Les idées préconçues sur le capitalisme

Andrew McAfee veut vous remonter le moral. Si vous lisez son dernier livre avec un esprit ouvert, il pourrait bien y parvenir ! Cet économiste du Massachusetts Institute of Technology (MIT) se joint aux « nouveaux optimistes » (Bill Gates, Steven Pinker, Hans Rosling et d’autres) pour essayer de nous persuader que le monde ne va pas à la dérive. Le principal argument de More from Less est que le capitalisme et le progrès technologique nous permettent « de prendre davantage soin de la Terre au lieu de la mettre à sac».

Malheureusement, admet-il, cette bonne nouvelle est difficile à croire pour beaucoup de gens, tant le catastrophisme est ancré dans nos esprits. Avant 1700, la population de l’Angleterre a oscillé pendant des centaines d’années entre 2 et 6 millions d’habitants. Lorsque la paix coïncidait avec de bonnes récoltes, ce nombre augmentait, pour s’effondrer à nouveau lorsque notre incapacité à nourrir la population croissante ramenait la famine. Robert Malthus avait raisonnablement supposé que cette tendance se poursuivrait et alerté sur les conséquences de la croissance rapide de la population britannique au début de la révolution industrielle. Il s’est trompé. Le capitalisme et la technologie ont complètement changé la donne, nous permettant de nourrir des populations plus nombreuses que jamais. Le nom de Malthus est devenu synonyme de prévisions terriblement inexactes.

Paul Ehrlich est l’héritier intellectuel de Malthus. Depuis les années 1960, il prédit le malheur et le désastre à partir de l’épuisement de toutes les ressources naturelles dont nous dépendons 1. Le premier « nouvel optimiste », Julian Simon, lui proposa ce pari : choisir n’importe quelle ressource naturelle et n’importe quel horizon temporel supérieur à un an. Si le prix de la ressource augmentait, Julian paierait Ehrlich ; s’il baissait, ce serait l’inverse. Ehrlich en a choisi cinq – cuivre, chrome, nickel, étain et tungstène –, et le prix des cinq a baissé. Ehrlich est incorrigible : après toutes ces années d’échecs abyssaux en matière de prévisions, il continue à enseigner aux étudiants de Stanford que la catastrophe est imminente.

Et il n’est pas le seul à le penser. De nombreux écologistes et groupes de pression vous diront que nous polluons, déboisons et détruisons la planète, épuisons ses ressources naturelles et conduisons à l’extinction la plupart des autres espèces. Tout cela nous rend malades et, surtout, les dégâts s’accélèrent.

Si improbable que cela puisse paraître à beaucoup, les données indiquent le contraire. À mesure que nous devenons plus prospères, nous exploitons les ressources plus efficacement, consommons moins d’énergie, polluons moins et nettoyons la pollution du passé. Nous reboisons même la Terre et protégeons les autres espèces. McAfee produit des données convaincantes et de nombreux exemples, mais qui va le croire ? Une bonne nouvelle n’est pas une nouvelle ; il faut que ça saigne. Nous aimons tous les histoires qui font peur.

Les données concernant la consommation de ressources naturelles aux États-Unis proviennent de l’Institut d’études géologiques, un organisme fédéral créé en 1879. Cet organisme suit soixante-douze de ces ressources, de l’aluminium au zinc, et seules six d’entre elles n’ont pas dépassé leur pic de production. Même la consommation d’énergie diminue – elle avait reculé de 2% en 2017 par rapport au pic de 2008, malgré un accroissement du PIB de 15 % en dix ans. La raison ? L’économie américaine fait un usage plus rationnel des ressources. McAfee cite en exemple le lait et l’aluminium. Entre 1950 et 2015, la production laitière américaine est passée de 250 milliards à 447 milliards de litres, alors que le nombre de vaches est passé de 22 à 9 millions. Il s’agit d’un gain de productivité de 330 %. Lorsque les canettes en aluminium sont apparues en 1959, elles pesaient 85 grammes. Leur poids est tombé à 21 grammes en 1972, et il n’était plus que de 13 grammes en 2011.

La révolution des communications est pour beaucoup dans cette amélioration, comme l’illustre l’histoire des autorails. À la fin des années 1960, les compagnies ferroviaires américaines possédaient des milliers de ces monstres de 30 tonnes, mais seulement environ 5% d’entre eux se déplaçaient chaque jour. Non parce que les 95% restants ne devaient pas bouger, mais parce que leur propriétaire ne savait pas où ils se trouvaient. En revanche, il savait que s’il pouvait augmenter la proportion de wagons en circulation chaque jour de 5 à 10%, il n’en aurait besoin que de la moitié. Aujourd’hui, chaque autorail communique sa position précise à son propriétaire plusieurs fois par seconde – grâce à la révolution des communications.

 

Il n’y a pas que les États-Unis. Au Royaume-Uni, l’Institut de la statistique publie une comptabilité annuelle des flux de matières (il s’agit de la consommation totale de produits de toute sorte, allant des produits alimentaires aux matériaux de construction en passant par les hydrocarbures), et un document de 2011 conclut que le Royaume-Uni a atteint une utilisation maximale des ressources matérielles au début des années 2000 2. Les données d’Eurostat, l’office statistique de l’Union européenne, montrent que l’Allemagne, la France et l’Italie ont connu une consommation totale de métaux, de produits chimiques et d’engrais stable ou en baisse au cours des dernières années.

Et, non, avant que vous ne posiez la question, cette réduction de l’utilisation des ressources naturelles n’est pas seulement le résultat de la réorientation de nos économies vers les services. Alors que les biens ont diminué par rapport aux services en pourcentage du PIB mondial, leur production et leur consommation ont continué à augmenter en termes absolus. Nous connaissons un grand découplage : nous dématérialisons la production industrielle.

Non seulement les pays développés utilisent moins de ressources naturelles, mais ils polluent moins. Aux États-Unis, la loi sur la lutte contre la pollution atmosphérique de 1963 a été considérablement amendée et renforcée en 1970, 1977 et 1990. La loi sur la pollution de l’eau a été adoptée en 1972, celle sur l’eau potable en 1974 et celle sur le contrôle des substances toxiques en 1976. D’autres pays développés possèdent un arsenal équivalent.

Les résultats sont notables. McAfee cite un autre des « nouveaux optimistes », Matt Ridley : « Une voiture actuelle émet moins de pollution en roulant à pleine vitesse qu’une voiture garée en 1970, à cause des fuites ».

McAfee réfute aussi l’idée que nous serions en train de faire disparaître des milliers d’espèces : « Les extinctions documentées sont relativement rares (environ 530 recensées au cours des cinq derniers siècles), et le rythme semble avoir ralenti au cours des dernières décennies. » Cela ne veut pas dire que notre impact sur les autres espèces soit anodin : « La plus grande menace pour les espèces animales n’est pas l’extinction absolue, mais la diminution considérable de la taille des populations, en raison de la surchasse et de la disparition des habitats ». Mais, même à cet égard, la tendance est encourageante. « En 1985, les parcs naturels et autres zones protégées ne représentaient que 4 % de la surface terrestre mondiale ; en 2015, ce chiffre avait presque quadruplé, pour atteindre 15,4 %. À la fin de 2017, 5,3 % des océans de la planète étaient protégés de la même manière. »

Nous utilisons moins de terres pour l’agriculture, et les terres que nous ne cultivons plus redeviennent des forêts. « Dans l’ensemble du monde développé, ce processus domine désormais toutes les coupes d’arbres, et le reboisement général est devenu la norme. » Ce n’est pas le cas dans les pays en développement, mais, «même avec la déforestation persistante et d’autres problèmes, un seuil critique a été franchi : à l’échelle de la planète, nous avons connu un “récent renversement de la perte de la biomasse terrestre mondiale”, comme l’a conclu une équipe de recherche internationale en 2015. Pour la première fois depuis le début de l’ère industrielle, notre planète devient plus verte, et non plus brune ».

Le monde devenant plus prospère, affirme McAfee, nous pouvons nous attendre à ce que cela continue. « En 1999, 1,76 milliard de personnes vivaient dans l’extrême pauvreté. Seize ans plus tard, leur nombre avait diminué de 60 %, pour atteindre 705 millions. On compte aujourd’hui des centaines de millions de pauvres en moins qu’en 1820, où la population mondiale était sept fois moindre qu’aujourd’hui ». Heureusement, « l’histoire de la réduction de la pauvreté dans le monde ne se limite pas à la Chine. Toutes les régions du monde ont connu une forte baisse de la pauvreté ces dernières années. »

Si vous pouvez retenir votre incrédulité un peu plus longtemps, vous vous demanderez ce qui est à l’origine de cette évolution positive. Andrew McAfee recense quatre facteurs : la technologie, le capitalisme, la sensibilisation de l’opinion et l’action publique.

La technologie nous donne de nouveaux moyens de résoudre de vieux problèmes, le capitalisme incite à inventer ces nouveaux moyens puis à les mettre en œuvre. Comme le disait Abraham Lincoln, nous ajoutons « le combustible de l’intérêt [le capitalisme] au feu du génie [la technologie] dans la découverte et la production de choses nouvelles et utiles ». Malheureusement, de nos jours, le capitalisme n’a pas bonne presse dans de nombreux milieux.

 

McAfee insiste néanmoins sur le fait que l’expansion du capitalisme a amélioré le sort de l’humanité au-delà de l’imaginable. Son adoption partielle par l’Inde en 1991 «mérite de figurer dans les annales de l’histoire économique  aux côtés de ce jour de décembre 1978 où le Parti communiste chinois a décidé d’ouvrir son économie, ou de ce jour de mai 1846 où la Grande-Bretagne a voté l’abrogation des lois sur les céréales. […] Entre 1978 et 1991, plus de 2,1 milliards de personnes – soit environ 40% de la population mondiale de 1990 – ont commencé à vivre dans un système nettement plus capitaliste».

McAfee est convaincu que, à long terme, les quatre cavaliers du progrès continueront à chevaucher. « L’utilisation de smartphones et l’accès à Internet augmentent rapidement dans le monde. Cela signifie que les gens n’ont plus besoin de vivre à proximité d’une bibliothèque ou d’une bonne école pour acquérir des connaissances et améliorer leurs capacités. » Et les pays diffèrent des entreprises, en cela que la taille n’induit pas nécessairement une inertie bureaucratique : notre ressource la plus précieuse est l’ingéniosité humaine, et « une économie disposant d’un stock total de capital humain plus important connaîtra une croissance plus rapide ».

