Les animaux apprennent, eux aussi, de leurs aînés

Au Costa Rica, le Macaw Recovery Network [« réseau pour le rétablissement des aras »], diri­gé par Sam ­Williams, relâche dans la nature de jeunes aras rouges et aras de Buffon nés en capti­vité. Mais introduire des oisillons dans un milieu forestier complexe alors qu’ils ont été privés de l’éducation normalement dispensée par leurs parents est une entreprise hasardeuse et de longue haleine.

Les scientifiques s’accordent pour dire que la biodiversité opère à trois niveaux : la diversité des gènes au sein d’une espèce donnée, la diversité des espèces dans un milieu donné et la diversité des habitats (forêt, récif corallien, etc.). Mais est-ce bien tout ? Pas vraiment. Un quatrième niveau a été perdu de vue : la diversité culturelle.

La culture est l’ensemble des connaissances et des compétences qui circulent socialement d’un individu à l’autre et d’une génération à l’autre. Elle n’est pas inscrite dans les gènes. Ce sont les compétences, les traditions et le langage transmis socia­lement pour répondre à la question « Comment fait-on pour vivre ici ? » qui aident bon nombre de populations à survivre ou à se reconstituer. Chose cruciale, les compétences acquises culturellement varient d’un endroit à un autre. Dans la grande famille humaine, beaucoup de cultures se sont perdues à force d’être dépréciées. Quant à celles des animaux non humains, on ne s’y est quasiment pas intéressé.

Nous commençons tout juste à comprendre que, chez de nombreuses espèces, les compétences nécessaires à la survie doivent être enseignées par les aînés, qui les ont eux-mêmes apprises de leurs aînés. La culture est un pan de la vie sauvage resté en grande partie caché et méconnu. Pour un grand nombre d’espèces, pourtant, elle est aussi primordiale que fragile. Bien avant qu’une population animale diminue au point de paraître en danger d’extinction, le savoir culturel qui lui est propre, transmis de génération en génération, a commencé à disparaître. Il devient alors bien plus difficile de rétablir des populations disparues que de relâcher quelques individus dans la nature.

Beaucoup de jeunes oiseaux apprennent en observant leurs parents, et les perroquets ont sans doute particulièrement besoin de cette éducation. La survie d’individus lâchés dans la nature est fortement compromise en l’absence d’aînés vivant à l’état sauvage. Tenter de reconstituer des populations de perroquets en recourant aux élevages en captivité n’est pas aussi simple que d’entraîner des jeunes ou des orphelins à identifier leur nourriture dans la sécurité de leur cage, avant d’ouvrir tout bonnement la porte. « Dans une cage, explique Williams, il est impossible de leur apprendre où, quand et comment trouver cette nourriture, et comment reconnaître les arbres qui offrent de bons sites de nidification. » Voilà justement ce que leurs parents auraient fait.

Une rupture générationnelle dans la transmission du savoir a compromis les tentatives de réintroduction des perroquets à gros bec dans le sud-ouest des États-Unis, où ils avaient été décimés. Les gestionnaires de la faune sauvage n’ont pas pu enseigner aux perroquets élevés en captivité à trouver les aliments qu’ils consomment habituellement à l’état sauvage – un savoir-faire qu’ils auraient normalement acquis auprès de leurs ­parents.

Les écosystèmes, toujours complexes, sont soumis à un changement accéléré. La culture permet une adaptation bien plus rapide que ne le feraient les seuls gènes. Ici, pigeons et moineaux ont appris à se servir des capteurs de mouvement pour pénétrer dans un centre commercial et y glaner des miettes. Là, des corbeaux se sont mis à lâcher des fruits à coque sur la chaussée afin que les voitures les cassent en leur roulant dessus. On a même découvert qu’ils faisaient cela aux carrefours, de façon à récupérer leur butin en toute sécurité quand le feu est rouge et les voitures à l’arrêt. Ils ont donc ­trouvé des réponses à une nouvelle question : « Comment fait-on pour survivre ici, dans ce monde qui nous était inconnu ? »

Comme les réponses varient selon le lieu et sont transmises par les aînés, les cultures fauniques peuvent se perdre plus vite que la diversité génétique. Lorsque les populations s’effondrent, les traditions qui aidaient les animaux à survivre et à s’adapter à un lieu commencent à disparaître. Comme le constataient des chercheurs dans un article sur le chant des alouettes au Maghreb et en Espagne intitulé « Érosion des cultures animales dans des milieux naturels fragmentés », lorsque les habitats naturels se fragmentent sous l’effet des activités humaines, « l’isolation devient synonyme d’appauvrissement […]. Le répertoire de chants traverse un goulet d’étranglement culturel et subit une baisse de variété significative » 1.

Hélas, ces alouettes isolées ne sont pas un cas isolé. Les ornithologues qui étudient le tohi à bec orange d’Amérique du Sud ont découvert que la complexité de son chant (le nombre et la longueur des syllabes) se détériorait au fur et à mesure de la parcellisation de la forêt. Et, lorsqu’une chercheuse a repassé des enregistrements de bruants à couronne blanche mâles à l’endroit même où elle avait capté ces sons vingt-quatre ans auparavant, ils ont suscité moitié moins de réactions qu’à l’époque du premier enregistrement. Cela montre qu’une évolution du dialecte entraîne une évolution des préférences de l’auditeur. Et, comme chez les humains, ces préférences influent sur le choix du partenaire. Les bruants à couronne blanche qui utilisent un dialecte local ont une descendance plus nombreuse que ceux qui s’expriment dans un dialecte inconnu : les femelles préfèrent les airs connus.

Il ne s’agit pas juste de quelques chants. La survie de nombreuses espèces est conditionnée à l’adaptation culturelle. De combien d’entre elles ? Nous commençons tout juste à nous le demander. Mais les premiers résultats indiquent que les techniques de survie par apprentissage culturel chez les animaux prennent des formes surprenantes et sont très répandues. Plus d’une centaine d’articles scientifiques ont été publiés sur les dialectes des oiseaux. Or le phénomène vaut pour un grand nombre d’animaux, dont les poissons.

« La morue possède un système de vocalisations très élaboré par rapport à d’autres poissons », explique Steve Simpson, spécialiste de biologie marine à l’université d’Exeter. Sur un enregistrement, on perçoit facilement la différence entre une morue ­vivant du côté américain de l’Atlantique et sa cousine européenne. Les aires de reproduction de cette espèce sont établies depuis des centaines, voire des milliers d’années. Nombreux sont les juvéniles à suivre leurs aînés vers les zones d’alimentation, de repos et de reproduction. Des expériences ont montré que des jeunes introduits par les chercheurs apprennent ces emplacements privilégiés en suivant les aînés et, quand ceux-ci ont disparu, continuent à emprunter les itinéraires traditionnels.

Les aptitudes culturelles de survie s’érodent à mesure que les habitats rétré­cissent. Conserver la diversité génétique ne suffit pas. Nous nous sommes satisfaits d’une situation périlleuse où des popu­lations se maintiennent en équilibre instable avec un effectif minimal qui non seulement constitue un risque pour la diver­sité génétique, mais garantit de façon presque certaine la perte du savoir culturel local grâce auquel ces populations ont perduré.

Chez tous les perroquets en liberté qui ont été étudiés, chaque oisillon développe son cri à lui, appris de ses parents. Les chercheurs y voient « un parallèle fascinant avec le prénom donné par les ­parents chez les humains ». De fait, cette identité sonore aide les oiseaux à distinguer leurs voisins, leur partenaire sexuel, le sexe et chaque individu.

Sam Williams m’a confié que, lorsqu’il étudiait les perroquets d’Amazonie, il pouvait les distinguer à leur façon de dire, par exemple, « Allons-y », « Je suis là, où es-tu ? » ou « Chéri(e), j’ai apporté le petit déjeuner ». Les chercheurs qui ont ­développé une bonne oreille et disposent d’outils perfectionnés pour étudier leurs enregistrements ont démontré que les vocalises des perroquets avaient plus de sens qu’il y paraissait pour des néophytes comme moi.

Lors d’une expérience avec des perruches ondulées, par exemple, on a rassemblé des oiseaux qui ne se connaissaient pas. En l’espace de quelques semaines, l’appel des femelles s’est mis à converger. Puis les mâles ont copié le cri des femelles. Le chant des membres d’une volée de mésanges à tête noire converge aussi, si bien qu’elles peuvent reconnaître les membres de leur groupe. Cette convergence, qui met des semaines à s’instaurer, semble indiquer que les groupes à l’état libre doivent être stables, qu’ils ont leur identité propre et que les individus s’identifient au groupe.

L’identité de groupe n’est pas propre aux humains. Les grands cachalots ­apprennent la leur et l’annoncent. Les jeunes chauves-­souris frugivores acquièrent le langage de leur bande. Les corbeaux savent qui est de leurs et qui ne l’est pas. La liste est longue d’animaux qui savent à quel groupe, ­famille ou meute ils appartiennent. Au Brésil, certains dauphins rabattent les poissons vers les filets des pêcheurs pour partager le butin, d’autres pas. Ils émettent des sons différents. Certains groupes de dauphins utilisant une stratégie d’alimentation particulière ne fréquentent pas ceux qui en possèdent une autre. Et les orques, qui possèdent l’organisation ­sociale la plus complexe parmi les non-humains, sont structurées en bans, en clans et en communautés, chaque membre sachant à quel groupe il appartient et chaque groupe évitant le contact avec un autre. Toute cette organisation sociale est transmise par les aînés.

Les anciens jouent aussi un rôle important dans l’apprentissage des itinéraires migratoires. Plusieurs espèces de cigognes, de vautours, d’aigles et de faucons suivent les indications des aînés pour connaître les itinéraires stratégiques ou les escales importantes ; on pourrait appeler cela leur culture migratoire. Des écologues ont dressé de jeunes grues, oies ou cygnes à suivre des ULM qui faisaient office de parents de substitution pour leurs premières migrations. Sans cette « enculturation », ils n’auraient pas su où aller 2. Les oisillons ont assimilé la connaissance des itinéraires, qu’ils empruntent les saisons suivantes en toute autonomie. Il existe 4 000 espèces d’oiseaux migrateurs, ce qui incite le zoologiste Andrew Whiten, de l’université de Saint Andrews, en Écosse, à penser que la pratique consistant à suivre des aînés expérimentés est sous-estimée et pourrait constituer un « domaine considérable de transmission culturelle ».

Quand on observe les animaux en ­liberté, on ne voit pas leur culture. Celle-ci ne devient visible que lorsqu’elle est perturbée. On se rend alors compte que le chemin à parcourir pour rétablir une culture (les réponses à la question « Comment fait-on pour vivre ici ? ») est difficile et souvent mortel.

De jeunes mammifères (élans, bisons, cerfs, antilopes, mouflons, bouquetins et bien d’autres) apprennent eux aussi les itinéraires et les destinations migratoires d’aînés gardiens du savoir traditionnel. Des spécialistes de la conservation ont récemment réintroduit de grands mammifères dans des zones d’où ils avaient disparu, mais, comme les animaux relâchés dans des milieux inconnus ne savent pas où trouver de la nourriture, où le danger guette, où aller aux changements de saison, beaucoup de ces transplantations ont été des échecs.

Au Costa Rica, Williams qualifie sa méthode avec les aras de « relâchement en douceur ». Son équipe dresse d’abord les oiseaux à utiliser une mangeoire : grâce à ce filet de sécurité, ils peuvent explorer la forêt, acquérir une connaissance du terrain, commencer à se disperser et à se nourrir d’aliments sauvages. Certains programmes de réintroduction estiment avoir atteint leur objectif si un animal relâ­ché est toujours en vie au bout d’un an. « Un an, ça n’a pas de sens pour un ara, qui atteint sa maturité à l’âge de 8 ans », critique Williams. Je lui demande ce qu’ils font pendant ces huit longues années. « De l’apprentissage social, répond-il du tac au tac. Ils apprennent qui est qui et comment communiquer, comme les enfants à l’école. »

Pour avoir un avenir, se reproduire et élever leur progéniture, les oiseaux que relâche Williams doivent s’imprégner de la culture de leur espèce. Mais de qui apprendront-ils, s’il n’y a personne dans les parages ? Il faut à tout le moins qu’ils socialisent avec leurs congénères. Ceux qui ont servi d’animaux de compagnie sont les moins aptes à être relâchés dans la nature : ils n’ont pas les bons codes de communication avec leurs semblables et recherchent surtout la compagnie des humains.

Pour évaluer les aptitudes sociales de treize aras rouges devant être relâchés, Williams et son équipe ont mesuré, entre autres, le temps qu’ils passaient en compagnie d’un autre oiseau et la fréquence à laquelle ils engageaient les hostilités. Le dernier ara du classement en matière de compétences sociales s’envola sitôt qu’il fut relâché et on ne le revit jamais. L’avant-dernier ne réussit pas à s’adapter à la vie sauvage et il fallut le récupérer. L’avant-avant-dernier put se faire à la ­liberté mais resta le plus souvent solitaire. Tous les autres s’en sortirent bien.

