Miles Davis et son alter ego Baudelaire

Philologue de formation, Luis Artigue s’est d’abord fait connaître grâce à sa poésie, avant de se tourner vers l’écriture de romans. Dans Café Jazz el Destripador, cet écrivain espagnol esquisse une biographie toute personnelle du célèbre musicien de jazz Miles Davis. « Toute la question est de savoir comment un trompettiste tourmenté, accro à l’héroïne, monstre d’égoïsme et qui ne connaît pas l’amour, a pu donner naissance à une œuvre aussi subtile, harmonieuse et pleine de nuances que le disque Kind of Blue, véritable pierre angulaire du jazz moderne », résume Artigue dans le quotidien en ligne Leonoticias.

Deux génies maudits et autodestructeurs

Que le lecteur soit prévenu, il ne s’agit pas là d’une biographie au sens strict : personnages réels et imaginaires cohabitent dans ce livre où s’entremêlent deux fils narratifs. D’un côté, nous suivons Miles Davis dans le New York du milieu des années 1940, de l’autre, nous plongeons dans le Paris de la révolution de 1848 aux côtés de Charles Baudelaire. Par cet artifice, Artigue met en évidence des similitudes entre la vie du jazzman et celle du poète, tous deux artistes maudits, à la fois géniaux et autodestructeurs. « Artigue nous hypnotise (c’est le mot qui convient) avec un roman fascinant et violent sur le mal, la musique et ces personnes qui ne sont pas nées pour être heureuses mais pour faire de grandes choses », commente la romancière Leticia Sánchez Ruiz dans le quotidien espagnol El Comercio.

Un jazzman en enfer

« Dans ces pages, Miles Davis est une sorte de Dante conduit dans l’enfer du quartier de Harlem par un étrange Virgile – son maître aussi talentueux que malfaisant, Charlie Parker », pointe le quotidien léonais La Nueva Crónica. Résolument sombre, Café Jazz el Destripador reste inclassable, même pour son auteur. « Roman noir historique », voire « thriller ésotérique », se hasarde à répondre Artigue lorsqu’on lui demande de qualifier son livre. Avant de finalement s’en dédire : « De toute façon, je ne crois pas aux genres [littéraires]. Je suis un dégénéré », s’amuse-t-il dans les colonnes du quotidien espagnol El País.

À lire aussi dans Books : Louis Armstrong enfin réhabilité, mars-avril 2010.

Trop bon pour être vrai

Le goût de banane que l’on retrouve dans les bonbons et les yaourts a tout du faux tant il n’a rien de commun avec la saveur d’une Cavendish, la variété qui domine le marché mondial. Et pourtant cet arôme a bien un vrai goût de banane, celui de la Gros-Michel, variété populaire au début du XXe siècle et aujourd’hui disparue. Cet arôme artificiel est un exemple de ce que l’historienne américaine Lydia Pyne appelle les « contrefaçons authentiques ». Dans Genuine Fakes, elle présente une série d’objets entre deux qui sont à la fois vrais et faux, et qui soulèvent « la question du rapport entre authenticité et valeur d’une manière qui réveille la réflexion sur le sujet », souligne Scott McLemee dans la revue universitaire en ligne Inside Higher Ed.

Un arôme pas si artificiel

Pyne prend l’exemple du « faussaire espagnol », un artiste du début du XXe siècle dont l’identité reste toujours un mystère. Ses nombreuses miniatures prétendument médiévales ont pris place dans les collections privées et les musées, avant et après que la supercherie soit connue. « L’ironie ici est que ces faux étaient bien plus séduisants qu’une miniature authentique aurait pu l’être. Au lieu de saints austères au corps rigide et au visage figé, les images du « faussaire espagnol » débordaient de dames aux formes généreuses servant de la bière à des hommes plaisants en collants chatoyants », souligne la critique Kathryn Hugues dans The Times Literary Supplement. Aujourd’hui, des spécialistes authentifient les œuvres du faussaire. Ce qui séduit les acheteurs, assure l’historienne américaine, ce n’est pas simplement cette version idyllique du monde médiéval, mais aussi l’étrange provenance de ces peintures.

Les miniatures authentiques du faussaire espagnol

« Avant de réclamer que quelque chose soit authentique ou de le rejeter comme une contrefaçon, nous devrions prendre en compte sa raison d’être, l’intention de son créateur ou le contexte et ce que nous accepterions comme étant la « vraie chose » », écrit Pyne. C’est ce qui, selon elle, donne la valeur aux œuvres du « faussaire espagnol » mais aussi à des réalisations comme Chauvet-2, réplique d’un site préhistorique trop fragile pour être ouvert au public.

À lire aussi dans Books : L’homme qui faisait des Vermeer, janvier-février 2019.

Des bienfaits (méconnus) de la marche à pied

À Flaubert, qui prétendait que l’on ne peut penser et écrire qu’assis, Nietzsche adresse une réplique cinglante : « Être cul-de-plomb, voilà, par excellence, le péché contre l’esprit ! Seules les pensées que l’on a en marchant valent quelque chose », écrit-il dans Crépuscule des idoles. Pour excessif que soit le philosophe allemand, ce n’est pas Shane O’Mara, professeur de neurosciences au Trinity College de Dublin, qui irait le contredire. Avec In Praise of Walking, il signe un ferme plaidoyer en faveur de la marche à pied.

La marche, une activité holistique

O’Mara « aborde à peu près toutes les facettes du sujet, des poètes et flâneurs du XIXe siècle aux expériences de neuroimagerie », commente Helen Davies dans The Times. La marche est une activité « holistique », insiste l’auteur : elle aurait des effets positifs sur la mémoire et  le système cardiovasculaire, sur la créativité et la gestion du stress, sur la plasticité cérébrale et la tension artérielle.

O’Mara évoque par exemple une expérience menée par une équipe de chercheurs italiens en 2011. S’interrogeant sur les effets de la marche soutenue sur l’organisme, ils ont demandé à un sujet de 62 ans d’arpenter la Via Alpina sur près de 1 300 km pendant trois mois. Celui-ci faisait l’objet d’un monitoring constant, et il ressort que presque toutes ses caractéristiques physiologiques ont été dopées par la marche : amélioration de sa capacité pulmonaire, baisse de sa tension artérielle, diminution de son indice de masse grasse et de son taux de triglycérides (qui augmentent le risque de maladies cardiovasculaires).

