Les meilleures ventes au Mali – Hantés par la guerre

Le Mali a beau avoir été pionnier en Afrique en créant dès 1977 un réseau de bibliothèques publiques, il se heurte à des obstacles tenaces au développement du livre.

Outre le faible pouvoir d’achat de la population et l’analphabétisme – qui touche près de 65 % des adultes –, la culture de l’oralité et le sens aigu de la collectivité rendent l’acte individuel qu’est la lecture difficile à intégrer. Il faut aussi compter avec le piratage à grande échelle des ouvrages scolaires, qui limite la diversité éditoriale. Résultat, les librairies sont quasiment toutes concentrées dans la capitale. Comme la très réputée librairie Bah, située dans le hall du Grand Hôtel de Bamako.

Depuis le début de l’année, ses meilleures ventes témoignent de l’intérêt des lecteurs maliens pour l’histoire contemporaine de leur pays. Témoin, Rébellions au nord du Mali. Des origines à nos jours, cosigné par Choguel Kokalla Maïga, ancien ministre et président du Mouvement patriotique pour le renouveau, et Issiaka Ahmadou Singaré, un universitaire membre du même parti. Cet essai paru en 2018 s’intéresse aux soulèvements récurrents qui secouent le nord du pays, de la rébellion touarègue de 1963-1964 à l’effondrement de l’État malien en 2012. Parce qu’il éclaire la situation du nord du pays avant et pendant la colonisation et souligne la responsabilité des gouvernements successifs ainsi que des soutiens extérieurs aux mouvements rebelles, l’ouvrage a suscité un vif débat.

Les lecteurs se passionnent aussi pour d’autres périodes sombres de leur histoire récente – qu’il s’agisse des tortures et des exécutions perpétrées sous le régime militaire de Moussa Traoré, au pouvoir de 1968 à 1991 ( Transferts définitifs), ou de l’opération Serval, lancée par la France en 2013 pour soutenir l’armée malienne contre l’offensive des groupes islamistes armés (Les Mafias du Mali et La Guerre de la France au Mali).

Même quand ils optent pour la littérature, les lecteurs maliens plébiscitent les romans qui portent un regard critique sur l’élite de leur pays. C’est notamment le cas du Devoir de violence, roman culte du Malien Yambo Ouologuem, premier prix Renaudot attribué à un Africain en 1968, terni par des accusations de plagiat puis réédité en 2018.

Notons enfin que, même s’il n’existe qu’une quinzaine de maisons d’édition au Mali, elles figurent en bonne place dans ce classement, devant les grands éditeurs parisiens. Ainsi des éditions Tombouctou, fondées en 2007 et représentées ici par un de leurs auteurs, le très prometteur Paul-Marie Traoré.

Après Les Fils Kabendy, une histoire mouvementée d’amour et d’inceste, son nouveau roman Jeu de dames fait partie des six finalistes du prix Orange du livre en Afrique 2020 (qui devait être décerné le 4 juin à Tunis).

Sujet de plaisanterie

Dieu est-il dénué de sens de l’humour ? Si les trois religions du Livre excluent toute forme d’ironie sur le Tout-puissant, il en est d’autres qui font une large place à la plaisanterie et au comique. Dans Ridere degli dèi, les anthropologues Maurizio Bettini et Francesco Remotti ainsi que l’historien des religions Massimo Raveri se penchent sur ces croyances dont les adeptes rient des dieux et peuvent rire avec eux : le polythéisme du monde classique, les religions asiatiques et les « religions sans nom » d’Afrique et d’Amérique du Nord. « En anthropologie, on parle de “parenté à plaisanterie” à propos des relations sociales renforcées par des blagues ritualisées, qui visent à créer un terrain d’échange et de reconnaissance mutuelle. Le même mécanisme est à l’œuvre dans ce que les auteurs proposent de baptiser, par analogie, “religions à plaisanterie”, caractérisées par “un lien de proximité physique et psychologique avec les dieux, et que valident et intensifient des moqueries réciproques” », explique Maurizio Assalto dans le quotidien La Stampa.

Doté d’une fonction à la fois corrosive et antihiérarchique, le rire désacralise les divinités et permet à l’homme de se tailler un espace de liberté à l’intérieur du système de croyances et de valeurs auquel il adhère. Un relativisme inconcevable pour les monothéismes. En bannisant l’humour, ils mettent non seulement la divinité à distance, mais en renforcent la singularité et légitiment leur prétention à l’universalisme. Et pourtant, souligne Maurizio Assalto, « même dans les monothéismes, l’humour resurgit sous la forme des mille ruisseaux de la religiosité populaire ».

La « fast fashion » en procès

« Découvrez les vêtements les plus tendance en édition limitée », annonce Zara France. Bienvenue dans le monde de la fast fashion, ou mode éphémère, celle des vêtements « tendance » que l’on peut se procurer à bas prix. Un marché de 2 400 milliards de dollars que la journaliste de mode Dana Thomas explore sous toutes les coutures. Son livre est le dernier d’une trilogie. Le premier, Luxe & Co, également traduit en français (Les Arènes, 2008), racontait l’histoire de la mondialisation de l’industrie du luxe. Le second, Gods and Kings, était une enquête sur la façon dont cette industrie du luxe (LVMH, en l’occurrence) traite les créateurs. Fashionopolis est à la fois une dénonciation des effets pervers de la fast fashion et, comme préfère le souligner le Financial Times, « une présentation agréable des innovateurs et entrepreneurs qui essaient de fabriquer des vêtements avec moins de cruauté et de saleté».

Sur le premier aspect, le point de vue de Dana Thomas est radical : la fast fashion « sacrifie la planète et les droits humains sur l’autel du profit », dit-elle au magazine Esquire. Elle cite la Banque mondiale, selon laquelle la mode « est responsable annuellement de près de 20% de toute la pollution industrielle mondiale [et] de 10 % des émissions de CO2 dans l’atmosphère ».

Les Terriens achètent 80 milliards d’habits par an ; le secteur en produit nettement plus et en jette 20 %. « Ces vêtements finissent enterrés, déchirés, brûlés ou dans des décharges », résume Cintra Wilson dans The New York Review of Books. Et chaque année, écrit Dana Thomas, nous, les consommateurs, « jetons 1 million de tonnes de vêtements ». La fast fashion serait responsable de près de 20% de la pollution de l’eau de la planète ; près de 90 % des échantillons d’eau douce et d’eau de mer contiennent des microfibres synthétiques ; on en a même trouvé en Antarctique. La culture du coton absorbe plus de 10 % des pesticides et consomme d’énormes quantités d’eau. Le vêtement le plus populaire de la planète, le jean, représente un marché de 70 milliards de dollars. Les produits utilisés pour le vieillir artificiellement et les colorants industriels qui ont remplacé l’indigo polluent les cours d’eau.

