Dans l’Inde médiévale, les grands ingénieurs étaient pour la plupart des shudras. Les membres de la plus basse des quatre grandes castes ont fourni un apport régulier d’architectes, de maçons, de tailleurs de pierre, de sculpteurs de bronze et d’orfèvres. Réunis au sein de guildes héréditaires, ils étaient formés à la conception des structures, aux mathématiques, à la science des matériaux et aux conventions artistiques de leur époque. À la demande de souverains, de commerçants et de brahmanes qui méprisaient le travail manuel, et avec l’aide d’« intouchables » exclus de la hiérarchie des castes, ils ont bâti tous les joyaux architecturaux de l’Inde.
Les shudras ont continué à dominer les métiers d’art jusque dans la période coloniale britannique. Mais, à la fin du xxe siècle, la situation était tout autre. En 1985, à l’Institut indien de technologie (IIT) de Kharagpur – l’une des cinq grandes écoles d’ingénieurs fondées entre 1951 et 1961 –, où j’ai fait mes études, les brahmanes étaient, de loin, la caste la mieux représentée 1 . La plupart des neuf étudiants de ma résidence universitaire étaient des brahmanes, et tous étaient issus des castes dominantes, auxquelles appartiennent pourtant moins de 20 % des Indiens. On ne comptait quasiment pas de shudras, qui constituent environ la moitié de la population. Les membres des hautes castes expliquaient leur surreprésentation dans les écoles d’ingénieurs par le « mérite », laissant entendre qu’ils étaient plus doués que d’autres pour l’ingénierie. Comment une telle mutation a-t-elle pu se produire ?
C’est ce que cherche à comprendre Ajantha Subramanian dans The Caste of Merit, un ouvrage d’anthropologie historique original, incisif et rigoureux. Cette professeure d’anthropologie de l’université Harvard en situe les prémices dans l’Inde britannique du xixe siècle, moment où, à la faveur de la nouvelle dynamique socioéconomique, le savoir technique a été transféré « des corporations à l’administration, de l’atelier à la salle de classe, des basses castes aux hautes castes ». En l’espace d’un siècle à peine, explique l’auteure, les métiers de l’ingénieur, qui étaient du ressort des artisans des basses castes, sont passés aux mains des hautes castes sous l’égide d’un État planificateur.
Pendant les années où j’ai travaillé dans la Silicon Valley, j’ai souvent entendu des anciens élèves des IIT raconter qu’ils avaient fait fortune en partant de rien, qu’ils ne devaient leur réussite qu’à eux-mêmes. Je trouvais drôle qu’ils oublient leur place au sommet de la hiérarchie sociale indienne et le capital social qu’ils avaient acquis à la naissance. « La réussite de ces patrons non blancs dans un secteur très en vue les a confortés dans l’idée qu’ils étaient d’origine humble et qu’ils s’étaient élevés par la seule force de leur intellect », écrit Subramanian. Or les Américains d’origine indienne sont très majoritairement issus des hautes castes. « Le système des castes est incompréhensible aux États-Unis, ce qui a facilité l’amalgame entre l’appartenance à une caste supérieure, l’origine indienne et le “mérite”, ajoute l’anthropologue. Le privilège de caste y passe pour une volonté d’ascension sociale et pour un don inhérent à un peuple », de sorte que les diplômés d’IIT sont considérés « simplement comme des Indiens travailleurs et doués ». Vu le mépris qu’avaient leurs ancêtres pour les métiers techniques, comment les membres des hautes castes ont-ils opéré cette transformation ?
