Comment s’ennuyer intelligemment

Qu’est-ce que l’ennui au juste ? C’est un état d’excitation insatisfaite extrêmement désagréable. Nous sommes excités et non pas déprimés, mais, pour une raison ou pour une autre, nous ne parvenons pas à satisfaire ou à canaliser cette excitation.

Ces raisons peuvent être internes – manque d’imagination, de motivation ou de concentration très souvent – ou externes – absence de stimuli extérieurs ou de possibilités d’action. Nous voulons faire quelque chose d’intéressant, mais nous en sommes incapables, et, surtout, nous en avons conscience et cela nous contrarie.

Cette conscience ou prise de conscience est déterminante et pourrait expliquer que les animaux, s’ils s’ennuient, ont un seuil de tolérance plus élevé. « L’ennui est un désagrément pour la plupart des animaux mais une torture pour l’homme », selon l’expression de l’écrivain britannique Colin Wilson. Chez l’homme comme chez l’animal, l’ennui est provoqué ou exacerbé par l’absence de maîtrise ou de liberté. C’est pourquoi il est si fréquent chez les enfants et les adolescents, qui non seulement sont encadrés par leurs parents, mais ne possèdent pas les ressources mentales, l’expérience et la discipline nécessaires pour atténuer leur ennui. Examinons de plus près l’anatomie de l’ennui. Pourquoi est-ce si ennuyeux d’être coincé dans une salle d’embarquement à attendre un vol qui est de plus en plus retardé ? Parce que nous sommes dans un état de grande excitation à la perspective de notre arrivée imminente dans un environnement nouveau et stimulant. Certes, il y a tout ce qu’il faut comme boutiques, écrans et magazines à proximité, mais nous n’arrivons pas vraiment à nous y intéresser, et, en fragmentant notre attention, cela ne fait qu’exacerber notre ennui. Pour ne rien arranger, nous ne maîtrisons pas la situation, qui est imprévisible (le vol sera peut-être retardé davantage, voire annulé) et inéluctable. Nous jetons régulièrement un coup d’œil au panneau d’affichage et prenons douloureusement conscience de tous ces éléments et de bien d’autres encore. Nous voilà donc coincés dans un aéroport, dans un état d’excitation intense que nous ne pouvons ni gérer ni évacuer.

S’il faut vraiment que nous ayons notre vol pour des raisons professionnelles ou sentimentales, nous éprouverons moins d’ennui (mais plus d’anxiété et d’agacement) que si nous pouvions décider soit de partir, soit de rester chez nous. De ce point de vue, l’ennui est inversement proportionnel au besoin ressenti. On peut s’ennuyer à l’enterrement d’un parent éloigné mais pas à celui d’un proche.

Soit. Mais pourquoi l’ennui est-il si déplaisant ? Si la vie était intrinsèquement intéressante et satisfaisante, l’ennui n’existerait pas, disait le philosophe allemand du XIXe siècle Arthur Schopenhauer. L’ennui est donc la preuve de l’insignifiance de la vie, car il révèle des sentiments très désagréables que nous dissimulons d’habitude derrière une activité débordante ou des sentiments opposés. C’est le principe même de la « défense maniaque » chère à Donald Winnicott : empêcher les sentiments de désarroi et de désespoir d’envahir l’esprit en l’occupant avec des sentiments opposés d’euphorie, d’activité utile ou de maîtrise totale ou, à défaut, de tout autre sentiment 1.

Dans La Chute (1956), Albert Camus fait dire à son personnage principal, Jean-Baptiste Clamence : « J’ai connu un homme qui a donné vingt ans de sa vie à une étourdie, qui lui a tout sacrifié, ses amitiés, son travail, la décence même de sa vie, et qui reconnut un soir qu’il ne l’avait jamais aimée. Il s’ennuyait, voilà tout, il s’ennuyait, comme la plupart des gens. Il s’était donc créé de toutes pièces une vie de complications et de drames. Il faut que quelque chose arrive, voilà l’explication de la plupart des engagements humains. Il faut que quelque chose arrive, même la servitude sans amour, même la guerre, ou la mort.»

Les personnes qui souffrent d’ennui chronique sont plus susceptibles de présenter des troubles psychologiques tels que la dépression, la boulimie, l’alcoolisme ou la toxicomanie. Une étude a montré que, confrontés à l’ennui dans le cadre d’une expérience clinique, beaucoup de sujets choisissaient de s’infliger des chocs électriques désagréables simplement pour se détourner de leurs pensées ou de leur absence de pensées.

Le chiffre d’affaires mondial du secteur des médias et du divertissement devrait atteindre 2600 milliards de dollars d’ici à 2023. Les avancées technologiques de ces dernières années ont mis à portée de nos doigts une infinité de divertissements, mais cela n’a fait qu’aggraver le problème – ne serait-ce qu’en nous coupant davantage de notre ici et maintenant. Au lieu de nous sentir rassasiés et satisfaits, nous sommes insensibilisés et avons besoin de toujours plus de stimulation – toujours plus de guerre, toujours plus d’horreur, toujours plus de porno.

La bonne nouvelle, c’est que l’ennui a aussi des côtés positifs. Il peut nous permettre de réaliser que nous n’employons pas notre temps aussi bien que nous le pourrions, que nous devrions faire des choses plus agréables, plus utiles, plus épanouissantes. De ce point de vue, l’ennui est un facteur de changement et de progrès, un stimulateur d’ambition qui nous mène vers des pâturages plus vastes et plus verts.

Mais, même si nous faisons partie de ces rares personnes qui se sentent épanouies, cela vaut le coup de cultiver un certain ennui, dans la mesure où il nous procure les conditions requises pour explorer notre moi profond, nous remettre en phase avec les rythmes de la nature et mener à bien un travail long et difficile exigeant une grande concentration.

Comme l’écrivait le philosophe britannique Bertrand Russell dans La Conquête du bonheur (1930), « une génération incapable de supporter l’ennui sera une génération d’hommes médiocres, d’hommes trop coupés des lents processus de la nature, d’hommes chez qui toute pulsion vitale se fane comme des fleurs coupées dans un vase ». En 1918, Bertrand Russell passa quatre mois et demi à la prison de Brixton pour «propagande pacifiste ». Il s’accommoda très bien des conditions spartiates, qu’il trouvait propices à la créativité : « J’ai trouvé la prison fort agréable à bien des égards […]. Je n’avais aucun rendez-vous, aucune décision difficile à prendre, aucune crainte d’avoir des visites, et je n’étais pas inter-
rompu dans mon travail. J’ai lu énormément. J’ai écrit un livre, Introduction à la philosophie mathématique […] et commencé à travailler sur Analyse de l’esprit. […] Un jour que je lisais Victoriens éminents, de Lytton Strachey, j’ai éclaté de rire, et le gardien est venu me demander d’arrêter en disant que je devais garder en tête que la prison était un lieu de châtiment. »2

Tout le monde n’est pas Russell, bien sûr. Que pouvons-nous faire, nous autres simples mortels, pour gérer au mieux l’ennui ? S’il s’agit, comme nous l’avons vu, de la conscience d’une excitation non satisfaite, nous pouvons l’atténuer de plusieurs façons : par exemple en évitant les situations que nous ne maîtrisons pas, en éliminant les distractions, en nous motivant, en revoyant nos attentes à la baisse ou en relativisant (c’est- à-dire en réalisant la chance que nous avons).

Mais cessons de livrer une bataille perpétuelle contre l’ennui : il est plus facile et bien plus fécond de l’accepter. Si l’ennui nous aide à mieux comprendre la nature fondamentale de la réalité et, par extension, de la condition humaine, lutter contre lui équivaut à tirer le rideau. Oui, il fait nuit noire, mais cela rend les étoiles d’autant plus brillantes.

C’est précisément pour ces raisons que de nombreuses traditions de sagesse orientales valorisent l’ennui, y voyant la voie vers un état de conscience supérieur. Voici une de mes blagues zen préférées : un disciple demande combien de temps il lui faudra pour atteindre l’éveil s’il entre au temple. « Dix ans, répond le maître. – Et si je travaille dur et que je redouble d’efforts ? – Vingt ans. »

Alors, au lieu de combattre l’ennui, acceptez-le, accueillez-le, faites-en quelque chose. Bref, soyez moins ennuyeux. Comme le disait Arthur Scho-penhauer, l’ennui n’est que l’envers de la fascination, dans la mesure où les deux supposent que l’on soit à l’extérieur et non à l’intérieur d’une situation, et l’un mène à l’autre.

La prochaine fois que vous pratiquez une activité ennuyeuse, allez-y à fond au lieu de faire ce que nous faisons d’habitude, c’est-à-dire reculer. Si c’est trop demander, le maître zen Thich Nhat Hanh préconise d’ajouter « en méditant » à toute activité que l’on trouve ennuyeuse – par exemple « faire la queue en méditant ». Comme le disait l’écrivain anglais du XVIIIe siècle Samuel Johnson, « c’est en nous attachant aux petites choses que nous atteignons au grand art, l’art d’avoir le moins de peine et le plus de bonheur possible ».

 

— Cet article est paru dans le magazine en ligne Aeon le 14 février 2020. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Enfants du Groenland

Années 1960. Berthel est un fonctionnaire danois en poste au Groenland. Avec sa femme Eva, il forme un couple stérile. Lorsque leur bonne inuit met au monde son troisième enfant, ils s’attachent au bébé et à sa sœur, Tabita, au point de convaincre la mère de les laisser les adopter « pour leur bien ». De peur qu’on les leur retire, Berthel et Eva emmènent les deux enfants au Danemark.

 

La vie à quatre près de Copenhague commence bien. Mais, à l’école, les enfants ne doivent rien dire de leur vraie famille ; ils n’ont pas le droit de parler leur langue, et le Groenland manque de plus en plus à Tabita. Iben Mondrup a écrit là « un roman sur la famille et les dynamiques qui la rendent à la fois solide et vulnérable, observe le quotidien Berlingske. C’est aussi un récit sur le Groenland et la mentalité coloniale danoise, sur le choc des cultures et le fossé entre garçons et filles, sur l’adoption et la possibilité d’aimer un enfant qui n’est pas de sa chair et de son sang ». Après Jeux de vilains (Denoël, 2016), où elle s’inspirait déjà de son enfance passée au Groenland, la romancière raconte une « histoire importante », celle des nombreux enfants de l’ancienne colonie adoptés par des Danois et de leur intégration parfois difficile, résume le quotidien Politiken.

