Piment voyageur

Le piment est aujourd’hui indissociable de la cuisine chinoise. Et pourtant, l’historien américain Brian Dott montre que ce fruit originaire d’Amérique s’est implanté presque par hasard en Chine. Il y serait arrivé à la fin du XVIe siècle via l’Espagne et le Portugal dans les cuisines des navires marchands. Contrairement à d’autres épices comme le poivre noir ou la muscade, il était très bon marché et facile à cultiver. Les marins auraient donné ce « bon plan » à de petits cultivateurs locaux.

« Cette transmission discrète rend difficile à déterminer où et quand exactement le piment a été pour la première fois cultivé et consommé dans les différentes régions de Chine », souligne la spécialiste de la cuisine chinoise Fuchsia Dunlop dans l’hebdomadaire britannique The Spectator. Les traces écrites de cette arrivée sont effectivement rares : les élites chinoises jugeant vulgaire la nourriture épicée, les livres de cuisine ne commencent à mentionner le piment que vers 1790. « Brian Dott assure que l’intégration du piment dans la médecine traditionnelle a été la clé de sa diffusion à travers toute la Chine », précise Fuchsia Dunlop. 

La tentation autocratique

À en croire le Dictionnaire ­historique de la langue française, le mot « autocrate » était à l’origine employé dans un sens restrictif issu du grec ancien : « la personne qui exerce un pouvoir ­absolu et qui ne détient ce pouvoir que d’elle-même ».

Il s’agit d’un personnage fictif, car aucun pouvoir n’est absolu, et, même lorsque le dictateur se fait tyran, il ne détient pas son pouvoir entièrement de lui-même, du moins à l’origine.

Le mot « autocratie » désigne aujour­d’hui valablement les régimes autoritaires fermés, qui n’acceptent pas d’être contestés par les urnes ou d’autres moyens. Mais cette catégorie comporte elle-même des variations. La Corée du Nord et la Chine n’ont pas le même ­système politique.

Nous nous intéressons dans ce dossier à une autre catégorie, en plein essor dans le monde : celle de régimes mixtes, ­hybrides, dans lesquels une autocratie, personnelle ou institutionnelle, s’accommode d’élections plus ou moins pluralistes et d’autres attributs habituellement associés aux démocraties. Ces autocraties électives concernent plus de la moitié de la planète et nourrissent les aspirations de nombreux partis et politiciens au sein des vieilles démocraties. Donald Trump est l’exemple le plus patent de ces aspirants autocrates. Qu’il ait pu être élu à la surprise générale à la tête de l’État le plus puissant du monde, qui est aussi la plus vieille démocratie, témoigne d’une évolution de grande ampleur.

Dans les années 1980 et plus encore dans la décennie suivante, après la chute de l’URSS, il semblait aller de soi que le régime démocratique allait peu à peu s’imposer dans la majorité des pays. Il a fallu déchanter. Aux avancées ont succédé maints retours en arrière et, depuis 2006, la régression est constante. Les experts se perdent en conjectures pour expliquer ce renversement de tendance. L’un des arguments les plus solides porte sur les craintes suscitées par la mondialisation, source de transformations socio-économiques et surtout culturelles très rapides.

Si l’on se penche sur les événements les plus récents, 2020 verra peut-être la non-réelection de Trump et la chute de la dictature biélorusse. Mais les autres dictatures se portent bien (Chine) ou résistent efficacement (Venezuela, Congo, Kazakhstan…) et les évolutions régressives sont nombreuses.

En Amérique latine, on l’observe au Brésil, au Mexique, au Salvador et, dans une moindre mesure, au Pérou, au Guatemala, en Équateur et en Bolivie. En Europe, c’est le cas en Hongrie, en Pologne, en Turquie, en Serbie et, bien sûr, en Russie. En Afrique, on le constate en Zambie, en Tanzanie, au Kenya, en Ouganda, au Togo et au Mali, entre autres. En Asie : en Inde, au Sri Lanka, en Thaïlande, en Malaisie, en Birmanie, aux Philippines, en Indonésie et, à présent, à Hong Kong. Dans bien des cas, la pandémie de Covid-19 a servi de prétexte pour serrer la vis.

L’Inde constitue un exemple frappant. La démocratie la plus peuplée du monde continue d’être classée par l’ONG américaine Freedom House parmi les pays « libres ». En Asie continentale, c’est la grosse exception qui confirme la règle. Est-ce justifié ? Freedom House souligne elle-même le caractère tout relatif de son appellation « libre » en consacrant dans son rapport 2020 une page aux principales atteintes aux droits démocratiques commises par le gouvernement nationaliste hindou de Narendra Modi en 2019 : blocage de l’accès à Internet, répression de manifestations, harcèlement et intimidation de journalistes, d’universitaires et autres personnes qui traitent de sujets sensibles.

Narendra Modi fait partie du club des autocrates élus les plus en vue, avec Jair Bolsonaro au Brésil, Andrés Manuel López Obrador au Mexique, Rodrigo Duterte aux Philippines, Viktor Orbán en Hongrie, Recep Tayyip Erdoğan en Turquie, Andrzej Duda en Pologne, Benyamin Netanyahou en Israël et, bien sûr, Vladimir Poutine. Ils se reconnaissent et s’apprécient, même lorsque leurs intérêts divergent. Mais c’est la partie émergée de l’iceberg.

Si les autocraties électives ont fait leurs preuves, c’est que des élections bien menées, même faussées, contribuent à légitimer un pouvoir, auprès des masses mais aussi des élites nationales et internationales. Le phénomène n’est pas nouveau : pensons à Napoléon III, à Perón, à de Gaulle. Ce qui est nouveau, c’est leur nombre.

Cela a de quoi déconcerter : partout, le niveau d’études a beaucoup progressé, facteur souvent associé à l’enracinement des valeurs démocratiques. Or c’est le contraire qui se produit. Même en ­Europe. Dans un livre récent, Yan Xuetong, qui dirige le département de relations internationales à l’université Tsinghua de Pékin, observe malicieusement que moins du tiers des jeunes Européens placent la démocratie parmi « les cinq valeurs auxquelles ils sont le plus attachés ». Aux États-Unis, l’élévation du niveau d’instruction ne semble pas avoir contribué à réduire le degré d’ignorance de l’électeur moyen sur les sujets d’intérêt général ; un point de vue que défend enquêtes à l’appui le juriste Ilya Somin dans un livre intitulé « Démo­cratie et ignorance politique ». Un peu partout, la hausse du taux ­d’abstention témoigne d’une désaffection mais aussi d’une défiance à l’égard de la politique.

La désaffection est curieusement palpable même au sein des médias et chez les intellectuels. Comme l’observe David Bromwich, professeur à Yale, contrairement à l’impact produit dans les années 1970 par la fuite des Pentagon Papers, des documents détaillant l’implication des États-Unis au Vietnam, les Afghanistan Papers, divulgués récemment par The Washington Post, qui décrivent dix-huit années d’absurde gâchis, n’ont pas fait lever un sourcil. « L’indifférence est devenue la règle », écrit-il.

Dans un livre paru en 2017, Stephan Haggard, de l’Université de Californie, et Robert Kaufman, de l’université Rutgers, croient pouvoir incriminer un « syndrome de faiblesse démocratique ». On voit même certains intellectuels, pas seulement de droite, prendre position « contre la démocratie » – titre d’un livre de Jason Brennan. Ce professeur de philosophie politique de l’université de Georgetown appelle à limiter le pouvoir politique que les ignorants et les incompétents exercent sur les autres. « Retirer le droit de vote à 80 % des électeurs blancs pourrait être exactement ce dont les Noirs pauvres ont besoin », écrit-il. Ce qui est sûr, c’est que les autocrates élus, aujourd’hui comme hier, excellent dans l’art de tirer profit de l’ignorance des masses. Internet aidant, les techniques de manipulation des esprits se développent.

Il est tentant de généraliser mais, en raison des différences de contexte, l’exercice trouve vite ses limites. Témoin les trois principaux articles de ce dossier : pour stimulantes qu’elles soient, les comparaisons tournent court, que ce soit entre Trump et Orbán, entre Trump et Poutine ou même entre López Obrador et Chávez. López Obrador admire Trump, qui embrasse Netanyahou, se fait donner une sérénade par Duterte et dit admirer Xi Jinping, mais chacun est chez soi.

