Le rêve tchéco-américain

Quel est le point commun entre le joueur de tennis Ivan Lendl, l’ancienne secrétaire d’État Ma­deleine Albright, le compositeur Jan Hammer, l’astronaute James Lovell et la soprano Renée Fle­ming ? Ils ont tous des origines tchèques et ont marqué l’histoire des États­-Unis.

 

Renáta Fučíková, auteure jeu­nesse remarquée pour ses bio­graphies illustrées de Franz Kafka et Antonín Dvořák (encore un Tchèque émigré aux États-­Unis), les met à l’honneur dans son nouvel album. Leurs compatriotes « peuvent être fiers » de ces per­sonnalités qui « prouvent que les Tchèques ont marqué l’histoire des États-Unis et donc de l’huma­nité de manière exceptionnelle », explique-­t­elle à Radio Vltava.

 

N’est-­ce pas là une façon de se faire une place dans l’histoire du monde, révélatrice des complexes d’un petit pays ? lui demande le quotidien Lidové Noviny. Certes, répond l’auteure, mais aussi de défendre, via ces illustrations du rêve américain, le modèle démocratique aujourd’hui mis à mal « alors qu’il donne des pos­sibilités infinies à l’individu et à la société de s’épanouir ».

Communisme : comment la RDA brisait les ados rebelles

Sigrun Scholl a écrit six lettres. Elle en a déchiré cinq. Dès les premiers mots, son stylo se faisait hésitant. Avait-elle le droit d’appeler un adulte par son prénom sous prétexte qu’il avait été son élève ? Elle se demandait ce qui était approprié, et s’il y avait même quelque chose d’approprié après tout ce qu’elle avait fait ou s’était abstenue de faire.

L’histoire commence en septembre 1980. Stefan venait d’avoir 15 ans quand Sigrun Scholl est devenue sa professeure principale. Depuis la chute du Mur, une peur la hante. Il pourrait la retrouver, venir chez elle et réclamer justice. Elle a fini par envoyer la sixième lettre. C’était en février 2019. Stefan l’a ouverte, l’a lue, a replié la feuille de papier, l’a remise dans son enveloppe et n’en a parlé à personne. Il a décidé qu’il n’y répondrait pas, du moins pas encore.

Quand les régimes totalitaires tirent leur révérence, ils laissent dans leur sillage un monde dévasté et des âmes abîmées, et, outre une liberté qui donne le tournis, une culpabilité omniprésente. Ce fut le cas après la chute du Mur, en 1989, lorsque la RDA commença à faire ses adieux.

Il a fallu trente ans à Sigrun Scholl pour trouver le courage de révéler sa compromission, sa culpabilité à un étranger. Depuis 1975, elle vit à Dresde, cette ville ancienne aux églises imposantes. Ce jour-là, elle a disposé une assiette de biscuits et du café sur la table basse du salon. Dehors, on entend passer les nouvelles rames de tramway. Dans l’appartement, rien ne rappelle la République démocratique allemande, ni la camarade Scholl qui la servait avec enthousiasme. Sauf une chose, peut-être : la serviette Malimo accrochée dans la salle de bains. Tissu-éponge de l’Est. De qualité mondiale, disait-on à l’époque. Parfois elle essuie le lavabo avec.

Sigrun Scholl, 82 ans, est une femme intelligente et énergique. Il ne s’agit pas de sa véritable identité. Ses fils connaissent l’histoire, ses amies aussi, mais elle préfère taire son nom : il n’intéresse personne.

L’histoire, c’est surtout Stefan Gerber qui en porte les stigmates, comme tous ceux dont la vie a été brisée par le système scolaire de la RDA. Lui aussi a un autre nom. Il ne veut pas étaler devant tout le monde les difficultés qu’il a traversées – même s’il a aussi vécu, dit-il, des choses agréables.