Nul ne l’ignore, le coût humain n’est pas moins élevé. On se souvient de l’effondrement du Rana Plaza, au Bangladesh, qui fit 1 134 morts et 2 500 blessés en 2013. C’est loin d’avoir été le seul accident de ce type. Dana Thomas nous emmène visiter des ateliers à Los Angeles et au Bangladesh, interrogeant des ouvriers, des avocats et des rescapés de catastrophes. Les grandes entreprises ont toujours d’excellents alibis : ce sont des sous-traitants, on ne savait pas.

Beaucoup d’initiatives vertueuses sont aujourd’hui prises par des entrepreneurs épris de respect de l’environnement et de conditions de travail décentes. Dana Thomas en présente une série. Elle met en avant des femmes, Natalie Chanin, par exemple, qui a investi dans une ville de l’Alabama désertée par les effets de l’Alena (l’accord de libre-échange entre les États-Unis, le Canada et le Mexique). Mais ses salariés sont surtout des robots…

Le problème, c’est que les vêtements fabriqués dans des conditions acceptables sont plus chers et, écrit Cintra Wilson, « ne peuvent pas se mesurer avec des monstres comme Zara ou H& M». En amont de la chaîne, le coton bio ne représente encore que 0,4 % de la production. Dana Thomas, qui plaide pour la slow fashion, mise surtout sur le changement d’état d’esprit qui se manifeste chez les jeunes générations des pays riches, plus attentives que leurs aînés à ne pas consommer n’importe quel produit alimentaire ou n’importe quel vêtement. « Si plus personne n’achète chez Zara, Zara fera faillite », dit-elle à Esquire.

Cintra Wilson en doute. « La plupart des gens achètent sur Amazon tout en sachant que cela détruit des entreprises. Zara existe parce que l’argument du coût l’emporte sur les préoccupations éthiques. »

Pour l’éternité

Nous sommes en 2070, et une partie de l’humanité – la plus riche, naturellement – a désormais accès à l’immortalité grâce à une technologie qui permet de transférer sa conscience à une machine. Malgré ce synopsis convenu, Sinfín, du journaliste et écrivain argentin Martín Caparrós, n’est pas « un roman dystopique classique – ce sous-genre si populaire ces dernières années – qui se concentrerait sur la révolte d’un personnage contre un système totalitaire ou une technologie tellement omniprésente qu’elle ne laisse plus la possibilité de penser par soi-même », prévient Gonzalo Santos dans le bihebdomadaire argentin Perfil.

L’originalité du livre, c’est sa forme, ajoute le critique : la narratrice est une journaliste enquêtant sur « LaMásBellaHistoria » (« LaPlusBelleHistoire »), le récit mythologique de la façon dont l’humanité est parvenue à vaincre la mort. Le roman s’apparente ainsi à une chronique journalistique et reprend tous les codes de la non-fiction. Un genre dont Caparrós est familier, puisqu’il est l’un des grands noms de la littérature de reportage en langue espagnole.

Le bonheur, une affaire de riches ?

Nous sommes en l’an 100 000 avant notre ère : deux chas­seurs-­cueilleurs sont partis se ravitailler. Appelons-­les Ig et Og. Ig tombe sur un buisson inconnu, aux baies rouge vif. Il a faim, comme la plupart des chasseurs-­cueilleurs de l’époque, et les baies ont l’air appétis­santes. Il en porte une poignée à sa bouche. Og se contente d’en mettre quelques-­unes dans sa besace en peau de chèvre. Peu après, ils arrivent devant une grotte. Son aspect sinistre dissuade Og d’entrer, mais Ig y pénètre et jette un coup d’œil à l’intérieur. Il n’y a rien d’autre que quelques os. Sur le chemin du retour, un bruissement étrange dans les broussailles effraie Og, qui se fige ; Ig se dit que le bruit n’émane sans doute pas d’une créature plus imposante et plus affreuse que lui : il continue d’avancer, et la chose file entre les broussailles. Le lendemain matin, Og goûte enfin aux baies, qui sont en effet plutôt bonnes. Il décide de retourner en chercher.

À l’évidence, Ig est de bien meilleure compagnie qu’Og. Mais Og a bien plus de chances de transmettre ses gènes à la génération suivante. Le revers de l’intrépidité d’Ig est qu’il risque la mort à tout instant. Un jour, les baies seront vénéneuses, l’ours qui a élu domicile dans la grotte sera dans sa tanière, le bruissement sera celui d’un serpent, d’un tigre ou d’un autre vertébré dont la morsure peut être fatale. Il suffit à Ig d’une seule erreur : d’un point de vue darwinien, c’est sur Og qu’il faut parier. Il est prudent et anxieux, deux traits favorables à la survie.

Nous sommes les descendants d’Og. Durant la plus grande partie de l’histoire d’Homo sapiens, la crainte, la prudence, l’inquiétude ont toujours été favorables à l’adaptation de l’espèce. Comme l’ex­plique le psychologue Jonathan Haidt dans L’Hypothèse du bonheur, « le mau­vais est plus important que le bon » est l’un des grands principes de l’évolution des espèces. « Les réactions aux menaces et autres choses désagréables sont plus rapides, plus fortes et plus difficiles à inhiber que les réactions aux opportu­nités et aux plaisirs. » Cela s’explique par le fonctionnement de notre cerveau : la plupart des données sensorielles passent par l’amygdale, qui aide à contrôler la réponse de combat ou de fuite avant qu’elle soit traitée par d’autres parties du cortex. C’est sur cette réalité phy­siologique que se fonde le fait qu’une frayeur peut nous faire sursauter : nous réagissons bien avant de savoir à quoi nous réagissons.

C’est l’une des raisons pour lesquelles les êtres humains ont tant de mal à être heureux. Nous avons été programmés pour accorder plus d’importance aux choses négatives, et l’histoire de l’hu­manité n’en a pas été avare. La descrip­tion que fait Hobbes de la vie à l’état de nature (« pénible, bestiale et brève ») nous est si familière qu’on en oublie que, pour la plupart des êtres humains qui ont vécu sur cette terre, ce fut la réalité. Nous n’avions guère de prise sur notre destin ; un rhume, une égratignure, de la viande avariée (sans parler des situations d’urgence comme un accouchement), toutes ces choses pouvaient être fatales à nos ancêtres.

L’une des premières personnes à qui l’on administra de la pénicilline fut Albert Alexander, un policier britan­nique qui avait contracté une septicémie en 1940, après s’être égratigné avec une épine de rose. Le remède expérimental lui permit dans un premier temps de se rétablir, mais la pénicilline manqua au bout de cinq jours, il fit une rechute et mourut. Tel était le monde d’avant la médecine moderne ; Ig et Og auraient été d’accord sur ce point : un faux pas et c’était la mort assurée.