Et l’avenir peut réserver de bonnes surprises. Si Trump n’est pas réélu, on vantera les capacités de résilience de la démocratie américaine. En cette année 2020, Duda et Netanyahou auraient pu ne pas être réélus et seraient aujourd’hui écartés du pouvoir. En Italie, Matteo Salvini a mordu la poussière. Enfin, gardons-nous de tout angélisme démocratique. Un autocrate, même non élu, n’est pas forcément le diable. Pensons à Hadrien, à Chah Djahan…

Dans ce dossier :

Viktor Orbán, un « Trump avant l’heure »

En l’espace d’une décennie, le Premier ministre hongrois Viktor Orbán et son parti, le Fidesz, ont transformé une démocratie en quelque chose de proche d’une autocratie. Peu après sa première réélection, en 2014, Orbán a prononcé un discours dans lequel il exposait les grandes lignes de son projet politique. Invoquant les échecs socio­économiques de la mondialisation, il défendait le cap qu’il avait fixé en observant que les pays les mieux préparés pour l’avenir n’étaient « pas les démo­craties libérales, et peut-être même pas les démo­craties ». S’appuyant sur ce message, il définissait les contours d’un nouveau type de ­régime : « La nation hongroise, disait-il, n’est pas une simple somme d’individus, mais une communauté qui doit être ­organisée, renforcée et développée. En ce sens, le nouvel État que nous construisons est un État illibéral, un État non libéral. »

La Hongrie devait être ancrée dans l’idée du nationalisme, estimait Orbán ; ce nationalisme exigeait une poigne auto­cratique, et cette poigne il n’y avait que lui et le Fidesz qui pouvaient l’avoir. L’identité de la nation hongroise et la politique de Viktor Orbán seraient une seule et même chose.

Orbán a passé des années à préparer son pays à ce virage. Au cours de son premier mandat (1998-2002), il s’est systématiquement employé à refondre les institutions démocratiques hongroises. Les circonscriptions ont été redécoupées au profit du Fidesz. Le droit de vote a été accordé aux Hongrois de souche vivant dans les pays voisins. Les tribunaux ont été méthodiquement peuplés de juges de droite. Les copains du Fidesz ont eu la possibilité de s’enrichir, et, en retour, l’élite économique a financé la politique d’Orbán. Le gouvernement a bâti une machine de propagande massive, les médias indé­pendants ont été harcelés puis rache­tés et ceux de droite transformés en quasi-­organes gouvernementaux. Alors que la politique étrangère du Fidesz était jusque-là fondée sur l’oppo­sition à la domination russe, Orbán s’est rapproché de Vladimir Poutine et a cherché à attirer les investissements russes avec la corruption qui va avec.

Aux États-Unis, le Parti républicain emprunte une voie semblable depuis une décennie. Les dégâts de la crise finan­cière de 2008 ont été exploités par le Tea Party, un mouvement populiste de droite qui procurait un sentiment d’appartenance à un pan de l’électorat majoritairement blanc et chrétien. Les Républicains ont procédé à un redécoupage des circonscriptions à leur profit. La moitié des États américains ont voté des lois électorales restreignant le droit de vote. Dans l’Amérique d’après l’arrêt Citizens United, les Républicains ont enrichi une élite de donateurs qui a ­dépensé des milliards en faveur d’une politique de droite 1. La chaîne Fox News est le principal rouage d’une ­machine de propagande tentaculaire, qui englobe la télévision, la radio, les sites Internet et les réseaux sociaux. Le parti s’est focalisé sur la justice, en bloquant les nominations proposées par Barack Obama puis en accélérant la transformation du système judiciaire sous Donald Trump. Et, comme le Fidesz, le Parti républicain, qui avait des positions hostiles à la Russie, lui fait à présent cyniquement la cour tout en déniant son ingérence dans notre ­démocratie.

En Hongrie, pour justifier sa démarche, Orbán a habilement et implacablement mis en place un populisme de droite fondé sur les défaillances de la démocratie libérale et l’attrait pour l’histoire du pays : l’identité chrétienne, la souveraineté nationale, la méfiance à l’égard des institutions internationales, le rejet de l’immigration et la détestation des élites libérales politiquement correctes. Il s’agissait de briser le statu quo, de faire en sorte que les masses se sentent puissantes en répondant à leurs doléances. Nous contre eux. ­Sandor ­Lederer, un militant anticorruption hongrois qui dirige l’ONG K-Monitor, résume ainsi cette rhétorique : « Nous devons protéger les Hongrois contre ceci ou cela, et on peut ajouter à l’infini de nouveaux ennemis » – les multinationales, les musulmans, les migrants, les eurocrates, les médias de gauche et George Soros.

De même, aux États-Unis, Donald Trump a imprimé une direction illi­bérale et nationaliste à son parti et conforté une ligne autoritaire. Comme Orbán, il canalise le mécontentement en désignant tour à tour une série de boucs émissaires pour animer une poli­tique du « nous contre eux » à carac­tère ethno-nationaliste. Mais ses saillies parfois bouffonnes ne doivent pas occul­ter ce qui se passe au-delà de son compte Twitter. Conformément à l’engagement pris par Steve Bannon après l’intronisation du président, le gouvernement vise la « déconstruction de l’État administratif » 2 au mépris des normes démocratiques, en promouvant les loyalistes, en amnistiant les alliés de Trump, en réaffectant la dépense publique pour contourner les objections du Congrès, en faisant pression sur des gouvernements étrangers pour qu’ils enquêtent sur les adversaires du président, en limogeant des inspecteurs généraux, en bafouant les règles éthiques et en refusant de se soumettre au contrôle législatif.

Après sa première réélection, en 2014, Orbán s’est attaché à persécuter encore davantage ses ennemis. Ses adversaires politiques, la société civile et les médias indépendants sont soumis à un harcèlement incessant qui se traduit notamment par des campagnes de désin­formation et des ­menaces de procès. La Hongrie a achevé la construction d’une clôture pour empêcher les migrants ­d’entrer. Les théories du complot sur George Soros se sont muées en une politique qui sert à tout justifier, notamment les restrictions à la liberté d’association et à la liberté d’expression, et les enquêtes bidon. La corruption a pris de l’ampleur et entache les dépenses publiques. La Hongrie a été blanchie de ses péchés historiques, notamment sa complicité dans la Shoah ; les statues imposantes qui ont été érigées et la révision des programmes scolaires ancrent l’avenir de la Hongrie dans son passé fasciste.

Les coups de canif portés à la démocratie hongroise ont permis à Orbán d’être réélu pour un troisième mandat en 2018 avec moins de la moitié des suffrages exprimés, ce qui ne l’empêche pas de détenir tous les leviers du pouvoir. Si Trump est réélu à l’automne, ce sera aussi à coup sûr avec moins de la moitié des suffrages. Et, dans cette hypo­thèse, le système et la culture poli­tiques des États-Unis ressembleraient encore davan­tage à ceux de la Hongrie.

Je me suis rendu à Budapest en ­février dernier. À première vue, la capi­tale hongroise ressemble à bien des égards à celle de n’importe quelle autre démocratie occidentale, jusqu’à ce qu’on réalise à quel point la domination du Fidesz et le popu­lisme d’Orbán façonnent la vie publique. Il existe toujours une presse indépendante, mais elle est ghettoïsée sur des sites Internet que ne consulte guère qu’une élite cosmopolite. Comme me l’a expliqué le journaliste d’investigation Szabolcs Panyi, Orbán peut compter sur sa ­machine de propagande pour atteindre la plupart des Hongrois tout en dénigrant constamment les journalistes indépendants. « Vous savez, me dit-il, décrivant le processus de délégitimation de la réa­lité objective, il n’y a pas de faits, il n’y a que des opinions, tout est partisan. » Il y voit une guerre psychologique visant à « détourner notre attention en la faisant porter non plus sur notre travail de journalistes mais sur ce qu’ils colportent sur nous ».

Les organisations de la société civile sont tout autant harcelées. Márta ­Pardavi, coprésidente du Comité Helsinki hongrois, qui veille au respect des droits de l’homme, évoque la salve de décrets que son organisation a contestés devant les tribunaux, ainsi que les attaques dont le comité est la cible dans les médias pro-Fidesz. Des journalistes de droite ont campé devant le bureau du comité et dénigrent régulièrement son travail. Ces actions visent à démoraliser les gens, à les dissuader de participer à la vie publique. Voici, me dit-elle, le message qu’Orbán cherche à faire passer : « La politique, c’est risqué, c’est sale, c’est corrompu, donc il vaut mieux s’en tenir à l’écart. » Une incitation à l’apathie destinée à éliminer l’opposition.

Lederer voit un dénominateur commun entre Orbán et Trump : « Vous créez un gros scandale de toutes pièces afin que les gens ne parlent pas des vrais problèmes du pays, de sorte que vous avez un faux débat complètement hors de propos sur des choses symboliquement importantes, mais jamais sur la façon dont vous dirigez le pays ou dont celui-ci fonctionne. » C’est cela, déplore Márta Pardavi, le vide qui a caractérisé la politique d’Orbán dans sa quête de pouvoir. Au lieu de proposer des solutions, « il se borne à instrumentaliser la haine ». Et toute cette haine ne sert aucun but réel. « Le plus triste et le plus inquiétant dans tout cela, c’est que ce régime a été conçu pour qu’Orbán reste au pouvoir et que le Fidesz soit richement doté. » Orbán peut bien manier la rhétorique nationaliste, son véritable objectif est de se maintenir au pouvoir.

Orbán et Trump s’inscrivent dans un contexte de montée de dirigeants nationalistes et autoritaires partout dans le monde – du Brésil à la Russie, en passant par la Turquie, l’Inde, la Chine et les Philippines. Leur succès repose sur un argument qu’Orbán a fait valoir haut et fort après sa réélection : la mondialisation et la démocratie libérale ont échoué et une forme plus traditionnelle de nationalisme est nécessaire pour que leurs pays retrouvent leur grandeur. Et quand on regarde vers le passé, on ne peut que constater que le nationalisme autoritaire est en fait la norme et que la démocratie libérale est une exception d’après-guerre.