Cela signifie en somme qu’une espèce, ce n’est pas un gros bocal de bonbons tous de la même couleur. Ce sont plusieurs petits bocaux, avec des bonbons de couleur différente selon les endroits. Le patri­moine génétique varie d’une région à l’autre. Les traditions culturelles aussi. Chaque population a ses outils, ses itinéraires migratoires, sa façon de communiquer, de séduire, de se faire comprendre. Chaque population apporte sa réponse à la question « Comment fait-on pour vivre ici ? ».

« Par exemple, un groupe d’oiseaux est en train de glaner de la nourriture dans un arbre, raconte Williams. Deux autres passent au-dessus d’eux en ligne droite. Un cri d’appel est lancé depuis l’arbre et les deux oiseaux font demi-tour pour rejoindre leurs copains. » Bref, les aras de Williams et d’autres espèces ont bien une vie sociale et culturelle intense, remplie d’événements qu’ils comprennent – mais pas nous. Nous nous posons plein de questions ; la réponse est quelque part dans leur tête.

Certains éléments du savoir culturel seront indispensables pour aborder l’avenir à une époque de bouleversement des écosystèmes et du climat. D’autres disparaîtront. Chez les chimpanzés, la culture varie fortement, de même que l’habitat. Toutes les populations, sauf une, utilisent des bâtons ou des baguettes. Certaines ont des sondes rudimentaires, d’autres de véritables trousses à outils. Une seule population fabrique des dagues effilées pour chasser le galago, un petit primate nocturne qui se cache dans les creux des arbres. Seuls les chimpanzés des régions le plus à l’ouest de l’Afrique utilisent des pierres pour casser des noix.

Les chercheurs le savent, les traditions locales d’utilisation d’outils caractérisent la culture d’une population de chimpanzés. « Les communautés de chimpanzés sont semblables aux cultures humaines en ce qu’elles possèdent un ensemble de traditions locales qui leur sont propres […]. Un système social complexe, transmis au fil des générations, qui complète les facteurs génétiques », écrit Whiten 3.

Certains groupes de chimpanzés ont appris à suivre la maturation des fruits de dizaines d’arbres dans leurs forêts denses. D’autres vivent dans la savane. Les uns sont dominés par des mâles agressifs, d’autres sont plus égalitaires. Certains n’ont jamais vu d’humains ; d’autres vivent près de leurs habitations et ont appris à faires des razzias la nuit dans les cultures. « Nous avons compris que cela n’avait pas de sens de dire “le chimpanzé” », écrit Craig Stanford dans le livre qu’il a consacré à ces primates : les chimpanzés sont très divers et leurs cultures aussi4. « Ce qui me préoccupe, ce n’est pas seulement la disparition de populations entières, m’a confié la primatologue Cat Hobaiter, avec qui j’ai passé plusieurs semaines à étudier les chimpanzés en Ouganda. Ce qui est terrifiant, c’est la perspective de voir disparaître la culture propre à chaque population. Ça, c’est irréversible. » C’est la diversité du patrimoine culturel, peut-être plus que celle du patrimoine génétique, qui augmentera les chances de survie d’une espèce. Si des populations locales disparaissent, les chances de survie de l’espèce sont faibles.

L’objectif de Williams est de réintroduire les aras dans des zones d’où ils avaient disparu dans l’espoir que leur population se rétablisse et leur habitat avec. La plupart des forêts d’Amérique centrale ont été déboisées et brûlées, principalement pour permettre aux chaînes de fast-food de vendre des hamburgers bon marché. Chez les humains, il faut souvent deux ou trois générations à une famille d’immigrés pour être à l’aise dans sa culture d’adoption ; il en faudra peut-être autant à une population introduite d’aras pour s’en sortir dans la forêt. Pour le dire autrement : les aras sont sauvages de nature, mais, pour le devenir, il leur faut un apprentissage.

Ce n’est pas seulement le nombre qui est en jeu, mais les façons de savoir être au monde. La culture n’est pas seulement la préoccupation de quelques-uns, mais ce qui permet à de nombreuses populations de survivre. La conservation du savoir relatif à la façon d’habiter un ­milieu est presque aussi indispensable à la préservation d’une espèce que la conservation de l’habitat lui-même. Il faut les deux. La diversité culturelle est un facteur de résilience et d’adaptabilité au changement. Or, ces temps-ci, les changements ­s’accélèrent.

— Carl Safina est un écologue américain.

— Ce texte, paru dans The Guardian le 9 avril 2020, est un extrait remanié de son livre Becoming Wild. Il a été traduit par Inès Carme.

Le paiche, poisson invasif et menacé

Le soleil se couche sur la lagune Mentiroso (« menteur »), un bras mort de la rivière Madre de Dios en forme de fer à cheval, au cœur du bassin bolivien de l’Amazone. Des aras bleus poussent des cris stridents au-dessus de l’eau dormante. Des lucioles s’agglutinent dans les jacinthes d’eau qui bordent le lac. Par moments, un grognement porcin et un gros plouf s’échappent de l’entrelacs de racines à demi immergées. « Una vaquita », murmure Jairo Canamari, l’un des quatre pêcheurs du village voisin de Trinidadcito qui m’ont emmené au lac ce jour-là. Vachette : c’est l’un des nombreux noms que l’on donne au poisson géant et invasif qui, depuis quarante ans, est à la fois un fléau et une bénédiction dans cette région reculée de Bolivie.

Canamari, 26 ans, un homme menu aux cheveux coupés ras, se tient à la proue de notre barque longue de 3 mètres. Il écarte les roseaux et les joncs tandis que son frère aîné, Rafael, assis à l’arrière, nous ramène sur la rive en ramant silencieusement. Gabriel et Ahismed Justiniano Montaño, frères eux aussi, occupent le milieu de l’embarcation. Ahismed tient une pagaie et Gabriel se roule une cigarette dans une feuille de papier quadrillé.

Le fond du bateau est jonché de ­piranhas rouges, jaunes et argentés, pêchés pour le petit déjeuner du lendemain. Ahismed est à l’affût, comme un chat, du moindre bruit témoignant de la présence du gros poisson. Gabriel expulse par le nez une fumée odorante : « Ça éloigne les caïmans et les serpents », explique-t-il en chuchotant lui aussi. C’est ce qu’il faut faire quand il y a un paiche dans les parages.

Le paiche, qui peut mesurer jusqu’à 3 mètres de long et peser 250 kilos, est le plus gros poisson à écailles de l’Amazone et l’un des plus gros poissons d’eau douce de la planète. Son corps oblong est recouvert d’écailles noires et brillantes, et sa tête est protégée par une sorte d’armure couleur de mousse. La nuit, ses yeux brillent d’une lueur vert fluo, tel un zombie venu d’une lointaine ère géologique.

Quand le paiche a fait son apparition dans la lagune Mentiroso, au début des années 1980, personne ne savait ce que c’était ni d’où ça venait. Les rumeurs se sont vite répandues, souvent plus vite que le poisson lui-même. À San Buenaventura, une localité au sud de l’aire actuelle du paiche, on disait qu’il s’attaquait aux humains. Dans d’autres villages, certains refusent d’en manger parce qu’ils pensent que sa cervelle est infestée de vers. « Quand un paiche s’énerve, il peut faire chavirer la barque avec sa queue », m’assure un pêcheur à Guayaramerín, une petite ville sur la frontière brésilienne. À Las Peñitas, un village situé à un jour de route de San Buenaventura, un pêcheur m’affirme que le paiche sait nager à recu­lons pour éviter d’être pris dans les filets. Un autre raconte avoir ­entendu dire que les paiches ont été élevés par des scientifiques péruviens qui les ont nourris de sang de vache.

Ruth Isabel Vázquez, une mareyeuse de la ville de Riberalta que l’on surnomme doña Chuli, se souvient d’avoir entendu parler pour la première fois du paiche dans une émission de radio au début des années 1980. « Ils avaient domestiqué une femelle ou alors ils la voulaient pour un musée ou un zoo, en tout cas c’était une sorte de reine pour eux, me raconte-t-elle. Elle avait une couronne dorée sur la tête et on voulait tous la capturer. » Deux nuits plus tard, sur la lagune Mentiroso, je demande à Gabriel et à Jairo s’ils ont entendu parler de la reine paiche. « Celle qui porte une couronne ? Oui, elle existe. Mais ils ne l’ont jamais trouvée », me répond Gabriel. Jairo se fend d’un large sourire de conspirateur : « C’est parce qu’elle est ici, dans le Mentiroso. »

Ces trente dernières années, les paiches ont bel et bien pris le contrôle de la lagune Mentiroso. Ils ont colonisé près du quart de la vaste portion bolivienne du bassin amazonien, qui s’étend sur près de 2 800 kilomètres carrés. Cette expansion, qui s’est faite au détriment des espèces autochtones, a donné un coup de fouet à l’économie locale dans cette région pauvre du pays le plus pauvre d’Amérique du Sud. L’invasion biologique est un phénomène courant, banal même, partout dans le monde, mais le paiche inspire des craintes particulières.

Carlos Cruz, 74 ans, est le doyen des pêcheurs de Trinidadcito. Il a beau avoir vu des villages entiers être emportés par le courant, il parle du paiche sur un ton de sidération résignée. Il décrit un monde qui ne tourne plus rond : « Avant, il y avait du surubi, du pacu, du pintado, se remémore-t-il, évoquant des espèces autochtones qui se sont raréfiées ou ont disparu. Puis le paiche est arrivé, et maintenant il n’y a plus que lui. »

« Nous vivons actuellement dans un monde très explosif, écrit l’écologue britannique Charles Elton dans son livre de 1958, The Ecology of Invasions by Animals and Plants, considéré comme le texte fondateur de la biologie des invasions. J’entends par explosion écologique le très fort accroissement de la population d’une espèce d’organismes vivants. […] J’emploie le mot “explosion” à dessein, parce qu’il désigne le déchaînement de forces qui étaient auparavant contenues par d’autres forces. […] Les explosions écologiques ont ceci de particulier qu’elles ne font pas de bruit et qu’elles mettent plus de temps à se produire. » Du temps de Darwin, déjà, les biologistes avaient mis en évidence l’existence d’espèces invasives, mais celles-ci passaient en général pour des curiosités. Il a fallu les travaux d’Elton pour qu’on y voie un grave danger pour les écosystèmes. Vingt ans après la publi­cation de son livre, le paiche explosait sans bruit dans l’écosystème bolivien. L’impact ne se ferait pleinement sentir que des ­décennies plus tard.

Le paiche occupe le sommet de la chaîne alimentaire dans les cours d’eau à faible courant et les bras morts du nord du bassin amazonien depuis 5 millions d’années. Il se nourrit de tout ce qui peut tenir dans son énorme mâchoire articulée – des poissons surtout, mais aussi des graines, des feuilles, des cailloux et de la vase. Dans son habitat d’origine, essentiellement au Pérou et au Brésil, le paiche constitue un élément important du régime alimentaire des populations locales depuis que celles-ci disposent des engins de pêche nécessaires à sa capture. Un récit mytho­logique du peuple uaiá, originaire de l’ouest de l’Amazonie brésilienne, est presque aussi effrayant que les rumeurs qui ont circulé ces dernières décennies en Bolivie. Pirarucu – l’un des noms sous lesquels on désigne le paiche au Brésil – était à l’origine un prince guerrier courageux mais cruel qui s’attira la colère des dieux par ses blasphèmes et la violence gratuite qu’il infligeait à ses ­sujets. Un jour, alors qu’il pêchait, les dieux déchaînèrent un orage dont un éclair lui transperça le cœur. Il tomba dans le fleuve et sombra dans ses profondeurs, où il fut métamorphosé en un poisson de couleur sombre qui terro­risa la région pendant des années. Même dans son milieu naturel, ce gros poisson est un être malveillant et mystérieux, issu d’un conflit avec le divin.

Le prince guerrier a fini par devenir une proie. Au Pérou et au Brésil – mais aussi en Colombie, en Équateur et au Guyana, où le paiche est présent en plus petit nombre –, les populations rive­raines se servaient autrefois de lances, de harpons, d’arcs et de flèches ainsi que de filets pour attraper ce poisson au moment où il remontait à la surface pour respirer, toutes les quinze à vingt minutes. En 1975, année où fut adoptée la Convention des Nations unies sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (Cites), le paiche figurait parmi les espèces en danger d’extinction. Son exportation fut interdite. À peu près à la même époque, des fermes d’élevage furent créées au Pérou et au Brésil afin d’atténuer la pression sur les populations sauvages. Certains éleveurs de paiches comprirent vite que ce poisson pouvait faire un bon produit d’exportation : il grandit vite, se reproduit vite, est riche en protéines et ne possède pas d’arêtes intramusculaires.

En 2012, le magazine Time souligne le succès des fermes aquacoles péruviennes. Deux ans plus tard, l’enseigne américaine de produits bio Whole Foods Market commence à commercialiser du paiche en remplacement de la légine australe, ou bar chilien, dont la pêche est encadrée – les deux poissons ont une chair délicate très semblable. Consommez du paiche d’élevage et vous contribuerez à la protection de l’espèce, argumente alors Whole Foods. Une étude publiée la même année dans la revue scientifique Aquatic Conservation : Marine and Freshwater Ecosystems conforte ces propos : les communautés des pêcheurs du Pérou et du Brésil qui ont établi des plans de gestion des stocks, prévoyant souvent la création de fermes aquacoles, constatent une nette amélioration de la densité de paiches en milieu naturel.

