L’homme qui voulait venger la Shoah

Au bout de deux minutes seulement, il prononce le premier mot en allemand : Wasser. « Vous voulez de l’eau ? » demande Yehuda Maimon. Il n’a plus parlé cette langue depuis au moins cinquante ans. Il l’a apprise à l’école, à Cracovie. Il a aussi cessé de parler le polonais, sa langue maternelle, bien qu’il ait été marié soixante-dix ans avec Aviva, originaire de Pologne comme lui. Lorsqu’ils se sont rencontrés, elle s’appelait Freda Lieberman et lui Leopold Yehuda Wassermann. En Israël, ils ont changé de nom et se sont mis à l’hébreu. C’était la condition d’un nouveau départ. C’était la langue du nouveau peuple qu’ils voulaient devenir. Des gens nouveaux et forts.

Pendant les nombreuses heures que nous passons ensemble, Yehuda Maimon s’exprime en hébreu, mais, de temps en temps, il emploie un mot allemand, sans doute parce qu’il n’existe que dans cette langue. Kapo. Volkssturm. Arbeitsdienst 1. À un moment donné, il crie : « Alle raus! Alle raus! » [« Tout le monde dehors ! »] « Parfois, il suffit d’un mot et je suis de nouveau à Auschwitz.»

Son aide à domicile philippine apporte de l’eau et une coupe de chocolats. Nous sommes assis dans la cuisine de son appartement d’une résidence pour seniors à Ramat Gan, dans la banlieue de Tel-Aviv. À l’extérieur souffle un vent hivernal. Aux murs sont accrochés des tableaux, dont le plus grand représente sa femme Aviva. « Êtes-vous confortablement assis ? » s’enquiert-il. Je réponds : « Mais j’ai le meilleur siège de la maison ! » Yehuda Maimon rit de bon cœur. L’Allemand est assis sur le meilleur siège. Il est difficile de concevoir que ce vieil homme a tout fait jadis pour assassiner 6 millions d’Allemands.

Son histoire, Yehuda Maimon la porte en lui depuis plus de soixante-dix ans. Il y a vingt ans, sous un pseudonyme, il s’est entretenu pour la première fois avec deux journalistes allemands. Puis il a donné quelques conférences dans des écoles et, pour finir, il a parlé avec Dina Porat, l’historienne en chef du mémorial Yad Vashem, qui vient de publier un livre sur Nakam (« vengeance », en hébreu), le groupe qui, il y a environ trois quarts de siècle, a eu pour projet de faire payer aux Allemands ce qu’ils avaient fait subir au peuple juif. L’ouvrage s’intitule « À moi la vengeance et la rétribution ». Cela fait écho à un passage de la Bible 2. Lorsqu’on entend Yehuda Maimon relater son histoire, on comprend que ce n’est pas un hasard.

Leopold Wassermann est né le 2 février 1924 à Cracovie. Tous le surnommaient Poldek. Son père importait des produits de luxe et de l’épicerie fine. Poldek avait un frère aîné, Marcel. Leur mère était femme au foyer. En Pologne, les Wassermann appartenaient à la classe moyenne supérieure. Ils parlaient yiddish entre eux, mais le père connaissait aussi bien l’allemand ; il avait servi dans l’armée austro-hongroise pendant la Première Guerre mondiale. Ils habitaient au centre-ville ; Leopold fréquentait une école privée juive. Cracovie était merveilleuse, dit-il. Un quart des habitants étaient juifs, il y avait environ 90 synagogues et lieux de prière, les seuls non-juifs qu’il connaissait étaient les concierges de l’immeuble. Guerre et génocide semblaient encore bien loin.

Le jour de la déclaration de guerre, Poldek campait avec d’autres jeunes dans les montagnes des Tatras. Il essaya de rentrer chez lui aussi vite que possible, mais les trains étaient bondés, on se pressait sur les quais de gare. Il avait 15 ans, l’autre monde n’était pas aussi éloigné qu’il l’avait cru. Les Allemands mirent six jours à atteindre Cracovie. Le 6 septembre 1939, ils y étaient. Deux semaines plus tard, l’école de Poldek fermait. On leur distribua des brassards, puis ils durent évacuer leur appartement et gagner le ghetto de Cracovie.

À partir de 1941, les Wassermann vécurent dans une seule pièce. En juin 1942, on vint chercher le père – direction le camp d’extermination de Belzec. Poldek ne savait encore rien d’Auschwitz, mais il comprit que les nazis ne les laisseraient pas en vie. On parlait d’exécutions de masse dans l’est de la Pologne, d’un camp de la mort à Lodz, de ces déportations à Belzec… Son père allait mourir, ils allaient tous mourir. Poldek avait éprouvé un sentiment d’impuissance, mais aussi de colère, dit-il. Pas de peur.

À l’été 1942, il rejoignit avec des amis un groupe de résistants ; ils fabriquaient des cocktails Molotov, volaient des armes, distribuaient des tracts. Fin décembre 1942, ils lancèrent des grenades et des engins incendiaires dans des cafés où se retrouvaient des soldats et des officiers allemands venus à Cracovie pour Noël. Peu après, les nazis arrêtèrent et exécutèrent la plupart des membres du groupe. Poldek passa entre les mailles du filet, planqué dans l’appartement d’une vieille dame, en dehors du ghetto.

 

C’était la première fois que des combattants clandestins juifs attaquaient ouvertement et tuaient des occupants allemands. « Nous ne voulions pas nous laisser emmener comme des moutons à l’abattoir », explique Yehuda Maimon. Ça aussi, ça vient de la Bible. En ce jour de décembre [le 6 décembre 2019], la chancelière allemande se rend pour la première fois à Auschwitz. Cela fera bientôt soixante-quinze ans que le camp a été libéré. Il y aura beaucoup de commémorations, de larmes, de couronnes de fleurs et de discours. L’Allemagne va se mettre à genoux et on verra les derniers rescapés à la télévision. Pas Yehuda Maimon. Pour lui, le combat contre les Allemands n’a pas pris fin quand le camp a été libéré et que la Wehrmacht a capitulé. Son histoire s’intègre mal dans la mécanique bien huilée des commémorations.

En mars 1943, Poldek, revêtu d’un uniforme imitant celui des SS, dévalisa au nord de Cracovie une riche famille de collaborateurs polonais afin de pouvoir continuer à financer la Résistance. Il fut arrêté et écroué à la prison Montelupich de Cracovie. Pendant qu’il attendait son exécution, le ghetto fut évacué. Son frère, sa belle-sœur et sa mère furent déportés dans le camp de concentration de Plaszów. Sa mère fut plus tard transférée vers le camp de travail de Skarzysko, où, dans une cour, un officier allemand l’abattit. Il voulait essayer son arme. « Moi, ils ne m’ont pas tué. Ils m’ont amené à Auschwitz », raconte-t-il. Pourquoi ? « Ça, ils ne me l’ont pas dit. Tu n’as qu’à regarder dans les archives. Les Allemands ont toujours tout consigné par écrit, non ? Avec leur minutie…» Le voilà qui rit de nouveau, comme s’il se moquait de nous tous cette fois-ci. Ces cruels et minutieux Allemands. Je ne peux m’empêcher de rire avec lui.

Poldek était considéré comme un criminel dangereux. On le plaça dans le bloc 11, la prison interne d’Auschwitz, dit-il. Il se retrouva ensuite dans un camp pénitentiaire en dehors d’Auschwitz où on construisait une usine pour l’entreprise IG Farben 3. C’est là qu’il fut approché par des résistants communistes. « Je leur ai dit : “C’est un honneur pour moi, à condition que vous acceptiez le fait que je suis sioniste, pas communiste.” Pour mon vingtième anniversaire, ils m’ont offert une étoile de David », se souvient-il. Il a survécu presque deux ans là-bas.

Lorsqu’on l’interroge sur le quotidien dans le camp, il raconte des histoires de souffrance et de malheur, mais parle aussi de bonheur et de solidarité. C’est le récit d’un homme qui, dans le lieu le plus sombre du monde, n’a pas voulu se résigner à son sort. Et, pendant notre conversation, il refuse de jouer le rôle qu’on attend de lui – celui de victime. L’historienne Dina Porat raconte qu’à la fin, à Auschwitz, Poldek ne pesait plus que 40 kilos, mais de cela il ne parle pas non plus. Il offre des chocolats à son visiteur allemand.

 

Avant que l’Armée rouge n’atteigne Auschwitz, les nazis expédièrent leurs détenus vers l’ouest, durant ce qu’on a appelé les marches de la mort. Dans une grange de Gliwice, où les détenus de 40 camps avaient été rassemblés, Poldek tomba sur son frère Marcel, rescapé du camp de Plaszów. Il lui proposa de s’enfuir aussitôt. Mais Marcel refusa. Selon lui, le risque était trop grand, et il voulait rester avec ses camarades de camp, qui étaient devenus sa famille. Marcel poursuivit la marche de la mort jusqu’à la fin de la guerre. Poldek, lui, s’évada au cours de la nuit.Tous deux ont survécu. Chacun à sa façon.

Poldek parvint à gagner Cracovie, qui avait été libérée le 18 janvier 1945. La famille polonaise qui vivait dans l’ancien appartement des Wassermann ne le laissa pas entrer. Quelqu’un lui dit : «Vous êtes bien plus nombreux à avoir survécu que je l’imaginais. »

Il ne cesse de répéter cette phrase. Même quand il parle d’Auschwitz ou du ghetto, il ne semble pas aussi ébranlé. Peut-être parce que c’est à ce moment-là qu’il a pris conscience que ce n’était pas fini. Que, si Cracovie était libérée, lui ne l’était pas. Que les autres hommes ne comprenaient pas ce qui s’était passé. Il venait d’avoir 21 ans.