Les horreurs de la Seconde Guerre mondiale avaient sensibilisé l’opinion aux dangers du nationalisme autoritaire et aux dégâts qu’il pouvait faire dans les pays eux-mêmes et dans les relations entre eux. Aujourd’hui, on semble avoir oublié la leçon.

Steve Bannon a un jour dit d’Orbán qu’il était « un Trump avant l’heure ». Quelques semaines après le début de la pandémie de Covid-19, Orbán s’est ­octroyé des pouvoirs quasi dictatoriaux et a fait placer en garde à vue des ­citoyens pour des délits aussi insignifiants que de critiquer le gouvernement sur Facebook. Les États-Unis n’en sont pas encore à ce stade d’autocratie. Mais la police d’assurance de notre démocratie est censée être la résilience de nos institutions, et il est amplement prouvé chaque jour qu’elles sont en train de se transformer sous nos yeux. D’obstacles pouvant contenir les impulsions de ­Trump, elles deviennent des outils pour punir ses adversaires. Et des choses autrefois inimaginables dans la vie poli­tique américaine – par exemple le fait que le président dise régulièrement souhaiter que ses adversaires soient jetés en prison – ne suscitent guère d’émoi. Trump lui-même n’hésite pas à dire tout le bien qu’il pense des autocrates, à commencer par Orbán. Lorsqu’il l’a reçu en 2019 à la Maison-Blanche, il l’a félicité pour le « boulot formidable » qu’il fait, en ajoutant qu’il était, « comme [lui], un peu controversé, mais c’est normal ».

Orbán a montré que, après avoir remporté une élection, un dirigeant et son parti pouvaient démanteler la démocratie tout en servant à la population un cocktail de nationalisme et de haine. C’est, je le crains, ce que donnera un deuxième mandat de Trump, à moins que les électeurs ne le reconduisent pas en novembre. Ce scénario optimiste, pour les États-Unis comme pour la Hongrie, augurerait d’une réaction de rejet plus vaste à l’égard d’un type de politique dangereux qui a échoué dans la crise actuelle et n’offre qu’un avenir plus sombre.

— Ben Rhodes a été l’un des conseillers de Barack Obama en matière de sécurité nationale. Il copréside le think tank National Security Action. Il a publié en 2018 Obama confidentiel. Dix ans dans l’ombre du président (Saint-Simon, 2019, lire Books no 95, mars 2019).

— Cet article est paru dans le mensuel américain The Atlantic le 15 juin 2020. Il a été traduit par Nicolas Saintonge.

« AMLO », le messie du Mexique

« On dira peut-être que je suis messianique,  mais je vais purifier le pays.  »

Andrés Manuel López Obrador

Parmi les « despotes élus » de notre époque, des hommes forts qui abolissent la séparation des pouvoirs et l’indépendance de la justice, brident la liberté d’expression et cherchent à subvertir la démocratie, la presse internationale mentionne Vladimir Poutine, Recep Tayyip Erdoğan, Narendra Modi, ­Nico­lás ­Maduro, Rodrigo Duterte, Jair Bolsonaro, Benyamin Netanyahou, Matteo ­Salvini 1 et Donald Trump, mais elle oublie le plus souvent Andrés Manuel López Obrador. L’omission est étrange, car AMLO, comme on surnomme le président mexicain, a tout pour figurer en bonne place dans cette liste.

Né en 1953 dans l’État de Tabasco, dans le sud-est du pays, AMLO a d’abord été un membre actif du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), au pouvoir pendant soixante-dix ans. En 1989, il rejoint les rangs de la nouvelle formation de gauche, le Parti de la révolution démocratique (PRD), dont il gravit les échelons jusqu’à en devenir le président (de 1996 à 1999). En 2000, il est élu maire de Mexico. En 2006, il perd l’élection présidentielle à 243 934 voix (0,62 %) près face à Felipe Calderón et se proclame immédiatement « président légitime » du Mexique. À partir de ce moment-là, il critique inlassablement la guerre agressive et inefficace de Calderón contre la drogue. Il perd à nouveau en 2012 face à Enrique Peña Nieto, dont il critique avec tout autant de virulence l’administration corrompue. En juillet 2018, lors de sa troisième tentative, AMLO est élu président avec 53,19 % des voix. Fin 2019, un an après son arrivée au pouvoir, il affiche une cote de popularité de 72 %.

À l’évidence, AMLO incarnait pour de nombreux Mexicains un espoir de rectitude et de renouveau. Une grande partie de la population en avait tout bonnement assez du PRI, qui avait gouverné le pays de 1929 à 2000, puis de nouveau de 2012 à 2018, et du Parti action nationale (PAN), la formation de droite au pouvoir de 2000 à 2012. Mais il y a une autre raison à sa popularité : l’aura religieuse qui l’entoure. Jusqu’à ce que la pandémie de Covid-19 le contraigne à interrompre sa tournée en avril 2020, López Obrador arpentait chaque semaine les municipalités du Mexique, une initiative qu’il qualifiait lui-même, avec ses habituelles références religieuses, d’« apostolique » et que de vastes pans de la population jugeaient effectivement authentique et empreinte d’humanité. Alors que Peña Nieto passait ses week-ends à jouer au golf, AMLO faisait le tour du pays pour parler aux gens et prendre des selfies. La « bonne nouvelle » qu’il prêche n’est pas simplement un changement de gouvernement ou même un nouveau régime, mais l’avènement – au sens religieux du terme – d’une nouvelle ère d’égalité, de prospérité et de justice.

Le parallèle avec l’ancien président vénézuélien Hugo Chávez est éclairant, malgré des différences de taille. À la différence de Chávez, AMLO ne cherche pas à devenir une célébrité internationale, ni même latino-américaine. Il est indifférent, pour ne pas dire allergique à l’argent, et n’a jamais eu, que l’on sache, d’activité commerciale illicite (ni même licite). Il n’est pas particulièrement nationaliste comme Chávez ou la plupart de ces « despotes élus », et encore moins raciste comme Trump, qu’il traite avec une obséquiosité sans précédent dans l’histoire de la diplomatie mexicaine. Chaque fois que Trump insulte le Mexique et les Mexicains, AMLO garde un silence discret. Pis, il se vante d’avoir l’amitié du président américain et cède à ses menaces d’augmenter unilatéralement les droits de douane si le Mexique ne se conforme pas à sa politique punitive de contrôle de l’immigration.

On constate toutefois des similitudes troublantes entre Chávez et AMLO. Chávez faisait tous les dimanches une allocution à la télévision dans son émission marathon, « Aló Presidente » Allô président»]. AMLO se produit du lundi au vendredi de 7 heures à 8 h 30 ou 9 heures au Palais national ou dans tout autre endroit du pays où il se trouve, dans ce qu’il appelle les mañaneras [«matinales»]. Il ne s’agit pas à proprement parler de conférences de presse. Ce sont des messes civiques, des prêches qui sont diffusés massivement à la télévision et sur les réseaux sociaux, ce qui en fait la principale, voire la seule, source d’information pour la majorité des Mexicains. Les rares fois où des journalistes sérieux viennent à ces matinales et posent des questions embarrassantes, le président les snobe, les dénigre ou dément leurs propos, en affirmant disposer d’« autres éléments » (la version mexicaine des « faits alternatifs »). Comme les stations de radio et les chaînes de télé­vision au Mexique sont des concessions octroyées par l’État, certaines préfèrent éviter un affrontement direct avec ­López Obrador. Seuls quelques quotidiens et magazines indépendants survivent, et quelques voix critiques se font entendre sur des sites Internet et dans des émissions de radio et de télévision. L’humour politique, qui était une grande tradition mexicaine, se réfugie désormais dans les dessins de presse et sur les réseaux sociaux. Pas d’émission de satire politique à la télévision : le président ne le tolérerait pas.

Comme Chávez, AMLO monte à dessein les uns contre les autres. Le premier excitait le « peuple bolivarien » contre les escuálidos [«rachitiques»] et les piti­yanquis [«proaméricains»] ; le second ­divise les Mexicains entre « le bon peuple » qui l’acclame sur les places et les « conservateurs » qui s’opposent au « changement véritable ». López Obrador possède un stock fourni d’épithètes désobligeantes pour dénigrer ses adversaires, parmi lesquelles « complice », « apprenti pickpocket », « profiteur », « gandin » ou « petit mafieux ». Le poète et essayiste Gabriel Zaid l’a qualifié dans Letras libres de « poète de l’insulte ».

Un autre point commun est l’usage politique que les deux hommes font de l’histoire. Chávez se pensait la réincarnation de Simón Bolívar au XXIe siècle. Pour AMLO, l’histoire est un oracle qu’il consulte dans deux perspectives qui convergent sur sa personne : la « théorie des grands hommes » et le scénario de la révolution sociale pacifique. En ­vertu de la théorie, l’histoire mexicaine est une galerie de héros que López Obrador cherche à égaler et à surpasser. Selon le scénario, l’histoire est une promesse de rédemption sociale non tenue, déformée, trahie, qu’il convient d’honorer par une « quatrième transformation » conduite par lui, et dont le but sera de parachever l’œuvre de l’Indépendance (1810-1821), de la Réforme (1857-1860) et de la ­Révolution (1910-1920).

