L’impossible repos de l’Homo Agitatus

Agitación, le nouveau livre du philosophe espagnol Jorge Freire, s’ouvre par une citation de Pascal : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre ». Ironie du sort, quelques jours après sa publication, l’épidémie de Covid-19 obligeait les Espagnols – et la majorité de la population mondiale – à demeurer, justement, enfermés à la maison. Et à en croire Jorge Freire, cet épisode a dû s’apparenter à un véritable supplice pour la plupart d’entre nous, qui sommes frappés du mal du siècle : l’impatience.

L’homme n’aime rien tant que de gesticuler

Notre époque marque l’avènement d’une nouvelle espèce, Homo Agitatus, qui n’aime rien tant que de gesticuler, satisfaire au plus vite ses moindres envies et se repaître de divertissements, explique l’auteur. Pourtant, « la civilisation, c’est l’écart entre un désir et son assouvissement. […] Apprendre à renoncer à la satisfaction immédiate des pulsions est au fondement de la culture », rappelle Jorge Freire dans le magazine El Cultural. Notre frénésie n’est qu’une stratégie d’évitement qui nous permet de nier notre contingence, souligne le philosophe. La récente période de confinement l’a bien montré, nous sommes prêts à tout – suivre des cours de zumba sur YouTube, apprendre à faire nos propres produits cosmétiques, binge-watcher des séries – pour ne pas avoir à réfléchir à notre condition, peu reluisante, de mortels.

L’ennui, antidote à l’agitation

« Le livre ne se contente pas de disséquer la culture de notre époque : après avoir posé le diagnostic, il prescrit des remèdes à nos maux », signale Gonzalo Gragera dans Diario de Sevilla. Et le principal antidote avancé par l’auteur, c’est l’ennui. Plutôt que de le fuir, nous devrions apprendre à l’apprivoiser, seule solution pour être « à l’aise dans nos baskets », explique Freire en interview. « Au lieu de faire une foule de choses, faisons celles qui en valent vraiment la peine », résume Rubén Caravaca Fernández dans le magazine en ligne El Asombrario, saluant un livre qui « montre l’importance de la philosophie à l’heure où l’agitation et la jouissance dominent nos vies ».

À lire aussi dans Books : Comment s’ennuyer intelligemment, mai 2020.

L’importance d’une île

L’île de Surtsey, résultat d’une éruption volcanique sous-marine, est apparue brutalement au large de l’Islande en novembre 1963. L’île Julia (appelée aussi Ferdinandea, Graham…), a, dans les mêmes circonstances, émergé, au moins deux fois en Méditerranée, en 1831 et 1863. Elle est aujourd’hui à huit kilomètres sous le niveau de la mer.

Dans The Age of Islands, Alastair Bonnett, professeur de géographie sociale à l’Université de Newcastle, recense ces morceaux de terre qui apparaissent ou disparaissent en mer du fait de l’action des éléments ou de l’homme, assurant que leur signification politique, économique, culturelle et militaire n’a peut-être jamais été plus grande qu’aujourd’hui.

Tour du monde des îles artificielles

Son ouvrage ressemble « tour à tour à un atlas et à une excursion », remarque l’écrivain James McConnachie dans l’hebdomadaire britannique The Sunday Times. Bonnett raconte comment des îles de glace sont créées pour accueillir les plateformes pétrolières en Alaska en vaporisant de l’eau de mer, comment en 1794, Leopold III d’Anhalt-Dessau fit construire dans ses jardins en Saxe une île artificielle avec un faux volcan intégré, comment Hulhumalé, une petite île de l’archipel des Maldives, a été agrandie pour accueillir la population de ce minuscule pays surpeuplé et menacé par l’océan.

Mais malgré tout l’enthousiasme de Bonnett pour « l’audace et la créativité » des îles artificielles, malgré toutes les séduisantes petites cartes dessinées à la main pour chacune d’entre elles, la réalité sur le terrain est déprimante, regrette McConnachie. Au Panama, le géographe visite l’archipel de Sans Blas, extrêmement pauvre et voué à disparaître sous l’effet de la montée des eaux, et parcourt aussi de l’autre côté de l’isthme, les îlots Ocean Reef construits dans la baie de la capitale pour héberger de luxueuses résidences privées.

Le béton contre la montée des eaux

Il « passe rapidement sur les problèmes légaux » soulevés par l’artificialisation de la mer de Chine par Pékin aux dépens de ses voisins, regrette le romancier James Hamilton-Patterson dans la Literary Review. Mais il insiste sur la dimension écologique de son sujet relevant cette statistique : en trois ans, entre 2011 et 2013, la Chine a utilisé plus de béton que les États-Unis au cours du XXe siècle tout entier, de nombreuses îles et bancs de sable étant littéralement dévorés pour assouvir cet appétit.

À lire aussi dans Books : Îles fantômes et terres fictives, septembre-octobre 2017.

Vingt et une versions de Blanche-Neige

Difficile de séparer l’image de Blanche-Neige de la pâle jeune fille présentée dans le film de Disney en 1937. Le dessin-animé a fixé dans l’imaginaire mondial ce personnage et son histoire largement inspirée du texte des frères Grimm, lui-même un composite de contes populaires. « Disney a fabriqué une version standard, ce qu’aucun conte de fée ne devrait jamais avoir, car ces histoires mouvantes, malicieuses, modulables sont faites pour être élaborées et brodées sans fin devenant ainsi différentes à chaque récitation », estime l’auteure jeunesse Lucy Lethbridge dans la Literary Review.

Renverser le standard

Face à ce « standard », Maria Tatar, professeure de littérature spécialiste du folklore et de la mythologie, rassemble 21 variantes de Blanche-Neige, dans The Fairest of them all. « Elle recherche les versions qui ont circulé à travers le globe pendant des siècles, celles où les rois sont remplacés par des sultans, les pommes par des grenades, et les demoiselles au teint blanc par des filles à la peau halée. Elle balaie au passage l’idée qu’il existe une seule façon dont l’histoire de Blanche-Neige devrait se dérouler », précise la critique Kathryn Hughes dans The Guardian.

