Dans mon bunker

Bien avant les armes nucléaires et les missiles, environ mille deux cents ans avant notre ère, les Hittites, confrontés à l’effondrement de leur empire, construisaient déjà des abris souterrains fortifiées. Ces bunkers sont devenus au XXIe siècle un véritable marché. Dans Bunker, le géographe américain Bradley Garrett part à la rencontre de ceux qui les construisent et de ceux qui les achètent. « Il s’intéresse essentiellement aux États-Unis, où le « prepping », le fait de se préparer aux catastrophes et à la fin du monde donne lieu à une véritable sous-culture, mais il se rend aussi en Australie, où la précarité écologique alimente le marché du bunker, ainsi qu’en Nouvelle-Zélande et en Thaïlande, destinations « de repli » préférées de l’élite », précise Will Wiles dans la Literary Review.

Dans le Dakota du Sud, le géographe visite le plus grand ensemble de bunkers du monde. Construits pendant la Seconde Guerre mondiale pour mettre des stocks de munitions à l’abri d’éventuels bombardements, ces 575 igloos de béton semi-enterrés ont été transformés en 2016 par un entrepreneur, Robert Vicino, qui les vend 35 000 dollars l’unité. Il a baptisé l’endroit « the xPoint », suggérant qu’il serait le point d’où l’humanité ramperait hors des décombres pour tout recommencer. Selon Garrett, ce que les « marchands d’angoisse » comme Vicino vendent, ce ne sont pas des murs, aussi solides soient-ils. C’est du temps. Plusieurs mois, voire plusieurs années, loin de la catastrophe de la surface. Reste aux acheteurs à prévoir des stocks d’eau, de nourriture, de carburant et de divertissements.

Ces « preppers » sont à distinguer des survivalistes des années 1990, assure l’auteur. Ils ne cherchent pas à fonder des communautés autonomes par défiance envers l’État. « Ce sont les gens les plus cools, les plus calmes et les plus rationnels que j’ai rencontrés. Pour la plupart, c’est juste une police d’assurance qu’ils espèrent ne jamais utiliser », explique Garrett dans The Sunday Times. Il reconnaît cependant que les théories du complot et autres prophéties loufoques ont du succès dans ce milieu, comme le remarque Wiles, pour qui les « preppers » sont surtout désabusés. « Certains d’entre eux semblent impatients de pouvoir avoir un retour sur leur investissement souterrain », et il est extrêmement dérangeant d’apprendre que beaucoup des plus grosses fortunes de la planète ont fait du « prepping » une activité secondaire, ajoute-t-il.

À lire aussi dans Books :« L’humanité poursuit sa marche au progrès », octobre 2010.

Pouvons-nous survivre à la technologie ?

Le « vaste globe lui-même »1 vit une crise qui mûrit rapidement – une crise que l’on peut attribuer au fait que le cadre dans lequel le progrès technologique doit s’accomplir est à la fois trop étroit et sous-organisé. Pour tenter de cerner cette crise et étudier les possibilités de la résoudre, on ne peut se contenter d’examiner les faits. Il faut aussi se livrer à quelques conjectures. Cette démarche mettra en lumière quelques-unes des évolutions technologiques possibles du prochain quart de siècle.

Pendant la première moitié de notre XXe siècle, la révolution industrielle s’est heurtée dans sa marche à une limite absolue, qui tenait non pas au progrès technique lui-même mais à un facteur de sécurité fondamental. Ce facteur de sécurité, qui avait permis à la révolution industrielle d’avancer entre le milieu du XVIIIe siècle et le début du XXe, était essen­tiellement une question d’espace ­vital géographique et politique : un ­espace toujours plus vaste pour l’exercice des activités technologiques conjugué à une intégration politique du monde toujours plus large. À l’intérieur de ce cadre en expansion, il était possible de s’accommoder des principales tensions engendrées par le progrès technique.

Or voilà que ce mécanisme de sécu­rité s’enraye brusquement. Au sens propre comme au sens figuré, l’espace vient à manquer. Nous commençons à présent à ressentir de façon aiguë les effets de la dimension réelle, finie, de la Terre. Ainsi, la crise ne découle pas d’événements acci­dentels ou d’erreurs humaines. Elle est ­inhérente au rapport de la technologie à la géographie d’une part et à l’organisation politique d’autre part. La crise est devenue tangible au cours des années 1940, mais certaines de ses prémices ­remontent à 1914. D’ici à 1980, elle évoluera probablement bien au-delà de ses formes premières. Personne ne peut dire quand et comment elle se termi­nera – ni quel état de choses elle produira.

Au cours de chacune de ses phases, la révolution industrielle a consisté à procurer davantage d’énergie à un moindre coût, à faciliter l’organisation des actions et des réactions humaines ainsi qu’à déve­lopper les moyens de communication. Chacun de ces éléments augmentait l’efficacité des deux autres. Ensemble, ils ont accru la vitesse d’exécution d’activités de grande ampleur, qu’elles soient industrielles, commerciales, politiques ou migratoires. Mais cette vitesse accrue n’a pas tant réduit le temps nécessaire à la réalisation des activités qu’étendu les territoires de la planète affectés par elles. La raison en est simple. Puisque la plupart des échelles temporelles sont établies en fonction des temps de réaction, des habitudes et d’autres facteurs physiologiques et psychologiques des humains, la vitesse accrue des processus technologiques a eu pour effet d’augmenter la taille des entités politiques, organisationnelles, économiques et culturelles. C’est-à-dire que, au lieu de réaliser les mêmes activités qu’auparavant en moins de temps, on a réalisé des activités de plus grande ampleur dans le même temps. Cette évolution importante s’est heurtée à une ­limite naturelle, celle de la taille réelle de la Terre. Cette ­limite est désormais ­atteinte ou, du moins, sur le point de l’être.

Des signes avant-coureurs de cette nouvelle réalité sont apparus avec force dans le domaine militaire. En 1940, même les plus grands pays d’Europe occidentale continentale n’étaient plus des entités militaires viables. Seule l’Union soviétique était en mesure de ­subir un revers militaire majeur sans s’effondrer. Depuis 1945, les seuls progrès de l’aéronautique et des communications auraient suffi à rendre n’importe quelle entité géographique, URSS comprise, incapable de soutenir une guerre future. L’avènement de l’arme nucléaire ne fait que couronner cette évolution. Les armes offensives sont désormais d’une telle effi­cacité qu’elles rendent absurdes toutes les échelles temporelles plausibles en ­matière de défense. Déjà, lors de la Première Guerre mondiale, on disait que l’amiral qui commandait la flotte pouvait « perdre l’Empire britannique en l’espace d’un après-midi ». Pourtant, les forces navales de cette époque étaient des entités relativement stables et à l’abri des surprises d’ordre technologique. Aujour­d’hui, il y a toutes les raisons de penser que même des innovations mineures et des petits subterfuges dans le domaine de l’armement nucléaire pourraient être décisifs en moins de temps qu’il n’en faudrait pour élaborer des contre-mesures spécifiques. Bientôt, les nations seront aussi instables en temps de guerre que l’aurait été un territoire de la taille de l’île de Manhattan dans un conflit mené avec les armes de 1900.

Cette instabilité militaire a déjà trouvé son expression politique. Deux super­puissances, les États-Unis et l’URSS, possèdent des moyens de destruction si considérables qu’ils laissent bien peu de chances à un équilibre purement passif. D’autres pays, dont les « neutres », sont incapables de se défendre militairement au sens classique du terme. Au mieux, ils se doteront d’une capacité de destruction, comme le fait la Grande-Bretagne actuel­lement. Par conséquent, le « concert des nations » – ou une organisation internationale équivalente – repose sur une base plus fragile que jamais. La situation se complique encore davantage avec la montée des nationalismes non européens.

Tous ces facteurs auraient débouché logiquement, du moins au cours des derniers siècles, sur une guerre. Y en ­aura-t-il une avant 1980 ? Ou juste après ? Il serait présomptueux d’apporter une ­réponse catégorique à cette question. En tout cas, le présent et l’avenir proche sont tous lourds de dangers2.

Le problème immédiat est de faire face au danger présent, mais il convient aussi d’envisager comment il va évoluer entre 1955 et 1980. Il ne s’agit pas de minimiser les problèmes immédiats de l’armement, de la tension entre les États-Unis et l’URSS ou des évolutions et révolutions en Asie 3. Ce sont les priorités. Mais nous devons être prêts pour la suite, de crainte que les succès immédiats que l’on aura pu connaître s’avèrent vains.

L’évolution technologique continue de s’accélérer. Les technologies restent utiles et bénéfiques, directement ou indirectement. Mais leurs conséquences tendent à accroître l’instabilité. Tout d’abord, l’offre d’énergie augmente rapidement. On s’accorde à penser que nous disposerons des combustibles chimiques conventionnels – charbon et pétrole – en quantité accrue au cours des deux prochaines décennies. La demande croissante tend à maintenir leur prix à un niveau élevé, mais l’amélioration des méthodes de production les pousse à la baisse. Sans aucun doute, l’événement le plus marquant dans le domaine est l’avènement de l’énergie nucléaire. Sa seule source disponible maîtrisée actuellement est aujourd’hui le réacteur à fission ­nucléaire. Cette technique semble approcher du point où elle deviendra compétitive par rapport aux sources d’énergie conventionnelles. Elle n’est pourtant vieille que de quinze ans, pendant lesquels l’essentiel des efforts a porté non pas sur la production d’électricité mais sur celle de plutonium. Encore dix ans d’efforts industriels à grande échelle, et les performances économiques des réacteurs dépasseront sans nul doute de loin celles d’aujourd’hui.