Si Chávez recourait à l’occasion à la symbolique chrétienne, il s’agit pour AMLO d’un outil essentiel qui s’est avéré décisif dans un pays religieux comme le Mexique. Dans un article publié dans ­Letras libres peu avant la présidentielle de juillet 2006, je l’avais qualifié de « Messie tropical ». En tant que défenseur des pauvres persécutés par les riches, il se comparait alors (et se compare toujours) au Christ. Et il était reconnu comme tel. « Tu es notre messie », disait une pancarte que portait un vieil Amérindien dans un village reculé de l’État d’Oaxaca. L’adjectif « tropical » n’était pas de moi, mais de lui. Dans le premier volet de son livre El poder en el trópico, paru dans les années 1980 et consacré à l’histoire du Tabasco, AMLO assimilait le caractère passionné des politiques locaux à la nature « tropicale » de la région, avec ses ­forêts impénétrables et ses rivières ­tumultueuses. Ce messianisme tropical se mani­feste dans sa volonté de fonder à partir du pouvoir présidentiel absolu un Mexique débarrassé de la corruption, un Mexique moral, un Mexique pur. Pour y parvenir, il dispose de milliers de jeunes embauchés par l’État. Ces « serviteurs de la nation » parcourent le territoire, « moralisent » la population et recensent les besoins d’aide sociale.

Le mot « citoyen » est absent du vocabulaire d’AMLO. N’y figure qu’une entité collective nommée « le peuple ». Les 47 % de citoyens qui se sont rendus aux urnes mais n’ont pas voté pour lui ne sont pas « le peuple », pas plus que les 36,58 % du corps électoral qui se sont abstenus. Il cherche à « faire l’histoire » (le slogan de sa campagne) par une « révolution » pacifique visant à redonner à l’État l’hégémonie politique, économique, sociale, éducative et idéologique qu’il eut sous le régime du PRI pendant une bonne partie du XXe siècle. Il s’agit à l’évidence d’une restauration, d’un retour à ce passé, mais avec des éléments inédits. Les présidents issus du PRI bénéficiaient d’une concentration excessive des pouvoirs, mais ils ne furent jamais maîtres du parti (qui était une confédération d’organisations d’ouvriers, de paysans et de fonctionnaires ainsi qu’une machine électorale). Leur charisme personnel importait peu : ce qui comptait, c’était qu’ils soient investis par le parti. Et puis ils se heurtaient à la limite infranchissable d’un seul mandat de six ans. AMLO, c’est autre chose. Il contrôle son parti, le Mouvement de régénération nationale (Morena). Il tire son pouvoir de ses prérogatives constitutionnelles, mais aussi de son investiture et de son charisme. Il est un rédempteur au pouvoir. Et les rédempteurs n’ont pas pour habitude de respecter les limites, qu’elles soient juridiques, institutionnelles ou temporelles.

AMLO est guidé dans son action par ce qu’il appelle « des idéaux et des principes » qui lui semblent inattaquables parce qu’ils émanent de lui, de sa supériorité morale autoproclamée, et qui le dispensent de songer aux conséquences pratiques de ses actes, dont il exclut qu’elles puissent être négatives et qu’il n’a donc pas besoin de calibrer, de surveiller ou, éventuellement, de corriger.

Mais les effets de son action au cours de sa première année au pouvoir n’ont pas été très encourageants et, à présent, en pleine pandémie, ils sont devenus tragiques. Les paradoxes de son programme social ont toujours été flagrants. « Pour le bien du Mexique, les pauvres d’abord », était son slogan de campagne depuis les années 2000. Ce message percutant se concrétise aujourd’hui par un vaste plan de lutte contre la pauvreté. C’est une bonne idée qu’AMLO avait expérimentée auprès des seniors pendant son mandat à la mairie de Mexico (2000-2005). Le programme de transferts en espèces, qui doit bénéficier à plus de 20 millions de personnes, présente de graves défauts de conception, à commencer par son ciblage. Ce sont les « serviteurs de la nation » qui élaborent les listes de bénéficiaires, avec les risques d’arbitraire et de clientélisme que cela comporte. Jusqu’à récemment, les « serviteurs » se présentaient non pas comme des agents de l’État mexicain, mais comme des représentants du ­Morena et du président lui-même.

AMLO avait l’idée de lancer une ­série de « projets de développement » : la plantation de 266 millions d’arbres entre 2019 et 2020 dans le sud-est du pays, la création d’une centaine d’universités publiques, l’octroi de bourses à des millions de jeunes ni étudiants ni en emploi, l’ouverture des premières 1 300 agences du Banco del Bienestar, la banque ­sociale qui devait accorder des microcrédits aux pauvres. Tous ces projets ont capoté ou ont été arrêtés en raison de leur improvisation ou de leur infaisabilité. Leur financement devait être assuré par des coupes arbitraires pratiquées dans le budget de l’État ou dans la dotation d’autres programmes.

Avant même la pandémie, ce tarissement de la dépense publique dans des secteurs essentiels a mis à mal des institutions cruciales pour les Mexicains pauvres, telles que l’Institut mexicain de sécurité sociale ainsi que les dix-huit instituts nationaux de santé et hôpitaux hautement spécialisés (dont le budget 2020 a été amputé de l’équivalent de 153 millions d’euros). Tous ont connu d’importantes pénuries de médi­caments et de matériel hospitalier, que López Obrador a mis sur le compte de la « corruption » de l’industrie pharmaceutique et des médecins, et non de ses ­mesures d’austérité irrationnelles. Plus grave encore a été le démantèlement du Seguro Popular – un régime d’assurance maladie destiné aux travailleurs informels, créé en 2003 et donné en exemple dans le monde entier – au profit d’une nouvelle instance non opérationnelle, l’Institut national de santé pour le bien-être (Insabi), ce qui a privé du jour au lendemain 53 millions de personnes de couverture santé.

Aujourd’hui, en pleine crise sanitaire, ces décisions se révèlent lourdes de conséquences. Le Mexique ne dispose pas du matériel et des médicaments nécessaires pour affronter la pandémie, et il figure parmi les pays qui ont effectué le moins de tests de dépistage : 0,6 pour 1 000 habitants, contre 27,7 en moyenne dans les pays de l’OCDE. Le nombre de contaminations et de décès a beau augmenter de jour en jour, le gouvernement est dans le déni. Des semaines après que le premier cas se fut déclaré fin février, López Obrador continuait à parcourir le pays, organisant des réunions de masse et invitant la population à se rassembler, à faire la fête et à s’embrasser. Quand les quotidiens The New York Times, The Wall Street Journal et El País ont révélé que le nombre réel de personnes contaminées ou décédées à Mexico était au moins trois fois supérieur aux chiffres officiels, AMLO s’en est pris à eux dans le plus pur style ­trumpien, les qualifiant de « journaux célèbres, mais sans éthique ». Lors de l’une de ses mañaneras, il a brandi des amulettes et des images pieuses pour conjurer le virus 2.

Puisqu’il était évident que les électeurs d’AMLO seraient les premiers à pâtir du démantèlement du système de santé, pourquoi n’y a-t-il pas eu de protestations de masse ? Les marques de mécontentement se sont certes multipliées depuis le début de 2020, mais essentiellement sur les réseaux sociaux, qui représentent surtout les classes moyennes urbaines. Une explication possible est l’omni­présence de la propagande d’État à la radio et à la télévision. Mais il y a aussi la culture politique solidement enracinée de millions de personnes qui méconnaissent le sens de la représentation politique, ignorent ce que signifie l’obligation de rendre des comptes et considèrent le président comme le ­détenteur légitime du pouvoir, et d’autant plus légitime qu’il travaille sans relâche et sillonne le pays de long en large, et parle à leur cœur comme aucun autre président ne l’a jamais fait.

Sur le plan économique, les « idéaux et principes » d’AMLO se bornent à privilégier l’État sur le marché, dont il rejette ou ne comprend pas les méca­nismes. Mais sa politique est pour le moins ambi­guë. D’un côté, avec un mépris des experts semblable à celui de Trump, il a sabré le budget de la santé, de l’enseignement supérieur, de la culture et la recherche scientifique. De l’autre, il cherche à renforcer les entreprises publiques du secteur des hydrocarbures et de l’énergie et est en passe de leur redonner le statut de monopole dont elles jouissaient il n’y a encore pas si longtemps.

L’un de ses dogmes est de considérer le pétrole comme une sorte de sève existentielle pour le Mexique, et Pemex, la compagnie pétrolière publique, comme le principal levier de développement. ­López Obrador affiche un mépris de l’écologie aussi marqué et cynique que celui de Trump et de Bolsonaro. La construction d’une raffinerie, si elle est maintenue, sera un éléphant blanc qui favorisera de surcroît le recours aux hydro­carbures plutôt qu’aux énergies renouvelables. Les entreprises du secteur de l’éolien et du solaire qui devaient commencer le test final pour opérer dans le réseau électrique national ont vu leurs permis annulés, tandis que la Commission fédérale de l’électricité ­favorise les investissements dans le charbon et le fioul plutôt que dans les centrales géothermiques ou ­hydroélectriques.