Stefan Gerber a 54 ans, une famille, un emploi. À l’époque, il voulait faire des études de médecine. Il a bien fini par travailler à l’hôpital, mais pour y nettoyer les sanitaires et jeter des jambes amputées et des fœtus avortés à la poubelle. Puis il est devenu infirmier en gériatrie.

À l’époque, il avait aussi refusé de faire son service militaire dans l’Armée nationale populaire. Une décision passible de la prison. Mais personne n’est venu le chercher. Il a fini par déposer une demande de sortie du territoire. A attendu. Et, quand, à l’automne 1988, il a été déchu de sa nationalité est-allemande, on lui a donné trois heures pour rassembler ses affaires et quitter le pays.

Stefan Gerber fait partie de ceux qu’on appelle aujourd’hui en Allemagne les «élèves persécutés» de la RDA – parce qu’ils étaient lycéens et parfois même collégiens lorsqu’ils se sont retrouvés dans le viseur des autorités. Comme Susann Mai, originaire de Worbis, en Thuringe, qui se souvient encore aujourd’hui du bruit des pas du directeur dans le couloir quand il est venu la chercher en classe. Ou Caritas Führer, fille d’un pasteur de la région des monts métallifères, près de Karl-Marx-Stadt (aujourd’hui Chemnitz), qui n’a réussi à surmonter ce qu’elle et ses cinq frères et sœurs ont enduré à l’école que grâce à l’écriture. En 1998, elle a publié Die Montagsangst, un livre plusieurs fois réédité depuis. « Tout ce qui s’y trouve est du vécu, explique-t-elle dans un café de Dresde. Nous avions 14 ans lorsque notre vie a basculé. » Elle a réalisé un jour que le pardon était le seul moyen de s’en sortir. Et elle a réussi à le faire : à pardonner à tous ceux qui ont pourri sa vie dans l’ancienne RDA. « Maintenant c’est fini, dit-elle. Maintenant je peux enfin être libre. »

Les élèves persécutés. Sous la dictature du Parti socialiste unifié d’Allemagne (SED), ils étaient entrés en conflit avec le pouvoir dès leur enfance ou leur adolescence, souvent par convictions religieuses. Parce qu’ils n’adhéraient pas à la FDJ, le mouvement de jeunesse officiel de la RDA, qu’ils ne participaient pas à la Jugendweihe, cette cérémonie laïque de passage à l’âge adulte remise au goût du jour par le régime communiste, ni à l’enseignement militaire qui, le 1er septembre 1978, était devenu obligatoire pour les élèves à partir de la seconde. Et parce qu’ils refusaient en cours de sport de lancer des grenades factices, d’empoigner une arme et de tirer. Certains d’entre eux portaient sur la manche l’écusson du mouvement pour la paix proche de l’Église luthérienne avec l’inscription Schwerter zu Pflugscharen [« De l ’épée à la charrue »]. Ce n’était qu’un bout de tissu, orné d’une citation biblique du prophète Michée, mais pour la RDA de l’époque c’était une provocation politique. De même, lorsqu’il s’agissait de réciter Die Schlesischen Weber, le célèbre poème écrit par Heinrich Heine en 1844 sur la révolte des tisserands de Silésie, ils serraient les lèvres lors du passage où il est question de maudire Dieu :

« Maudit le Dieu que nous avons prié
Dans la froideur de l’hiver, dans les jours de famine;
Nous avons en vain attendu et espéré,
Il nous a moqués, bafoués, ridiculisés.»

Ce poème, il fallait le réciter chacun à son tour, devant tout le monde 1.

Ce n’était qu’un serrement de lèvres. Un moment de silence. Mais, dans la RDA d’alors, cela pouvait sceller votre sort. Souvent, ces enfants étaient les meilleurs élèves, les plus doués ; ils sont devenus cordonniers, trayeurs, infirmiers ou machinistes parce qu’ils n’ont pas eu le droit de passer le bac ni d’aller à l’université.