Les bienfaits d’une marche de trente minutes

Et, bonne nouvelle, il n’est pas nécessaire de se lancer dans un long trek pour bénéficier des bienfaits de la marche, pointe O’Mara. Marcher à une vitesse de 5 km/h pendant une trentaine de minutes, quatre ou cinq fois par semaine, serait amplement suffisant. Naturellement, l’exercice est d’autant plus agréable qu’il se déroule dans un environnement adapté : « O’Mara milite pour un meilleur aménagement des zones urbaines pour les marcheurs. Comme beaucoup d’urbanistes progressistes, il estime que les piétons devraient être la priorité numéro un des villes – pas les véhicules motorisés, et surtout pas les voitures particulières », note Sylvia Thompson dans The Irish Times.

À lire aussi dans Books : Marcher est un sport, décembre 2014.

Les disparues de Buenos Aires

Mère célibataire de sept enfants, Dolores Reyes occupe un poste administratif dans une école primaire de Pablo Podestá, une petite commune de la banlieue de Buenos Aires. Fin 2019, elle a fait une entrée remarquée en littérature avec Cometierra, véritable best-seller en Argentine (une traduction française paraîtra prochainement aux Éditions de l’Observatoire).

« Cometierra plonge le lecteur dans un univers sombre, fascinant, qui nous frappe parce qu’il résonne avec l’époque actuelle », commente Ivana Romero dans le quotidien argentin Página 12. Cet univers, c’est celui d’une adolescente qui vit avec son frère Walter dans un quartier périurbain de la capitale argentine. Leur père est aux abonnés absents, et leur mère, morte. « Reyes connaît le monde dans lequel vivent les jeunes de son quartier, leurs peurs et leurs rêves : dans son livre, ce sont eux, ces ados au sang chaud, qui portent l’intrigue », note Paula Conde dans le quotidien argentin Clarín.

La jeune protagoniste découvre qu’elle a un don : lorsqu’elle mange un peu de terre qui a été au contact du corps d’une personne, elle a des visions. Elle voit où se trouve cette personne, si elle est vivante ou morte, et ce qui lui est arrivé. C’est ainsi qu’elle a appris que sa mère avait été battue à mort par son père. Très vite, le secret de l’adolescente s’ébruite, on la surnomme la « cometierra » (« mangeterre ») dans le voisinage. Devant sa porte viennent s’amonceler des bouteilles contenant un peu de terre et un numéro de téléphone, déposées là par ceux qui ne supportent plus de ne pas savoir ce qu’est devenue leur mère ou leur fille. Parce que les disparus sont presque toujours des femmes : enlevées, violées, assassinées.

Avec Cometierra, Dolores Reyes aborde frontalement la question du féminicide, l’écriture du livre ayant d’ailleurs coïncidé avec l’essor du mouvement « Ni una menos » (« Pas une de moins »), né à Buenos Aires en 2015 pour dénoncer les crimes machistes. Mais plus que la violence faite aux femmes, c’est la complaisance des autorités que condamne la romancière. « Comme dans la plupart des polars argentins, la résolution des affaires criminelles n’est pas confiée à la police, aux enquêteurs ni aux juges, mais à un autre type d’acteur. Une voyante, dans ce cas-ci », pointe l’Argentine Mar Centenera, correspondante à Buenos Aires pour le quotidien espagnol El País

À lire aussi dans Books : Tandis qu’ils agonisent, avril 2019.

Seconde Guerre mondiale : peut-on être juif et hongrois ?

Au printemps 1944, dans la Hongrie occupée par l’Allemagne nazie, une famille juive hongroise signe un accord avec l’officier SS Kurt Becher, opérant pour le compte de son chef Heinrich Himmler. En échange de leurs biens mobiliers et immobiliers et, surtout, de leur usine sidérurgique, les membres de la famille de Manfréd Weiss (une quarantaine de personnes au total), sont autorisés à quitter le territoire. Les SS les accompagnent jusqu’à un avion qui les conduira dans des zones non occupées, en Suisse et au Portugal.

Certains verront là l’histoire d’une collaboration avec les nazis, d’un pacte conclu avec Satan et d’une trahison envers leur pays ; d’autres y reconnaîtront la manifestation de l’instinct de survie qui nous pousse à échapper au cataclysme. Mais l’histoire de la famille de l’industriel Manfréd Weiss est bien trop complexe pour que l’on puisse trancher simplement la question. D’ailleurs, elle laisse perplexe même les historiens. Quelle peut être, dès lors, la contribution d’un roman qui transpose les événements historiques dans un cadre de fiction ?

Dans son dernier roman, Hajó a ködben, l’écrivain hongrois Pál Závada n’entend pas révéler des faits historiques inédits. Il s’appuie sur ce que l’on sait déjà pour mettre en scène la famille Weiss, propriétaire du plus important conglomérat industriel hongrois de l’entre-deux-guerres. L’auteur explore la vie personnelle et familiale des Weiss en laissant entièrement la parole à ses personnages, qui se rencontrent et se quittent, discutent entre eux, racontent leurs journées, leurs petits tracas quotidiens, les problèmes qui les occupent et leurs souvenirs.

Ces discussions esquissent le portrait de Manfréd Weiss, de confession juive, fondateur de la fortune familiale, père respecté et repère moral pour ses enfants et leurs conjoints. En l’espace de vingt ans, il a réussi à bâtir, à partir d’une petite fabrique de conserves, une grande entreprise produisant, dès la fin du XIXe siècle, du matériel de guerre. Il a également apporté sa contribution à de nombreuses œuvres de bienfaisance et fait construire des logements, des écoles et des hôpitaux.

Après son décès, en 1922, ses enfants héritent de la société Manfréd Weiss, dont la gestion est alors confiée à ses gendres. Parmi ces derniers, Ferenc Chorin, propriétaire d’une entreprise minière et président de la Société nationale des industriels hongrois. Ce juif converti, sénateur et « ami de longue date » du régent de Hongrie, l’amiral Miklós Horthy, se sent chez lui au sein de l’élite politique hongroise. Il convie ses amis politiques – des ministres et des hauts fonctionnaires – aux fêtes familiales.