En outre, aucune loi de la nature n’impose que toute forme d’énergie ­nucléaire doive être liée à une réaction de fission, comme cela a été le cas jusqu’à présent. Si l’énergie ­nucléaire paraît être la source de toute l’énergie actuellement visible dans la nature, le moyen n’est pas la fission [mais la fusion]. À long terme, l’exploitation industrielle systématique du nucléaire pourrait permettre de compter sur d’autres modes de production plus efficaces encore.

De plus, les réacteurs sont restés jusqu’à présent liés au cycle traditionnel chaleur-­vapeur-production d’électricité, tout comme les automobiles furent d’abord construites sur le modèle des carrioles à cheval. Nous mettrons vraisemblablement peu à peu au point des procédés qui s’adapteront plus naturellement et plus efficacement à cette nouvelle source d’énergie, en abandonnant les tours et détours hérités de la combustion chimique. D’ici quelques décennies, l’énergie pourrait bien être aussi gratuite que l’air – le charbon et le pétrole restant surtout utilisés comme matières premières de la chimie organique de synthèse, à laquelle leurs propriétés conviennent mieux 4.

Soulignons ici que la tendance majeure sera l’étude systématique des réactions nucléaires – autrement dit la transmutation des éléments : de l’alchimie plus que de la chimie. Le véritable objectif de l’usage industriel des processus nucléaires est de les adapter à leur exploitation à grande échelle sur ce site relativement exigu qu’est la Terre. La nature n’a bien sûr jamais cessé d’effectuer des réactions nucléaires, elle le fait très bien et massivement, mais les sites « naturels » de son industrie sont les étoiles. Il y a tout lieu de penser que son mode opératoire exige au minimum l’espace de la plus petite étoile. Contraints que nous sommes par les limites de notre territoire, il nous faut faire beaucoup mieux que la nature. Ce n’est pas forcément impossible, comme en témoigne cette percée ­remarquable de la dernière décennie qu’est la fission, processus non naturel.

Il est difficile d’imaginer quels seront les effets de la transmutation massive des éléments sur la technologie en général, mais ils seront radicaux. La révolution est déjà à l’œuvre dans le domaine mili­taire, mais il ne faudrait pas considérer que la forme qu’elle y a prise, à savoir son effroyable capacité de destruction massive, est caractéristique de ce que représente la révolution nucléaire. Elle pourrait bien refléter toutefois les transformations profondes qu’elle entraînera dans tous les domaines 5.

Un autre domaine qui devrait évoluer rapidement, et indépendamment du ­nucléaire, est l’automatisation. La commande automatisée est aussi ancienne que la révolution industrielle, puisque l’innovation décisive de la machine à vapeur de Watt était la commande de la vanne d’admission de vapeur, notamment son régulateur de ­vitesse. Mais, durant ce siècle, de petits amplificateurs et commutateurs électriques ont propulsé l’automatisation dans une tout autre dimension. L’évolution a commencé avec les ­relais électromécaniques du téléphone, s’est poursuivie et étendue avec le tube électronique et s’accélère avec les divers dispositifs à semi-conducteurs (cristaux, noyaux ferromagnétiques, etc.). Depuis une dizaine ou une vingtaine d’années, il devient facile de piloter et de « discipliner » un grand nombre de ces dispositifs à l’intérieur d’une seule machine. Même dans un avion, le nombre de tubes électroniques avoisine le millier. D’autres machines contenant jusqu’à 10 000 tubes électroniques, cinq fois plus de cristaux et peut-être plus de 100 000 noyaux ferro­magnétiques fonctionnent désormais sans défaillance pendant de longues périodes, exécutant plusieurs millions d’actions programmées et régulées par seconde, avec une toute petite marge d’erreur par jour ou par semaine.

Nombre de ces machines ont été construites pour effectuer des calculs scientifiques et techniques compliqués ainsi que des études comptables et logistiques de grande ampleur. Il ne fait guère de doute qu’on les utilisera pour le pilotage de processus industriels complexes, la planification logistique et économique et bien d’autres tâches qui ne se prêtaient pas jusqu’ici à l’automatisation 6.

Les progrès en matière de commande automatisée sont en réalité des améliorations dans la communication de l’information au sein d’une organisation ou d’un mécanisme. La somme des progrès dans ce domaine est phénoménale. Quoique moins spectaculaires, les améliorations dans les communications au sens physique du terme – les transports – sont considérables et constantes. Si les progrès du nucléaire doivent nous amener à disposer d’une énergie illimitée, ceux des transports seront vraisemblablement encore plus rapides. Mais même les progrès « normaux » sur l’eau, sur la terre et dans les airs sont extrêmement importants7. Ces progrès « normaux » ont suffi à orienter le développement économique mondial en donnant naissance aux idées politiques et économiques qui ont cours actuellement dans le monde.

Examinons à présent les potentialités d’un domaine totalement « anormal », un domaine qui ne figure encore sur aucune liste d’activités importantes : la modification du temps météorologique ou, pour employer un terme plus ambitieux mais mieux choisi, le contrôle du climat. Un des aspects de cette acti­vité a déjà retenu l’attention du public : la pluie artificielle par ensemencement des nuages. La technique consiste à provoquer des précipitations en diffusant dans les nuages de petites quantités d’agents chimiques. S’il est difficile d’évaluer la portée des tentatives faites jusqu’ici, il semble que l’objectif soit réalisable 8.

Mais le sujet est beaucoup plus vaste. Tous les grands phénomènes météorologiques ainsi que le climat lui-même sont commandés par l’énergie solaire qui arrive sur la Terre. Modifier la quantité d’énergie solaire est bien sûr hors de notre portée. Mais ce qui compte réellement, ce n’est pas la quantité qui atteint la Terre, mais la fraction que celle-ci en retient puisque la partie réfléchie dans l’espace n’a pas plus d’utilité que si elle n’était jamais arrivée. Or la quantité qu’absorbent la terre ferme, les océans ou l’atmosphère semble dépendre de mécanismes complexes. Si nous n’en maîtrisons pour l’heure aucun, tout porte à croire que c’est possible.

Le dioxyde de carbone (CO2) rejeté dans l’atmosphère par la combustion du charbon et du pétrole (plus de la moitié de ces émissions ont eu lieu au cours de la génération écoulée) pourrait avoir suffisamment altéré la composition de l’atmosphère pour induire un réchauffement de la planète d’environ 0,6 °C 9.

Lors de son éruption de 1883, le ­Krakatoa dégagea une quantité d’énergie qui n’avait rien d’exorbitant. Si les cendres projetées étaient restées dans la stratosphère pendant quinze ans en réflé­chissant la lumière du Soleil, cela aurait pu suffire à faire baisser la température de la planète d’environ 3 °C. Mais elles n’y sont restées que trois ans, si bien qu’il aurait sans doute fallu cinq éruptions de ce genre pour atteindre un tel résultat. Il se serait agi d’un refroidissement notable. Durant le dernier âge glaciaire, au cours duquel la moitié de l’Amérique du Nord et toute l’Europe du Nord et de l’Ouest furent recouvertes d’une calotte glaciaire comparable à celles du Groenland ou de l’Antarctique, les températures n’étaient que d’environ 8 °C inférieures aux niveaux actuels. À l’inverse, un réchauffement de même ampleur ferait probablement fondre les calottes glaciaires et installerait un climat tropical ou semi-tropical sur toute la planète.

Nous savons aussi que la persistance de calottes glaciaires tient au fait que la glace réfléchit l’énergie solaire et émet vers l’espace une part plus impor­tante de l’énergie terrestre que le sol ordinaire. Si l’on répandait sur la glace ou dans l’atmosphère qui la surplombe des couches microscopiques de matière colorée, on pourrait inhiber le processus de réflexion-absorption, faire fondre la glace et modifier le climat local. Les moyens permettant ce genre de transformation sont à notre portée, et le montant des investissements requis ne serait pas plus élevé que celui qui a été nécessaire pour développer le chemin de fer et d’autres grands secteurs d’activité. La principale difficulté réside dans la prévision des effets d’une intervention aussi radicale. Mais notre connaissance de la dynamique de l’atmosphère approche rapidement le niveau qui permettrait ce genre de prévision. Nous interviendrons probablement sur les processus atmosphériques et le climat d’ici quelques décen­nies, et dans des proportions difficiles à imaginer aujour­d’hui.