Le naufrage des cols bleus

Un peu comme Esther Duflo et son mari Abhi­jit Banerjee, prix Nobel d’économie 2019, Anne Case et Angus Deaton sont un couple d’économistes hors normes. Tous deux sont professeurs à Prince­ton. Deaton a lui aussi reçu un Nobel et Case a mené des études remarquées sur le lien entre la santé dans la petite enfance et le statut économique à l’âge adulte. Plus récemment, elle a découvert qu’une proportion surprenante d’Américains souffrant de dou­leurs chroniques, dont le nombre a beaucoup augmenté ces der­nières décennies pour atteindre la centaine de millions, sont des Blancs dans la force de l’âge (la cinquantaine). Angus ayant de son côté observé que le degré de satisfaction dans la vie (happiness) ne suit pas l’augmentation du niveau de vie, le couple a entre­ pris de creuser le sujet. Il en est résulté un article célèbre, devenu aujourd’hui un livre, dont les conclusions troublent l’establish­ment américain.

 

Ils ont d’abord constaté que les catégories de la population qui souffrent le plus de douleurs chroniques sont aussi celles qui affichent le plus fort taux de sui­cide. Et même le plus fort taux de mortalité, toutes causes confon­dues – notamment l’abus de stu­péfiants et d’alcool. La catégorie la plus touchée est celle des Blancs non hispaniques de 45­54 ans n’ayant pas de diplôme univer­sitaire. Cette seule catégorie ex­plique l’excédent de 600 000 décès par rapport aux prévisions démo­graphiques. Ce qui suffit à expli­quer la baisse de l’espérance de vie observée aux États­-Unis depuis quelques années.

 

Les auteurs ont passé en revue cinq interprétations possibles du phénomène. Ils ont écarté la consommation massive d’opioïdes qui a récemment fait scandale, car celle-­ci concerne toute la popula­tion. Ils ont aussi exclu l’obésité, car les Blancs suicidaires sont de toute corpulence. Les inégalités ne sont pas en cause non plus, car les régions les plus touchées ne sont pas forcément les plus iné­galitaires. Et il ne faut pas y voir les stigmates d’une décadence morale, comme l’assurent des in­tellectuels de droite tels Charles Murray ou J.D. Vance ; mais ce point mérite une explication à part, fondée sur un raisonnement d’économistes.

 

Ce qui caractérise en effet cette population, c’est d’abord son rapport au travail. C’est dans les zones où l’accès à l’emploi pour les non-­diplômés est le plus difficile que le taux de mortali­té et de suicide est le plus élevé. Cette catégorie subit de plein fouet une évolution globale: la part des hommes de 25­54 ans ayant un emploi est en baisse depuis les années 1970 ; malgré la reprise qui a suivi la crise de 2008, le taux de sans-­emploi était de 14% en 2018 ; mais seul un cinquième de ces 14 % recherche effectivement un travail ; les trois quarts n’apparaissent donc pas dans les statistiques du chômage. Si c’était par choix que ces gens se retirent du marché du travail, argumentent Case et Deaton, le salaire moyen des non­-diplômés aurait été tiré vers le haut. Or il a baissé – tandis que celui des diplômés augmentait.

 

Par ailleurs, les institutions naguère protectrices ne jouent plus leur rôle, qu’il s’agisse des Églises ou des syndicats. Selon les auteurs, c’est aussi le système de protection sociale qui est en cause. Car les cotisations sont pour l’essentiel à la charge des em­ployeurs, et, paradoxalement, plus les salaires sont faibles et plus le poids relatif des charges est élevé : les entreprises sont dissuadées d’employer des non-diplômés.

 

Ces causes structurelles ont un effet dévastateur. La population des Blancs non diplômés se marie peu ; beaucoup d’enfants naissent hors mariage. C’est tout leur uni­vers mental qui est atteint : pour eux, écrivent Case et Deaton, le rêve américain n’est plus. Ils se sentent déconsidérés. « Détruisez le travail et, à la fin, la vie des cols bleus n’est plus tenable. C’est la perte de sens, de dignité, d’estime de soi qui conduit au désespoir, pas seulement ni même en pre­mier lieu la perte de revenus. »

Décroître ?

« Nous nous représentons l’avenir comme un reflet du présent projeté dans un espace vide, tandis qu’il est le résultat, souvent tout prochain, des causes qui nous échappent pour la plupart», écrit Proust dans La Prisonnière. C’était au sortir de l’épidémie de la grippe dite espagnole, qui fit deux fois plus de morts que la Première Guerre mondiale, tout aussi imprévue.

 

Plus récemment, en 2019, Lawrence Freedman, spécialiste britannique des war studies, concluait un texte sur l’avenir de la guerre par cet apophtegme: «La prédiction la plus sûre pour la prochaine décennie est qu’il se passera quelque chose d’imprévu, aux répercussions majeures. » 1

 

Dans un article publié en décembre 2019 dans The New York Review of Books, l’économiste hétérodoxe David Graeber, après avoir décrit les « outils cassés » de la théorie classique, toujours pieusement enseignée dans les universités, se demandait par quel miracle ils pourraient se voir remiser au magasin des antiquités : « Il faudra sans doute un choc. Quelle forme pourrait-il prendre ? Un nouvel effondrement du style de celui de 2008? Un changement radical dans la politique d’un État d’influence mondiale ? Une révolte générale de la jeunesse ? » Eh bien non, ce fut un modeste virus, invisible à l’œil nu…

 

En tout cas nous y voilà, et la question centrale qui occupe désormais les esprits est de savoir comment assurer tant bien que mal un retour à la « normale », mais surtout si ce que nous considérons comme la normale reste adapté à nos aspirations et à une saine évolution de notre rapport à la planète. Dans ce même article, Graeber définissait le sujet par ces quelques mots : « Le problème de savoir comment répartir au mieux le travail et les ressources pour assurer des taux de croissance élevés [problème défini par la théorie économique classique] n’est pas celui auquel nous sommes confrontés aujourd’hui et qui est celui-ci : comment faire face à une productivité technologique en hausse, à la diminution de la demande réelle de main-d’œuvre et à la nécessité d’organiser au mieux les activités d’aide à la personne, le tout sans détruire la planète ? »

 

Avant même la crise du coronavirus, ce point de vue était en réalité devenu beaucoup moins hétérodoxe que Graeber se plaît à le penser. Près de cinquante ans après le célèbre rapport Les Limites de la croissance établi pour le Club de Rome, qui préconisait la croissance zéro pour faire face aux défis de ressources planétaires limitées, l’accentuation des tensions écologiques et l’évolution concomitante des esprits ont largement rebattu les cartes.

 

Même aux États-Unis, la position de l’administration Trump est jugée archaïque par la plupart des économistes, et il est significatif de voir que les positions extrêmes d’un Bernie Sanders ont été validées par une majorité de Californiens. Sans avoir vraiment acquis ses lettres de noblesse, le mouvement « décroissant » a pignon sur rue, des deux côtés de l’Atlantique et même du Pacifique. Il peut s’appuyer sur une large partie de la jeunesse privilégiée des pays riches, sensible aux arguments minimalistes.

 

Décroître est une utopie de notre temps. Les dépressions ne font pas le bonheur. Les décroissants en feront l’expérience dans l’année qui vient. En revanche, repenser en profondeur les termes de la croissance, cesser de faire de cette mesure le sésame d’une économie respectueuse des hommes et de l’environnement, voilà notre urgente obligation.

Les passionnés de quiz sont parmi nous !

En mars 2019, je suis allé pour la première fois de ma vie à Las Vegas. J’avais pris soin d’emporter des stylos je savais que nous en aurions besoin.

Nous étions six, venus des quatre coins des États-Unis pour un week-end entre mecs à Sin City. Le vendredi après-midi, nous avons traînassé au Hard Rock Hotel, attendant avec impatience que l’action commence. La nuit est tombée, les néons se sont allumés, et nous nous sommes retrouvés dans le hall. Nous avons zigzagué entre les machines à sous et les tables de black jack, dépassé le bar et le grill puis sommes montés à la boîte de nuit.

Là, après avoir dédaigné tous les vices de Las Vegas, nous nous sommes adonnés au nôtre, groupés autour de la feuille de réponse de notre équipe, tandis que le maître de quiz nous aboyait des questions. Ce week-end, le Geek Bowl XIII avait été organisé pour donner leur content aux obsédés des jeux de questions-réponses qui écument les soirées quiz dans les bars des États-Unis et en réclament encore. Le vendredi, nous avons eu droit à un quiz d’échauffement. Le lendemain, 240 équipes ont passé la soirée dans un auditorium du Hard Rock Hotel, à se creuser la tête pour répondre à 65 questions. On pouvait acheter de la bière et des en-cas, mais personne n’était très chaud pour l’alcool. On boit pour oublier, on fait un quiz pour se souvenir.

J’entre dans ma quatrième décennie d’addiction. Les quiz sont la seule constante de ma vie, que j’ai passée à changer d’école, d’université, d’emploi et de lieu de résidence. Tout a commencé en Inde, où j’ai grandi, avec les tournois interécoles. J’ai participé au premier à 8 ans, à New Delhi. Mon équipe s’est fait éliminer et, pendant toute la semaine suivante, cela m’a obsédé au point que j’avais du mal à m’endormir le soir. En 1999, lorsque je suis parti faire des études de journalisme dans une université américaine, j’ai découvert le Quiz Bowl, un tournoi interuniversités pour lequel nous nous entraînions une fois par semaine en nous affrontant par équipes dans des salles de cours désertes jusque tard dans la nuit. De retour en Inde, tout en travaillant comme journaliste, je me suis investi dans le circuit des quiz « ouverts », où chacun est libre de constituer une équipe et de participer. Il y a trois ans, lorsque nous nous sommes installés pour quelque temps en Irlande avec ma femme, je me suis inscrit au championnat de quiz de Dublin, qui se déroule dans des pubs mais dont les questions sont très pointues.

Partout où j’ai vécu, j’ai participé au championnat du monde de quiz – une compétition individuelle qui se tient simultanément dans plusieurs pays un jour de juin. En 2019, près de 3 000 personnes y ont participé. Les 240 questions, auxquelles il faut répondre en deux heures, sont rédigées par la petite équipe de passionnés qui animent l’Association internationale de quiz (IQA). Pendant une bonne partie de l’année, je démarre ma journée par la dose de six questions que le site Learned League administre chaque jour par courriel à ses milliers d’abonnés. Ce matin, mon honneur m’interdisant comme toujours de faire des recherches sur Google, j’ai trouvé quatre bonnes réponses – schibboleth 1, umami, le jeu vidéo Assassin’s Creed et les états princiers indiens –, mais j’ai calé sur Dora l’exploratrice et la guitare surf.

 

Pendant les vacances, avec des amis qui sont aussi accros que moi, nous écumons les soirées quiz dans les pubs : un petit shoot afin de ne pas trop ressentir le manque. J’aimerais pouvoir dire qu’il s’agit pour nous de nous immerger dans la vie nocturne de Colombo, de Madrid, de Seattle ou d’Édimbourg, mais en fait nous n’y allons que pour les questions-réponses. Il n’y a rien que j’aime autant dans la vie que faire des quiz.