Au xixe siècle, des administrateurs coloniaux et des réformateurs indiens plaident, pour des raisons différentes, pour un enseignement plus moderne et ouvert au plus grand nombre, notamment en droit, en médecine et en ingénierie (l’élite étudiait alors la littérature classique et les arts). À l’époque, la formation des ingénieurs fait l’objet d’un vif débat. L’État doit-il s’appuyer sur la tradition technique locale comme l’a fait la Grande-Bretagne, où les grands ingénieurs d’alors sont passés par le système de compagnonnage des corporations ? Cette approche privilégie la formation pratique. Mais, dans ce pays comme ailleurs en Europe, une autre optique gagne du terrain qui met l’accent sur un apprentissage théorique préalable à l’acquisition d’un savoir-faire. Cette méthode a naturellement favorisé les classes instruites et scindé la formation d’ingénieur en une filière professionnelle et une filière universitaire, même si les ingénieurs européens ont continué à valoriser la formation sur le tas.
La filière universitaire s’impose en Inde à partir de la fin du xixe siècle sous la houlette de l’État colonial : « En érigeant la salle de classe en nouveau lieu du savoir technique, observe Subramanian, les planificateurs de l’enseignement ont marginalisé ceux qui possédaient la technique au profit de ceux qui avaient de l’instruction. » Attirés par la perspective d’obtenir un poste prestigieux et bien rémunéré dans l’administration coloniale, les rejetons de l’élite se tournent vers l’ingénierie. Une première école d’ingénieurs en génie civil voit le jour à Roorkee, dans le nord du pays, en 1847. Trois autres suivent dans les années 1880 à Pune, à Madras et à Calcutta.
Mais les nouvelles cohortes de diplômés ne donnent pas entière satisfaction. « Il leur manque le cran et la jugeote qui caractérisent l’ingénieur », déplore un fonctionnaire britannique. Il ne s’agit pas d’un simple préjugé raciste. Cette critique vise les castes supérieures et non les artisans, dont le sens pratique ne fait pas de doute. « Le désintérêt que manifeste généralement l’Indien instruit pour les travaux de force est le principal problème de l’enseignement technique de l’Inde actuelle », notent deux administrateurs coloniaux dans un rapport de 1911.
De l’avis de nombreux fonctionnaires britanniques, « les affinités de caste et l’encastrement social mettaient à mal le professionnalisme des ingénieurs indiens », écrit Subramanian. Un ingénieur britannique se plaint ainsi que ses collègues et supérieurs indiens « n’écoutent que les membres de leur caste » lors des tournées d’inspection.
En dépit de leurs réserves, les Britanniques se sentent socialement plus proches des ingénieurs de hautes castes que des artisans shudras. Parce qu’elle lui sert de relais local, l’élite indienne jouit des faveurs de l’administration coloniale. Les deux grands corps techniques de l’Empire britannique, le génie civil et le génie mécanique, ne comptent parmi leurs membres indiens que des hommes de haute caste, des brahmanes pour l’essentiel. Dans la province de Madras, ces derniers, qui ne représentent que 3 % de la population, constituent 70 à 80 % des diplômés et des fonctionnaires autochtones. À la fin des années 1910, un dirigeant shudra, Daivasikhamani Achari, se plaint que les castes supérieures soient favorisées au détriment des artisans, une injustice d’autant plus flagrante que « la classe intellectuelle de ce pays est complètement coupée du travail manuel ».
Ces critiques n’auront guère d’effet. En 1947, au moment de l’indépendance de l’Inde, l’ingéniérie, qui garantit un poste dans la fonction publique, est « une profession prestigieuse et recherchée, réservée aux hommes bien nés et jugée indispensable à la construction nationale », écrit Subramanian. Un statut « découlant directement du fait qu’elle a été dissociée du travail technique “sale” des basses castes ».
Avec le recul, je me rends compte que cet état d’esprit était encore de mise à la fin des années 1980, pendant mes études à l’IIT de Kharagpur : on prisait les connaissances théoriques, on méprisait les compétences techniques. Peu habitués ou peu enclins à travailler avec des outils, réticents à se salir les mains, la plupart des étudiants voyaient peu d’utilité aux travaux pratiques en atelier et n’en percevaient souvent pas l’intérêt pédagogique.