En 1939, lors du débat de la deuxième loi antijuive au Sénat 1, Ferenc Chorin fait valoir que la limitation de l’accès des juifs à la fonction publique et à certaines activités économiques aura des conséquences plus graves que dans d’autres pays, où le rôle économique des juifs n’est pas aussi étroitement lié à la réalité sociale. « L’anticapitalisme qu’on ressent de plus en plus » se double de fait « d’une aversion croissante envers les juifs », déclare-t-il également. Lorsque la loi est votée, il demande à ses compatriotes juifs de « faire leur devoir » malgré l’amertume et l’humiliation qu’ils doivent ressentir, puisque l’on doit « davantage aimer son pays que haïr son ennemi ».

Cinq ans plus tard, dans la Hongrie occupée par l’Allemagne, la SS le fait revenir du camp de Mauthausen pour lui proposer un marché : laisser partir librement toute la famille Weiss en échange de l’entreprise familiale et de tous ses biens. La scène de la rencontre entre l’officier SS Kurt Becher et Chorin, dans le bureau de sa villa confisquée par les Allemands, est un bijou de maîtrise dramatique.

Si Chorin est au centre des événements et constitue un personnage clé de l’histoire, il n’en est pas pour autant le principal protagoniste. L’auteur agrandit la famille Weiss en y plaçant, aux côtés de deux frères et de quatre sœurs bien réels, une cinquième sœur, Helén Weiss, et son mari, Artúr Kohner, un industriel influent qui aimerait jouir du même respect que Chorin. Artúr Kohner est un ancien ami des deux autres gendres de Manfréd Weiss et entretient une relation amoureuse avec Lola, la belle-fille d’Elza, la sœur aînée des Weiss. Lola, qui a perdu son mari jeune, se confie à Judit, la seule des sœurs demeurée célibataire. Judit, la « conscience sociale » de la famille, est aussi un symbole de droiture morale. Elle consacre sa vie à l’hôpital et aux malades et va voir de ses yeux, en août 1941, la réalité des camps d’internement, sur lesquels elle écrira un rapport.

Si des personnages fictifs sont ainsi insérés dans le récit, c’est pour permettre au lecteur d’entrer de plain-pied dans cette famille juive, convertie, assimilée et hongroise, et d’en accompagner les membres sur les chemins incertains d’une époque tumultueuse – l’entre-deux-guerres puis la Seconde Guerre mondiale –, tout en croisant de nombreux personnages de la vie politique, économique et intellectuelle hongroise.

Avec la famille Weiss, le lecteur est immergé dans un monde qui ne permet pas à l’individu de se forger une morale sûre et cohérente mais l’oblige à s’ajuster à chaque instant. À qui ou à quoi peut-on être fidèle, en qui peut-on avoir confiance si, par exemple, la seule personne qui tient sa parole est un officier nazi ? Que signifient les valeurs chrétiennes dans un monde qui n’en respecte aucune ? Comment opèrent les traditions, que l’on estime mais que l’on ne fait plus vivre ? Jusqu’à quel point l’individu peut-il et doit-il se soumettre au climat politique ambiant si celui-ci est en contradiction avec ses valeurs ? Toutes ces questions interpellent nécessairement le lecteur hongrois d’aujourd’hui, mais Pál Závada se livre à un jeu cruel en ne fournissant aucun indice qui permettrait de sortir de ce brouillard. Il se contente de rapporter, de manière quasi mécanique, des propos racontés à la première personne, avec un je pour chacun des Weiss et un nous lorsqu’ils parlent, comme ils le font souvent, au nom de la famille. Ces discussions sont souvent faites de propos qui se contredisent, jetant à chaque instant une lumière différente sur toutes ces questions. L’auteur fait ainsi office de simple véhicule de la parole, sans jamais se révéler nettement à travers la voix d’un narrateur. Une grande place est accordée aux documents, aux mémoires et aux témoignages de l’époque, sans toutefois que la frontière entre faits historiques et fiction soit clairement tracée.

On peut, certes, qualifier de fictif tout ce que ces documents n’ont pas le moyen de retenir. Mais imaginer signifie ici effectuer un travail d’enquête, explorer un pan de l’histoire
dans sa dimension humaine. C’est ce travail de mémoire que le lecteur, transformé en témoin d’une époque révolue, est invité à faire en lisant l’ouvrage de Pál Závada.

Ce roman historique trouve facilement sa place dans la littérature hongroise contemporaine, où les traumatismes sociaux et historiques du siècle dernier sont le sujet de nombreux livres. En outre, l’entre-deux-guerres et l’époque Horthy, très controversée, constituent un champ de recherche majeur pour les historiens. La responsabilité de Miklós Horthy dans la défaite de la Hongrie lors de la Seconde Guerre mondiale et dans la déportation des juifs sont des sujets très débattus, dans tous les camps, notamment depuis la polémique soulevée en 2017 par le Premier ministre conservateur Viktor Orbán, qui a qualifié Horthy d’« homme d’État exceptionnel ».

Par un autre aspect, le roman de Závada rappelle aussi les nombreux témoignages de déportés (journaux, entretiens, correspondances…) qui ont été publiés ces dernières années et dont plusieurs évoquent directement l’histoire de la famille Weiss. Derrière la multiplicité des approches se manifeste la demande réelle d’un autre type de discours et d’un point de vue différent.

Comme l’a confié l’auteur dans des interviews, ce sujet l’occupe depuis longtemps. Il avait déjà effectué de nombreuses recherches au moment où le réalisateur János Rózsa était venu le contacter avec l’idée de la porter au cinéma. Le film n’est pas encore sorti mais la pièce de théâtre que Závada a écrite sur la même histoire a été jouée en 2018, soit un an avant la publication de son roman, au Théâtre national de Szeged.

 

 

— Cet article est paru le 9 novembre 2019 dans Le Grand Continent. Cette revue en ligne, dont Books est partenaire, est publiée par le Groupe d’études géopolitiques de l’École normale supérieure. Elle traite de l’actualité dans une perspective européenne et propose chaque semaine le compte rendu d’une œuvre de fiction parue récemment dans un pays d’Europe.

Quand on est con, on est con

« Les fausses croyances ont émergé si tôt, se sont répandues si largement et ont duré si longtemps que, au lieu de deux ou trois volumes, cinquante suffiraient à peine pour en détailler l’histoire. » Charles Mackay, Memoirs of Extraordinary Popular Delusions and the Madness of Crowds, 1841.

 

« L’erreur est un vaste sujet. » James Reason, Human Error, 1990.