Nous n’avons pas été très brillants à Las Vegas ; 100 équipes et 25 points nous séparaient des lauréats du premier prix, doté de 13 000 dollars. Cela m’a fait réaliser que, si les quiz jouent un rôle déterminant dans ma vie, l’inverse est vrai aussi. Même à notre époque, où l’on trouve toutes les informations que l’on veut sur son téléphone, nos connaissances dépendent souvent du lieu où nous avons vécu. Dans mon groupe, nous étions cinq à avoir grandi en Inde. C’est vers le sixième d’entre nous, le seul Américain, que nous nous sommes tournés lorsqu’il a fallu donner le nombre d’équipes canadiennes évoluant dans la Ligue nationale de hockey ou le nom du mari de la chanteuse de country Tammy Wynette.

Si nous avons toutefois donné nombre de bonnes réponses, c’est parce que le concept des quiz a beaucoup évolué ces vingt dernières années – une évolution parallèle à la mienne. Quand je me suis mis aux quiz, j’avais les capacités de mémorisation d’un adolescent ; mon cerveau retenait les informations sans effort et les ressortait instantanément. Dans les années 1990, c’était la qualité essentielle pour les quiz. Avec l’âge, la capacité de rétention de mon cerveau s’est émoussée. Mais les quiz aussi avaient changé ; les questions ne faisaient plus primer la seule mémoire, mais aussi la curiosité, la déduction et l’ingéniosité. C’était une conséquence de l’essor d’Internet, et cela mobilisait une forme plus naturelle de rapport au savoir.

Il n’existe même pas vraiment de mot pour nous désigner. Joueurs de quiz ? Fanas de quiz ? Je préfère quizeurs. Mais, quand je prononce ce mot devant un profane – un non-quizeur –, j’ai immanquablement droit à la question : « Qu’est-ce que ça veut dire ? » Paradoxalement, la réponse n’est pas simple. Tout le monde sait ce qu’est un quiz, et c’est bien là le problème. La plupart des gens ont regardé ne serait-ce que des extraits de Qui veut gagner des millions ?. Ou fait un quiz sur Internet. Ou eu à remplir un QCM de culture générale à l’école. Ou appris à éviter le pub les mardis parce que c’est la soirée quiz. En 2013, 23 000 des quelque 60 000 pubs du Royaume-Uni organisaient au moins un quiz par semaine, indique le magazine professionnel The Publican.

Tout le monde connaît le principe du quiz : une question est posée, on donne une réponse, bonne ou mauvaise, puis on passe à la question suivante. Tout le monde pense que le jeu repose sur la capacité à emmagasiner des connaissances : les capitales des États américains, les monnaies des différents pays, les noms d’auteurs, les lauréats des Oscars. En revanche, personne ne comprend que quelque chose d’aussi banal puisse devenir une passion, un marqueur d’identité. Vous êtes un quizeur ? C’est comme si vous disiez que vous faites des gribouillages ou que vous chantez sous la douche.

Les jeux de questions-réponses les plus connus, ceux de la télévision, sont aussi ceux qui sont le plus éloignés de la vie des quizeurs. J’ai participé à l’édition indienne de Mastermind, et j’ai des amis qui sont passés à Only Connect, Jeopardy! et Qui veut gagner des millions ?. Mais c’était ponctuel. Le casting est très sélectif, et les jeux télévisés ne sont pas assez nombreux pour rassasier les quizeurs voraces. Les quiz les plus fréquents et les plus intenses se déroulent toujours en dehors des projecteurs ; y participent dans chaque ville quelques dizaines d’habitués qui ne cessent de se demander pourquoi ils ne sont pas plus nombreux. Pour le championnat de Dublin, nous avons eu droit dans les pubs à des tables d’angle les soirs de semaine où la fréquentation est faible : il y avait un maître de jeu et deux équipes par table, et les questions étaient murmurées pour ne pas déranger les clients qui buvaient leur Guinness au comptoir. Aux États-Unis, les tournois étudiants se déroulent dans des salles de cours. À Bangalore, les quiz se tiennent dans une salle de réunion louée à l’Association d’agronomie les jours fériés, quand il n’y a pas le moindre agronome à des kilomètres à la ronde.

Dans ces compétitions, les récompenses matérielles sont maigres, voire inexistantes. On concourt pour la gloire. Visiblement, plus le gain est dérisoire, plus la passion du quizeur est sincère. À Amsterdam, où je me suis trouvé une fois en vacances le jour du championnat du monde de quiz, j’ai terminé troisième et gagné une oreillette Bluetooth Jabra. C’est le lot le plus important que j’aie jamais décroché à un quiz.

Quand j’étais membre du club de quizeurs de l’université d’État de Pennsylvanie, nous nous cotisions pour louer une voiture, traverser deux ou trois États et séjourner dans un motel bon marché à proximité d’une autre université qui organisait un tournoi. Nous trimballions avec nous « l’Arbitre » – un buzzer doté de gros boutons lumineux rouge et vert et intégré dans une valise, qui évoquait à tout le monde un détonateur de film de série B. Tout le week-end, notre équipe de quatre en affrontait d’autres dans des matchs d’une demi-heure. Les scores étaient souvent serrés, mais le vrai combat était intime : on était mortifiés quand on se trompait sur une question dont l’un de nos coéquipiers connaissait à coup sûr la réponse ; on jubilait quand on nous posait une question sur laquelle notre équipe était déjà tombée à peine une semaine plus tôt au cours d’un entraînement. Le dimanche soir, nous remballions l’Arbitre et reprenions le chemin de notre résidence universitaire. Parfois, nous nous posions des questions les uns aux autres pendant le trajet.

En Inde aussi, les compétitions de quiz les plus intenses occupent tout un week-end. Quand on parvient jusqu’à la phase finale, où s’affrontent huit équipes, on est confronté à des questions parmi les plus difficiles du monde. Au cours d’un quiz cinéma auquel je participe chaque année en juin, il faut faire défiler une séquence vidéo d’une bonne heure et demie pour y dénicher les extraits qui donneront des indices. Sur trois jours, on peut se retrouver à répondre à pas moins de 600 questions. Le dimanche soir, on se sent comme si on avait reçu un coup sur la tête et on est triste que le week-end soit terminé.

Pour participer à ces tournois, les quizeurs réorganisent leur existence, en se ménageant du temps loin de leur famille ou en s’arrangeant pour ne pas avoir d’obligations professionnelles au moment des compétitions. Je connais un quizeur qui a changé de travail parce que la scène quiz de sa ville n’était pas assez dynamique ; j’en connais un autre qui a programmé la date de son mariage en fonction du calendrier des quiz.

Avouer une passion aussi dévorante n’est pas du meilleur effet, je m’en rends compte. Le principe même des quiz peut apparaître comme un fétichisme des connaissances livresques : des informations mémorisées pour le plaisir de mémoriser, et non parce qu’elles ont un lien quelconque avec notre vie. Au mieux, cela peut paraître d’un charme désuet à notre époque où Internet et ses lobes électroniques infinis se chargent de mémoriser pour nous. Au pire, on dira que les quizeurs ingurgitent des informations dans le seul but de gagner des concours sans intérêt qui flattent leur vanité intellectuelle, qu’ils ont un rapport si utilitaire au savoir qu’on peut décemment dire que ce sont des ignorants.

Mais, quand ils sont bien conçus, les quiz actuels ne font jamais intervenir bêtement la mémoire ; ce sont des exercices d’agilité mentale, et peut-être la seule activité où l’ensemble de notre vie – tout ce que nous avons vu, lu, goûté, écouté, entendu ou vécu – peut être mobilisé en tant que savoir. Un de mes amis, professeur d’anglais dans une université de Bangalore, parle à propos des quiz de « bricolage » – un concept proposé par l’anthropologue Claude Lévi-Strauss pour désigner le fait que l’on agence et combine en permanence des éléments existants pour créer quelque chose de nouveau et d’inattendu. Ce processus ludique offre la possibilité de produire à l’infini des choses inconnues à partir des quelques rares choses connues.

En 1997, nous avons eu notre première connexion Internet à la maison. J’avais alors 15-16 ans, et j’ai découvert Quiznet, un forum de discussion fréquenté par des junkies comme moi. On pouvait rédiger un questionnaire de quiz et le diffuser ; les gens vous envoyaient leurs réponses dans la semaine, puis vous leur communiquiez leurs scores et les bonnes réponses. Le premier quiz que j’ai réalisé pour Quiznet consistait en sept questions sur les cocktails, dont celle-ci : « Quel cocktail, à base de bourbon, de sucre et de menthe, est associé au derby du Kentucky ? » Réponse : le mint julep. J’avais lu un livre qui parlait du derby du Kentucky ; j’ai oublié son titre, mais le mint julep est resté.

Ce modèle standard de quiz – des questions courtes et difficiles, dont on connaît ou non la réponse – existe en Inde depuis des décennies. Son précurseur fut un éditeur de Calcutta, Neil O’Brien, qui avait vécu un temps en Angleterre, où il s’était pris de passion pour les soirées quiz dans les pubs, et en avait rapporté le concept. Lorsqu’il organisa son premier quiz – dans une salle paroissiale, en 1967 –, la pratique était relativement récente, comparée à d’autres passe-temps. Les Romains ne faisaient pas de quiz. Les Aztèques non plus. Rien n’atteste qu’on y jouait dans l’Inde de l’Empire moghol ou dans la Chine des Ming. Ils ne faisaient pas partie des jeux de société du XIXe siècle. On préférait alors jouer aux charades ou à colin-maillard – ce qui peut se comprendre, car, pour poser des questions sur des pays lointains ou sur l’art ou la littérature, il aurait fallu que la population ait un accès beaucoup plus large aux livres et à l’éducation.

Les jeux de questions-réponses sont apparus naturellement en milieu scolaire, dans le but de tester les élèves sur un cor- pus commun de connaissances. Le King William’s College, sur l’île de Man, sou- met ses élèves à un questionnaire annuel de culture générale depuis 1905. En 1934, année de la naissance de Neil O’Brien, les questions portaient sur les évêques, les monnaies et les personnages de reine dans la littérature.

Aux États-Unis, l’armée soumettait ses nouvelles recrues à un test de connaissances. Parmi les questions posées dans le QCM de 1921 : « Le pingouin est : un oiseau ; un reptile ; un insecte. » Mais, comme l’observe Alan Connor dans son livre The Joy of Quiz, cette activité avait beau sembler passionnante, on n’en discernait pas vraiment la finalité. Les deux auteurs de « Posez-m’en une autre », un recueil de questions publié en 1928, eurent l’idée de faire jouer des célébrités et de comptabiliser leur score, mais ils se heurtèrent à l’incompréhension. « Je ne voyais pas bien où il voulait en venir», nota l’humoriste américain Robert Benchley après avoir été approché par l’un des auteurs. Le livre se vendit bien mais ne contribua guère à populariser les quiz. « Pour se souvenir d’une information telle que la hauteur du pont de Brooklyn, il faut forcément avoir une case en moins », décréta The New York World.