Bien entendu, ce qu’on pourrait faire ne dit rien de ce qu’on devrait faire. Provoquer un nouvel âge glaciaire pour en contrarier certains ou, au contraire, un nouvel âge tropical « interglaciaire » afin de faire plaisir à tout le monde, voilà qui n’est pas très rationnel. En fait, évaluer les conséquences ultimes d’un refroidissement ou d’un réchauffement planétaires ne serait pas une mince affaire. De tels changements auraient une incidence sur le niveau des mers et, en conséquence, sur l’habitabilité des zones côtières des plateaux continentaux ; une incidence aussi sur l’évaporation des mers et donc sur les niveaux de précipitations et de glace, et ainsi de suite. Il n’est pas immédiatement évident de savoir ce qui serait bénéfique ou nuisible – et pour quelles régions du monde. Mais l’on peut sans aucun doute effectuer les analyses nécessaires pour prévoir certaines conséquences, intervenir à l’échelle voulue, et finalement obtenir des effets assez sensationnels. Le climat et le niveau des précipitations de certaines régions en seraient modifiés. On pourrait par exemple corriger ou atténuer des perturbations comme les arrivées massives d’air froid polaire (qui caractérisent l’hiver des latitudes moyennes) ou encore les tempêtes tropicales (cyclones). Nul besoin d’exposer en détail ce que cela signifierait pour l’agriculture et, à vrai dire, pour tous les aspects de l’écologie humaine, animale et végétale. Quel pouvoir sur notre environnement, sur toute la nature en somme ! 10

Ce genre d’actions aurait bien plus directement une portée planétaire que les guerres récentes et, sans doute, à venir et que l’économie. Une intervention humaine à grande échelle aurait un effet considérable sur la circulation générale de l’atmosphère, qui dépend de la rotation de la Terre et de la chaleur solaire intense des tropiques. Des interventions en Arctique pourraient influer sur le temps dans les zones tempérées, et des actions dans une zone tempérée en affecter une autre, située à 90 degrés de longitude de là. Le destin de tous les pays s’en retrouverait lié, bien plus que n’a pu le faire jusqu’ici la menace d’une guerre, nucléaire ou autre.

Gratuité de l’énergie, progrès de l’automatisation et des communications, contrôle partiel ou total du climat : toutes ces évolutions possèdent des caractéristiques communes qui méritent qu’on s’y arrête. Premièrement, bien qu’elles soient toutes intrinsèquement utiles, elles peuvent mener à la destruction. Les plus redoutables des outils de destruction nucléaire ne sont que les représentants extrêmes d’une famille qui comprend des méthodes utiles pour la production d’énergie ou la transmutation d’éléments. Les projets de contrôle du climat les plus élaborés seraient forcément fondés sur des idées et des techniques susceptibles de se prêter à des formes de guerre climatique que personne n’a encore imaginées. La technologie, comme la science, est entièrement neutre ; elle se contente de fournir des moyens de contrôle utilisables à n’importe quelle fin sans en privilégier aucune.

Deuxièmement, la plupart de ces évolutions tendent à concerner la planète tout entière ou, plus exactement, à produire des effets qui peuvent se propager d’un point à l’autre de la Terre. En cela, elles entrent en conflit avec la géographie telle que nous la concevons aujourd’hui, ainsi qu’avec les institutions qui sont fondées sur elle. Bien sûr, toute technologie interagit avec la géographie et impose ses propres règles et modalités physiques. Mais la technologie qui se développe actuellement et qui dominera les prochaines décennies semble être totalement en conflit avec les concepts et les entités géographiques et politiques traditionnelles, qui ont encore cours pour l’instant. Voilà la crise de la technologie qui est en train de mûrir.

Comment y répondre ? Quoi que l’on veuille faire, un facteur décisif doit être pris en compte : les techniques qui créent du danger et de l’instabilité sont en elles-mêmes utiles ou étroitement liées à quelque chose d’utile. En fait, plus elles sont susceptibles d’être utiles, plus leurs effets risquent d’être déstabilisants. Ce n’est pas le potentiel destructeur d’une invention donnée qui crée le danger. De par sa puissance et son efficacité, la technologie est intrinsèquement ambivalente. Elle porte en elle le danger.

Parmi les solutions que l’on pourrait trouver, il y en a une à écarter d’emblée. On ne résoudra pas la crise en cherchant à bannir telle ou telle technologie jugée particulièrement dangereuse. D’abord, les différents aspects d’une technique, ainsi que les principes scientifiques qui les sous-tendent, sont si imbriqués que, à longue échéance, seule la suppression totale de tout progrès technologique permettrait de résoudre le problème. Ensuite, d’un point de vue plus immédiat et prosaïque, les techniques utiles et les nuisibles sont si proches les unes des autres qu’il n’est jamais possible de séparer le bon grain de l’ivraie. Ce fait est bien connu de tous ceux qui ont laborieusement cherché à distinguer les usages militaires des sciences et des techniques de leurs usages civils : cette distinction ne tient jamais très longtemps – guère plus de cinq ans. De même, la séparation entre applications utiles et applications dangereuses dans quelque domaine technique que ce soit deviendrait sans doute caduque au bout de dix ans. […]

Enfin, et surtout, l’interdiction d’une technologie m’apparaît contraire au système de valeurs de l’ère industrielle. Elle est incompatible avec une dimension essentielle du projet intellectuel de notre époque. Il est difficilement imaginable qu’une telle contrainte puisse être imposée avec succès à notre civilisation. Il faudrait que les catastrophes que nous redoutons soient déjà survenues, que l’humanité ait perdu toutes ses illusions sur la civilisation technologique pour que ce pas puisse être franchi 11. Or même les désastres des guerres récentes n’ont pas produit un tel degré de désillusion, comme le prouve la vigueur phénoménale avec laquelle le mode de vie industriel a repris, même et surtout dans les régions les plus durement touchées. Le système technologique possède une vita­lité extraordinaire, peut-être plus que jamais, et les conseils de retenue ont peu de chances d’être entendus.

Une solution beaucoup plus satisfaisante que l’interdiction du progrès technique serait d’éliminer la guerre comme « instrument d’une politique nationale ». Le désir d’y parvenir est aussi ancien que n’importe quel élément du système éthique par lequel nous disons être gouvernés. Ce désir varie en intensité et devient plus fort après chaque grande guerre. Aujourd’hui il est assurément fort, pour des raisons pratiques et psychologiques évidentes. À titre individuel du moins, il semble être partagé dans le monde entier et transcender les différents régimes politiques. Reste à savoir s’il est réel et s’il sera durable.

On peut difficilement trouver à redire aux arguments pratiques avancés contre la guerre, mais les facteurs psychologiques sont sans doute moins solides. Les souvenirs de la guerre de 1939-1945 restent vivaces, mais il est difficile de prévoir ce que deviendra le sentiment populaire à mesure qu’ils s’estomperont. Le dégoût qui suivit 1914-1918 ne résista pas, vingt ans plus tard, aux tensions provoquées par une grave crise politique. Les éléments d’un conflit international à venir sont de toute évidence réunis aujourd’hui et même plus qu’après la Première Guerre mondiale.

Au vu du passé, on peut légitimement douter que, en l’absence de la composante psychologique, les considérations matérielles suffisent à contenir l’espèce humaine. Il est vrai que les raisons « pratiques » sont plus solides que jamais, car la guerre pourrait être infiniment plus destructrice que par le passé. Mais on a déjà eu cette impression à plusieurs reprises sans que cela soit décisif. Certes, cette fois, le risque de destruction semble plus réel qu’apparent, mais rien ne garantit qu’un danger réel influence davantage les actions humaines qu’une apparence convaincante de danger.

Quels garde-fous nous reste-t-il ? Rien de plus, visiblement, que des mesures opportunistes, prises au jour le jour ou, peut-être, d’année en année, une succession de petites décisions adéquates. Cela n’a rien de surprenant. Après tout, la crise est due à la rapidité du progrès, à sa probable accélération future et à la montée des tensions. Plus précisément, les effets que nous commençons à produire se ressentent à l’échelle du « vaste globe lui-même ». Toute accélération supplémentaire ne peut plus dès lors être absorbée comme par le passé en étendant le théâtre des opérations.

Il n’existe pas de remède au progrès. Toute tentative visant à rendre automatiquement inoffensives les formes dangereuses du progrès sera forcément décevante. La seule façon d’éliminer le danger réside dans l’exercice intelligent de notre jugement au quotidien.

Les problèmes que créent les formes possibles de guerre nucléaire dans un contexte international particulièrement instable sont énormes et ne sont pas faciles à résoudre. Ceux des prochaines décennies promettent d’être tout aussi redoutables, voire davantage. Les tensions sont fortes entre les États-Unis et l’URSS, mais, lorsque d’autres pays feront montre de leurs capacités offensives, la situation n’en deviendra que plus ­compliquée.

Les effrayantes possibilités actuelles de guerre nucléaire pourraient laisser la place à d’autres, encore plus redoutables. Une fois qu’il sera possible de contrôler le climat mondial, les complications ­actuelles nous paraîtront peut-être simples. Ne nous faisons pas d’illusions : dès que ces possibilités se concrétiseront, elles seront exploitées. Il sera nécessaire alors d’élaborer de nouveaux cadres poli­tiques adaptés. L’expérience prouve que même des évolutions technologiques de moindre envergure que celles qui se profilent transforment en profondeur les rapports sociaux et politiques. L’expérience montre aussi que ces transformations ne sont pas prévisibles a priori et que la plupart des conjectures que l’on fait se révèlent erronées. Pour toutes ces raisons, il convient de ne pas prendre trop au sérieux nos difficultés actuelles et les réformes proposées.

Le seul fait avéré est que nos difficultés sont dues à une évolution qui, bien qu’utile et positive, présente aussi des dangers. Saurons-nous procéder aux ajustements nécessaires à la vitesse voulue ? La réponse la plus optimiste consiste à dire que l’espèce humaine a déjà été soumise à des épreuves semblables et semble avoir un don inné pour les surmonter, au terme de bien des vicissitudes. Il serait déraisonnable d’exiger une recette prête à l’emploi. Nous ne pouvons qu’énoncer les qualités humaines requises : patience, souplesse, intelligence.

— John von Neumann était un mathématicien américain.

— Cet article est paru dans le magazine Fortune en juin 1955. Il a été traduit par Annie Gouilleux sur le site Pièces et Main-d’œuvre et revu par Books.