 

Si Psychologie de la connerie et Histoire universelle de la connerie avaient pris comme sujet le bon sens plutôt que la connerie, ils n’auraient sans doute pas connu le même succès commercial. À croire que ce n’est pas l’intelligence mais l’idiotie qui vaut d’être expliquée : l’homme est né intelligent, mais partout il est con 1.

Celui qui s’aventure à écrire sur la sottise, la crédulité et l’aveuglement obstiné prend un risque, car le lecteur ne manquera pas de chercher à déceler dans son texte les preuves des mêmes qualités : il est comme mis au défi de se faire hypercritique, de pointer erreurs, omissions et sophismes au lieu de rechercher les enseignements positifs qu’il pourrait tirer de sa lecture. Le pédant se réjouit de l’erreur ; un livre sur la sottise risque de faire de nous tous des pédants.

Il y a plus d’erreurs qu’il n’en faut dans ces deux ouvrages collectifs pour réjouir le pédant. Rien que dans l’avertissement qui ouvre le premier, rédigé par le directeur des deux livres, on lit cette affirmation pour le moins douteuse : « Le con prend ses croyances pour des vérités gravées dans le marbre, alors que tout savoir se construit sur du sable. Le doute rend fou, la certitude rend con, il faut choisir son camp. » Ne lui en déplaise, voilà qui me paraît relever d’une extraordinaire, presque adolescente vulgarité philosophique, du moins dans le contexte d’un recueil d’essais rédigés pour la plupart par d’éminents universitaires, dont certains sont mondialement célèbres (l’un est prix Nobel) 2. Car, si le doute est souvent fructueux et nécessaire, il est parfois destructeur, et il faut exercer son jugement pour faire le distinguo. Si votre cardiologue vous dit qu’il doute sérieusement que le sang circule dans le corps, vous irez certainement voir ailleurs. De plus, il est humainement impossible  – et cela ne serait pas souhaitable – que nous fassions avec les faits ce que faisait l’âne de Buridan avec son picotin d’avoine.

La plupart des 65 auteurs de ces textes ne manifestent d’ailleurs guère de doute à l’égard de ce qu’ils écrivent, même quand un peu plus de prudence serait bienvenue. Un exemple flagrant est un chapitre d’Histoire universelle de la connerie intitulé «Le tour du monde en quatre conneries » et signé par Laurent Testot. Il se lit comme un devoir d’étudiant de première année, intelligent mais sans grande connaissance de soi ni souci de mise en perspective, et furieux de ne pas avoir une vision claire de la vie et du monde. L’auteur aborde quatre grandes conneries supposées : « Le singe qui s’est autodomestiqué ; le despotisme oriental ; comment convaincre les riches de vous filer leur blé ; créer des psychopathes, nous livrer à eux les yeux fermés ».

Laurent Testot, et il n’est pas le premier à le faire dans ce livre, chante les louanges des temps heureux où l’homme était un chasseur-cueilleur et ne consacrait que trois heures par jour à obtenir sa pitance, le reste de sa journée étant libre (comme diraient les voyagistes). L’invention de l’agriculture fut une connerie, dit notre auteur : cette autoexpulsion du jardin d’Éden a été responsable de tous nos malheurs ultérieurs, comme l’instauration d’une hiérarchie sociale. L’auteur n’a que mépris pour la religion, mais son attitude me rappelle fortement les premières lignes du Paradis perdu, de Milton : « La première désobéissance de l’homme et le fruit de cet arbre défendu, dont le mortel goût apporta la mort dans le monde, et tous nos malheurs, avec la perte d’Éden […], chante, Muse céleste ! » 3.

Cela laisse penser qu’il est plus difficile de se délester d’un point de vue religieux que l’auteur n’a l’air de le supposer ; quoique Milton, contrairement à M. Testot, savait au moins qu’il était croyant. La flèche du progrès ne vole pas en ligne droite. S’il y a bien quelque chose de con, c’est de croire que nous devons préférer la vie de chasseurs-cueilleurs à la nôtre, et, s’il faut une preuve empirique, je propose de créer une réserve naturelle pour que les intellectuels puissent s’y adonner à la chasse et à la cueillette.

L’auteur a une vision particulièrement sombre du monde actuel. Je me considère comme un pessimiste, mais, comparé à lui, je suis un Pangloss. Voici comment il caractérise le monde présent et à venir: « L’ultracapitalisme structuré par des personnes morales obsédées par leur profit à court terme rendra la planète des Homo invivable dans le siècle à venir. Sapiens a orchestré son suicide […].» L’auteur manifeste autant de scepticisme à propos de l’avenir qu’un kamikaze convaincu d’aller droit au paradis. Il ne croit pas, il sait. S’il était vrai que le con prend ses convictions pour des vérités, il serait difficile de trouver un plus beau spécimen.

 

Recourir trop vite au concept de connerie présente des dangers qu’aucun des deux livres n’envisage. Considérer que toute l’histoire humaine peut s’expliquer par la connerie, c’est verser dans une forme de populisme intellectuel de type « tous pourris ». C’est une façon paresseuse et potentiellement dangereuse de ne pas faire les distinctions qui s’imposent. Gengis Khan était con, M. Macron est con : donc il n’y a pas de véritable différence entre M. Macron et Gengis Khan. «L’histoire n’est guère que le registre des crimes, de la bêtise et des malheurs de l’humanité», disait, certes, le grand historien Edward Gibbon, mais il savait manier l’ironie, contrairement à la plupart des auteurs de ces deux ouvrages.