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les jeux de questions-réponses cessent d’être un exercice scolaire pour devenir un divertissement. Les jeux radiophoniques donnent le goût des quiz aux pubs et aux clubs de jeunes. À la télévision américaine, des émissions comme Twenty-One et The $64,000 Question captivent le public. En 1953, les universités américaines commencent à participer à l’émission de radio College Quiz Bowl ; le jeu passe ensuite à la télévision sous le nom de College Bowl et sert de modèle en Grande-Bretagne à University Challenge, diffusé à partir de 1962 sur la chaîne ITV.

Les questions du Quiz Bowl, le descendant direct du College Bowl, sont très universitaires. Lorsque j’ai commencé à participer à des quiz à la fac, il m’a fallu quelques mois pour m’ajuster – et m’habituer à aller chercher les réponses non pas dans mes lectures de loisir, mais dans mes manuels et mes cours magistraux.

 

Le plaisir réside dans le fait qu’une même information peut être obscure pour quelqu’un et immédiatement parlante pour quelqu’un d’autre, et qu’elle est détenue et organisée différemment selon les personnes. Une fois, lors d’un tournoi, j’ai appuyé sur le buzzer au bout de quatre mots – « Le président Cheddi Jagan » –, et, dans l’hypothèse folle que la question porterait sur un pays, j’ai risqué « Guyana ».

C’était effectivement la bonne réponse, et je n’avais aucune raison de la connaître – sauf que, quelques années plus tôt, j’avais vu Jagan dans un spot publicitaire de l’Unesco diffusé pendant les pauses d’un match de cricket opposant l’Inde à l’équipe des Antilles anglophones. Le président du Guyana apparaissait le pouce levé au-dessus de son nom et de sa fonction, et c’était tellement ringard que je m’en souviens encore. Dans le même jeu, j’ai eu un trou de mémoire lorsqu’il s’est agi de trouver le nom du plateau du Deccan – ce vaste triangle qui couvre tout le sud de l’Inde, où j’ai vécu une grande partie de mon enfance. Il n’y a rien à faire contre les caprices de la mémoire – mais en un sens, cela ajoute au plaisir du jeu. Et cela embellit l’illumination soudaine : cette fraction de seconde où le cerveau, agissant presque indépendamment de notre volonté, rassemble les indices pour trouver la réponse. C’est ce moment qui crée l’addiction.

Il existe tellement de types de jeux de questions-réponses que personne ne peut prétendre au titre de meilleur quizeur mondial. Mais Pat Gibson serait en droit de le revendiquer. Cet informaticien de 58 ans a remporté le championnat du monde de quiz à quatre reprises. En 2004, il a empoché sans trop d’efforts le gain maximal de 1 million de livres à Qui
veut gagner des millions ? ; en 2006, il a gagné à Brain of Britain, sur la station Radio 4 de la BBC. Aujourd’hui, avec son équipe, il concourt régulièrement à trois compétitions. Et, cinq ou six fois par an, il participe au jeu télévisé Eggheads [Les Grosses Têtes] sur la chaîne BBC Two.

Gibson ne s’est véritablement mis aux quiz qu’autour de la trentaine. Dans les années 1990, un collègue l’avait entraîné dans un club de quizeurs. Il est devenu si bon que, dix ans plus tard, il a décidé de s’y consacrer plus sérieusement.

Il a conçu une base de données dans laquelle il entre les informations sur lesquelles il tombe ; certains jours, il en ajoute jusqu’à cent, tirées de livres, de la télévision ou de sa lecture du quotidien The Times au petit déjeuner. Quand il est au volant et qu’il entend quelque chose qui le frappe à la radio, il s’arrête pour le noter dans le carnet qu’il a toujours sur lui. Et il se réserve du temps pour réviser. S’il estime, la semaine prochaine, qu’il doit rafraîchir ses connaissances sur la guerre du Vietnam, il appellera le fichier et se replongera dedans. Il a constitué des dossiers sur toutes sortes de sujets.

Gibson parle souvent des questions comme s’il était Gengis Khan scrutant l’Asie centrale : « Toutes ces petites forteresses, qui ne demandent qu’à être conquises », dit-il en se léchant les babines. Les gens pensent souvent que sa seule arme est sa mémoire d’éléphant. «Oui, bien sûr, c’est important, mais pas déterminant », assure-t-il. Même quand on maîtrise une base de données, on n’a aucun moyen de connaître à froid toutes les paires de questions-réponses possibles ; presque toujours, un quizeur fait une estimation raisonnée, même quand il est certain que sa réponse est la bonne. Bien plus que sa mémoire, c’est sa capacité à se plonger dans un sujet que Gibson juge cruciale. « Si vous avez réussi à répondre à une question sur Alexandre le Grand, c’est parce que vous vous êtes intéressé à Alexandre le Grand et que vous avez lu des choses sur lui, dit-il. La curiosité – c’est cela qui rapporte le plus.»

Dans la perspective des quiz, qu’est-ce qui fait qu’une information mérite d’être retenue ? Difficile à dire. Il faut qu’elle ait l’attrait de l’insolite, qu’elle titille la curiosité ou qu’elle impressionne ; elle doit se démarquer de toutes les autres informations qui nous arrivent continuellement. « Le nombre d’œufs produits chaque année dans le Cambridgeshire, ce n’est pas intéressant pour un quizeur », explique Gibson. À moins que le chiffre soit zéro, il n’a rien de remarquable et ne dit rien d’intéressant sur le Cambridgeshire.

En revanche, le jour où je l’ai rencontré, Gibson venait de tomber sur une pépite dans le journal : il avait lu que l’acteur Eddie Marsan souffrait d’un situs inversus, c’est-à-dire d’une anomalie congénitale qui fait que la position des principaux organes internes est inversée. Cela a incité Gibson à se documenter. Quelle est la prévalence du situs inversus ? Quelles en sont les conséquences anatomiques ? Qui d’autre présente cette anomalie ? L’information est allée directement dans la base de données de Gibson.

Si l’on est attentif, la meilleure préparation aux quiz est la vie elle-même.

 

Tous les quizeurs effectuent d’une manière ou d’une autre ce travail de triage de l’information. Cette habitude pourrait passer pour une sorte d’évasion intellectuelle – une façon de fuir l’ennui du quotidien et de se réfugier dans ce qui sort de l’ordinaire. Mais en fait, c’est l’inverse qui se produit. Cela nous incite à prêter une plus grande attention à ce que nous lisons et ce que nous regardons mais aussi à tout ce qui nous entoure.

Malgré tous ses défauts, le film Slumdog Millionaire a bien saisi cet aspect-là du jeu. Jamal Malik, un jeune homme des bidonvilles de Bombay, rafle le gros lot à Qui veut gagner des millions ? et suscite la méfiance de tous. Comment un gamin comme lui pourrait-il connaître le nom de l’homme d’État représenté sur les billets de 100 dollars ou la ville où se trouve Cambridge Circus ? Mais il se trouve qu’un touriste américain lui a laissé un pourboire de 100 dollars alors qu’il travaillait comme faux guide touristique au Taj Mahal, et qu’il a servi le thé dans un centre d’appels où les allées entre les espaces de travail portaient le nom de rues de villes britanniques. Voilà pourquoi il connaît les réponses.

C’est arrivé à tous les quizeurs de puiser la réponse dans un élément de leur vécu, comme pour moi ce spot de l’Unesco avec Cheddi Jagan. En psychologie, on distingue la mémoire épisodique de la mémoire sémantique. La première est celle des événements autobiographiques – anniversaires passés, premier baiser, accident de voiture –, tandis que la seconde stocke des connaissances telles que les noms de villes ou de lauréats du Ballon d’or, ou encore les symboles des éléments chimiques. Lors d’un quiz, ces deux types de mémoire font corps.

L’une des fois où il a participé à Mastermind, Gibson est tombé sur une question à propos de l’USS Pueblo, un navire espion capturé par la Corée du Nord en 1968. « Ce fut comme un moment proustien, raconte-t-il. En un éclair, je me suis revu enfant, assis par terre à la maison, lisant un article du Reader’s Digest sur le Pueblo.» Même nos connaissances les plus indirectes sont intimement liées à notre expérience personnelle. Si l’on est attentif et curieux, la meilleure préparation aux quiz est la vie elle-même.

L’avènement d’Internet a transformé en profondeur la pratique de ce sport. Il a surtout eu pour effet d’élargir considérablement le champ des thématiques abordées dans les questions. À la fin des années 1990 sont apparus dans les universités américaines des tournois axés sur la pop culture, dont les questions portaient sur les jeux vidéo, la bande dessinée, le rock et les films et séries cultes.

En Europe aussi, le type de questions a évolué. « J’ai regardé de vieux livres de quiz, et les questions sont franchement nulles, me dit Jack Waley-Cohen, l’un des rédacteurs des questions du jeu Only Connect sur la BBC. On partait du principe que tout le monde savait les mêmes choses.» Aujourd’hui, dit-il, personne n’aurait l’idée de demander qui était le chancelier de l’Échiquier en 1973. « Et puis le genre de questions que j’aime ne teste pas les connaissances dans l’absolu mais la pensée latérale et la capacité à accéder au savoir.»

C’est en Inde qu’Internet a le plus révolutionné les quiz : les questions sont devenues des casse-tête complexes, parsemés d’indices sous forme de jeux de mots, de bribes de vidéo ou de chansons, de photos. Ma petite question sur le mint julep ne serait pas retenue aujourd’hui : elle n’est pas assez élaborée. Les questions sont à présent plus longues et plus denses. Elles requièrent de la logique et du travail d’équipe. Ce style inventif est né, j’en suis convaincu, en réaction à l’enseignement en Inde, qui privilégie l’apprentissage par cœur et sollicite peu la créativité.

En théorie, le Web aurait dû démocratiser la participation aux quiz et diversifier le profil des gagnants. « Aujourd’hui, tout le monde peut trouver l’information, il suffit d’être curieux, me dit Gibson. Il n’y a aucune raison pour qu’un habitant de Nauru [un micro-État insulaire du Pacifique] ne puisse pas remporter le prochain championnat du monde de quiz. » Je n’en suis pas si sûr. On retrouve dans les quiz les hiérarchies qui régissent le savoir dans tous les autres domaines. Un quizeur de Nauru aura moins de chances de tomber sur une question à propos de l’art micronésien que sur la tête de cheval du Guernica de Picasso. De nouveaux canons occidentalocentrés se sont ajoutés aux anciens : Game of Thrones côtoie désormais les anciennes tragédies grecques. Mais nous assistons peut-être à une lente amélioration, à un réagencement progressif de ces hiérarchies ; les quiz d’aujourd’hui donnent une image sans aucun doute plus globale du monde qu’il y a vingt ou trente ans.