Pour l’heure, le projet visant à sauver le paiche sauvage est couronné de succès. Mais il a aussi provoqué une cata­strophe écologique. À la fin des ­années 1970, des inondations firent ­céder les digues du lac Sandoval, dans le sud du Pérou, dans lequel les autorités faisaient incuber des alevins de paiche. Une partie du fretin s’échappa dans la rivière Madre de Dios, qui alimente le bassin amazonien bolivien. Depuis lors, le paiche se déplace d’environ 30 kilomètres par an, un rythme étonnamment élevé pour une espèce non migratrice. Il passe la saison sèche à creuser un nid circulaire dans le limon des berges, en se nourrissant des juvéniles des ­espèces ­autochtones qui fraient au même ­endroit. Le paiche pond des milliers d’œufs à la fois et peut élever quelques centaines d’alevins qu’il protège farouchement des autres poissons. Lorsque arrivent les pluies printanières et que les bras morts sont de nouveau envahis par les cours d’eau, la jeune génération de paiches se répand dans le cours principal de la rivière et remonte ou descend le courant pour se trouver des terrains de chasse et de reproduction. Il n’y a guère que les rapides qui puissent leur barrer la route. Bien qu’il ne soit pas scientifiquement prouvé que le paiche a nui aux autres populations de poissons, tous les pêcheurs que j’ai rencontrés m’ont dit que les espèces autochtones disparaissent depuis des années et que c’est à cause du paiche.

Pour beaucoup de pêcheurs boliviens, toutefois, cette catastrophe écologique s’est révélée être une aubaine. « Ces deux paiches qui se sont échappés du Pérou et sont remontés jusqu’à Riberalta ont vraiment été un don du ciel, me dit Marvin Sereve, qui se targue, comme doña Chuli, d’avoir été la première à commercialiser le paiche en Bolivie. Aujourd’hui, tout le monde travaille dans la pêche. »

Jusqu’aux années 1970, époque où le gouvernement brésilien a établi une fabrique de glace à la frontière, dans la ville qui fait face à Guayaramerín, les habitants de cette partie de l’Amazonie bolivienne pratiquaient presque exclusivement une pêche de subsistance. Les choses évoluèrent dans les années 1980 et 1990 : la glace permit de conserver le poisson lors des longs trajets sur la ­rivière, et la création de réserves naturelles du côté brésilien s’accompagna de l’interdiction de la pêche commerciale. Des patrons de pêche brésiliens se mirent à faire appel à des pêcheurs boliviens pour qu’ils s’aventurent aux confins de leurs rivières et de leurs lacs, là où la pêche n’est pas réglementée, et ramènent du pacu, du surubi et du pintado – des ­espèces très appréciées des gens du coin. « On gagnait des fortunes, se souvient un pêcheur de Guayaramerín. Le plus petit des bateaux pouvait contenir 5 tonnes de poisson et le plus grand, 20 tonnes. »

Au début des années 2000, les captures d’espèces autochtones commencèrent à décliner. Les pêcheurs y voient deux raisons : le paiche et le projet de centrales hydroélectriques sur la rivière Madeira. À cette époque, les pisciculteurs brésiliens se mirent à inonder le marché de pacu et de surubi bon marché, ce qui donna un coup d’arrêt à l’industrie de la pêche naissante de Guayaramerín. Aujourd’hui, le port de la ville est tristement silencieux. Une rangée de ­petites embarcations – la plus grande ayant une capacité d’à peine 2 tonnes – se balancent sur l’eau. Les ­bateaux plus grands amarrés à côté servent à transporter des boissons et du bétail en amont ou en aval de la ­rivière. Avec le déclin de la pêche à Guayaramerín, les pêcheurs de Ribe­ralta se sont mis à vendre du paiche. Vingt ans plus tard, cette espèce repré­sente près de 85 % des captures entrant à Riberalta, le premier port de Bolivie. « Si ce poisson n’avait pas fait son apparition, il n’y aurait plus de pêche ici », estime Paul Van Damme, directeur de l’ONG bolivienne Faunagua.

Sereve s’est lancée dans la pêche alors que le secteur était en plein essor, dans les années 1990. « Au départ, j’avais six bateaux, puis j’en ai perdu un. Ensuite j’ai divorcé, et mon mari m’en a pris deux autres, me raconte-t-elle en rigolant un soir où nous sommes atta­blés dans un petit restaurant qu’elle gère sur la rive. Maintenant, j’ai trois bateaux et je m’en tiens là. Je suis la seule personne de Riberalta à posséder l’ensemble de la chaîne logistique ». Sereve engage des pêcheurs qui remontent la rivière pendant deux ou trois semaines jusqu’aux confins de la rivière Beni, dans des zones où le paiche n’est présent que ­depuis une dizaine d’années. Plutôt que d’acheter leurs prises aux pêcheurs ­locaux – comme le fait sa principale rivale, doña Chuli –, Sereve verse une somme forfaitaire de 2 000 bolivianos (environ 260 euros) aux villages riverains en échange du droit de pêche. Lorsque le poisson ­arrive, elle transforme la chair en steaks, en saucisses et en nuggets dans le petit atelier qu’elle a créé à son domicile. Elle écoule ensuite ses ­produits dans les villes de l’intérieur de la Bolivie. Les mauvais mois, elle vend près de 4 tonnes de paiche, une hausse spectaculaire par rapport aux débuts, du temps où les ­filets étaient commercialisés sous le nom de surubi pour attirer les clients. Sur les marchés, le paiche n’est vendu comme tel que depuis quelques années.

Depuis 2011, les captures annuelles de paiche dans le nord de la Bolivie ont plus que doublé. Un pêcheur professionnel tire les trois quarts de ses revenus de la vente de cette seule espèce. Chez les populations rurales, où les sources de revenus sont plus diversifiées, la pêche représente environ 20 % des revenus, dont la moitié provient du paiche. Si la flotte de Severe utilise des filets spéciaux, pourvus d’ouvertures très larges, tous les pêcheurs n’ont pas les moyens d’investir dans un tel équipement, si bien que beaucoup d’entre eux continuent à pêcher ces mêmes espèces autochtones qu’ils redoutent de voir s’éteindre à cause du paiche. Et, comme de plus en plus de gens se tournent vers la pêche pour compléter leurs revenus, la pression exercée sur les espèces locales continue d’augmenter. D’un point de vue écologique, l’arrivée du paiche a été un désastre.

Pour beaucoup de pêcheurs et de leurs clients, en revanche, ces bouleversements ont été de toute évidence positifs. Grâce au paiche, doña Chuli a ­monté une entreprise qui emploie tous les membres de sa famille élargie. Pour les jeunes, la pêche est devenue une planche de salut lorsque d’autres projets capo­tent. Jairo Canamari faisait des études de génie de l’environnement avant de se faire expulser pour avoir mis une étudiante enceinte (ils se sont mariés depuis). Gabriel Justiniano Montaño rêvait d’être footballeur professionnel mais n’a jamais réussi à être recruté par un club. Son frère Ahismed a décroché son diplôme de comptabilité il y a cinq ans et a passé six mois à chercher un emploi en vain. Tous trois sont revenus à Trinidadcito et ont trouvé à travailler comme pêcheurs. « Ici, au moins, il y a toujours de la ressource », se réjouit Ahismed.

Le marché reste pourtant limité : le paiche ne représente que 4 % du poisson consommé en Bolivie, pays qui en mange moins de 3 kilos par personne et par an, contre plus de 20 kilos en moyenne dans le monde. Environ la moitié du poisson consommé dans les centres urbains – y compris dans des localités comme Riberalta et Guayaramerín – provient des fermes aquacoles du Brésil, du Pérou et d’Argentine. Et, alors que le Pérou et le Brésil exportent de plus en plus de paiche, la Bolivie est pieds et poings liés par la réglementation de la Cites et ne peut exporter sa pêche sauvage. Pour ce faire, il faudrait que le gouvernement bolivien apporte la preuve que le paiche est une espèce inva­sive qui n’est pas menacée d’extinction sur le territoire natio­nal. Cela supposerait de mener une étude coûteuse et fastidieuse sur plusieurs années, dans une région où les moyens financiers et les données sont limités. « Encore faudrait-il que la classe politique s’intéresse à la question », souligne le sénateur Erwin Rivero Ziegler, originaire de Riberalta.

Cela ne sera pas chose facile. Jusqu’à l’adoption de la loi sur la pêche et la pisciculture durables en 2017, la Bolivie n’avait pas de législation en matière de pêche. Pour élaborer le texte de loi, Rivero et ses collaborateurs ont tra­vaillé pendant cinq ans avec des pêcheurs des trois principaux bassins-versants du pays. Ils ont constaté à cette occasion que les embargos décrétés ­localement n’avaient pas d’effet. Ces pêcheurs estimaient pourtant que le gouvernement devait prendre des ­mesures pour préserver les stocks, en imposant des restrictions assorties d’aides destinées à acheter de l’équipement et à compenser le manque à gagner pendant les mois d’interdiction. Sans ce filet de sécurité, m’ont confié les pêcheurs, ils ne peuvent pas se permettre de respecter l’interdiction saisonnière, et rien ne les incite à le faire. « Ils avaient bien conscience que des mesures ­devaient être mises en place, me dit Rivero. Il y a un vide juridique – un vide qu’il revient à l’État de combler. »

Vu l’augmentation des captures et l’extension des zones de pêche d’une année sur l’autre, le marché pourrait bientôt être saturé. La législation inter­nationale sur la protection des espèces menacées – celle-là même qui a indirectement provoqué une invasion – pourrait bien compromettre le gagne-pain de la population qui a le plus pâti de l’arrivée du paiche. La rumeur avait devancé le paiche, et voilà que le paiche devance la législation.

L’inadéquation de la législation en matière de protection des espèces n’est nulle part plus patente que sur les berges de la rivière Mamoré, qui marque la frontière entre la Bolivie et le Brésil. Dans le village bolivien de San Lorenzo, les pêcheurs ont aperçu le premier paiche il y a quatre ans seulement. (D’après les chercheurs, il était sûrement présent avant, mais en trop petit nombre pour qu’on le remarque.) Désormais, ils en attrapent par dizaines dans la rivière qui coule au pied de chez eux.

San Lorenzo se résume à une ­dizaine de maisons alignées le long d’une unique rue poussiéreuse parallèle à la rivière et bordée de manguiers et de tamariniers. Il y a un château d’eau désaffecté, un petit parc peu fréquenté sur les berges et un terrain de foot qui sert depuis longtemps de pâturage au bétail. Quand les pêcheurs sortent de chez eux le matin, la première chose qu’ils voient, c’est la ­rivière Mamoré et, en face, le Brésil. Deux bateaux effectuent chaque jour la traversée. L’un transporte des villageois qui se rendent dans une localité côté brésilien ; l’autre est une vedette de surveillance de la police qui patrouille pour lutter contre les activités illicites, essentiellement la pêche dans une zone classée aire ­naturelle protégée dans les années 1970. Vue depuis la Bolivie, la rive brésilienne apparaît à la fois comme le passé révolu et l’avenir qui se dessine. D’un côté du Mamoré, le paiche est ­invasif ; de l’autre, il est menacé.

Le soir où j’arrive à San Lorenzo, je me rends sur les berges en compagnie de Samuel Surubí, un mareyeur qui tient une échoppe où l’on trouve de la bière, de la coca et du tabac – les trois produits qui permettent aux pêcheurs de tuer le temps en attendant que ça morde. Surubí retrouve deux pêcheurs qui viennent juste de rentrer avec leurs prises, capturées en aval. Raúl Chávez Parada, surnommé Cata, et son associé, Josué Castro Barveris, extraient douze paiches de la cale de leur bateau et les allongent dans le limon pour faire les comptes. Le plus petit pèse pas loin de 15 kilos et le plus grand, le double – du menu fretin, de l’avis général. Le frère aîné de Cata, Jesús, alias Papayo, braque le faisceau de sa torche sur les poissons. Leurs yeux verts s’allument comme des lanternes. Josué, une joue gonflée par une chique de coca, se penche sur les longs corps inertes des poissons et les débite un à un. Il incise leur ­armure d’écailles, découpe l’articulation molle de leur cou, retire la tête et les viscères d’un seul geste et racle le tissu visqueux des poumons. Dans les taillis, des ­cochons attendent de pouvoir engloutir les boyaux.

Le lendemain, je me rends sur la rive brésilienne pour rencontrer Antonio Medero, un pêcheur d’un hameau baptisé Deus Que Me Deu (« Ce que Dieu m’a donné »). Il me parle des négociants brésiliens qui ont commencé au début des années 2000 à aller acheter des alevins de paiche dans des villages boliviens pour leurs élevages. Craignant d’être pris en train de transporter une espèce protégée, ils n’hésitaient pas à jeter les poissons par-dessus bord s’ils apercevaient un bateau de la douane. Ces dernières années, les autorités brésiliennes sont devenues inflexibles. ­Medero connaît des lacs où le paiche pullule, et il sait qu’il pourrait tirer des centaines de ­kilos de poisson de la rivière qui coule à deux pas de chez lui, comme le font les hommes de San Lorenzo, mais il s’y refuse – vendre du paiche sur le marché est trop risqué. « Comment peuvent-ils savoir de quel côté de la frontière vient le poisson ? Le paiche ne parle ni espagnol ni portugais. Ici, il est tout bonnement interdit », explique-t-il. Medero est moins préoccupé par l’absurdité de la loi que par les risques qu’il y aurait à l’enfreindre.