On ne trouve pas non plus dans ces livres de tentative de définition des termes. Bien sûr, il ne faut pas donner aux mots plus de précision qu’il n’est possible, mais il convient toutefois de circonscrire leur sens. Si tout et tout le monde sont cons, alors rien ni personne ne l’est. Les mots ont des connotations tout autant qu’une dénotation. Dire d’une opinion ou d’une action qu’elle est con, c’est se dispenser d’y réfléchir. Pourquoi perdre son temps à examiner ou à réfuter une opinion qui est con? Ce travers se manifeste dans
un chapitre de Psychologie de la connerie signé par Patrick Moreau et intitulé « Le langage de la connerie » : « N’existe-t-il pas, demande-t-il, une connerie spécifiquement liée au langage, qui trouverait son lieu naturel dans les propos irréfléchis ? » L’exemple qu’il donne est un message posté sur Facebook par une jeune militante végane après l’attentat terroriste de Trèbes, en 2018, dans lequel un boucher a trouvé la mort [ainsi que trois autres otages]. « Ben quoi, écrit-elle, ça vous choque un assassin qui se fait tuer par un terroriste ? Pas moi, j’ai zéro compassion pour lui, il y a quand même une justice. » Mais, si ce message était « irréfléchi », c’est uniquement au sens où il avait été écrit un peu vite ; il était au contraire le produit d’une réflexion considérable. Après tout, un célèbre professeur de philosophie de Princeton, Peter Singer, pourrait aboutir à la conclusion que, d’un point de vue moral, un boucher est pire qu’une personne commettant un acte terroriste, dans la mesure où il tire son revenu du massacre de milliers d’animaux dont le niveau de conscience est plus élevé que celui d’enfants nouveau-nés ou atteints d’un handicap mental sévère ; pour Singer, cet ensemble de milliers d’animaux est plus digne de considération que les quelques humains tués dans un seul attentat terroriste. Il est en outre tout à fait clair, du moins à mes yeux, que la jeune militante avait en tête une justice poétique, non la justice elle-même. Aussi a-t-on eu tort de la condamner pour apologie du terrorisme – même s’il est légitime de faire de l’apologie du terrorisme un délit 4.

 

Je trouve extrêmement erronée la ligne de pensée de Singer et de la militante, une ligne qui, soit dit en passant, est de plus en plus répandue en France, et ailleurs dans le monde. Mais il n’est pas suffisant et il est même dangereux de l’évacuer en la qualifiant de con. Il convient de la réfuter et non simplement de la dénoncer ou de l’insulter ; dire qu’elle est con empêche de se demander pourquoi elle est erronée. L’auteur aggrave son cas en citant un commentateur sportif qui a traité de « pédés » les footballeurs d’une équipe étrangère. Voilà qui était vraiment con (de mon point de vue), parce que gratuit et injustifié. Mais, en ne faisant pas la distinction entre ces deux cas, celui de la militante et celui du commentateur sportif, l’auteur banalise la vie mentale et favorise l’énonciation de « propos irréfléchis ».

L’autre problème qu’il y a à recourir aux mots con et connerie pour un oui ou pour un non, c’est que cela induit un peu trop facilement un sentiment de supériorité sur les autres et même sur la vaste majorité de l’humanité. Quand on écrit, en citant Prévert, « Quelle connerie la guerre » (titre du chapitre du géohistorien Vincent Capdepuy), on s’attribue implicitement une sagesse supérieure à celle de tous ces gens qui estiment qu’une guerre en particulier – et donc la guerre elle-même – se justifie parfois. De fait, à l’exception des pacifistes les plus déterminés et les plus cohérents (qui sont rares), la plupart des gens peuvent trouver des circonstances dans lesquelles la guerre, pour regrettable qu’elle soit, se justifierait. Et puis une guerre peut être injustifiée d’un côté et pas de l’autre – par exemple, l’invasion de la Pologne par Hitler. Mais on ne dirait pas pour autant que la guerre d’Hitler était con. Ce serait presque insulter les victimes, qui se sont comptées par millions.

Même une guerre que beaucoup jugent avec le recul avoir été con – la Première guerre mondiale, par exemple – ne semblait pas con à l’époque, mais extrêmement cohérente au contraire. Et est-ce que, en voyant les listes de noms sur les monuments aux morts partout en France et en Grande-Bretagne, on se dit : « Pauvres cons, ils ne réalisaient pas que la guerre qu’ils livraient était con » ? Ce serait, à mon sens, ne pas comprendre l’ampleur et la portée de la tragédie qui s’est jouée, la rabaisser au niveau de la bêtise du commentateur de foot.

Pour en rester à la Première Guerre mondiale, ses causes historiques nous invitent à réfléchir à la notion de « faits alternatifs ». Les auteurs en usent et en abusent dans Histoire universelle de la connerie pour qualifier l’écran de fumée utilisé et les mensonges proférés par un connard tel que Donald Trump. Les faits alternatifs peuvent en effet désigner cela, mais pas seulement. Ainsi, les historiens ne s’accordent toujours pas sur les causes premières de la Grande Guerre – et ne le feront peut-être jamais. Si un historien dit que le conflit était inévitable en raison de la confrontation des impérialismes et qu’un autre affirme que c’était le résultat imprévu d’une série de bourdes diplomatiques, chacun va citer des faits alternatifs. De même, un tenant de ce qu’on appelle le néolibéralisme mettra en avant l’accroissement sans précédent de la prospérité générale, tandis qu’un de ses pourfendeurs (et aucun des auteurs des deux livres ne trouve à en dire du bien) soulignera le creusement des inégalités et l’enrichissement obscène des plus fortunés dans des pays déjà prospères.

Nulle part, dans ces ouvrages, on ne prend le temps d’examiner la différence entre connerie et erreur. Nul besoin d’être con, ou un con, pour se tromper : il suffit d’être un humain et non un dieu. Le mot connerie, de mon point de vue, pousse celui qui l’emploie à être moins compréhensif ou compatissant à l’égard de la situation d’autrui. Ainsi, un chapitre intitulé « Le XIXe siècle, eldorado de la connerie médicale», signé par Anne Carol, exsude une forme de condescendance à l’égard de praticiens dévoués et souvent brillants qui faisaient de leur mieux dans des situations foncièrement difficiles, même s’ils frayaient souvent avec des charlatans qui embobinaient un public crédule et désespéré en vantant des remèdes inefficaces, voire nocifs. Dans ce qu’elle écrit, on ne perçoit aucune sorte d’empathie à propos de la façon dont le savoir doit être arraché à l’ignorance, et non l’inverse, ou de l’extrême difficulté que cette tâche a pu représenter. Elle contemple du haut de la montagne de notre savoir actuel les plaines lointaines de notre ignorance, qu’elle juge être notre stupidité. Je possède de nombreux ouvrages médicaux du XIXe siècle ; ils contiennent beaucoup d’erreurs mais ne sont nullement stupides et sont tous au contraire très consciencieux. Il faudrait qu’on nous explique (mais pas elle) comment vérité et progrès ont pu émerger, précisément, de toute cette prétendue connerie.