Poldek se rendit à Bucarest, où l’Agence juive organisait l’émigration vers la Palestine. Là, il fit la connaissance d’autres rescapés des camps. Ils fondèrent le groupe Nakam, dirigé par Abba Kovner, un poète de Vilnius qui avait combattu comme partisan dans les forêts lituaniennes. « Nous étions les messagers du destin, dirait celui-ci plus tard. La destruction n’était pas autour de nous, elle était en nous. Nous ne pouvions pas concevoir de partir pour le pays d’Israël, d’y fonder une famille et d’aller au travail chaque matin sans avoir réglé nos comptes avec les Allemands. »

Ils avaient acquis la certitude que, dans un pays démocratique, il ne fallait pas compter sur la justice pour faire payer de tels crimes. On allait condamner quelques personnes, puis on passerait à autre chose. Eux, ils voulaient venger la persécution séculaire dont les juifs étaient victimes. Mais ils n’avaient aucune idée de ce qui pourrait constituer un châtiment proportionné. Kovner voulait 6 millions d’Allemands, sans vraiment savoir combien de victimes juives il y avait eu. Pour lui, c’était un chiffre symbolique. Une équivalence.

Mais comment s’y prendre? Quelqu’un proposa d’empoisonner l’eau potable des villes allemandes. Ils envoyèrent Kovner – qui était non seulement un poète, mais aussi un excellent orateur – en Palestine afin qu’il explique leur projet à la Haganah, l’organisation militaire juive clandestine qui allait par la suite devenir Tsahal, l’armée israélienne. Il devait également se procurer le poison. Le reste du groupe s’établit à Tarvisio, dans le nord de l’Italie. Là, dans un ancien camp des jeunesses mussoliniennes, ils étudièrent l’approvisionnement en eau des villes allemandes et attendirent le poison de Palestine. Poldek s’occupa, entre autres, du financement de l’entreprise.

Sauf qu’Abba Kovner ne revint pas. La Haganah et la plupart des futurs dirigeants politiques israéliens ne voyaient pas le plan du groupe d’un bon œil. « Il est plus important de ramener 6 millions de juifs en Palestine que de tuer 6 millions d’Allemands », déclara David Ben Gourion. Ce qu’ils voulaient par-dessus tout, c’était fonder un État. Et un massacre d’Allemands aurait mis ce projet en péril. Ni les Britanniques ni les Américains ne soutiendraient un État d’Israël qui commettrait un acte pareil. En Palestine, Kovner et ses justiciers étaient considérés comme des têtes brûlées, aveuglées par le traumatisme qu’elles avaient subi.

Pourtant, Abba Kovner se procura le poison. Auprès de qui ? Aujourd’hui encore, cela reste un mystère. Il entreprit de rentrer en Europe, muni de faux papiers et d’un uniforme d’officier britannique. Mais il éveilla les soupçons de l’équipage du navire parce qu’il n’avait pas la tête de l’emploi et ne parlait même pas l’anglais. Juste avant d’être arrêté, Kovner jeta le poison par-dessus bord. On l’enferma quatre mois à la prison britannique du Caire – pour falsification de documents.

En Allemagne, les membres du groupe Nakam s’impatientèrent, se querellèrent et se décidèrent finalement pour un plan B. Il s’agissait d’empoisonner d’anciens SS incarcérés en Allemagne. Ils se procurèrent de l’arsenic à Paris. En avril 1946, ils badigeonnèrent de ce poison 3 000 miches de pain d’une boulangerie de Nuremberg qui approvisionnait Langwasser, un camp d’internement de prisonniers de guerre SS. Après quoi ils allèrent s’abriter dans une planque à Prague, fêtèrent leur coup et attendirent. Deux semaines plus tard, ils dépêchèrent l’une des leurs, Rachel Glücksmann, à Nuremberg pour savoir ce qui s’était passé. Elle trouva en tout et pour tout quelques articles de journaux sur des Allemands qui avaient dû être soignés pour une intoxication alimentaire. Mais aucun mort, aucun scandale, aucune enquête. Ils n’ont jamais su ce qui avait mal tourné. « Notre monde s’est effondré. Cet objectif était toute notre vie », confie Yehuda Maimon.

Son récit s’effiloche à présent, saute d’un lieu à un autre. On sent que l’énergie du grand projet faiblit. Le plan A devint le plan B qui devint le plan C et finit par s’effondrer. On devine à quel point le groupe était assommé à ce moment-là. Il n’allait laisser aucune trace dans l’histoire, n’enverrait aucun avertissement au monde. Plusieurs membres de Nakam se mirent à caresser l’idée du suicide.

Au mois de mai 1946, Abba Kovner les invita à venir en Palestine. Il leur dit qu’ils y recevraient une formation militaire afin de pouvoir poursuivre leur lutte. Poldek partit avec Freda, sa compagne, qu’il avait rencontrée en Italie. Elle avait survécu dans un hôpital catholique sous la fausse identité d’une religieuse polonaise. Ils accostèrent à Haïfa le 26 juin 1946. Freda et Poldek devinrent Aviva et Yehuda. Ils rejoignirent les autres dans le kibboutz d’Ein HaHoresh, à mi-chemin entre Tel-Aviv et Haïfa. Mais, en guise de formation militaire, on leur apprit à cultiver des betteraves et des bananes.

Abba Kovner avait remisé ses idées de vengeance au profit de la construction du nouvel État juif. Les membres de son groupe se sentirent trahis. Il était leur chef, leur idole. La plupart quittèrent le kibboutz, en froid avec lui. Plusieurs retournèrent en Europe par leurs propres moyens afin de continuer le combat. Grâce au consul polonais en Israël, qui se trouvait être un ami de son frère, Yehuda Maimon se procura des faux passeports pour Rachel Glücksmann et lui-même. Ils voulaient se rendre en Allemagne en se faisant passer pour un couple polonais. Sur le chemin de l’aéroport, la Haganah arrêta leur bus, en fit sortir les deux justiciers et leur confisqua leurs passeports.

Fin de l’histoire.

 

On proposa à Yehuda Maimon d’entrer dans la nouvelle marine israélienne. Il accepta et devint capitaine de vaisseau. Il déménagea avec Aviva à Haïfa, et ils eurent deux fils. L’un est devenu médecin, l’autre roboticien, tous deux sont des experts mondialement reconnus dans leur domaine. Maimon a sept petits-enfants et trois arrière-petits-enfants. Plus personne ne parle polonais – et encore moins allemand. Dans les années 1960, Maimon fut nommé attaché militaire à l’ambassade d’Israël en Pologne. Il y passa trois ans, célébra Pessah à Cracovie et la barmitzva de son fils aîné à Varsovie. À Auschwitz, le directeur du mémorial le reçut comme un hôte de marque. « Vingt ans auparavant, ils m’avaient roué de coups de pied, et maintenant ils m’invitaient à prendre le café. Il y avait du progrès », plaisante-t-il.

Maimon finit aussi par faire la paix avec Abba Kovner. Le groupe se réunit de nouveau, fit la fête, discuta. Ils étaient tous israéliens désormais. « Nous parlions de politique, de philosophie, de culture et de sport, mais à la fin nous en arrivions toujours à Auschwitz. C’est ce qui a tout déterminé. C’est ce qui a fait que nous nous sommes retrouvés là. Ce n’était pas prévu, dit Yehuda Maimon. Je suis le fruit du hasard. »

 

Le groupe se montrait rarement en public. Ses membres étaient discrets. Il n’y eut jamais de coin commémoratif à Yad Vashem pour ces justiciers. Poldek était invité en tant que rescapé de la Shoah. Il allumait une torche lors de la journée du souvenir, il parlait d’Auschwitz, mais personne ne l’interrogeait sur l’histoire de sa vie, sur toutes ces années où il rêvait d’appliquer la loi du talion à l’encontre des Allemands. « Ils n’ont eu droit à aucune place dans la galerie des grands ancêtre sd’Israël, écrivait, au milieu des années 1990, le célèbre auteur et historien Tom Segev. Les vengeurs voulaient la justice, les dirigeants politiques un État. Les vengeurs parlaient au nom des derniers juifs, l’avenir appartenait aux premiers Israéliens. »

Quelques années plus tard, les historiens allemands Jim Tobias et Peter Zinke publièrent un livre sur le groupe. Poldek y apparaît sous le pseudonyme d’Olek Hirsch parce qu’il craignait d’être poursuivi par les autorités allemandes 4. Après la parution de l’ouvrage, en 2000, le procureur de Nuremberg ouvrit une enquête, mais rien ne vint confirmer que les pains empoisonnés aient causé la mort de quiconque. Dans la presse locale, un homme qui avait été interné à Langwasser déclara : « Je ne leur en veux pas. Nous devrions tirer un trait sur tout cela. » Un SS donnait son absolution aux « Avengers » juifs… Le procureur classa l’affaire.

Sur la cinquantaine de membres de Nakam, quatre sont encore en vie. L’un d’eux vient d’avoir 100 ans, un autre n’arrive plus à se souvenir de rien, un autre refuse de parler. Reste Yehuda Maimon. Poldek. Dans quelques jours, il aura 96 ans.

Si les justiciers de Nakam sont devenus des personnes respectées et que Poldek peut aujourd’hui parler ouvertement, cela tient à des rapports étonnamment cordiaux avec l’Allemagne, estime Dina Porat, l’historienne en chef du mémorial de Yad Vashem. « En principe, on peut tout dire. On ne peut plus faire de mal aux Allemands », explique-t-elle. Pour son livre « À moi la vengeance et la rétribution », elle a mené des recherches pendant dix ans. Elle a épluché les dossiers judiciaires, la correspondance, les journaux intimes, elle a discuté avec des membres du groupe. Elle aborde aussi des questions de justice, de châtiment, d’expiation ; elle se demande quelle aurait été la meilleure réponse à un crime planétaire comme la Shoah et comment le monde aurait pu être recomposé par la suite. Elle a aussi la conviction que trop peu de criminels allemands ont été jugés : « Israël a dû faire des compromis pour des raisons économiques et financières. Il a donc fait la paix avec les Allemands.»