La question la plus déconcertante est celle des sexes. Les quizeurs sont à une écrasante majorité des hommes, comme j’ai pu le vérifier dans tous les pays où j’ai joué, de l’Irlande à l’Inde. Les préjugés sexistes locaux y sont sans doute pour quelque chose. Mais le déséquilibre est si universel qu’on peut en déduire que la vieille domination masculine sur les systèmes de savoir – même informels – n’a pas disparu. On peut donc décemment reprocher à la scène quiz de ne pas faire assez d’efforts pour s’ouvrir aux femmes et de se contenter de procurer aux hommes un espace dans lequel ils peuvent se retrouver entre eux, comme les soirées poker, mais destinées aux cinglés qui savent pourquoi une double paire d’as et de 8 noirs est appelée « la main du mort ». (C’est la main qu’avait le pionnier américain Wild Bill Hickok lorsqu’il fut abattu d’une balle dans la tête lors d’une partie de poker dans un saloon du Dakota du Sud en 1876). La culture quiz a beau requérir de la vivacité d’esprit, elle met du temps à se débarrasser de ses travers.

 

C’est regrettable, car les jeux de questions-réponses sont a priori l’un des sports les plus équitables. Un quiz bien conçu n’est pas destiné à prouver un talent inné. Il part au contraire du principe que personne ne sait tout, et que chacun dans l’assistance sait quelque chose que les autres ignorent. Chaque nouvelle question rebat les cartes et offre au novice la possibilité de répondre plus vite que le joueur chevronné.

Ces triomphes individuels peuvent se produire parce qu’il n’y a pas deux personnes qui vivent le monde de la même façon. Il y a quelque chose de merveilleusement humain là-dedans, comme il y a quelque chose de merveilleusement humain dans l’acte même de se souvenir – surtout à présent que nous cédons notre intelligence aux machines. Nous n’avons plus toujours besoin de mémoriser des informations, puisque nous pouvons les rechercher ou les stocker ; de plus en plus, nous déchargeons nos cerveaux de cette tâche. C’est précisément pour cela que, dans un quiz, il est gratifiant de déterrer les réponses de notre mémoire, comme pour nous prouver que nous en sommes encore capables. Et c’est un soulagement de sentir que ce savoir est dépourvu de toute utilité. Il s’est logé dans nos neurones non pas parce qu’il a une fonction, comme c’est le cas pour les ordinateurs, mais parce que le cerveau humain est une éponge insatiable qui absorbe tout sans distinction.

Pour l’instant, il semble que ce don nous soit réservé. Les machines nous battent déjà aux échecs et au jeu de go, résolvent des problèmes mathématiques et repèrent les fausses œuvres d’art. Mais, à ce jour, elles ne peuvent qu’emmagasi- ner des données et en régurgiter une lors- qu’on leur en fait la requête. Elles n’ont pas encore le moyen de passer de l’ignorance à la connaissance, comme nous le faisons inconsciemment avec les quiz. Il est vrai que, en 2013, le supercalculateur Watson d’IBM a battu deux anciens champions au jeu télévisé américain Jeopardy!. Mais quelle fierté de savoir qu’IBM a déboursé des milliards de dollars pour sa machine, qu’il l’a utilisée dans un jeu télévisé où la rapidité à laquelle on appuie sur le buzzer compte autant que les réponses et qu’il a dû renoncer à sa méthode grossière de structuration des données au profit d’un algorithme qui passe les hypothèses au crible et procède à une analyse sémantique ! Bref, penser comme un humain est encore quelque chose que les humains font mieux que les machines.

Aucun autre ordinateur de quiz n’est apparu depuis. Ce qui ne veut pas dire que cela ne se produira pas ; de fait, nous pourrions devenir nous-mêmes ces machines si nous choisissions d’installer le type d’interface cerveau-machine qu’Elon Musk et d’autres veulent développer. J’imagine que ce sera comme avoir une barre de recherche Google dans la tête, avec un curseur clignotant prêt à fouiller dans toutes les banques de données possibles et imaginables. Le pouvoir de savoir absolument tout débouchera peut-être sur une forme de quiz augmenté, mais j’en doute. Le jeu a trop besoin de l’ignorance. Pas au sens capitaliste, où le déficit d’information est le seul moyen de déterminer les gagnants et les perdants. Ce que je veux dire, c’est que le but des quiz est de découvrir les réponses, de construire de la suffisance à partir de l’insuffisance. De se fabriquer sa propre lampe. De cette façon, le monde s’éclaire petit à petit, question après question.

 

— Cet article est paru dans le quotidien britannique The Guardian le 28 janvier 2020. Il a été traduit par Isabelle Lauze.

Quand les Belges tentent de décoloniser leur musée… colonial

L’une des plus belles balades urbaines d’Europe com­mence à la station de tram Montgomery, à Bruxelles. On emprunte une grande avenue bor­dée d’arbres et d’élégantes demeures vieilles d’un siècle ou plus, dont beaucoup abritent désormais des ambassades. Puis l’on quitte cette artère fréquentée pour traverser une forêt de hêtres et de chênes, qui était autrefois le terrain de chasse des ducs de Brabant. Par une belle journée de printemps, la lumière scintille à tra­vers le feuillage et offre une harmonieuse palette de tons verts. Les rails s’arrêtent à proximité d’un somptueux édifice en pierre, dont l’existence même témoigne de tensions non résolues.

Bienvenue au Musée royal de l’Afrique centrale 1, l’un des principaux musées du monde consacrés exclusivement à l’Afrique – et situé à des milliers de kilo­mètres de là. Avec ses hautes fenêtres, sa façade à colonnade, son toit cein­turé d’une balustrade et sa rotonde qui culmine à une trentaine de mètres, le bâtiment principal a des allures de châ­teau. Cette impression est renforcée par la présence d’une cour intérieure et d’un vaste parc : des jardins à la française, une fontaine et un bassin dans lequel le bâtiment se reflète, des mares avec des canards et des oies, de vastes pelouses entourées de haies et des allées parfai­tement entretenues qui mènent vers des arbres majestueux au loin.

Ici, on est bien loin de l’Afrique, mais pas du fruit de sa colonisation. À partir de 1885 et pendant vingt­-trois ans, le roi des Belges Léopold II fut le « propriétaire », comme il se plaisait à dire, du mal nommé État indépendant du Congo, l’actuelle République démo­cratique du Congo (RDC). Exaspéré de voir les souverains européens perdre de leur pouvoir, Léopold était en quête d’un territoire où il pourrait régner en maître, sans avoir à s’embarrasser d’électeurs ni d’un parlement, et il le trouva au Congo. Il amassa une fortune – l’équivalent de quelque 1 milliard d’euros – grâce à cette colonie qu’il détenait à titre personnel, essentiellement en soumettant la popu­lation masculine au travail forcé. Les soldats de Sa Majesté allaient de village en village et prenaient les femmes en otage, afin d’obliger les hommes à s’en­foncer dans la forêt tropicale pendant des semaines pour y récolter du caoutchouc sauvage. C’en fut fini de la chasse, de la pêche et des travaux des champs, et les hommes de Léopold II firent main basse sur le peu de vivres qui restaient. Le taux de natalité s’effondra, et, affaiblis par la faim, les Congolais succombèrent à des maladies dont ils auraient pu guérir autrement. Selon certains démographes, la population du Congo aurait été réduite de moitié, soit d’environ 10 millions de personnes 2.

En s’appuyant sur des photographies et des témoignages de missionnaires et de colons européens, le journaliste bri­tannique Edmund Dene Morel dénonça publiquement le système de travail forcé mis en place par Léopold II, suscitant l’indignation de la communauté inter­ nationale. Des personnalités telles que les écrivains américains Mark Twain et Booker T. Washington ou l’archevêque de Canterbury prirent part à de grandes manifestations. Face à la pression crois­sante de l’opinion publique, le roi céda à contrecœur le Congo à la Belgique en 1908, un an avant sa mort.

 

Jusqu’alors, Léopold II, passé maître dans l’art de la communication, avait déployé des efforts considérables pour se présenter comme un philanthrope animé d’un seul désir, celui d’apporter la civilisation et la religion chrétienne au « continent noir ». En 1904, il avait engagé son architecte préféré, le Français Charles Girault – à qui l’on doit le Petit Palais, à Paris –, pour bâtir ce musée sur le site d’une manifestation orchestrée par Sa Majesté sept ans plus tôt. En 1897, à l’occasion de l’Exposition internationale de Bruxelles, le roi avait organisé une sec­tion congolaise dans la commune de Ter­vuren, aux portes de la capitale. La pièce maîtresse du pavillon colonial, c’étaient des êtres humains : 267 hommes, femmes et enfants congolais furent exhibés pen­dant plusieurs mois dans trois reconstitu­tions de villages africains construits à cet effet. Dans le « village du fleuve » et dans le « village de la forêt », on pouvait les voir utiliser leurs instruments de musique, outils et ustensiles de cuisine et pagayer dans des pirogues autour d’un étang. Dans le « village civilisé », une fanfare de la Force publique, la milice de l’État indépendant du Congo, se produisait en concert. La section congolaise attira plus de 1 million de visiteurs.

En 1910, peu après la mort du roi et la cession de sa colonie à la Belgique, le mu­sée ouvrit enfin ses portes. Une partie des bâtiments abrite des archives et accueille des chercheurs en sciences de la Terre, mais, tout au long du XXe siècle, les salles ouvertes au public n’ont cessé de témoi­gner d’une vision du monde profon­dément coloniale. Le zoo humain avait certes disparu, mais le silence entourant le pillage du Congo demeurait.

Lorsque j’ai visité le musée pour la pre­mière fois, en 1995, on pouvait voir dans la section consacrée à la flore congolaise un échantillon de liane à caoutchouc. Mais pas un mot des millions de Congo­lais qui ont péri à cause du système de travail forcé mis en place pour récolter ce caoutchouc. C’était comme si le Musée juif de Berlin ne faisait pas mention de la Shoah.

Quelques années plus tard, j’ai évoqué cette visite dans Le Fantôme du roi Léopold, à la suite de quoi un em­ployé du musée a commencé à m’infor­mer par courriel de dissensions au sein de l’institution. Le musée était toujours rempli d’objets ayant appartenu à des soldats et à des explorateurs coloniaux, et de statues monumentales de per­sonnages héroïques et idéalisés portant des inscriptions du style « La Belgique apportant la civilisation au Congo ». Les Belges attachés aux droits de l’homme réclamaient des changements ; le puissant lobby colonial du pays – composé de personnes ayant vécu et travaillé au Congo avant son accession à l’indépen­dance, en 1960, et de leurs descendants – s’y opposait. L’institution, prise entre deux feux, était tétanisée. Finalement, en 2005, elle organisa avec tambours et trompettes une exposition temporaire censée dire enfin la vérité sur le colonia­lisme. On pouvait y voir quelques petites photographies qui témoignaient de la violence du système colonial, mais pas une seule vitrine n’abordait la question du travail forcé. En fait, le propos était tellement évasif qu’un groupe de mili­tants bruxellois publia sur Internet un guide bilingue français­-néerlandais, que les visiteurs pouvaient imprimer chez eux et emporter au musée. Il contenait des textes et des photos – de femmes enchaî­nées, par exemple, et d’hommes soumis au travail forcé, portant des paniers de lianes à caoutchouc – qui fournissaient les explications qui manquaient.