Toutes les significations du conte

Si ces histoires partagent une trame minimale (la méchante parente jalouse de la beauté de la jeune fille), elles puisent aussi dans différents contes, de « La Belle au bois dormant » à « Boucle d’or », pour renforcer leur puissance dramatique. Mais elles reflètent surtout la société dans laquelle elles sont contées. En Grèce, Maroula est ainsi haïe par Vénus et tirée du coma par ses frères ; au Maroc, les sept goules qui ont recueilli Lalla refusent de la laisser partir quand elle se réveille de son sommeil maléfique : « Maintenant tu n’ouvres la porte à personne. Nous ne pouvons pas nous permettre de te perdre », ordonnent-ils en substance à la jeune fille dès lors destinée à rester leur aide domestique.

Ce décentrement de la perspective permet à Blanche-Neige « d’échapper aux perspectives bourgeoises des psychanalystes freudiens du début du XXe siècle », note Hughes. Quand Blanche-Neige migre vers d’autres cultures, un nouvel ensemble de significations possibles émerge, plus matérielles et temporelles.

À lire aussi dans Books : Les contes cruels des frères Grimm, décembre 2013.

En finir avec les spectres de la Guerre d’Espagne

En Espagne, José María Pérez n’est pas exactement un inconnu : ses dessins humoristiques sont publiés chaque jour dans le quotidien El País depuis plus de quarante ans. Surnommé Peridis, il est aussi connu pour avoir présenté une série de documentaires sur l’architecture et publié des romans historiques. Un jour qu’il prenait le train, un homme l’a reconnu et l’a abordé en lui disant cette phrase, qui fait frémir tous les écrivains : « Je connais une histoire dont vous devriez faire un livre ». Montrant à Peridis ses boutons de manchettes, l’homme explique qu’ils ont appartenu à un membre de sa famille fusillé pendant la guerre civile et évoque les drames qui ont, à cette époque, déchiré les habitants d’un petit village de la province de Palencia.

Un village déchiré par la guerre civile

Peridis en fit effectivement un livre, El corazón con que vivo. « À partir de ces boutons de manchettes, Peridis raconte la tragédie de cette famille, en s’appuyant sur des témoignages, des documents fournis par les descendants et des photographies », commente Manuel Morales dans le quotidien El País. L’auteur nourrit également son récit de ses propres souvenirs d’enfance ; né en 1941, il est un enfant de la guerre. Le roman met en scène Honorio Beato et Arcadio Miranda, deux médecins installés dans un village des montagnes de Palencia. L’irruption de la guerre civile en juillet 1936 sonne le glas de leur amitié : l’un soutient les républicains, l’autre les insurgés nationalistes menés par Franco.

Le roman de la réconciliation

Le conflit coupe le village et toute l’Espagne en deux, faisant germer dans chaque famille son lot de griefs, transmis de génération en génération. Si, encore aujourd’hui, les plaies ouvertes par la Guerre d’Espagne ne sont pas refermées, Peridis questionne la possibilité d’une réconciliation. « En toute logique, les romans sur cette guerre ont longtemps été écrits du point de vue des vainqueurs ; plus tard, ils ont abordé les motivations des vaincus et leur situation. […] Mais après tout ce temps, si l’on veut que le roman ait une utilité, il faut donner la parole aux deux camps pour connaître les raisons de chacun », affirme l’auteur dans une interview accordée au magazine El Cultural.

À lire aussi dans Books : Trois nouvelles sur la guerre d’Espagne, juin 2009.

« Obtenir la conviction du malade »

Vingt-cinq années de travail intensif ont eu pour conséquence d’assigner à la technique psychanalytique des buts immédiats qui diffèrent totalement de ceux du début. Au début, en effet, toute l’ambition du médecin-analyste devait se borner à mettre au jour ce qui était caché dans l’inconscient du malade et, après avoir établi une cohésion entre tous les éléments inconscients ainsi découverts, à en faire part au malade au moment voulu. La psychanalyse était avant tout un art d’interprétation. Mais, comme cet art était impuissant à résoudre le problème thérapeutique, on recourut à un autre moyen qui consistait à obtenir du malade une confirmation de la construction dégagée par le travail analytique, en le poussant à faire appel à ses souvenirs. Dans ces efforts, on se heurta avant tout aux résistances du malade ; l’art consista alors à découvrir ces résistances aussi rapidement que possible et, usant de l’influence purement inter-humaine (de la suggestion agissant en qualité de « transfert »), à le décider à abandonner ces résistances.

Plus on avançait cependant dans cette voie, plus on se rendait compte de l’impossibilité d’atteindre pleinement le but qu’on poursuivait et qui consistait à amener à la conscience l’inconscient. Le malade ne peut pas se souvenir de tout ce qui est refoulé ; le plus souvent, c’est l’essentiel même qui lui échappe, de sorte qu’il est impossible de le convaincre de l’exactitude de la construction qu’on lui présente. Il est obligé, pour acquérir cette conviction, de revivre dans le présent les événements refoulés, et non de s’en souvenir, ainsi que le veut le médecin, comme faisant partie du passé 1. Ces événements revécus, reproduits avec une fidélité souvent indésirée, se rapportent toujours en partie à la vie sexuelle infantile, et notamment au complexe d’Œdipe et aux faits qui s’y rattachent, et se déroulent toujours dans le domaine du transfert, c’est-à-dire des rapports avec le médecin. Quand on a pu pousser le traitement jusqu’à ce point, on peut dire que la névrose antérieure a fait place à une nouvelle névrose, à une névrose de transfert. Le médecin s’était efforcé de limiter autant que possible le domaine de cette névrose de transfert, de transformer le plus d’éléments possible en simples souvenirs et d’en laisser le moins possible devenir des objets de reproduction, d’être revécus dans le présent. Le rapport qui s’établit ainsi entre la reproduction et le souvenir varie d’un cas à l’autre. D’une façon générale, le médecin ne peut pas épargner au malade cette phase du traitement ; il est obligé de le laisser revivre une partie de sa vie oubliée et doit seulement veiller à ce que le malade conserve un certain degré de sereine supériorité qui lui permette de constater, malgré tout, que la réalité de ce qu’il revit et reproduit n’est qu’apparente et ne fait que refléter un passé oublié. Lorsqu’on réussit dans cette tâche, on finit par obtenir la conviction du malade et le succès thérapeutique dont cette conviction est la première condition.