Pour elle, les justiciers de Nakam ne sont pas des rescapés traumatisés et aveuglés par leur désir de vengeance mais des jeunes gens qui ont voulu racheter des siècles de souffrance infligée aux juifs. Cette année sortira aussi un long-métrage auquel elle a collaboré en tant que consultante. Son titre : « Plan A ». Il est en partie financé par des Allemands. On peut aussi espérer que le livre de Nina Porat sera bientôt traduit en allemand. L’auteure se demande justement à quoi pourrait ressembler la préface de l’édition allemande.

En Israël, plus de 400 personnes se sont pressées à la présentation du livre. Pour un livre d’histoire, c’est énorme, se réjouit Dina Porat. Poldek était assis à côté d’elle. Elle lui a demandé s’il agirait de la même façon si c’était à refaire. « Il a répondu : “Bien sûr.” Les gens se sont levés et ont applaudi. » Peut-être Poldek a-t-il fini par devenir un vrai héros.
Quelques semaines plus tard, nous nous retrouvons une nouvelle fois dans l’appartement de Yehuda Maimon, à Ramat Gan. Le matin a eu lieu une cérémonie commémorative pour son frère Marcel, devenu Mosche après sa venue en Israël, qui est décédé il y a huit ans. Quant à Aviva, l’épouse de Yehuda, elle est morte il y a quatre ans. Certes, il a ses enfants et ses petits-enfants, dit-il, mais il se sent seul. Les gens qui le comprennent vraiment sont de moins en moins nombreux. En décembre, il a assisté au centième anniversaire du plus âgé des survivants du groupe Nakam. Hier, il a rendu visite à la fille de ce dernier. Il essaie aussi de rester en contact avec Hassia, qui a le même âge que lui. Ce n’est pas évident. Hassia est une bonne fille, dit-il, mais elle n’est pas commode. Elle ne parle pas aux Allemands. Elle ne supporte pas la langue. Pas même l’accent. Elle est restée fidèle à l’idée de vengeance. Œil pour œil, dent pour dent… Et lui ?

«C’est important que notre groupe ait existé. Je ne sais pas ce qui se serait passé si nous avions réussi. Je sais seulement que je ne pouvais pas faire autrement. Nous devions envoyer un message. Donner une leçon », confie-t-il. Qu’auraient donc appris les Allemands si le plan A avait fonctionné ? « Il ne s’agit pas des Allemands. Je parle de nous. De notre peuple. Depuis des siècles, nous subissons des pogroms. Les juifs n’ont jamais réagi, ne se sont jamais défendus. Il fallait que ça s’arrête. » Est-ce que la force actuelle d’Israël n’a pas à voir avec cette expérience de l’impuissance ? « En théorie, peut-être, répond Yehuda Maimon. Dans notre situation, aussi bien géographique qu’historique, nous nous devons d’être forts en tant qu’État. Mais si la Shoah est ta raison d’être, pauvre de toi ! Je n’étais pas membre du groupe Nakam parce que je haïssais l’humanité. Je voulais que les gens soient traités avec respect. Il faut combattre ses ennemis, mais, si on ne voit plus que des ennemis partout, on est perdu. La politique israélienne actuelle m’attriste. » Cela pourrait être le mot de la fin. « Encore un chocolat ? » propose Poldek. Volontiers.

 

— Alexander Osang est un journaliste et romancier allemand établi à Tel-Aviv.

— Cet article est paru dans l’hebdomadaire allemand Der Spiegel le 17 janvier 2020. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Rock et répression

El Gran Wyoming, José Miguel Monzón Navarro de son vrai nom, anime depuis quatorze ans « El Intermedio » (« L’entracte »), une émission de télévision qui aborde l’actualité sous un angle satirique. Au tournant de la soixantaine, celui qui raccrocha la blouse de médecin pour devenir rockeur puis humoriste a commencé ses Mémoires.

La furia y los colores en est le deuxième volet. « Un peu à la manière d’un notaire, mais avec bien plus d’espièglerie, El Gran Wyoming dresse le procès-verbal de ce qu’il a vu et vécu entre 1972 et 1982 », c’est-à-dire durant la fin du franquisme (il a 20 ans lorsque Franco meurt, en 1975) et le début de la transition démocratique, note le quotidien El Periódico. Une époque de furie – la répression qui s’abat sur les étudiants engagés et les chevelus – et de couleurs – l’expérimentation des drogues et du rock et, par-dessus tout, de la liberté.

« El Gran Wyoming dénonce l’asphyxie intellectuelle dans laquelle il vivait sous la dictature, mais il se souvient de ces années-là comme des meilleures de sa vie », note l’édition espagnole de Vanity Fair. « Le franquisme nous plongeait dans le Moyen Âge mais il fait aussi partie de mon éducation sentimentale », confie l’auteur.

Ville fantôme

Dans le récit graphique de Łukazs Wojciechowski, tout commence par un café renversé. Une erreur bien humaine, commise en l’occurrence par Mme Marianne, l’assistante du bureau d’études chargé de la reconstruction d’une grande ville européenne au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

En renversant en pleine réunion la tasse de café destinée à son patron, Marianne réduit à néant un an de travail du bureau tout entier. Mais, loin de se faire réprimander, elle est félicitée pour cet « avis objectif » sur les plans étalés sur la table : « Nous avons dessiné un projet comme s’il n’y avait pas eu de guerre. Confrères, à partir d’aujourd’hui nous créons entièrement une nouvelle ville ! » s’enflamme le patron. L’ancien projet est jeté aux orties, car trop « enraciné dans la vision bourgeoise et impérialiste des élites égoïstes » : il était l’incarnation de la « nostalgie d’une vision erronée de l’Histoire ».

Nous sommes en 1958, une époque où «la guerre nous a offert d’infinies possibilités pour la reconstruction de nos villes » dit le présentateur du journal télévisé. « Centres-villes bombardés, communautés brisées, personnes déplacées, migrants… C’est pour eux que les architectes peuvent créer à nouveau. Libérés de tout sentimentalisme.»

Nous suivons l’évolution du nouveau projet au fil de quatre étapes : 1958 (les quatre planches non consécutives que nous reproduisons ici appartiennent à cette séquence), 1964, 1967 et 1977. Une autre ville sort progressivement de terre, sorte de Brasília européenne, tout en formes géométriques, bretelles d’autoroute, parkings suspendus, via- ducs, gratte-ciel… Cette ville nouvelle et hautement technologique qui prend forme est déjà une attraction touristique, on vient du monde entier pour la contempler, raconte toujours le même présentateur de télévision.

La vie au bureau évolue elle aussi: au début, les architectes discutent foot, bagnoles, cinéma et se chamaillent à propos de politique en fumant. La séquence s’ouvre immanquablement par l’arrivée du patron, le café servi par Marianne puis la réunion avec les chefs de projet. Mais, d’une année à l’autre, Marianne est remplacée par un inter- phone, puis par un robot ; le café vient d’un distributeur automatique. Les collègues cèdent la place à des machines et les conversations d’antan au bruissement des ordinateurs. Plus aucun risque que le café soit renversé, parce que Marianne n’est plus là, et d’ailleurs bientôt il n’y a plus de café.

Ville nouvelle est le récit d’une utopie urbaine dans laquelle, à la fin, l’homme ne trouve plus sa place. La bande dessinée est entièrement réalisée avec le logiciel AutoCad, très utilisé par les architectes. L’auteur précise que les projets évoqués s’inspirent de quelques cas réels, comme la reconstruction du Havre, le plan Pampus (resté dans les cartons), qui consistait à loger 300 000 personnes sur des îles artificielles au large d’Amsterdam, ou encore les travaux futuristes du groupe Haus-Rucker-Co.

Curieusement, cet architecte polonais n’évoque pas le premier cas d’école – la reconstruction après guerre de la capitale de son pays, Varsovie, presque entièrement détruite par les combats et les bombardements. Peut-être parce qu’il s’agissait d’une « reconstitution » et que, paradoxalement pour un pays communiste, ce sont ceux qu’on appelait les « conservateurs », à savoir les partisans d’une reconstitution à l’identique du centre-ville historique, qui avaient pris le dessus sur les « modernistes ».

— Books

 

Portrait de braconnier

La fauconnerie est un art très prisé au Moyen-Orient, où de riches amateurs «seraient prêts à débourser jusqu’à 400 000 dollars pour un rapace », assure le journaliste Joshua Hammer dans The Falcon Thief. Son livre, à la fois «carnet de voyage, récit d’aventures et portrait », suit les traces du braconnier irlando-zimbabwéen Jeffrey Lendrum, « des volcans de Patagonie au parc national de Matobo, au Zimbabwe, de la toundra gelée près du cercle arctique aux volières de luxe de Dubai », résume le magazine Forbes. Jeffrey Lendrum, dont les faucons sont la spécialité, a été arrêté cinq fois sur trois continents ces vingt dernières années.

Sa psychologie fascine Joshua Hammer, qui remonte le fil de la « carrière » du braconnier pour la faire débuter à l’âge de 11 ans, note Suzanne Joison dans The New York Times. Lendrum vit alors en Rhodésie (ancien nom du Zimbabwe), et, avec son père, il adhère à la société ornithologique locale pour participer à un projet de suivi de la population d’aigles noirs du parc national de Matobo. Dix ans plus tard, en 1983, les autorités découvrent dans la maison familiale une collection de plus de 1 000 œufs d’espèces rares ou protégées.