Soixante ans après qu’Elton a forgé le concept d’espèce invasive, les biologistes de la conservation continuent à affiner sa définition. Martín Nuñez, un biologiste de l’Université du Tennessee, définit une espèce invasive comme « un organisme qui a été introduit dans un écosystème moyennant une intervention humaine, après l’an 1500 ». Lorsqu’il a débuté dans la discipline, raconte Nuñez, il imaginait que les espèces les plus envahissantes arrivaient dans de nouveaux territoires à la manière d’auto-­stoppeurs ou de passagers clandestins. En réalité, pointe-t-il, la plupart des ­espèces invasives sont introduites volontairement – soit dans des fermes aquacoles, soit pour servir de prédateur à des espèces indésirables, soit pour fournir de grosses prises aux amateurs de pêche sportive – avant de déjouer nos imprudentes tentatives de les contenir. Matthew Barnes, un biologiste de l’Université technologique du Texas, formule la chose en des termes légèrement différents : « Un organisme est invasif ­selon l’impact qu’il a sur l’économie et sur notre conception de ce que doit être l’environnement, estime-t-il. La ­notion d’invasion est une vue de ­l’esprit. »

Si l’homme est à l’origine de la plupart des invasions et dispose des mots pour définir ce phénomène, il n’est pas le seul animal concerné. Les espèces invasives sont aujourd’hui la deuxième cause d’extinction dans le monde, après la destruction des habitats naturels. Pour désamorcer ces bombes écologiques avant qu’elles n’anéantissent la biodiversité, nous nous en remettons à la législation et à la science. Mais, pour l’essentiel, seule la prévention permet de se prémunir contre les effets délétères des espèces invasives. Au moment où l’on remarque la présence d’une espèce, il est souvent trop tard pour stopper son invasion. Les lois correspondent à des frontières et à des États-nations qui sont eux-mêmes des constructions intellectuelles. Dans le cas du paiche, les frontières et les réglementations n’ont fait qu’accélérer sa prolifération.

Tandis que les scientifiques qualifient le paiche d’« espèce invasive », les pêcheurs que j’ai rencontrés utilisent tous, sans exception, l’expression « contre nature ». Comme le paiche venait perturber leur environnement tel qu’il est censé être. Mais l’idée que la nature est une machine parfaitement calibrée est une vue de l’esprit, une légende semblable à celle du prince guerrier métamorphosé en poisson. Les extinctions, les transformations et les fluctuations sont des phénomènes naturels. Quand surgit une espèce invasive aussi ­effrayante et imposante que le paiche – un phénomène sur lequel nos lois et nos frontières n’ont que peu de prise –, notre fragile sentiment de maîtrise vole en éclats, nous rappelant que rien ne dure éternellement. Et cela vaut pour la nature comme pour l’homme.

Et pourtant, ce poisson est aussi l’avenir. À Trinidadcito et à Riberalta, où la vie locale a été complètement transformée par son arrivée, il est maintenant essentiel. Ces localités ne sont peut-être pas devenues prospères, mais au moins peut-on y vivre décemment. À ­Trinidadcito, seule la pêche à la ligne est autorisée, les filets sont interdits et l’accès à la lagune Mentiroso est surveillé. « À Trinidadcito, nous pratiquons une pêche responsable », déclare fièrement Carlos Cruz, le pêcheur le plus nostalgique de ceux que j’ai rencontrés. « On ne peut pas considérer le paiche comme quelque chose de néfaste, affirme quant à lui le sénateur Rivero. C’est une réa­lité, il faut faire avec. » Même à San Lorenzo, où ce poisson fascine autant qu’il exaspère, beaucoup de pêcheurs se sont résignés à en tirer une partie de leurs revenus.

Lors de ma dernière soirée à San ­Lorenzo, j’assiste à une réunion de pêcheurs organisée par Donald Dorado Araú. Une quinzaine d’entre eux sont rassemblés au domicile de Samuel ­Surubí, une maison en béton recouverte d’un toit de tôle par lequel s’engouffre un vent de tempête chargé d’humidité. Araú parle de droit du travail et d’action collective, de l’importance de faire preuve de modération et d’empêcher le pillage des ressources de la Boli­vie. « Les gens s’imaginent que nous sommes tellement pourvus que nos ressources ne s’épuiseront jamais. Mais elles s’épuiseront, prévient-il. Il y a eu la fièvre du caoutchouc et la fièvre de l’or, et maintenant c’est la fièvre du paiche. Mais vous savez ce qui s’est produit avec l’or. » Un pêcheur nommé Pinduca lève la main. « Quand ce poisson est arrivé ici, nous étions furieux parce qu’il a fait disparaître tous les autres, commence-t-il. Mais maintenant, il n’y a plus rien à faire. Il n’y a pas de solution. » Les hommes de l’assistance opinent du chef et boivent leur bière. « Désormais, ça sera notre poisson. »

— Michael Snyder est un journaliste américain établi au Mexique. Il a bénéficié pour la rédaction de cet article d’une bourse du Pulitzer Center for Crisis Reporting, qui finance des reportages sur des grandes problématiques mondiales.

— Cet article est paru dans le trimestriel américain The Believer le 1er octobre 2018. Il a été traduit par Pauline Toulet.

Corps humain et écosystèmes : le « modèle Serengeti »

Le médecin français Claude Bernard fut le premier à suggérer, au XIXe siècle, que les animaux maintiennent des paramètres physiologiques constants. Ce processus fut bap­tisé «homéostasie» par le physiologiste américain Walter B. Cannon, l’un des personnages principaux du livre de Sean B. Carroll. L’auteur étend le concept à toute la gamme des systèmes biologiques, de la bactérie E. coli au vaste parc ­national du ­Serengeti, en ­Tanzanie.

En tant que chirurgien plasticien de l’armée, Cannon découvrit pendant la Première Guerre mondiale qu’il pouvait combattre l’acidification du sang des soldats blessés en état de choc, normalement fatale, en leur administrant du bicarbonate de soude, rétablissant ainsi l’équilibre du pH corporel. Il développa plus tard l’idée que l’organisme régule son environnement interne par des boucles de rétroaction faisant intervenir des hormones comme l’insuline, qui régulent le taux de sucre dans le sang.

Puis Carroll nous emmène en Arctique. C’est en participant à des expéditions au Spitzberg que l’écologue et zoologue britannique Charles Elton a élaboré l’idée des chaînes alimentaires. La migration périodique des lemmings avait piqué sa curiosité. Il découvrit que la Compagnie de la baie d’Hudson avait tenu des registres sur le nombre de peaux d’animaux qu’elle avait achetées depuis 1821. Les chiffres révélaient un cycle régulier de dix ans d’expansion et de contraction des effectifs de lapins et de leur prédateur, le lynx. Ce travail fondait la dynamique des populations, la branche de l’écologie qui étudie la régulation naturelle du nombre d’animaux.

Au niveau cellulaire, c’est le biologiste Jacques Monod, un héros de la Résistance française, qui a mis en évidence le mécanisme par lequel les cellules régulent la production d’enzymes. La généticienne britannique Janet Rowley a découvert le lien entre le cancer et les translocations chromosomiques, lorsqu’une partie d’un chromosome se détache pour se rattacher à un autre, entraînant la production d’une protéine mutante qui rompt la boucle de rétroaction régulant la division cellulaire.

En écologie, c’est le développe­ment incontrôlé de populations qui crée la pathologie. Sur la côte du nord-ouest des états-Unis, les grands bancs de varech se sont maintenus parce que les loutres de mer limitaient les populations d’oursins. Lorsque les loutres ont été chassées pour leur fourrure – presque jusqu’à l’extinction  –, les oursins se sont multipliés à tout-va et le varech a disparu. Au Ghana, l’extermination des léopards et des lions a entraîné une infestation de babouins. En Indo­nésie, les pesticides répandus sur les rizières ont tué les araignées qui se nourrissaient de cicadelles brunes, lesquelles ont ensuite dévasté les plantations. La solution ? Rétablir l’élément manquant, l’« espèce clé » dont la présence est essentielle à la structure de l’écosystème. Une fois les loutres de mer protégées, le varech est revenu. Quand on a cessé de pulvériser des pesticides, les araignées ont mangé les sauterelles.

Ce qui nous amène au parc national du Serengeti. À la fin du XIXe siècle, la peste bovine s’abattit sur les prairies d’Afrique de l’Est. Cette maladie virale était venue d’Asie, probablement avec le bétail d’une armée européenne. En l’espace de quelques décennies, elle tua la plupart des ­bovins, de la Corne de l’Afrique au Cap. Lors d’une première étude aérienne menée dans les années 1950 dans le Seren­geti, le zoologue Bernhard ­Grzimek, son fils Michael et sa bru Erika recensèrent 99 481 gnous. En 1977, les effectifs avaient atteint 1,4 million. Des analyses de sang ont montré que la campagne de vaccination du bétail contre la peste bovine avait protégé l’espèce sauvage, amenant un rebond massif de la population. Le correctif est venu de la pénurie de nourriture durant la saison sèche, qui entraîna la mort de nombreux gnous. Au-dessous d’environ 1,2 million, la population augmente ; au-dessus, elle diminue. Cette boucle de rétroaction est connue sous le nom de régu­lation dépendante de la densité. Des ­effets similaires ont été constatés chez l’éléphant et le buffle.

Le parc national de Gorongosa, au Mozambique, abritait naguère une biodiversité comparable à celle du Serengeti, mais, pendant la guerre civile (1977-1992), il est devenu le repaire de soldats affa­més armés de kalachnikovs. Privé de son gros gibier, le parc a été repris en main par un milliardaire philanthrope américain, qui l’a repeuplé avec des espèces emblématiques comme le buffle, transplanté du parc national Kruger, en Afrique du Sud. Protégé du braconnage grâce à une gestion efficace et à des projets de développement destinés aux populations locales, l’écosystème s’est reconstitué pour recouvrer un peu de sa superbe d’antan.

Comme toutes les bonnes histoires, celle-ci a une morale. ­Perturbez le système régulateur du vivant et la pathologie s’installe. Rétablissez-le et la santé revient.

— Andrew Harvey est consultant auprès de l’Organisation des
Nations unies pour l’alimentation
et l’agriculture (FAO).

— Cet article est paru dans The Times Literary Supplement le 22 juillet 2016. Il a été traduit par Nicolas Saintonge. Nous le reproduisons avec l’autorisation
de News Licensing.

Ne diabolisons pas les espèces invasives !

Ces dernières années, les chercheurs ont répertorié un nombre incalculable d’espèces que le changement climatique contraint à migrer vers les pôles, les sommets des montagnes ou les profondeurs des océans. Les arbres à feuillage caduc (saules, bouleaux, aulnes) se sont multipliés dans la toundra du Bas-Arctique. Des poissons-perroquets et des sigans aux couleurs vives venus des tropiques ont élu domicile dans les forêts de kelp de la ­Méditerranée orientale, des zones sous-marines peuplées de macroalgues brunes. Des coraux corne d’élan, originaire des Caraïbes, colonisent désormais les fonds marins au large de l’île de ­Galveston, au Texas.

La tendance devrait se poursuivre avec l’aggravation de la crise climatique. Des espèces qui ont pour nos sociétés une ­valeur marchande, culturelle ou récréative devront changer d’aire de répartition pour survivre. « C’est tout le spectre du capital naturel, de l’esthétique à l’économie, qui va se déplacer », prédit Brett Scheffers, écologue à l’Université de Floride.

Pour Scheffers et d’autres de ses collègues, l’exode à venir va nous obliger à repenser la gestion et la conservation de la faune et de la flore sauvages et à revoir la vieille dichotomie autochtone/invasif qui en est le fondement. Depuis des décennies, en effet, les biologistes de la conservation considèrent le déplacement d’espèces vers de nouveaux habitats comme une invasion d’espèces exotiques susceptible de mettre en danger les ­espèces et les écosystèmes locaux. Cela les a conduits à prendre des mesures visant à repousser les nouveaux arrivants. Cette approche, et la distinction entre espèces « autochtones » (à protéger) et « exotiques » (à ne pas protéger) qui la sous-tend, est de plus en plus contestée.

Certains, comme la journaliste scientifique Emma Marris et le biologiste Mark Davis, font observer que seul un petit nombre d’espèces « étrangères » inflige des dégâts aux « autochtones » et que cette distinction ajoute à la confusion. De fait, en biologie des invasions, la règle dite des 10 %, contestée mais attestée pour toute une série d’espèces et d’écosystèmes, veut que seules 10 % des espèces étrangères s’établissent dans un nouvel habitat et que seules 10 % d’entre elles soient susceptibles de nuire à l’économie, aux écosystèmes ou à la santé humaine.