Pour prouver qu’il n’est pas climatosceptique, McAfee cite le mantra : « Ça se réchauffe ; c’est à cause de nous ; c’est mauvais ; et nous pouvons y remédier. » Mais, une fois de plus, il affirme que l’évolution dans les pays développés est bien plus positive qu’on ne le pense. Aux États-Unis, « les émissions de gaz à effet de serre ont diminué encore plus rapidement que la consommation totale d’énergie. Cela est dû pour une bonne part au fait que nous utilisons moins de charbon et plus de gaz naturel pour produire de l’électricité depuis quelques années ». Comment pérenniser et étendre cette tendance positive ? McAfee propose deux solutions : premièrement, plafonner et taxer les émissions de carbone et permettre aux entreprises d’acheter et de vendre des droits à polluer ; deuxièmement, réhabiliter l’énergie nucléaire. « Le nucléaire ne mérite pas sa mauvaise réputation. Comme c’est le cas pour les vaccins, le glyphosate et les OGM, l’idée que se fait l’opinion de l’énergie nucléaire est très éloignée de la réalité. »

Malgré toutes ces bonnes nouvelles, le monde est indéniablement grincheux. De nombreux pays ont élu des gouvernements populistes, et, dans certaines régions, notamment dans l’Amérique rurale, la « mortalité par désespoir » due au suicide et à l’abus de drogues ou d’alcool est en augmentation. McAfee pense que les inégalités croissantes jouent un rôle important à cet égard, mais les données de sa source favorite, l’excellent site Our World in Data [«Notre monde en données »], tempèrent ce point de vue. Les inégalités n’augmentent pas de toute évidence au niveau mondial, car les pays en développement ont connu une croissance beaucoup plus rapide que les pays développés. Et si le coefficient de Gini, l’étalon habituel des inégalités, s’est en effet légèrement détérioré aux États-Unis, il n’en va pas de même dans le reste des pays développés, où il est resté assez stable.

 

Le vrai coupable, ce n’est pas l’inégalité mais le sentiment d’injustice, qui préoccupe beaucoup plus la population.

Comme l’observe McAfee, « les gens préfèrent des inégalités justes à une égalité injuste ». C’est le ressentiment qui a porté les populistes au pouvoir. Ces inégalités ressenties s’enracinent dans la remarquable réussite du libéralisme social au cours des dernières décennies. À tort ou à raison, beaucoup estiment que ce succès est allé trop loin : c’est le « politiquement correct devenu fou ». Le conflit de valeurs oppose les partisans du pluralisme et ceux de l’autoritarisme. Comme l’observe McAfee, « la plupart des pays deviennent nettement plus pluralistes – ils affichent davantage de diversité ethnique et d’immigration, d’égalité des sexes, de soutien au mariage homosexuel et à d’autres modes de vie non traditionnels, ainsi que des changements analogues propres à renforcer la diversité. Toute une série de travaux récents montre qu’une part importante de la population, dans tous les pays étudiés, est foncièrement hostile à cette diversité accrue. [Elle] veut une autorité centrale forte pour imposer obéissance et conformisme. »

Cette bataille entre pluralistes et autoritaires fait rage dans le monde entier et a éclipsé les traditionnelles loyautés de classe ainsi que le clivage gauche-droite. Quelle sera son issue ?

 

— Cet article est paru dans le magazine économique Forbes le 4 décembre 2019. Il a été traduit par Alice Lefranc.

 

 

14 juillet 1789 : « Rien »

La Terreur. Épisode de la Révolution française sauvage, inutile, désastreux ?

 

Ou bien étape inéluctable et indispensable sur le chemin d’un monde nouveau ? On se déchire sur le sujet depuis plus de deux siècles, jusque dans l’Hémicycle. C’était le 28 janvier 1891, à propos de  l’interdiction de Thermidor, un drame médiocre et grand-guignolesque de Victorien Sardou. Prônant l’interdiction, Clemenceau avait déclaré dans un discours fameux que « l’admirable Révolution » formait « un bloc », avancées colossales et dévoiements affreux tout ensemble.

 

Les milliers de livres publiés sur le sujet n’ont pas non plus permis de trancher. Comme les faits de cette époque sont globalement connus, le champ est laissé libre à l’empoignade des interprétations 1.

 

Historiens « jacobins » voire marxistes (Georges Lefebvre, Albert Soboul, Eric Hobsbawm, sans oublier Marx lui-même) contre « révisionnistes », emmenés par l’ex-marxiste François Furet. Lequel a d’ailleurs « invité ses collègues anglophones à étudier la Révolution avec un regard nouveau », écrit l’historien américain Jeremy Popkin, qui s’est plié diligemment à cette injonction. Son prisme à lui est plutôt « conservateur » – à l’instigation de l’alphamarxiste Herbert Marcuse, son professeur de philosophie sociale et politique à l’Université de Californie à Berkeley. Marcuse disait à ses étudiants américains que la Révolution française n’était pas qu’une simple affirmation de la légitimité de la liberté et de l’égalité, et qu’il fallait lire les auteurs britanniques qui la critiquaient, comme Edmund Burke dénonçant les horreurs commises au fil de son déroulement, Thomas Paine, un temps député à l’Assemblée nationale avant d’être arrêté par Robespierre, ou, plus tard, Thomas Carlyle.

 

Popkin est quant à lui plus nuancé que ces ardents dénonciateurs de la Révolution et de ses excès. Il préfère distinguer « celle qui a émergé du chaudron à la mi-1793, de celle, très différente, déclenchée en 1789 ». La première fut un effort, maladroit mais sincère et d’inspiration plutôt bourgeoise, qui aurait pu triompher sans « l’ineptie de Louis XVI ». La seconde s’est laissé prendre dans un enchaînement de violences, qu’il ne décrit guère et considère avec une certaine résignation : « Même avec le recul, difficile de dire si les acquis de la Révolution auraient pu être préservés en 1793 et 1794 sans une forme de dictature révolutionnaire.»

 

Mieux, il ne cache pas son admiration pour Robespierre, « l’ultime personnage à pouvoir légitimement se présenter comme l’incarnation de la vision de liberté et d’égalité», et qui n’a jamais incité ouvertement au massacre comme Marat ou Hébert. À la fin de la Terreur, Robespierre perd un peu les pédales et tombe dans une dépression morbide. Il déclare souhaiter la mort et finit par tenter de se la donner lui-même à l’Hôtel de Ville, la nuit du 9 thermidor an II. Même les massacres de septembre 1792 sont traités avec une certaine équanimité par Popkin qui déplore surtout « leur intégration dans le récit révolutionnaire, y compris chez les supposés ennemis de la violence arbitraire ». Autre particularité de la démarche de cet historien : si, « d’une manière générale, ses confrères répugnent à prendre en compte le hasard dans leurs analyses », écrit James F. Penrose dans la revue américaine The New Criterion, il fait quant à lui la part belle aux circonstances et laisse « le lecteur sur l’impression que, si les choses s’étaient déroulées un tout petit peu autrement, la France actuelle serait très différente […], concédant qu’il s’en est effectivement fallu de bien peu pour que la Révolution ne débouche sur une monarchie constitutionnelle, comme l’espéraient tous ceux qui avaient œuvré dans ce sens jusqu’à la fin de 1792 ».

 

Les deux illustrations majeures du rôle du hasard sont Louis XVI et Mirabeau. Avec le premier, le sort met aux commandes du pays en pleine tourmente un homme digne et intelligent mais « entêté et irrésolu – chaque trait se manifestant au moment le moins opportun», écrit encore Penrose. Louis XVI était surtout arc-bouté jusqu’à l’obsession sur ses prérogatives monarchiques, auxquelles il avait même consacré une sorte de thèse. « L’histoire ne gardera vraiment pas de lui l’image d’un despote éclairé. […] Démoralisé par l’échec de l’Assemblée, il perdra selon l’ambassadeur autrichien tout intérêt pour ses responsabilités et passera son temps à chasser, à manger et à boire parfois au-delà de l’excès jusqu’à en perdre la raison », regrette Popkin (au passage, rappelons que le fameux « Rien » inscrit dans son journal à la date du 14 juillet 1789 signifie que ce jour-là, il n’était pas allé à la chasse !).

 

Le second grand instrument du hasard, c’est Mirabeau : il aurait, lui, vraisemblablement pu mener à bien son projet de monarchie constitutionnelle (avec lui-même comme Premier ministre), n’étaient-ce l’obstination suicidaire de Louis XVI et l’injustice du sort qui le fera mourir prématurément en avril 1791.

 

Sans surprise, on retrouve aussi sous la plume de l’Américain Popkin un constant rappel de l’immense influence des jeunes États-Unis sur la Révolution française. Et ce depuis son déclenchement même, que précipita la catastrophe financière due au poids de la guerre en Amérique et de la dette contractée à cette fin. L’influence américaine sera ensuite soutenue par des figures magistrales comme le premier ambassadeur, Benjamin Franklin, avec sa toque de castor, grand séducteur des femmes de la Cour ; puis le deuxième, Thomas Jefferson, « qui après avoir aidé à lancer une première Révolution put assister à l’émergence d’une seconde », selon Penrose ; sans oublier La Fayette « l’Américain ». C’est d’Amérique aussi que viendra l’idée qu’on ne peut faire table rase d’un ordre ancien sans adopter une nouvelle Constitution précédée d’une «déclaration» – d’où l’obsession constitutionnaliste qui accaparera sans répit les débats publics à partir de l’été 1789. Et quand il faudra envisager le passage au régime républicain, c’est encore l’exemple américain qui inspirera les législateurs de 1791, malgré Montesquieu, qui avait jugé ce type de gouvernement inapplicable dans les États de grande taille, et les critiques du sombre Joseph de Maistre : « On nous cite l’Amérique. Je ne connais rien de si impatient que les louanges décernées à cet enfant en maillot. Laissez-le grandir. »2

 

Popkin énumère aussi les effets de l’influence américaine sur d’autres débats acharnés, notamment à propos de la propriété privée et de l’alliance entre propriété et responsabilité politique: «Nous devons être gouvernés par les meilleurs », déclare le héros des journées de prairial, Boissy d’Anglas, c’est-à-dire les citoyens «les plus instruits et les plus intéressés au maintien de la loi », « ceux qui, possédant de la terre, sont dévoués au pays qui la contient, aux lois qui la protègent, et à la tranquillité qui la maintient » 3.

 

Saint-Just tentera bien un compromis (« La propriété des patriotes est sacrée, mais les biens des conspirateurs appartiennent à ceux qui en ont besoin ») jusqu’à ce que la réaction thermidorienne rétablisse le libéralisme économique et la propriété privée en fanfare, à la grande indignation du protomarxiste Gracchus Babeuf, « la nature n’ayant donné de propriété à personne ». Quand enfin, en 1795, les rédacteurs de la Constitution thermidorienne recommenceront à s’empoigner, ce sera à propos d’une série d’idées constitutionnelles américaines : le bicamérisme (finalement retenu) ; le système présidentiel à l’américaine (vite écarté : les élections pourraient bien remettre un Bourbon aux commandes) ; le rôle de la religion (méfiance !) ; et à nouveau l’inclusion d’une « déclaration » liminaire (oui, mais juste une Déclaration des droits de l’homme en société plutôt conservatrice). La référence américaine affectera la Révolution politiquement mais aussi économiquement, avec cette polémique centrale qui fera couler des flots de salive et de sang : liberté du commerce et libre circulation des marchandises contre dirigisme et contrôle des prix.