Nul ne peut l’affirmer avec certitude, mais il semble peu probable que nos aïeux préhistoriques aient passé beaucoup de temps à se demander s’ils étaient ou non heureux. Comme l’ob­serve l’historien Darrin McMahon dans son volumineux ouvrage consacré à l’his­toire du bonheur, l’idée de bonheur n’est pas une constante humaine qui s’appli­querait à toutes les époques et à toutes les cultures, mais un concept qui a évolué au fil du temps 1. Lorsque notre attention est accaparée par des questions de survie, on n’a ni le temps ni la volonté ne serait­-ce que de formuler l’idée du bon­heur. Avant de commencer à se poser des questions sur son état émo­tionnel, il faut sentir qu’on a un tant soit peu prise sur les événements.

 

Quand on ne maîtrise pas la situa­tion, on est obligé de s’en remettre à la chance et au destin. Comme le fait remarquer McMahon, « dans presque toutes les langues indo-européennes, le mot moderne pour désigner le bonheur est étymologiquement apparenté à celui qui désigne la chance ou le destin ». En un sens, l’idée philosophique la plus ancienne et la plus ancrée en nous est que « ce sont des choses qui arrivent » [« shit happens »]. Happ désignait en moyen anglais « le hasard, ce qui arrive dans
le monde 2, écrit McMahon. Ce qui en anglais a donné des mots comme happenstance, haphazard, hapless et perhaps 3 ». Cette conception du bonheur est essen­tiellement tragique : elle ne voit l’exis­tence que comme la somme de ce qui nous arrive ; s’il nous arrive davantage de bonnes choses que de mauvaises, alors nous sommes heureux.

« Personne ne doit être dit heureux avant sa mort », disaient les anciens Grecs 4. Ce n’est qu’une fois les vicissi­tudes de l’existence passées, une fois le repos honorable de la tombe atteint que le verdict pouvait tomber. Mais l’idée est contestée dès l’époque classique à Athènes – là où, pour la première fois, des hommes étaient libres et où la culture accordait, ce n’est pas un hasard, une im­portance particulière à l’autonomie et à la maîtrise de soi. Socrate est peut-­être le premier à élaborer une pensée critique sur les conditions du bonheur et sur la manière dont on peut être heureux ; il est ainsi à l’origine d’un véritable tournant dans la façon d’envisager la question. Il définit le bonheur comme un état de parfait accord entre l’individu et le bien : être heureux, c’est mener une vie épanouie, une vie en adéquation avec les formes d’existence les plus nobles 5.

 

Cette idée fondatrice gagnera du ter­rain durant les deux millénaires suivants : la pensée philosophique sur le bonheur, d’Aristote à Luther en passant par Érasme, traite d’une manière ou d’une autre de cet alignement entre conduite individuelle et ordre céleste. McMahon expose le large éventail de ces idées tout en soulignant leur continuité. Du temps des Béatitudes, « l’accent est mis sur la promesse d’une récompense future » 6 ; à l’époque de Luther, au XVIe siècle, « l’ex­périence du bonheur sur terre […] était un signe extérieur de la grâce de Dieu ».

L’autre grand tournant dans l’histoire du bonheur se produit avec les Lumières, qui conçoivent le monde comme un espace gouverné par des lois ration­nelles, analogues à celles de la physique que Newton vient de découvrir. Pour citer l’historien britannique Roy Porter, les Lumières « traduisent la question suprême “comment puis­-je être sauvé ?” par un pragmatique “comment puis-­je être heureux ?”­ ». Cela s’accompagne d’un intérêt nouveau pour la quête légitime du plaisir. Dans la pensée classique puis chrétienne, le plaisir était, au mieux, quelque chose qui détournait de la noble quête de la vertu. Avec les Lumières, il a bien meilleure presse. « Si le plaisir existe, si on ne peut en jouir qu’en vie, la vie est donc un bonheur », affirme Casanova, qui savait de quoi il parlait.

Cette conception accompagne l’entrée dans le monde moderne ; on en trouve un exemple éloquent dans la deuxième phrase de la Déclaration d’indépendance des États­-Unis (1776), qui revendique comme droits inaliénables « la vie, la liberté et la recherche du bonheur ». Pour les non-­Américains, parler de « re­cherche du bonheur » peut paraître à la fois naïf et étonnamment complexe. Naïf en ce que l’évidence du bonheur est telle que chacun se voit conférer le droit (!) de le rechercher ; complexe en ce qu’elle pose le bonheur comme le fruit d’une quête éprouvante au succès incertain. Certains penseurs marxistes ont émis l’idée que le droit à la recherche du bon­heur avait remplacé à la dernière minute le droit à la propriété, qui figurait dans la première mouture du document, mais McMahon fait peu de cas de cette théo­rie du complot. Comme il le souligne, les Pères fondateurs, qui ont questionné, raturé et négocié chaque ligne de la Dé­claration, n’ont pas touché à la formule « recherche du bonheur ».

 

 

Nous n’avons cessé depuis lors de rechercher le bonheur, et il n’est pas du tout certain que cette quête ait été cou­ronnée de succès. Il est facile de dénigrer les livres de développement personnel (d’autant qu’on a parfois l’impression que les titres de ces ouvrages se parodient eux-­mêmes). Pour autant, il n’y a pas lieu de se moquer de ceux qui les achètent dans l’espoir d’y trouver de l’aide. En fait, ces livres prodiguent dans l’ensemble de bons conseils. Le problème c’est qu’ils sont très difficiles à appliquer.

 

Pourquoi ? Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, il est possible d’esquisser un début de réponse, fondée sur l’étude scientifique de nos processus mentaux. En plus des tests psychologiques classiques, les chercheurs disposent à présent de procédés d’ima­gerie tels que l’IRM et le PET­Scan (ou tomographie à émission de positons). Ces outils permettent de détecter où se produit l’activité cérébrale et d’élaborer des hypothèses sur le fonctionnement du cerveau. On sait par exemple que les émotions sont en partie régies par le cortex frontal, la zone du cerveau qui s’est développée le plus tard dans l’évolu­tion des mammifères. Le cortex orbito­frontal, situé juste au­-dessus des yeux, « fait partie des zones cérébrales les plus actives lors des épisodes émotionnels, nous dit Jonathan Haidt. Les neurones de cette partie du cerveau tournent à plein régime lorsqu’il y a un potentiel immédiat de plaisir ou de douleur, de gain ou de perte ». Une lésion du cortex orbitofrontal peut annihiler la capacité à éprouver des émotions sans endomma­ger la faculté de raisonnement.

Si les philosophes s’interrogent depuis longtemps sur le bonheur, l’intérêt des psychologues est, lui, assez récent. Le champ qu’on appelle la « psychologie po­sitive » a été fondé par Martin Seligman, professeur à l’Université de Pennsylva­nie, à la fin des années 1990. Il est né de la prise de conscience que la psy­chiatrie avait tendance à voir des mala­dies partout. Le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM), l’ouvrage de référence des psychiatres, était et reste un catalogue de tous les dysfonctionnements mentaux possibles et imaginables, de la psychose à la manie en passant par le trouble schizo­affectif. Mais quelle discipline s’intéressait à l’es­prit en bon état de marche, à la bonne santé émotionnelle ? Bref, qu’avait à dire la psychologie sur le bonheur ?