 

Le drame des Samis

Il y a tout juste un siècle, la Suède et la Norvège signaient un accord visant à régulariser le sort des Samis. Ce peuple autochtone (que l’on désignait alors sous le terme péjoratif de « Lapons »), vivait de l’élevage de rennes dans des zones frontalières septentrionales. Indépendante depuis peu, la Norvège refusait que les Samis traversent chaque été la frontière pour faire paître leurs troupeaux sur son territoire. La Suède prit des mesures : de nombreuses familles furent déplacées vers des régions plus méridionales. Le plus souvent avec leurs bêtes, mais sans leur demander leur avis ou en leur mentant sur les raisons réelles de cette « dislocation », terme officiel alors en vigueur. Dans leur langue, les Samis parlent de bággojohtin, « déplacement forcé ».

Dans son livre, la journaliste Elin Anna Labba, descendante d’une de ces familles, donne la parole aux derniers survivants de ce chamboulement et à leurs enfants. Mieux, elle « restitue avec sa propre voix témoignages, frustrations, photos d’archives, jojk [chants traditionnels samis] et documents administratifs. Sa voix évoque l’époque où les Samis virent leurs âmes, leurs corps, leur environnement, leurs troupeaux, tout, arrachés à la terre où ils vivaient» depuis des générations, souligne Svenska Dagbladet.

Pour le quotidien suédois, « Sápmi [la terre des Samis] a trouvé sa Toni Morrison ». À l’instar de l’écrivaine américaine, qui fut l’une des premières à rendre compte de la condition noire aux États-Unis, « Elin Anna Labba écrit dans la langue des maîtres, mais elle se l’approprie, pour elle et ses aïeux, comme il convient de le faire lorsqu’on vous a tout confisqué, y compris la parole ».

Tout en regrettant que les jojk n’aient pas été traduits en suédois, le quotidien Aftonbladet juge ce livre « très accessible, éclairant et de nature à sensibiliser l’opinion publique à la question ». De nombreux Suédois méconnaissent en effet cet épisode de l’histoire de leur pays.

Saluant « un important livre de deuil, beau et douloureux », un autre quotidien, Dagens Nyheter, rappelle d’ailleurs que le ministère de la Culture suédois et le Parlement sami ont décidé d’instaurer « une commission vérité afin d’avoir une vision commune des agressions commises » par l’État suédois à l’encontre des Samis.

L’habileté diabolique des virus

En Italie, les ouvrages de vulgarisation scientifique figurent rarement parmi les titres les plus vendus. Mais, depuis l’explosion de la pandémie de Covid-19, deux livres sur les virus captivent les lecteurs : Virus, la grande sfida, de l’épidémiologiste Roberto Burioni, paru le 10 mars, le lendemain du décret imposant le confinement à tout le pays, et Spillover, réédition du best-seller de 2013 du journaliste américain David Quammen. L’Américain et l’Italien ont eu le mérite de voir venir la crise actuelle. Professeur de microbiologie et de virologie à l’université Vita-Salute San Raffaele de Milan et vulgarisateur de talent, Roberto Burioni est depuis plusieurs années l’invité régulier d’une émission-débat dominicale très regardée. Face à une opinion sensible aux discours parascientifiques, il défend avec passion la cause de la science en général et la nécessité des vaccins en particulier, surtout depuis l’arrivée au gouvernement du Mouvement 5 étoiles, qui s’opposait à l’obligation de vaccination pour l’inscription à l’école.

 

En mai 2019, Burioni a convaincu son éditeur de publier un livre sur les agents infectieux. Dans la bataille d’experts engagée dès janvier sur les plateaux télévisés italiens, il a été l’un des rares scientifiques à pointer du doigt les dangers du nouveau virus qui, prévenait-il, ne resterait pas en Chine. Fin janvier, ceux qui évoquent « une grosse grippe » l’accusent d’alarmisme quand il «énonce des vérités désagréables qui, si on les avait écoutées à temps, nous auraient épargné toutes ces mesures extraordinaires », remarque le quotidien en ligne Linkiesta. Fin février, lorsque les premiers foyers de contamination sont identifiés et isolés, on lui reproche encore d’alimenter « l’hystérie collective ». Mais, en quelques semaines, Burioni passe « de Cassandre à gourou », selon le quotidien Il Foglio.

 

L’auteur se défend pourtant d’avoir écrit un livre de circonstance. Son objectif ? Montrer comment la science est parvenue à vaincre la peste, le choléra, le sida ou le Sras grâce à la découverte des mécanismes de transmission des virus ou des bactéries. « Le virus a ceci d’intrigant qu’il n’existerait pas sans l’hôte chez qui il se réplique, expliquait l’auteur début mars dans l’émission de radio Scienza. Mais il tend à nuire à l’organisme dont il dépend […]. C’est la compréhension de cette relation quasi perverse qui permet de venir à bout d’une épidémie. Contrairement au virus du Sras, qui n’était virulent que lorsque les sujets étaient déjà très malades, le coronavirus actuel a l’“intelligence” de causer des symptômes légers, voire pas de symptômes du tout, pour mieux se répandre. En l’absence de vaccin ou de traitement, notre seule arme est donc de faire le contraire de ce que “souhaite” le virus. D’où la nécessité de la distanciation sociale. » « En bon virologue, écrit Riccardo Chiaberge dans Linkiesta, le professeur Burioni admire le virus, il l’aime et le déteste. Il lui prête sinon une intelligence du moins une habileté diabolique qui lui permet de se répliquer à nos dépens et de frapper le plus de monde possible. »

 

Au-delà de la situation sanitaire, Burioni explore les conséquences politiques des épidémies précédentes, rappelant que, « à plusieurs reprises, les virus et les bactéries ont changé le cours de l’histoire », note encore Chiaberge, lui-même auteur en 2016 d’un livre sur la grippe espagnole : « À partir de 541, l’épidémie de peste qui se répand au cours des deux siècles suivants signe la fin de l’Empire romain et le début du Moyen Âge. Au XIVe siècle, la Peste noire marque le début de l’époque moderne, le passage à la Renaissance. Dans les deux cas, le bacille assassin arrive à bord des navires et des caravanes de marchands qui commercent avec l’Orient.» Un constat qui fait évidemment écho en 2020.

Retour à Kaiserlautern

Les villes moyennes sont les grandes absentes de la littérature allemande contemporaine. Elles ont beau abriter un tiers de la population du pays, rien n’y fait : les auteurs leur préfèrent les métropoles, les villages ou, mieux, « l’opposition grandissante entre ces deux pôles », note Arno Frank dans le magazine Der Spiegel. D’un côté, « l’avant-garde urbaine de la mondialisation » et la « cohabitation bariolée ». De l’autre, le «ressentiment rural» et les « populistes de droite ».

D’où la satisfaction d’Arno Frank et d’une bonne partie de la presse germanophone à la lecture d’Ein Mann seiner Klasse, ouvrage dans lequel le journaliste Christian Baron raconte son enfance et sa jeunesse à Kaiserlautern, 100 000 habitants. Dans l’hebdomadaire Die Zeit, Ijoma Mangold se demande si on n’a pas affaire à la version allemande de Retour à Reims, de Didier Éribon (qui, à en croire Mangold, a eu plus de succès encore en Allemagne qu’en France). Comme Éribon, Baron vient d’un milieu très modeste : son père, ouvrier, est violent et alcoolique. Sa mère meurt quand il a 10 ans, et il déménage alors chez la sœur de celle-ci, où les choses s’améliorent un peu. « Son livre est l’histoire d’une double fuite, hors de sa classe sociale et hors de sa ville d’origine. C’est aussi l’histoire du retour du narrateur sur les lieux où il a grandi », observe Arno Frank.

L’avenir radieux des marchands de bonheur

Qu’est­-ce que vous éprouvez ? Chaque jour, les 2,4 mil­liards d’internautes qui se connectent à Facebook sont invités à faire part de leurs émotions à une gigantesque banque de données. Un menu déroulant d’émoti­cônes les y aide. La première option est « heureux », la seconde « chanceux ». Si elles ne vous conviennent pas, vous pouvez faire défiler le menu et choisir parmi 120 autres possibilités, parmi lesquelles « furieux », « troublé » ou « en a marre ». Facebook ne cache pas qu’il transmet ces informations personnelles et nos préférences aux annonceurs et aux pouvoirs publics. Nous savons aussi désormais que l’entreprise recueille des données sur nos humeurs et a mené des expériences destinées à les infléchir en personnalisant le fil d’informations des internautes afin de le rendre plus gai ou plus triste. En transformant l’expression subjective d’émotions en données ob­jectives, Facebook s’emploie à rendre ce qui se passe dans notre tête connaissable, lisible et vendable.

Facebook dispose peut-­être d’un pou­voir de surveillance sans précédent, mais il n’est pas le premier à vouloir mesurer, observer et gérer nos émotions. Les psy­chologues et les économistes du com­portement collectent des données sur les émotions à partir de différentes sources, numériques et autres, afin de comprendre et de mieux prédire nos décisions. Les entreprises exploitent leurs conclusions pour vendre leurs produits ou leurs ser­vices, et les gouvernements pour élaborer des politiques. En 2010, le cabinet du Premier ministre britannique [David Cameron à l’époque] avait créé une cel­lule, communément appelée Nudge Unit, chargée d’analyser les études comporte­ mentales dans le but de « concevoir des politiques ou des interventions destinées à inciter et aider les citoyens à faire de meilleurs choix pour eux­-mêmes et pour la société ». Aujourd’hui, la Nudge Unit est une société semi­-privée qui vend ses études aux ministères 1 ; son modèle a été exporté aux États-­Unis et en Australie. Les chercheurs de ces institutions se consacrent tout particulièrement à l’ana­lyse des niveaux de « bonheur ». L’idée que le bonheur ne peut être quantifié – que la vie émotionnelle n’est pas l’affaire de la politique, de l’économie ou de la science – n’est pas partagée par ce que William Davies appelle « l’industrie du bonheur », cette constellation de psycho­logues et d’économistes qui cherchent à maximiser le bonheur, de chercheurs en neurosciences qui mettent au point des outils de plus en plus perfectionnés pour le mesurer, de médecins et de psychiatres qui prescrivent des médicaments pour le procurer et d’éditeurs qui truffent leurs programmes de parutions de livres nous expliquant comment y parvenir.