Le psychiatre et chercheur en neurosciences Patrick Lemoine commet exactement la même erreur dans son chapitre intitulé « Histoire de la connerie dans un monde de fous ou Histoire de la folie dans un monde de cons ». Il commence par une version du paradoxe du Crétois : « Je raconte des histoires de psychiatrisés et de psychiatres déconnants (attention, pléonasme dangereux !). »

Parmi ses cibles, la lobotomie, l’opération chirurgicale développée par le médecin américain Walter Freeman : il reprend à son compte la vieille idée simpliste qu’il s’agit d’une pratique stupide, et cruelle de surcroît. Mais ceux qui ont lu « Dernier recours », l’excellent ouvrage que Jack D. Pressman a consacré à la psychochirurgie 5, n’adhéreront pas à cette caricature facile et moralisatrice. Et ceux qui ont été témoins de la souffrance et du sentiment de déchéance que peuvent éprouver les patients non traités seront plus bienveillants envers ces médecins qui ont tenté des remèdes de la dernière chance – pour ridicules qu’ils puissent nous paraître.

Certains des auteurs se traitent implicitement de cons les uns les autres. Faut- il l’imputer à un manque de vigilance du directeur des ouvrages ou bien à une volonté louable d’accepter les désaccords, je ne saurais dire. Ainsi, dans le chapitre intitulé « L’étude scientifique des cons », le psychologue Serge Ciccotti nous dit que c’est le propre des vieux cons de dire : « C’était mieux avant… » Et, 26 pages plus loin, nous lisons dans un entretien avec le professeur de philosophie Aaron James : « Je pense qu’il y en a bien plus [de connards] aux États-Unis aujourd’hui qu’autrefois, et qu’ils sont bien plus visibles dans les médias. » Si l’on part du principe que le professeur James juge préférable qu’il y ait moins de connards, y compris ou tout particulièrement dans les médias, il pense forcément que c’était mieux avant, du moins à cet égard : ce qui fait de lui un vieux con, selon Serge Ciccotti. Bien sûr, le fait que les vieux cons disent « c’était mieux avant » ne signifie pas forcément que les gens qui disent « c’était mieux avant » sont de vieux cons ; il faudrait donc évaluer chaque occurrence de l’affirmation « c’était mieux avant » au cas par cas. Mais alors la formule est sans utilité pour déterminer si quelqu’un est un vieux con ou pas.

 

Beaucoup des jugements portés par les auteurs de ces deux livres me frappent par leur conformisme déprimant ou leur bien-pensance. Par exemple, dans le chapitre « L’étude scientifique des cons », on nous dit que l’idée que la volonté suffit pour arrêter de fumer est aussi stupide que de s’entendre demander, quand on a perdu un objet, quel est le dernier endroit où on l’a vu – comme si une telle question ne nous était pas venue à l’esprit. Mais la première de ces idées est-elle con ? Sauf contrainte physique, la volonté d’arrêter de fumer est à tout le moins une condition nécessaire, et elle s’est avérée suffisante pour des millions de personnes – par exemple ma mère, mon épouse et ma belle-sœur. Cela ne prouve pas que ce soit toujours suffisant, bien sûr, mais cela offre au moins la possibilité que l’idée soit vraie, et donc pas con du tout.

Dans la même veine, le neurologue Pierre Lemarquais illustre dans son texte « La connerie dans le cerveau » la différence entre cerveau gauche et cerveau droit en prenant les exemples de Margaret Thatcher et de Che Guevara : la première est rationnelle et dépourvue de sentiments humains, le second est non rationnel mais poétique et romantique (ce qui le rend bien sûr beaucoup plus séduisant). Cela me semble idiot. Certes, sur un tee-shirt, Che Guevara fait meilleur effet que Mme Thatcher grâce à la célèbre photo de Korda, mais seul quelqu’un capable de trouver de la poésie dans les discours de Leonid Brejnev peut déceler de la poésie et du romantisme dans la plupart des écrits du Che. Il y a aussi des raisons de penser que cela ne le dérangeait pas de tuer des gens ; je laisse aux neurologues la question de savoir si l’instinct meurtrier appartient à l’hémisphère droit ou gauche du cerveau.

Il n’est guère surprenant que le nom de Donald Trump soit mentionné à plusieurs reprises, dans les 866 pages que comptent au total les deux livres, comme l’exemple parfait du con, du connard et de la connerie. La question se pose alors naturellement de savoir comment pareil personnage a pu être élu à une fonction aussi importante. La réponse coule de source : parce que ceux qui ont voté pour lui étaient eux-mêmes des cons. Un tel jugement rappelle hélas dangereusement ce commentaire de Hillary Clinton qui lui a presque à coup sûr valu de perdre l’élection : ceux qui ne partageaient pas son avis et sa sensibilité et ne voteraient pas pour elle faisaient partie du « panier des pitoyables » 6. Autrement dit, traiter une bonne partie des électeurs de cons était… eh bien, je préfère ne pas utiliser ce mot vulgaire et imprécis.

On trouve dans les deux ouvrages des contributions intéressantes et instructives – comme celles d’Alain Montandon sur le dandysme et de Christian Duquennoi sur Homo detritus –, mais, après les avoir lus en entier, j’en suis arrivé à la conclusion que la vie intellectuelle ne perdrait pas grand-chose à ce que le mot connerie soit cantonné à la conversation usuelle de la vie de tous les jours et ne fasse pas l’objet de réflexions, sérieuses ou demi-sérieuses.

 

 

— Cet article a été écrit pour Books. Il a été traduit par Nicolas Saintonge.

J’ai épousé un espion

Un homme est contraint d’abandonner femme et enfants pour prendre part à une guerre lointaine. Sur le chemin du retour, il doit surmonter quantité d’obstacles avant de pouvoir regagner sa terre natale, bien des années plus tard. Cette trame est celle de L’Odyssée d’Homère, mais pas seulement : dans son dernier roman, Javier Marías raconte, en substance, la même histoire transposée au XXe siècle.

Le romancier espagnol poursuit avec Berta Isla son « cycle d’Oxford » (Le Roman d’Oxford, Dans le dos noir du temps et la trilogie Ton visage demain), entamé il y a une trentaine d’années. Le personnage principal de ce nouveau roman, c’est Berta Isla, une Madrilène dont le mari, Tomás Nevinson, travaille pour les services secrets britanniques. Berta s’est habituée à ignorer un pan complet de la vie de son époux, à rester sans nouvelles de lui lorsqu’il part en mission et à ne pas lui poser de questions à son retour.