Haidt appartient à l’école de la psy­chologie positive, et son livre est beau­coup plus intelligent que ne le laisse présager sa couverture, qui reprend une partie des codes des ouvrages de déve­loppement personnel. L’une des questions cruciales (en cela le livre rejoint directement l’ambition de la philosophie des Lumières, celle d’être heureux ici et maintenant) est celle de savoir si le bonheur est un réglage par défaut du cerveau. En d’autres termes, sommes­-nous naturellement heureux dès lors que nous sommes livrés à nous­ mêmes, avons de quoi nous nourrir et disposons d’assez de liberté et de prise sur les événements ?

« Ça dépend », nous dit la psycholo­gie positive. La forme la plus élémen­taire de malheur est celle qui est due à la pauvreté. Quand on est pauvre, le bonheur augmente avec le niveau de vie, mais l’effet d’un supplément de richesse s’estompe au­-delà d’un seuil étonnam­ment bas. Dans Le Prix du bonheur. Leçons d’une science nouvelle, l’économiste britannique Richard Layard évalue ce seuil à 15 000 dollars par an et laisse peu de doute sur le fait que l’argent ne fait pas le bonheur 7. Les Américains sont environ deux fois plus riches qu’ils ne l’étaient dans les années 1970, mais ne s’estiment pas plus heureux pour autant ; les Japonais sont six fois plus riches qu’en 1950 et ne sont pas plus heureux non
plus. Quand on examine les chiffres un peu partout dans le monde, il appa­raît que, au lieu de devenir plus heureux à mesure qu’ils s’enrichissent, les gens font du surplace sur un «tapis roulant hédonique » : leurs attentes augmentent au même rythme que leurs revenus, et le bonheur qu’ils recherchent reste toujours hors de portée.

 

 

Selon les tenants de la psychologie positive, une fois que nous sommes
sortis de la pauvreté, le principal déter­minant du bonheur est notre « point d’équilibre », c’est-­à­-dire un niveau de bonheur naturel qui est (et c’est là l’une des thèses les plus controversées de ce mouvement) en grande partie inné. Nous nous adaptons aux circonstances : nos gènes, eux, ne peuvent être adaptés. La théorie du point d’équilibre dérive d’une étude conduite sur de vrais jumeaux par le généticien du comportement David Lykken. « Chercher à être plus heureux, c’est comme chercher à être plus grand », concluait-­il. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, « à terme, peu importe ce qui vous arrive », assure Haidt. Pre­nons deux exemples opposés : gagner à la loterie et perdre l’usage de ses membres. Selon Haidt, « c’est mieux de gagner à la loterie que de se casser le cou, mais pas autant que vous le pensez. […] En l’espace d’un an, les gagnants et les paraplégiques reviennent en moyenne à leur niveau de bonheur initial ».

Mais est-­ce vrai ? C’est là l’un des problèmes de la science du bonheur : elle s’appuie en grande partie sur ce que les personnes déclarent. Les paraplégiques interrogés peuvent très bien déclarer avoir recouvré leur niveau de bonheur initial, mais comment savoir si c’est bien le cas ? On peut comparer le niveau relatif de bonheur au cours d’une journée donnée, mais ce n’est pas du tout la même chose. Layard cite une étude du Prix Nobel d’économie Daniel Kahneman selon laquelle les quatre moments préférés au cours d’une jour­née sont associés aux relations sexuelles, aux sorties après le travail, aux repas et à la détente. En bas du classement : les trajets domicile­-travail, le travail, la garde des enfants, les tâches ménagères. Mais le niveau global de bonheur est moins facile à mesurer. « Le bonheur est quelque chose d’éminemment sub­jectif, écrit Freud dans Le Malaise dans la culture. Certaines situations peuvent nous faire reculer d’effroi, comme celle du galérien de l’Antiquité, du paysan de la guerre de Trente Ans, de la victime de la sainte Inquisition, du Juif que guette le pogrom, il est cependant impossible de nous mettre à la place de ces personnes […]. Il me paraît stérile de poursuivre cet aspect du problème. »8

Ce n’est évidemment pas l’avis des chercheurs en psychologie positive. Cela dit, l’idée selon laquelle nous sommes sur un « tapis roulant hédonique », qui fait que nous nous retrouvons toujours exac­tement là où nous sommes program­més pour nous retrouver, va tellement à l’encontre de notre appétit d’effort et de nouveauté que nul ne peut vraiment l’accepter. Lykken lui­-même, celui à qui l’on doit la notion de point d’équilibre, a fini par écrire un livre où il donne la recette du bonheur (et de sa tarte au citron vert). La psychologie positive a même établi une formule du bonheur :

B = E + C + V

«B» y désigne le niveau de bonheur, « E » le point d’équilibre, « C » les cir­constances de notre vie et «V» les fac­teurs variables que nous contrôlons par notre volonté. Autrement dit, le bonheur repose sur notre niveau naturel de bon­heur, ajouté aux circonstances de notre existence susceptibles de l’affecter et à un peu de volonté. Ça alors ! La seule chose un peu surprenante dans cette équation est l’effet de la volonté, et encore ce n’est pas entièrement nouveau. À la fin du XIXe siècle, Émile Durkheim conduisit une vaste étude internationale sur le suicide et constata ceci, selon Haidt : « De toutes les analyses qu’il a effectuées sur ses données, il ressort que les gens qui avaient moins de contraintes sociales, de liens et d’obligations étaient davantage susceptibles de se suicider. » Plus nous sommes liés avec les autres, moins nous sommes susceptibles de succomber au désespoir : une conclusion pas très éloignée de l’idée de bon sens selon laquelle les personnes seules sont souvent malheureuses et les personnes malheureuses sont souvent seules.

 

 

La psychologie du bonheur peut sembler un peu vaine. Elle nous dit essentiellement des choses que l’on sait depuis longtemps, en y ajoutant de savantes notes de bas de page. En fin de compte, la philosophie et la science se rejoignent sur l’idée que réfléchir au bonheur ne nous le rend pas plus acces­sible. Dans l’une de ses expériences, Mihaly Csikszentmihalyi, l’un des fon­dateurs de la psychologie positive, équi­pait ses sujets d’un bipeur et leur demandait de noter, à chaque fois qu’il sonnait, ce qu’ils faisaient et ce qu’ils ressentaient. Son idée était d’enregistrer le ressenti en temps réel et non rétrospectivement pour contourner la tendance qu’a la mémoire à se concentrer sur les hauts et les bas. Il a découvert que c’est quand les sujets expérimentent ce que Csikszentmihalyi appelle le flow [ou, selon les traductions, le « flux » ou la « fluidité »] qu’ils sont le plus satisfaits. Haidt en donne la définition suivante : « C’est l’état d’immersion totale dans un challenge difficile mais à [notre] portée, être plongé dans une situation dans laquelle [on peut] se dépasser ». Nous sommes plus heureux lorsque nous sommes absorbés par ce que nous faisons. La meilleure façon de considérer le bonheur est d’y voir, pour reprendre la formule de l’écrivain et critique Clive James, « une conséquence inattendue de la concentration ».