 

C’est également le filigrane libéral anglo-saxon qui transparaît dans l’explosion initiale des médias révolutionnaires (Mirabeau, Marat, Desmoulins, Hébert, Babeuf, Barère, Tallien : autant de journalistes ou pamphlétaires).

 

Pourtant – et Popkin voit là une divergence majeure entre les deux Révolutions, l’américaine et la française –, la liberté absolue de la presse sera en France de plus en plus remise en cause par l’aile droite républicaine, qui y voit la source des déchaînements populaires.

 

Comme les alizés, les idées et influences soufflent aussi d’est en ouest. En 1793, la Convention dépêche outre Atlantique un représentant, Charles Genêt, pour s’assurer du soutien américain. Sa demande déclenchera un vif débat entre Jefferson, enthousiaste (pour lui, la Révolution française est une extension de l’américaine), et les fédéralistes, Washington en tête, beaucoup plus méfiants.

 

Et Popkin reconnaît aussi que la Révolution française aura ouvert de nouvelles perspectives aux États-Unis dans certains domaines : l’extension des droits des femmes, la France passant d’une monarchie régie par la loi salique à l’octroi de nouveaux droits aux femmes, autorisées même à combattre dans l’armée ; les tentatives d’abolition de l’esclavage ; l’octroi d’un «statut» aux juifs ; la décriminalisation de l’homosexualité, grande première ; et la mise en place par Lakanal d’un système d’enseignement laïque, gratuit et obligatoire pour tous. À cette liste déjà longue James Penrose ajoute encore « la rupture érigée en programme politique, ce qui rend l’étude de l’expérience révolutionnaire française particulièrement pertinente aujourd’hui ».

 

« La Révolution a été le laboratoire où toutes les possibilités de la politique moderne, positives et négatives, ont été testées pour la première fois », conclut Popkin. Et la Terreur ? À cette question, de facto insoluble, il se contente de donner cette réponse de jésuite : « Comme le disaient déjà Burke et Tocqueville, les actes ont inéluctablement des conséquences inattendues. »

La pierre philosophale de l’amour

Malgré leur réputation de foutraques provocateurs, les surréalistes ne prenaient rien à la légère. Ni l’art. Ni l’inconscient. Ni les préséances internes. Ni surtout l’érotisme, qui occupe une place de grand choix dans leur dispositif mental – voir Duchamp, Ernst, Dalí, Picasso, Bellmer. En 1959, la galerie Daniel Cordier consacrera même une exposition à la question, performances à l’appui (Meret Oppenheim organise un festin sur une femme nue, Roberto Matta se tatoue «Sade» au fer rouge sur le sein). Ce sera l’occasion aussi de publier un «lexique collectif de la sexualité ».

Les surréalistes sont en effet autant motivés par la pratique de l’érotisme que par la théorie de l’amour (au moins cinq de leurs principaux poètes ont publié un livre dont le titre comporte le mot « amour »). Et plus encore par la tension entre ces deux concepts, protagonistes de «ce théâtre d’incitation et de prohibition, où se jouent les plus profondes instances de la vie », comme dit André Breton en pleine exaltation. C’est pour dégager la « pierre philosophale de l’amour » que Breton et ses acolytes, employant les grands moyens, vont lancer leur cycle de « Recherches sur la sexualité », une « opération quasi alchimique » selon les termes du sur-réaliste José Pierre, qui a produit le compte rendu de ces insolites entretiens parascientifiques. Des entretiens qui se déroulent sur douze « séances », entre janvier 1928 et août 1932, et que compléteront par la suite des questionnaires. Lors des sessions, dûment minutées, qui se tiennent souvent dans une petite rue bourgeoise de ce 14 arrondissement qu’affectionnent les surréalistes, les participants doivent répondre à des questions intimes, souvent d’une nature si technique qu’il n’est pas possible d’en reproduire ici l’intitulé. L’instigateur de l’exercice et l’animateur des discussions est l’infatigable et indémontable André Breton. Ses principaux acolytes sont d’abord Louis Aragon (jusqu’à leur grande brouille), Raymond Queneau, Paul Éluard, puis Max Ernst et Man Ray ainsi qu’Antonin Artaud – une fois seulement, mais mémorable. Les femmes ne feront une discrète apparition qu’à partir de la huitième séance – une poignée d’entre elles (dont Nusch, la future Mme Éluard), n’offrant que des contributions timides ou des réponses évasives, voire indignées. La plupart des grandes stars du mouvement – Pablo Picasso, Luis Buñuel, Salvador Dalí, Marcel Duchamp, René Magritte, Alberto Giacometti – snobent l’opération.

Les surréalistes étant des surréalistes, le processus analytique est à la fois chaotique, déstructuré, procédurier, répétitif, volontiers saugrenu et très souvent acrimonieux. Ils ne sont d’accord sur rien, comme en témoigne la conclusion de la sixième séance, « Que pensez-vous du viol ? » : « Tout à fait opposé » (Benjamin Péret) ; « Très, très bien ! » (Yves Tanguy); « Tout à fait hostile» (André Breton) ; « C’est la seule chose qui m’intéresse » (Raymond Queneau) ; « Ça ne m’intéresse pas » (Marcel Duhamel) ; « Je trouve ça légitime » ( Jacques Prévert), et ainsi de suite.

Ils pinaillent volontiers sur les mots – façon élégante de ne pas répondre aux questions par trop gênantes. Certains ne jouent pas vraiment le jeu, Aragon en tête, qui semble prendre un malin plaisir à agacer Breton. Lors de la session consacrée à la pudeur, Aragon répond en biaisant à la question de Breton (« Aragon ne verrait-il aucun inconvénient à se présenter devant une femme portant uniquement des chaussettes et des tire-chaussettes ? »), et le chef des surréalistes s’agace : « La réponse est très ambiguë. Aragon ne voit-il pas le costume qu’il porte quand il est nu ? — Pas toujours ! »

À un autre moment, Aragon se défausse en invoquant le caractère social de la pudeur et déchaîne la fureur de Breton : « Ceci n’a rien à faire avec la pudeur ; la pudeur ne peut bien entendu être que sexuelle.» Aragon ose même blaguer, et Breton ne trouve pas ça drôle du tout (« Je proteste contre le caractère humoristique de cette réponse »). On sent pointer le séisme, la rupture politico-artistico-sentimentale de 1930.

Pauvre André Breton. Il se donne un mal de chien, paie de sa personne et se dévoile, lui, avec une candeur maximale. Il reconnaît par exemple ne pas être un athlète de l’amour («Je ne le regrette pas plus que de ne pouvoir soulever des pianos à bout de bras ») et admet sans fard ses préjugés, notamment sa farouche opposition à la «pédérastie […] déficit mental et moral qui tend à s’ériger en système et à paralyser toutes les entreprises que je respecte » (à la même question, Aragon, lui, bottera en touche et répondra… qu’il répondra plus tard – on sait comment !). Pire, Breton est incorrigiblement fleur bleue, hostile au voyeurisme (la « scoptophilie »), à la gaudriole, «aux mots qui font sur le papier des taches malpropres» et surtout au libertinage « qui chez un homme enlève à cet homme toute possibilité d’aimer ».

Pas de chance, beaucoup de participants ne sont pas du tout sur la même longueur d’onde que l’auteur de L’Amour fou et de Nadja. Notamment Éluard, qui, à partir de la huitième séance, se substitue à Aragon dans le rôle de contradicteur en chef du chef. Le poète aux mille femmes déclare en effet « se foutre de l’amour », refuse de répondre aux questions qui ne portent pas exclusivement sur la sexualité, avec en fond sonore les amers soupirs de Breton : « Moi je n’ai jamais couché avec une femme dont je ne pensais pas pouvoir l’aimer ; naturellement je me suis trompé très souvent.»

Antonin Artaud non plus n’est pas sur la même longueur d’onde. Mais, lorsqu’il participe à la sixième séance, ce n’est pas pour énerver le boss des surréalistes – anti-amour, il l’est sincèrement, désespérément et douloureusement. À la question « Croyez-vous qu’une femme vous soit destinée ? » il répond, pathétique : « Je n’ai jamais cru qu’à cela. Mais il est très probable que je ne la rencontrerai jamais. J’ajouterai que je pense le plus grand mal de cette femme-là.» Si Artaud ne joue pas le jeu, c’est parce qu’il ne voit pas l’affaire comme un jeu : « J’ai tendance à considérer le domaine sexuel comme personnel, comme une chose tout à fait particulière et réservée. Je m’y livre comme à toutes les expériences de la vie, mais sans en rien attendre. Je trouve la sexualité très répugnante en soi. Je suis excédé d’être l’esclave de ses sollicitations infectes.» Sur ce, Artaud quitte la réunion, mais sans esclandre, sans claquer la porte. Exit le héraut de l’anti-amour tragique ; face à l’idéaliste Breton, il ne restera plus comme tourmenteur qu’Éluard et son cynisme fripon. Personne n’y gagnera, et, après cette fameuse sixième séance, l’exercice tournera en rond. On ressassera laborieusement les mêmes thèmes – l’onanisme, les mots qu’on prononce pendant l’amour (« Moi je parle sans arrêt », dit Éluard). Ou bien on abordera des problématiques de plus en plus extravagantes, l’amour dans une église, l’amour debout (« Ça devrait être fatigant. […] J’exècre le sport », indique de manière peu constructive Raymond Queneau).

La douzième séance sera la dernière. Contrairement à ce qu’espérait André Breton, l’en- quête n’aura pas vraiment été concluante, et « le monde sexuel [n’aura toujours pas] cessé d’opposer à notre volonté de pénétration de l’univers son infracassable noyau de nuit ». En effet, on n’en comprend guère plus sur le sexe ou sur l’amour ou sur leurs rapports réciproques. Sur la vie intime des surréalistes, en revanche, on en apprend beau- coup – et de belles.