À l’adresse indiquée

« Mon obsession des adresses date du jour où j’ai appris que la plupart des ménages dans le monde n’en avaient pas », explique la juriste afro-américaine Deirdre Mask dans The Address Book. « L’adresse, selon l’Union postale universelle, est un des moyens de lutte contre la pauvreté les moins onéreux, car elle facilite l’accès de la population au crédit, au vote et aux marchés mondiaux, souligne l’auteure. Mais le problème ne se pose pas seulement dans les pays en déve­loppement. J’ai découvert que, même dans certaines ­régions ­rurales des États-Unis, les habi­tants n’avaient pas d’adresse postale. »

« Les adresses, observe le critique Andrew Holgate dans le quotidien britannique The Times, contribuent aussi à lutter contre les maladies : en 1854, le médecin John Snow parvint à identifier la source de l’épidémie de choléra qui sévissait dans le quartier de Soho, à Londres – une pompe à eau –, en notant sur une carte le lieu de résidence de toutes les personnes atteintes. »

Une adresse peut aussi révéler des informations qu’on ne souhaite pas forcément communiquer. « À Belfast, selon la rue où vous habitez, on saura si vous êtes catholique ou protestant. Et, aux États-Unis, les voies baptisées du nom de Martin Luther King – il y en a près de 900 – se trouvent dans des quartiers noirs, donc réputés malfamés », poursuit Holgate. 

À l’infini

Voici un roman étrange, « hybride » selon les mots de son auteur, l’Irlandais ­Colum ­McCann. L’« apeirogon » du titre désigne, en géométrie, un polygone qui a un nombre in­fini de côtés. Une métaphore de ce qu’essaie de faire ­McCann dans son livre : rendre compte de l’ambiguïté, des véri­tés multiples et parfois oppo­sées de l’inextricable conflit ­israélo-palestinien.

Soit deux pères. L’un est israé­lien. Sa fille a été tuée dans un attentat-suicide. L’autre est palestinien. Sa fille a été tuée par un jeune soldat de Tsahal. Les deux hommes sont amis et sillonnent le monde pour défendre une solution pacifique. Leur histoire est vraie.

À partir de ce canevas, ­Colum McCann déploie 1 001 chapitres d’une longueur très variable (parfois une simple phrase), mêlant anecdotes, citations, récits, remarques variées, sans lien apparent. Il y est question par exemple du dernier repas de Mitterrand, d’oiseaux migrateurs, de la correspondance entre Freud et Einstein… Ce défi formel a été diversement apprécié par la critique anglo-saxonne. Si Alex ­Preston parle dans TheGuardian d’un roman « bouleversant », Dwight Garner juge, dans The New York Times, que l’originalité de la structure masque la banalité du ­contenu.

L’incroyable incapacité des experts à prévoir l’avenir

En décembre 2007, lorsque le magazine BusinessWeek publia son tableau annuel des prévisions économiques pour les douze mois à venir, la totalité des 54 économistes interrogés prédirent que l’économie américaine n’allait pas « tomber en récession ». La croissance en 2008 n’aurait rien d’exceptionnel mais se poursuivrait, affirmèrent-ils tous. Ils ne furent pas les seuls à ne pas voir ce qui se profilait. En juillet 2009, un groupe d’éminents économistes et constitutionnalistes britanniques déplorait dans un courrier adressé à la reine « le défaut d’imagination collective » qui les avait conduits, sans exception, à ne pas anticiper la crise.

Si la lecture du livre de Dan Gardner est si réjouissante, cela tient pour beaucoup aux efforts que déploient les experts pour justifier après coup la nullité de leurs prévisions. Gardner cherche à comprendre pourquoi les pronostics des experts sont si souvent à côté de la plaque et pourquoi on tient rarement rigueur à ceux qui se sont trompés. Il s’appuie pour ce faire sur les travaux de Philip ­Tetlock, un psychologue américain qui en avait tellement assez de la suffisance des prévisionnistes qu’il conçut une expérience originale : en 1984, il sélectionna 284 universitaires, économistes et chercheurs qui gagnaient leur vie en vendant leurs avis sur les tendances politiques et économiques. Il leur demanda de lui fournir des prévisions vérifiables. Vingt ans plus tard, le bilan n’était pas glorieux. Au jeu des pronostics, constata Tetlock, la plupart des experts n’étaient pas plus adroits que « des chimpanzés lançant des fléchettes sur une cible ». Pis, lorsqu’ils furent confrontés à leurs erreurs, beaucoup refusèrent de les admettre : certains tentèrent d’éluder la question, tandis que d’autres prétendirent avoir eu raison depuis le début 1.

Une partie du problème, explique Gardner, tient au fait que les experts n’ont pas à répondre de leurs prévisions. Faites un pronostic audacieux et les journalistes et les caméras accourront. Mais, lorsqu’il ne se réalise pas, personne n’est là pour s’en souvenir. Repre­nant la célèbre distinction du philosophe et historien des idées Isaiah Berlin, Gardner divise les experts et les prévisionnistes en deux caté­gories : les renards, qui savent beaucoup de choses différentes, et les hérissons, qui sont spécialistes d’un seul grand sujet. Selon lui, les hérissons, dont le domaine d’expertise est ­limité, ont tendance à formuler des prévisions audacieuses et optimistes. Leurs pronostics sont plus simples et plus amusants, de sorte qu’ils monopolisent l’attention des médias. Mais ils ont aussi bien plus de chances de se tromper que les renards. Comme ils se fondent sur un éventail plus large de données et de disciplines, les renards ont tendance à être plus prudents dans leurs prévisions et, par conséquent, se trompent moins.

Les économistes ne sont pas les seuls à se fourvoyer. Qui peut jurer, la main sur le cœur, avoir prédit les Printemps arabes ? La démographie est une des denrées de base de la prospective, mais, même dans ce domaine, les prévisions ne sont pas ­aussi faciles qu’elles en ont l’air : personne ou presque n’avait vu venir le baby-boom de l’après-guerre, ­observe Gardner. De même, la régularité avec laquelle ses prophéties de catastrophe imminente ne se réalisent pas a ­desservi le mouvement écologiste. Dans son livre de 1968, La Bombe P, le biologiste Paul Ehrlichsoutenait ainsi que la population mondiale augmentait plus rapidement que la production agricole, et il prédisait que nous connaîtrions une ère de grandes famines dans la décennie ­suivante.

À la lecture de cette litanie jubi­latoire de prédictions erronées, il est aisé d’en conclure que prévoir le futur relève de la mission impossible. Il y a pourtant des choses hautement prévisibles, comme le savent bien les compagnies d’assurances et les commerces qui proposent des cartes de fidélité. Voici quelques bons conseils pour les prévisionnistes en herbe : ne cherchez pas à figer des choses qui évoluent constamment. Évitez de parler de bombes à retardement et abstenez-vous de prédire la fin de quoi que ce soit (des guerres, des ressources, et encore moins de l’histoire). Et ne cherchez pas à regarder trop loin dans le futur, vous risquez de vous vautrer 2.

— James Harkin est un journaliste indépendant britannique. Il est l’auteur notamment de Niche: Why the Market No Longer Favours the Mainstream (Little Brown, 2011).

— Cet article est paru le 13 mai 2011 dans le Financial Times. Il a été traduit par Inès Carme.

Retour à la maison

L’écrivaine et metteuse en scène de théâtre Ann-Luise Bertell appartient à la minorité suédophone de Finlande (6 % de la population). La famille qu’elle campe dans Heiman, son deuxième roman, aussi. Son récit se déroule dans la première moitié du XXe siècle en ­Ostrobotnie, région côtière de l’ouest de la Finlande, d’où est originaire l’auteure.

Ann-Luise Bertell « connaît bien ses habitants et les décrit avec tendresse : femmes déterminées, hommes lessivés par la guerre, aventuriers et familles souvent si imbriquées qu’il est difficile d’en sortir », résume le critique Peter Lüttge sur Svenska Yle, le site suédophone de la radio-télé­vision publique finlandaise Yle.

Démobilisé pour blessure lors de la Seconde Guerre mondiale, Elof, le personnage principal, parvient à récupérer la ferme familiale, qu’il avait dû abandonner enfant à la mort de son père. Il épouse la veuve d’un compagnon d’armes, Olga, forte femme qui le voit se replier sur lui-même et sombrer dans l’alcool. « On a de l’affection pour eux, même quand ils se comportent de manière stupide », ajoute ­Peter Lüttge, qui compare ce roman aux Sept Frères, d’Aleksis Kivi, classique de la littérature finlandaise (Stock, 1991).

Nostalgie du Pacifique

Quelques cabanes en bois dressées au bord de l’océan Pacifique, sur une plage de sable noir qui ressemble à de la boue, soumises aux caprices de la marée et aux pluies diluviennes : c’est le décor qu’a choisi la romancière colombienne Pilar Quintana pour La Chienne, le premier de ses livres traduit en français.

Elle y raconte la mélancolie de Damaris, qui s’occupe de l’entretien de la villa des Reyes, un couple fortuné de Bogotá. Depuis son mariage avec Rogelio, un pêcheur taciturne, elle rêve d’avoir un enfant mais n’y parvient pas. Une voisine lui donne une petite chienne âgée de quelques jours et Damaris noue avec l’animal une relation maternelle.

Mais l’affection laisse vite place au ressentiment. En grandissant, la chienne dédaigne sa maîtresse et se sauve à plusieurs reprises dans la forêt tropicale, laissant Damaris en proie à une colère froide.