L’ennui, c’est que, quand on se met à s’interroger sur son état émotionnel, on perd à coup sûr le flux. Si vous voulez être heureux, évitez de vous demander si vous l’êtes. Quand on est en bonne santé et que l’on vit dans une démocratie libérale occidentale, on est, objectivement, parmi les personnes les mieux loties de l’histoire de l’humanité. Ig le téméraire et Og l’inquiet auraient considéré notre longue vie facile et dépourvue de
risques avec une envie mêlée d’incréduli­té. Ils auraient trouvé que nous sommes si chanceux que nous n’avons pas à nous poser de questions sur notre état émo­tionnel. C’est un effet pervers de notre chance si la question du bonheur, ou du manque de bonheur, nous pèse autant.

 

— John Lanchester est un journaliste et romancier britannique. On peut lire de lui en français Le Prix du plaisir (Sonatine, 2015) et Chers voisins (Plon, 2013).

— Cet article est paru dans The New Yorker le 20 février 2006. Il a été traduit par Inès Carme.

Mgr Corneille : « Le Kremlin a enfin cessé de persécuter les vieux-croyants »

 

L’INTERVIEWÉ
Le métropolite Corneille, Konstantin Ivanovitch Titov, est depuis 2005 le chef de l’Église orthodoxe russe des vieux-croyants, aussi appelée Église orthodoxe vieille-ritualiste russe.

 

Un parfum de pomme flotte au siège du primat de l’Église orthodoxe vieille-ritualiste ; de grands paniers en osier débordant de fruits sont entreposés juste derrière la porte du petit bureau où le maître des lieux, le métropolite Corneille de Moscou, reçoit les visiteurs. Il nous en offre : la pomme est l’aliment le plus approprié pour le jeûne, dit-il. Les paniers sont un cadeau des vieux-croyants de Moldavie.

Pendant que le métropolite nous choisit des pommes, nous jetons un coup d’œil dans le garde-manger par la porte entrouverte. Ce sont bien des haltères qu’on voit par terre ? Oui, confirme le métropolite, qui fêtera ses 73 ans cet été : il soulève des poids, monte à vélo et fait du ski. « Attention, du ski de fond ! » précise-t-il en levant un doigt. On l’aura compris, le ski alpin est trop tape-à-l’œil pour lui. Puis, pendant que le photographe cherche le meilleur angle de prise de vue, le primat vieux-croyant remarque la marque de son appareil : Nikon. « C’est de lui, dit-il doucement, du patriarche Nikon que le mal est venu. Vous devriez changer de matériel… »

Une photo est accrochée au mur : on y voit le métropolite Corneille en conversation avec Vladimir Poutine en novembre 2019. Deux sujets étaient à l’ordre du jour. Le premier était l’organisation de la célébration du 400e anniversaire de la naissance de l’archiprêtre Avvakum. Ce prédicateur de la « vieille foi » est pourtant toujours considéré par l’Église orthodoxe officielle comme un hérétique. Au XVIIe siècle, c’est lui qui avait osé s’opposer aux réformes entreprises par le patriarche Nikon et le tsar Alexis, et il fut envoyé au bûcher. Depuis, ses partisans l’appellent « le pope ardent », parce que la flamme de sa foi aura été plus forte que le feu. Cette année, pour la première fois, la commémoration de sa naissance et de son martyre est érigée au rang d’événement national : des conférences, des débats, des expositions et des offices religieux seront organisés sur tout le territoire de la Fédération de Russie.

Le second sujet portait sur les modalités de retour en Russie des vieux-croyants que les persécutions religieuses ont dispersés aux quatre coins du monde. Pour la première fois depuis trois cent cinquante ans, se réjouit le métropolite Corneille, le pouvoir russe ne persécute pas les adeptes de la vieille foi, ne les liquide pas, mais les respecte et les aide. Il reviendra plusieurs fois sur ce revirement historique au cours de l’entretien qu’il nous a accordé.

 

Les célébrations du 400e anniversaire du « pope ardent » Avvakum ont pris une dimension nationale. Pourquoi ce personnage est-il important non seulement pour les vieux-croyants mais aussi pour tous les Russes ?

Le saint martyr Avvakum, qui est né il y a quatre cents ans dans le village de Grigorovo, dans la région de Nijni Novgorod, est pour nous un symbole de foi inébranlable et de courage. Même dans les épreuves les plus difficiles, il n’a jamais perdu la foi et la conviction que, au centre de la vie humaine, il y a Dieu. Plutôt que de renoncer à cette conviction, il sacrifia sa vie et celle de ses proches. L’écrivain Valentin Raspoutine, décédé il y a quelques années, a qualifié un jour les vieux-croyants de « forteresses spirituelles ». Il ne pouvait se résigner au fait que la religion soit aujourd’hui devenue, comme il disait, une « épicerie dans laquelle on entre quand on veut, on achète ce qu’on veut et on s’en va ». Et Alexandre Soljenitsyne estimait que, en renonçant aux fondements de l’orthodoxie au XVIIe siècle, nous avons semé les germes de la révolution de 1917. Qu’est-ce que cela a donné ? L’assassinat des Romanov, la chute de la Grande Russie… Des centaines de milliers d’églises ont été détruites, leurs cloches jetées au rebut. Tout ce qui avait trait à la religion a été désacralisé.

Avvakum est l’un de ces hommes-forteresses. Sa foi inébranlable est le grand testament qu’il nous a laissé. Le pouvoir l’a laissé croupir pendant quinze ans dans une fosse gelée, dans le noir, sans nourriture, puis l’a brûlé vif. Grâce à Dieu, il a pu rédiger le récit de sa vie, et, aujourd’hui, nous avons cette occasion inédite de lui rendre hommage. C’était impensable il y a un, deux ou trois siècles. Durant près de quatre cents ans, nous avons été persécutés de façon systématique alors qu’aujourd’hui nous avons l’estime et le soutien du gouvernement et du président lui-même.

 

De qui est venue l’initiative de cette rencontre avec Vladimir Poutine ?

De lui. Oui, vraiment ! Depuis, lorsque je rentre à Orekhovo-Zouevo, ma ville natale, à une centaine de kilomètres de Moscou, qui est d’ailleurs un très vieux fief des adeptes de la foi véritable, la première chose qu’on me demande, c’est : « Eh, comment va Poutine ? » Comme si je prenais tous les jours le thé avec lui…

 

Monseigneur, pouvez-vous nous expliquer ce qu’est la vieille foi aujourd’hui ? Combien de vieux-croyants y a-t-il en Russie ? Et dans le monde ?