Les chercheurs sont de plus en plus nombreux à penser que les politiques de conservation fondées sur la dichotomie autochtone/invasif sont en fait néfastes pour la biodiversité. Le déplacement actuel des aires de répartition est « l’une des seules solutions dont disposent les espèces pour s’adapter au changement climatique », estime l’écologue ­Nathalie ­Pettorelli, qui étudie l’effet des changements environnementaux sur la bio­diversité à l’Institut de zoologie de Londres. Pour faire en sorte que les ­espèces sauvages puissent se déplacer et s’établir durablement dans de nouveaux habitats afin de survivre, tout en protégeant les espèces autochtones, il faudra trouver de nouveaux critères d’évaluation des espèces qui ne soient plus seulement leur origine ou la valeur que nous leur attachons, mais aussi leur rôle écologique et leur apport aux écosystèmes d’un genre nouveau qui surgiront.

Avec Gretta Pecl, écologue marine à l’Université de Tasmanie, en Australie, Brett Scheffers a proposé d’adopter un traité international sur la redistribution des espèces induite par le changement climatique afin de jeter les bases d’un système transnational de gestion des espèces qui franchissent les frontières géopolitiques et biogéographiques. Ce texte permettrait de faire évoluer les politiques de conservation. Des populations qui n’attiraient pas l’attention des gestionnaires de la flore et de la faune dans un cadre national ­seraient probablement ­jugées dignes d’être protégées – par exemple l’arbre à carquois, abondant en Afrique du Sud mais en cours de raréfaction dans la Namibie voisine. Des espèces nouvellement arrivées et jugées vagabondes ou indésirables dans l’optique traditionnelle pourraient faire l’objet d’un suivi et d’une gestion préventives, afin qu’elles puissent établir des populations autonomes – par exemple les poissons tropicaux qui ­arrivent dans les eaux tempérées de Tasmanie et sont protégés par des quotas imposés aux pêcheurs à la ligne.

Une autre réforme proposée par un groupe d’une vingtaine d’experts de la biologie des invasions vise à élargir les définitions d’une espèce autochtone et d’une espèce étrangère. Est considérée aujourd’hui comme « indigène » une ­espèce implantée de longue date, et comme « exotique » une espèce transportée sur de longues distances du fait des échanges commerciaux et des dépla­cements humains. Mais, compte tenu des milliers d’espèces que le changement climatique pousse à changer d’aire de répar­tition, la distinction ne suffit pas à englober la diversité des besoins de préservation des espèces sauvages, estiment de nombreux biologistes de la conservation, parmi lesquels Franz Essl, de l’Université de Vienne.

Essl et ses collègues ont proposé de créer une nouvelle catégorie, les « néo-­autochtones », qui engloberait les espèces que le changement climatique a contraint à migrer à au moins 100 kilomètres (ou à quelques centaines de mètres en altitude) de leur aire de répartition d’origine telle qu’elle a été établie en 1950. Ces nouveaux venus, comme les poissons tropicaux que l’on trouve désormais dans des eaux tempérées, sont susceptibles de perturber les écosystèmes de la même ­manière que les espèces dites exotiques, mais ils pourraient néanmoins avoir besoin des mesures de protection normalement ­réservées aux espèces dites autochtones.

Pour les détracteurs de longue date de la vieille dichotomie, c’est le critère même des origines qu’il faut mettre au ­rebut. « Que leurs déplacements soient dus au climat ou aux activités humaines, elles doivent être évaluées du point de vue des effets qu’elles produisent, qu’elles soient autochtones ou pas », estime Mark Davis. Ces critiques appellent à l’abolition pure et simple de la distinction entre biologie de l’invasion et biologie de la restauration. « Pour moi, la distinction entre ces deux disciplines n’a pas lieu d’être », juge le biologiste.

Mais, au vu des effets que provoquent certaines espèces invasives et des nombreuses introductions dues à l’horticulture et au commerce d’animaux de compagnie, abandonner la distinction entre autochtones et étrangères s’apparente à du déni, selon James Russell, professeur à l’Université d’Auckland, en Nouvelle-Zélande. Dans certains milieux, ­rappelle-t-il, les espèces étrangères ont fait des ravages chez les autochtones, comme ces rats malencontreusement introduits sur l’île de Big ­South Cape, au large de la Nouvelle-Zélande, qui ont décimé les populations d’oiseaux terrestres. « Il y a un certain flottement dans l’utilisation des termes », concède Russell : certains écologues qualifient les espèces étrangères d’indésirables du seul fait de leur origine, d’autres seulement quand elles chassent les espèces indigènes, d’autres enfin préconisent de ne les éliminer que si les perturbations qu’elles provoquent l’emportent sur leur apport aux écosystèmes qu’elles rejoignent.

Certains se demandent même s’il n’est pas complètement hors de propos de qualifier d’indésirables des espèces déplacées par le climat. Comme le soulignent le biologiste Daniel Simberloff, de l’université du Tennessee, et l’entomologiste Doug Tallamy, de l’Université du Delaware, on peut facilement distinguer les espèces qui se déplacent de leur propre chef de celles qui sont introduites par le commerce et les déplacements humains. Il y a une différence de taille entre un poisson tropical qui rejoint des eaux tempérées et un rongeur d’Inde introduit sur une île reculée du Pacifique, explique Simber­loff. Les « réfugiés climatiques » provoquent géné­ralement moins de dégâts écologiques que les espèces amenées par le commerce, ajoute Tallamy.

Contrairement à celles qui sont dépla­cées par le commerce, les espèces délo­gées par le climat changent d’aire de répartition en même temps que d’autres avec lesquelles elles ont évolué : les ­insectes se déplacent en même temps que les plantes dont ils se nourrissent, et inversement. « Ils progressent en altitude et vers le nord, observe l’entomologiste. Les animaux qui appartiennent à ces biomes peuvent les suivre à la trace. »

Scheffers, Pettorelli et d’autres ne partagent pas cet avis. Les espèces délogées par le climat, font-ils observer, peuvent créer dans leur nouvel habitat autant de perturbations écologiques, économiques et culturelles que celles qui sont disséminées par le commerce. La Grande-­Bretagne a ainsi accusé récemment ­l’Islande de lui voler son poisson parce que des populations de maquereaux avaient migré de sa zone de pêche vers celle du pays nordique. Et, en quittant l’Islande pour des eaux plus froides, les capelans ont mis à mal une activité qui pèse 125 millions d’euros.

Le déplacement d’espèces emblématiques entraînera des pertes économiques, mais aussi culturelles si elles franchissent les frontières d’un État. C’est le cas du palmier en Floride, ­menacé par des para­sites sans doute apportés par un ouragan, ou encore de l’élan dans le Minnesota, que l’explosion du nombre de tiques pourrait contraindre à fuir vers la frontière canadienne. Si l’on s’en tient aux méthodes traditionnelles de gestion des écosystèmes, les déplacements de ces espèces pourraient susciter des ­efforts contre-productifs pour les protéger, parce qu’autochtones, dans les espaces qu’elles fuient ou, pire, pour les chasser, parce qu’étrangères, des endroits où elles migrent.

Les politiques de conservation, soulignent Pecl, Scheffers et Davis, ont toujours visé à éradiquer des espèces même lorsque celles-ci se déplaçaient progressivement par leurs propres moyens. Ainsi, les chouettes rayées (Strix varia) du nord-est des États-Unis ont étendu leur aire de répartition vers l’ouest grâce à un corridor d’arbres plantés dans les Grandes Plaines. En 2015, des gestionnaires de la faune ont lancé dans le nord-ouest du pays une campagne d’éradication de milliers de ces nouveaux arrivants par crainte de l’impact qu’ils pourraient avoir sur les chouettes tachetées locales.

D’autres espèces ont fait l’objet de mesures similaires alors même que leur présence apportait des bénéfices culturels ou écologiques comparables ou supérieurs aux perturbations subies par les espèces indigènes. En Californie, les autorités ont tenté d’éliminer les spartines, des plantes qui poussent en milieu salé, originellement présentes dans les marais salants de l’Atlantique et du golfe du Mexique, en dépit du fait qu’elles fournissent des lieux d’alimentation et de nidification au râle tapageur, une espèce menacée dans la région. Des militants locaux ont également entrepris de détruire près d’un demi-million d’eucalyptus de Tasmanie dans la baie de San Francisco, au motif qu’ils constituent un danger d’incendie plus important que les eucalyptus locaux, ce que réfutent plusieurs biologistes et ­experts des feux de forêt. Les défenseurs des eucalyptus de Tasmanie soutiennent que ces arbres sont un atout pour la ­région, puisqu’ils fournissent de l’ombre et des habitats aux espèces locales et retiennent le CO2 ; en outre, il faudrait répandre des dizaines de milliers de litres d’herbicide pour s’en débarrasser.

Ces campagnes d’éradication des espèces étrangères alimentent un marché de la reconstitution écologique évalué à 25 milliards de dollars, qui dicte les principes de conservation retenus par les décideurs au plus haut niveau. Vu la difficulté de chasser les espèces une fois qu’elles sont établies dans leur nouvel environnement, la Convention des Nations unies sur la diversité biologique recommande la détection précoce, la prévention et l’éradication des nouveaux venus avant qu’ils commencent à se propager et à causer de dommages visibles aux espèces autoch­tones. Les directives sur le déplacement des espèces et le réchauffement climatique publiées en 2017 par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), le principal réseau mondial de protection de la biodiversité, portaient exclusivement sur les problèmes potentiels posés par les nouveaux venus et sur la nécessité de les identifier, de les repousser ou les éradiquer à titre préventif, en citant comme exemple les espèces les plus redoutables telles que le rat ou l’agrile, coléoptère foreur du bois.

Ces protocoles de conservation, qui condamnent les espèces étrangères en les déclarant d’office coupables, vont-ils bloquer dans leur mouvement les espèces délogées par le climat ? C’est à voir. Pour l’heure, une chose est claire : la distinction entre espèces autochtones et espèces étrangères a été créée à une époque où l’introduction de nouvelles espèces ­découlait principalement des échanges et du tourisme. À l’heure où la crise climatique contraint des milliers d’espèces à l’exode, ce monde appartient au passé. Zone de texte:

— Sonia Shah est une journaliste scientifique américaine. Elle vient de publier The Next Great Migration: The Beauty and Terror of Life on the Move (Bloomsbury, 2020).

— Cet article est paru dans le magazine en ligne Yale Environment 360 le 14 janvier 2020. Il a été traduit par Inès Carme.

Les meilleures ventes aux Pays-Bas – Entre mémoire et espoir

Malgré la pandémie, les librairies néerlandaises sont restées ouvertes ce printemps. Et le palmarès établi par le réseau indépendant ­Libris réserve une surprise. Dans un pays qui mise depuis une vingtaine d’années sur l’enseignement supérieur en anglais et où adolescents et jeunes adultes affirment par sondage leur préférence pour la lecture dans cette langue, les ouvrages néerlandophones (ou traduits en néerlandais) l’emportent sans conteste.

Est-ce l’effet d’un contexte excep­tionnel ? La non-fiction a pris le pas sur la fiction. Les habituels best-sellers internationaux, comme les polars de l’Irlandaise Lucinda Riley, n’occupent pas la première place : c’est l’« Atlas Bos de la Seconde Guerre mondiale » qui figure en tête. Cet ouvrage collectif a été publié mi-mars en prévision du 75e anniversaire de la libération des Pays-Bas (le 5 mai 1945, quelques jours avant la capitulation allemande) car, dans un pays qui n’a connu aucun conflit armé sur son territoire entre 1815 et 1940, la Seconde Guerre mondiale reste un marqueur d’identité nationale. Cet atlas historique aborde aussi, bien sûr, la Shoah, ancrée dans la conscience collective. Il couvre en outre les épisodes de l’après-guerre qui ont façonné la mémoire néerlandaise – de la décolonisation de l’Indonésie, à la fin des années 1940, au massacre de Srebrenica, en 1995.

Autre composante de l’imaginaire national, le goût du voyage demeure puissant, même (ou surtout) quand les frontières se ferment. Les lecteurs plébiscitent « Le Japon en cent petits morceaux », de l’artiste de cabaret et chroniqueuse Paulien ­Cornelisse, amoureuse de l’archipel depuis un séjour Erasmus à Hiroshima. Également dépaysant, mais côté roman cette fois, « Max, Misha & l’offensive du Têt », de l’écrivain norvégien Johan Harstad, évoque les affres de l’exil à travers l’épopée d’un metteur en scène norvégien en tournée aux États-Unis pendant la guerre du Vietnam. Couronné meilleur roman traduit de l’année en 2018, le livre témoigne de la persistance d’une littérature exigeante.

Les choix de lecture signalent également la puissance de l’audiovisuel, dont le livre devient en quelque sorte le prolongement. Paulien ­Cornelisse est aussi réa­lisatrice pour la télévision, et Splinter Chabot anime une émission-débat politique. Quant au jeune historien Rutger Bregman, il a adopté la posture, rare aux Pays-Bas, de l’intellectuel médiatique prêt à s’exprimer sur tout. Éreinté par la critique, peu en phase avec l’esprit austère du calvinisme, son essai optimiste sur la nature humaine (« La plupart des gens sont bons ») séduit des lecteurs en quête d’espoir.