Lorsque les gouvernements s’inté­ressent au bonheur aujourd’hui, juge William Davies, ils poursuivent un projet amorcé il y a deux siècles et demi par le philosophe Jeremy Bentham, qui esti­mait que la prise de décision politique ne devait pas se fonder sur des notions phi­losophiques creuses – droits, obligations, devoirs – mais sur des « entités réelles », en particulier les plaisirs et les peines, qui peuvent être appréhendés directement. Pour Davies, Bentham est l’inventeur de la « politique publique fondée sur les preuves ». Au XVIIIe siècle, les précurseurs de l’utilitarisme et de l’économie politique classique, comme Hume et Adam Smith, n’étaient pas convaincus que l’on puisse comprendre grand-­chose sur autrui mais n’en faisaient pas une affaire. On pouvait supposer l’existence de caractéristiques psychologiques communes, les conven­tions sociales et les règles de l’échange servant à coordonner les conduites humaines et à améliorer le bien­être des citoyens. Bentham était plus optimiste : il jugeait possible d’obtenir des connais­sances fiables sur la psychologie humaine. Et, contrairement aux catégories philo­sophiques qu’il dédaignait, le bonheur avait à ses yeux une base essentiellement physique, sa quantité étant déterminée par la présence du plaisir et l’absence de douleur. Il proposa une classification de douze « douleurs » et de quatorze « plai­sirs », pouvant en principe être mesurés, comparés et agrégés selon son « calcul félicifique », qui devait servir au législa­teur à élaborer des mesures conformes à son principe d’utilité : « Le plus grand bonheur pour le plus grand nombre […] est la mesure du bien et du mal.» La réfé­rence au « plus grand nombre » est la par­tie la plus importante du principe : ce qui profite à la majorité compte plus que le bonheur individuel ; l’une des choses qui, selon lui, accroîtraient le bonheur général des Londoniens serait un réseau d’égouts en bonne et due forme.

 

 

Parce qu’il s’intéressait autant à la réforme sociale qu’à la psychologie
individuelle, Bentham cherchait davan­tage à classer les plaisirs qu’à les mesu­rer. Mais, selon Davies, les solutions proposées par Bentham – et ses héri­tiers à l’esprit plus mathématique – au problème de la mesure de nos pensées « préparaient le terrain à l’alliance entre la recherche en psychologie et le capi­talisme ». Ces solutions ouvraient deux possibilités: «l’argent ou le corps, l’éco­nomie ou la physiologie, le paiement ou le diagnostic ». L’argent pouvait servir à attribuer une valeur : lorsque vous mettez un prix sur quelque chose, vous supposez qu’il a la même valeur, ou utilité, qu’une autre chose de même prix. Le corps, lui, pouvait présenter des « symptômes mesurables de ce que ressent l’esprit » : lorsqu’un diagnostic physique est associé à une expérience psychologique, ce qui semble être propre à une personne peut être comparé à l’expérience des autres. Les deux méthodes fournissent une me­ sure objective et impersonnelle de l’expé­rience subjective et personnelle.

À la fin du XIXe siècle, les économistes se mettent à élaborer des modèles de plus en plus techniques de choix et d’échange entre consommateurs. Pour ces premiers économistes « néoclassiques », ce qu’il est possible de savoir des besoins et des désirs des individus est une question cruciale. L’économiste irlandais Francis Edgeworth pense que le nouveau champ qu’est alors la psychologie expérimentale nous donnera accès à l’esprit des gens et permettra d’obtenir des informations sur des traits psychologiques particuliers. Il propose un outil – l’« hédonomètre » – pour mesurer la satisfaction de l’esprit et du corps ; les résultats seront intégrés dans des équations et serviront à élaborer une politique sociale.

Son confrère William Stanley Jevons est sceptique : « Chaque esprit, écrit­-il, est impénétrable pour les autres, aucun dénominateur commun des sentiments ne semble possible. » Et, si on ne peut pas le faire scientifiquement, mieux vaut ne pas le faire du tout, conclut-­il. Les pensées intérieures ne sont pertinentes que dans la mesure où elles expliquent la valeur des objets extérieurs – les biens à consommer.

Dans le sillage de Jevons, les écono­mistes prennent leurs distances par rap­port à la psychologie, partant plutôt de l’idée que l’homme est défini par ses choix. Si ceux­-ci sont cohérents, on peut le considérer comme rationnel : l’important, ce n’est pas l’accès à l’esprit mais la simple observa­tion des comportements. L’utilitarisme sous sa forme classique, psychologique, benthamienne, ne dure pas longtemps. Le fondement de l’écono­mie devient l’idée beaucoup plus simple que l’homme est une ardoise vierge et un décideur rationnel, Homo economicus. Les nouvelles théories de la « maximisation » font leur chemin : les individus, selon les économistes, cherchent à maximiser leur utilité ; les gouvernements, selon les phi­losophes politiques, cherchent à maximi­ser le bien­être général de la population. L’État, à ce stade, ne se préoccupe pas du bonheur des citoyens : ce qu’ils ressentent ne le regarde pas.

 

Ce scepticisme psychologique n’a pas empêché les gouvernements et les entreprises d’essayer d’en savoir le plus possible sur les gens. L’un des principaux clivages idéologiques du XXe siècle a trait à ce qu’il est possible d’apprendre, à la manière de collecter et d’exploiter ces informations et à la question de déter­miner qui doit s’en charger – les experts ou le marché.

D’un côté, il y a ceux qui, comme Hayek, reportent sur la politique le scepticisme de la théorie économique, arguant que, puisque nous ne pouvons pas savoir grand­-chose sur ce que veulent les individus, mieux vaut les laisser déci­der. Les informations personnelles ne peuvent pas être collectées et coordon­nées par une autorité centrale ; c’est le mécanisme de formation des prix qui dictera l’affectation des ressources. Les systèmes d’échange – le marché avant tout – universalisent les expériences sub­jectives individuelles : nul besoin de faire appel à des experts pour les gérer.

De l’autre côté, il y a ceux qui pensent que les États et les entreprises ont les moyens d’acquérir des connaissances sur les ressorts du comportement des individus. La psychologie des travail­leurs, les désirs des consommateurs, les habitudes des ménagères, le bien­-être des citoyens, tout cela peut être mesuré par des enquêtes, des sondages et d’autres méthodes de collecte de données. Avec le développement de la psychanalyse, le fonctionnement de l’esprit semble plus accessible et plus facile à manipuler par ces instruments de « persuasion clandes­tine » que sont les publicitaires 2. Au cours du XXe siècle, les psychologues expéri­mentaux en viennent à traiter les individus comme des animaux, en cernant leur comportement comme s’ils étaient des rats de laboratoire 3. Il revient aux experts d’accumuler et d’exploiter des connaissances sur les comportements et la façon de les améliorer, dans le but de rendre les entreprises plus performantes, d’optimiser la production et de planifier l’économie.

Selon Davies, ces anciennes lignes de faille sont désormais caduques. La psy­chologie et l’économie ont été réunies il y a quarante ans avec l’émergence de l’éco­nomie comportementale, pour laquelle les humains ne sont pas seulement ou pas toujours des utilitaristes intéressés (Amartya Sen a qualifié Homo economicus d’« idiot rationnel »), mais aussi des ani­maux sociaux, moraux et émotionnels ; les études sur l’« irrationalité » écono­mique prolifèrent de nos jours.

Les experts et le marché ne sont plus considérés comme deux canaux diffé­rents pour la collecte de données. Nous sommes complices de la surveillance à laquelle on nous soumet, nous donnons volontiers des informations sur ce qui nous rend heureux à quiconque le demande et même à ceux qui ne le demandent pas, par le biais de bracelets et de montres connectées, de Facebook et de Twitter. Les réseaux sociaux et les médias en ligne hébergeant des conte­nus viraux comme BuzzFeed sont répu­tés pour leurs techniques de marketing « piège à clics », qui permettent d’amas­ser davantage de connaissances sur nous que les enquêteurs et les sondeurs du XXe siècle auraient rêvé de le faire. Grâce à Internet, les marchés s’infiltrent dans des recoins qu’ils avaient du mal à atteindre et accèdent facilement à des informations d’ordre psychologique naguère jugées sans intérêt.

Nous surfons sur une nouvelle vague d’optimisme scientifique, juge Davies. Grâce aux progrès de la psychologie comportementale et des neurosciences, l’idée qu’il existe un état psy­chologique appelé bon­heur, et que cet état peut être quantifié, suscite un nouvel enthousiasme. Un hédonomètre numé­rique a été mis au point : hedonometer.org prend un échantillon d’« envi­ron 100 millions de mots par jour » sur Twitter et d’autres sources, et leur attribue à tous un « score de bonheur » afin de me­surer les « tendances du bonheur ». Cette volonté de mesurer le bonheur découle entre autres du sentiment que les indica­teurs actuellement utili­sés pour évaluer l’activité socioéconomique sont in­suffisants. Le PIB mesure les résultats économiques et non le bien­être ou le «bonheur na­tional ». Selon les recommandations élaborées par l’OCDE sur la mesure du bien­être subjectif, le bonheur est fonc­tion du revenu, mais jusqu’à un certain point seulement.

Les indices de bonheur ont une utilité stratégique pour les militants du climat et les écologistes anticroissance. Si l’action contre le changement climatique exige de passer à une économie à croissance faible (ou nulle) et que nous n’avons pas besoin de croissance économique pour être heureux, on peut affirmer que ralentir la croissance jusqu’au niveau voulu afin de sauver le climat ne nuira pas forcément à notre bien-­être. Pour prendre un autre exemple, nous savons qu’être au chômage nuit à l’estime de soi ; donc, si un gouvernement vise à maximiser le bonheur, il devrait mener une politique de plein emploi. Cela montre toutefois que l’ar­gument peut être à double tranchant : si ce qui nous rend heureux est le travail lui­-même, alors il n’est pas nécessaire de le rémunérer.