Pour répondre à votre question, je dois vous parler du passé. Quelle est la raison du schisme tragique qu’a connu l’orthodoxie russe au XVIIe siècle? L’ambition démesurée d’un homme, le patriarche Nikon, qui a voulu devenir le prélat de tous les orthodoxes, le « pape » de Constantinople en quelque sorte… L’introduction du signe de croix avec trois doigts était une véritable opération de sabotage spirituel, qui a divisé le peuple russe en deux groupes irréconciliables. Aujourd’hui, les historiens admettent que se signer avec deux doigts, comme on le faisait avant Nikon, était une tradition profondément russe, venue des premiers orthodoxes de Byzance. Puis il est arrivé avec son ego démesuré et son projet de réforme : il a interdit aux fidèles de se signer avec deux doigts, il a supprimé la grande métanie – la prosternation jusqu’à terre – au profit de la petite métanie – une simple inclinaison du buste. Or se prosterner a toujours été essentiel pour nous, les orthodoxes : chaque fois qu’il se courbe jusqu’au sol, l’homme se souvient de sa chute, et, lorsqu’il se relève, il prend conscience de ses péchés et se hisse vers son salut. C’est exactement ce que reproche Avvakum au tsar Alexis dans une lettre : « Tes vertueux parents se signaient bien avec deux doigts, priaient et se prosternaient jusqu’à terre, lui écrit-il en substance. Et, toi, où veux-tu en venir ? Les catholiques romains sont tombés à terre et ne se relèvent pas, tu veux que nous soyons comme eux ? »

Quant au nombre de vieux-croyants, nous n’avons pas de chiffres précis. Au fond, aucune statistique n’est en mesure de déterminer qui est vraiment un adepte de la vieille foi véritable et qui ne l’est pas. Seul Dieu peut le faire. Notre Église compte quelque 200 paroisses en Russie et à peu près autant à l’étranger. Après la Russie, c’est en Ukraine et en Moldavie que l’on dénombre le plus de vieux-croyants. Jusqu’à la révolution de 1917, nous étions entre 10 et 20 millions. Mais ce chiffre est très controversé. Aujourd’hui, dans certaines publications, on estime que nous sommes de 1 à 3 millions.

Moi, je ne prête pas vraiment attention à ces chiffres, je me contente de prier pour que chacun de nous emprunte la voie de la foi authentique.

 

Mais les nouveaux adeptes ne sont pas légion, vous le dites vous-même.

Pourquoi les gens ne rejoignent-ils pas en masse l’Église véritable ? C’est une question extrêmement compliquée. Le vieux-croyant est avant tout un orthodoxe, un chrétien. Or, aujourd’hui, il n’est pas facile d’être un chrétien orthodoxe. Lorsque les gens viennent à nous, ils comprennent rapidement que la vieille foi n’est pas une relique de musée poussiéreuse mais une religion ardente, portée par des martyrs comme Avvakum ou la boyarine Morozova 1, condamnée à mourir de froid dans une fosse gelée à Borovsk pour avoir défendu la tradition de se signer avec deux doigts. Mais cet héritage peut aussi se révéler lourd à porter. Tout le monde n’est pas cet « homme-forteresse » dont parlait l’écrivain Raspoutine. Tout le monde n’est pas prêt à respecter à la lettre les rites anciens, à beaucoup prier, à ne pas pécher et ainsi de suite…

Des gens viennent parfois dans nos églises et s’extasient : « Qu’est-ce que c’est beau, tout ça ! » Chez nous, il n’y a pas d’électricité, nos églises ne sont éclairées que par la lueur des cierges. Et puis ils voient nos belles icônes datant du XVe siècle, ils entendent nos chants…

Ils sont émerveillés. Mais, au bout de quelque temps, ils se rendent compte que notre mode de vie est trop contraignant. Paradoxalement, les jeunes sont plus réceptifs à la foi véritable parce qu’ils n’ont pas connu l’Union soviétique, où l’athéisme était promu au rang de religion d’État.

 

Les jeunes ? Ces jeunes qui ne lâchent pas leur smartphone ?

Bien évidemment, les gadgets sont une tentation, mais, ce qui les éloigne de l’Église c’est surtout la faiblesse spirituelle de leurs parents. Du temps de l’URSS, par exemple, il était interdit de porter à l’école une croix de baptême autour du cou. Les autorités pouvaient même retirer un enfant à sa famille si elles considéraient qu’il était sous mauvaise influence. Les parents croyants étaient alors obligés d’expliquer à leur fils ou à leur fille : « Enlève ta croix, ne prie pas devant les autres, sinon ils peuvent nous séparer. » Les enfants obtempéraient, mais cela laissait une trace indélébile dans leur âme.

 

Existe-t-il une formation spécifique pour les popes vieux-croyants ?

Là aussi, il faut revenir à l’histoire. Après le schisme, le seul épiscope [évêque] qui a pris notre défense était Pavel Kolomenski ; il a été immédiatement déporté puis liquidé par les autorités. Vous pouvez imaginer le mal que nous avons eu à rétablir notre hiérarchie, à retrouver nos popes en ces temps de persécutions. Nous avons dû nous terrer dans les forêts et les marécages. L’important était de rester en vie. Puis c’est la famille qui est devenue le nouveau bastion de la foi. Nous avons des familles nombreuses ; depuis leur plus jeune âge, les enfants vivent dans la crainte de Dieu. Ils ont appris la langue en récitant les psaumes. Ils allaient à l’église avec leurs parents, apprenaient d’eux les rites ; les garçons prêtaient main-forte à leur père lors des offices, aidaient à l’entretien de l’église. C’est grâce à la famille que nous avons pu ainsi conserver nos règles canoniques complexes, nos chants, nos longues liturgies…

Depuis bientôt une dizaine d’années, une école est rattachée à notre église, dont les locaux se trouvent ici, sur le site du cimetière Rogojskoïe. Nous espérons qu’elle deviendra bientôt un institut de formation supérieure. En 1915, nous en avions fondé un, mais la révolution y a mis fin à peine deux ans plus tard. Nous voudrions aujourd’hui ressusciter cette institution. En novembre dernier, lors de mon entretien avec Vladimir Poutine, j’ai demandé à ce que ce bâtiment, qui se trouve également non loin d’ici, nous soit restitué, et j’ai reçu l’assurance que cela se ferait.

 

Cela nous amène à parler de toutes ces églises qui vous ont été confisquées depuis 1917. Où en est leur restitution ?