Ce fut aussi le cas de ceux qui avaient les cheveux longs ou le crâne rasé; des « voyous », des smurfeurs, des punks, des « beatniks », des « clochards »… Des jeunes dont le dénominateur commun était qu’ils n’entraient pas dans le moule, parfois juste parce qu’ils écoutaient ou jouaient de la musique venue de l’Ouest. Ces « éléments hostiles et négatifs» dans le jargon du ministère de la Sécurité d’État, la Stasi, étaient constamment surveillés, humiliés, harcelés. Certains ont même connu la prison. L’écrivain Uwe Johnson, qui est mort en 1984 et que l’on surnomme souvent «le poète des deux Allemagnes », a parfaitement décrit à l’âge de 19 ans dans son premier roman, « Ingrid Babendererde, baccalauréat 1953 », ce procédé choisi par la Stasi pour étouffer toute velléité de dissidence : la Zersetzung, littéralement la « décomposition » de l’individu devenu la cible d’opérations de surveillance et de manipulations psychologiques. Ce roman, publié à titre posthume en 1985, décrit de manière simple, belle et puissante cette méthode à l’œuvre dans une classe de lycée du Mecklembourg dans les années 1950. À la fin, ses deux personnages, Ingrid et Klaus, finissent, comme l’auteur, par fuir à l’Ouest 2.

Le livre de Johnson, écrit avant la construction du Mur, se lit aujourd’hui – trente ans après la fin de la dictature, alors que tant de choses sont connues – comme un catalogue des différentes manières de persécuter un élève en RDA.

Les persécuteurs étaient souvent les professeurs eux-mêmes. Mais, si des dizaines de milliers d’entre eux ont continué à enseigner et à faire carrière après la chute du régime en 1989, nombre de leurs victimes, elles, vivent dans la précarité et l’oubli. Quelque 4 000 personnes ont néanmoins déposé une demande de « réhabilitation » dans l’Allemagne réunifiée. C’est ce qu’a fait Stefan Gerber. Ses parents avaient tout noté, tout conservé. Stefan voulait voir écrit noir sur blanc qu’il avait été lésé. D’autres redoutaient de se voir coller une nouvelle étiquette : celle de victime. Le Parlement allemand a adopté récemment un amendement stipulant que les « élèves persécutés » peuvent également solliciter des réparations.

La sixième lettre : Stefan Gerber a reconnu son écriture sur l’enveloppe. Souple, exemplaire. « Cher Stefan (puis-je encore vous appeler ainsi ?) », écrit-elle le 24 février 2019. Après quelques phrases d’introduction, Mme Scholl entre dans le vif du sujet. «Il s’agit de votre renvoi du lycée. Étant moi-même pacifiste, j’adhérais pleinement à vos revendications. Mais je me suis tue et j’ai cédé à la pression extérieure. J’admirais votre courage, et pourtant je n’ai rien fait pour empêcher votre renvoi. Plusieurs raisons expliquent mon silence. » Mais elle ne voulait pas en écrire plus à ce propos, car en aucun cas il ne s’agissait ici de se justifier. « Je veux simplement vous dire que je regrette infiniment d’avoir contribué à faire subir une grande injustice à un jeune homme intègre comme vous. Je le regrette de tout cœur. »

Pour Stefan Gerber, qui vient d’une famille chrétienne et se considère comme un pacifiste, le chemin de croix a commencé quand il a refusé d’effectuer les exercices de tir en cours d’éducation physique. Certains de ses camarades de classe « ont condamné son attitude en présence de Mme Scholl, la professeure principale, et du groupe de la FDJ », avait noté alors le père de Stefan Gerber dans une sorte de journal de bord consignant les malheurs de son fils. À partir de ce jour, tous ceux qui lui adressaient la parole au lycée sont devenus suspects. Lorsqu’on lui lit ce passage, Sigrun Scholl dit qu’elle ne s’en souvient plus.