Dans les années suivant l’indépendance, beaucoup de dirigeants nationalistes, dont Jawaharlal Nehru, envisagent une industrialisation dirigée par l’État pour assurer le développement économique du pays. L’enseignement technique et la recherche sont considérés comme des piliers de cette stratégie. Nehru va jusqu’à ériger l’ingénieur en nouveau « bâtisseur de la nation ». Les métiers de l’ingénieur sont alors à ce point dominés par des brahmanes comme lui qu’il idéalise la profession en y voyant l’expression du « sens brahmanique de l’État ».
En 1945, une commission dirigée par l’industriel et homme politique bengalais Nalini Ranjan Sarkar est chargée de faire un état des lieux de l’enseignement technique. En 1948, son rapport d’étape relève « les lacunes des élèves des écoles d’ingénieurs » et préconise de créer un nouveau type de formation « alliant enseignement théorique et enseignement pratique » afin de produire des diplômés sachant exercer « l’esprit comme la main », c’est-à-dire à la fois « de bons citoyens, des ingénieurs qualifiés capables d’initiative et de réflexion, et des professionnels susceptibles et désireux d’appliquer les principes de l’ingénierie », résume Subramanian. La commission Sarkar prend pour modèle le Massachusetts Institute of Technology (MIT) 2.
Sur la base de ces préconisations, l’État fonde, en marge du système d’enseignement supérieur, cinq IIT administrés de façon centralisée et bénéficiant chacun du financement et du savoir-faire technique d’une ou plusieurs instances internationales. Ainsi, le premier d’entre eux, créé à Kharagpur en 1951, reçoit l’aide des États-Unis, du Royaume-Uni, de l’Union soviétique et de l’Unesco. Les IIT sont dotés de moyens conséquents et fixent eux-mêmes leurs examens d’entrée et leurs cursus. Cela leur confère un prestige et une stature internationaux.
Le rapport de la commission Sarkar s’attire lors de sa publication des critiques qui se révéleront par la suite fondées. Certains pressentent que les IIT deviendront des établissements élitistes, fonctionnant en vase clos et indifférents aux enjeux de développement de l’Inde. Il s’est avéré effectivement que les enseignants et les étudiants appartenaient à des familles urbaines de la classe moyenne et de haute caste (encore en 2018, c’était le cas de 96 % des professeurs à l’IIT de Kharagpur). La proportion d’étudiantes ne dépassait jamais 10 % et restait souvent bien en deçà. La majorité des étudiants comptaient au moins un ingénieur ou un haut fonctionnaire dans leur famille. Et, pour la plupart, ils avaient été scolarisés soit dans des écoles privées qui dispensent leur enseignement en anglais, soit dans des établissements publics destinés aux enfants d’agents de la fonction publique d’État. Ils avaient hérité de leur milieu social une hantise du travail manuel.
L’IIT de Madras, fondé en 1959 avec l’aide de l’Allemagne de l’Ouest, tente d’emblée d’en finir avec cette répugnance à mettre les mains dans le cambouis. Les Allemands élaborent un programme d’études « très orienté vers la formation pratique à des savoir-faire tels que la ferronnerie et le travail du bois ». Mais l’établissement ne parvient pas à insuffler une culture manuelle et abandonne discrètement ces enseignements au bout d’une décennie.
Les responsables allemands de l’aciérie Krupp de Rourkela mettent les problèmes opérationnels de l’usine sur le compte de « l’absence d’éthique moderne du travail » chez les ingénieurs indiens, qui sont « incapables d’accomplir le travail, ni même d’en comprendre la valeur intrinsèque, et n’ont pas l’ambition professionnelle que l’on attendrait d’eux ». Avec de telles carences, les membres des hautes castes semblaient particulièrement mal placés, et peu méritants, pour mener le développement industriel de l’Inde – ce qui contribue sans doute à expliquer des décennies de performances médiocres. De l’avis du diplomate allemand Walter Scheel, qui maîtrisait le travail du bois, l’Inde ne réaliserait son potentiel industriel que le jour où ses ingénieurs assimileraient « la valeur du travail et de l’artisanat et l’importance de la pensée personnelle et dynamique » et se déferaient de « leur façon de vivre statique et féodale ».