En bonne voie. Ici, sur le site du cimetière Rogojskoïe, près de ma résidence, on nous a déjà rendu la cathédrale de la Nativité du Christ. Mais dans quel état ! Du temps de l’URSS, cette église magnifique a d’abord été transformée en buvette, puis en hangar, et ensuite elle a brûlé… Nous la restaurons depuis bientôt dix ans, il ne nous reste plus que l’iconostase à refaire. Il y a aussi la célèbre église de la rue Gavrikov, à Moscou, bâtie par l’architecte Ilya Bondarenko. Ce joyau de la vieille foi a également été souillé par le pouvoir communiste : les croix ont été mises à terre, puis on en a fait une salle de sport. Pendant des années, nous nous sommes battus pour la récupérer ; aujourd’hui, c’est chose faite grâce au soutien de la mairie de Moscou. L’affaire des cloches est plus compliquée : elles se trouvent au théâtre Bolchoï. On a promis de nous les restituer, mais à condition que nous fournissions des répliques au théâtre. Or cela coûte cher et nous n’avons pas cet argent. Et puis, c’est un peu étrange de devoir payer pour quelque chose qui nous appartient, vous ne trouvez pas ?

 

Il n’y a pas, comme dans le temps, des riches vieux-croyants qui pourraient mettre la main à la poche ? Pas d’oligarques dans vos rangs ?

Ah, les oligarques ! Quand j’entends ce nom, je pense – je ne sais pas pourquoi – aux alligators… Non, nous n’avons pas d’oligarques vieux-croyants. Quand je parle de nos problèmes d’argent à des gens aisés, ils me répondent : « Mais nous aidons déjà l’Église ! » Ils pensent, bien sûr, à l’Église orthodoxe officielle. C’est vrai que, là-bas, on distribue à tour de bras des médailles aux mécènes, on publie leur photo dans le journal… Ce qui n’est pas orthodoxe du tout, si vous voulez mon avis.

 

Pourtant, jusqu’en 1917, il y en avait des oligarques vieux-croyants. Beaucoup ont même financé la révolution d’Octobre…

Je ne dirais pas « beaucoup », non. Certains, oui. Mais ils ne représentaient qu’une infime partie des millions de vieux-croyants de l’époque. Les adeptes de la vieille foi ont toujours prié et combattu pour le tsar, en dépit des persécutions dont ils étaient victimes. Ceux qui ont été élus à la Douma ont plaidé pour une monarchie constitutionnelle. En 1905, Nicolas II nous a accordé la liberté confessionnelle, sur le même pied que les autres minorités religieuses en Russie. Mais, même après cet assouplissement notable de l’attitude des Romanov à notre égard, notre liberté de culte n’était pas complète : les processions religieuses, les chants funéraires, certaines prières nous ont été interdits. Les vieux-croyants aspiraient donc à plus de liberté et faisaient tout leur possible pour l’obtenir, en privilégiant bien sûr les moyens pacifiques.

Mais, en ce qui concerne le coup d’État sanglant de 1917, ils n’y ont été pour rien et ne l’ont pas soutenu. Comment voulez- vous qu’ils aient été complices d’une tragédie qui les a touchés de plein fouet ? Je dirais même que les vieux-croyants ont souffert plus que quiconque du coup d’État bolchevique. Les cosaques étaient nos coreligionnaires. Bon nombre de koulaks – les paysans qui possédaient leur terre – étaient des vieux-croyants. Et tous ces industriels, les Kouznetsov, Soldatenkov, Konovalov, Goutchkov, Riaboutchinski étaient effectivement des descendants de vieux-croyants. Or on leur a confisqué tous leurs biens. Et eux n’avaient pas mis leurs capitaux à l’abri à l’étranger…

 

Vous avez aussi évoqué avec le président le retour de vieux-croyants disséminés dans le monde. A-t-on avancé sur ce dossier ?

Comme je vous l’ai dit, nos coreligionnaires ont dû fuir aux quatre coins du monde : on en trouve en Australie, en Chine, dans les Amériques… Ceux – les plus nombreux – qui ont fui par la Chine ont trouvé le moyen d’arriver en Amé-rique latine, où ils sont devenus de riches exploitants agricoles. Mais ils ont toujours gardé dans le cœur le souvenir de leur patrie, là où reposent leurs aïeux. Certains ont commencé à revenir. J’ai toutes sortes d’histoires à ce sujet : quelques-uns se sont fait promettre monts et merveilles par des fonctionnaires corrompus avant d’être dépouillés de tous leurs biens. D’autres, des communautés entières, se sont établies avec succès dans l’Extrême-Orient russe, où on leur a attribué des terres.

Le plus important est que le président soutient ce mouvement ; il a créé une commission chargée du rapatriement des vieux-croyants. Pourquoi ? Parce qu’il a compris que ces hommes et ces femmes ne peuvent que donner l’exemple aux Russes d’ici : ils ne boivent pas, ont des familles nombreuses et travaillent dur du matin au soir. Qui, aujourd’hui, veut vivre à la campagne et traire les vaches ? Regardez autour de vous tous ces villages, ces régions entières désertées par leurs habitants.

 

Mais notre pays a énormément changé ces dernières années. Ces vieux-croyants ne risquent-ils pas d’être complètement perdus ici ?

Il s’agit tout d’abord du pays de leurs racines. Et puis il y a un autre problème, plus prosaïque : comme ils vivent en vase clos et ne se mélangent pas à la population locale, les vieux-croyants ont de plus en plus de mal à trouver l’âme sœur. Il y a le problème de la consanguinité, voyez-vous… À moins de sortir de la communauté et de prendre pour épouse une Brésilienne qui n’a jamais entendu parler de la vieille foi. Ici, il leur sera quand même plus facile de fonder une famille : les jeunes femmes à marier, ce n’est pas ce qui manque en Russie.

 

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur vous et votre famille, Éminence ?

Nous sommes vieux-croyants de père en fils depuis plusieurs générations. Mon grand-père Konstantin, dont je porte le prénom, était maître tisserand à l’usine textile d’Orekhovo-Zouevo. Comme lui, j’ai travaillé à l’usine textile, d’abord comme tisserand puis comme ingénieur. Trente-cinq ans en tout ! Puis, avec l’aide de Dieu, j’ai été élu métropolite. Tant que le Seigneur me donnera force et santé, je le servirai, Lui et sa sainte Église.

 

— Ekaterina Danilova et Pavel Korobov sont des journalistes russes.

— Cet entretien est paru dans l’hebdomadaire Ogoniok le 30 mars 2020. Il a été traduit par Alexandre Lévy.

Femmes sans paroles

Premier volet d’une quadrilogie romanesque, Bomullsängeln s’inspire de la vie de la grand-mère de l’auteure. Née en 1905 dans un coin de campagne du grand-duché de Finlande, alors partie intégrante de l’Empire russe, Hilda part s’installer en ville avec une amie, Helli, pour travailler dans une filature de coton. De bonnes à tout faire, les deux filles de ferme deviennent ouvrières et restent « des femmes sans paroles », ce qui n’est pas sans incidence sur l’écriture, pointe le quotidien régional Göteborgs-Posten : « Alakoski sait que, pour faire parler leur silence, l’évocation vaut mieux que les faits. »

Le tabloïd Expressen regrette cependant que les personnages ne soient pas assez incarnés et que l’abondance de détails matériels rende la lecture fastidieuse, voire « insipide ». Elle-même née en Finlande avant d’émigrer en Suède, Susanna Alakoski « décrit à merveille les injustices de classe », estime pour sa part le quotidien Dagens Nyheter.