Pourtant, tous les jours ou presque, on venait chercher Stefan en classe pour le conduire dans le bureau du directeur, où ce dernier, souvent en présence de Mme Scholl, essayait de le faire plier. Puis c’est son père qui a été convoqué à l’école. On lui a signifié que Stefan, pourtant excellent élève, ne passerait pas le bac s’il n’était pas prêt à défendre la paix par les armes. Il devrait quitter le lycée, apprendre un métier manuel, faire une croix sur son avenir. « Mme Scholl a parlé ouvertement de la nécessité d’endiguer les idées pacifistes », note encore le père de Stefan.

Lorsque, au printemps 1982, Stefan appose l’écusson « De l’épée à la charrue » sur sa veste, la situation se dégrade. Interrogatoires, menaces, conseils de classe en présence d’un officier de l’Armée nationale populaire… Pendant des semaines, les hommes de la Stasi suivent ses moindres faits et gestes. À 16 ans, Stefan est désormais considéré comme un « ennemi de l’État ». Il est exclu de son établissement et aiguillé vers un lycée technique. Officiellement, il est renvoyé pour absentéisme. Jamais il n’avait séché les cours. On l’avait simplement convoqué à des interrogatoires.

Ses parents se sont démenés, en vain : ils ont déposé un recours, écrit même à Erich Honecker, tout en essayant de trouver une place d’apprenti à leur fils. Mais, à l’usine non plus, personne n’en voulait.

Et puis il y a l’histoire du cadeau. Des élèves voulaient lui en faire un pour son départ. Un trombinoscope de ses anciens camarades. Un petit mot circule dans les rangs : qui veut donner une photo d’identité pour Stefan ? Mais le bout de papier est intercepté. Celle qui a eu l’idée du cadeau est identifiée grâce à son écriture. L’adolescente est interrogée. Mme Scholl explique à la classe que ceux qui sont solidaires de Stefan soutiennent les « tendances subversives ». Et elle dit la même chose aux parents à qui elle rend visite le week-end pour leur expliquer ce qui attend leurs enfants s’ils manifestent de la sympathie pour Stefan. Quant aux autres enseignants, le directeur les réunit un jour et leur dit : « Stefan ne viendra plus en cours », sans plus d’explications.

Sigrun Scholl se tait quand on lui lit des extraits des notes des parents Gerber. « Je ne cherche pas à me disculper, je ne m’absous pas, assure-t-elle, assise sur son canapé. Je suis désolée d’avoir été aussi stricte, parfois à 200 % ! Mais ma réputation me précédait, j’étais peut-être fanatique aussi, c’était comme ça. »

Elle a intégré le Parti «corps et âme» en 1965. « Je suis devenue une fervente communiste. Je voulais contribuer à édifier une société meilleure. J’ai même été pour la construction du Mur », poursuit-elle. Elle dit aussi qu’elle appréciait beaucoup Stefan malgré tout : c’était un garçon sérieux, si poli. Et qu’il lui arrivait de se poser des questions sur son comportement à elle : pourquoi lui infliger tout cela ? Mais elle voyait aussi derrière ce garçon sérieux et si poli les « forces hostiles et négatives » qui voulaient « saper » la RDA. L’Église notamment, qui était au service de l’Ouest capitaliste. Les Gerber étaient croyants, oui. Et, dans la dictature du prolétariat de Marx, la classe ouvrière domine une minorité. Les Gerber appartenaient justement à cette minorité, à l’intelligentsia, à l’opposition.

Mais en quoi le jeune Stefan était-il responsable des convictions de ses parents ? « Oui, c’est fou, poursuit Mme Scholl, mais c’était comme ça. On cherchait toujours ce qu’il y avait derrière. On a quasiment… » Elle hésite. « On a sacrifié l’enfant. » On a sacrifié des enfants pour une idée ? « Oui, bien sûr. Pour une idée qui par la suite est partie en fumée. » Stefan Gerber a donc été sacrifié, comme des milliers d’autres.