Mais rien de tout cela n’empêchera les diplômés d’IIT de considérer leurs écoles « comme des îlots d’excellence dans un océan de médiocrité » qui n’acceptent que des génies comme eux, « la crème de la crème ». Ils sont convaincus d’avoir réussi le concours d’entrée très sélectif du fait de leur seul mérite personnel. Aveuglés par leurs privilèges de caste et leurs avantages hérités, ils ne se sont jamais demandé dans quelle mesure leur réussite était imputable à leur milieu social. Subramanian évoque les travaux de deux sociologues qui avaient montré dès 1966 que les IIT contribuaient peu à la promotion sociale et étaient essentiellement des vecteurs de reproduction des élites.
Sans doute parce que leur modèle et leurs programmes d’études étaient d’inspiration étrangère, les IIT ont été dès le départ très tournés vers l’international. Ils ont produit peu de connaissances ou de réflexions sur le fonctionnement de l’Inde et n’ont pas créé d’innovations locales. Est-ce surprenant quand on connaît le profil de ceux qui ont fréquenté ces établissements ? Dans les années 1960, écrit Subramanian, « les études dans un IIT coûtaient l’équivalent du revenu par habitant de près de 40 personnes ». Mais, après avoir récolté les bénéfices d’un enseignement public de qualité, les anciens élèves des IIT en viennent pour la plupart à dénigrer le modèle étatique de développement. En l’espace d’une vingtaine d’années, ajoute l’auteure, les gagnants du système se feront « ses plus virulents détracteurs ». Dans les années 1990, la plupart des diplômés d’IIT que je connaissais prônaient les privatisations massives et récusaient l’idée même de régulation.
Avec l’adoption de la loi sur l’immigration et la nationalité de 1965 aux États-Unis, qui lève les restrictions à l’immigration en provenance des pays asiatiques, les IIT deviennent une passerelle menant à la mobilité internationale. Au lieu de faire décoller l’industrie en Inde, les IIT envoient un flux régulier de ternes carriéristes issus des hautes castes urbaines vers les États-Unis, qui recherchent des travailleurs qualifiés pour faire tourner leur économie et surpasser l’Union soviétique. Par chance, le génie informatique exige des compétences théoriques plutôt que pratiques, ce qui dissimule les handicaps des ingénieurs de haute caste. Pendant mes études à Kharagpur, les étudiants les plus studieux étaient ceux qui envisageaient de partir aux États-Unis ; les autres se la coulaient douce. Les procédures de candidature auprès des universités américaines étaient bien rodées. Dans ma spécialité, 80 % des étudiants se sont expatriés, et la plupart ont décroché des postes dans des entreprises de la Silicon Valley dont ils ont brillamment gravi les échelons. L’Inde n’avait rien à leur proposer qui soit à la mesure de leur talent, se justifiaient les diplômés sur le départ. Moi aussi, j’ai pris part à cet exode. Si les IIT, financés sur fonds publics, n’ont pas réussi à former des bâtisseurs de la nation, ils ont manifestement répondu aux attentes des castes supérieures. Au point que le système peut à bon droit apparaître comme le racket institutionnalisé d’une caste sur les autres, comme une expropriation légale. La résistance, inévitable, a surgi sur deux fronts.