Aux temps du corona

Les Britanniques ont un mot merveilleux : rustication, «fait d’être envoyé de force à la campagne» (en général après avoir été exclu de son école). Pour tous ceux auxquels la virus procure la chance de pouvoir dire, en latin cette fois, « eo rus », « je vais aux champs », c’est l’occasion de se rapprocher, comme on dit, de la nature. Qui le mérite d’autant plus – malgré le très mauvais tour qu’elle est en train de nous jouer – que c’est la saison magique du printemps. On peut l’examiner à loisir et de tout près, à ras du sol, avec des applications qui permettent d’identifier chaque plante. La botanique numérique suscite quelques réévaluations (non, l’asphodèle fistuleux ou la crassule de Helms ne sont pas des maladies incurables ou honteuses) et aussi des monceaux de découvertes comme celle du lamier, de la molène ou de l’himantoglosse à odeur de bouc (là, on fait d’une pierre deux coups en faisant connaissance à la fois de cette jolie plante violette et de la puanteur de l’animal en question).

Évidemment cela suppose d’aller dans les bois, avec un chien comme prétexte dérogatoire. Mais, dans les bois, on se perd, et pas la peine de compter sur le chien. Quand il me juge complètement égaré, le mien rompt aussitôt l’alliance ancestrale avec l’homme et rentre prestement de son côté. Du coup, retour à la nature et à son mode d’emploi : en pointant la petite aiguille de sa montre vers le soleil, on sait que le sud se trouve quelque part sur le cadran entre celle-ci et midi (quelque part). De toute façon, on finit toujours par tomber sur un chemin ou sur une route, et, comme nous l’a appris Saint-Exupéry, les routes conduisent toujours chez des hommes. Au passage, on redécouvre les saisons et leurs marqueurs. Premier chant de coucou, en Gascogne, le jour du grand discours martial d’Emmanuel Macron ; premiers bourgeons sur la vigne le jour du discours d’Édouard Philippe sur la prolongation du confinement. Alors, l’annonce de la fin de l’épidémie sera-t-elle pour messidor (juin et les moissons), pour vendémiaire (septembre et les vendanges) ou, horreur, pour le retour des grues cendrées ?

Si la nature n’est pas à portée de main, l’autre bonne façon de s’enrichir l’esprit tout en s’aérant, et d’éviter de se laisser aspirer dans le trou noir d’Internet, c’est de lire des romans. Pas des choses cruelles ou sinistres – on est déjà amplement pourvu – mais des romans distrayants qui finissent bien. De préférence des textes qu’il faut lire dans la durée, comme évidemment À la recherche du temps perdu, judicieusement nommé. Cet incontournable de 2 400 pages permet de tenir trois mois à raison de cinq pages par jour. Les pessimistes peuvent attaquer Artamène ou le Grand Cyrus, de Madeleine et Georges de Scudéry, qui peut conduire jusqu’à la fin de l’automne.

Ma recommandation ? L’Amour aux temps du choléra, de Gabriel García Márquez : 450 pages, une forme d’allégresse sarcastique, un happy end et un maximum d’incitation à l’empathie. Les romans ne se contentent pas en effet d’instruire et de distraire, ils procurent aussi une forme de déconfinement psychologique qui stimule l’empathie. Pas inutile par les temps qui courent.

Et maintenant ? Le débat sur la croissance

Menaces climatiques, crise de la biodiversité, inégalités persistantes ou croissantes : face à ces défis qui mettent à mal l’avenir de la planète, les modes de gouvernance et la pensée économique classique, des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent pour suggérer, préconiser ou exiger un changement de cap.

La profonde dépression économique dans laquelle le monde sera plongé à la suite de l’actuelle pandémie va encore aiguiser ce débat. Nous présentons ici les arguments des uns et des autres. L’éventail est large. À une extrémité, le camp des « décroissants » purs et durs : nous allons à coup sûr à la catastrophe si nous n’entreprenons pas d’inverser la courbe de la croissance. Cela signifie se serrer la ceinture pour desserrer l’étau environnemental et l’emprise du capitalisme mondialisé. À l’autre extrémité, les panglossiens : tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Entre ces deux extrêmes, un consensus se fait jour, notamment en Europe, en faveur d’un oxymore, la « croissance verte ». Nous accordons une place particulière au point de vue d’un esprit original, Vaclav Smil, un écologue canadien d’origine tchèque, spécialiste mondial de l’analyse des transitions énergétiques passées et à venir. Il vient de publier une somme consacrée à la croissance sous toutes ses formes, des algues bleues à Internet en passant par les cathédrales.

 

Dans ce dossier :

« Les cadavres s’entassaient les uns sur les autres »

Thucydide a été le témoin direct de la guerre du Péloponnèse. Il a lui-même été atteint par l’épidémie de peste, à laquelle il a survécu. Il raconte ici la façon dont la maladie s’est soudainement abattue sur Athènes, au début de l’été 430 avant notre ère. Il la décrit de façon quasi médicale, mais aussi en anthropologue.

 

Telles furent les funérailles célébrées cet hiver. Avec lui finit la première année de la guerre. Dès le début de l’été, les Péloponnésiens et leurs alliés, avec les deux tiers de leurs troupes, comme la première fois, envahirent l’Attique, sous le commandement d’Archidamos, fils de Zeuxidamos, roi de Lacédémone. Ils y campèrent et ravagèrent le pays.

Ils n’étaient que depuis quelques jours en Attique, quand la maladie se déclara à Athènes ; elle s’était abattue, dit-on, auparavant en plusieurs endroits, notamment à Lemnos ; mais nulle part on ne se rappelait pareil fléau et des victimes si nombreuses. Les médecins étaient impuissants, car ils ignoraient au début la nature de la maladie ; de plus, en contact plus étroit avec les malades, ils étaient plus particulièrement atteints. Toute science humaine était inefficace ; en vain on multipliait les supplications dans les temples ; en vain on avait recours aux oracles ou à de semblables pratiques ; tout était inutile ; finalement on y renonça, vaincu par le fléau.

Le mal, dit-on, fit son apparition en Éthiopie, au-dessus de l’Égypte : de là il descendit en Égypte et en Libye et se répandit sur la majeure partie des territoires du Roi. Il se déclara subitement à Athènes et, comme il fit au Pirée ses premières victimes, on colporta le bruit que les Péloponnésiens avaient empoisonné les puits ; car au Pirée il n’y avait pas encore de fontaines. Il atteignit ensuite la ville haute et c’est là que la mortalité fut de beaucoup la plus élevée. Que chacun, médecin ou non, se prononce selon ses capacités sur les origines probables de cette épidémie, sur les causes qui ont pu occasionner une pareille perturbation, je me contenterai d’en décrire les caractères et les symptômes capables de faire diagnostiquer le mal au cas où elle se reproduirait. Voilà ce que je me propose, en homme qui a été lui-même atteint et qui a vu souffrir d’autres personnes.

Cette année-là, de l’aveu général, la population avait été particulièrement indemne de toute maladie ; mais toutes celles qui sévissaient aboutissaient à ce mal. En général on était atteint sans indice précurseur, subitement en pleine santé.

On éprouvait de violentes chaleurs à la tête ; les yeux étaient rouges et enflammés ; à l’intérieur, le pharynx et la langue devenaient sanguinolents, la respiration irrégulière, l’haleine fétide. À ces symptômes succédaient l’éternuement et l’enrouement ; peu de temps après la douleur gagnait la poitrine, s’accompagnant d’une toux violente ; quand le mal s’attaquait à l’estomac, il y provoquait des troubles et y déterminait, avec des souffrances aiguës, toutes les sortes d’évacuation de bile auxquelles les médecins ont donné des noms. Presque tous les malades étaient pris de hoquets non suivis de vomissements, mais accompagnés de convulsions ; chez les uns ce hoquet cessait immédiatement, chez d’autres il durait fort longtemps.

Au toucher, la peau n’était pas très chaude ; elle n’était pas livide non plus, mais rougeâtre avec une éruption de phlyctènes et d’ulcères ; mais à l’intérieur le corps était si brûlant qu’il ne supportait pas le contact des vêtements et des tissus les plus légers ; les malades demeuraient nus et étaient tentés de se jeter dans l’eau froide ; c’est ce qui arriva à beaucoup, faute de surveillance ; en proie à une soif inextinguible, ils se précipitèrent dans des puits. On n’était pas plus soulagé, qu’on bût beaucoup ou peu. L’on souffrait constamment du manque de repos et de sommeil. Le corps, tant que la maladie était dans toute sa force, ne se flétrissait pas et résistait contre toute attente à la souffrance. La plupart mouraient au bout de neuf ou de sept jours, consumés par le feu intérieur, sans avoir perdu toutes leurs forces. Si l’on dépassait ce stade, le mal descendait dans l’intestin ; une violente ulcération s’y déclarait, accompagnée d’une diarrhée rebelle qui faisait périr de faiblesse beaucoup de malades. Le mal, qui commençait par la partie supérieure du corps et qui avait au début son siège dans la tête, gagnait ensuite le corps entier et ceux qui survivaient aux accidents les plus graves en gardaient aux extrémités les traces. Il attaquait les parties sexuelles, l’extrémité des mains et des pieds et l’on n’échappait souvent qu’en perdant une de ces parties ; quelques-uns même perdirent la vue. D’autres, aussitôt guéris, n’avaient plus dès lors souvenir de rien, oubliaient leur personnalité et ne reconnaissaient plus leurs proches.

La maladie, impossible à décrire, sévissait avec une violence qui déconcertait la nature humaine. Voici qui montre combien elle différait des épidémies ordinaires : les oiseaux et les quadrupèdes carnassiers ne s’attaquaient pas aux cadavres pourtant nombreux, restés sans sépulture ou, s’ils y touchaient, ils périssaient. Ce qui le prouve, c’est leur disparition avérée ; on n’en voyait ni autour des cadavres, ni ailleurs. C’est ce que l’on pouvait constater sur les chiens accoutumés à vivre en compagnie de l’homme.

Sans parler de bien d’autres traits secondaires de la maladie, selon le tempérament de chaque malade, telles étaient en général ses caractéristiques. Pendant sa durée, aucune des affections ordinaires n’atteignait l’homme ; s’il en survenait quelqu’une, elle aboutissait à ce mal. On mourait, soit faute de soins, soit en dépit des soins qu’on vous prodiguait. Aucun remède, pour ainsi dire, ne se montra d’une efficacité générale ; car cela même qui soulageait l’un, nuisait à l’autre. Aucun tempérament, qu’il fût robuste ou faible, ne résista au mal. Tous étaient indistinctement emportés, quel que fût le régime suivi. Ce qui était le plus terrible, c’était le découragement qui s’emparait de chacun aux premières attaques: immédiatement les malades perdaient tout espoir et, loin de résister, s’abandonnaient entièrement. Ils se conta- minaient en se soignant réciproquement et mouraient comme des troupeaux. C’est ce qui fit le plus de victimes. Ceux qui par crainte évitaient tout contact avec les malades périssaient dans l’abandon : plusieurs maisons se vidèrent ainsi faute de secours. Ceux qui approchaient les malades périssaient également, surtout ceux qui se piquaient de courage : mus par le sentiment de l’honneur, ils négligeaient toute précaution, allaient soigner leurs amis ; car, à la fin, les gens de la maison eux-mêmes se lassaient, vaincus par l’excès du mal, d’entendre les gémissements des moribonds. C’étaient ceux qui avaient échappé à la maladie qui se montraient les plus compatissants pour les mourants et les malades, car connaissant déjà le mal, ils étaient en sécurité. En effet les rechutes n’étaient pas mortelles. Enviés par les autres, dans l’excès de leur bonne fortune présente, ils se laissaient bercer par l’espoir d’échapper à l’avenir à toute maladie.