Mais, un jour d’avril 1982, Tomás part pour la guerre des Malouines. Les mois, les années passent, et il ne revient pas. Javier Marías fait le récit de cette odyssée contemporaine en alternant les points de vue : celui de Berta, qui décrit l’ambiguïté de sa situation de «femme à la fois célibataire, veuve et mariée », et celui de Tomás, contraint de vivre une vie fictive, celle d’un « fantôme ni vivant ni mort ». « Personne, à ma connaissance, n’avait utilisé la figure de l’espion de cette manière : en dévoilant sa vie privée. De George Smiley, le héros de John le Carré, nous ne savons pas grand-chose, sans même parler de James Bond. De Tomás Nevinson, en revanche, nous saurons presque tout », pointe le professeur de littérature José María Pozuelo Yvancos dans le quotidien ABC. Javier Marías semble en effet avoir écrit l’inverse d’un roman d’espionnage.

Dans Berta Isla, ni péripéties héroïques, ni scènes d’action trépidantes, mais plutôt le récit contemplatif de la mélancolie d’une Pénélope madrilène. « Javier Marías parvient à mettre au point un impeccable mécanisme narratif autour des notions d’altérité amoureuse et d’identité individuelle. Les questions que soulève le livre pourraient faire l’objet d’un épais roman philosophique », estime le critique Domingo Ródenas de Moya dans le quotidien El Periódico. Et son confrère José-Carlos Mainer de renchérir, dans le quotidien El País : « Berta Isla est l’un des romans les plus complexes et les plus ambitieux de Javier Marías, et sans doute aussi le plus désespéré. »

Ulysse met dix ans à retourner à Ithaque, son île natale. Il en faudra deux de plus à Tomás Nevinson pour retrouver Berta Isla – isla, n’est-ce pas «île» en espagnol ? –, et certainement bien davantage pour que disparaissent les fantômes qui hantent la vie du couple.

Requiem pour une sœur

Depuis une trentaine d’années, chaque roman de la Chilienne Marcela Serrano est un phénomène de librairie. Son dernier livre, El manto, ne déroge pas à la règle. Mais, pour la première fois, la romancière délaisse la fiction pour évoquer la mort de sa sœur, la journaliste Margarita Serrano.

 

Les Serrano formaient un clan de femmes. Cinq sœurs, très unies. Lorsque « la Margarita » a été emportée par un cancer, en 2017, c’est tout l’édifice familial qui s’est écroulé. Pour faire son deuil, la romancière s’est isolée pendant cent jours à la campagne.

 

El manto rassemble les notes qu’elle a prises pendant sa réclusion : des souvenirs de jeunesse et une réflexion sur les œuvres littéraires qui ont abordé la question du deuil. L’écrivaine évoque également d’autres tragédies intimes, comme l’assassinat de l’un de ses amis par la « caravane de la mort », cet escadron militaire qui a parcouru le Chili à la poursuite d’opposants au régime après le coup d’État de Pinochet, en 1973.

 

Dans ce récit élégiaque, Serrano retrace « un itinéraire à la fois personnel et familial qui traverse toute l’histoire du Chili », note le quotidien chilien La Tercera.

16 faits & idées à glaner dans ce numéro

La Finlande est le premier pays européen à avoir accordé le droit de vote aux femmes.

 

Les gens vont voir les pièces de Tchekhov pour en apprendre un peu plus sur eux-mêmes.

 

Si l’économie américaine continue de croître au rythme de 2 % par an, elle aura doublé de taille d’ici à 2055.

 

Les émissions mondiales de CO2 sont restées stables en 2019.

 

« Le PIB mesure tout, sauf ce qui rend la vie digne d’être vécue » (Robert Kennedy, 1968).

 

La révolution du solaire en Allemagne n’a pas réduit la dépendance aux énergies fossiles.

 

Votre passé vous guide toujours vers la personne que vous êtes.

 

La productivité de la filière laitière américaine a augmenté de 330 % entre 1950 et 2015.

 

Le nombre de personnes vivant dans l’extrême pauvreté a diminué de 60% entre 1999 et 2015.

 

L’ennui est un désagrément pour la plupart des animaux, une torture pour l’homme.

 

En 2013, 23 000 des 60 000 pubs britanniques organisaient au moins une soirée quiz par semaine.

 

Sous l’administration de Léopold II, le Congo a perdu la moitié de sa population.

Les trois quarts des Américains sans emploi n’apparaissent pas dans les statistiques du chômage.

 

L’astrologie est restée une science à part entière jusqu’au XVIIe siècle.

 

Il y a un mot en anglais pour désigner le fait d’être envoyé de force à la campagne : rustication.

 

À Rome, lors de la peste de 1656-1657, des cordons sanitaires ont protégé entièrement certains quartiers.

La pierre philosophale de l’amour

Malgré leur réputation de foutraques provocateurs, les surréalistes ne prenaient rien à la légère. Ni l’art. Ni l’inconscient. Ni les préséances internes. Ni surtout l’érotisme, qui occupe une place de grand choix dans leur dispositif mental – voir Duchamp, Ernst, Dalí, Picasso, Bellmer. En 1959, la galerie Daniel Cordier consacrera même une exposition à la question, performances à l’appui (Meret Oppenheim organise un festin sur une femme nue, Roberto Matta se tatoue «Sade» au fer rouge sur le sein). Ce sera l’occasion aussi de publier un «lexique collectif de la sexualité ».