Grand Nord : des baleines aux hydrocarbures

« Nulle part ailleurs aux États-Unis vous ne trouverez autant de belles ­demeures, des parcs et des jardins plus somptueux qu’à New ­Bed­ford. D’où viennent-ils ? » interroge Herman Melville dans Moby Dick. Il connaît la réponse : « Ces jardins en fleurs et ces pimpantes maisons sortent tout droit des océans Atlantique, Pacifique et Indien. Toutes ces demeures ont été prises au harpon et arrachées au fond des mers. »

Dans Floating Coast, Bathsheba ­Demuth raconte justement l’histoire de ceux qui ont appris à gagner de l’argent grâce à la mer, et plus particulièrement aux eaux de la Béringie, cette région qui englobe une partie de l’Alaska et du ­Yukon, l’extrême nord-est de la Sibérie et les mers qui les bordent 1. Au départ, cet argent provient des loutres de mer et des baleines ; lorsque celles-ci commencent à se faire rares, au milieu du XIXe siècle, les morses qui dorment en tas sur les ­rivages glacés les remplacent. Puis l’intérêt se porte sur les caribous et les ­renards arctiques, ainsi que sur l’or, l’étain et le pétrole. Mais les humains chassent les animaux et exploitent le sous-sol à un rythme toujours plus soutenu, sans comprendre que la vie sur Terre est ­cyclique et que les ressources ne sont pas inépuisables, sans comprendre non plus que leurs interventions perturbent l’écosystème en général et, en particulier, celui si fragile de la Béringie.

Des mercenaires cosaques et des commerçants russes atteignent les confins de l’Asie du Nord dans la première moitié du XVIIe siècle. Conformément à des pratiques en vigueur à des milliers de kilomètres plus au sud, ils prennent des otages parmi la population locale et exigent en guise de rançon des serments d’allégeance et un tribut annuel. Mais, dans la péninsule de Tchoukotka, à l’extrémité nord-est de la Russie, les peuples tchouktche et yupik parviennent à repous­ser les tentatives d’assujettissement. Au XVIIIe siècle, Pierre le Grand engage une équipe d’explorateurs menée par le navigateur danois Vitus Béring pour explorer la zone située entre l’Asie et l’Amérique, et le Danois cartographie le détroit qui portera son nom. En 1741, l’équipage de Béring rentre d’Alaska – nom dérivé d’un mot aléoute que l’on traduit en général par « continent » mais qui signifie littéralement « objet vers ­lequel est dirigée l’action de la mer » – avec des peaux de loutre d’une telle qualité que, bientôt, des marchands d’autres pays affluent. L’Alaska devient alors la zone la plus septentrionale de l’« Amérique russe », qui comprend aussi des pans de la Californie et deux ports hawaïens.

En 1747, une campagne militaire russe dans la Tchoukotka échoue : son commandant est tué au combat et les colons abandonnent le fort construit sur le fleuve Anadyr. Après des années de guerre avec les Tchouktches, les Russes signent un traité de paix qui exempte ceux-ci de tribut en fourrures. La Tchoukotka et l’Alaska n’étant des possessions russes que sur le papier, Américains, Britanniques et Norvégiens commencent eux aussi à y chasser et y commercer au début du XIXe siècle. Les loutres de mer, victimes de la surchasse, deviennent vite une ­espèce quasi éteinte, et la Russie cesse de s’intéresser à sa portion d’Amérique. En 1867, les États-Unis lui achètent l’Alaska pour 7,2 millions de dollars (environ 125 millions d’aujourd’hui). Cette acquisition, qualifiée à l’époque de « folie », se révèle rapidement être une excellente opération. Quelques décennies plus tard débute la ruée vers l’or, puis, en 1968, on découvre du pétrole au large de l’Alaska.

Floating Coast est présenté comme un récit d’histoire environnementale, mais on peut aussi y voir une réflexion sur une réserve de biosphère. L’auteure ­décrit magni­fiquement les paysages qu’elle a décou­verts à l’adolescence et qui ne cessent de l’émerveiller depuis. Elle s’intéresse aux animaux, aux baleines surtout, et raconte son histoire essentiellement du point de vue de la mer ; traités et accords commerciaux, monarques et présidents défilent à toute allure au second plan. Et, bien qu’il soit focalisé sur le détroit de Béring, son livre accompagne les animaux marins dont elle retrace l’histoire en suivant les flottes de baleiniers jusqu’au Japon et à Hawaii.

Bathsheba Demuth s’intéresse tout particulièrement au transfert d’énergie entre organismes vivants. Comme elle l’écrit, « être vivant, c’est prendre place dans une chaîne de conversions d’énergie ». Dans l’Arctique, le rayonnement solaire se transforme en calories essentiellement dans la mer : comme les étendues de glace et de neige réfléchissent la lumière, les possibilités de photosynthèse sont considérablement réduites sur la terre. Les algues et le plancton sont à la base d’écosystèmes constitués de poissons riches en calories, de baleines, de morses et de phoques, lesquels sont à leur tour consommés par des animaux terrestres. Pour les Béringiens – les Tchouktches, les Inupiks et les Yupiks 2 –, ces animaux n’étaient pas des sources de profit interchangeables mais leur unique moyen de subsistance. Les légendes d’animaux devenant des humains et d’humains ­devenant des animaux expriment la réa­lité biologique de la conversion de la chair animale dans le corps humain.

Selon un mythe inupik, les baleines vivaient dans leur pays, le nunat, d’où elles observaient la société humaine. Les hommes nourrissaient-ils les pauvres et les vieux ? Faisaient-ils leurs offrandes de viande et de chants ? Ce n’est que si les ­baleines approuvaient le comportement des humains qu’elles s’aventuraient hors de leur monde et offraient leur chair. Après des jours voire des semaines d’observation silencieuse dans une embar­cation en peau de morse, habillés de ­vêtements clairs et armés de harpons et de lances, les chasseurs ne disposaient que de quelques minutes pour harponner une baleine – souvent une baleine ­boréale, qui contient 40 % de graisse et peut vivre deux cents ans. Il fallait parfois une journée ­entière pour achever une baleine harponnée – le temps que les soubresauts de l’animal, qui ­pouvaient faire chavirer le baleinier, enfoncent le ­harpon plus profondément dans ses chairs. Beaucoup de baleines survivaient des décennies avec de vieux harpons dans le corps. Une fois l’animal halé jusqu’au ­rivage, tout le village venait aider à le sortir de l’eau – laissant une traînée de sang sur la glace – et à le dépecer. Rien ou presque ne se perdait. La viande de baleine était conservée dans des garde-manger creusés dans le permafrost, la graisse était consommée ou utilisée pour l’éclairage, et les mâchoires servaient de chevrons pour les habitations.

En 1836, le ministre américain de la Marine considère la chasse à la ­baleine non pas comme un simple commerce de marchandises mais comme un moyen de créer par le travail de la richesse à partir de l’océan. Loin d’admettre le carac­tère extractif de la chasse, ses partisans y voient un moyen de monétiser une chose sans valeur – la faune intacte. Cette erreur d’appréciation provo­quera la quasi-­extinction de nombreuses ­espèces de ­baleines, de loutres de mer et de morses, et la quasi-destruction des socié­tés béringiennes dont la subsistance dépendait de ces mammifères.

Les premiers baleiniers de Nouvelle-­Angleterre franchissent le détroit de ­Béring pour chasser les baleines ­boréales en 1848. À cette époque d’avant le ­pétrole, la graisse de baleine est très convoitée ; on la transforme en huile de lampe, en lubrifiant pour machines, en savon, en produits cosmétiques et même en insecticide et en engrais. Jusqu’à l’apparition des ressorts en acier et des plastiques, les fanons – les lames de kéra­tine recouvertes de poils qui permettent aux baleines de filtrer l’eau et de retenir leurs proies – servent à confectionner des corsets, des fouets, des parapluies, des gratte-langue, des ­baguettes de sourcier, des chausse-pieds et autres produits de consommation. Les baleiniers américains sont équipés d’outils traditionnels mais aussi de harpons à tête explosive ; ils utilisent des pelles pour séparer la graisse (qui peut faire 30 centimètres d’épaisseur) du ­muscle et de la peau, et prélèvent aussi la tête, avec ses os et ses précieux fanons. Le reste est rejeté à la mer, car la viande de baleine ne trouve pas preneur aux États-Unis.

Bientôt les baleines commencent à se faire rares. Beaucoup ont été tuées, d’autres ont appris à se méfier des ­humains et à se cacher à la vue ou au bruit des bateaux, à se réfugier dans des eaux plus profondes et plus lointaines. Forts de leurs observations sur l’intelligence des cétacés, les baleiniers concluent que ces animaux sont devenus plus rusés et que les hommes n’ont plus qu’à affiner leurs méthodes. Certains comprennent toutefois dès le milieu du XIXe siècle que les baleines sont menacées d’extinction, et les naturalistes commencent à plaider la clémence. Mais, au lieu de s’imposer des restrictions, l’industrie baleinière mondiale innove. Les baleines ont du mal à battre de vitesse les bateaux à vapeur, et on voit dans l’augmentation des captures qui en résulte un gain louable d’efficacité et non une accélération du mouvement d’extinction.

Entre-temps, d’autres espèces de la faune arctique sont à leur tour prises pour cible. En 1859, les flottes américaines ont appris à faire fondre la graisse de morse pour la transformer en huile, ce qui permet aux marins, rémunérés au pourcentage sur les baleines tuées, de rentabiliser les jours de pêche infructueuse. Comme les baleines, les morses deviennent plus prudents, postant des sentinelles et percutant les bateaux. Mais, dans les années 1870, les équipages tuent des centaines de morses en l’espace d’un après-midi en les abattant au fusil. On ne prélève que leur graisse, leurs défenses et éventuellement quelques organes. Les baleiniers chassent essentiellement l’été, saison où les femelles allaitent, et laissent les petits mourir de faim à côté de la carcasse de leur mère.

L’effondrement de la population de morses, après celle des baleines, précipite la disparition de nombreux ­Béringiens qui tiraient leur subsistance de ces animaux. Les deux tiers des 1 500 habi­tants de Sivuqaq, ou île Saint-Laurent, mourront de faim ou de mala­die. En 1879, les habitants de villages entiers sont retrouvés morts. Le contact avec les étrangers apporte aussi la variole, la syphilis et l’alcoolisme. Les Américains constatent ces conséquences et les déplorent, mais ils les mettent sur le compte du déclin inéluctable des popu­lations « arriérées », qui ne peuvent espé­rer survivre que si elles adoptent les normes socio-économiques américaines et chrétiennes. Convaincus que la disparition des baleines et des morses est une punition infligée aux humains pour leur mauvaise conduite, les Béringiens deviennent de plus en plus hostiles aux chasseurs étrangers, qui tuent beaucoup plus d’animaux qu’ils n’en ont décemment besoin.

Les Américains ne le savent pas ­encore, mais la décimation des populations de baleines va avoir des répercussions sur tout l’écosystème arctique et même mondial. L’eau des océans se déplace de l’Atlantique Nord vers la mer de Béring, y transportant les nutriments déversés par les cours d’eau situés plus au sud. Dans le détroit de Béring, les remous brassent les eaux chaudes et froides, ramenant le fer, l’azote et le phosphore à la surface ; grâce à la lumière du soleil d’été et au gaz carbonique de l’atmosphère, ceux-ci font prospérer le plancton photosynthétique dont se nourrissent à leur tour des centaines d’espèces de zooplancton. Les ­baleines filtrent ensuite le krill et le transforment en chair au fil des décennies. Le déplacement de leur énorme corps dans l’eau fait remonter les nutriments du fond de l’océan, tandis que leurs excréments nourrissent les plantes marines. Lorsqu’une baleine morte sombre dans les profondeurs de l’océan, sa carcasse permet de nourrir successivement les ­requins, les myxines, les petits organismes marins et les bactéries. Toute cette acti­vité accroît la capacité de l’écosystème marin à capturer le gaz carbonique et à le convertir pour une bonne part en oxygène. Des études récentes montrent que les baleines contribuent à fixer autant de CO2 que des centaines d’hectares de forêt.

L’Empire russe, qui ne s’est jamais doté d’une flotte baleinière, est de plus en plus excédé par les lucratives prédations américaines en Béringie. Qui peut dire si ces baleines et ces morses sont américains plutôt que russes ? L’effondrement spectaculaire des populations de mammifères marins incite les Béringiens, qui ont désor­mais besoin de devises et soif de produits ­importés, à se lancer dans le commerce des fourrures de renard avec les Américains. C’en est trop pour les Russes, qui font commerce de peaux depuis des siècles. Une compétition s’engage pour délimiter les territoires de la Béringie et faire régner l’ordre dans ce qui est devenu un Far West des glaces.

Lorsque les bolcheviques font leur apparition dans la Tchoukotka, ils se retrouvent dans l’étrange situation de prêcher les bienfaits de la propriété collective auprès d’une population qui la pratique depuis toujours. Après la prise de contrôle de la péninsule par l’Armée rouge, les Soviétiques entreprennent de convertir les Tchouktches et les Yupiks à la religion soviétique, un projet pas si différent de celui que mènent, de l’autre côté du détroit de Béring, les missionnaires chrétiens capitalistes. Les communistes contraignent les autochtones à adopter leurs normes d’hygiène et de moralité, à s’alphabétiser et à abandonner leurs pratiques religieuses traditionnelles. Les enfants sont scolarisés de force dans des pensionnats et oublient leur langue maternelle.