Si l’on veut bien comprendre cette obsession qui se manifeste au cours du traitement psychanalytique et qui pousse le malade à reproduire, à revivre le passé, comme s’il faisait partie du présent, on doit tout d’abord s’affranchir de l’erreur d’après laquelle les résistances qu’on a à combattre proviendraient de l’« inconscient ». L’inconscient, c’est-à-dire le « refoulé », n’oppose aux efforts du traitement aucune résistance ; il cherche, au contraire, à secouer la pression qu’il subit, à se frayer le chemin vers la conscience ou à se décharger par une action réelle. La résistance qui se manifeste au cours du traitement a pour source les mêmes couches et systèmes supérieurs de la vie psychique que ceux et celles qui, précédemment, avaient déterminé le refoulement. Mais comme l’observation nous montre que les mobiles des résistances, et les résistances elles-mêmes, commencent par être inconscients au cours du traitement, nous sommes obligés d’apporter à notre manière de nous exprimer certaines corrections. Pour éviter toute obscurité et toute équivoque, nous ferons bien notamment de substituer à l’opposition entre le conscient et l’inconscient l’opposition entre le moi cohérent et les éléments refoulés. Il est certain que beaucoup d’éléments du moi sont eux-mêmes inconscients, et ce sont précisément les éléments qu’on peut considérer comme formant le noyau dur moi et dont quelques-uns seulement rentrent dans la catégorie de ce que nous appelons le préconscient. Après avoir ainsi substitué à une terminologie purement descriptive une terminologie systématique ou dynamique, nous pouvons dire que la résistance des malades analysés émane de leur moi, et nous voyons aussitôt que la tendance à la reproduction ne peut être inhérente qu’à ce qui est refoulé dans l’inconscient. Il est probable que cette tendance ne peut se manifester qu’après que le travail thérapeutique a réussi à mobiliser les éléments refoulés 2.

Il est hors de doute que la résistance opposée par l’inconscient et le préconscient se trouve au service du principe du plaisir, qu’elle est destinée à épargner au malade le déplaisir que pourrait lui causer la mise en liberté de ce qui se trouve chez lui à l’état refoulé. Aussi tous nos efforts doivent-ils tendre à rendre le malade accessible à ce déplaisir, en faisant appel au principe de la réalité. Mais quels sont les rapports existant entre le principe du plaisir et de la tendance à la reproduction, autrement dit entre le principe du plaisir et la manifestation dynamique des éléments refoulés ? Il est évident que la plus grande partie de ce qui est revécu à la faveur de la tendance à la reproduction ne peut qu’être de nature désagréable ou pénible pour le moi, puisqu’il s’agit somme toute de manifestations de penchants réprimés. Mais c’est là un déplaisir dont nous connaissons déjà la qualité et la valeur, dont nous savons qu’il n’est pas en contradiction avec le principe du plaisir, puisque, déplaisir pour un système, il signifie satisfaction pour l’autre. Mais le fait curieux dont nous avons à nous occuper maintenant consiste en ce que la tendance à la reproduction fait surgir et revivre même des événements passés qui n’impliquent pas la moindre possibilité de plaisir, des événements qui, même dans le passé et même pour les penchants ayant subi depuis lors une répression, ne comportaient pas la moindre satisfaction.

L’épanouissement précoce de la vie sexuelle infantile devait avoir une très courte durée, en raison de l’incompatibilité des désirs qu’il comportait avec la réalité et avec le degré de développement insuffisant que présente la vie infantile. Cette crise s’est accomplie dans les circonstances les plus pénibles et était accompagnée de sensations des plus douloureuses. L’amour manqué, les échecs amoureux ont infligé une mortification profonde au sentiment de dignité, ont laissé au sujet une sorte de cicatrice narcissique et constituent, d’après mes propres observations et celles de Marcinowski 3, une des causes les plus puissantes du « sentiment d’infériorité », si fréquent chez les névrotiques. L’exploration sexuelle, à laquelle le développement corporel de l’enfant a mis un terme, ne lui a apporté aucune conclusion satisfaisante ; d’où ses doléances ultérieures : « Je suis incapable d’aboutir à quoi que ce soit, rien ne me réussit. » L’attachement, tout de tendresse, qui le liait le plus souvent au parent du sexe opposé au sien, n’a pas pu résister à la déception, à la vaine attente de satisfaction, à la jalousie causée par la naissance d’un nouvel enfant, cette naissance étant une preuve évidente de l’infidélité de l’aimé ou de l’aimée ; sa propre tentative, tragiquement sérieuse, de donner lui-même naissance à un enfant a échoué piteusement ; la diminution de la tendresse dont il jouissait autrefois, les exigences croissantes de l’éducation, les paroles sérieuses qu’il se voyait adresser et les punitions qu’on lui faisait subir à l’occasion ont fini par lui révéler toute l’étendue du dédain qui était désormais son lot. Cet amour typique de l’époque infantile se termine selon un certain nombre de modalités qui reviennent régulièrement.

Or, à la faveur du transfert, le névrotique reproduit et ranime avec beaucoup d’habileté toutes ces circonstances indésirées et toutes ces situations affectives douloureuses. Le malade s’efforce ainsi d’interrompre le traitement inachevé, de se mettre dans une situation qui ranime en lui le sentiment d’être, comme jadis, dédaigné de tout le monde, de s’attirer de la part du médecin des paroles dures et une attitude froide, de trouver des prétextes de jalousie ; il remplace l’ardent désir d’avoir un enfant, qu’il avait autrefois, par des projets ou des promesses d’importants cadeaux, le plus souvent aussi peu réels que l’objet de son désir de jadis. Cette situation que le malade cherche à reproduire dans le transfert, n’avait rien d’agréable autrefois, alors qu’il s’y est trouvé pour la première fois. Mais, dira-t-on, elle doit être moins désagréable aujourd’hui, en tant qu’objet de souvenirs ou de rêves, qu’elle ne le fut jadis, alors qu’elle imprima à la vie du sujet une orientation nouvelle. Il s’agit naturellement de l’action de penchants et d’instincts dont le sujet s’attendait, à l’époque où il subissait cette action, à retirer du plaisir; mais bien qu’il sache par expérience que cette attente a été trompée, il se comporte comme quelqu’un qui n’a pas su profiter des leçons du passé : il tend à reproduire cette situation quand même, et malgré tout, il y est poussé par une force obsédante.