En tout état de cause, qu’est-­ce qui est mesuré exactement ? Le bonheur reste une idée difficile à définir. Lorsque nous parlons de « bien-­être », nous pensons souvent à la santé, mais philosophes et économistes emploient depuis des siècles le terme dans un sens plus général pour désigner ce qui est « bon » pour les gens, c’est-­à­-dire les facteurs personnels, sociaux, culturels, politiques et écono­miques qui font que notre vie individuelle et collective vaut d’être vécue. Dans les études récentes sur le bonheur, les dé­finitions sont plus axées sur l’individu que sur la collectivité et concernent plus directement l’expérience psychologique. Le psychologue Daniel Kahneman dé­finit le « bonheur objectif » à un moment donné comme le fait que l’on souhaite que l’expérience vécue à un moment donné se poursuive. Le « bien­-être sub­jectif » est un indicateur plus large, qui englobe le niveau de « satisfaction dans la vie » et l’équilibre entre les sentiments « positifs » et « négatifs ». Ou, comme le disait l’économiste comportemental Richard Layard, qui fut le « monsieur Bonheur » du New Labour, « par bonheur, j’entends se sentir bien – profiter de la vie et la trouver formidable. Par mal­heur, j’entends se sentir mal et souhaiter que les choses soient différentes ».

Les enquêtes autoadmi­nistrées qui alimentent les études sur le bonheur in­diquent que la plupart des gens sont globalement satis­faits de leur vie. Le bonheur est normal : si vous êtes heu­reux, c’est que vous allez bien. Mais concevoir le bonheur de la sorte revient à consi­dérer le malheur comme une pathologie, un état psycholo­gique ou mental qui appelle une intervention comporte­ mentale et médicale. C’est la logique qui sous-­tend l’essor de l’« industrie du bonheur ». Elle a de plus en plus d’in­cidence sur les politiques de santé et d’éducation : si vous n’êtes pas heureux, si vous souhaitez que les choses soient différentes ou si vous avez du mal à vous adapter à la vie moderne, on peut vous diagnostiquer un trouble mental. Aujourd’hui, la dépression est la patho­logie la plus courante du bonheur, et de nombreuses personnes sont traitées soit par des antidépresseurs, soit par une thérapie cognitivo­-comportementale (TCC) afin de les aider à se remettre rapidement sur pied.

 

Toute une série de nouvelles approches thérapeutiques ont le vent en poupe. La « psychologie positive » est une technique pour chasser les idées négatives. La « pleine conscience » fait appel à des formes bouddhistes de méditation pour réduire le stress et favoriser le bien-être. Des programmes de formation à la « résilience », destinés à aider les individus à faire face et à s’adapter à des situations difficiles, ont été introduits dans certains cursus scolaires. Pour Freud, le « pathologique » s’inscrivait dans le prolongement du « normal » ; guérir les malades ne signifiait pas les rendre heureux, mais, comme il le dit dans une formule célèbre, « transformer [leur] misère hystérique en malheur banal » 4. Beaucoup de gens ont de bonnes raisons d’être malheureux dont les nouvelles pra­tiques thérapeutiques de l’industrie du bonheur font peu de cas. Elles préfèrent s’attaquer aux symptômes plutôt qu’aux causes, et visent non pas à guérir les gens mais à les rendre plus détendus, plus heu­reux et plus productifs.

Davies entend montrer que, en nous rendant plus résilients et plus pro­ductifs, l’industrie du bonheur nous pousse à nous contenter de trop peu. Elle nous incite à résoudre les problèmes sociaux et économiques par des solutions physiques, « en rendant les individus responsables de leur malheur et en les soignant », tout en négligeant « le contexte qui y a contribué ». Il en va ainsi que les causes soient d’ordre personnel ou socio-économique. Dans la dernière édition du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM­5), le deuil, s’il dure plus de deux mois, est considéré comme un trouble mental. Alors que naguère la solution du mal­ être au travail passait par les réformes sociales et l’action collective, aujourd’hui on parle coup de fouet au moral et rési­lience ; lorsque nous voulons résister, nous n’adhérons pas à un syndicat, nous nous faisons porter pâle. Si vous perdez votre emploi et que vous vous sentez démo­ralisé à l’idée d’en chercher un autre, cela aussi peut justifier un diagnostic. En 2015, les conservateurs britanniques proposaient dans leur programme électoral de sanctionner les demandeurs d’emploi qui refuseraient un traitement psycho­logique. Un rapport commandité par la fondation caritative Wellcome Trust se penche sur la question. « L’attitude des demandeurs d’emploi à l’égard du travail devient une base pour décider qui a droit aux prestations sociales. En présentant le chômage comme un problème psycholo­gique, on détourne l’attention des réalités du marché du travail, et de l’insécurité et des inégalités qui en découlent », no­tait l’un des auteurs du rapport, Lynne Friedli, sur la BBC.

Davies voit dans tout cela le triomphe final de l’utilitarisme de Bentham (terme qu’il emploie pour décrire un courant idéologique englobant des formes de behaviorisme et de néolibéralisme plu­ tôt qu’une théorie morale, politique ou économique de la décision). Il relie l’essor du bonheur – et de sa sœur jumelle, la dépression – au capitalisme hyperconcur­rentiel, qui a établi comme normes l’épa­nouissement, la liberté et la responsabilité de l’individu. Il démolit une explication plus récente et plus compliquée de la naissance de l’industrie du bonheur qui la fait remonter au milieu du XXe siècle, quand les États ont commencé à se pré­occuper du bien-­être de la population et qu’on s’est mis à associer plus étroitement santé psychologique et santé physiolo­gique. Pour l’historien Rhodri Hayward, le point de départ au Royaume­-Uni fut la grève des conducteurs de bus de 1937 5. L’accord qui fut négocié ne mentionnait pas les droits ou la coutume, mais les effets du stress sur les travailleurs, dont témoignaient le nombre d’arrêts maladie reçus par l’entreprise. S’inquiétant du mo­ral de la population et confronté au risque d’un effondrement psychiatrique mas­sif lors de la Seconde Guerre mondiale, l’appareil bureaucratique de l’État­-pro­vidence s’est tourné vers de nouvelles façons d’agréger les données person­nelles, en s’appuyant sur les demandes d’indemnisation et les dossiers médicaux. Depuis lors, les catégories de santé men­tale ont été transformées par l’évolution de l’homologation des médicaments, des théories médicales et psychiatriques (avec notamment le déclin de la psychanalyse) et des stratégies marketing. Dans les pays riches, la santé est devenue un impératif éthique. Nous prenons de plus en plus soin de notre corps à coups de régimes alimentaires et d’exercice physique. Et, l’industrie pharmaceutique ne cessant d’inventer de nouveaux troubles et les moyens de les soigner, nous consommons ses produits plus que jamais.

Pour Davies, ces formes d’ingérence des experts et l’appareil de surveillance qu’elles rendent possible sont une atteinte à la démocratie. Sans se faire trop d’illu­sions, il propose comme antidote de développer la démocratie dans l’entre­prise. « Les entreprises organisées autour du dialogue et de la cogestion », écrit-­il, permettraient de faire naître « un esprit critique dirigé vers le monde et non vers lui­-même. » Les entreprises détenues par les salariés font «beaucoup moins appel aux formes de contrôle psychologique sur lesquelles s’appuient les dirigeants des grandes entreprises depuis les années 1920 ». Mais le combat ne se pose pas vraiment en ces termes. La méfiance à l’égard des experts peut déboucher sur une hantise généralisée de la quantifi­cation et de la mesure. Certes, les outils de l’analyse scientifique et économique ont envahi trop profondément notre vie psychologique et émotionnelle, mais, sans quantification, il n’est pas facile d’élaborer une politique quelconque, encore moins une politique susceptible de bénéficier au plus grand nombre. La médecine est un cas particulièrement délicat. Difficile de dissocier santé et rentabilité : les com­pagnies pharmaceutiques qui tirent pro­fit de la pathologisation de l’expérience ordinaire et sont largement responsables de la multiplication des diagnostics de dépression sont aussi les instances les mieux placées pour supporter le risque lié à la mise au point et aux essais de nou­veaux médicaments 6. Le bonheur et la dépression sont plus inextricablement liés au capital que ne le pense Davies.

 

Son analyse va toutefois au-delà de l’opposition entre démocratie et expertise. Développer la démocratie dans l’entreprise est une solution institutionnelle à des problèmes qui, reconnaît Davies, dépassent désormais le cadre institutionnel classique. La surveillance n’est plus seulement quelque chose qu’on nous inflige. Les marchés ne se contentent plus de vouloir connaître nos choix, et nous leur donnons bien trop volontiers les informa­tions qu’ils recherchent. Nous collaborons à notre propre surveillance ; nous nous empressons de participer à de nouveaux marchés et à l’« économie du partage » ; nous nous reconnaissons dans les catégo­ries psychologiques qu’on nous vend. Le cours de ces évolutions ne sera pas stoppé par une redistribution du pouvoir à petite échelle. Contrôler les experts nécessitera de nouvelles formes d’expertise.

 

— Katrina Forrester est une politologue et historienne des idées britannique. Elle enseigne la théorie politique à l’université Harvard et est l’auteure de In the Shadow of Justice: Postwar Liberalism and the Remaking of Political Philosophy (Princeton University Press, 2019).

— Cet article est paru dans la London Review of Books le 22 octobre 2015. Il a été traduit et actualisé par Nicolas Saintonge.