Mais, comme toutes les histoires, celle-ci a une autre facette. Mme Scholl ne s’est pas seulement tue, comme elle l’a écrit à Stefan. La camarade Scholl a fait du zèle, en tout cas bien plus que ce qu’elle aurait dû faire. Pourquoi ? Parce qu’elle-même sentait le sol se dérober sous ses pieds en ces années-là. À cause de son frère, Egon, devenu lui aussi une victime du régime. Egon, elle l’aimait beaucoup, mais ils étaient tellement différents ! Il aspirait à la liberté, à une vie meilleure. Sa sœur le lui reprochait. « La liberté était plus importante pour lui que la famille », se souvient-elle. Il était gynécologue. En 1979, il est entré en contact avec un homme qui lui avait fait miroiter la possibilité de lui faire quitter le pays. Il a tenté sa chance – et a été arrêté. Sa petite amie l’avait dénoncé. En essayant de fuir la RDA, Egon, son unique frère, était devenu un ennemi de l’État. À ce moment-là, Sigrun Scholl a dû répondre aux questions de la Stasi : « Camarade, que savais-tu de ces projets d’évasion ? — Rien, absolu- ment rien », leur a-t-elle répondu. Elle se souvient aussi de sa mère, qui est venue leur demander un soir de l’aide, à elle et à son mari, membres actifs du SED. Elle était pétrifiée de peur : « Egon est en prison. Vous êtes du SED, vous avez des contacts… Allez à la direction du Parti, faites quelque chose pour lui, je vous en supplie ! — Tu t’imagines quoi, hein ? lui répondit son gendre. Tu penses vraiment qu’on va se compromettre pour lui ? »

Quand Sigrun Scholl parle de cette soirée, c’est comme si tout cela venait de se passer, comme un film qui défilerait devant ses yeux, dans ce salon. « Mon mari n’a rien fait. Moi non plus. De rage, ma mère est partie en claquant la porte. La famille était coupée en deux. Pour elle, je n’existais plus. »

Et s’ils étaient allés implorer la clémence du Parti ? « Si nous l’avions fait, nous aurions dû récurer les toilettes sans aucun doute, et mes enfants aussi. » Elle marque une pause. « Comme Stefan. »

 

Depuis la tentative de fuite d’Egon, elle vivait dans la peur. « Je voulais prouver que j’étais une bonne camarade, dit-elle. Je voulais absolument montrer ma loyauté au régime. C’est pour cela que j’étais si radicale – au détriment de Stefan, sans aucun doute. »

Que s’est-il passé pour Egon ? Ils l’ont tout d’abord conduit à la prison de la Stasi à Berlin-Hohenschönhausen, raconte-t-elle. En septembre 1979, il a été condamné à quatre ans de réclusion, puis transféré à Bautzen. Un an plus tard, l’Allemagne de l’Ouest l’a racheté 3. Frère et sœur ne se sont revus qu’en 1990. C’était difficile au début, explique Mme Scholl, mais ils ont fini par se « réconcilier » et se sont souvent rendu visite par la suite. Egon n’a pas atteint les 60 ans. Il est enterré à l’Ouest. Même mort, il ne voulait pas retourner à l’Est.

Worbis, Thuringe. Chacun de ses pas faisait craquer le parquet. Elle l’entendait, le sentait arriver. Il faut dire que le directeur était corpulent et imposant comme une armoire à glace. Il venait presque tous les jours chercher Susann Mai en classe. Il entrait, se tournait vers elle. Cela voulait dire : suis-moi. « Un silence de mort régnait. Personne n’osait dire un mot, se souvient Mme Mai. Et moi, j’étais constamment sur le qui-vive. »

Nous sommes dans le bureau du directeur de son ancienne école. Il y avait là autrefois un fauteuil jaune, auquel elle se cramponnait pendant que l’armoire à glace lui criait dessus. « Cela ne restera pas sans conséquence ! » hurlait-il. « Surtout ne pas pleurer, se répétait-elle. Car sinon ils vont se dire : ça y est, elle craque. »

Née en 1967, Susann Mai est l’aînée des quatre enfants d’une famille catholique d’Eichsfeld. Son crime : avoir fait savoir, quand elle était en cinquième, qu’elle ne voulait pas intégrer la FDJ. « Je me suis promise de vivre en chrétienne, donc je ne peux pas servir un État athée. » C’est ce qu’elle avait dit à l’époque. Elle avait 12 ans. C’en était fini de l’enfance.