« Le village dans lequel vit Damaris fait partie de ce que nous avons l’habitude d’appeler “l’autre Colombie”, la “Colombie profonde”, expressions généralement prononcées avec un brin de condescendance citadine. C’est la Colombie que nous avons du mal à comprendre parce que nous la regardons de haut, celle qui a le plus souffert de la guerre et de l’oubli, celle à qui les grandes villes ont très souvent tourné le dos », analyse Iván Andrade dans la revue colombienne en ligne Razón Pública.

Cette Colombie-là, Pilar Quintana en parle en connaissance de cause puisqu’elle a vécu neuf ans sur une langue de terre bordée par le Pacifique, dans une maison construite de ses mains, à proximité du village de Juanchaco. « Elle, qui connaît le nom des nœuds, les différents types de filets de pêche, les oiseaux et les insectes ; elle, qui distingue au premier coup d’œil un serpent inoffensif d’un venimeux, attache une grande importance à la précision de son écriture », note l’écrivaine et chroniqueuse Melba Escobar dans le quotidien El Tiempo. C’est à Bogotá, où elle vit désormais, que Pilar Quintana a écrit La Chienne, qu’elle qualifie dans les pages d’El Tiempo d’« hymne nostalgique au Pacifique ».

Son roman interroge notre conception de la maternité, en prenant pour toile de fond « une région où la fécondité est une sorte de déesse qu’on honore en procréant à tour de bras », pointe le journaliste Gerardo Quintero dans Semana rural, un magazine en ligne rattaché à l’hebdomadaire colombien Semana.

En filigrane, une question traverse le roman : l’amour d’une mère est-il aussi inconditionnel qu’on le dit ? Rien n’est moins sûr, semble répondre Pilar Quintana. La romancière laisse entrevoir la facette sombre du lien maternel, rappelant que, comme tous les cultes, celui que l’on rend à la déesse de la fertilité n’est pas sans exiger quelques victimes sacrificielles.

Dernier hiver à Benidorm

Quand un homme entre dans une pièce, il y entre avec tout son passé », dit un personnage de la série Mad Men. Cette phrase me revient à la ­mémoire tandis que je fais la queue avec Jordi Socías, le photographe de ce repor­tage, à l’entrée de l’un des restaurants du Gran Hotel Bali, à Benidorm, qui propose un dîner-buffet à 12 euros. À l’hiver de nos vies (nous avons un siècle et demi à nous deux), Socías et moi avons reçu pour mission de raconter et de photographier l’hiver méditerranéen. Aucun de nous ne connaissait Beni­dorm, lieu mythique à l’intérieur et à l’extérieur de nos frontières et, de ce fait, forcément un peu irréel aussi.

La salle de restaurant a, comme l’indique le panneau à l’entrée, une capacité d’accueil de 1 400 personnes, chacune avec son passé. Et du passé, il y en a à revendre puisque, à de rares exceptions près, les clients sont là dans le cadre du programme de vacances seniors de la Caisse nationale d’assurance vieillesse espagnole (Imserso). Le photographe et moi sommes venus en indépendants pour espionner, et autant dire que nous passons complètement inaperçus. ­Jamais deux observateurs n’ont été aussi en symbiose avec l’objet de leur étude.

Benidorm est située sur la côte du Levant espagnol, mais elle pourrait tout aussi bien se trouver à Singapour ou en Indonésie. De la terrasse de ma chambre, au 41e étage de l’hôtel (le plus haut d’Europe, nous a-t-on dit, avec près de 800 chambres), on aperçoit une immense baie – celle de la plage du ­Ponant – ceinturée de bâtiments colos­saux et moins colossaux qui évoquent une dentition irrégulière. La nuit, grâce à l’intensité de l’éclairage, on se croirait à Hongkong, à New York même, comme le disent certains guides. J’ai pas mal voyagé à l’étranger, mais cet étranger-ci ne ressemble à aucun autre, parce que j’en fais partie. Je suis lui. Je suis devenu un étranger dans mon propre corps.

Ou quelque chose du genre.

Le lendemain de notre arrivée, nous sortons dans la rue et, en cinq minutes à peine, nous voilà sur la promenade maritime, prêts à la parcourir jusqu’au bout. À notre gauche, la ville ; à notre droite, la Méditerranée, la mer d’Homère, la mer couleur de vin de l’Iliade et de l’Odyssée, la Mare Nostrum des Romains, le « Grand Vert » des Égyptiens, la mer de Grèce, celle de Jason et des Argonautes… Logiquement, nous aurions dû nous perdre dans sa contemplation, mais nous n’avons d’yeux que pour la ville, dont les immeubles, si l’on exclut les gratte-ciel, sont en tous points pareils à ceux des banlieues des grandes villes européennes.

Nous sommes face à un monumental ensemble de béton organisé par une intelligence locale un peu chaotique. Comme si Benidorm était l’œuvre d’un démiurge qui, avec des matériaux ­aussi grossiers que la brique ou le béton puisqu’il n’en avait pas d’autres sous la main, avait fondé un monde qui cherche à ressembler au monde platonique des idées urbanistiques.

La promenade, sous la lumière aveuglante et la température généreuse de midi (environ 22 °C), grouille de seniors qui, comme Socías et moi, se déplacent avec tout leur passé – essentiellement espagnol – sur le dos le long de cette étroite avenue qui sépare la mer de la spéculation ­immobilière.

Je m’arrête pour parler à un octogénaire d’Estrémadure, à qui je demande s’il aime Benidorm.

– Eh bien, je ne dirais pas que c’est joli ! s’exclame-t-il.

– Qu’est-ce que vous faites ici, alors ?

– Le climat. Figurez-vous qu’on est en plein mois de février et qu’il fait presque 25 °C, répond-il.

– D’accord, et quoi d’autre ?

– Eh bien, au marché, on a 2 kilos d’artichauts pour 1 euro. Et les épinards, pareil.

Je vais obtenir cette réponse ou quelque chose d’approchant des différentes personnes que j’aborde. Mais les artichauts et le climat n’expliquent pas tout. Ce succès de masse doit bien avoir un mystère ­invisible à l’œil nu.

– Non mais c’est dingue, s’exclame Socías, qui n’en revient pas. Cet endroit est unique ! Je n’ai jamais rien vu de ­pareil !

Tout en parlant, il caresse son appareil sans savoir vers où le diriger, comme le chasseur de lions qui, au milieu de la jungle, entend des rugissements dont il ignore la provenance. Pour ma part, je tiens dans la main gauche un cahier que je menace sans cesse avec le stylo que j’ai dans la droite.

– Tu as noté quelque chose ? demande-t-il.

– Pas encore, dis-je. Tout est très normal quoique un peu insolite.

Je note ces deux mots : normalité ­insolite.

Nous ne le savons pas encore, mais nous allons bientôt regretter cette normalité insolite, car nous sommes en ­février et le Covid-19 s’est déjà manifesté dans la ville chinoise de Wuhan, qui a été bouclée par les autorités.

Pour nous, toutefois, le coronavirus est encore loin, ce qui nous permet de nous étonner ironiquement de notre vie quotidienne. Nous ignorons que le simple fait de marcher dans la rue ou de s’asseoir sur un banc en béton au soleil deviendra bientôt un luxe extravagant et interdit. Nous assistons à des scènes de mœurs sur lesquelles le rideau ne va pas tarder à tomber.

– Quelle idée, ce reportage ! Elle ne peut venir que d’un cerveau sacrément dérangé, réplique Socías.

– Oui, acquiescé-je, en omettant de préciser que c’est moi qui l’ai proposée au journal.

J’aborde une dame dans l’idée de continuer à glaner des informations.

– D’où venez-vous ? lui demandé-je.

– Je suis née ici, mais ne le dites à personne.

– Et c’est toujours comme ça ?

– À partir de juin, les jeunes débarquent, mais je ne sais pas ce qui est le pire.

Nous poursuivons notre chemin en essayant en vain d’échapper à la surveillance d’un gratte-ciel cyclopéen et omniprésent, un peu lugubre, de 200 mètres de haut, constitué de deux tours parallèles reliées au sommet par un énorme diamant de béton aux ­reflets dorés. On nous a dit que les appar­tements situés à l’intérieur du bijou pouvaient coûter autour de 1 million d’euros, peut-être plus. Je me demande bien qui peut prendre plaisir à vivre à l’intérieur d’un bijou en béton, à part Donald Trump, dont tout le monde connaît le sens esthé­tique. Mais on ne sait jamais. Le diamant a aussi quelque chose d’un œil gigantesque qui scrute les ­mouvements de nous tous, pauvres mortels, qui nous déplaçons tels des fourmis, tout en bas, dans les profondeurs de la réalité.

Ce monstre à deux pattes, sou­tenu par quelque 25 000 tonnes d’acier, ­incarne-t-il une philosophie de l’archi­tecture que personne n’est encore ­capable d’apprécier ?

Peut-être bien.

Je m’approche de la vitrine d’une agence immobilière pour me faire une idée de l’offre et je repère l’annonce suivante : « Deuxième ligne de la plage du Ponant. Débarras 5 m2. 2e sous-sol. Vendu. » S’agissant d’un débarras situé au deuxième sous-sol, cela me surprend qu’on mette en avant la proximité de la plage. À côté de l’agence, il y a une pharmacie où j’entre pour acheter des mouchoirs en papier. Je remarque, ébahi, une immense armoire remplie de boîtes d’antiacides de différentes marques, disposées comme des bonbons dans une confiserie.