AMLO avait promis durant sa campagne que l’économie mexicaine croîtrait à un rythme annuel de 4 %. En 2019, pour la première fois depuis la crise financière mondiale de 2008, elle s’est contractée de 0,1 %. La principale raison de la stagnation économique était ­patente avant même le ­Covid-19 : les investisseurs privés, qui comptent pour environ 90 % de l’investissement total, avaient déserté. Il s’agissait et il s’agit toujours d’un problème de confiance, qui trouve son origine dans le caractère illibéral de la « quatrième transformation ». En l’espace d’un an, le président est parvenu à une concentration inédite des pouvoirs, puisque le Congrès lui est acquis (le Morena et ses alliés disposent de la majorité absolue dans les deux chambres) ainsi que plusieurs assemblées législatives d’État, et bon nombre de maires et de gouverneurs.

Pour ce qui est des principales autorités indé­pendantes, AMLO contrôle la Commission nationale des droits de l’homme et la Commission de régulation de l’énergie, dont le président a démissionné en invoquant des « divergences de vues ». La Banque du Mexique, fondée en 1925, conserve son indépendance, tout comme l’Institut national électoral (INE), qui a fait la preuve de son professionnalisme dès son premier véritable test, aux élections de 1997. Mais l’INE est dans une situation délicate : AMLO a rogné son budget et le dénigre dans les mañaneras, et il n’est pas exclu qu’il cherche à y imposer des membres. Il aura du mal à en faire autant avec la Banque centrale, mais pas avec la Cour suprême, où il dispose déjà de soutiens.

En 2019, le Mexique a comptabilisé 35 558 morts violentes, soit à peu près autant qu’au cours des dix ans qu’a duré la révolution mexicaine. Avant la pandémie, l’insécurité et la criminalité étaient la préoccupation majeure des ménages. À la fin des années 1990, nous avions encore le sentiment de vivre dans un pays à peu près pacifique jusqu’à ce qu’une terrible conjonction de facteurs (notamment l’absorption des cartels colombiens par les Mexicains et la levée de l’interdiction des armes de gros calibre aux États-Unis en 2004) conduise à un déchaînement de violence. Contrairement aux gouvernements du PRI qui, au XXe siècle, avaient suffisamment de pouvoir pour négocier avec les cartels de la drogue et leur imposer des conditions (en échange d’une part du gâteau), les dirigeants de ce siècle, affaiblis par l’effet centrifuge du pouvoir dans toute démocratie, n’ont pas su faire face à la nouvelle réalité.

López Obrador disait à propos de la lutte contre le crime organisé menée par ses prédécesseurs qu’elle revenait à « donner un coup de gourdin à la va-vite dans un nid de guêpes ». Mais sa propre solution s’est révélée pour le moins inefficace. Sa formule « Des accolades, pas des fusillades » équivaut à une sorte de pacifisme unilatéral à l’égard des organisations criminelles. Déconcertées par la clémence du gouvernement à l’égard des cartels, les forces de l’ordre sont ­démoralisées, tandis que des groupes criminels, et même des délinquants ordinaires, agressent, kidnappent, rackettent et assassinent dans les rues du pays en toute impu­nité.

Outre des négociations sérieuses et fermes avec les États-Unis sur le trafic d’armes et la dépénalisation de certaines drogues, la véritable solution à ces problèmes passe par l’édification d’un État de droit. Le Mexique est régi depuis 1824 par des Constitutions qui ne sont pas sans rappeler celles des États-Unis mais sont presque toujours restées lettre morte. La justice a toujours été sous la coupe du pouvoir exécutif. La transition vers le pluralisme démo­cratique en 1997 a fait évoluer les choses, et on pouvait s’attendre à ce que les gouvernements successifs poursuivent cet ­effort ­d’institutionnalisation du système judiciaire. Malheureusement, AMLO a mis un terme à ce processus et, à certains égards, l’a même inversé.

Pendant ce temps, la criminalité a continué d’augmenter : on a dénombré 2 492 homicides en avril 2020, ce qui en fait à ce jour le troisième mois le plus meurtrier de ce sextennat, après mars 2020 et juin 2019, où le nombre a ­dépassé 2 500. Dans ses campagnes électorales, AMLO proclamait que, si cela ne tenait qu’à lui, il dissoudrait l’armée. Et voilà qu’il vient de prendre un décret qui donne aux ­militaires la haute main sur la sécu­rité intérieure pour les quatre années de mandat qui lui restent.

López Obrador, qui a fait de la lutte contre la corruption son étendard, a ­abusé de son pouvoir et, en ce sens, comme ­Trump et tous les « despotes élus », il a corrompu l’institution présidentielle, ainsi que le sens et les symboles de la démocratie. Dans l’histoire moderne du Mexique, aucun autre dirigeant n’a reçu le pouvoir qu’il possède et exerce. ­Aucune force politique n’est actuellement en ­mesure de le concurrencer. Le PRI est à terre et c’est bien mérité, le PAN est à court de leader et de projet, et les autres partis d’opposition ne pèsent guère. Avant la pandémie, il semblait ­acquis que le ­parti d’AMLO remporterait haut la main les élections de mi-mandat de 2021, où les électeurs seront invités à renouveler l’ensemble de la Chambre des députés et les gouverneurs de quinze États. Ce résultat lui aurait donné un avantage certain en vue de la présidentielle de 2024, à laquelle López Obrador aurait pu soit se représenter lui-même (en modifiant au préalable la Constitution, ce qui n’est pas impossible), soit se faire représenter par un tiers – un allié inconditionnel, voire un parent –, comme l’a fait Poutine en Russie. Dans ce cas, la démocratie mexicaine n’aurait pas seulement perdu des années précieuses. Elle se serait perdue elle-même.

Ce scénario semble moins probable aujourd’hui, alors que 59 % des Mexicains désapprouvent la gestion présidentielle de la pandémie. Si les partis d’opposition parviennent à s’unir d’ici les élections de mi-mandat, le Morena pourrait perdre sa majorité à la Chambre des députés. Dans cette hypothèse, et à moins que le président opte pour une solution à la vénézuélienne en contrôlant l’autorité électorale, en modifiant le résultat des urnes ou en suspendant le Congrès, la démocratie mexicaine connaîtrait un ­répit dans la seconde partie du mandat d’Andrés Manuel López Obrador.

— Enrique Krauze est un historien, essayiste et éditeur mexicain connu pour son attachement à la démocratie libérale. Il dirige le mensuel culturel Letras libres.

— Cet article est paru dans ­Letras libres le 1er juillet 2020. Il a été traduit par Isabelle Lauze.

La Slovaquie en face

L’écrivain slovaque Peter Pišťanek s’est suicidé en 2015, à 55 ans. De l’avis général, il avait révolutionné la littérature de son pays dans les années 1990 avec ses romans situés dans le monde de la pègre et ses personnages dont il rendait à merveille le langage brutal et vulgaire – on peut lire de lui en français ­Rivers of Baby­lon (Fayard, 2010). La parution d’On, Pišťanek, la biographie que lui consacre le ­critique littéraire Peter Darovec, a été l’occasion de lui rendre un nouvel hommage dans la presse.

« En lisant la monographie de Darovec, j’ai réalisé à quel point ce mélange de maîtrise narrative, de richesse expressive et de jeu intertextuel m’avait enchanté. Aucun autre romancier slovaque ne m’a procuré autant d’étonnement, de plaisir et d’enthousiasme depuis », note l’écrivain et critique Dado Nagy dans le quotidien Denník. « Quand je lisais Pišťanek, je ne pouvais m’empêcher de rire aux éclats », se souvient l’écrivain et journaliste Márius Kopcsay dans le quotidien Sme.

« Je conçois l’écrivain comme un clown, dont la mission est de divertir son public tout en lui parlant de choses sérieuses », ­disait Pišťanek. Mission accomplie, selon son biographe : « Pišťanek ne s’embarrassait pas d’exposés psychologiques et n’ennuyait pas ses lecteurs avec des considérations moralisatrices, rappelle Darovec dans le quotidien anglophone The Slovak Spectator. Il décrivait avec brutalité, cynisme et humour la réalité que tout le monde dans ce pays post-communiste ressentait sans parvenir à l’exprimer. »

La planète des régimes autoritaires

L’Economist Intelligence Unit (EIU), filiale de l’hebdomadaire The ­Economist, établit tous les ans depuis 2006 un indice de démocratie dans le monde. Ce travail approfondi permet d’apprécier les avancées et les reculs des principaux éléments constitutifs d’une démocratie. Soixante indicateurs sont pris en compte, relevant de cinq grandes catégories : le processus électoral et le pluralisme, les libertés publiques, le fonctionnement des institutions, la participation politique (taux d’abstention, par exemple) et la culture politique.
En 2006, sur 167 pays, 28 avaient un « régime pleinement démocratique », 54 étaient des « démocraties imparfaites », 30 possédaient un « régime hybride », autrement dit semi-autoritaire, et 55 un régime autoritaire.
L’édition 2006 observait déjà une tendance au recul des institutions démocratiques dans le monde par rapport aux années ayant suivi la chute du mur de Berlin, en 1989. En 2019 (édition 2020), on constate que le recul se poursuit. L’EIU ne recense plus que 22 pays dotés d’un ­régime pleinement démocratique, et le nombre de pays à régime ­hybride passe à 37.
Au-delà de ces chiffres bruts, l’EIU constate un déclin mondial, marqué par une forte régression en Amérique latine et en Afrique subsaharienne et par une régression moins prononcée au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. La « pratique démocratique » est aussi en baisse dans les ­démocraties occidentales traditionnelles.