Ce que la psychanalyse découvre par l’étude des phénomènes de transfert chez les névrotiques se retrouve également dans la vie de personnes non névrotiques. Certaines personnes donnent, en effet, l’impression d’être poursuivies par le sort, on dirait qu’il y a quelque chose de démoniaque dans tout ce qui leur arrive, et la psychanalyse a depuis longtemps formulé l’opinion qu’une pareille destinée s’établissait indépendamment des événements extérieurs et se laissait ramener à des influences subies par les sujets au cours de la première enfance. L’obsession qui se manifeste en cette occasion ne diffère guère de celle qui pousse le névrotique à reproduire les événements et la situation affective de son enfance, bien que les personnes dont il s’agit ne présentent pas les signes d’un conflit névrotique ayant abouti à la formation de symptômes. C’est ainsi qu’on connaît des personnes dont toutes les relations avec leurs prochains se terminent de la même façon : tantôt ce sont des bienfaiteurs qui se voient, au bout de quelque temps, abandonnés par ceux qu’ils avaient comblés de bienfaits et qui, loin de leur en être reconnaissants, se montrent pleins de rancune, pleins de noire ingratitude, comme s’ils s’étaient entendus à faire boire à celui à qui ils devaient tant, la coupe d’amertume jusqu’au bout ; tantôt ce sont des hommes dont toutes les amitiés se terminent par la trahison des amis ; d’autres encore passent leur vie à hisser sur un piédestal, soit pour eux-mêmes, soit pour le monde entier, telle ou telle personne pour, aussitôt, renier son autorité, la précipiter de la roche Tarpéienne et la remplacer par une nouvelle idole ; on connaît enfin des amoureux dont l’attitude sentimentale à l’égard des femmes traverse toujours les mêmes phases et aboutit toujours au même résultat. Ce « retour éternel du même » ne nous étonne que peu, lorsqu’il s’agit d’une attitude active et lorsqu’ayant découvert le trait de caractère permanent, l’essence même de la personne intéressée, nous nous disons que ce trait de caractère, cette essence ne peut se manifester que par la répétition des mêmes expériences psychiques. Mais nous sommes davantage frappés en présence d’événements qui se reproduisent et se répètent dans la vie d’une personne, alors que celle-ci se comporte passivement à l’égard de ce qui lui arrive, sans y intervenir d’une façon quelconque. On songe, par exemple, à l’histoire de cette femme qui avait été trois fois mariée et qui avait perdu successivement chacun de ses maris peu de temps après le mariage, ayant juste eu le temps de lui prodiguer les soins nécessaires et de lui fermer les yeux 4. Dans son poème romantique La Jérusalem délivrée, Le Tasse nous donne une saisissante description poétique d’une pareille destinée. Le héros Tancrède tue, sans s’en douter, sa bien-aimée Clorinde, alors qu’elle combattait contre lui sous l’armure d’un chevalier ennemi. Après les funérailles de Clorinde, il pénètre dans la mystérieuse forêt enchantée, objet de frayeur pour l’armée des croisés. Là il coupe en deux, avec son épée, un grand arbre, mais voit de la blessure faite à l’arbre jaillir du sang et, en même temps, il entend la voix de Clorinde, dont l’âme s’était réfugiée dans cet arbre, se plaindre du mal que l’aimé lui a infligé de nouveau.

En présence de ces faits empruntés aussi bien à la manière dont les névrotiques se comportent au cours du transfert qu’aux destinées d’un grand nombre de sujets normaux, on ne peut s’empêcher d’admettre qu’il existe dans la vie psychique une tendance irrésistible à la reproduction, à la répétition, tendance qui s’affirme sans tenir compte du principe du plaisir, en se mettant au-dessus de lui. Et ceci admis, rien ne s’oppose à ce qu’on attribue à la pression exercée par cette tendance aussi bien les rêves du sujet atteint de névrose traumatique et la manie que la répétition qui se manifeste dans les jeux des enfants. Il est certain toutefois que rares sont les cas où l’action de la tendance à la répétition se manifeste toute seule, dans toute sa pureté, sans l’intervention d’autres mobiles. En ce qui concerne les jeux des enfants, nous savons déjà quelles en sont les autres interprétations possibles. La tendance à la répétition et la recherche du plaisir par la satisfaction directe de certains penchants semblent s’unir ici d’une façon assez intime, pour former un tout dans lequel il est difficile de discerner la part de l’une et de l’autre. Les phénomènes du transfert sont manifestement l’expression de la résistance opposée par le moi, qui s’efforce de ne pas livrer les éléments refoulés ; et quant à la tendance à la répétition que le traitement cherche à utiliser en vue des fins qu’il poursuit, on dirait que c’est encore le moi qui, dans ses efforts pour se conformer au principe du plaisir, cherche à l’attirer de son côté. Ce qu’on pourrait appeler la fatalité, au sens courant du mot, et que nous connaissons déjà par les quelques exemples cités plus haut, se prête en grande partie à une explication rationnelle, ce qui nous dispense d’admettre l’intervention d’un nouveau mobile, plus ou moins mystérieux. Le cas le moins contestable est peut-être celui des rêves reproduisant l’accident traumatique ; mais en y réfléchissant de près, on est obligé d’admettre qu’il existe encore pas mal d’autres cas qu’il est impossible d’expliquer par l’action des seuls mobiles que nous connaissons. Ces cas présentent un grand nombre de particularités qui autorisent à admettre l’intervention de la tendance à la répétition, laquelle apparaît plus primitive, plus élémentaire, plus impulsive que le principe du plaisir qu’elle arrive souvent à éclipser. Or, si une pareille tendance à la répétition existe vraiment dans la vie psychique, nous serions curieux de savoir à quelle fonction elle correspond, dans quelles conditions elle peut se manifester, quels sont exactement les rapports qu’elle affecte avec le principe du plaisir auquel nous avons accordé jusqu’à présent un rôle prédominant dans la succession des processus d’excitation dont se compose la vie psychique.

 

— Ce texte est extrait d’Essais de psychanalyse, de Sigmund Freud, dans l’édition parue en 1977 aux éditions Payot. Le livre regroupe quatre essais fondamentaux de Freud : « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort » (1915), « Au-delà du principe du plaisir » (1920), « Psychologie des foules et analyse du moi » (1921) et « Le moi et le ça » (1923). La traduction de l’allemand par le Dr Samuel Jankélévitch avait été revue par Freud (d’autres traductions ont été établies depuis lors).