– Et ça ? demandé-je à la dame de la pharmacie.

– Mauvaises digestions, contrariétés, me répond-elle.

Le lendemain, je me lève de bonne heure pour assister au lever du soleil des hauteurs de ma chambre – 180 mètres environ –, seulement dépas­sées par le monstre au diamant, qui surveille aussi tout ce qui se passe sur ma terrasse. Je n’ai été piqué par aucun moustique, bien que je dorme la fenêtre ouverte, car les insectes, s’il y en a, ne sont pas capables d’atteindre de telles alti­tudes. Les moineaux non plus, bien sûr, les pauvres. Quant aux mouettes, elles évoluent entre le 30e et le 35e étage, en raison de limitations mécaniques ou par goût, je ne saurais dire. Après mes ablutions matinales, j’emprunte l’ascenseur pour descendre dans le hall, ce qui me prend une bonne quinzaine de minutes vu qu’il s’arrête à beaucoup d’étages. Au 35e montent deux vieilles dames accompagnées d’un vieux monsieur de mon âge (74 ans). Une des vieilles dames dit qu’elle trouve ça formidable de ne pas ­savoir quel jour de la semaine on est.

– On est mardi, lui assène le vieux.

– Ça y est, tu m’as gâché la journée, dit-elle.

Au 18e entrent deux hommes plus âgés que moi, dont l’un avec un déambulateur.

– J’ai été élevé dans la culture de l’effort, dit l’homme au déambulateur.

– Heureusement, observe fielleusement son interlocuteur, faisant allusion à l’accessoire de marche.

– On a droit à ceci et à cela, poursuit l’autre, impassible. Mais on a aussi des devoirs.

– Et qu’est-ce que vous préfériez, les droits ou les devoirs ? demande l’une des vieilles dames qui ont pris l’ascenseur au 35e.

– Moi, les devoirs.

– Eh bien, vous êtes masochiste, ­décrète la vieille dame.

– Si tout le monde prenait plus à cœur ses devoirs que ses droits, on n’en serait pas là aujourd’hui, se défend le ­monsieur.

Il est 8 heures quand ils ouvrent la salle du petit déjeuner, dans laquelle s’engouffrent illico de 400 à 500 personnes âgées, chacune avec son ­passé. Je m’assois à côté d’une veuve, qui charrie également celui de son mari, car elle se met aussitôt à me parler de lui. Elle est venue avec des amies, veuves elles aussi, avec lesquelles elle part en voyage tous les ans.

– Mais elles, elles dorment jusqu’à 9 heures, dit-elle sur un ton réprobateur.

Je lui demande quel est son programme de la journée et elle me ­répond que, ce matin même, elle part pour une excursion à la Cité des arts et des sciences de Valence.

– Ça, c’est en supplément, me précise-t-elle.

– Ce n’est pas compris dans le forfait ? ajouté-je, en insistant sur le mot « forfait » pour donner une touche ­technico-touristique à l’affaire.

– Non, répond-elle, ravie, je crois, du terme technique.

Elle me raconte qu’elle ne sort pas le soir, car elle revient fatiguée de ses excursions. « Au mieux, ajoute-t-elle, je prends un verre au snack-bar de l’hôtel, où il se passe toujours quelque chose. Aujourd’hui, c’est le duo Mavi, qui chante en anglais. Mais, au restaurant qui donne sur la terrasse, il y a du flamenco. Là-bas, ils chantent toujours en espagnol. »

Après le petit déjeuner, je traîne un moment dans l’immense hall et je vois quelques personnes âgées sortir de la consigne à bagages sur des scooters électriques à quatre roues. Au début, je pense qu’il s’agit de handicapés, mais, quand je sors de l’hôtel pour faire le tour du pâté de maisons, je vois qu’il y a beaucoup de ces véhicules dans la rue.

Il ne peut pas y avoir autant d’hémiplégiques, me dis-je.

Je retourne donc poser la question à la réception et ils me répondent qu’ils en louent, ce qui me met en joie. J’appelle Socías, je lui en parle et nous louons chacun le nôtre. Ils sont très faciles à conduire puisqu’ils n’ont qu’une marche avant et une marche arrière. Ils ralentissent tout seuls lorsqu’on arrête d’appuyer sur l’un ou l’autre des boutons.

Ces deux types qui parcourent la digue de Benidorm en riant comme de vieux fous sur leurs pétrolettes (c’est ainsi que nous avons baptisé ces engins), c’est le photographe et moi. Les seniors qui se déplacent à pied s’écartent sur notre passage, envieux de notre condition de motorisés. Il y a des vieux vigoureux, des vieux ramollos, des vieux décatis, des vieux avec des cheveux, des vieux chauves, des couples de vieux qui se tiennent par la main et des couples qui marchent séparément, il y a des groupes de vieilles amies, probablement des veuves, mais peu de groupes d’hommes, parce qu’ils meurent avant elles.

Quel genre de vieux serai-je ? me ­demandé-je.

Si quelqu’un me regardait comme je regarde les autres, que dirait-il de moi ? Je me sens léger parce que je n’ai pris qu’une orange et un peu de céréales au petit déjeuner avec un thé, mais j’ai vu des contemporains (et des contemporaines, bien sûr) prendre deux œufs au plat avec du bacon puis deux saucisses avec des haricots rouges. J’ai été frappé par un vieil homme très musclé avec une moustache en croc, comme les colonels dans les films, qui a petit-­déjeuné trois fois. Il portait un polo à manches courtes et un pantalon kaki. Il vient de me dépasser en marchant à environ 6 km/h (ma pétrolette, à pleine vitesse, atteint à peine 5 km/h).

Vers la moitié du parcours, on aperçoit un groupe de retraités en train de danser ou peut-être de faire du tai-chi sur la plage. Socías gare son véhicule et descend, son appareil à la main. Je reste sur la digue avec les vieux contemplatifs. Une vieille dame à côté de moi dit que ses petits-enfants lui manquent.

– Pas à moi, avoue son mari en ­rigolant.

– Je vais les appeler pour savoir comment ils vont, dit-elle.

– C’est toi qui vois, conclut-il. À tous les coups, il y en a un qui a de la fièvre.

La femme sort son portable et se met un peu à l’écart.

En milieu de matinée, je me rends compte que je n’ai pas pris mon médicament contre le cholestérol. J’en parle à Socías et il me dit de ne pas m’en faire, qu’ici nous sommes en sécurité.

– Tu ne vois pas qu’ici il ne peut rien nous ­arriver ? 

Comme je le crois sur parole, et bien qu’aucun de nous ne fume plus depuis des années, nous cherchons un bureau de tabac et grillons une Marlboro sur une terrasse, au soleil, face à une île triangulaire nommée île de Benidorm, en toute logique. La cigarette interdite a un goût délicieux et, de façon incompréhensible, elle nous met en appétit.

Tandis que nous nous mettons en quête d’un restaurant, je réalise à quel point notre vie a changé depuis que nous avons quitté Madrid et sommes arrivés à Valence, en TGV, à environ 300 km/h. À la gare, nous avons loué une voiture avec laquelle nous avons parcouru à 120 la distance qui nous séparait de Benidorm. Notre vitesse moyenne, à présent, ne dépasse pas les 5 km/h. Si nous continuons ainsi, nous serons bientôt complètement à l’arrêt. Ce voyage, me dis-je, contrairement à ceux que nous faisions dans notre jeunesse, est désinitiatique.

J’en parle à Socías devant un plat d’artichauts frits d’une qualité imbattable et un deuxième verre de vin blanc :

– Nous nous désinitions.

– Toi, avec ton histoire d’initiation, tu tiens déjà ton reportage, mais moi, je n’ai pas encore pris une seule photo, se lamente-t-il.

Socías se plaint toujours de sa ­matière. Il n’en a jamais assez. Nous discutons de ce qui est le plus difficile de photographier ou d’écrire, tandis que nous dégustons une excellente « paella du bourgeois », ainsi nommée parce que tous les fruits de mer sont décortiqués ou déco­quillés. La patronne du restaurant, qui nous a pris pour un couple gay, dit qu’elle a fait une commande pour la Saint-Valentin mais qu’elle ne l’a pas encore reçue.

– Si vous revenez demain, ­promet-elle, je vous offrirai un petit quelque chose.

L’après-midi, nous partons chacun de notre côté, mais nous nous donnons rendez-vous pour un gin tonic en fin de soirée sur la terrasse face à l’île. Et, en fin de soirée, avec le gin tonic, ­encore une délicieuse Marlboro. Ça, c’est la belle vie !

Cette nuit-là, une fois couché, j’écoute les infos et je n’ai pas l’impression qu’on parle de mon pays. J’ai l’impression qu’on parle de Mars. En vingt-quatre heures, je me suis ­déshabitué de l’actualité. La désinitiation, le désapprentissage font qu’on se dénationalise aussi. J’ai envie d’appeler Jordi pour lui dire de ne pas écouter la radio ni allumer la télé afin de ne pas interrompre ce voyage inverse que nous avons entrepris, mais je suis sûr qu’il se plaindra à nouveau de ne pas encore avoir pris une bonne photo. Tant pis pour lui, me ­dis-je en me retournant dans mon lit.