La suite de Bomullsängeln, qui figure dans les meilleures ventes depuis sa parution en septembre dernier, devrait être pour bientôt. Le récit sera cette fois situé en Suède, où de nombreux Finlandais sont partis travailler après la Seconde Guerre mondiale.

Pompéi revisitée

À partir de 2010, une série d’éboulements sur le site de Pompéi révèle la gestion désastreuse de ce fleuron du patrimoine italien. L’indignation dépasse les frontières, et, en 2014, on confie à l’archéologue Massimo Osanna les rênes d’un ambitieux sauvetage, le Grand Projet Pompéi, qui s’est achevé le 31 décembre dernier. Entouré d’une importante équipe, ce professeur de l’université de Naples a mis les ruines en sécurité puis procédé à de nouvelles fouilles.

Son livre illustré, dont le sous-titre italien, « Le temps retrouvé », est un clin d’œil à Proust, présente les dernières découvertes au grand public : la fresque Léda et le Cygne, par exemple, mise au jour en 2018, ou encore les splendides mosaïques de la maison d’Orion. Par ailleurs, écrit Antonio Ferrara dans le quotidien La Repubblica, en s’appuyant sur de nouveaux éléments, Osanna « remet de l’ordre dans les dates de l’éruption » et « confirme le passé étrusque de la ville, une thèse niée par la recherche contemporaine ».

À la fois protagoniste et témoin privilégié, Osanna « sait lire, interpréter et vulgariser à merveille l’archéologie », estime le journaliste.

TikTok et Spinoza

Quatre ans après les ravages de la guerre civile anglaise, en 1655, le polymathe Samuel Hartlib jugeait que la culture du ver à soie était une invention susceptible d’apporter à l’humanité «une richesse et un bonheur infinis».

Trois cents ans plus tard, l’humanité se retrouvait profondément transformée par les effets des révolutions industrielles et scientifiques. Du moins dans les pays « développés », malgré les craintes exprimées par Malthus au XVIIIe siècle, le confort matériel et la longévité avaient fait un bond en avant, les enfants ne mouraient plus en bas âge, et, accessoirement, les épidémies semblaient jugulées.

En 1974, cependant, l’économiste Richard Easterlin faisait valoir un curieux paradoxe : d’après les enquêtes, le bonheur exprimé par les Américains était resté stable au cours des décennies précédentes, pourtant marquées par une croissance continue. Ce résultat a été confirmé depuis par de nombreuses études. Comme le souligne le juriste Derek Bok dans un livre intitulé « La politique du bonheur » 1, les enquêtes montrent même que le niveau de bonheur déclaré dans les différents pays n’est pas corrélé à celui des inégalités et que la hausse des inégalités ne le modifie pas non plus. Easterlin expliquait son paradoxe par deux grands facteurs : le niveau d’envie (à l’égard de son voisin) reste constant ; nous avons la mémoire courte et considérons notre niveau de confort comme normal. Instruits par les recherches récentes et la psychologie de supermarché, mais aussi par la philosophie la plus ancienne, nous pouvons en ajouter d’autres. On ne se déclare pas heureux si l’on ne dispose pas d’un minimum de maîtrise de son existence, mais, au-delà d’un certain seuil de prospérité – assez bas –, des moyens ou de biens supplémentaires sont sans effet sur le bonheur déclaré. Et les études montrent que, chez un individu donné, le niveau de bonheur déclaré est globalement constant : après un événement grave (divorce, atteinte physique, etc.), il revient à son niveau d’origine, son « point d’équilibre ».

Ce point d’équilibre est manifestement en bonne partie déterminé par nos gènes. Ce qui justifie un certain pessimisme. Pour le généticien du comportement David Lykken, « cher- cher à être plus heureux, c’est comme chercher à être plus grand». Les bons esprits le savent depuis longtemps. Témoin Edith Wharton : « Il y a bien des façons d’être malheureux, mais il n’y en a qu’une de se sentir bien, c’est d’arrêter de courir après le bonheur. »

Or cette sagesse est inégalement partagée. Hors Covid-19 et autres joyeusetés, notre société de consommation nous invite sans cesse à nous laisser prendre aux jeux de miroirs du « divertissement » pascalien. Parmi les exemples récents, le consternant succès de TikTok, cette application chinoise de partage de vidéos devenue l’appli la plus téléchargée aux États-Unis. Son milliard d’utilisateurs, surtout des préadolescents, se repaît de vidéos ultracourtes au contenu particulièrement creux (voyez Charli D’Amelio, 55 millions d’abonnés, ou la déferlante de pitreries de chiens).

Nous croulons sous les recettes de bonheur, ce qui a donné lieu à des pamphlets bienvenus : Contre le bonheur, d’Eric G. Wilson, plaidoyer pour la mélancolie 2 ; ou encore « L’antidote », d’Oliver Burkeman, un manuel d’autodéfense contre la psychologie positive 3. En fin de compte, quel que soit notre « point d’équilibre », le sujet reste plus que jamais notre relation au sens (le sens que nous donnons à un instant, ou à notre vie). Les croyants (quelle que soit leur foi) sont plus heureux. Le bonheur fait bon ménage avec les enfants, l’amour, l’amitié, la nature, mais aussi la morale. Retour à Aristote : le bonheur est « une activité de l’âme en accord avec la vertu». Ou à Spinoza: « La joie est le passage de l’homme d’une moindre à une plus grande perfection. » Amen.

Sus à l’obèse !

Il n’est nullement question du Covid-19 dans ce thriller politique paru en Suède en 2016. L’épidémie du titre, c’est l’obésité. Dans un futur proche, un Parti de la santé, formation ultrapopuliste dirigée par un arriviste charmeur, remporte les législatives suédoises avec pour seul programme la lutte contre le surpoids qui contamine la société et menace l’État-providence. Des églises sont transformées en salles de gym, le bistouri prospère. Mais, en dépit des mesures de plus en plus strictes, on trouve encore des récalcitrants. Un jeune universitaire, en particulier, qui a perdu sa petite amie obsédée par son poids, tente de résister.

L’Épidémie a reçu un accueil mitigé dans le royaume. Parmi les convaincus, le quotidien Svenska Dagbladet y voit « une allégorie contre le fascisme » : « pour la romancière, ce qui se passe dans son livre est la suite logique, ou l’ultime conséquence, du regard que la société actuelle porte sur l’obésité. » Le quotidien Smålandsposten parle d’un roman dans l’esprit de 1984, de George Orwell, où « le contrôle du poids remplace celui des cerveaux ». D’autres titres, comme Aftonbladet, trouvent l’histoire « trop grotesque », même pour un pays où les fanatiques du corps parfait gagnent du terrain.