L’ONG américaine Freedom House, largement financée par l’État fédéral, publie depuis 1972 un rapport annuel sur l’état des libertés dans le monde (droits individuels et politiques). Elle classe les pays sur une échelle de 1 à 7 et les regroupe en trois catégories : libres, partiellement libres et non libres. Dans le rapport 2020, qui porte sur 2019, Freedom House constate un déclin des libertés à l’échelle mondiale pour la treizième ­année consécutive. Elle enregistre un triple mouvement : un durcissement des régimes autocratiques, une régression dans de nombreux pays qui s’étaient démocratisés après la Guerre froide et une poussée de mouvements populistes anti­démocratiques dans les vieilles démocraties.

Bien que le degré d’autoritarisme de leurs régimes diffère, ces pays ont en commun d’avoir à leur tête un dirigeant populiste qui a exploité le système électoral pour accéder au pouvoir et continue de s’y référer pour renforcer son pouvoir personnel, quitte à ne pas respecter ou à bafouer les éléments constitutifs d’une démocratie.

Un emploi du temps chargé

« 14 h : départ de Chelm à bord d’un train spécial pour le commando spécial. 15 h-16 h : visite du commando spécial. » Ces anno­tations en date du 12 février 1943 sont tirées des agendas de service d’Heinrich Himmler. « Derrière leur sécheresse anodine se cache la visite d’Himmler à Sobibor où, d’avril 1942 à octobre 1943, 250 000 personnes furent gazées, rapporte l’historien Michael Wildt dans l’hebdomadaire Der Spiegel. Comme, ce 12 février 1943, aucun convoi de déportés n’était prévu, les SS raflèrent 200 femmes et fillettes juives des environs afin de montrer au Reichsführer-SS l’efficacité de leur machine de mort. »

Pendant des décennies, ces agendas de service avaient disparu. Ils n’ont été retrouvés qu’il y a quatre ans, et voici qu’après l’édition des années 1940 et 1941-1942 paraît celle des années 1943-1945. « Pas une lecture de vacances », reconnaît Wildt, ni un ouvrage qui remette en cause ce qu’on sait déjà sur la Shoah, mais on y découvre les activités et la manière de travailler de l’un des hommes clés du régime nazi avec un luxe de détails sans équivalent.

L’intérêt de la période 1943-1945 est qu’Himmler y atteint le sommet de son pouvoir : il ­devient ministre de l’Intérieur et est responsable de l’armée de terre de réserve. Ses SS comptent, en 1944, 600 000 soldats, et le système concentrationnaire (qu’il contrôle aussi) passe de 123 000 à 718 000 détenus.

Himmler préfère les contacts directs à l’étude des dossiers, que ce soit par des conversations ou des inspections, nous apprennent ses agendas. De janvier 1943 à mars 1945, il rencontre 168 fois Hitler, par exemple, soit en moyenne six fois par mois (souvent pour lui demander de renforcer les divisions SS). Et sa vie privée ? Elle transparaît également dans ces agendas : des coups de téléphone fréquents à sa fille Gudrun, tout comme des visites non moins fréquentes à sa maîtresse Hedwig Potthast (avec laquelle il eut deux enfants).

Chroniques du Kerala

Lors de sa parution en 2016 dans un hebdomadaire en malayalam, la nouvelle « Biriyani » avait suscité un « débat enflammé », rappelle le quotidien anglophone The Times of India. Son auteur, le nouvelliste Santhosh Echikkanam, originaire du ­Kerala, dans le sud-ouest de l’Inde, y raconte l’histoire d’un migrant hindou. Venu d’un village reculé du ­Jhar­khand, dans le nord-est du pays, Gopal Yadav est embauché dans une bourgade du Kerala pour aider aux préparatifs d’un mariage musulman. Le faste de la cérémonie l’impressionne : lui qui n’a pas mangé de la journée doit creuser un trou profond pour y déverser des kilos de nourriture gaspillée, notamment du ­biriyani ; ce faisant, il se souvient de sa famille frappée par la disette.

Initialement encensée pour ses qualités littéraires, la nouvelle a fait polémique lorsque Rubin D’Cruz, représentant de l’édition au sein de l’influent National Book Trust (l’équivalent du Centre national du livre et du Syndicat national de l’édition réunis) a ­estimé sur Facebook qu’elle véhiculait des préjugés sur les musulmans en les présentant comme « polygames », « bling-bling » et « pour la plupart incultes ». Une lecture trop manichéenne, ont alors riposté les jeunes nouvellistes Manoj Kuroor et Benyamin, qui s’insurgeaient contre le « terrorisme » intellectuel. Quatre ans plus tard, la parution en anglais de la nouvelle au sein du recueil Biriyani and Other Stories ne semble pas faire de vagues. Comme le relève le mensuel The Caravan, Echikkanam explore toutes les facettes de la vie du Kerala, « des travailleurs agricoles migrants aux familles aisées », sans oublier le poids de la bureaucratie dans le quotidien de ses habitants.

Donald Trump, les premiers pas d’un apprenti autocrate

Le livre est un média lent. Un auteur ne sait jamais dans quel genre de monde son ouvrage atterrira, comment les choses auront évolué le temps qu’il arrive en librairie. Avec un peu de malchance, un événement soudain peut le rendre caduc ou incompréhensible. Le titre du brûlot de Masha Gessen sur la présidence Trump est « Survivre à l’autocratie ». Ce qui était une métaphore au moment où Gessen l’a écrit est à prendre aujourd’hui au sens propre. La corruption et ­l’incompétence dénoncées dans le livre ont tué, du fait de la pandémie de ­Covid-19, des dizaines de milliers d’Américains, dont beaucoup se croyaient préservés du violent chaos que la politique de Trump a provoqué depuis son élection en 2016.

À 53 ans, Gessen est parfaitement légitime pour parler de l’autocratie. Après avoir grandi en Union soviétique et aux États-Unis, iel (Gessen se définit comme une personne trans non binaire souhaitant être dési­gnée par le pronom « iel » 1) est retournée en Russie en 1991 pour y travailler comme journaliste. En 2012, iel a été licenciée de son poste de rédactrice en chef d’un magazine de vulgarisation scientifique pour avoir refusé d’envoyer un journaliste couvrir l’un des coups de pub les plus grotesques de Vladimir Poutine (un tour dans un ULM branlant pour « diriger » un vol de grues sibériennes dans leur migration vers l’ouest). Étant l’une des rares personnes homosexuelles assumées de la vie publique russe, iel a été en butte aux attaques de politiciens homophobes et a dû quitter la Russie en 2013 après le vote d’une loi contre la « propagande homosexuelle » qui donnait à l’État la possibilité de lui retirer ses enfants.

Beaucoup de ce que l’on trouve dans Surviving Autocracy est déjà connu de quiconque a suivi l’actualité de ces dernières années ; mais voir tout cela mis bout à bout ravive une sensation de dégoût émoussée par trop de sollicitations. Ce livre est un instantané qui montre combien le climat politique s’est ­dégradé, combien le système tant vanté d’équilibre des pouvoirs s’est effrité, combien les conventions du journalisme et du débat politique empêchent d’exercer un contre-pouvoir. Il s’appuie sur un schéma attribué au socio­logue et ex-ministre de l’Éducation hongrois Bálint Magyar, à qui l’on doit le concept d’« État mafieux », que Gessen définit comme « un système bien particulier, de type clanique, dans lequel un seul homme distribue argent et pouvoir à tous les autres membres du système » 2.

Les Trump ont un fonctionnement éminemment clanique. Chacun sait qu’à la Maison-Blanche la loyauté envers le président passe avant des notions ­aussi désuètes que le sens de l’État ou le patriotisme. Sa famille confond inté­rêt personnel et intérêt national et considère visiblement la charge présidentielle comme un actif financier ou, à tout le moins, comme un levier, une façon de faire fructifier son portefeuille. À en ­juger par les chiffres d’un rapport sur les dépenses de sécurité liées aux déplacements des enfants adultes du président, ceux-ci ont l’air très occupés à sillonner la planète au profit de la ­Trump ­Organization avant la fin du temps imparti.

Cette famille, qui s’est vu interdire de gérer sa fondation caritative pour en avoir détourné des fonds, a pourtant pu avec une étonnante faci­lité bousculer les normes sur l’emploi d’une charge ­publique à des fins privées – sans parler de l’utilisation de la Maison-­Blanche comme tremplin de campagne. Il est loin le temps où l’on pensait que les infrac­tions criantes de Trump à la clause de la Constitution américaine dite « des émoluments » [qui interdit au président de rece­voir des subsides de l’étranger] pouvaient permettre de le déclarer inapte à ses fonctions et de le destituer rapidement. Cette clause est visiblement devenue ­caduque – à moins que la Cour ­suprême statue contre le président, accusé d’avoir perçu des fonds d’États étrangers pour son hôtel de Washington.