Comment est née la Grèce moderne

La Grèce moderne fut le premier État-nation créé après la chute de Napoléon, en 1815 ; le premier pays des Balkans à s’émanciper de l’Empire ottoman, à se moderniser et à se doter d’institutions démocratiques ; un des premiers à engager des actions de résistance contre l’occupation nazie ; et le premier des pays méditerranéens ayant connu un régime autoritaire après la Seconde Guerre mondiale à être admis dans le giron de l’Union européenne.

Pour des raisons largement liées aux conditions dans lesquelles le pays est né et s’est développé, son histoire, qui a commencé en 1821, est tumultueuse et riche en épisodes dramatiques. Elle est aussi inextricablement liée à celle d’autres pays de la région, d’Europe et du monde. Il y a quelques années, Kostas Kostis publiait une histoire très documentée de la formation de l’État grec 1. Le livre de Roderick Beaton sur l’histoire de la « nation grecque » est appelé à devenir le nouvel ouvrage de référence sur le sujet.

La Grèce moderne est le produit du choix conscient fait par les élites locales à partir de 1800 de «réaffirmer le lien de parenté avec la civilisation perdue de l’Antiquité classique », écrit Beaton. Ce choix était encouragé par les esprits lettrés d’Europe occidentale qui, à la suite de l’archéologue et historien de l’art Johann Joachim Winckelmann, idéalisaient la Grèce antique. Les arguments en faveur de la continuité historique avec une époque aussi éloignée ont été énoncés par le poète et diplomate Georges Séféris dans son discours de réception du prix Nobel de littérature, en 1963.

Comme les autres grands poètes grecs du XXe siècle, Odysséas Elýtis, Yánnis Rítsos et Constantin Cavafy, Séféris a fait de la Grèce la matière de son art et puisé son inspiration dans sa mythologie et son histoire. « Nous parlons la même langue, dit-il au sujet d’Homère – et le sentiment d’une langue relève aussi bien de l’émotion que du savoir. Une langue altérée, si vous voulez, par une évolution plusieurs fois millénaire, mais malgré tout fidèle à elle-même. » La langue grecque moderne contient des traces d’apports étrangers. Plusieurs formes différentes ont coexisté durant des années. En 1976, le démotique, le grec populaire, était instauré comme langue officielle. Il se substituait à ce titre à la katharévousa, langue « pure » créée au XVIIIe siècle à l’imitation de l’attique ancien. Mais, dans l’ensemble, le grec actuel est beaucoup plus proche de celui de l’Antiquité que n’importe quelle langue contemporaine ne l’est de ses lointains ancêtres. Séféris mentionne aussi la terre et les paysages : « Je ne dirai pas que nous sommes du même sang – car j’ai horreur des théories raciales –, mais nous habitons toujours ce même pays et nous regardons les mêmes montagnes finir dans la mer. »

En 1830, au moment où la Grèce accédait à l’indépendance, l’historien et journaliste allemand Jakob Philipp Fallmerayer suscita beaucoup d’émoi en contestant énergiquement l’idée d’une quelconque continuité démographique du peuple grec. Selon lui, résume Beaton, « la moindre goutte de sang des anciens Grecs avait été effacée par les conquérants successifs du Péloponnèse : les Romains, les Goths, les Slaves, les Albanais ». Il exagérait, mais l’argument attirait l’attention sur la nécessité de mieux prendre en compte les époques intermédiaires, plus particulièrement le millénaire d’Empire byzantin. Ce à quoi s’employèrent au milieu du XIXe siècle les historiens Spyridon Zambélios puis Constantin Paparrigopoulos.

Aujourd’hui, les Grecs revendiquent indifféremment pour eux-mêmes les termes d’« Hellènes » et de « Romioi » (habitants de l’Empire romain d’Orient). « Hellènes » renvoie, par l’intermédiaire de la Grèce antique, à la culture savante et à l’Europe occidentale ; « Romioi » à la culture populaire des Balkans et du Proche-Orient : « S’identifier à Byzance, c’est s’identifier à une tradition orthodoxe essentiellement partagée aujourd’hui avec la Russie, la plus grande partie […] des Balkans, ainsi que la Moldavie, l’Ukraine et la Géorgie.» Reste, bien sûr, la composante turque, fruit de quatre siècles de présence ottomane. Beaton évoque les cafés de type oriental et la tradition musicale du rebétiko, venue d’Asie mineure. Il raconte aussi l’invention, au milieu du XXe siècle, grâce à la combinaison du rébetiko et de mélodies rurales, de genres musicaux hybrides plus acceptables pour l’oreille occidentale habituée à la musique tonale, que le genre original, fondé sur l’échelle modale. On la doit aux compositeurs Mános Hadjidákis et Míkis Theodorákis, pour les besoins, respectivement, du film d’Elia Kazan Jamais le dimanche, avec Melina Mercouri, et celui de Michael Cacoyannis Zorba le Grec, d’après le roman de Níkos Kazantzákis. C’est dans ce dernier film qu’apparaît le sirtaki, « une danse traditionnelle grecque qui n’avait jamais existé », écrit Beaton.

Le rêve d’indépendance de la Grèce est né dans le prolongement du mouvement intellectuel des Lumières grecques, qui s’est développé à la fin du XVIIIe siècle au sein des élites du monde orthodoxe, large communauté allant de la Russie à l’Anatolie, unie par la religion et la langue. Une des composantes les plus remarquables de ces élites était les Phanariotes, familles aristocratiques de confession orthodoxe qui exerçaient des fonctions de pouvoir dans l’Empire ottoman. Dans la diffusion des idées indépendantistes au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, deux intellectuels ont joué un rôle important : Adamántios Koraïs et Rigas (connu aussi comme Rigas Velestinlis ou Rigas Féréos). Le premier était un érudit, le second un penseur politique, qui élabora le projet ambitieux d’une vaste « République hellénique » englobant l’ensemble des territoires où se trouvaient des Grecs : toutes les provinces ottomanes européennes et même la totalité de l’Anatolie.

La guerre d’indépendance, souvent simplement appelée « la révolution », ne fut pas un événement unique mais une suite de conflits violents qui s’enchaînèrent à partir de 1821. L’occasion de son déclenchement fut une révolte lancée par Filikí Etería (« société des amis »), l’organisation secrète de marchands d’Odessa, ville qui abritait une forte communauté grecque. Elle fut réprimée par les troupes turques, mais, peu après, le Péloponnèse s’enflammait. Les premières tueries débouchèrent sur un véritable bain de sang : « Un paroxysme, une manifestation de colère et de peur collectives que rien sur terre ne pouvait contrôler. Toutes les factions (et il y en avait beaucoup…) recoururent à la pire violence imaginable, écrit Beaton. Des deux côtés, on massacra des prisonniers et des otages, de tout âge et des deux sexes.» Des tensions se manifestaient aussi entre groupes révolutionnaires.

Bientôt, le conflit s’internationalisa. De nombreux jeunes volontaires d’Europe occidentale (les philhellènes), dont le plus célèbre est lord Byron, acquis à l’idéal indépendantiste (« Nous sommes tous grecs », écrivait le poète romantique Shelley), s’engagèrent aux côtés des forces de la révolution. Les troupes turques, auxquelles s’étaient jointes les forces égyptiennes, engagèrent plusieurs contre-offensives sanglantes. La victoire ne fut assurée que grâce à l’intervention diplomatique et militaire de la Grande-Bretagne, de la France et de la Russie, dont les forces maritimes anéantirent les flottes turque et égyptienne lors de la bataille navale de Navarin de 1827 – bataille qui changea tout, sans qu’un seul Grec y prît part, relève Beaton.

En 1830, l’indépendance, garantie par les trois grandes puissances, était officiellement proclamée. Le gouverneur (Premier ministre) de la première République hellénique, à présent pleinement reconnue, était un ancien chef de la diplomatie du tsar, Ioánnis Kapodístrias (ou Jean Capo d’Istria). En butte à des oppositions internes et à la rébellion des chefs de clan, il fut assassiné en 1831. L’ordre civil effondré, les puissances d’Europe occidentale établirent une monarchie, plaçant sur le trône le prince bavarois Otto von Wittelsbach sous le nom d’Othon Ier. Celui-ci régna dans un premier temps de manière autocratique. À la suite d’un coup d’État militaire (sans violence), une Constitution démocratique fut adoptée en 1843. Au cours des débats préparatoires, le Premier ministre Ioánnis Koléttis employa pour la première fois une expression qui allait faire florès : la Grande Idée. Ce terme allait désigner ce qui était perçu comme l’objectif politique ultime du jeune État grec : le regroupement, à l’intérieur des frontières d’un seul pays, de l’ensemble des populations hellénophones de la Grèce continentale, des îles et de l’Asie Mineure. Ce grand rêve ne sera que très partiellement réalisé, avec le rattachement de la Crète à la Grèce, en 1913.

L’histoire a retenu le nom de Charílaos Trikoúpis. Premier ministre à plusieurs reprises durant les années 1880 et 1890, c’est lui qui fit creuser le canal de Corinthe. Il lança plusieurs autres grands projets d’infrastructure (routes, chemins de fer et ports) et commença à industrialiser une économie jusque-là essentiellement agricole. Dans les premières années du XXe siècle, la figure dominante, mais très controversée, est celle d’Elefthérios Venizélos. Porté au pouvoir en 1910 à l’occasion d’élections ayant suivi un nouveau coup d’État militaire pacifique, Venizélos avait pour ambition essentielle de poursuivre la tâche amorcée par ses prédécesseurs : moderniser le pays et avancer sur le chemin de la réalisation de la Grande Idée. C’est ce à quoi il s’employa avec toute son énergie, son charisme, sa compétence politique et ses talents de diplomate.

En 1914, à peine terminées les guerres balkaniques auxquelles la Grèce avait pris part contre la Turquie aux côtés de la Bulgarie, de la Serbie et du Monténégro, la Première Guerre mondiale éclatait. La Grèce dut choisir son camp. Proche de la Grande-Bretagne et de la France, Venizélos opta pour la Triple Entente. Lié par sa famille à l’Allemagne, le monarque d’alors, Constantin Ier, prit le parti de la Triple Alliance. Jusqu’en 1917, moment où elle se rangea définitivement du côté des Alliés, la Grèce fut déchirée entre deux gouvernements : un état de fait baptisé le Schisme national.