Ce qui aggrava le fléau, ce fut l’affluence des gens de la campagne dans la ville : ces réfugiés étaient particulièrement touchés. Comme ils n’avaient pas de maisons et qu’au fort de l’été ils vivaient dans des baraques où on étouffait, ils rendaient l’âme au milieu d’une affreuse confusion ; ils mouraient pêle-mêle et les cadavres s’entassaient les uns sur les autres ; on les voyait, moribonds, se rouler au milieu des rues et autour de toutes les fontaines pour s’y désaltérer. Les lieux sacrés où ils campaient étaient pleins de cadavres qu’on n’enlevait pas. La violence du mal était telle qu’on ne savait plus que devenir et qu’on perdait tout respect de ce qui est divin et respectable.Toutes les coutumes auparavant en vigueur pour les sépultures furent bouleversées. On inhumait comme on pouvait. Beaucoup avaient recours à d’inconvenantes sépultures, aussi bien manquait-on des objets nécessaires, depuis qu’on avait perdu tant de monde. Les uns déposaient leurs morts sur des bûchers qui ne leur appartenaient pas, devançant ceux qui les avaient construits, et y mettaient le feu ; d’autres, sur un bûcher déjà allumé, jetaient leurs morts par-dessus les autres cadavres et s’enfuyaient.

La maladie déclencha également dans la ville d’autres désordres plus graves. Chacun se livra à la poursuite du plaisir avec une audace qu’il cachait auparavant. À la vue de ces brusques changements, des riches qui mouraient subitement et des pauvres qui s’enrichissaient tout à coup des biens des morts, on chercha les profits et les jouissances rapides, puisque la vie et les richesses étaient également éphémères. Nul ne montrait d’empressement à atteindre avec quelque peine un but honnête ; car on ne savait pas si on vivrait assez pour y parvenir. Le plaisir et tous les moyens pour l’atteindre, voilà ce qu’on jugeait beau et utile. Nul n’était retenu ni par la crainte des dieux, ni par les lois humaines ; on ne faisait pas plus de cas de la piété que de l’impiété, depuis que l’on voyait tout le monde périr indistinctement ; de plus, on ne pensait pas vivre assez longtemps pour avoir à rendre compte de ses fautes. Ce qui importait bien davantage, c’était l’arrêt déjà rendu et menaçant ; avant de le subir mieux valait tirer de la vie quelque jouissance.

Tels furent les maux dont les Athéniens furent accablés : à l’intérieur les morts, au-dehors la dévastation des campagnes. Dans le malheur, comme il est naturel, on se souvint de ce vers que les vieillards déclaraient avoir entendu autrefois :

Viendra la guerre dorienne et avec elle la peste.

Mais une contestation s’éleva : les uns disaient que dans le vers ancien il n’était pas question de la peste (loimos), mais de la famine (limos) ; bien entendu, vu les circonstances présentes, l’opinion qui prévalut fut qu’il s’agissait de la peste. Car les gens faisaient concorder leurs souvenirs avec les maux qu’ils subissaient. À mon sens, si jamais éclate une autre guerre dorienne et qu’il survienne une famine, vraisemblablement ils modifieront le vers en conséquence. Ceux qui le connaissaient rappelaient également l’oracle rendu aux Lacédémoniens : au moment où ils consultaient le dieu sur l’opportunité de la guerre, celui-ci leur avait répondu que, s’ils combattaient avec ardeur, ils seraient victorieux et qu’il combattrait à leurs côtés. Ils s’imaginaient que les événements confirmaient l’oracle ; car aussitôt après l’invasion des Péloponnésiens, la maladie avait commencé et elle n’avait pas sévi sur le Péloponnèse, du moins d’une manière qui vaille la peine qu’on en parle. C’est Athènes surtout qui avait été désolée, puis les parties les plus peuplées du territoire. Telles furent les particularités de la peste.

[…]

Pendant tout le temps de l’invasion péloponnésienne en Attique et de la croisière athénienne, la peste fit des victimes parmi les Athéniens, à l’armée comme à l’intérieur de la ville. Les Péloponnésiens, informés par des transfuges que la peste sévissait à l’intérieur des murs et témoins oculaires des incessantes funérailles, prirent peur, à ce qu’on dit, et accélérèrent leur départ. En effet, cette invasion fut la plus longue et tout le pays fut ravagé par eux. Ils restèrent exactement quarante jours en Attique.

Le même été, Hagnon fils de Nicias et Cléopompos fils de Clinias, collègues de Périclès, avec le corps d’armée qu’avait commandé ce stratège, se mirent en campagne immédiatement contre les Chalcidiens de Thrace et contre Potidée encore assiégée. Dès leur arrivée ils employèrent des machines et mirent tout en œuvre pour prendre la ville. Néanmoins ils ne parvinrent ni à s’en emparer, ni à obtenir quoi que ce fût qui répondît aux importants moyens mis à leur disposition. La peste éclata dans le pays, sévit avec une violence particulière sur les Athéniens et détruisit leur armée. Même les soldats de la première expédition jusqu’alors en parfaite santé furent contaminés par le corps d’armée d’Hagnon. Phormion avec ses seize cents hommes n’était plus alors en Chalcidique ; Hagnon se vit contraint de revenir à Athènes avec sa flotte. Sur quatre mille hoplites il avait perdu par la peste, en quarante jours, mille cinquante hommes. La première expédition demeura dans le pays et continua le siège de Potidée.

Après la seconde invasion des Péloponnésiens, les dispositions des Athéniens, dont le territoire était ravagé et qui souffraient de la peste en même temps que de la guerre, changèrent du tout au tout. Ils accusaient Périclès de les avoir poussés à la guerre et d’être responsable de leurs malheurs. Ils désiraient arriver à un accord avec les Lacédémoniens. Ils leur envoyèrent même des ambassadeurs, mais sans résultat. Dans leur détresse complète ils s’en prenaient à Périclès. Quand il les vit, poussés à bout par leurs maux, réaliser ses prévisions, il convoqua une assemblée extraordinaire, car il était encore stratège. Il voulut leur rendre courage, dissiper leur colère et incliner leurs esprits irrités à plus de bienveillance et de confiance.

Un grand malheur, un malheur récent vous a touchés. Vos esprits déconcertés ne savent pas se raidir dans vos résolutions d’autrefois. Ce qui abat le courage, c’est le mal soudain, imprévu, qui déconcerte toutes les prévisions. Voilà ce qui vous est arrivé, quand la maladie est venue s’ajouter à vos autres maux. Vous qui habitez une puissante cité, vous qui avez été nourris dans des sentiments dignes d’elle, vous devez supporter de plein gré les plus grands malheurs et ne pas ternir une telle réputation. Car l’on a autant de mépris pour quiconque, par lâcheté, est inférieur à sa réputation que de haine pour qui impudemment vise à s’arroger celle d’autrui. Oubliez donc vos peines domestiques pour ne vous occuper que du salut public.

[…]

Un seul événement a déconcerté nos prévisions, ce mal terrible, qui est venu s’ajouter à nos autres maux, ce mal, qui, je le sais, est pour beaucoup dans la haine que vous me montrez. Mais ce n’est pas juste, ou alors il faudra m’attribuer tous les événements heureux que vous n’aurez pas prévus. Supportez donc avec résignation les maux qui nous viennent des dieux et avec courage ceux qui nous viennent des hommes […].

Extrait du discours de Périclès

 

Pourtant peu de temps après, par un revirement dont le peuple est coutumier, ils le réélurent stratège en lui confiant la direction suprême des affaires ; le sentiment des maux particuliers s’émoussait quelque peu et on l’estimait le plus capable de remédier à la situation critique de l’État. […]
Extrait du livre II

 

L’hiver suivant [427-426], la peste fondit une seconde fois sur Athènes. À vrai dire elle n’avait jamais disparu complètement, mais avait quelque peu diminué d’intensité. Cette seconde attaque ne dura pas moins d’une année ; la première avait duré deux ans. Rien n’affaiblit davantage la puissance militaire d’Athènes. Il périt au moins quatre mille quatre cents hoplites inscrits sur les rôles et trois cents cavaliers ; il est impossible d’évaluer le nombre des autres victimes. Il y eut à la même époque nombre de tremblements de terre à Athènes, en Eubée, en Béotie et principalement dans la ville béotienne d’Orkhoménos.
Extrait du livre III

 

Comme l’écrit Thucydide, la première vague de l’épidémie dura deux ans. La deuxième année, elle emporta les deux fils légitimes de Périclès puis Périclès lui-même. Cinq siècles plus tard, se fondant sur d ’autres témoignages, Plutarque la décrit ainsi : « C’est alors, semble-t-il, que Périclès contracta la peste, sans que l’attaque fût aiguë ni intense, comme chez d’autres: c’était une maladie languissante en quelque sorte, qui se traînait en longueur au gré de divers revirements, s’emparant lentement de son corps et abattant sournoisement sa force d ’âme ». Après dix-huit mois de relative accalmie, la peste reprit à l’hiver 427 puis disparut.

On trouve sur le site de l’Ancient History Encyclopedia (ancient.eu) la description de toutes les hypothèses qui ont été avancées pour identifier la maladie en question : virus des oreillons, bactérie du typhus, ergot du seigle (mycotoxine), mycotoxine du blé, morve (bactérie), variole (virus), leptospirose (bactérie), tularémie (bactérie), fièvre de Lassa (virus), conjonction de plusieurs maladies… Il faut y ajouter l ’hypothèse d ’une variante du virus Ebola. L’une des plus récentes, étayée par des indices archéologiques, est qu’il s’agissait de la typhoïde (bactérie).

 

— Ce texte est extrait du livre Histoire de la guerre du Péloponnèse, de Thucydide, paru aux éditions Garnier Flammarion. La traduction a été établie par Jean Voilquin en 1937.

Dans le Berlin juif

C’est l’histoire d’une réédition qui est presque une première parution, tant, en 1951, Effingers s’était heurté à l’indiffé­rence, sinon à la sourde hostilité du public allemand.