Le récit de la corneille

John Crowley occupe une position singulière dans le paysage littéraire américain du dernier demi-siècle. Voilà un auteur de romans et de nouvelles de genre – la science-fiction et la fantasy en l’occurrence – adoubé par la critique la plus élitiste. « C’est un écrivain pour écrivains, note Elizabeth Hand (elle-même romancière) dans le quotidien Los Angeles Times. Mais c’est aussi un écrivain pour lecteurs. Comme chez Tolkien, ses mondes imaginaires enchantent et ravissent au point que ses nombreux fans lisent et relisent ses livres de façon obsessionnelle.» Dans Kra, que la presse d’outre-Atlantique a salué comme un chef-d’œuvre de la maturité, le narrateur rencontre une corneille, et pas n’importe laquelle. Elle est la première à avoir jamais porté un nom : Dar Duchesne. Et elle a vécu de nombreuses existences – en interaction constante avec le monde des humains – qu’elle entreprend de raconter.

« Nous sommes faits d’histoires », déclare à un moment donné l’un des personnages. On retrouve là l’un des thèmes récurrents de l’œuvre de John Crowley : « l’imbrication de la mémoire et du récit et ce don de la narration qui est le propre des humains », résume Elizabeth Hand.

De Lolita à Vanessa

Quand l’Américaine Kate Elizabeth Russell a lu Lolita à l’âge de 14 ans, cela ne faisait aucun doute pour elle : Vladimir Nabokov avait écrit une histoire d’amour. À 16 ans, elle entame la rédaction de ce qui deviendra son premier roman, My Dark Vanessa. À 33 ans, elle le propose à un éditeur qui lui signe un contrat à sept chiffres. Mais le livre n’a plus rien du roman sentimental qu’elle avait écrit à l’adolescence.
L’héroïne, Vanessa, 15 ans, est flattée par l’attention que lui porte son professeur de littérature, Jacob Strane. Le quadragénaire la séduit et entretient des rapports sexuels avec elle. Dix-huit ans plus tard, accusé d’agression sexuelle par une autre de ses anciennes élèves, il recontacte Vanessa pour trouver du réconfort auprès d’elle. La jeune femme est toujours persuadée d’avoir vécu une grande histoire d’amour.

My Dark Vanessa est « dopé au suspense », note la critique Heller McAlpin sur le site de la radio publique américaine NPR. « Le lecteur s’efforce, avec Vanessa, de comprendre ce qui est en train de se passer, de recoller les morceaux, de distinguer la vérité dans une multitude de faux récits, d’illusions et d’efforts déployés pour enjoliver la situation, estime quant à elle la journaliste et essayiste Katie Roiphe dans The New York Times. Vanessa réécrit ce qui se passe, parfois au moment même où cela se passe. »

C’est très précisément cette complexité qui intéresse l’auteure. Le roman jette « un regard cru et sans concession sur cette façon que nous avons de tenir les jeunes filles pour responsables des actes répréhensibles des hommes adultes et, pire encore, sur le fait que les victimes en arrivent à rejeter la faute sur elles-mêmes », analyse la romancière Kim Liggett dans The Washington Post. « Un excellent roman qui compense tous ces livres glorifiant l’hyper-sexualisation des jeunes filles », conclut-elle.

 

À lire aussi dans Books : Lolita et les papillons, avril 2009.

À Vetka, les ombres des vieux-croyants d’antan

Cette bourgade biélorusse, juste de l’autre côté de la frontière, porte un nom évocateur : Vetka, « rameau ». On y vient dans l’espoir de croiser dans ses rues des hommes barbus en tunique à l’ancienne et des femmes pieuses aux pommettes roses dissimulant leurs cheveux sous des fichus multicolores. Vetka, jadis foyer de la vieille foi, n’est-elle pas une « petite branche moscovite » du grand arbre de l’orthodoxie russe ? Et puis, il y a cette jolie légende qui raconte comment les vieux-croyants fuyant la capitale de l’Empire russe après le raskol – le schisme – sont arrivés sur les bords de la rivière Soj et ont jeté un rameau dans ses eaux : « Là où échouera ce petit rameau poussé par le courant, là nous établirons notre colonie, parce que telle sera la volonté de Dieu. »

« Il ne s’agit pas juste d’une légende que l’on raconte pour attirer les touristes, mais d’un fil rouge présent dans la mémoire familiale de bon nombre d’habitants de Vetka », nous explique Galina Netchaeva, qui travaille depuis bientôt quarante ans au musée local. « Moi, par exemple, j’ai entendu cette histoire – et cette même phrase – de la bouche de
mon grand-père lorsque j’étais enfant », poursuit-elle. « On la raconte toujours dans les familles », renchérit Piotr Tsalko, le jeune et énergique directeur du musée, qui affirme l’avoir souvent entendue de la bouche de sa grand-mère en guise d’histoire du soir.

Vetka est aujourd’hui une petite localité assoupie de quelque 8 000 habitants de la région de Gomel [ou Homiel]. De nombreux Moscovites adeptes de la vieille foi vinrent y chercher refuge dans les années 1680. À l’époque, ces terres recouvertes de forêts et de marécages faisaient partie de la république des Deux Nations, un État quasi fédéral formé par la Pologne et la Lituanie qui dura quelque deux cents ans. À la différence de la Russie, l’État polonais n’avait aucun grief à l’égard des vieux-croyants, et, en 1695, c’est à Vetka que fut construite la première église vieille-ritualiste après le schisme avec l’orthodoxie officielle. Elle s’appelle église de l’Intercession de la Mère de Dieu et fut consacrée à l’époque grâce à un vieil antimension, ce linge sacré recelant dans sa doublure la relique d’un martyr, apporté de Moscou par la disciple préférée du protopope Avvakum, Malania Bylevskaïa.

Puis, très vite, le bruit courut dans tout l’empire que, juste de l’autre côté de la frontière, il existait un endroit sur la Soj où les adeptes de la vieille foi pouvaient vivre librement et pratiquer leurs rites sans être inquiétés. Les fidèles affluèrent, fondant plusieurs communautés de vieux-croyants qui finirent par s’unir pour former la célèbre « Grande Vetka ». Avec ses 40 000 habitants, celle-ci devint l’un des plus grands centres de la vieille foi au tournant du XVIIIe siècle.