À partir des années 1970, les propriétaires terriens shudras enrichis par la révolution verte prennent conscience de leur poids politique. Beaucoup se mobilisent pour améliorer leur accès à l’éducation et aux emplois publics, où ils sont notoirement sous-représentés. En 1979, le gouvernement charge la commission Mandal 3 de « recenser les catégories de la population reléguées sur le plan socioéconomique et éducatif ». Parallèlement, la vie politique indienne se réorganise autour des clivages de caste, selon des lignes de partage très différentes de celles qui ont permis aux hautes castes de contrôler les ressources publiques. Il était désormais avéré que les dirigeants issus des hautes castes avaient échoué à représenter les intérêts des castes inférieures. Désormais conscientes de leur poids électoral, ces dernières se fédèrent dans de nouveaux partis politiques qui combattent la politique de caste des élites avec leur propre politique de caste. Les électeurs s’y retrouvent, non par un phénomène d’identification communautaire, mais parce que l’appartenance à une caste détermine encore les perspectives de chacun et les discriminations subies.
Cette effervescence démocratique bouscule le statu quo. En premier lieu, elle conduit à étendre les mesures de discrimination positive en faveur des basses castes aux IIT et à d’autres d’établissements publics d’enseignement supérieur. Un quota de 22,5 % d’étudiants des « castes répertoriées » [le terme officiel pour désigner les dalits] et des « tribus répertoriées » [le terme officiel pour désigner les aborigènes] avait déjà été instauré en 1973. Mais ces places réservées n’étaient généralement pas attribuées. Vu le faible nombre de dalits et d’aborigènes dans l’enseignement secondaire, rares étaient parmi eux les candidats en mesure de se présenter au concours, sans même parler de le réussir. En revanche, le nouveau quota de 27 % pour les membres des « autres classes défavorisées », parmi lesquels les shudras, apparaît autrement plus déstabilisant. Instauré pour les emplois dans la fonction publique en 1991, il a été étendu aux universités publiques à partir de 2006 – même si, dans les faits, les IIT peuvent fixer leurs propres seuils d’admission et prennent soin de mettre la barre suffisamment haut pour que le quota ne soit pas rempli, de sorte que les places censément réservées soient pourvues, comme le prévoit la loi, avec les candidats de la « catégorie générale ».
À partir des années 1980, les étudiants des IIT ont abandonné l’idée d’intégrer la fonction publique et n’aspirent plus qu’à faire carrière dans le secteur privé en Inde ou à l’étranger. Si bien qu’il n’y a plus que les quotas dans leur établissement qui suscitent leur mécontentement. En 2006, étudiants et anciens élèves font du raffut dans le monde entier, signant des pétitions enflammées et organisant des manifestations, dont une chaîne humaine à New Delhi. Pourtant, pour tenir compte du quota réservé aux membres des « autres classes défavorisées », les IIT, comme les autres établissements publics d’enseignement supérieur, ont augmenté le nombre de places ouvertes, de façon à ce que les étudiants de la « catégorie générale » aient autant de chances d’être admis (de fait, la hausse du nombre de places ouvertes a augmenté leurs chances). Désormais, comme aux États-Unis, les résultats au concours d’entrée ne constituent plus le seul critère d’admission.
Loin de susciter une remise en cause, la politique de discrimination positive a provoqué une réaction de rejet de la part des hautes castes. « Elles y ont vu non pas un mécanisme redistributif mais une façon de se plier aux exigences des basses castes et une grave injustice faite aux méritants », observe Subramanian. Qui plus est, arguaient-elles, « des étudiants qui se pensaient avant tout comme des individus étaient désormais obligés de se définir en fonction de leur caste », ce qui était une régression. Toute cette rhétorique antiquotas décrit ainsi « un monde à l’envers où les castes supérieures sont stigmatisées et discriminées, et où la discrimination positive enfreint les normes de justice, d’équité et d’égalité ».
