chez lui à tourner un film en stop motion, il est persuadé d’avoir déniché la pépite qui lui apportera enfin la renommée. Hélas, le film est détruit dans un incendie. Le reste du roman – près de 600 pages – retrace les tentatives de B. pour reconstituer le film de mémoire.

« Quiconque a déjà vu un film de Kaufman se sentira ici en terrain familier », note le scénariste et romancier américain Matthew Specktor dans The New York Times. L’auteur ne se départit pas de son goût pour la métafiction, faisant de son protagoniste un pourfendeur acharné de ses propres films, et exploite un thème qui lui est cher : l’impossibilité de se fier à sa mémoire ou à sa perception de la réalité.

Si Matthew Specktor voit dans Antkind un livre à la fois « extrêmement bizarre » et « extrêmement réussi », le critique Kevin Power, lui, l’a trouvé pour le moins indigeste : « Il m’a fallu trois ou quatre ans pour lire le roman de Charlie Kaufman. Du moins c’est l’impression que j’ai eue », raille-t-il dans la Literary Review.