 

Une pancarte apposée cette année­-là promettait un nouveau musée pour 2010. Mais, lorsque 2010 arriva, seule une petite section du musée avait été réamé­nagée pour commémorer le 50e anniver­saire de l’indépendance du Congo. Cette exposition se révéla bien plus sérieuse que celle qui l’avait précédée cinq ans plus tôt, mais elle n’était, cette fois encore, que temporaire et ne dura que quelques mois. Enfin, en 2013, le musée annonça qu’il allait fermer jusqu’en 2017 afin d’être entièrement rénové.

En coulisses, des tensions subsis­taient, dont la presse se faisait de temps en temps l’écho. Ce qui n’est guère sur­ prenant étant donné les sommes en jeu – la facture atteindra finalement près de 73 millions d’euros. Une demi­-douzaine d’universitaires belges issus de la diaspora africaine furent choisis pour constituer un comité consultatif, mais ils durent signer un accord de confidentialité et n’eurent pas réellement voix au chapitre. Ils finirent par se dire que leur avis n’in­téressait guère l’institution et cessèrent de se réunir. Un anthropologue et historien attaché au musée proposa d’inviter des Africains à construire un musée dans le musée, dans lequel ils présenteraient leur vision de la Belgique. Son idée fut jugée trop radicale. L’année 2017 passa et le musée ne rouvrit pas.

Les professionnels des musées dis­posent aujourd’hui de quantité de res­sources (livres, colloques, séminaires, blogs) pour «créer le dialogue, pas la polémique », « assurer la pérennité » d’un musée et répondre aux récriminations. Le principal problème, bien sûr, c’est qu’un grand nombre de ces institutions ont été fondées il y a plus d’un siècle par des hommes qui ne trouvaient rien à redire au colonialisme, aux hiérarchies raciales et à l’esclavage. « On peut facilement réé­crire un manuel scolaire, mais on ne peut pas réécrire un musée», observe Lonnie Bunch, directeur fondateur du Musée national de l’histoire et de la culture afro-­américaines de Washington.

Plus de 90 % des objets d’Afrique sub­saharienne conservés dans les musées à travers le monde le sont en dehors du continent africain. C’est la question des frises du Parthénon, mais à une échelle bien plus vaste. Les œuvres d’art ou les biens culturels qui ont été pillés doivent­ ils être restitués à leurs pays d’origine ? Même si cela se justifie morale­ment, cela ne résout pas toujours la question. Le Musée royal de l’Afrique centrale a cédé une par­tie de sa superbe collection d’art africain à l’Institut des musées nationaux du Zaïre, à Kinshasa, à la fin des années 1970. À l’époque, le pays était dirigé par Mobutu, kleptocrate notoire, et quelques années plus tard, on retrouva beaucoup de ces objets dans des salles de vente européennes ou chez les anti­quaires de Bruxelles.

Le Musée royal de l’Afrique centrale a fini par rouvrir en décembre 2018, une bonne décennie après l’annonce des pre­miers projets de rénovation. Quelques mois plus tard, j’ai à nouveau pris le tram pour aller le visiter. Le musée s’est doté, à côté du château, d’un pavillon d’accueil de verre et d’acier, ainsi que d’une gale­rie souterraine qui fait communiquer les deux bâtiments. L’une des premières œuvres offertes au regard des visiteurs a trait au débat suscité par la rénovation du lieu. L’Homme-léopard, une statue emblématique de l’ancien musée acquise en 1913, représente un Africain à l’air menaçant, revêtu d’une peau de léopard. Il serre dans ses poings des lames qui ressemblent à des griffes et semble sur le point de bondir sur une victime endor­mie. Aujourd’hui, un tableau de l’artiste congolais Chéri Samba intitulé Réorganisation représente L’Homme-léopard, sur son piédestal, en train de dévaler les marches du perron du musée. Un groupe d’hommes et de femmes africains tire sur des cordes attachées à la statue pour la traîner au bas des marches, tandis que des Européens tentent de la retenir en tirant dans la direction opposée. Un per­sonnage en costume­-cravate représentant le directeur du musée assiste à la scène, impassible, les bras croisés.

 

Les cartels en plusieurs langues qui présentent les objets exposés s’ap­parentent pour beaucoup à un mea culpa. La période coloniale « reste très controversée, avance prudemment l’un d’eux. Les collections du Musée royal de l’Afrique centrale ont été constituées par des Européens ; c’est pourquoi raconter l’histoire coloniale depuis une perspective africaine reste un véritable défi. » « Les collections en disent souvent plus long sur ceux qui les ont constituées que sur les sociétés qui ont fabriqué et utilisé ces objets. Les Africains se sont tou­jours opposés à la colonisation, de dif­férentes manières, mais les collections de ce musée n’en rendent pas vraiment compte », pointe un autre cartel.

C’est tout à fait le genre de propos qui font enrager le vieux lobby colonial. Dans une lettre adressée au directeur général du musée, les dirigeants d’une associa­tion d’anciens coloniaux ont reproché à l’institution de présenter une histoire du Congo fondée sur « une lecture “révision­niste” anticoloniale ». Un autre détracteur a accusé le directeur du musée de verser dans le « politiquement correct ». Et, dans une tribune publiée dans l’hebdomadaire belge Le Vif/L’Express, l’entreprise est qualifiée de « Belgium bashing ».

Quoi qu’il en soit, les excuses se pour­suivent d’un bout à l’autre du bâtiment. Certaines restent vagues et anodines (leur formulation est sans aucun doute le résul­tat de débats et de compromis houleux), mais d’autres ont le mérite de recon­naître implicitement que presque toutes les pièces exposées dans n’importe quel musée du monde recèlent une dimension politique – ce que peu de musées font. Dans l’institution, qui possède un impor­tant fonds photographique, des cartels expliquent désormais que ces photos « ont presque toutes été prises par des Blancs et reflètent essentiellement leur point de vue » et qu’elles « ont été soigneusement mises en scène ». « Des dignitaires des régions rurales étaient présentés comme des “bons sauvages”, tandis que des cita­dins hilares véhiculaient l’image d’une colonie modèle. » Suit une photo ancienne montrant justement la mise en scène d’un portrait de « bon sauvage ». Deux Belges coiffés de casques coloniaux s’apprêtent à photographier de profil un Congolais à demi nu à la mine renfrognée. L’un des Blancs a la tête sous le drap noir d’un vieil appareil photo monté sur trépied, l’autre se tient près du Noir, les poings sur les hanches, comme s’il venait de lui demander de prendre la pose. Difficile d’imaginer représentation plus frappante de ce qu’était le regard colonial.

L’ancien bâtiment était célèbre, entre autres, pour sa vaste rotonde où trônaient des statues monumentales repré­sentant Le Travailleur (un Noir vêtu d’un pagne s’appuyant sur une pelle), Le Guerrier (un Noir tenant une lance), La Justice (une femme blanche drapée dans une robe dorée, avec une balance dans une main et une épée dans l’autre) et La Belgique apportant le bien-être au Congo (une femme blanche aux allures de sainte, drapée dans une robe dorée, réconfortant deux enfants noirs). Désormais, un pan­neau évoque la « vision coloniale » dont témoignent les statues : « Les Belges sont représentés en bienfaiteurs, por­teurs d’une mission civilisatrice, comme s’ils n’avaient pas commis d’atrocités au Congo et comme s’il n’y avait pas eu de civilisation avant eux. »

La pancarte explique également que ces statues sont classées monuments historiques et ne peuvent être déplacées. C’est pourquoi le musée a invité l’artiste congolais Aimé Mpane à concevoir une œuvre qui soit une « réponse explicite » à leur présence. Nouveau souffle ou le Congo bourgeonnant est une gigantesque tête d’homme africain en bois ajouré qui repose sur un socle dont la forme épouse celle du continent africain. Je n’ai pas été ému par l’œuvre, mais j’ai aimé l’idée de faire se répondre les sculptures.

On peut regretter que la section « His­toire coloniale et indépendance » occupe un espace trop restreint, mais elle expose sans ambages la face sombre du colonialisme. Sur divers écrans, des historiens, presque tous congolais, évoquent le très grand nombre de morts imputable au travail forcé ainsi que la complicité de la Belgique dans l’assas­sinat, en 1961, de Patrice Lumumba, le premier chef de gouvernement démocra­tiquement élu du Congo nouvellement indépendant. Une partie de la salle lui est consacrée. Sont également exposées plusieurs des photographies d’atrocités qui contribuèrent à susciter une mobili­sation de la communauté internationale contre le travail forcé. On découvre des spécimens de chicotte, ce fouet consti­tué de lanières de peau d’hippopotame tressées qui servait à corriger les travailleurs forcés. Une photo et un tableau en montrent l’utili­sation. Il y a aussi des livres et des tracts écrits par des Belges et des étrangers pour dénoncer l’exploitation des Congolais, des carica­tures de Léopold II et la transcription de déclarations de témoins africains devant la commission chargée en 1904 d’enquê­ter sur les exactions commises au Congo – des témoignages censurés pendant plus de cinquante ans, d’abord par Léopold II, puis par le gouvernement belge.

Cette section du musée est celle qui a le plus irrité le vieux lobby colo­nial. Elle témoigne aussi des dissensions internes au sein du musée. La personne qui a choisi les objets à exposer, dont la chicotte, et celle qui a conçu la frise chro­nologique qui défile sur les bornes inter­ actives n’avaient de toute évidence pas la même vision de l’histoire. La frise chronologique passe en effet sous silence plu­sieurs grandes rébellions anticoloniales et ne fait pas mention des mutineries de conscrits congolais de la Force publique. Le travail forcé est à peine évoqué, tout comme l’ampleur du mouvement de pro­testation contre le système léopoldien. En revanche, la frise chronologique signale la nomination de différents gou­verneurs et ministres des Colonies, ainsi que la création de la première troupe de scouts au Congo.

Mais il y a plus problématique : aucun lien n’est fait ici entre l’exploitation des richesses du Congo – l’ivoire et le caout­chouc au début, puis le cuivre, le diamant, l’uranium et bien d’autres ressources – et la prospérité de la Belgique. Les béné­fices tirés de l’exploitation du Congo ont permis de financer, par exemple, les imposantes Arcades du Cinquante­naire, un monument emblématique de Bruxelles. Et combien d’hôtels particu­liers devant lesquelles passe le tram qui conduit au musée ont été bâtis grâce à cet argent-­là ? Selon une enquête de 2007, la fortune de neuf des vingt­-trois familles les plus riches de Belgique pro­vient du Congo belge. Un musée bien conçu devrait permettre à ses visiteurs de poser un regard neuf sur ce qui se trouve en dehors de l’enceinte de ses murs. Mais c’est rarement le cas.