Je me lasse de la pétrolette avant Socías. Le photographe y a pris goût parce qu’elle lui permet d’atteindre, selon lui, les coins les plus reculés de Benidorm, son aine et ses aisselles, son nombril. Je lui conseille de surveiller la batterie du scooter, des fois qu’elle tomberait en rade loin de l’hôtel et qu’il soit obligé de pousser le véhicule. Mes appré­hensions le font rigoler et, après le petit déjeuner, il part sur son engin à la recherche de cette matière qu’il ne trouve jamais.

Je descends pour ma part dans la rue et je marche sans but, à la recherche du secret de ­Benidorm, mais je ne vois que des quartiers semblables à ceux que l’on pourrait trouver à ­Madrid, Valence ou Saragosse, pour citer trois villes au hasard, ou des rues banalement touristiques avec des boutiques qui vendent des magnets pour réfrigérateur.

Comme mon intellect tend vers la ­symétrie, la hauteur des gratte-ciel et des grands hôtels me pousse à imaginer ce qui se passe dans le sous-sol de la ville, et, pendant une bonne demi-­heure, je suis, en me repérant aux plaques d’égout, le réseau d’assainissement qui me semble sous-dimensionné au vu des quantités de matières fécales et d’urine à évacuer quotidiennement. La ville, qui s’étire en longueur, compte quelque 70 000 habitants à l’année, auxquels il faut ajouter la popu­lation flottante de l’hiver, dont je fais partie. Mais, pendant les mois d’été, me dit-on, le nombre de résidents grimpe jusqu’à 600 000 ou plus. Je pense alors à la longueur de mon intestin, qui est d’environ 6 mètres, je la multiplie par le nombre d’habitants et j’obtiens un nombre de kilomètres de boyaux qui ne cadre pas, à première vue, avec celui du réseau d’égouts. Comme je suis facilement dégoûté, j’ai un petit haut-le-cœur et je décide de retourner me mettre à l’abri à l’hôtel.

Près du comptoir de la réception, il y a un bureau d’information de ­l’Imserso dont la préposée est désœuvrée. Je m’assois en face d’elle et après quelques échanges de politesses, je lui demande s’il y a souvent des gens qui tombent ­malades. Elle me dit que oui, bien sûr, étant donné la moyenne d’âge des ­usagers, mais qu’un médecin et une infirmière font une permanence ­quotidienne.

– Et j’imagine qu’il y a aussi des décès, ajouté-je à voix basse.

– Tous les ans, il y a quelqu’un qui ne rentre pas de son séjour, répond-elle sans plus de détails.

Une employée de l’hôtel m’a confié qu’un monsieur venait de décéder et qu’on l’avait sorti de l’hôtel dans la plus grande discrétion par une porte dérobée. J’en parle à l’employée de l’Imserso, qui ne le nie pas mais m’assure qu’il ne faisait pas partie de son groupe.

Je mène ma petite enquête dans la perspective de ma mort ou de celle de Socías, au cas où je devrais m’occuper de son corps. Pensant soudain à lui, je l’appelle pour lui dire ne pas faire d’imprudences avec la pétrolette. « Non mais tu rigoles ? Elle fait du quatre à l’heure ! » lâche-t-il avant de raccrocher.

Sur ce arrive une dame qui a besoin d’un renseignement. Elle cherche à ­savoir où se trouve l’endroit où il y a des poissons qui mangent les peaux mortes des pieds.

C’est la première fois que j’entends parler d’une activité qui m’intéresse. La dame me confie que c’est ce qu’elle a préféré de son voyage de l’année dernière. « Je suis sortie de là toute légère, comme si je n’avais plus de pieds, prête à aller danser. C’était dans le centre, mais je ne me souviens pas où exactement. Et, pour que ça ne me coûte rien, il me faut une invitation. » L’employée de l’Im­serso fouille dans une boîte et en sort une ­espèce de ticket. La dame est aux anges.

– Vous pourriez me donner un de ces bons à moi aussi ? demandé-je.

– Vous êtes de l’Imserso ?

– Non, mais je trouve ça très tentant de se faire dévorer les pieds par des poissons.

L’employée fait un geste conciliant et finit par me donner un bon pour l’après-midi même.

– Vous êtes sûre que c’est gratuit ? demandé-je.

– Oui, mais vous aurez droit à un ­exposé sur des crèmes contre les rhumatismes. Vous en achetez si vous voulez, mais vous n’êtes pas obligé.

Ça y est, j’ai mon programme pour l’après-midi. Je sors sur une immense terrasse, à côté de laquelle se trouve une immense piscine, pour boire un thé vert. Si j’étais plus sociable, je me ferais tout de suite des amis, parce qu’il y a partout des gens qui ne demandent qu’à engager la conversation. Cette dame, par exemple, s’appelle Amparo, elle a 69 ans et est une vétérane des voyages de l’Imserso. Elle dit que cette année, elle n’est pas sortie un seul soir après le ­dîner parce qu’elle n’aime plus se coucher tard. Je lui demande ce qu’il y a comme activités en ville.

– Du chant et de la danse, m’informe-t-elle. Des spectacles de magie et de jonglage, vous voyez. Il y a aussi des spectacles de travestis, mais je n’y suis jamais allée. Et en ce moment même, dans la cafétéria de l’hôtel, il y a une séance de Zumba. Je vais peut-être aller y faire un tour tout à l’heure.

– Et qu’est-ce que la Zumba ?

– Un truc à mi-chemin entre la gym et la danse. J’aime beaucoup.

Je me lève et me dirige vers le fond de la cafétéria, où un animateur juché sur une estrade dirige un groupe de participants qui frappent dans leurs mains au rythme d’une musique que je ne connais pas, parce que je n’ai jamais été très amateur de danse. Ni de gym. Le spectacle est merveilleux. Sur la piste, il n’y a que des femmes et, au milieu d’elles, un homme qui reste absurdement statique. Je me mêle à un groupe de vieux voyeurs et nous nous extasions devant la souplesse, le sens du rythme et l’envie de vivre de ces vieilles dames, toutes en tee-shirt, toutes belles, toutes souriantes. Ce n’est pas une danse très rapide, mais il faut bouger les bras sans cesse. Dans un moment d’inconscience et d’envie, je fais un pas en avant, je m’insère dans le groupe et je fais ce que je peux. Une femme corrige la position de mon bras droit en me disant : « Comme ça. »

À la fin de l’exercice, l’animateur nous félicite et nous invite à recommencer, sans musique cette fois. Un pas à gauche, un autre à droite. Un, deux, trois, quatre, sept, huit, bras en l’air…

Pour clore la séance, il passe No rompas más mi pobre corazón et tout le monde se met à danser :

« Ne brise plus mon pauvre cœur
Tu frappes juste, comprends-le.
Si tu brises encore mon pauvre cœur
Tu vas me casser en mille morceaux, aime-le. » 1

On peut vivre parfaitement bien sans sortir de l’hôtel, voilà sans doute l’un des secrets de Benidorm.

– C’est fini pour aujourd’hui, crie l’animateur à la fin de la chanson. À présent, il y a une partie de Kubb 2 dehors. 

Je passe le reste de la matinée à jouer au Kubb et aux fléchettes. Puis mon télé­phone sonne : c’est Socías. À tous les coups, sa pétrolette n’a plus de batterie et il veut que j’aille l’aider à la pousser. Je suis tenté de ne pas répondre, mais je finis par décrocher. Il propose qu’on se retrouve pour déjeuner au restaurant d’hier, mais j’ai la flemme de quitter l’hôtel.

– Allez ! m’encourage-t-il. Tu ne vas pas passer ta vie là-dedans, tu as un repor­tage à faire.

– Je suis en train de le faire, dis-je.

– Sur quoi ? Sur l’hôtel ?

– Sur l’hôtel et sur l’étranger que j’ai découvert en moi.

– Toi, avec ces bêtises tu t’en sors toujours, mais moi, il faut que je sorte prendre des photos.

Je lui demande si sa matinée a été fructueuse, et il me répond qu’il a vu 200 vieux danser sur du Michael ­Jackson.

– Tu as ce qu’il faut alors, insisté-je.

– J’ai quelque chose, répond-il prudemment.

Il ne me la fait pas, nous sommes déjà partis en reportage ensemble (peut-être est-ce la dernière fois, pensé-je avec nostalgie), et je sais que quand il dit qu’il a « quelque chose », c’est qu’il a tout.

Mais il est 17 heures. Le moment le plus exaltant de la journée est enfin arrivé, si bien que je quitte l’hôtel et je prends un taxi, prêt à me faire ­dévorer les pieds par les poissons.

J’entre pieds nus dans une grande salle rectangulaire avec des chaises disposées contre les murs. Devant chaque chaise, il y a un bac d’eau plein de petits poissons noirs. Je m’assois sur l’une des chaises, je retrousse mon pantalon jusqu’aux genoux, et une jeune femme me vaporise un produit sur les pieds. « C’est pour les désinfecter », m’explique-t-elle. Je les mets dans l’aquarium, je les pose au fond et je regarde les poissons affluer en masse. Je sens un petit chatouillis et cela me fait rire.

– Ils sont affamés, dis-je à la jeune femme, ils vont s’empiffrer.

– Non, monsieur, réplique-t-elle un peu offusquée, ce n’est pas leur nourriture, c’est leur travail.

Arrivent deux dames d’environ 75 ans, dont l’une a les cheveux bleus. Ce sont des habituées, si bien que tout ce qui se passe dans cette pièce leur semble le plus naturel du monde. Je regarde autour de moi et je me dis que même Buñuel n’aurait pas eu l’idée d’une scène pareille. Voici sept ou huit vieux (et vieilles) avec les pieds immergés dans leur subconscient.