Les vieux-croyants de Vetka paraissaient très différents des autres. C’étaient des gens aisés : marchands, artisans, bâtisseurs… Tout en affirmant leurs convictions religieuses avec force, ils décidèrent de vivre de manière épanouie, voire opulente, leur vie ici-bas. Ils donnèrent tout de suite à la place centrale de la colonie le nom de place Rouge, comme à Moscou, bâtirent des maisons sans relâche et développèrent les échanges commerciaux avec les villes voisines. Au point que le Sénat russe s’inquiéta à un moment des « affaires florissantes douteuses » que menaient les vieux-croyants aux portes de l’empire. Sans parler de l’influence que commençait à exercer Vetka dans le monde orthodoxe.

Tout cela, bien évidemment, finit par susciter le courroux des tsars. Au début des années 1700, ils y envoyèrent leur armée à deux reprises, avec l’accord de Varsovie, pour rapatrier de force les vieux-croyants, dont certains furent déportés en Sibérie. Puis la ville fut entièrement brûlée en 1735 et, de nouveau, en 1764. Mais, tel le phénix renaissant de ses cendres, Vetka reprit vie grâce à l’afflux de nouveaux partisans de la vieille foi. Sans jamais atteindre sa splendeur d’antan, mais avec toujours la même promesse de liberté.

 

Piotr Tselko nous montre une série rarissime de photos d’habitants de Vetka prises en 1907 par un ethnologue venu de Saint-Pétersbourg. On s’attendait à voir sur ces clichés noir et blanc des mines renfrognées ou, à tout le moins, des visages fermés face à cette irruption dans leur monde clos. En fait, nous contemplons les regards amicaux et curieux d’habitants qui semblent surtout vouloir se montrer sous leur meilleur jour. Des jeunes femmes en tenue de ville, coiffées à la dernière mode, courent vers l’objectif ; une dame au visage resplendissant essaie en riant une parure sortie d’une vieille malle ; une religieuse âgée fait la lecture à un enfant ; des peintres d’icônes enseignent leur art à des apprentis…
Les arrière-petits-enfants de tous ces gens vivraient aujourd’hui à Vetka s’il n’y avait pas eu les événements du XXe siècle.

D’abord éclata la révolution de 1917 avec la répression qui en résulta. La dékoulakisation frappa de plein fouet les vieux-croyants de Vetka, dont les terres et les biens furent nationalisés. Pendant les années d’athéisme forcé qui suivirent, leurs descendants portèrent le stigmate d’être issus de familles de vieux-croyants, une catégorie d’ennemis potentiels de l’État créée ad hoc par les autorités soviétiques. Certains firent tout pour gommer ce passé de leur biographie.

Puis, en 1986, l’accident de la centrale nucléaire de Tchernobyl porta un nouveau coup à la communauté de Vetka. Toute la région fut touchée, et les taux de radiation étaient tels qu’il fallut raser des quartiers entiers de la ville. « Certains ont obtenu un petit appartement à Minsk. D’autres sont partis s’installer chez des proches à Moscou, à Léningrad ou à Kiev », poursuit Piotr Tsalko. «Voilà pourquoi, aujourd’hui, il ne reste plus aucun des 40000 vieux-croyants de Vetka », conclut avec tristesse le directeur du musée avant de se reprendre: «Heureusement qu’ils nous ont laissé un bel héritage ! »

De fait, Piotr Tsalko dirige un musée unique au monde. Il possède une riche collection d’icônes et de livres légués par les vieux-croyants de Vetka. Rien ne provient de l’extérieur. En revanche, des adeptes de la vieille foi des quatre coins du monde viennent ici en pèlerinage. Parmi eux, le métropolite Corneille de Moscou. Les icônes de Vetka sont célèbres partout : on en trouve à la galerie Tretiakov, à Moscou, ainsi que dans de nombreuses collections privées américaines. « Regardez-moi un peu cette splendeur », dit Galina Netchaeva en sortant de la vitrine, avec moult précautions, une icône représentant la Vierge Marie. La mère de Dieu porte une tunique brodée de perles de rivière qui capte immédiatement la lumière et scintille dans ses bras.

 

« Pourquoi parle-t-on de “foi vivante” à propos des vieux-croyants ? Ce n’est pas tant parce qu’elle a traversé les siècles malgré les persécutions et les interdictions. Il s’agit plutôt de la rela-tion très particulière qu’elle instaure entre l’homme et Dieu, explique Piotr Tsalko. Prenons les icônes. Les vieux-croyants ne vont jamais prier devant une icône imprimée,
parce qu’ils considèrent qu’elle n’est pas vivante. Pour eux, seul un être vivant peut créer la vie. Dans la Vierge Marie, les iconographes ont aussi vu une femme. D’où la décision de la revêtir d’une belle parure. »

Le musée de Vetka est également connu pour son fonds d’ouvrages anciens, dont certains sont uniques au monde. Prenez ne serait-ce que cette édition originale des Actes des Apôtres, imprimée par Ivan Fiodorov et offerte par « Mikhaïl Fiodorovitch, tsar de toutes les Russies ». Il s’agit du fondateur de la dynastie des Romanov et du père d’Alexis – sous le règne duquel surviendra le schisme de l’Église orthodoxe russe. « Oui, c’est bien l’original que vous voyez là », confirme Galina Netchaeva. « Nous n’avons pas les moyens d’en faire une copie. Cette édition n’a pas de prix, de toute façon. Elle s’est transmise à travers plusieurs générations de vieux-croyants d’ici avant de finir dans notre modeste musée », sourit-elle.

Après le musée, le lieu de Vetka où l’on peut le mieux s’imprégner de l’esprit de la vieille foi est le cimetière. Il se divise en deux parties. Naturellement, nous nous intéressons à celle qu’on appelle la « nécropole moscovite ». On peut y voir, en lieu et place des pierres tombales, d’étranges blocs de roche ou de curieux sarcophages en granit. Mais le plus frappant est que les monuments et les croix (à huit pointes, évidemment !) se dressent du côté des pieds des défunts et non de leur tête 1. « Pour qu’ils puissent s’agripper à quelque chose en se relevant, le moment venu », croit savoir Piotr Tsalko, qui me guide à travers le cimetière.

Devant toutes ces sépultures, je suis sur le point d’abandonner l’espoir de rencontrer un vieux-croyant encore vivant à Vetka. Quelqu’un qui se souviendrait encore comment on se signait avec deux doigts. « Si je peux vous être utile, il y a cinq ans, j’ai décidé de me faire baptiser de nouveau, cette fois selon le rite ancien », avoue subitement le directeur du musée.