Au Musée royal de l’Afrique centrale comme ailleurs, des pièces témoignant de l’histoire, de l’art et de la vie quoti­dienne des populations africaines coha­bitent avec des animaux empaillés et des minéraux. L’une des membres du comité consultatif, issue de la diaspora africaine, a plaidé pour que les animaux soient transférés au Muséum des sciences naturelles de Bruxelles, mais elle n’a pas été entendue. « Le musée de Tervuren reste le “musée des Autres”», remarque fine­ment, dans la revue Ensemble !, Arnaud Lismond­Mertes, secrétaire général du Collectif solidarité contre l’exclusion.

En dépit de ses défauts, le musée relifté présente désormais une particularité proprement stupéfiante. Dans la salle du Mémorial, les noms de 1 508 Belges morts au début de la période coloniale, entre 1876 et 1908, sont gravés sur une immense plaque de marbre. Y figure éga­lement une phrase du successeur et neveu de Léopold II, Albert Ier : « La mort fau­cha sans pitié dans les rangs des premiers pionniers. Nous ne pourrons jamais assez rendre hommage à leur mémoire. »

Des propos scandaleux pour les Africains. La plupart de ces « premiers pionniers » étaient tout sauf des héros. C’étaient de jeunes aventuriers ambitieux, désireux de faire rapidement fortune grâce au caoutchouc et à l’ivoire. Joseph Conrad en fait le portrait au vitriol dans son roman Au cœur des ténèbres. La plupart moururent de maladies telles que le palu­disme, la trypanosomiase (ou maladie du sommeil) et la dysenterie, pour lesquelles il n’existait pas de traitements à l’époque.

 

L’abus d’alcool précipita parfois leur fin. Et ils furent étonnamment nombreux – environ 1 sur 200 – à se suicider. L’astu­cieux Léopold (qui ne mit jamais les pieds dans sa chère colonie) se garda bien de dévoiler qu’environ un tiers des Euro­péens qui s’établirent au Congo durant les premières décennies de son règne y trouvèrent la mort ; un tel chiffre aurait dissuadé les candidats au voyage.

Mais ce qu’il y a de plus injuste dans tout cela, c’est que, sous Léopold II et pendant les années qui suivirent, plu­sieurs millions de Congolais moururent soit d’épuisement en récoltant du caout­chouc, soit abattus lors d’insurrections, soit de faim dans la forêt alors qu’ils tentaient d’échapper au travail forcé, soit encore de dénu­trition lorsque les hommes furent réduits en esclavage et leurs femmes et leurs enfants pris en otage. Or on ignore les noms de presque toutes ces victimes.

On connaît en revanche ceux de la poignée de Congolais qui moururent en Europe sous le règne de Léopold II. Certains étaient des enfants, envoyés à titre d’expérimentation en Belgique dans un pensionnat tenu par des religieuses ; d’autres faisaient partie des Africains exhibés lors d’expositions comme celle qui eut lieu en 1897 à Tervuren, à l’exact emplacement du musée. Les Congo­lais morts pendant l’Exposition inter­nationale de 1897 n’eurent pas le droit d’être inhumés dans la partie consacrée du cimetière de la paroisse locale et furent enterrés dans une fosse commune réser­vée aux suicidés, aux nécessiteux, aux prostituées et aux adultères.

En hommage à ces Africains qui per­dirent la vie si loin de chez eux, l’artiste congolais Freddy Tsimba a inscrit le nom de sept d’entre eux, avec le lieu et la date de leur décès, en haut des grandes fenêtres de la salle du Mémorial. Lorsque le soleil de l’après­-midi pénètre par les vitres, l’ombre portée de ces noms vient s’ajouter à ceux des 1508 Belges gravés sur la stèle. C’est une superposition trou­blante, fantomatique, qui nous rappelle combien de vies passées sous silence se dissimulent derrière l’histoire que nous avons coutume de célébrer.

 

 

— Cet article est paru dans le numéro de janvier-­février 2020 du magazine américain The Atlantic. Il a été traduit par Pauline Toulet.

La Russie, pays de petits et grands compromis

Elizaveta Glinka, médecin russe respectée (morte dans un crash d’avion au dessus de la mer Noire en 2016), voulait porter secours aux enfants victimes de la guerre dans l’Est de l’Ukraine, mais a fini par légitimer ce conflit qu’elle abhorrait ; Oleg Zubkov, propriétaire d’un parc animalier en Crimée, était un fervent partisan de l’annexion de cette région par la Russie jusqu’à ce qu’il se rende compte que l’administration russe était aussi désastreuse pour ses affaires que la bureaucratie ukrainienne ; Heda Sarata, militante tchétchène des droits de l’Homme, pour mieux défendre ses compatriotes, s’est rapprochée peu à peu du Kremlin, jusqu’à accepter un poste honorifique au gouvernement et à excuser l’usage de la torture et du meurtre par celui-ci au nom de ces mêmes droits de l’Homme.

Ces Russes qui vivent de compromis

« Le personnage le plus édifiant et important pour comprendre la Russie n’est pas Poutine, mais ceux qui l’ont porté au pouvoir et qui aujourd’hui lui permettent d’y rester par l’accumulation au jour le jour de leurs petits choix individuels », soutient Joshua Yaffa dans Between Two Fires. Dans chacun des chapitres de son livre, ce journaliste américain, correspondant à Moscou depuis sept ans, retrace le parcours de ces Russes, ni fanatiques de Poutine, ni opposants, qui font carrière, changent les choses ou simplement s’en sortent en faisant des compromis. « Tous suivent le même schéma et cela explique beaucoup de choses sur la manière dont la Russie fonctionne », explique Oliver Bullough dans The Guardian.

L’homme rusé ou l’homme complice

La mainmise de l’État russe est telle dans tous les domaines que le meilleur moyen de voir aboutir ses projets est de travailler avec lui, quitte à accepter certains compromis. Cette volonté de se glisser dans les failles du système est caractéristique de « l’homme rusé », profil psycho-sociologique défini par le sociologue Iouri Levada au début des années 2000 et qui serait typique de la Russie post-soviétique. Mais ces compromissions mènent tout droit à la complicité, une complicité qui permet au poutinisme de perdurer, selon Yaffa – en empêchant notamment toute alternative sociale et politique d’émerger.

À lire aussi dans Books : Le système de propagande de Poutine, décembre 2018- janvier 2019.

« Ces idiots, mes contemporains »

Le héros de La Petite Apocalypse, un écrivain qui n’écrit plus, ne voit pas ce qui aurait pu l’empêcher d’accepter la « proposition » de l’opposition polonaise : s’immoler par le feu, le soir même, en signe de protestation contre le pouvoir communiste. Il n’a plus rien à perdre. Sa vie ? « Un amalgame de lectures, de désirs insatisfaits, de vieux films, de vagues légendes, de rêves interrompus. Du hachis à base d’albumine et de poussière cosmique.» Mais il ne comprend pas non plus pourquoi il a accepté l’« offre » : « Faut-il y voir une condamnation de notre régime de marionnettes empêtrées dans leur servilité ou une accusation de l’éternelle Russie qui se cache derrière un paravent moisi portant le nom d’URSS ? Quelle est cette liberté qui exige que je me précipite pour elle dans le feu sacré de la mort ? ».

Et pourquoi devrait-il mourir maintenant, alors qu’il vient de rencontrer Nadiejda et qu’il pourrait être sauvé par l’amour et la sexe, comme tant d’autres personnages de l’écrivain et cinéaste polonais Tadeusz Konwicki (1926-2015) ? Pour tenter de trouver des réponses avant le feu d’artifice final, le héros va traîner sa gueule de bois et son jerrican d’essence toute la journée dans une Varsovie aussi tourmentée et déboussolée que lui. Dans ce monde en proie à l’absurde, on ne sait plus quel jour ni quelle année on est. Ici, « la population, sous surveillance constante, perd lentement ses contours et s’effondre en une masse informe », résume le site Culture.pl. « Il n’y a aucune autocensure dans La Petite Apocalypse », paru en 1979 et destiné dès le début à circuler sous le manteau, avance Newsweek Polska. L’humour noir de Konwicki, alter ego de son personnage, dont « il partage les peurs, les complexes et le passé », n’épargne personne : ni le pouvoir, ni la population (« ces idiots, mes contemporains »), encore moins la dissidence.

Car, en plus d’être un portrait de la désintégration économique, politique et morale de la République populaire de Pologne, annonciateur de Solidarność et de la chute de l’URSS, ce livre est « un règlement de comptes sans précédent», poursuit Culture.pl.«Tel régime, telle opposition. Ils sont faits d’une même chair », assène ainsi l’auteur dans le roman. « Konwicki aurait pu craindre la réaction de ses amis, note le quotidien Gazeta Wyborcza. Et pour cause : l’accueil critique fut mitigé en 1979, allant, selon Culture. pl, d’« attaques très violentes » à « une admiration profonde pour le porte-parole des rêves, des espoirs et des frustrations de plusieurs générations de Polonais».

Le succès populaire, quant à lui, fut indéniable, note Newsweek Polska : « Entre 1979 et 1989, quinze éditions clandestines ont circulé. À la parution officielle du roman, 10 000 exemplaires se sont écoulés en l’espace d’une journée dans une seule librairie.» En 1993, il sera adapté au cinéma par Costa Gavras.

Dans le miroir chinois

Quand l’Europe a besoin de se comprendre elle-même, il n’est pas rare qu’elle se tourne vers la Chine. Celle-ci n’est pas simplement lointaine et mystérieuse, elle est, et depuis longtemps, le grand Autre de l’imaginaire européen. Avec elle, rien de comparable aux liens commerciaux et intellectuels qui ont pu unir, dès l’Antiquité, le monde méditerranéen à l’Inde, par exemple. Aucune fusion comme celle qu’on observa entre art grec et spiritualité extrême-orientale au Gandhara, dans l’actuel Pakistan, après les conquêtes d’Alexandre le Grand, et qui donna naissance aux toutes premières et bouleversantes représentations du Bouddha.

Ainsi que le souligne Joseph Needham dans La Science chinoise et l ’Occident, il faut se rappeler que la civilisation chinoise « fut toujours très distincte des autres grandes civilisations. Nous savons que des civilisations comme celles de la Mésopotamie et de l’Égypte, établies le long des vallées, ont été étroitement liées dès leurs débuts ; et, de même, que la civilisation antique de la vallée de l’Indus fut en rapport avec la civilisation babylonienne. La seule culture de vallée qui n’entretint pas de rapports étroits avec celles-ci fut la civilisation du fleuve Jaune, celle du Huang-ho, qui devint le berceau du peuple chinois.» 1

Cette altérité radicale de la Chine a beau avoir été souvent davantage fantasmée que réelle, elle en a fait néanmoins, pour l’Europe, un miroir idéal. En examinant l’empire du Milieu, en tentant d’identifier ses spécificités, ses qualités comme ses tares, comment ne pas espérer, du même coup, cerner les siennes propres ? Au cœur de cette démarche, une énigme : malgré son relatif isolement, la Chine semble avoir été à plusieurs reprises, au cours de sa longue histoire, la plus avancée des civilisations mondiales. Elle a inventé le papier, l’imprimerie, la poudre à canon, la boussole, les concours administratifs, peut-être l’étrier. Avant cela, elle avait développé un art du bronze incomparable et maîtrisé la fusion du fer près de deux millénaires avant les Européens.