– D’où viennent ces animaux ? demandé-­je.

– De Turquie, me répond-on.

Au bout de vingt minutes, peut-être une demi-heure, une autre jeune femme entre dans la salle, me demande de ­sortir les pieds, me les enveloppe dans un sac en plastique et m’emmène dans une pièce où elle les masse avec une crème spéciale contenant du menthol qui les rend tout froids. Ensuite, on me donne congé, sans avoir essayé de me vendre quoi que ce soit, ce qui m’inquiète un peu.

Qu’ont-ils vu en moi qu’ils ne voient pas chez les autres vieux ?

La nuit, les pieds toujours glacés à cause du menthol, je raconte mon aventure à Socías et il est horrifié.

– Tu imagines la quantité de personnes qui auront trempé les pieds dans ces aquariums à la fin de la journée ?

– On te les désinfecte avant, répliqué-je en guise d’excuse.

Avant de partir pour Marina d’Or, qui est notre étape suivante, nous ­déci­dons de loger une journée à l’Asia Gardens, un hôtel cinq étoiles situé à 2 bons kilomètres de Benidorm en ­allant vers la montagne. Ils s’occupent de nos bagages à notre arrivée, mais j’ai l’impression que, si je le leur demandais, ils prendraient aussi mon existence en main.

C’est ça le luxe, externaliser sa vie.

C’est là qu’on se rend compte à quel point il est fatigant d’appartenir à la classe moyenne et, a fortiori, à la classe ouvrière. Bref, on est épuisé et on ne sait pas pourquoi : on met ça sur le compte de l’âge, du travail, d’un rhume, et il s’avère que ce n’est rien de tout cela. Il s’agit d’une fatigue de classe.

L’hôtel possède plus de 300 chambres, mais c’est comme s’il n’y en avait qu’une, la nôtre, car tout est agencé de façon à ce qu’on ne croise personne. Les portes sont noires, les tables de chevet sont noires, les cadres des miroirs sont noirs… Tout a l’élégance minimaliste d’un faire-part de décès.

Je me demande, du coup, si nous ne sommes pas morts et si nous ne nous trouvons pas dans l’au-delà.

Je prends ces notes sur la terrasse de ma chambre, qui donne directement sur le Vietnam, car les différents bâtiments qui abritent les chambres sont entourés d’une végétation très abondante, identique à celle que nous avons vue dans des films comme Apocalypse Now. J’appelle Socías et lui dis que notre voyage est comme un voyage au cœur des ténèbres.

– Là, tout de suite, je me sens comme le capitaine Willard. Tu te rends compte que nous sommes au cœur de la jungle ?

– C’est dingue, dit-il, perplexe, depuis sa terrasse.

Et, après quelques secondes de silence, il répète : « Quelle idée, ce reportage ! Elle ne peut venir que d’un cerveau sacrément dérangé. » Je juge bon de continuer à lui cacher que c’était mon idée et je l’invite à faire un tour dans notre domaine.

Dans notre domaine, labyrinthique et silencieux, abondent les étangs (je ne me risquerais pas à les déshonorer en les qualifiant de piscines), dont les eaux transparentes et lisses invitent à la méditation zen. Nous parlons à voix basse pour ne pas briser le sceau sacré d’une forêt ombragée et lumineuse à la fois, peuplée de bambous gigantesques, de fougères d’aspect préhistorique, de treilles envahissantes, de lianes, de fleurs épicuriennes et d’autres espèces de la forêt tropicale et subtropicale.

Nous empruntons au hasard une allée ou une autre, toujours entourés d’une végétation abondante quoique étrangement domestiquée puisque nul n’ignore que la jungle, à l’état naturel, est hostile. M’assaille à nouveau l’impression de décor et de dépersonnalisation que j’ai eue à Benidorm, lorsque j’ai vu Hongkong ou New York depuis ma terrasse. Notre vie, comme celle du protagoniste du film The Truman Show, commence à ressembler à une émission de télévision. Nous allons de plateau en plateau en pensant que nous sommes dans la réalité.

Nous déjeunons seuls, dans un silence monacal. Lorsque je regarde par la baie vitrée du grand salon, situé dans la partie la plus haute du domaine, j’aperçois au loin la skyline de la jungle de béton que nous venons de quitter. Observée depuis cette zénitude orientale, elle représente la barbarie urbanistique de l’homme blanc. J’y pense avec un léger sentiment de culpabilité, à la manière d’un transfuge de classe, d’un nouveau riche peut-être. Alors qu’on nous sert une délicieuse salade de quinoa, je me rends compte que je n’ai même pas encore cherché à savoir comment on ­appelle les habitants de Benidorm. Je pose la question à la serveuse.

– Des touristes, me répond-elle sans hésiter.

— Juan José Millás est un romancier espagnol. Où l’on apprend le rôle joué par une épingle à cravate (10 x 18, 2019) est son dernier livre publié en français.

— Cet article est paru dans El País Semanal, le magazine dominical du quotidien El País, le 22 avril 2020. Il a été traduit par Isabelle Lauze.

Fauchés et inconnus

« L’humour est de retour dans la littérature tchèque ! Dans ce roman d’Iva Hadj Moussa, il n’est ni sage ni tendre, mais ironique, mordant, impitoyable. » Pourquoi ne pas croire sur parole la très réputée maison d’édition Host quand elle vante les mérites du premier roman de cette jeune conceptrice-rédactrice ?

Le critique du magazine littéraire Literárni Noviny avoue s’être un peu ennuyé à la lecture de ce livre à l’intrigue convenue (une instagrammeuse ratée et son compagnon, incapables de parvenir à la richesse et à la gloire qu’ils estiment mériter, se transforment en Raskolnikov du XXIe siècle), mais il défend le roman : « Là où l’intrigue stagne, Iva Hadj Moussa la sauve grâce à son esprit piquant. » Le magazine en ligne Kultura 21 a apprécié aussi : « L’auteure parvient à faire le portrait de la jeune génération de Brno avec humour. » Mais beaucoup se sont étranglés : « Quand donc l’humour a-t-il déserté la littérature tchèque ? » s’indigne Ondřej Horák dans le quotidien Lidové Noviny. Certes, les belles heures de la littérature humoristique, symbolisées par Saturnin, de Zdeněk Jirotka, et Le Brave Soldat Chvéïk, de Jaroslav Hašek, sont révolues. Mais « dans les enquêtes sur les préférences des lecteurs, les romans humoristiques arrivent toujours en tête. Il y a donc un espace à prendre pour les auteurs », rappelle le critique. Selon lui et nombre de ses confrères, Iva Hadj Moussa a raté le coche : « Les meilleures blagues pourraient fonctionner comme de petits sketches, mais il n’y avait pas de quoi en faire un roman », juge Daniel Mukner dans le magazine en ligne ­iLiteratura.

Routines de zombies

Paru aux États-Unis en 2018, le premier roman de Ling Ma a connu un bien compréhensible retour de flamme à l’occasion de la pandémie de Covid-19. Et la traduction française tombe, pour ainsi dire, à pic.

Dans ce roman, une fièvre, la fièvre de Shen, venue, pense-t-on, de la mégapole industrielle de Shenzhen, en Chine, se propage à l’ensemble de la planète, et à New York en particulier, où vit Candace Chen, l’héroïne, une jeune Américaine d’origine chinoise comme l’auteure. La particularité de cette maladie ? Les personnes qui en sont atteintes se transforment en zombies qui n’ont rien de très effrayant, sinon qu’ils accomplissent inlassablement les tâches qu’ils avaient l’habitude d’effectuer au quotidien – mettre et débarrasser la table, se coiffer, s’appliquer de la crème sur le visage – jusqu’à ce que mort s’ensuive. Ils se tuent littéralement à la tâche.

Avec un groupe de survivants mené par le tyrannique et implacable Bob, qui pense que le meilleur service à rendre à ces êtres diminués est de leur tirer une balle dans la tête, Candace tente de gagner un refuge à ­Chicago.

Rien de bien original en appa­rence. Sauf que, à cette trame attendue de roman postapocalyptique, Ling Ma ajoute les codes du roman d’apprentissage.

À mesure que l’intrigue progresse, le lecteur découvre le passé de Candace : on apprend qu’elle a quitté la Chine à l’âge de 6 ans et que sa mère « soignait son mal du pays en fréquentant des lieux qui ne ressemblent à rien de ce qu’elle avait connu là-bas : de préférence des lieux d’abondance comme les supermarchés », note Jiayang Fan dans The New Yorker.

Alors que le roman dystopique « a tendance à produire des personnages censés représenter la société dans son ensemble », Les Enfiévrés se focalise sur une héroïne à l’identité et au vécu bien particuliers », poursuit Jiayang Fan.

« Contrairement aux récits de science-fiction, où il est question du destin collectif de l’humanité, Ling Ma, tout en racontant une histoire de destruction et de reconstruction, retrace un itinéraire avant tout personnel », observe Susan Haris sur le site d’information indien The Wire.

Ce qui ne l’empêche pas de ­soulever des questions d’ordre plus général. « Candace se demande si sa vie d’avant n’était pas également, comme celle des zombies, une série de confortables répétitions », note Susan Haris. La critique du capitalisme mondialisé est transparente : « Le roman suggère un parallèle entre, d’un côté, l’esprit malade, piégé et épuisé par la modernité industrielle, et, de l’autre, les enfiévrés, dont les gestes répétitifs sont effectués sans aucune conscience de soi. »