Il faut dire que ce roman de près de 900 pages racontait une his­toire qu’on n’avait guère envie d’entendre dans l’immédiat après­-guerre : il y était question de cette bourgeoisie juive qui avait aimé son pays, l’Allemagne, cru à l’assimilation et fini en exil ou à Auschwitz.

Aujourd’hui, Effingers est consi­déré comme une œuvre im­portante : « Ce grand roman du XXe siècle est extraordinaire à bien des titres. Brillamment documenté mais jamais didac­tique, il propose un panorama de l’histoire de Berlin entre la fondation du Reich et la destruc­tion de la ville. Ses banquiers et ses chefs d’entreprise, chose rare dans la littérature allemande, ne sont pas des caricatures, mais plutôt des hommes d’affaires honnêtes, qui peuvent se trom­per et sont plus ou moins intel­ligents », résume le journaliste et écrivain Jens Bisky dans le quotidien Süddeutsche Zeitung. Son auteure, Gabriele Tergit (de son vrai nom Elise Hirschmann), elle-­même issue de la bourgeoi­sie juive berlinoise, l’a écrit – à partir de 1933 et sur près de deux décennies – dans des chambres d’hôtel de Prague, de Jérusalem et de Tel Aviv, et, pour terminer, à Londres, où son exil a fini par la mener.

On a qualifié le roman Effingers de « Buddenbrook juif ». À tort, selon une bonne partie de la presse d’outre­-Rhin. On y suit, sur quatre générations, le destin non pas d’une mais de trois fa­milles (dont les Effinger du titre). Composé de 144 chapitres brefs, il met en scène des personnages plus variés et évocateurs que véri­tablement complexes, l’essentiel étant de ressusciter l’atmosphère singulière d’une époque.

Et, surtout, par rapport à la grande saga de Thomas Mann, « le style n’est pas débordant et ironique, il est concis, direct », juge l’universitaire Erhard Schütz dans le quotidien Die Welt.

Vaclav Smil, penseur du défi énergétique

Adolescent dans les années 1950, Vaclav Smil passait beaucoup de temps à couper du bois. Il vivait avec sa famille dans ce qui était alors la Tchécoslovaquie, dans une localité reculée nichée dans la forêt de Bohême. Lors de ses promenades, il apercevait les crêtes du massif du Hohen Bogen, dans l’Allemagne de l’Ouest voisine ; moins visible était le champ de mines destiné à empêcher les Tchèques de fuir en franchissant la frontière. De retour chez lui, il devait fendre des bûches toutes les quatre heures pour alimenter les trois poêles de la maison, l’un au rez-de-chaussée, les deux autres à l’étage. Et vlan ! À chaque coup, son corps, nourri de goulasch et de céréales, libérait l’énergie solaire provisoirement retenue par les bûches. Et vlan ! C’était un travail dur et répétitif. Et vlan ! Il était clair à ses yeux que ce n’était pas le mode de vie le plus efficace.

Smil est peut-être le plus grand spécialiste actuel des énergies en tout genre. En l’espace d’une quarantaine d’années, ce septuagénaire a écrit des dizaines d’ouvrages chez lui, près de son université du Manitoba, à Winnipeg, au Canada. Ils traitent de divers sujets, parmi lesquels les problèmes environnementaux de la Chine et le changement de régime alimentaire des Japonais, passés des végétaux à la viande. Leur style est austère, et ils se vendent rarement à plus de quelques milliers d’exemplaires. Il n’empêche que certains d’entre eux, notamment ceux où il étudie comment des sociétés sont passées d’une source d’énergie à une autre – du bois au charbon, par exemple –, ont profondément influencé des générations de chercheurs, de décideurs, de chefs d’entreprise et de philanthropes. L’un de ses fervents admirateurs, Bill Gates, le cofondateur de Microsoft, assure avoir lu presque toutes ses œuvres. « J’attends les nouveaux livres de Smil comme certains le prochain Star Wars », assurait-il en 2017.

À présent que le monde affronte le redoutable défi d’essayer de freiner le changement climatique en se sevrant des combustibles fossiles, les travaux de Smil sur les transitions énergétiques intéressent plus que jamais. Son message n’est pourtant pas nécessairement porteur d’espoir. Il a contraint les défenseurs du climat à tenir compte de la forte inertie qui entretient notre dépendance aux énergies fossiles et à mettre en cause bon nombre des hypothèses optimistes sur lesquelles se fondaient les scénarios plaidant pour une rapide mise en œuvre de solutions de remplacement. « C’est un pourfendeur de foutaises », reconnaît David Keith, physicien à Harvard et spécialiste de l’énergie.

Donnez cinq minutes à Smil et il vous démontera les scénarios en vogue l’un après l’autre. La révolution du solaire en Allemagne, un exemple à suivre ? C’est une solution extraordinairement inefficace compte tenu du faible ensoleillement du pays et qui n’a pas réduit la dépendance à l’égard des énergies fossiles. Les semi-remorques électriques ? Ils ne servent guère qu’à transporter le poids de leur propre batterie. Les éoliennes comme incarnation d’un avenir décarboné ? Leurs fondations ont dû être creusées par de lourds engins carburant aux combustibles fossiles, et il a fallu des fours chauffés au gaz naturel pour produire le béton. Leurs mâts d’acier qui brillent au soleil ? Forgés avec du charbon.

« Les illusions optimistes sont pléthore dans la communauté des énergéticiens, et Smil prend un malin plaisir à les démonter », estime David Victor, expert en politique climatique internationale à l’Université de Californie à San Diego. Mais Smil ne se borne pas à tout réfuter. Il admet l’inquiétante réalité du changement climatique, même s’il met en doute l’intérêt d’une bonne partie des travaux de modélisation, et il est convaincu de la nécessité de réduire notre dépendance aux énergies fossiles. Il s’est efforcé de réduire sa propre empreinte carbone en construisant une maison à haut rendement énergétique et en adoptant un régime alimentaire essentiellement végétarien. Il considère que ses travaux fournissent une évaluation lucide et réaliste des défis posés et non un argument pour ne rien faire.

Il dit n’avoir aucun intérêt à défendre : « Si je ne me suis jamais trompé sur les grandes questions que sont l’énergie et le climat, c’est que je n’ai rien à vendre. » Et s’il exerce une réelle influence (des banquiers et des hauts fonctionnaires le consultent régulièrement), il reste très discret. D’autres experts font des claquettes pour attirer l’attention et multiplient les conférences TED. Lui est de la vieille école, il laisse largement ses livres parler à sa place. Il déteste s’entretenir avec les journalistes. « Je n’ai franchement rien de spécial à dire, affirme-t-il. Tout est à disposition si vous souhaitez vous informer. »

 

En décembre 2017, Smil sort d’un hôtel à Washington et enfile un bonnet de laine ; pas question de gaspiller de la chaleur, d’autant qu’il n’arrive pas à se débarrasser d’un rhume de cerveau. Il a donné une conférence la veille et se dirige à présent vers un de ses lieux de prédilection : la National Gallery of Art. Il se rendait fréquemment dans la capitale des États-Unis dans les années 1980 et 1990 pour prodiguer ses conseils à la Banque mondiale, à la CIA et à d’autres institutions. Mais le virage sécuritaire pris à la suite du 11-Septembre lui a fait perdre confiance dans les dirigeants du pays. « Ce sont vraiment des incapables », fustige-t-il.

Smil reste toutefois très attaché aux États-Unis. Cela remonte à son enfance : pendant la Seconde Guerre mondiale, ce sont les soldats américains et non les troupes soviétiques qui ont libéré sa région des nazis. Et c’est aux États-Unis que Smil et sa femme Eva se sont réfugiés en 1969 après l’invasion de la Tchécoslovaquie par les Soviétiques.

Son enfance n’a rien eu d’exceptionnel, dit-il. Son père était agent de police puis a travaillé à l’usine; sa mère tenait la comptabilité de la cantine d’un hôpital psychiatrique. Tout jeune, déjà, il était conscient de l’atmosphère de mensonge qui régnait dans la Tchécoslovaquie de la Guerre froide, et cela l’a poussé à ne se fier qu’aux faits. « Je suis un pur produit du régime communiste », confie-t-il, se souvenant que, enfant, il avait entendu dire que l’Union soviétique avait accru sa production de voitures particulières de 1000% en un an. «J’ai réfléchi et je me suis dit : “Ben oui, puisque vous partiez de zéro.”» Les autorités se vantaient d’avoir dépassé les objectifs du plan alimentaire, mais on ne trouvait jamais d’oranges. « C’était tellement irréel et fallacieux. Ils m’ont enseigné le respect du réel. Je ne tolère pas le n’importe quoi. »

Smil commence des études de sciences naturelles à l’Université Charles de Prague. Il vit dans un ancien cloître reconverti dont les épais murs de pierre gardent la fraîcheur été comme hiver. Et il effectue sa première transition énergétique : il se chauffe non plus au bois mais au charbon – de l’anthracite de Kladno, noir et dur, ou du lignite du nord de la Bohême, de couleur brune.

Il assouvit sa curiosité en suivant trente-cinq cours par semaine, dix mois de l’année, pendant cinq ans. « J’ai acquis des connaissances sur la nature, de la géologie aux nuages », raconte-t-il. Mais il décide qu’une carrière scientifique traditionnelle n’est pas pour lui. Pas d’attirance pour la paillasse : c’est la vision d’ensemble qui l’intéresse.

Une fois son diplôme en poche, il réalise aussi que son avenir ne réside pas dans son pays natal : il refuse d’adhérer au Parti communiste, ce qui compromet ses perspectives professionnelles. Il travaille dans une section régionale du Plan tandis qu’Eva fait ses études de médecine. Après l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes soviétiques, beaucoup de ses amis et voisins, pris de panique, prennent le chemin de l’exil. Mais le couple attend qu’Eva obtienne son diplôme, tout en redoutant de ne pas pouvoir quitter le pays. Ils partent finalement en 1969, quelques mois avant que le gouvernement décrète une interdiction des voyages à l’étranger qui restera en vigueur jusqu’à la chute du régime, en 1989. « Ce ne fut pas un mince sacrifice, vous savez ? reconnaît Smil. Après avoir fait ce choix, je ne vais pas me vendre au photovoltaïque, à la fusion nucléaire ou à quoi que ce soit d’autre et me mettre à agiter des banderoles. Votre passé vous guide toujours vers la personne que vous êtes.»

Les Smil s’inscrivent à l’Université d’État de Pennsylvanie, où Vaclav obtient un doctorat de géographie en deux ans. À court d’argent, ils louent des chambres à la veuve d’un professeur, et Vaclav effectue sa deuxième transition énergétique : périodiquement, un camion de mazout vient alimenter la chaudière au sous-sol. Il accepte ensuite le seul poste qu’on lui propose, à l’Université du Manitoba. Il y fera carrière.