Dans les années 1930, l’URSS est ­enfin parvenue à délimiter et à coloniser la Tchoukotka. Les Tchouktches et les ­Yupiks qui n’ont pas été reconnus coupables d’activités contre-révolutionnaires sont envoyés travailler dans des fermes collectives pour exploiter ­baleines, morses, phoques, renards et rennes. Comme partout ailleurs en Union sovié­tique, on ­attend des travailleurs qu’ils remplissent les quotas de production fixés par les plans quinquennaux fantaisistes de Moscou. L’augmentation constante des quotas de production va vite mettre en péril les populations animales, même si quelques années aupa­ravant les bolcheviques incriminaient la cupidité des capitalistes. À présent que la révolution a triomphé, ils décrètent que le problème vient du capitalisme, pas de la surexploitation. Dans les années 1950, une grave famine sévit dans les villages de la Tchoukotka.

De l’autre côté du détroit, en Alaska, la ville-champignon de Nome, qui prospéré avec la ruée vers l’or dans les premières années du XIXe siècle, se vide après la ­Seconde Guerre mondiale : la demande d’or a diminué, et l’on importe à présent de l’étain bon marché. Les Inupiks et les Yupiks ont été fortement incités à abandonner leurs activités collectives de subsistance pour prendre un emploi salarié. Les salaires sont généralement faibles, et la pauvreté, le chômage et les maladies ­deviennent le lot commun des Béringiens. En 1949, les autorités fédérales cèdent à l’Alaska quelque 40 millions d’hectares de terres en précisant que celles qui sont activement « exploitées » par les peuples autochtones ne sont pas concernées, mais l’État de l’Alaska passe outre. Les représentants communautaires portent plainte et font pression pour ­récupérer les terres qui leur ont été confisquées.

Après la découverte d’un important gise­ment de pétrole à proximité de Prudhoe Bay en 1968, l’État américain cherche immédiatement à prendre le contrôle total de la zone où sera construit le futur oléoduc. En 1971, le président Nixon ratifie une loi accordant aux nations indiennes de l’Alaska 20 millions d’hectares de terres fédérales et près de 1 milliard de dollars en échange de l’abandon de toute reven­dication sur 160 millions d’hectares. Les fonds sont allés à des municipalités qui ont dû se constituer en société et à des associations qui ont eu obligation de l’investir dans des entreprises locales et de faire des bénéfices afin de ne pas se voir dépossédées. Pas vraiment un retour au mode de vie traditionnel. Comme l’écrit ­Bathsheba Demuth, « les Béringiens ­disposent de leur souveraineté, de territoires autonomes, mais pas du droit d’exister à l’écart d’un monde placé sous le signe du dollar ».

Bien que partant d’une bonne intention, les quotas américains et internationaux sur la chasse créent des difficultés : des dérogations sont accordées aux peuples autochtones à condition qu’ils pratiquent la chasse comme ils le faisaient deux siècles auparavant, sans tenir compte des changements spectaculaires survenus entre-temps dans leur mode de vie.

Et, pour les baleines aussi, les efforts de protection ont donné des résultats mitigés. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les progrès technologiques et agricoles font disparaître la nécessité d’entretenir une flotte baleinière indus­trielle, et les Américains proposent un plan global de gestion durable des ­baleines. Fin 1946, quatorze États, ­parmi lesquels les États-Unis, l’URSS, le Royaume-Uni, la Norvège et le Japon, signent la Convention internationale pour la régle­mentation de la chasse à la baleine, qui limite le nombre de captures. Les Soviétiques font le maximum pour se soustraire à cet effort de conservation, ­accusant la Commission baleinière inter­nationale (CBI), créée par la convention, d’être le produit d’un complot capitaliste visant à priver les communistes de leur juste part des ressources des océans. Et, lorsque le quota accordé par la CBI ne suffit pas à remplir les objectifs fixés par Moscou, les Soviétiques le dépassent et falsifient leurs rapports. Ils poursuivent leur « production » échevelée, qui s’accompagne d’un formidable gaspillage, un tiers des baleines grises tuées coulant au fond des mers sans rapporter le moindre profit. La quasi-extinction de nombreuses espèces de baleines obligera finalement l’URSS à réduire ses quotas. En 1972, les observateurs de la CBI sont autorisés à monter à bord des ­navires ­soviétiques pour comptabiliser les captures. L’URSS se met à respecter les limites de chasse à la baleine – sans doute parce que ses ­objectifs sont devenus inatteignables et qu’il s’avère plus avantageux de respecter les directives. En 1979, ­Moscou abandonne complètement la chasse à la ­baleine. Les morses, eux, s’en sortent mieux : la chasse industrielle aux morses en mer a été interdite dès 1956, et leurs troupeaux ont presque recouvré leur niveau d’il y a un siècle.

Bathsheba Demuth a trouvé dans la Béringie un terrain idéal pour comparer les modes d’exploitation des ressources naturelles capitaliste et communiste. Et elle constate que les deux optiques donnent des résultats extrêmement proches : dévastation écologique et paupérisation des populations autochtones. Tout à leur volonté de maximiser la « production », aucun des deux systèmes n’a imaginé que, passé un certain stade, la croissance économique n’était plus possible ni souhaitable. Capitalisme et communisme se sont révélés aussi incapables l’un que l’autre de penser les économies et les sociétés humaines dans le cadre d’écosystèmes fonctionnant sur un mode cyclique et non linéaire. Les limites dont les Américains et les Soviétiques ont pris conscience en Béringie – la lenteur du cycle reproducteur des baleines et des morses, l’équilibre précaire des loups et des caribous – sont des exemples criants des barrières naturelles auxquelles se heurtent toutes les activités humaines. Le xxe siècle concevait le progrès comme un moyen de s’affranchir des contraintes matérielles, mais ne pas tenir compte de ces contraintes c’est courir à la catastrophe. Les dégâts causés par la chasse inconsidérée des baleines donnaient un avant-goût des menaces bien plus graves que fait peser la consommation de combustibles fossiles.

Si les États-Unis et la Russie ont mis fin à la chasse à la baleine, ils poursuivent leur quête effrénée d’hydrocarbures et de profits avec une inconscience terrifiante. En septembre 2019, l’administration ­Trump a annoncé son intention de vendre des concessions pétrolières dans la majeure partie de la réserve nationale de la faune arctique (ANWR), qui s’étend sur 19 millions d’hectares et a déjà gravement pâti du changement climatique. La Russie, de son côté, a parfaitement conscience de l’aubaine que représente le dégel de l’Arctique pour son industrie pétrolière. En revanche, elle ne s’est guère émue des incendies qui ont ravagé des pans entiers de forêt dans l’Arctique et en Sibérie à l’été 2019.

La question de la privatisation des espaces naturels évoquée dans Floating Coast est à nouveau d’actualité à l’heure de la crise climatique, qui montre la ­nécessité d’appréhender les écosystèmes vitaux – l’Arctique, les forêts tropicales, les océans – comme des biens publics mondiaux et non comme des sources de profit.

La passion qu’éprouve Demuth pour son sujet transparaît à chaque page, et son récit s’enrichit de sa vaste expérience personnelle de la Béringie. Loin de traiter l’Arctique comme un musée en plein air, elle s’attache à montrer que la mort et la destruction font partie intégrante de la vie. Elle n’a pas hésité à manger de la baleine grise durant l’un des nombreux étés qu’elle a passés au sein d’une famille autochtone dans l’Arctique, et elle resitue le changement climatique à l’échelle des temps géologiques : « La planète a déjà connu une Béringie tempérée, avec des formes abondantes et magnifiques de vie – mais jamais du temps d’Homo sapiens. » Ses séjours en Béringie lui ont appris à avoir pleinement conscience de la chance qu’elle a d’être et de rester en vie. « Si nous y prêtons attention, écrit-elle, le monde n’est pas ce que nous en faisons mais plutôt une partie de ce qui nous constitue : notre chair et nos os, nos penchants et nos espoirs. Dans l’Arctique, cette attention n’est pas un choix mais une nécessité, et elle nous fait comprendre la précarité, les aléas de l’existence. » 

— Sophie Pinkham est une journaliste américaine spécialiste de l’ex-URSS.

— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 7 novembre 2019. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Grippe espagnole 2.0

Un roman d’anticipation politico-­sanitaire sur l’irruption d’une pandémie monstrueuse, voilà qui paraissait plutôt original lors de sa paru­tion au Danemark, fin 2017. Situé essen­tiellement à Genève, siège de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), ce thriller de près de 700 pages connaît une seconde vie pour cause de ­coronavirus.

Ancienne journaliste politique, Hanne-Vibeke Holst s’est reconvertie dans une littérature politico-féministe proche de la série télévisée Borgen. Avec succès : trois de ses romans ont été traduits en français chez ­Héloïse d’Ormesson. Son dernier, Som pesten, est « un grand récit d’un des pires scénarios imaginables », résumait le quotidien régional JydskeVestkysten au moment de sa parution.

L’héroïne, une médecin danoise nommée à l’OMS, se met à dos une série de personnages sans scrupules – patrons de laboratoires pharmaceutiques, mafieux, mari toxico –, tous prêts à exploiter cette « grippe espagnole 2.0 ». « Un roman bien construit reposant sur une documentation solide », jugeait le quotidien Information, tandis que Berlingske saluait la ­virtuosité avec laquelle l’auteure mêle réalité et fiction. Fiction ?

Dans les vergers de la Sibérie

Voilà une étude scientifique qui n’est pas passée inaperçue. Aussitôt publié dans la revue Environmental Research Letters, l’article de deux climatologues russes de l’Institut de la forêt de ­Krasnoïarsk, en Sibérie, et de leur collègue américaine a provoqué une avalanche de commentaires. Prenons quelques titres de la presse russe : « La Sibérie, un paradis climatique ? », « Bientôt, de grands crus sibériens », « La Sibérie, future Mecque touristique ? », « Dans cinquante ans, tout le monde voudra vivre en Sibérie ».

Au fond, ce n’est pas étonnant : pour une fois, on entendait un autre son de cloche que le discours habituel sur les conséquences du changement climatique. Car les auteures de l’étude affirment que la Sibérie, autrement dit la partie asiatique de la Russie, pourrait être la grande gagnante du réchauffement et devenir un endroit de plus en plus plaisant à vivre.

La Sibérie représente environ 77 % du territoire de la Fédération de Russie ; or seulement 27 % de la population y vit actuellement, en raison des conditions climatiques que l’on sait : des températures moyennes annuelles largement en dessous de zéro et des sols recouverts à 65 % de pergélisol (ou permafrost). Difficile, dans ces conditions, d’y développer l’agriculture, sans parler d’y faire venir des touristes. « Cela fait plusieurs années que nous étudions l’impact du changement climatique sur les forêts, explique l’une des auteures de l’article, Elena ­Parfenova. Puis nous nous sommes intéressées à quelques peuples établis de longue date dans le sud de la Sibérie ; nous avons étudié leur mode de vie, leur culture et leurs moyens de subsistance. Pour finir, nous avons tenté de projeter les conséquences des changements climatiques prévisibles sur la population actuelle de la Sibérie, à savoir nous-mêmes, puisque nous sommes de Krasnoïarsk. »

L’originalité de l’article réside dans le fait que les chercheuses abordent leur sujet sous l’angle des migrations. Nous savons que les réfugiés climatiques ­seront de plus en plus nombreux à l’avenir. Ces derniers fuient déjà des zones régulièrement inondées en raison de l’élévation du niveau des océans ou devenues trop arides. En revanche, le fait que les conditions de vie en Sibérie puissent s’améliorer au point d’y attirer une ­véritable vague de nouveaux arrivants est assez surprenant.

Lorsqu’on parle d’amélioration notable, il s’agit surtout du climat, qui deviendrait plus tempéré, permettant le développement de nouvelles cultures et l’épanouissement de la végétation sauvage – bref, les conditions de vie seraient beaucoup plus supportables, voire agréables. La question de l’agriculture qui pourrait être pratiquée sur ces étendues nordiques avait fait l’objet en 2011 d’une autre étude de chercheurs de l’Institut de la forêt de Krasnoïarsk, consacrée à la Sibérie centrale. Les scientifiques y prévoyaient que, d’ici la fin du XXIe siècle, grâce aux nouvelles conditions climatiques, près de 85 % du territoire de la Sibérie serait cultivable. Ainsi, les activités sibériennes traditionnelles, comme l’élevage, la chasse et la production de fourrures, migreraient plus au nord alors que de nouvelles cultures comme les arbres fruitiers et la vigne occuperaient désormais toute la partie centrale de la Sibérie. Des abricots et du vin issus du pergélisol ? Qui aurait pu l’imaginer il y a encore quelques années ? Ce serait, en tout cas, un bonus inattendu pour ces vastes étendues gelées de la Sibérie.

