En Italie, Maria Montessori est la seule femme qui ait eu l’honneur de figurer sur un billet de banque : en 1990, son effigie a remplacé celle de Giuseppe Verdi sur les petites coupures de 1 000 lires en circulation jusqu’à l’introduction de l’euro. C’est dire la place familière qu’occupe dans la mémoire collective cette vieille dame aux allures d’institutrice bienveillante, icône d’une révolution universelle de la pédagogie. Pourtant, observe l’historienne Giulia Galeotti dans le quotidien du Vatican L’Osservatore romano, la plupart des Italiens ignorent le véritable sens de l’adjectif « montessorien » : « Quand il ne sert pas de slogan marketing pour vendre des produits ou des services à l’enfance, il est synonyme d’anarchie. »
C’est que, en Italie, peu de livres avaient jusqu’à présent fait sortir Maria Montessori d’un strict cercle d’initiés ou d’universitaires. Publiée à l’occasion des 150 ans de la naissance de l’éminente pédagogue (1870-1952), la biographie que signe la journaliste Cristina De Stefano offre au grand public l’occasion de découvrir à la fois son travail scientifique et sa vie privée. Car « derrière le nom de Maria Montessori se cache une pensée révolutionnaire souvent mal comprise, une vie absolument romanesque, une personnalité contradictoire et tenace croyant dur comme fer à la justesse de ses idées », écrit la romancière Sandra Petrignani dans le quotidien Il Foglio.
S’attaquer à un tel monument relevait de la gageure, mais l’auteure s’est fait une spécialité de brosser le portrait de femmes exceptionnelles : on lui doit des biographies remarquées de l’écrivaine Cristina Campo et de la journaliste Oriana Fallaci. Dans le quotidien La Repubblica, la romancière Viola Ardone salue l’« impressionnant travail de documentation » et l’« habileté » d’une narration « qui nous fait traverser l’Italie du siècle dernier ».
On suit dans Il bambino è il maestro l’étudiante déterminée à devenir médecin alors que les femmes sont quasiment absentes de l’université, la militante féministe contrainte d’abandonner un fils né hors mariage pour pouvoir poursuivre sa carrière, la sympathisante socialiste s’engageant auprès des plus démunis et élaborant une pédagogie qui place l’enfant et ses rythmes d’apprentissage au centre du processus éducatif. Un véritable bouleversement dans l’Italie du début du xxe siècle, où les enfants en difficulté sociale ou cognitive étaient parqués et condamnés au désœuvrement.
En cette période commémorative, c’est presque le portrait d’une sainte laïque qu’esquisse la presse italienne. À quelques sérieuses nuances près. Pour mettre en œuvre son grand projet, Maria Montessori dut composer avec les autorités et donc avec Mussolini, rappelle l’historien Raffaele Liucci dans le quotidien Il Sole 24 Ore. Cristina De Stefano n’élude pas ce chapitre peu glorieux. Si l’Œuvre nationale Montessori naquit sous l’égide du Duce, initialement bien disposé à l’égard de la pédagogue, « la résistance des fonctionnaires, les luttes intestines et l’absence de moyens ne firent jamais décoller la collaboration entre Maria et le régime, qui se solda au milieu des années 1930 par un échec retentissant », écrit Liucci. Mais, précise-t-il, Montessori « ne fut jamais une antifasciste déclarée. Elle était devenue « un personnage “transversal”, apolitique, pour qui seule sa méthode comptait ».
Célibataire dénuée de toute autre ressource, Maria Montessori transforma son projet pédagogique en source de profit. « Après la phase pionnière, poursuit Liucci, elle devint l’administratrice attentive, parfois dénuée de scrupules, d’une marque à succès, se transformant en une sorte de mère abbesse à la tête d’un groupe de disciples totalement dévoués à sa cause. Centralisatrice, elle voulut toujours contrôler personnellement l’application de ses enseignements, ce qui en ralentit inévitablement la diffusion. »
Cela explique peut-être pourquoi la méthode Montessori, acclamée à l’étranger, est si peu présente dans le système scolaire italien, où elle souffre d’une réputation d’élitisme.