Comme a pu le constater l’auteure lors de ses entretiens avec des diplômés d’IIT, les membres des hautes castes élaborent des stratégies visant à affirmer leur supériorité par rapport aux étudiants admis grâce au système des quotas, jugés par définition non méritants, contrairement à eux. Ils estiment aussi que les quotas font baisser le niveau de la formation, une idée que les sociologues ont réfuté. Les élites au pouvoir depuis l’indépendance se sont pourtant révélées incapables de fournir les services sociaux de base à la majorité des Indiens : que vaut dès lors leur « mérite » ? D’autres encore affirment que l’égalité des chances devrait être instaurée plus en amont, à l’école primaire. Mais ce beau raisonnement empeste la mauvaise foi. Car, depuis des décennies, la classe dominante ne s’est jamais indignée face aux discriminations ; elle n’a jamais déployé pour promouvoir une réelle égalité des chances entre tous les enfants ne serait-ce qu’une fraction de l’énergie dirigée contre les quotas.
Une autre astuce consiste à condamner la politique des quotas au motif qu’elle ravive la conscience de caste – un reproche qui épargne en revanche la hiérarchie stratifiée du système des castes. Un ami brahmane du Tamil Nadu m’a affirmé sans ciller qu’il n’existait « pas de problème » de caste à Madras, jusqu’à ce que « ces gens s’excitent et commencent à dénigrer les brahmanes ». L’élite a toujours eu intérêt à évacuer de la scène publique toute considération de caste (« On appartient à la caste des Indiens », disent les privilégiés), tandis que les castes inférieures doivent inlassablement mettre le sujet en avant pour en dénoncer les profondes injustices et prendre davantage part au débat public. En raison de cette asymétrie, ajoute Subramanian, les membres des hautes castes peuvent apparaître aux yeux d’un observateur extérieur comme « les héritiers légitimes de la modernité », et les castes inférieures comme « vecteurs illégitimes des intérêts communautaires ». Mais en réalité, observe-t-elle, les étudiants des IIT issus des hautes castes ont simplement substitué le terme « admis sur quota » à celui d’« intouchable », tout en valorisant la tradition intellectuelle brahmane, censée avoir produit un remarquable « vivier génétique ».
À partir des années 1990, les castes supérieures doivent affronter un deuxième choc : le développement à grande échelle des cours préparatoires aux IIT ébranle leur idée d’un « mérite » inné. Deux « usines à concours » notamment, à Kota et à Hyderabad, accueillent des dizaines de milliers d’étudiants et les soumettent à un épuisant entraînement pluriannuel pour réussir le concours. (Chaque année, nombre de ces adolescents sous pression mettent fin à leurs jours : on dénombrait 19 suicides à Kota en 2018). Un bachotage qui se révèle efficace. En 2016, par exemple, 44 % des admis sortaient de ces prépas. Ces étudiants sont souvent originaires de petites localités et appartiennent à des castes de propriétaires terriens nouvellement dominantes telles que les kammas et les reddys, qui, souligne l’anthropologue, « ne disposent ni du patrimoine culturel, ni de l’aisance en anglais des castes supérieures urbaines ». Ces dernières ont aussitôt délégitimé les nouveaux entrants en distinguant les « doués » des « entraînés ». Elles ont même envisagé de modifier le concours pour barrer la route aux « intrus », comme s’ils manipulaient indûment un système de sélection par ailleurs irréprochable.
En analysant l’évolution de la formation d’ingénieur en Inde à travers le prisme des castes, Subramanian fait preuve d’une originalité bienvenue. Un autre livre récent sur la question fait entièrement l’impasse sur cette dimension : les ingénieurs y sont simplement des « Indiens » débrouillards qui parviennent à se frayer un chemin parmi les obstacles et à « indianiser » petit à petit la profession 4.
En 2003, le magazine télévisé américain 60 Minutes consacre un sujet aux IIT. Ce reportage excessivement élogieux adresse le message suivant aux Américains : les IIT sont des « îlots de méritocratie dans un pays communiste et à la traîne, et ses meilleurs éléments se tournent naturellement vers des carrières à l’étranger, où ils pourront réaliser pleinement leur potentiel », résume Subramanian. Le reportage élude complètement « l’héritage de caste et le soutien de l’État », souligne-t-elle, pour faire des diplômés « des produits de la sélection naturelle sachant intuitivement surfer sur la vague du capitalisme contemporain ». Les ingénieurs de la Silicon Valley diplômés d’un IIT, qui partagent ce point de vue, se sont chargés d’ériger leurs écoles en « marque » synonyme d’« excellence indienne », en présentant les Indiens de la diaspora qui ont réussi comme le signe de l’émergence de l’Inde sur la scène internationale. Ce faisant, observe l’anthropologue, « les ingénieurs de haute caste font passer la lutte pour les droits des basses castes pour un combat d’arrière-garde ».