Le problème n’est pas de surfacturer des voiturettes de golf ou d’utiliser les conférences de presse pour vendre des élixirs miracle. Le brouillage total des frontières entre le rôle public et la vie privée du président, sa détestation des experts, la suppression de mécanismes de contrôle – telle l’obligation de faire approuver par le Sénat les nominations proposées par le président –, tout cela ouvre la voie à ce que Gessen considère comme une évolution profonde de la politique américaine, un changement de public : « Dans une démocratie représentative, le public premier d’un dirigeant politique ce sont ses électeurs. […] Dans une auto­cratie, le public premier c’est l’autocrate lui-même, parce qu’il est celui qui distribue pouvoir et influence. »

Dans un premier temps, Trump a transformé le Parti républicain – organisation dont le chef était (en théorie du moins) le primus inter pares – en une bande de courtisans et de flagorneurs. Masha Gessen évoque l’affligeant spectacle qu’ont donné les élus républicains en décembre 2017 lors de l’adoption de la réforme fiscale de ­Trump, un gigantesque transfert de richesse vers le haut qui était l’un des principaux desi­derata de ses bailleurs de fonds. Les élus se sont succédé à la tribune « pour faire l’éloge de leur chef. […] “Merci de nous avoir permis de vous avoir comme président ”, a déclaré Diane Black, députée du Tennessee. “Votre présidence sera la meilleure que nous ayons vue depuis des générations, et peut-être même de l’histoire”, a prédit Orrin Hatch, qui représente l’Utah au Sénat depuis quarante ans. » Comme l’écrit Gessen, « il aura fallu moins d’un an pour que les témoignages de loyauté et d’adulation à la demande deviennent la norme, du moins chez les Républicains ».

Les élus républicains du Congrès sont tombés en pâmoison ­devant le « cher leader » parce qu’il avait tenu parole sur les baisses d’impôts et la nomination des juges mais aussi parce qu’il avait démontré sa capacité à parler à la « base ». C’est l’autre volet de l’argumentation de Gessen sur le changement de public. Trump préfère communiquer directement avec ses partisans sur ­Twitter ou, plus récemment, par le biais de ses conférences de presse télévisées, plutôt que de passer par la machine du parti. Ses acolytes à l’extérieur du Congrès battent le rappel des troupes à l’occasion d’événements tels que les manifestations anticonfinement orchestrées en avril dernier par des donateurs d’extrême droite qui constituent une force extraparlementaire, un mouvement plutôt qu’un parti, une bande de francs-tireurs qui mettent la pression sur les personnalités du parti et les élus récalcitrants.

Quel incroyable tour de passe-passe ! Le pouvoir pousse ses pions en se travestissant en insurrection. La tactique a fait ses preuves, à commencer par ce qui n’était rien de moins qu’une OPA hostile sur le Parti républicain, dont l’ancienne direction avait soit levé l’étendard de la révolte, soit rejoint le dernier carré des anti-Trump. Ainsi, les barons républicains ne sont plus des fournisseurs d’électeurs mais des clients, dont la survie dépend pour beaucoup de la capacité à flatter le téléspectateur en chef qu’est Trump pour qu’il mobilise la base contre leurs adversaires.

C’est du moins la théorie de Steve Bannon, qui fut le responsable de la stratégie de Trump jusqu’en 2017. Dans la réalité, les choses sont bien sûr moins univoques et plus incertaines. On aurait tort de considérer Trump comme un grand stratège, nous dit Gessen : « Nous nous figurons que les méchants dans l’histoire sont des maîtres de l’horreur […]. Nous voulons que chaque événement historique dévastateur soit le fait d’un responsable monstrueux. » Comparant Trump à Poutine, Gessen observe que tous deux sont des hommes un peu limités : « Pour eux, le pouvoir est l’alpha et l’oméga du gouvernement, de la présidence, de la politique – et la ­gestion du pays n’est que la mise en scène de ce pouvoir. » Gessen nous met également en garde contre le complotisme et nous invite à ne pas croire outre mesure à la thèse selon laquelle l’ingérence de la Russie serait venue corrompre un ­système politique jusque-là irréprochable : « Le complotisme oriente l’atten­tion vers ce qui est caché, implicite, fan­tasmé, et la détourne de la réalité qui est sous nos yeux. »

Bálint Magyar distingue trois étapes dans l’instauration d’une autocratie : la tentative, la percée, la consolidation. Dans ce schéma, Donald Trump n’en est qu’au stade de la tentative. Il existe encore une opposition, et on s’attend à ce qu’il coopère à la passation démocratique des pouvoirs s’il perd les élections en ­novembre. Mais, comme le souligne Masha Gessen, « les trois premières années de la présidence Trump ont montré qu’une tentative d’instauration d’une auto­cratie aux États-Unis avait une vraie chance de réussir. Pis, elles ont montré qu’une telle tentative s’appuyait sur la logique des structures et des normes mêmes du système américain : la concentration du pouvoir entre les mains de l’exécutif et le mariage de l’argent et de la politique. »

La quatrième année de Trump, celle de la pandémie de Covid-19 et de l’élection présidentielle, pourrait bien être celle de la percée autocratique. S’il est possible à un président de voir se produire sous son mandat des dizaines ou des centaines de milliers de décès évitables et s’effondrer toute l’économie tout en continuant d’affirmer, comme il l’a fait en mai dans une interview au New York Post : « La seule chose que la pandémie nous a apprise, c’est que j’avais raison », alors il y a lieu de s’interroger sur sa capacité à s’incliner devant la réalité consensuelle.

L’un des premiers chapitres de Surviving Autocracy s’intitule « En attendant l’incendie du Reichstag ». « Même l’incendie du Reichstag tel qu’il a eu lieu ne correspond pas à l’idée que nous nous en faisons – celle d’un événement à part qui a changé le cours de l’histoire », fait valoir Masha Gessen. Il n’y a en effet pas eu de rupture, mais une intensification progressive 3. L’histoire fourmille de prétextes inventés pour déclencher des « états d’exception », pour reprendre la terminologie du théoricien nazi Carl Schmitt. L’urgence créée par ces situations autorise à bousculer les normes établies. Et pas seulement dans les ­régimes totalitaires du XXe siècle, mais même, assez souvent, aux États-Unis : Masha Gessen mentionne la suspension de l’habeas corpus par Lincoln pendant la guerre de Sécession, la loi sur la sédition de 1918 et l’internement des Américains d’origine japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale.

Pour Gessen, l’équivalent de l’incendie du Reichstag pour les états-Unis, ce sont les attentats du 11 septembre 2001 – ils ont marqué le début de la « guerre sans fin », d’un état d’exception en vigueur depuis près de vingt ans. C’est faire preuve d’une nostalgie naïve que de voir en Trump le soudain destructeur de normes démocratiques solidement ­ancrées : « Ces états d’exception par inter­mittence découlent d’un état d’exception structurel et fondamental qui légi­time le pouvoir des hommes blancs sur tous les autres. L’arrivée de Trump n’est pas une exception dans cette histoire mais plutôt sa conséquence ­logique. »

En tant que journaliste, Masha Gessen ne peut que s’inquiéter de la dégra­dation du discours public américain et du fait que les médias exercent de moins en moins leur rôle de contre-pouvoir. Bien sûr, pour obliger le gouvernement à rendre des comptes, il faut aussi un pouvoir législatif et un pouvoir judiciaire qui soient prêts à donner suite aux infor­mations révélées par la presse et aussi en capacité de le faire. Mais il est vrai que les travers actuels des médias – leur tendance à traiter la politique comme une course de chevaux et, par-dessus tout, leur culte de l’objectivité, cette idée que l’actualité doit être traitée de façon parfaitement « neutre » – ont empêché l’opinion de prendre toute la mesure du trumpisme 4. « Neutre » signifie pour Gessen « sans porter de jugement de valeur et sans fournir davan­tage que le contexte immédiat ».

Pour que ces deux conventions de la presse fonctionnent, il faut que toutes les parties prenantes affichent une bonne foi qui n’existe pas actuellement. Dans un environnement de l’information grouillant de personnes mal intentionnées, s’en tenir au « contexte immédiat » revient à devoir faire l’impasse sur la désinformation délibérée. Quant à l’interdiction du « jugement de valeur », elle aboutit par exemple au fait qu’il ait fallu attendre juillet 2019 pour que le réseau de radios publiques NPR qualifie de « raciste » une déclaration de Trump. Et le culte de l’objectivité ne se justifie que si on n’a pas à craindre de voir ses libertés individuelles bafouées par le chef de l’État. Dans le cas contraire, votre point de vue s’incarne nécessairement dans votre corps non blanc.