Le nom de Venizélos est indirectement associé à l’un des épisodes les plus tragiques de l’histoire grecque, connu sous le nom de Grande Catastrophe. Avec l’appui de la Grande-Bretagne, il avait lancé en 1919 une offensive en Anatolie, inaugurant ce qui allait devenir la guerre gréco-turque. À la suite de sa défaite lors de la bataille de la Sakarya (qualifiée de « dernière bataille de la Première Guerre mondiale »), l’armée grecque dut évacuer Smyrne. Plusieurs centaines de milliers de civils grecs et arméniens perdirent la vie. Aux termes du traité de Lausanne de 1923, un gigantesque échange de population entre Grecs orthodoxes d’Anatolie et musulmans de Grèce fut organisé : la Grande Idée était anéantie, ou, si elle se réalisait, c’était sous la forme ironique et dramatique d’un rapatriement. Même si Venizélos n’était plus au pouvoir à ce moment-là, on lui attribue parfois la responsabilité du désastre. Beaton tend à le dédouaner en partie, estimant que ses talents de diplomate, aurait-il été en situation de les exercer, lui auraient permis d’éviter une telle tragédie.

L’événement le plus significatif des années 1930 est l’instauration, en 1936, d’un régime dictatorial de type fasciste par le général Ioánnis Metaxás, nommé Premier ministre par le roi George II. Metaxás poursuivit largement la politique de modernisation, de renforcement des institutions et de développement social amorcée vingt ans auparavant par Venizélos. Il la mena en lien avec une idéologie inspirée de celles de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste et férocement anticommuniste. Refusant, par peur de la réaction britannique, de rejoindre les pays de l’Axe, Metaxás, en 1940, ne céda pas à un ultimatum de l’Italie, qui exigeait l’accès au territoire grec. En avril 1941, l’armée hitlérienne envahissait la Grèce. L’occupation par les troupes allemandes et italiennes fut particulièrement cruelle et meurtrière. Lorsqu’elle s’acheva, « plus de 1 000 villages avaient été rasés, 1 million de Grecs avaient vu leur maison incendiée […], plus de 20 000 civils avaient été tués ou blessés, abattus, pendus ou battus à mort par les troupes de la Wehrmacht », écrit l’historien américain Mark Mazower 2. Quelque 80 000 juifs grecs furent déportés (dont la totalité des séfarades de Thessalonique), soit 90 % de la communauté. À ce bilan il convient d’ajouter plusieurs centaines de milliers de civils morts des suites de la malnutrition.

Sur ces drames vint rapidement se greffer une terrible guerre civile, née dans le contexte des actions de résistance contre l’occupant – une résistance particulièrement déterminée et efficace. Le conflit débuta en effet sous la forme d’un affrontement opposant le Front de libération nationale grec (EAM) – fondé par le Parti communiste – et son aile militaire, l’Armée populaire de libération nationale grecque (Elas), à la fois aux milices collaborationnistes et aux groupes de résistants non communistes. Il se poursuivit après la Libération sous la forme de combats des communistes contre le gouvernement soutenu par les Britanniques et contre des milices de droite. Grâce à l’appui de la Grande-Bretagne puis, très rapidement, à l’aide logistique des États-Unis, les communistes furent défaits. De cette guerre civile on a dit à juste titre qu’elle était la première des « guerres par procuration » de la Guerre froide. À cet égard, Beaton reprend à son compte la caractérisation de la Grèce des années 1950 proposée par d’autres historiens : un « État anticommuniste » (Kostas Kostis), « un État vassal des États-Unis » (Thomas W. Gallant 3).

En avril 1967, après plusieurs années de troubles politiques et d’agitation sociale, les militaires prenaient le pouvoir à Athènes pour assurer l’ordre (tel qu’ils le voyaient) et préserver leur situation privilégiée. Auparavant, chaque fois qu’ils avaient fomenté un putsch, c’était pour rendre le pouvoir aux civils. Cette fois, ils le gardèrent jusqu’en 1974. Le gouvernement du colonel Geórgios Papadópoulos (qui finit par cumuler les fonctions de Premier ministre, de ministre de la Défense et de ministre des Affaires étrangères) était ouvertement autoritaire sur le plan politique et réactionnaire en matière de mœurs. Il put toutefois bénéficier du dynamisme de l’économie des années 1960.
En mai 1973, une grande manifestation des étudiants de l’École polytechnique d’Athènes qui avait reçu un vaste soutien populaire fut réprimée avec une extraordinaire brutalité. Plusieurs dizaines de personnes furent abattues et plusieurs milliers d’autres, arrêtées. Cet épisode, qui a acquis une valeur de symbole dans la mémoire des Grecs, eut pour conséquence de susciter un contre-coup d’État portant au pouvoir l’architecte invisible du premier putsch, le général de brigade Dimítrios Ioannídis. L’année suivante, celui-ci organisait à Chypre, devenue un État indépendant en 1960, un coup d’État visant à remplacer le président, l’archevêque Makarios III, par un homme favorable au rattachement à la Grèce. Il suscita en représailles une invasion du nord de l’île par les troupes turques. La crise politique qui s’ensuivit à Athènes provoqua la chute du régime des colonels.

 

L’ère de stabilité démocratique qu’ouvrit la fin de la dictature est appelée par les Grecs metapolítefsi (« changement de régime »). Les deux figures qui dominent cette période sont celles du socialiste Andréas Papandréou (fondateur du Pasok et trois fois Premier ministre) et du conservateur Konstantínos Karamanlís (fondateur du parti Nouvelle Démocratie, trois fois Premier ministre et deux fois président de la République). Conformément à une tradition bien établie en Grèce (les exemples sont légion), tous deux sont membres d’une dynastie : le père et le fils de Papandréou ont également été Premiers ministres, tout comme le neveu de Karamanlís.

Parallèlement à la poursuite du développement économique, stimulé par l’essor du tourisme, du bâtiment et de la marine marchande, les années 1970 et 1980 virent une forte croissance des effectifs de la fonction publique et la généralisation de pratiques douteuses, comme l’achat de voix à l’aide d’exemptions fiscales. Celles-ci sont aussi anciennes qu’un État « miné par le clientélisme et la corruption et pillé par son peuple », pour reprendre les mots du journaliste Tony Barber à propos de l’ouvrage de Beaton 4. En 1981, largement grâce aux efforts de Konstantínos Karamanlís, la Grèce devenait un État membre de l’Union européenne. L’engagement européen du pays, poursuivi par le successeur de Papandréou, Kóstas Simítis, aboutira à l’adoption de l’euro en 2001 : une décision bénéfique à court terme, mais qui l’encouragea à s’endetter. Incapable de rembourser ses créanciers à la suite de la crise financière de 2008, la Grèce se retrouva au bord de la cessation de paiement.

Ce n’était pas la première fois. À cinq reprises dans son histoire (en 1826, 1843, 1860, 1894 et 1932), le pays s’était trouvé dans cette situation. À quoi l’attribuer cette fois ? Beaton cite le commentaire d’un ancien ministre invoquant « la mauvaise administration, le clientélisme, la faiblesse des institutions, le manque de compétitivité ».

Ces problèmes systémiques, relève Beaton, se sont combinés de manière fatidique à « des faiblesses structurelles du projet européen », plus particulièrement la conception bancale de la monnaie unique. Entre 2010 et 2016, la Grèce a dû accepter trois plans de sauvetage assortis de conditions sévères. En y mettant le prix, elle a réussi à se sortir d’une situation catastrophique, au soulagement général. Une fois encore, le sort de la Grèce et celui d’autres pays se révélaient étroitement liés.

Beaton met en lumière dans son livre le rôle déterminant que n’ont cessé de jouer, pour le meilleur et pour le pire, les grandes puissances : la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne, la Russie et les États-Unis. En raison de la place centrale de l’héritage de la Grèce antique dans la civilisation occidentale, mais aussi de la situation du pays à la jonction de l’Occident, de l’Orient et du monde slave, dans une région du monde stratégique et traditionnellement instable, la Grèce a toujours représenté, pour l’Europe et le monde, une terre d’enjeux considérables au regard de la taille du pays et de son poids économique et démographique. On le soulignera certainement l’an prochain, à l’occasion de la célébration du bicentenaire de sa naissance.

 

— Michel André, philosophe de formation, a travaillé sur la politique de recherche et de culture scientifique au niveau international. Né et vivant en Belgique, il a publié Le Cinquantième Parallèle. Petits essais sur les choses de l’esprit (L’Harmattan, 2008).

— Cet article a été écrit pour Books.

14 faits & idées à glaner dans ce numéro

 

  • L’analphabétisme touche près de 65 % de la population au Mali.
  • Nous sommes programmés pour avoir foi dans le savoir qu’on nous transmet.
  • Les 15-29 ans sont les plus nombreux à se demander si la vie a un sens.
  • Nigérians et Chinois affichent le même niveau de « bonheur » que les Français.
  • Les jumeaux siamois se déclarent aussi heureux que n’importe qui d’autre.
  • « Être bête, égoïste et avoir une bonne santé, voilà les trois conditions voulues pour être heureux » (Flaubert).
  • Une éléphante peut mettre bas à 57 ans.
  • Le sirtaki est une danse traditionnelle qui n’a jamais existé.
  • Tous les juifs séfarades de Thessalonique ont été déportés.
  • La fast fashion serait responsable de 20 % de la pollution de la planète.
  • Le Daily Mail chantait les louanges du nazisme dans les années 1930.
  • Le site de Byzance a été occupé par des hominidés avant même Homo sapiens.
  • La réclusion enchaîne les jambes mais libère la main et la plume.