De surcroît, les IIT (autant les écoles elles-mêmes que les associations d’anciens élèves) ne font rien pour promouvoir des valeurs égalitaires, laïques et démocratiques. De fait, en raison de leur sociologie, de leur pédagogie et de leur prestige auprès d’une classe moyenne cupide, les IIT en sont venus à afficher des positions réactionnaires, nationalistes et proches du pouvoir. En 2015, par exemple, l’IIT de Madras a interdit le cercle d’étudiants Ambedkar-Periyar [du nom de deux partisans de l’abolition du système des castes], au motif qu’il incitait à la haine contre le Premier ministre nationaliste hindou Narendra Modi, alors que l’établissement accepte la présence sur le campus d’associations d’étudiants de l’extrême droite nationaliste hindoue. En janvier dernier, alors que la nouvelle loi sur la citoyenneté 5 déclenchait une vague de protestations dans le pays, le directeur de l’IIT de Bombay a demandé aux professeurs et aux étudiants de se s’abstenir de toute critique envers le gouvernement Modi. L’IIT de Kharagpur en a fait autant en juin. Et la lutte contre les discriminations de caste n’est pas la priorité de ces établissements, comme l’a montré en 2019 le mouvement étudiant sur le campus de l’IIT de Madras.
L’hypocrisie est également de mise dans la diaspora. Comme j’ai pu le constater, la majorité des anciens élèves d’IIT établis aux États-Unis rejettent le système indien des quotas, alors qu’eux-mêmes et leurs enfants bénéficient des mesures de discrimination positive en vigueur dans les établissements américains, publics ou privés. Ils adhèrent visiblement aussi dans l’ensemble au nationalisme hindou hostile aux minorités professé par le Premier ministre indien tout en soutenant le Parti démocrate américain, progressiste et favorable aux minorités, dans un pays où eux-mêmes forment une minorité ethnique et religieuse. Les anciens des IIT de la diaspora les plus en vue dénigrent Donald Trump mais organisent des dîners de gala en l’honneur de Modi lorsqu’il est en visite aux États-Unis.
Les IIT et leurs diplômés ne sont certes pas les seuls à afficher une telle dissonance cognitive. Mais, comme ces établissements sont considérés comme les fleurons de l’enseignement scientifique et technique en Inde, ils se prêtent plus à la critique. Partout dans le monde, les principaux bénéficiaires des inégalités structurelles sont souvent aussi les moins enclins à les regarder en face. Parmi mes anciens camarades d’IIT, beaucoup refusent délibérément de voir leur privilège de caste et de comprendre qu’il n’y a pas de méritocratie sans mobilité sociale. Ils ont une vision caricaturale et intéressée du mérite, qui ne fait que perpétuer les avantages dont ils ont hérité et dessert l’égalité des chances. « Dans quelque direction que vous alliez, vous croiserez toujours le monstre de la caste sur votre chemin », disait Ambedkar, père de la Constitution indienne et figure du mouvement dalit. Subramanian montre à quel point cela reste vrai dans les écoles d’ingénieurs.
— Namit Arora est un écrivain indien. Diplômé de l’Institut indien de technologie de Kharagpur, il a travaillé dans la Silicon Valley avant de quitter le monde de la tech pour se consacrer à des projets personnels. Il vit à nouveau en Inde depuis 2013.
— Cet article est paru dans le mensuel indien The Caravan le 1er août 2020. Il a été traduit par Ève Charrin.