Jusqu’à sa retraite, Smil donne un cours d’introduction aux sciences de l’environnement. Chaque année se termine par un examen qui prend la forme d’un QCM de dix questions semé de pièges : « Parfois il n’y avait aucune bonne réponse, parfois elles étaient toutes bonnes, et tout ce que vous voulez entre les deux », raconte Richard Baydack, qui dirige le département des sciences de l’environnement de l’Université du Manitoba et fut son étudiant.

 

Smil ne fait que de brèves apparitions à l’université et ne s’implique guère dans la vie de son département. Depuis les années 1980, il n’a participé qu’à une seule réunion de professeurs. Mais, du moment qu’il continue d’enseigner et de publier des ouvrages de premier plan, l’université s’en accommode. « Il est un peu ermite, il aime travailler seul, dit Baydack. Il a poursuivi dans la voie qu’il s’était tracée. Il se fiche un peu de ce qui se passe autour de lui. »

Aujourd’hui, Vaclav Smil réunit en lui l’intellectuel et le scientifique, ce qui comble les goûts de ce « Bohémien cosmopolite sans racines », comme le décrivaient ses anciens maîtres communistes. Il parle couramment quantité de langues. Il s’y connaît en thé ; fin gourmet, il répugne à prendre ses repas à l’extérieur parce que dans les restaurants les plats sont trop souvent précuisinés. Allez dans un jardin avec lui et il pourra vous donner le nom latin de nombreux végétaux. C’est un grand amateur d’art : évoquez le musée du Prado et il vous dira comment faire pour contempler sans la foule, pendant cinq minutes, Les Ménines de Velázquez, son tableau préféré. Après quoi il vous dira sans transition : « J’apprécie, j’adore même, les algues bleues [qui ont inauguré l’âge de l’oxygène sur la Terre]. Elles sont à la base de tout. »

L’étendue de sa culture peut sembler anachronique. Dans le monde scientifique, tout incite à la spécialisation étroite, et Smil pense que son éclectisme a nui à sa carrière. Mais sa transdisciplinarité s’est aussi révélée un atout qui lui a permis de retracer la manière dont l’énergie se diffuse dans tous les rouages de l’économie mondiale.

Sa carrière d’auteur décolle au milieu des années 1970, au moment où l’embargo sur le pétrole décrété par les pays du Moyen-Orient fait prendre conscience aux pays développés de leur extrême dépendance au pétrole pour les transports, le chauffage, l’agriculture, l’industrie chimique et même l’électricité. Le choc pétrolier se produit juste après la publication des Limites de la croissance. Le rapport au Club de Rome se fondait sur un modèle informatique simple pour alerter sur la raréfaction imminente des ressources de la planète.

Désireux d’approfondir le sujet, Smil s’initie à la programmation informatique afin de recréer le modèle pour lui-même. « J’ai vu que c’était totalement absurde, se souvient-il. Le modèle était beaucoup trop simple et pouvait facilement être biaisé par les hypothèses de départ. »

Il construit un modèle similaire pour étudier l’incidence des émissions de CO2 sur le climat et constate qu’il est lui aussi défectueux. Smil comprend bien les mécanismes de l’effet de serre et le fait que l’accumulation de CO2 puisse induire un réchauffement de la planète, mais les modèles lui semblent trop tributaires d’hypothèses sur le rôle des nuages, par exemple. Depuis, il se méfie de la modélisation : « J’ai trop de respect pour les faits. »

Il préfère éplucher la littérature scientifique et d’obscurs documents officiels pour y trouver des données fiables et se faire une vision d’ensemble de la manière dont l’humanité produit et exploite les différentes formes d’énergie. Il en est résulté un récit épique déroulé dans une série de livres aux titres peu engageants, fondé chacun sur une suite de calculs : « Énergétique générale : l’énergie dans la biosphère et la civilisation » (1991), « L’énergie dans l’histoire mondiale » (1994), « Transitions énergétiques : histoire, besoins, perspectives » (2010). Cette œuvre a aidé toute une génération à penser l’énergie au sens le plus large du terme, de l’Antiquité à nos jours, observe Elizabeth Wilson, qui dirige l’Institut Irving de l’énergie et de la société au Dartmouth College, dans le New Hampshire. « On pouvait prendre un paragraphe d’un de ses livres et bâtir toute sa carrière dessus, raconte-t-elle. Et Smil a su éviter les pièges intellectuels qui auraient pu aller de pair avec sa vision centrée sur l’énergie. C’est un maître de la nuance.»

En substance, résume Vaclav Smil, l’humanité a connu trois grandes transitions énergétiques – et s’efforce à présent d’en amorcer une quatrième. Il y a d’abord eu la domestication du feu, qui a permis de dégager de l’énergie solaire par la combustion de végétaux. Puis l’agriculture, qui a converti l’énergie solaire pour la concentrer dans la nourriture, nous permettant de nous consacrer à d’autres activités que notre simple subsistance. Lors de cette deuxième transition, qui s’est achevée il y a quelques siècles à peine, les animaux d’élevage et les humains, plus nombreux, ont aussi produit de l’énergie sous forme de force musculaire. La troisième transition a été celle de l’industrialisation, qui s’est accompagnée de l’essor des combustibles fossiles. Le charbon, le pétrole et le gaz naturel ont pris tour à tour de l’importance, et la production d’énergie est devenue l’affaire des machines – comme dans les centrales thermiques au charbon.

Le monde affronte à présent sa quatrième transition énergétique, constate Smil : le passage à des sources d’énergie ne produisant pas de CO2 et l’exploitation des flux d’énergie solaire actuels – au lieu de ceux qui ont été piégés il y a des millions d’années dans les gisements de charbon, de pétrole et de gaz naturel.

 

Cette quatrième transition ne ressemble pas aux précédentes, toutefois. Au cours de l’histoire, observe-t-il, l’humanité a troqué des sources d’énergie relativement faibles et difficiles à manier contre d’autres plus concentrées. Ainsi, le bois qu’il coupait pour chauffer la maison de son enfance exigeait de vastes étendues de terre pour pousser, et une bûche produisait relativement peu d’énergie en se consumant. Le bois et autres combustibles issus de la biomasse ont une densité massique d’énergie relativement faible, explique Smil. Le charbon et le fioul qui chauffaient ses logements ultérieurs en ont une plus forte, parce qu’ils produisent plus d’énergie par gramme et qu’ils sont extraits de gisements relativement compacts. Et voilà qu’aujourd’hui le monde aspire à redescendre sur l’échelle de la densité énergétique, en passant de combustibles fossiles très concentrés à des sources renouvelables plus dispersées comme les agrocarburants, les centrales solaires et les éoliennes. (Smil observe que l’énergie nucléaire, qu’il qualifie d’« échec réussi » après son développement rapide suivi de sa stagnation, est l’exception à la règle du retour en arrière sur l’échelle de la densité : elle possède une forte densité d’énergie, mais elle est souvent jugée trop coûteuse ou trop dangereuse dans sa forme actuelle.)

Une conséquence préoccupante de ce retour en arrière, observe Smil, est que, dans un avenir alimenté par les énergies renouvelables, l’humanité pourrait avoir à consacrer cent voire mille fois plus de surface terrestre à la production d’énergie qu’aujourd’hui. Ce qui risquerait d’avoir des répercussions considérables sur l’agriculture, la biodiversité et la qualité de l’environnement.

Pour apprécier les autres difficultés que pose cette transition, il suffit de regarder l’Allemagne, dit-il. En 2000, les combustibles fossiles fournissaient 84 % de l’énergie du pays. Puis l’Allemagne s’est lancée dans une campagne sans précédent, se dotant d’une capacité d’énergie renouvelable de 90 gigawatts, soit l’équivalent de sa production électrique existante. Mais comme le pays n’est ensoleillé que 10 % du temps, il est plus dépendant que jamais des combustibles fossiles : en 2017, ceux-ci lui fournissaient encore 80 % de son énergie. « On reconnaît bien là les ingénieurs allemands », ironise Smil. Le pays a doublé sa capacité de production d’électricité théorique mais n’en a recueilli qu’un bénéfice environnemental minime. Le solaire peut être très efficace, encore faut-il qu’il y ait du soleil.

Le plus décourageant, quand on lit les ouvrages de Smil, c’est de réaliser le temps que pourrait prendre la quatrième transition. Il se reporte sans cesse à l’histoire pour constater que les transitions énergétiques sont lentes, laborieuses et difficiles à prévoir. Et les techniques existantes mettent du temps à disparaître. Le premier tracteur est apparu à la fin du XIXe siècle, mais l’utilisation des chevaux dans l’agriculture américaine n’a atteint son pic qu’en 1915 – et s’est poursuivie jusque dans les années 1960. Les combustibles fossiles ont une inertie similaire, soutient-il. Le charbon, le pétrole et le gaz naturel fournissent encore aujourd’hui 90 % de l’énergie primaire dans le monde (en incluant l’électricité et d’autres types d’énergie utilisés dans l’industrie, les transports, l’agriculture et bien d’autres activités). Cette part, note Smil, était en fait plus faible en 2000, époque où l’hydroélectricité et le nucléaire représentaient une part plus importante du mix énergétique. Depuis lors, constate-t-il, « nous avons accru et non pas réduit notre dépendance aux combustibles fossiles ».

L’essor économique de la Chine, pays que Smil étudie depuis les années 1970, et son appétit de charbon y ont été pour beaucoup. Smil a été l’un des premiers universitaires occidentaux sollicités pour étudier le système énergétique chinois. Il avait alerté sur le manque de fiabilité des statistiques agricoles et les risques environnementaux. La frénésie de consommation actuelle des Chinois le déprime : au lieu de chercher à se modérer, les Chinois veulent devenir plus américains que les Américains.

En attendant, malgré des années de soutien et d’espoir, le solaire et l’éolien ne représentent guère qu’environ 1 % de l’ensemble du bouquet énergétique. Selon Smil, cela est dû entre autres au fait que les technologies essentielles au déploiement à grande échelle des énergies renouvelables – piles à haute capacité et cellules photo-voltaïques performantes – n’ont progressé que lentement. Autrement dit, le monde pourrait mettre plusieurs décennies à se sevrer des combustibles fossiles.