Pourquoi avoir embrassé la vieille foi ? C’est une longue histoire, commence Piotr Tsalko. « Je n’ai jamais été très à l’aise avec le côté un peu trop formel de la pratique de la foi en Russie. Il faut faire ceci, il faut faire cela, tel jour et pas un autre… Mais, le plus souvent, on entre dans l’église en coup de vent, on se signe, on met un cierge et on repart vaquer à ses occupations. Chez les vieux-croyants, ce n’est pas comme ça : la liturgie dure de quatre à cinq heures, presque sans interruption. Je trouve que l’office y est plus authentique, plus proche de l’homme. Les paroissiens sont concentrés sur leur foi mais aussi très attentifs aux autres. Regardez par exemple comment les vieux-croyants vénèrent leurs icônes : ils viennent toujours par deux, se saluent puis s’inclinent devant l’image sainte avec ces mots : “Le Christ est parmi nous. Il l’est et il le demeurera.” On n’entre pas en coup de vent dans une église de vieux- croyants. Moi, cela m’a pris des mois et des mois de préparation. J’ai observé, étudié les rites, réfléchi. Eux, ils ont fait pareil avant de m’ouvrir leurs portes. »

Mais pourquoi ne porte-t-il pas la barbe ? N’est-elle pas obligatoire pour les hommes ? « Parce que j’ai péché », répond Piotr Tsalko en détournant le regard.

 

— Alessia Korjenevskaïa est une journaliste russe.

— Cet article est paru dans l’hebdomadaire Ogoniok le 30 mars 2020. Il a été traduit par Alexandre Lévy.

Chez les fous furieux du Web

Pour pouvoir accéder à certains forums d’extrême droite sur Internet, il faut littéralement montrer patte blanche en envoyant une photo de son poignet ou en produisant le résultat d’un test ADN prouvant la « pureté » de sa lignée. Julia Ebner, chercheuse à l’Institute for Strategic Dialogue, un think tank londonien spécialisé dans la lutte contre l’extrémisme, s’est soumise à tout cela (en trichant un peu). Elle le raconte dans Going Dark, fruit de deux années d’infiltration de cinq mouvances extrémistes sur Internet : les suprémacistes blancs, les complotistes, les misogynes radicaux, les chrétiens fondamentalistes et les djihadistes.

« Le mouvement TradWife [épouse tradi], dont Ebner étudie un forum de discussion, est l’une des sous-cultures d’extrême droite les plus bizarres qu’elle ait rencontrées », souligne Mark O’Connell dans New Statesman. Ces femmes estiment que leur atout le plus important dans la vie est leur « valeur sur le marché du sexe », calculée en fonction de leur âge, de leur forme physique, de leur féminité et de leur chasteté. Elles recrutent de nouvelles adeptes en se donnant l’apparence d’un groupe de soutien réconfortant les jeunes femmes en rupture amoureuse.

Cette manière de cibler les individus fragiles est une constante, selon Ebner. Les islamistes radicaux visent ainsi les musulmans qui se sentent isolés et discriminés ; les suprémacistes blancs, les hommes qui sont obsédés par leur sécurité ou par leur place dans la société et qui doutent d’eux-mêmes.

« C’est là la vraie valeur ajoutée du fascinant travail d’Ebner. Elle montre qu’Internet a rassemblé des communautés marginales, attisé les extrêmes et accru leur influence partout dans le monde », estime Ian Birrell dans l’hebdomadaire The Spectator. « Ce qu’elle ne précise jamais, c’est l’ampleur de ces mouvements, regrette Rosamund Urwin dans The Sunday Times. Sont- ils ultraminoritaires ou ont-ils essaimé un peu partout ? »

 

À lire aussi dans Books : Qui sont les « incels »?, mars 2020.

L’amour aux temps de Ceausescu

Après avoir exploré les possibilités narratives de la prose courte (avec les recueils Adeb, « L’orchestre orange » et « Rouge, rouge, velours », salués par la critique), Veronica D. Niculescu s’est aventurée sur le territoire de la poésie (avec deux recueils jumeaux de petites histoires en vers, « La symphonie anima­lière » et Hibernalia), de la litté­rature jeunesse et, plus récem­ment, du roman.

L’univers de cette voix tout à fait singulière de la littérature rou­maine, dont les registres multi­ples et le lyrisme inné charment le lecteur, oscille en permanence entre le réel et le fantastique, entre l’éveil et le rêve. Son der­ nier roman, Toți i copiii librăresei, cache derrière un épais tissu de mots un mécanisme aussi délicat que celui d’une montre. Sous le couvercle, ce mécanisme constitué de petites pièces, de détails d’ordre psychologique et historique, de renvois inter­ textuels et de parallèles donne naissance à une existence secrète et émouvante. Cette captivante vie intérieure est celle de la pro­tagoniste, Silvia Albu, qui offre une perspective entièrement féminine du régime communiste de Nicolae Ceaușescu durant sa dernière décennie, la plus bru­tale – les années 1980.

À travers le regard subjectif et meurtri de Silvia, le lecteur découvre l’histoire de dizaines – voire de centaines – de milliers de femmes qui ont subi, de 1966 à 1989, les effets du tristement célèbre décret 770 interdisant l’avortement. Seules pouvaient bénéficier d’une interruption volontaire de grossesse les femmes de plus de 45 ans (plus tard, la limite d’âge sera abaissée à 40 ans, avant d’être de nouveau fixée à 45 ans) ou ayant donné naissance à quatre enfants (plus tard cinq), ainsi que les femmes souffrant de certaines pathologies ou dont la grossesse comportait un risque pour leur santé. Cette interdiction se doublait d’un accès très difficile aux moyens de contraception, le plus souvent des préservatifs chinois vendus dans des boîtes ornées d’un papillon aux ailes bariolées.