Quant aux migrants climatiques, Elena Parfenova estime que, d’ici à 2100, la Sibérie pourrait compter entre trois et dix fois plus d’habitants qu’aujourd’hui. Mais d’où viendraient-ils ? D’Asie centrale, de Chine ou bien des zones aujourd’hui densément peuplées de la Russie ? Les chercheuses ne donnent pas de précisions et se bornent à dire que le réchauffement pourrait en tout cas ­inverser la tendance actuelle en Russie, où la population se concentre dans la partie européenne du pays et dans les grandes mégapoles comme Moscou, Saint-Pétersbourg, ­Iekaterinbourg et ­Kazan. De leur point de vue, ce serait un rééquilibrage salutaire.

Cela dit, les chercheuses se gardent bien de promettre la dolce vita aux Sibé­riens d’aujourd’hui et de demain : le réchauffement n’aura pas que des ­effets positifs sur la partie asiatique de la Russie. La période de transition, notamment, lorsque le pergélisol se mettra à fondre, s’annonce très compliquée. « Toutes les infrastructures de la Sibérie ont été construites en tenant compte du sol gelé. Or, si la température moyenne augmente de 3,4 à 9,1 °C en hiver et de 1,9 à 5,7 °C en été comme nous le prévoyons, elles seront ébranlées », prévient ­Nadejda Tcherbakova, co­auteure de l’étude et chercheuse à l’Institut de la forêt. « Selon nos ­modèles, on peut s’attendre à l’effondrement de routes et d’immeubles ainsi qu’ à l’apparition de ­dolines, des gouffres béants qui peuvent atteindre des dimensions impressionnantes. Il faudra du temps et, surtout, beaucoup d’argent pour pouvoir reconstruire ou construire de nouvelles infrastructures : le pouvoir et les entreprises feraient bien de s’en préoccuper dès maintenant », poursuit-elle.

Les chercheuses n’excluent pas non plus la possibilité d’ouragans, de violents orages, de tempêtes de grêle, d’épisodes de sécheresse et d’incendies de forêt. Imaginez seulement un paysage de rails arrachés, de gazoducs éventrés et d’installations industrielles en ruine… Sans parler des dolines, dont nous avons déjà eu un avant-goût avec le trou géant ­apparu il y a quelques années dans la péninsule de Yamal.

Peut-être est-ce un peu prématuré de se réjouir de la hausse des températures en Sibérie. Tous les experts mettent en garde : il ne faut pas miser uniquement sur le climat. « La croissance de la population de la région dépendra également du développement des infrastructures et de nombreux autres facteurs socio-économiques », rappelle Pavel Groisman, consultant scientifique du programme international Northern Eurasia Earth Science Partnership Initiative (Neespi). Ce qui n’empêche pas les auteures de l’étude de rester optimistes. Pour elles, les effets positifs du réchauffement en Sibérie seront plus nombreux que les négatifs. Des palmiers ne pousseront pas dans la toundra, certes. Mais le rude climat sibérien ne nous fera plus peur. Zone de texte:

Kirill Jourenkov est un journaliste russe.

— Cet article est paru dans l’hebdomadaire Ogoniok le 17 juin 2019. Il a été traduit par Alexandre Lévy.

Sous emprise

En 2004, à l’occasion d’un fait divers marquant, les Suédois découvraient la localité de Knutby, au nord de Stockholm. La femme du pasteur d’une ­petite église pentecôtiste y avait été tuée par balles dans son sommeil, un voisin avait été blessé. L’enquête avait abouti à l’arrestation, le lendemain, d’une femme de 26 ans, devenue l’un des personnages de ce roman très réaliste, où les noms ont cependant été ­modifiés.

Parmi les autres protagonistes de Knutby, Sindre Forsman, le pasteur : il avait persuadé la jeune femme, qui était sa maîtresse et avait été la nounou de la famille, que Dieu lui ordonnait d’assassiner son épouse Kristina. Au centre de l’intrigue, Jonas Bonnier a ­placé l’influente Eva Skoog, qui exerce son autorité spirituelle sur une communauté villageoise aux pratiques sectaires, la charismatique église Kristi Brud (« épouse du Christ »).

Auteur reconnu, le romancier « fait progresser le récit avec une agilité infaillible et parvient à le rendre passionnant bien qu’on en connaisse l’issue », note le quotidien Svenska Dagbladet. Expressen relève en revanche les limites de l’exercice : « Comment fonctionnait la psyché des protagonistes, qu’est-ce qui les a poussés à passer de l’infi­délité au meurtre ? Jonas Bonnier ne cherche pas à résoudre le ­mystère. »

Les tortues des Galápagos, miroir de l’humanité

En cette nouvelle ère qu’est l’anthropocène, difficile d’imaginer symbole plus poignant de l’extinction des espèces que les tortues géantes des Galápagos. Ces reptiles à grosse carapace, qui mesurent 1,20 mètre et pèsent autour de 200 kilos, vivent en moyenne une centaine d’années, voire beaucoup plus. Chez les gestionnaires de faune sauvage, on évoque même l’existence d’un spécimen hors d’âge qui venait d’éclore lorsque Charles Darwin séjourna aux Galápagos, en 1835. Vrai ou faux, peu importe : cela montre que nous inscrivons l’histoire de ces tortues dans les événements de l’histoire humaine ; elles sont comme des frises chronologiques en chair et en os.

L’archipel des Galápagos a abrité ­durant des millénaires un grand nombre d’espèces de tortues, jusqu’à ce que leurs populations soient décimées par les pirates et les baleiniers des XVIIIe et XIXe siècles, qui s’en nourrissaient. Mais, dans la seconde moitié du XXe siècle, d’énergiques efforts de conservation ont été entrepris, et les tortues géantes sont devenues le symbole de toutes les espèces menacées de l’archipel. Avec sa disparition, en 2012, le sympathique Georges le Solitaire est devenu l’incarnation d’un moment bien triste de l’histoire de ces tortues en particulier et de la protection de la faune en général : il était le dernier représentant connu de l’espèce ­Chelonoidis abingdonii.

Dans On the Back of Tortoises, la géographe et historienne de l’environnement Elizabeth Hennessy retrace le parcours de ces animaux emblématiques en s’intéressant à deux aspects. D’une part, l’histoire des tortues épouse celle du capi­talisme et de la consommation ; d’autre part, les efforts de conservation visant à ramener les îles à l’état de « paradis vierge et sauvage » sont malhonnêtes, car ils ne tiennent compte ni de la réalité biologique des tortues de l’archipel, ni de la vie de ses occupants humains. Comme tant de bons ouvrages d’histoire environnementale, celui d’Hennessy privilégie le contexte et la nuance – ce que les tortues offrent à profusion. L’auteure a pu cerner toute la complexité de cette histoire en s’appuyant sur des documents d’archives et des entretiens avec des habi­tants des Galápagos ou des chercheurs.

Quand elle s’est lancée dans ses recherches, elle a été surprise de constater à quel point des personnes vivant à mille lieues de ces îles y étaient attachées. « Cela témoigne de la place qu’a ce lieu chargé d’histoire dans notre imaginaire », écrit-elle dans sa préface. Mais, poursuit-elle, « les reportages d’actualité et les documentaires animaliers ne donnent qu’une vision très partielle de la vie sur l’archipel. Ils sont toujours dans l’extrême : soit la nature intacte, soit la crise. Ce n’est pas du tout ce que j’ai pu observer sur place ».

De surcroît, notre façon d’appréhender l’archipel, sa faune et ses espaces naturels n’a cessé d’évoluer au fil du temps. Les Galápagos des boucaniers espagnols du XVIe siècle ne sont pas celles de l’industrie baleinière du XIXe siècle, qui ne sont pas celles des convoitises coloniales du XXe. Si l’on ajoute à cela l’écotourisme du XXIe, on commence à comprendre à quel point les tortues font partie intégrante de l’histoire humaine, pour le meilleur ou pour le pire, et parfois les deux.

En octobre 1835, Charles Darwin parcourt à pied l’île Santiago (que les Anglais appellent à l’époque île James). Il est fasciné par les tortues géantes des hautes terres verdoyantes. Il les ­regarde marcher, chronomètre leur vitesse, mesure leur circonférence. Lorsqu’il comprend qu’il n’y a pas moyen de les soulever, il tente d’estimer leur poids (il essaie même de les chevaucher, une de ses nombreuses pratiques discutables « que l’on déconseille à ceux qui suivent ses pas sur les îles », avertit Elizabeth Hennessy).

À propos de la découverte des tortues des Galápagos par Darwin, l’auteure relate une anecdote qui vient nous rappeler que l’histoire est toujours plus compliquée qu’il n’y paraît. Sur les hauteurs de l’île Santiago, Darwin campe deux jours avec des chasseurs locaux et ne s’alimente que de tortue (la chair est d’abord rôtie sur son plastron, puis frite dans sa graisse. Darwin trouve cette carne con cuero succulente mais avoue préférer l’« excellente soupe » confectionnée avec de jeunes tortues). Il goûte aussi à l’eau que contient la vessie des tortues (que les îliens boivent pour se désaltérer) et lui trouve « un goût légèrement amer ».

Darwin découvre ainsi ce que les ­marins savent depuis longtemps : les tortues constituent un aliment complet. Pas étonnant, dès lors, que les explorateurs, les baleiniers, les pirates et autres écumeurs des mers s’en soient sustentés pendant des siècles. En faisant escale aux Galápagos, les navires pouvaient se réapprovisionner en tortues vivantes qui procureraient de la viande fraîche à bord, car elles pouvaient supporter de longs mois de traversée. L’anecdote donne l’occasion à Hen­nessy d’expliquer combien l’histoire des tortues des Galápagos est aussi celle de la consommation et du capitalisme. Consommer la nature était alors la chose la plus natu­relle du monde.

« Aujourd’hui, bien sûr, cette histoire nous chagrine », observe-t-elle. Mais, si nous ne nous nourrissons plus des tortues des Galápagos, nous les consommons autrement. Au début du XXe siècle, les scientifiques en étaient friands pour leurs collections d’histoire naturelle et leurs expositions d’animaux naturalisés ; et les collecteurs d’huile de tortue ont laissé des « cimetières » de carapaces autour de la sierra Negra, l’un des volcans de l’île Isabela. Au XXIe siècle, la consommation de tortues passe par l’écotourisme. Lorsque les touristes débarquent, ils sont invités à imaginer qu’ils pénètrent dans l’univers de Darwin. On leur dit que les efforts actuels de conservation vont faire revenir l’archipel à l’état sauvage que Darwin est censé avoir ­trouvé à son arrivée. « Ce Darwin-là est le saint patron de la science et de la conservation aux Galápagos, celui qui, après des siècles de prédation de la faune par l’homme, nous a enseigné que la nature n’est pas une ressource tombée du ciel pour la consommation humaine, écrit Elizabeth Hennessy. Le vieux Darwin est la divinité laïque dont les touristes suivent les traces lorsqu’ils visitent le parc national des Galápagos. Mais ce n’est pas le Darwin qui a arpenté les montagnes de ces îles. »

Car Darwin n’est bien sûr pas arrivé sur une terre vierge. Vouloir effacer ou réécrire l’histoire des îles suppose de passer outre la présence des colons qui y ont vécu, de gré ou de force. Les Galápagos ont fait un temps office de colonie pénitentiaire, et, dans cette histoire-là, les tortues passent à l’arrière-plan. Les violences infligées aux bagnards viennent se superposer à la sur­ex­ploitation des tortues. Et faire comme si on pouvait ramener les Galápagos à un état antérieur à cette époque, penser qu’un Éden vierge destiné aux tortues et à leurs compagnons sauvages permettrait d’escamoter la présence de notre espèce sur les îles, c’est faire bon marché de l’histoire humaine de l’archipel.

Aujourd’hui, ces îles incarnent nos fantasmes de nature intacte. Qu’on les découvre en touriste ou dans un docu­mentaire, « les Galápagos » offrent un simulacre de nature, une version savam­ment scénarisée qui est finalement performative, estime Hennessy. Et, pour les tortues des Galápagos, ce n’est évidemment pas la fin de l’histoire : elles font aujourd’hui leur réapparition grâce aux efforts entrepris pour « retortuiser » les îles où certaines espèces ont disparu. Ces initiatives sont le fruit de la collaboration entre des chercheurs du monde entier et des spécialistes locaux. L’avenir de ces animaux dépend justement beaucoup de la concertation, affirme l’auteure. Les îliens, rappelle-t-elle, méritent eux aussi d’avoir voix au chapitre.

On peut être tenté de voir l’histoire des Galápagos comme une séquence ininterrompue d’événements, depuis le voyage de Charles Darwin sur le Beagle jusqu’à l’écotourisme et l’exaltation de la biodiversité locale d’aujourd’hui. Et l’on peut associer les tortues géantes à chacune des étapes de cette histoire. Avec On the Backs of Tortoises, Elizabeth Hennessy nous donne à lire une histoire environnementale solidement documentée, très nuancée et bien écrite. Et nous rappelle que les tortues des Galápagos sont le reflet de notre façon de penser et de consommer le monde. Ce n’est pas nouveau, c’est ­ainsi depuis des siècles. Car l’histoire, tout compte fait, est jalonnée de tortues.

— Lydia Pyne est une historienne et journaliste scientifique américaine passionnée de tortues.

— Cet article est paru dans la Los Angeles Review of Books le 3 janvier 2020. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.