 

Smil voit peu de solutions pour accélérer la transition. Et il diverge en cela de ses plus grands fans, au rang desquels Bill Gates. Ce dernier apprécie son réalisme. Comme beaucoup de magnats de la tech, Gates a investi à perte durant les années 2000 dans les agrocarburants, une source d’énergie que Smil rejette parce qu’elle est trop gourmande en terres agricoles. En 2011, Gates (qui a refusé d’être interviewé pour cet article) a annoncé publiquement sa conversion au « smilisme ». Ce ne fut pas chose facile : après avoir lu un premier livre de Smil, le fondateur de Microsoft dit s’être senti « un peu assommé » : « Vais-je un jour être capable de comprendre tout cela ? » Puis il s’est dit : « J’apprends plus en lisant Vaclav Smil qu’en lisant n’importe qui d’autre.» Smil raconte que cet enthousiasme lui a dicté son épitaphe : « Je serai à jamais l’expert scientifique de Bill Gates. »

Ils se sont rencontrés à de rares reprises, mais échangent régulièrement par courriel. Et Gates a ouvert des portes à Smil : les banques suisses ne sollicitaient pas son avis auparavant. Mais ils préservent la pureté de leur relation : « Je ne lui demanderai jamais, au grand jamais, un service, dit Smil, c’est aussi simple que ça. »

Mais, quand il s’agit de l’avenir de l’énergie, ils forment un couple improbable. En 2016, Gates a aidé au lancement de Breakthrough Energy Ventures, un fonds d’investissement doté de 1 milliard de dollars destiné à accélérer la commercialisation d’innovations en matière d’énergies propres. « Je suis plus optimiste que Smil quant aux perspectives dans ce domaine », écrit Gates. Smil exprime les choses autrement : « Gates est un techno-optimiste, je suis un pessimiste européen. »

Le pessimisme est ancré dans sa perception de l’histoire, confie-t-il.

Mais même ses fans trouvent qu’il accorde trop d’importance aux leçons du passé. « Il m’est arrivé de l’entendre parler avec trop d’assurance [de la lenteur des transitions technologiques] », confie David Keith, qui conseille Gates lui aussi. Pour Keith, l’histoire n’offre qu’un retour d’expérience limité 1. Smil dit qu’il serait ravi qu’on lui prouve qu’il a tort – cela s’est déjà produit. Une avancée dans le domaine du stockage bon marché de l’énergie, par exemple, changerait la donne. « Fournissez-moi des capacités massives de stockage et je ne m’inquièterai pas. Avec mon vent et mon énergie solaire, je ferai le reste. » Mais « nous en sommes très loin », ajoute-t-il.

Quand il n’est pas en déplacement, Smil mène une existence paisible à Winnipeg. Il cultive des poivrons, des tomates et du basilic, prépare des plats d’inspiration indienne ou chinoise et ne mange de la viande qu’une fois par semaine environ. Il conduit une Honda Civic, « la voiture la plus fiable, la plus efficace, la plus miraculeusement conçue ». Il a construit sa petite maison de 200 m2 en 1989. Il a utilisé des montants et des solives plus massifs que les matériaux habituels, ce qui lui a permis d’augmenter l’isolation des murs de 50 %, et toutes les fenêtres sont à triple vitrage. Il s’est équipé d’une chaudière à gaz efficace à 97 %. « Ma maison est une machine à vivre très performante.»

Malgré tous ces choix, Smil est bien en peine de proposer des solutions. Il se borne généralement à encourager l’action individuelle, non à préconiser des politiques publiques ou des stratégies d’investissement de grande ampleur. Si nous réduisions tous notre consommation, que nous vivions de manière plus économe et que nous mangions moins de viande, suggérait-il récemment lors d’une conférence, la biosphère s’en porterait mieux. Moins de bétail, par exemple, signifierait que les agriculteurs cesseraient de fertiliser à tout crin les cultures de soja destinées à nourrir les bêtes. Moins d’engrais entraînerait alors une diminution des émissions d’oxyde d’azote, un puissant gaz à effet de serre émanant des sols. « Moins de porc et moins de bœuf, d’accord ? Et voilà ! résume Smil. Personne ne parle vraiment de cela. » De telles affirmations pourraient laisser penser qu’il est l’auteur du rapport au Club de Rome et non l’un de ses détracteurs.

 

En réalité, « il y a beaucoup de Vaclav, observe Ted Nordhaus, directeur de l’Institut Breakthrough, un cercle de réflexion californien sur l’environnement. Il y a le sceptique sans concession, et puis il y a des moments où Vaclav fait figure d’écologiste vieux jeu. Nous pourrions tous très bien vivre avec le niveau de consommation et de revenus qui était celui des Français en 1959.»

Smil ne cherche pas à excuser ses contradictions. Malgré son obstination à appréhender la réalité, il reconnaît que de nombreux concepts ne peuvent être définis. Qu’est-ce qu’une société saine, et comment la mesurer ? Il récuse le produit intérieur brut, l’étalon traditionnel des économistes, parce que même des événements terrifiants – des catastrophes naturelles, par exemple – peuvent induire des dépenses qui le font croître. Mais les alternatives ne semblent pas plus convaincantes. Les indices de bonheur ? « La Colombie et les Philippines sont parmi les pays les plus heureux de la planète, dit Smil. Qu’est-ce que cela évoque pour vous ? ».

 

Ces derniers temps, il réfléchit à la croissance, cette obsession des économies modernes alimentées par les énergies fossiles­ : l’antithèse de son style de vie économe et frugal. Comment les enfants grandissent-ils ? Et les systèmes énergétiques ? Et les algues bleues ? Et les empires ? Son nouveau livre examine la croissance sous toutes ses formes. « J’essaie de trouver les schémas et les règles, dit-il. Tout a une fin. Il n’y a pas de croissance hyperbolique ».

 

 

Pourtant, bien qu’il ait une meilleure vision du présent que la plupart d’entre nous, il répugne à prédire l’avenir. Il s’est déjà trompé à deux reprises. Il n’aurait pas pu imaginer que l’Union soviétique se désintégrerait aussi vite. Ni que la croissance chinoise s’envolerait aussi rapidement. Et il se gardera bien de dire qu’un effondrement est inéluctable, même si l’humanité s’est engagée sur une mauvaise voie et ne va sans doute pas changer de direction de sitôt. « Vous me demandez quand l’effondrement se produira ? Nous nous effondrons constamment. Et nous nous en remettons constamment. »

 

— Cet article est paru dans Science le 21 mars 2018. Il a été traduit par Nicolas Saintonge.

De Freyja à Marie

En Suède aussi, le Moyen Âge fut une période troublée. Le médié­viste Dick Harrison, l’un des his­toriens les plus prolixes du pays, en dresse dans Sveriges medeltid un tableau qu’il fait commencer dès 600, lorsque ce territoire était sous la coupe de seigneurs locaux.

 

Harrison s’intéresse particulière­ment au passage du paganisme au christianisme qui s’amorce autour de l’an mille. « Les pays nordiques furent alors incorpo­rés à une structure continentale de pouvoir : l’Église catholique. La Suède devint une partie de l’Europe », résume le quotidien Expressen.

 

C’est à cette époque que les sources écrites se multiplient, et l’historien y puise largement. On comprend ainsi que l’Église eut beaucoup de mal avec cette province lointaine. Obtenir du peuple qu’il aille prier tous les dimanches, qui plus est la Vierge Marie et non plus la déesse Freyja, n’était pas chose aisée. Les prêtres, eux, ne se convertirent pas facilement au célibat.

 

Dans le même temps, des royaumes plus homogènes émergent en Scandinavie. Pour repousser les visées expansion­nistes danoises et russes, les monarques de Suède doivent s’appuyer sur les paysans, pour­ voyeurs d’impôts et de soldats. «Résultat, à la fin du XVe siècle, les paysans devinrent un vrai facteur de pouvoir dans la poli­tique nationale […], faisant à cet égard de la Suède un cas presque unique en Europe », constate l’historien Henrik Mei­nander dans le quotidien Svenska Dagbladet.

 

Le livre s’achève sur la conver­sion du pays au luthéranisme sous le règne du roi Gustav Ier Vasa (1523­1560). « Les saints et certains jours fériés disparurent, il fallait travailler davantage. La Suède devint alors un peu plus grise et triste, plus intolé­rante aussi, pointe le quotidien Expressen. Être catholique devint passible de mort. »

Une grande épopée familiale

En période d’épidémie, quoi de mieux qu’un bon gros roman pour affronter le confinement ? Paru fin janvier, soit un bon mois avant les strictes mesures imposées par le gouvernement italien à tous les habitants de la Péninsule, Prima di noi fait le bonheur d’un nombre grandissant de lecteurs. L’auteur, 38 ans, philosophe de formation et scénariste pour le magazine Topolino (l’équivalent du Journal de Mickey) n’en est pas à son premier succès. En 2014, il avait reçu le prestigieux prix Campiello pour Mort d’un homme heureux (Seuil), qui abordait les années de plomb à travers la quête de vérité et de justice d’un magistrat.

 

Plus ambitieux encore, son nouveau roman couvre près d’un siècle, de 1917 à 2012, et suit les destins individuels de quatre générations ballotées par l’histoire. Tout commence lors de la défaite militaire face aux Autrichiens, à Caporetto, la plus cuisante jamais subie alors par l’armée italienne. Maurizio Sartori, simple soldat, déserte le front. Il abandonne un compagnon d’armes mourant, puis entreprend de rentrer chez lui, en Vénétie. Chemin faisant, il se réfugie dans une pauvre ferme du Frioul où il séduit la jeune Nadia et lui fait un enfant, Gabriele, avant de l’abandonner à la fin de la Première Guerre mondiale. Une lâcheté fondatrice que les descendants de Maurizio et Nadia tenteront chacun à sa façon d’éviter ou de racheter.

 

La critique ne tarit pas d’éloges sur cette « généreuse et bouleversante pastorale italienne », selon les mots de Sergio Pent dans Tuttolibri, le supplément littéraire du quotidien La Stampa. « Comme dans un diaporama, ce livre renferme toute notre mémoire nationale, note Crocifisso Dentello dans Il Fatto quotidiano : le premier conflit mondial, l’arrivée du fascisme, la Seconde Guerre mondiale, la migration intérieure, l’usine et les luttes syndicales, le bienêtre bourgeois des années 1960, le terrorisme des années 1970, l’attentat contre le juge Falcone, la guerre de Bosnie, l’entrée en politique de Berlusconi. »

 

Sur près de 900 pages, Fontana mêle les horreurs et les idéologies du siècle passé aux petites vies de ses « antihéros », modestes paysans du Nord-Est qui quittent leur âpre Frioul natal pour s’installer dans la périphérie ouvrière de Milan en plein boom économique.

 

Le récit reste toutefois intimiste, voire « métaphysique » : Fontana évoque un monde où « le mal semble toujours l’emporter sur le bien », observe dans le quotidien La Repubblica Benedetta Tobagi, qui apprécie chez l’auteur « un talent spécial pour raconter les événements “de biais”, avec des perspectives excentrées, comme dans certains tableaux de Chirico ».