Les surréalistes sont en effet autant motivés par la pratique de l’érotisme que par la théorie de l’amour (au moins cinq de leurs principaux poètes ont publié un livre dont le titre comporte le mot « amour »). Et plus encore par la tension entre ces deux concepts, protagonistes de «ce théâtre d’incitation et de prohibition, où se jouent les plus profondes instances de la vie », comme dit André Breton en pleine exaltation. C’est pour dégager la « pierre philosophale de l’amour » que Breton et ses acolytes, employant les grands moyens, vont lancer leur cycle de « Recherches sur la sexualité », une « opération quasi alchimique » selon les termes du sur-réaliste José Pierre, qui a produit le compte rendu de ces insolites entretiens parascientifiques. Des entretiens qui se déroulent sur douze « séances », entre janvier 1928 et août 1932, et que compléteront par la suite des questionnaires. Lors des sessions, dûment minutées, qui se tiennent souvent dans une petite rue bourgeoise de ce 14 arrondissement qu’affectionnent les surréalistes, les participants doivent répondre à des questions intimes, souvent d’une nature si technique qu’il n’est pas possible d’en reproduire ici l’intitulé. L’instigateur de l’exercice et l’animateur des discussions est l’infatigable et indémontable André Breton. Ses principaux acolytes sont d’abord Louis Aragon (jusqu’à leur grande brouille), Raymond Queneau, Paul Éluard, puis Max Ernst et Man Ray ainsi qu’Antonin Artaud – une fois seulement, mais mémorable. Les femmes ne feront une discrète apparition qu’à partir de la huitième séance – une poignée d’entre elles (dont Nusch, la future Mme Éluard), n’offrant que des contributions timides ou des réponses évasives, voire indignées. La plupart des grandes stars du mouvement – Pablo Picasso, Luis Buñuel, Salvador Dalí, Marcel Duchamp, René Magritte, Alberto Giacometti – snobent l’opération.

Les surréalistes étant des surréalistes, le processus analytique est à la fois chaotique, déstructuré, procédurier, répétitif, volontiers saugrenu et très souvent acrimonieux. Ils ne sont d’accord sur rien, comme en témoigne la conclusion de la sixième séance, « Que pensez-vous du viol ? » : « Tout à fait opposé » (Benjamin Péret) ; « Très, très bien ! » (Yves Tanguy); « Tout à fait hostile» (André Breton) ; « C’est la seule chose qui m’intéresse » (Raymond Queneau) ; « Ça ne m’intéresse pas » (Marcel Duhamel) ; « Je trouve ça légitime » ( Jacques Prévert), et ainsi de suite.

Ils pinaillent volontiers sur les mots – façon élégante de ne pas répondre aux questions par trop gênantes. Certains ne jouent pas vraiment le jeu, Aragon en tête, qui semble prendre un malin plaisir à agacer Breton. Lors de la session consacrée à la pudeur, Aragon répond en biaisant à la question de Breton (« Aragon ne verrait-il aucun inconvénient à se présenter devant une femme portant uniquement des chaussettes et des tire-chaussettes ? »), et le chef des surréalistes s’agace : « La réponse est très ambiguë. Aragon ne voit-il pas le costume qu’il porte quand il est nu ? — Pas toujours ! »

À un autre moment, Aragon se défausse en invoquant le caractère social de la pudeur et déchaîne la fureur de Breton : « Ceci n’a rien à faire avec la pudeur ; la pudeur ne peut bien entendu être que sexuelle.» Aragon ose même blaguer, et Breton ne trouve pas ça drôle du tout (« Je proteste contre le caractère humoristique de cette réponse »). On sent pointer le séisme, la rupture politico-artistico-sentimentale de 1930.

Pauvre André Breton. Il se donne un mal de chien, paie de sa personne et se dévoile, lui, avec une candeur maximale. Il reconnaît par exemple ne pas être un athlète de l’amour («Je ne le regrette pas plus que de ne pouvoir soulever des pianos à bout de bras ») et admet sans fard ses préjugés, notamment sa farouche opposition à la «pédérastie […] déficit mental et moral qui tend à s’ériger en système et à paralyser toutes les entreprises que je respecte » (à la même question, Aragon, lui, bottera en touche et répondra… qu’il répondra plus tard – on sait comment !). Pire, Breton est incorrigiblement fleur bleue, hostile au voyeurisme (la « scoptophilie »), à la gaudriole, «aux mots qui font sur le papier des taches malpropres» et surtout au libertinage « qui chez un homme enlève à cet homme toute possibilité d’aimer ».

Pas de chance, beaucoup de participants ne sont pas du tout sur la même longueur d’onde que l’auteur de L’Amour fou et de Nadja. Notamment Éluard, qui, à partir de la huitième séance, se substitue à Aragon dans le rôle de contradicteur en chef du chef. Le poète aux mille femmes déclare en effet « se foutre de l’amour », refuse de répondre aux questions qui ne portent pas exclusivement sur la sexualité, avec en fond sonore les amers soupirs de Breton : « Moi je n’ai jamais couché avec une femme dont je ne pensais pas pouvoir l’aimer ; naturellement je me suis trompé très souvent.»

Antonin Artaud non plus n’est pas sur la même longueur d’onde. Mais, lorsqu’il participe à la sixième séance, ce n’est pas pour énerver le boss des surréalistes – anti-amour, il l’est sincèrement, désespérément et douloureusement. À la question « Croyez-vous qu’une femme vous soit destinée ? » il répond, pathétique : « Je n’ai jamais cru qu’à cela. Mais il est très probable que je ne la rencontrerai jamais. J’ajouterai que je pense le plus grand mal de cette femme-là.» Si Artaud ne joue pas le jeu, c’est parce qu’il ne voit pas l’affaire comme un jeu : « J’ai tendance à considérer le domaine sexuel comme personnel, comme une chose tout à fait particulière et réservée. Je m’y livre comme à toutes les expériences de la vie, mais sans en rien attendre. Je trouve la sexualité très répugnante en soi. Je suis excédé d’être l’esclave de ses sollicitations infectes.» Sur ce, Artaud quitte la réunion, mais sans esclandre, sans claquer la porte. Exit le héraut de l’anti-amour tragique ; face à l’idéaliste Breton, il ne restera plus comme tourmenteur qu’Éluard et son cynisme fripon. Personne n’y gagnera, et, après cette fameuse sixième séance, l’exercice tournera en rond. On ressassera laborieusement les mêmes thèmes – l’onanisme, les mots qu’on prononce pendant l’amour (« Moi je parle sans arrêt », dit Éluard). Ou bien on abordera des problématiques de plus en plus extravagantes, l’amour dans une église, l’amour debout (« Ça devrait être fatigant. […] J’exècre le sport », indique de manière peu constructive Raymond Queneau).

La douzième séance sera la dernière. Contrairement à ce qu’espérait André Breton, l’en- quête n’aura pas vraiment été concluante, et « le monde sexuel [n’aura toujours pas] cessé d’opposer à notre volonté de pénétration de l’univers son infracassable noyau de nuit ». En effet, on n’en comprend guère plus sur le sexe ou sur l’amour ou sur leurs rapports réciproques. Sur la vie intime des surréalistes, en revanche, on en apprend beau- coup – et de belles.