D’une façon générale, si l’on omet l’apport exceptionnel (et, en partie, sans lendemain) des Grecs, les Chinois furent en avance sur tout jusqu’au XIIIe, voire jusqu’au XVe siècle. Comme le résume Joseph Needham, « il fallut attendre la révolution scientifique de la fin de la Renaissance pour que l’Europe prenne soudain la tête ».

Dans son dernier ouvrage, le grand sinologue suisse Jean François Billeter reprend cette longue tradition de comparaison entre la Chine et l’Europe, dont Needham a été l’un des plus illustres et des plus pertinents représentants au XXe siècle. Il le fait à sa manière habituelle : avec clarté, concision, en proposant des aperçus fulgurants – quitte peut-être parfois à pécher par simplification excessive. Pour lui, comme pour Needham (et pas mal d’autres), ce qui distingue l’Europe de la Chine, c’est que l’une a connu les « temps modernes » et l’autre non. Certes, il y a l’extraordinaire épanouissement économique et culturel de l’époque des Song (qui s’achève en 1297), et, durant les siècles suivants, malgré l’invasion mongole puis l’invasion mandchoue, la Chine continue de faire illusion.
Elle reste formellement la première puissance économique du monde jusqu’au XVIIIe siècle. C’est la révolution industrielle qui met soudain, de façon visible, criante, les nations européennes dans une catégorie à part et qui creuse entre elles et la Chine un écart comme on n’en avait jamais vu jusque-là entre la civilisation la plus avancée et celle qui, en termes de développement, la suit immédiatement.

Reste à comprendre pourquoi un pays qui semblait si bien parti s’est laissé distancer. Pourquoi n’a-t-il pas pu accomplir ce dont l’Europe a été capable ?

Selon Jean François Billeter, cela tiendrait à une certaine tradition politique propre à la Chine, fort ancienne puisqu’elle remonte à deux événements majeurs, vieux de plusieurs millénaires : d’abord la fondation, vers 1050 avant notre ère, de la dynastie Zhou, qui instaura « un système dans lequel les relations de parenté, la répartition du pouvoir et la vie religieuse coïncidaient », puis, huit siècles plus tard, l’unification de la Chine par le Premier Empereur, inspiré par ce qu’on a appelé le « légisme » 2. Une désignation malheureuse, d’après Billeter, puisque les « lois » en question sont plutôt des « méthodes » d’exercice du pouvoir : en l’occurrence, « le secret, le renseignement, la manipulation et les deux leviers essentiels des récompenses et des peines ». Les « légistes » se font les promoteurs d’un « contrôle absolu du souverain sur ceux qui le servent ». Le modèle politique chinois serait ainsi né de la fusion de l’héritage Zhou (dont la pensée confucéenne constitue l’expression la plus aboutie) et du légisme. Pour Billeter, il s’agissait là d’« une combinaison contre nature, car en leur temps les légistes n’avaient cessé de ridiculiser les nostalgiques de ce monde disparu. Mais elle a été redoutablement efficace parce que le légisme livrait les instruments du pouvoir tandis que le confucianisme fournissait la formule d’un ordre hiérarchique ritualisé doublé d’une morale fondée sur le respect absolu de l’autorité, celle du souverain, du père, de l’aîné ou du mari. Cette combinaison a formé le cœur de la tradition politique chinoise. Elle n’a pas toujours été perçue parce que la doctrine légiste veut que l’essentiel du pouvoir soit exercé de façon secrète et que les régimes impériaux successifs s’en sont par conséquent rarement réclamés ouvertement.»

Jean François Billeter distingue six principes qui découleraient de cette tradition politique. Certains semblent des évidences plutôt connues : ainsi du principe monarchique, qui fut le seul que connut la Chine jusqu’au début du XXe siècle. D’autres étonnent davantage : celui d’autochtonie, en particulier. Rien d’équivalent, dans la tradition chinoise, à l’exode du peuple juif : « Ce déracinement originaire a fait des Juifs les négateurs de l’autochtonie et les a investis d’un rôle aussi fécond que tragique dans l’histoire de l’Europe. Ce déracinement est passé dans le christianisme, qui, sans cela, ne serait pas devenu une religion universelle.» Et Billeter de remarquer que, si « la Chine n’a pas produit de religion universelle », c’est « parce qu’elle a toujours tout rapporté aux origines – les siennes ». Pourquoi l ’Europe est un essai au sens propre, quasi montaignien, du terme. Il va vite, parfois trop vite, ne s’embarrasse guère de preuves et de longues démonstrations. Il se veut avant tout «propositions» ouvertes à la discussion. De cette succession d’esquisses stimulantes se dégage une idée qui n’est pas tout à fait nouvelle : la force de l’Europe est sa diversité, de langues comme de systèmes politiques. « On y rencontre les royautés archaïques, la cité grecque, la république romaine, des empires, des féodalités, des monarchies, des républiques nouvelles, des villes libres, des fédérations, des nations, etc.» On est loin du modèle chinois monolithique.

Plus fondamentalement a pu se développer en Europe une autonomie de l’individu inimaginable en Chine. « Ce dont je suis certain, écrit Jean François Billeter, c’est d’abord qu’il n’y a jamais eu […], à aucun autre moment du passé chinois, l ’idée du sujet autonome ; ensuite qu’il n’y a pas eu non plus […] l’idée de liberté. J’insiste sur l ’idée. L’absence de l’idée n’implique pas l’absence de la chose, mais la chose connaît un sort très différent selon que l’idée existe ou non.»

C’est ce qui rend d’autant plus étonnante l’une des principales conclusions auxquelles arrive notre auteur : l’appel à une unification politique de l’Europe. À ceux qui objectent que « les Européens n’ont pas d’identité commune » il rétorque qu’« ils l’auront à l’instant où, par leur décision, ils seront devenus des égaux, jouissant des mêmes droits et tenus aux mêmes devoirs, participant à une même vie démocratique, bénéficiant en outre des mêmes services, simplifiés par l’unification du droit et une gestion administrative rationnelle ». Il est difficile de ne pas y voir un vœu pieux et plus difficile encore de comprendre pourquoi, alors que son livre suggère que la grande force de l’Europe a été sa diversité, rendue possible par sa division durable, il souhaite y mettre fin.

Autre faiblesse: pour expliquer les trajectoires divergentes de la Chine et de l’Europe, Billeter s’en remet, au bout du compte, au «hasard»: «[Le] projet politique et philosophique […] né en Europe […] n’est dû ni à la Providence, ni à quelque prédestination, ni à une supériorité originelle, mais à des hasards de l’histoire et à l’enchaînement qu’ils ont produit.» Un simple coup d’œil sur une carte nous révèle pourtant que le hasard a bon dos et que la géographie a pu tout de même aussi jouer un rôle non négligeable.

Dans Le Secret de l’Occident, un autre Suisse, David Cosandey a admirablement montré tout ce que l’Europe doit à sa configuration physique : ses deux mers intérieures que sont la Méditerranée et la Baltique, et qui n’ont pas d’équivalent ailleurs dans le monde, son littoral découpé et, d’une façon plus générale, l’interpénétration unique des mers et des terres ont non seulement facilité les échanges, mais aussi favorisé, en empêchant l’émergence d’un État hégémonique, la diversité et la liberté 3.

À l’inverse, explique Cosandey, « [dans] le monde chinois, aucune division politique ne réussit jamais, parce que les États partiels ne peuvent s’appuyer sur des frontières maritimes. Même s’ils s’inscrivent dans une région naturelle, un bassin fluvial entouré de montagnes, par exemple, même s’ils possèdent leur propre langue, les États partiels chinois n’ont pas l’ingrédient essentiel de la survie : la délimitation par une ligne de côte. Ayant trop de frontières terrestres les uns avec les autres, ils finissent tôt ou tard par succomber à la pression du plus fort pour se fondre dans un grand empire unitaire. ».

 

— Ce texte a été écrit pour Books.

Žižka le terrible

Dernier livre de l’historien Petr Čornej, Jan Žižka fait désormais autorité parmi les nombreuses biographies du célèbre chef de guerre des hussites, les partisans des thèses du prédicateur Jan Hus, au début du XVe siècle. Le médiéviste a consacré seize années de travail à cet ouvrage érudit d’un millier de pages qui figure parmi les meilleures ventes depuis sa parution, à l’automne dernier.

 

Le personnage de Jan Žižka, considéré comme un héros national tchèque, fascine. Né autour de 1360 dans une famille modeste, devenu borgne à l’adolescence, Žižka était un mercenaire, un brigand qui tuait et vivait dans le péché. Mais, en 1419, cinq ans avant sa mort, il épouse la cause hussite, ce mouvement né en Bohême qui préfigurait la Réforme. « À 60 ans, il se rendit compte qu’il devait penser au salut de son âme », commente le site d’information Novinky.cz.

 

Jan Žižka, dit le Borgne, s’engage alors dans ce mouvement qui revendique la communion sous les deux espèces, l’égalité de tous devant la justice, la confiscation des biens de l’Église et la liberté de culte. À la tête de son armée, le guerrier hussite humilie pendant cinq ans un empire pourtant bien décidé à écraser les hérétiques tchèques.

 

La biographie de Petr Čornej « se lit comme un polar », apprécie Novinky.cz. « C’est le best-seller par excellence, qui mêle thriller et poésie», renchérit le site de Radio Vltava. Une épopée proche du « grand spectacle hollywoodien », commente pour sa part le site d’information Info.cz.

 

Son livre ne cherche pas forcément à plaire : en comblant les trous dans la biographie de ce guerrier vénéré mais néanmoins sanguinaire, l’historien souhaitait mettre au jour son vrai visage, quitte à égratigner le mythe. Certes, Čornej décrit un homme courageux et charismatique, et il salue « son génie militaire, sa capacité à improviser et à gagner dans des situations désespérées », souligne Radio Vltava. Mais le médiéviste se fonde sur des témoignages d’époque pour brosser le portrait d’un homme « d’une cruauté inhabituelle », note Novinky.cz, et il décrit les représailles infligées aux habitants des villes assiégées dans toute leur atrocité.

 

Un monstre ? « Il faut resituer ces massacres dans le contexte du Moyen Âge. Žižka agissait selon les règles militaires en vigueur », nuance Petr Čornej sur Radio Prague. « L’auteur ne cache pas les aspects sombres et tourmentés de son héros ; son souci d’objectivité est patent à chaque page. Et, pourtant, le lecteur finit par éprouver une profonde sympathie pour le personnage. Comme si le charisme de Žižka opérait encore aujourd’hui », conclut Radio Prague.