NPR s’est engagé à éviter le « ton polémique » – expression utilisée par un de ses dirigeants dans une lettre ouverte pour justifier le refus de la ­radio de qualifier de mensonges les nombreux mensonges de Trump. Beaucoup d’autres médias sont sur la même ligne, ce qui dénote l’existence d’un parti pris dans l’absence supposée de parti pris. Une ­entreprise de presse devrait naturellement faire passer son « engagement en faveur d’un comportement respectueux » bien après celui en faveur des libertés individuelles et de la vérité, socle ­moral du journalisme. Si à l’obligation de rendre compte des faits sans fard on substitue une vague exigence de « présentation équilibrée », le risque existe de voir l’engagement en faveur de la noble objectivité mentionnée dans la profession de foi journalistique trans­féré en coulisse dans une sorte d’ailleurs, dominé par une communauté de classe et de culture et qui mérite examen. Un média peut en effet être même doublement sous influence s’il est financé par des politiciens, des actionnaires ou des annonceurs trumpistes.

« Les journalistes doivent se donner pour mission d’incarner et de satisfaire l’attente d’une information qui fait sens », estime Gessen. Et de proposer la stratégie qu’ont adoptée depuis vingt ans les journalistes russes pour faire face à l’avalanche de mensonges et de menaces émanant de l’entourage de ­Vladimir Poutine : « Quand une chose ne peut être décrite, sa réalité ne peut pas être admise de tous. » C’était un problème sous le stalinisme, ça l’est à nouveau sous l’oligarchie. « Les journalistes russes ont opté pour un style strictement descriptif : s’en tenir aux verbes et aux noms et aux seules choses directement observables. Pour regagner la confiance du public, ils se sont mis à employer un vocabulaire extrêmement limité. »

Les commentateurs politiques américains, quant à eux, tentent tant bien que mal de travailler dans un monde de « faits alternatifs », selon l’expression anodine mais sinistre de Kellyanne Conway [qui était la conseillère politique de Trump jusqu’en août]. Le concept un peu flou de « post-vérité » et la moue de mépris qu’il fait prendre à certains éditorialistes devraient être abandonnés au profit de ce que Masha Gessen appelle la « redécouverte d’une parole politique signifiante, un discours visant à trouver un terrain d’entente par-delà les différences et à négocier les règles du vivre ensemble en société. […] Une parole qui décrive la réalité tout en stimulant l’imagination. »

Pour ce faire, les journalistes doivent dire d’où ils parlent. « Pour traiter le système Trump, les journalistes doivent se positionner clairement en dehors de ce système – et porter sur lui un regard critique. » De nombreux commentateurs américains pensent probablement n’avoir jamais failli dans leur engagement en faveur d’une parole ­signifiante, parce qu’ils évoquent les grands idéaux de la république et utilisent le voca­bulaire de la démocratie et de la ­liberté. De l’avis de Masha Gessen, c’est insuffisant si l’on ne reconnaît pas combien ce vocabulaire-là a été vidé de sa substance, surtout dans l’après-11-Septembre.

Là encore, la comparaison avec la Russie s’impose : « Dans la langue russe actuelle, tout le vocabulaire qui a trait aux principes et aux idéaux, après avoir été galvaudé pendant des décennies, est tombé en désuétude. Même dans leurs conversations privées, les Russes s’excusent souvent d’employer des mots ou des concepts qu’ils estiment être empreints de “pathos”, un mot qui en est venu à connoter non pas tant la souffrance que le sérieux et la ­noblesse du propos ; […] Un mot comme “démocratie” ne peut être prononcé qu’avec un sourire en coin. »

Saturée de pathos, la culture politique américaine n’a pas remarqué (ou du moins pas reconnu) à quel point elle a laissé ses propres idéaux se dévaloriser pour laisser le champ libre au cynisme et à l’indifférence.

Le monde idéal des trumpistes est une boîte noire, un monde où le pouvoir n’aurait pas à rendre de comptes et où les oligarques pourraient manigancer dans l’ombre sans s’embêter à consulter ou à représenter un électorat. C’est le monde du deal, et donc la fin de la politique au grand jour 5. Pour les écrivains et tous ceux qui estiment que le discours public doit être porteur de sens, l’emploi abusif que Trump fait des mots relève d’une sorte de guerre épistémologique. Il n’y a pas lieu de rire de ses insanités : il faut y voir une atteinte à notre capacité commune à donner un sens au monde.

Les acolytes de Trump disent qu’il faut le prendre « au sérieux mais pas au pied de la lettre ». Ils voudraient que nous « comprenions ce qu’il veut dire », que nous déduisions le sens du ton qu’il emploie. Mais ces déductions sont forcément hasardeuses, ce qui rend la critique inopérante. Quelle idée de penser que le président est un suprémaciste blanc, un misogyne, un tyran dépourvu de la moindre empathie ! Il a certes employé ces mots, mais pas dans le sens qu’on croit. Cette négation du devoir premier du dirigeant politique en démocratie – être lié par ses propos – place toute la sphère publique sous le signe de l’arbitraire et du caprice. En agressant les mots, Trump agresse les fondements de la société civile.

Peut-être jugez-vous ces propos excessifs. Peut-être vous mettent-ils mal à l’aise ou vous font-ils honte pour leur auteur. Masha Gessen cite un passage d’une lettre ouverte que Václav ­Havel avait adressée au secrétaire général du Parti communiste tchèque en 1975 : « Une fois que le cynisme triomphe […], quiconque tente encore de résister – en refusant, par exemple, d’adopter le principe de dissimulation comme garantie de survie, ou en rejetant l’idée que l’épanouissement personnel s’achète au prix de l’auto-aliénation – paraît excentrique, stupide, donquichottesque aux yeux de ses voisins de plus en plus indifférents et finit inévitablement par inspirer du rejet, comme tous ceux qui se comportent ­autrement que le reste des gens auxquels ils tendent un déplaisant miroir critique. »

Nous avons atteint un dangereux point de rupture. Trump n’est encore qu’un auto­crate en herbe, et le cynisme n’a pas encore totalement triomphé. Mais la pandémie de Covid-19 est un bouleversement d’une ampleur sans précédent, dont les conséquences commencent à peine à se faire sentir. Pour les adeptes du capitalisme de catastrophe, elle est comme une grenade incapacitante lancée dans une salle bondée, l’occasion de rafler le maximum de choses à la faveur du chaos. Pour les patrons qui soutiennent Trump financièrement, c’est l’occasion de démanteler la législation environnementale et le droit du travail et d’obtenir de nouveaux allégements fiscaux, et donc de réduire davantage leur contribution au bon état des infrastructures et à la santé des personnes qui travaillent pour eux. Pour Jared Kushner, le gendre du président, c’est l’occasion de s’immiscer dans le fonctionnement du gouvernement et de proposer à son beau-père une nouvelle forme de clientélisme en redirigeant les fournitures médicales et les ressources des déloyaux vers les loyaux. Et, pour la faction « suprémaciste » de la Maison-Blanche, Stephen Miller en tête, c’est l’occasion de rétrécir encore davantage le cercle de la légiti­mité américaine en confortant les droits des Blancs. On joue sur la peur de la contamination pour attiser la xénophobie. Pour Miller et son cercle, la pandémie, qui touche de façon disproportionnée les non-Blancs et fait des ravages dans les prisons, les centres de rétention et les quartiers pauvres, est une chance. Comme l’écrivait Gessen en avril dans The New Yorker, « le virus a créé toutes les conditions pour que Trump puisse poursuivre sa marche vers l’autocratie. » 

— Hari Kunzru est un écrivain indo-britannique établi à New York. Larmes blanches (JC Lattès, 2018) est son dernier roman traduit en français.

Cet article est paru dans The New York Review of Books le 2 juillet 2020. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Du poids des boutons

Longueur des vêtements, hauteur des bordures de fourrure, poids des boutons, nombre d’invités, quantité de cierges aux cérémonies et de viande autorisée à table… Pendant plus de cinq siècles, de la fin du Moyen Âge au début de l’époque moderne, un corpus de normes a tempéré l’exhibition du luxe en Italie et en Europe, établissant avec une extrême précision ce qui était convenable ou pas. Chacun devait donner de soi une image conforme à sa condition sociale, les femmes les premières, explique la médiéviste Maria Giuseppina Muzzarelli, spécialiste de l’histoire du patrimoine culturel et de la mode à l’université de Florence. Dans Le Regole del lusso, elle invite à « un voyage dans le temps et les tentatives de modérer l’ostentation de la richesse, dans une tension permanente entre les désirs des individus ou des groupes, et les limites imposées par la société », écrit ­Massimo Marino dans Il Corriere di Bologna. Pour l’historienne, ces règles de savoir vivre et paraître sont sans doute aux origines de la conscience que nous avons de la consommation et ne sont pas sans rappeler les débats contemporains sur la sobriété.
Toutefois, observe malicieusement Claudio Giunta dans le quotidien Il Foglio, ces normes d’antan exprimaient une « idée de vertu qui n’était que conformisme, exigence de faire profil bas ». « Or l’horizon de ce comportement, poursuit-il, c’est Mao avec son uniforme gris et tout ce que cela implique pour la liberté de pensée. Il faut s’en souvenir, et bénir le droit au mauvais goût chaque fois que nous maudissons la frénésie d’ostentation. »