Les femmes qui se faisaient avorter à leur domicile ris­quaient aussi bien la mort par septicémie que la prison. De même, les médecins et infir­mières qui réalisaient des IVG clandestines étaient emprison­nés. Le projet grandiose du couple Ceaușescu était de faire augmenter de manière spectacu­laire la population du pays. Alors, quand le personnage principal du roman, Silvia Albu, tombe enceinte à seu­lement 17 ans, c’est un véri­table tremblement de terre qui frappe sa vie et sa famille. La triste fin de cette histoire se superpose, symboliquement, à la fête nationale du 23 août, qui marquait la « libération » du pays par la « révolution socia­liste et anti­impérialiste », en 1944. Un mensonge historique, puisque c’est le roi Michel qui avait pris ce jour-­là la décision de retourner les armes contre l’Allemagne nazie, alliée de la Roumanie. L’histoire fabriquée par le régime communiste était célébrée avec une joie tout aussi fausse, à travers des manifesta­tions gigantesques sur le modèle nord-­coréen censées exprimer la gratitude du peuple envers son leader suprême.

La superposition de la tragé­die personnelle et des festivités met en évidence l’hypocrisie, le dédoublement et le mensonge général qui régissaient la vie des Roumains et, surtout, des Rou­maines. L’amour aux temps du communisme était intimement lié à la mort. À chaque fois, la fille ou la femme voyait le visage de la mort lui sourire affreuse­ment durant l’acte sexuel.

Au moment où commence le roman, Silvia Alba est de retour à Pitești, sa ville natale, située dans le sud de la Roumanie. Silvia travaille dans une librairie, et son petit univers est rythmé par les visages des enfants du quartier, qui sont ses princi­paux clients. Avec l’argent que leur donnent leurs parents, ils viennent acheter des cahiers et des poupées, des livres et des gommes chinoises parfumées, ainsi que d’autres menus objets colorés qui émerveillent leurs sens. Leur présence remplit le vide creusé dans le ventre et l’âme de la libraire ; ces « enfants de la librairie » deviennent un peu les siens, parce qu’elle leur ouvre les portes d’un monde miraculeux et essaie d’exaucer leurs vœux.

Toți copiii librăresei est donc un roman à la fois sur la féminité et sur l’enfance. À l’instar de l’amour, cette dernière est fra­gile ; elle se tient sur le seuil de l’au­-delà.

En 1981, Nicolae Ceaușescu avait décidé de tenter de rem­bourser dans son intégralité la dette extérieure de la Rouma­nie. Par conséquent, les produits roumains étaient pour la plupart exportés, tandis que, dans le pays, les aliments étaient rationnés et les queues devant les magasins institutionnalisées. La vie devint une lutte pour la survie et éle­ver un enfant, une tâche presque impossible. Des mots impen­sables commençaient à sortir de la bouche de parents effarés : « anémie », « rachitisme »… Tout au long du roman, les figures d’enfants sont des apparitions maigres, pâles, aux os de verre, qu’on dirait à tout moment sur le point de se briser.

Mais, dans ce paysage social terrible, fait de files d’attente interminables et de parents épuisés et désespérés, l’exubé­rance de l’enfance explose avec une force inouïe. Le spectacle est à la fois troublant et apai­sant pour la libraire, qui oscille entre ses souvenirs douloureux et la joie que lui procure la fré­quentation de ces enfants s’obs­tinant à vivre et à s’épanouir au milieu des décombres. Cette dichotomie positif­-négatif, vie­ mort, structure en profondeur le roman à la fois attachant et effrayant, lumineux et sombre de Veronica D. Niculescu.

Après l’épisode traumatique de son adolescence, la libraire amorce un retour à la vie grâce à ses petits clients mais aussi à la rencontre décisive avec un horloger, arrivé à Pitești après le tremblement de terre de 1977 qui a ravagé Bucarest. Cette rela­tion s’inscrit sous le signe d’une passion commune, la littérature, qui leur permet de s’évader d’une réalité quotidienne déprimante.

Plusieurs livres ponctuent leurs échanges, qui ne sont pas sans rapport avec le récit. Il s’agit surtout du recueil Le Livre de sable, de Jorge Luis Borges, et de la nouvelle La Petite Classe, de Tchekhov 1.

Aussi bien chez Borges que chez Veronica D. Niculescu, le temps est l’un des éléments centraux du récit. Dans Toți copiii librăresei, on assiste à une tentative d’exorciser le passé et de créer les prémisses d’un avenir sup­portable. Enfermée dans un pré­ sent pétrifié et sans espoir, Silvia retrouve une issue et un sens à sa vie grâce à l’aide de l’horloger, le seul capable de réparer le temps – en lui permettant de s’écouler à nouveau – et le cœur brisé de la jeune femme. Leurs rendez­-vous et leurs promenades deviennent l’écho de la rencontre miracu­leuse d’Ulrica et de Javier dans l’une des nouvelles de Borges, scellée par la présence du loup, figure animalière tutélaire des deux textes.

Pour ce qui est de La Petite Classe, de Tchekhov, Veronica D. Niculescu s’adonne à un exer­cice de réécriture postmoderne. Dans un chapitre du roman, le jeu de loto du texte original est remplacé par une partie de cartes qui a lieu dans un appartement communiste de Pitești. La sim­plicité du jeu, au cours duquel les enfants se montrent tour à tour exaltés, tristes ou fâchés pour finir par s’endormir dans le même lit, dégage un sentiment de légèreté, la légèreté d’un être qui vit une existence heureuse, solidaire et sans soucis.
De même que les œuvres de Borges, celles de Tchekhov reposent sur une simplicité apparente et mettent en évi­dence, à travers des instantanés du quotidien, des réalités et des vérités poignantes. Veronica D. Niculescu utilise la même approche dans son roman, proposant au lecteur un style simple, presque enfantin, qui dissimule des sentiments et des transformations complexes. L’histoire prend souvent l’allure d’un Bildungsroman existentiel et sentimental, dans le sens où il suit la métamorphose de Silvia, son retour à la vie et à la joie. La perspective féminine de l’expérience sociale représentée par le décret 770 et le ration­nement des aliments à partir de 1981 offre aussi au lecteur un excellent outil sociologique qui lui donne accès à la petite his­toire – celle des individus écrasés par la grande.

 

— Andreea Apostu est une universitaire roumaine spécialiste de littérature comparée. Elle contribue régulièrement à l’hebdomadaire culturel roumain Dilema Veche.

— Cet article est paru dans Le Grand Continent le 6 mars 2020. Cette revue en ligne, dont Books est partenaire, est publiée par le Groupe d’études géopolitiques de l’École normale supérieure. Elle traite de l’actualité dans une perspective européenne et propose chaque semaine le compte rendu d’une œuvre de fiction parue récemment dans un pays d’Europe.