Elle nous montre son bulletin de notes. Elle était la première de la classe, tout le monde l’admirait. Ce n’était pas possible, non, cela ne pouvait pas se passer comme ça. « Tu es en train de foutre toute ta vie en l’air », lui disaient ses professeurs, mais elle ne voulait rien savoir. « Je n’étais alors que rébellion. »

Comme Stefan Gerber, elle voulait devenir médecin ; mais, sans le bac, c’était exclu. Alors elle a suivi une formation d’infirmière à Erfurt, elle a eu deux enfants et les a élevés. Depuis la chute du Mur, elle est très engagée en politique, mais à titre bénévole. Elle aussi a fait une demande de réhabilitation. En ce moment, elle est très occupée. Elle a commencé des études de médecine, comme elle l’a toujours voulu.

Son père était ingénieur mécanicien du temps de la RDA. Et il a toujours refusé d’entrer au SED. « Je n’ai pas vendu mon âme, dit fièrement Franz-Josef Mai dans sa maison de Worbis. Et je n’ai pas incité mes enfants à sacrifier leurs convictions. » Père et fille sont assis à la table. Ils se tiennent la main. Maintenant ils peuvent pleurer.

Une autre image reste. Sigrun Scholl se tient dans l’encadrement de sa porte, les néons éclairent le palier. « Puis-je vous demander de transmettre mon bonjour à Stefan ? demande-t-elle d’un ton hésitant au moment de prendre congé. J’ai honte de lui demander pardon, c’est trop facile. Mais dites-lui que je suis désolée du fond du cœur. »

Un jour, Stefan Gerber répondra à son ancienne prof. Une lettre, peut-être. Une fois que le temps aura pansé toutes les blessures. Mais ce n’est pas pour tout de suite.

 

— Cet article est paru dans le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung le 6 novembre 2019. Il a été traduit par Cathy Stern.

Theodor Fontane, ce « paquet de contradictions »

Theodor Fontane est souvent présenté comme le plus grand romancier allemand apparu entre Goethe et Thomas Mann. Ses œuvres de fiction dépeignent la société prussienne du XIXe siècle et sa transformation avec ce mélange de finesse, de compassion navrée, d’amusement et de détachement qui caractérise sa conception de la vie durant la dernière partie de son existence.

Lorsqu’il publia son premier roman, en 1878, il avait en effet déjà 59 ans. Entre ce moment et son décès, en 1898, il en écrivit une quinzaine d’autres. Cette particularité incite à lire sa vie rétrospectivement, une tentation à laquelle ses biographes ont d’autant plus fréquemment cédé que l’intéressé les y incite dans les deux récits autobiographiques qu’il rédigea pour s’aider à sortir d’un épisode dépressif 1. « Tel qu’il fut tout à la fin, tel il était en vérité. » Cette formule qu’il applique à son père est régulièrement employée à son propos. Dans un des cinq essais admiratifs qu’il lui a consacrés, Thomas Mann écrit ainsi : « Les six premières décennies de sa vie ne furent – presque consciemment – qu’une préparation des deux dernières. » L’opinion la plus répandue est que le vrai Fontane est le dernier Fontane, le « vieux Fontane ».

C’est, de fait, durant ses dernières années que sa vision du monde bienveillante et indulgente, mais sans illusion, s’est pleinement exprimée. D’un autre côté, ainsi que le fait remarquer le germaniste Gilbert Krebs dans un ouvrage collectif dirigé par son confrère Marc Thuret, une image de sa vie qui escamoterait les années ayant précédé la conquête de cette sagesse tardive, années d’« errements et tourments », pour reprendre le titre d’un de ses romans, serait une image tronquée 2. Et il serait erroné de limiter l’attention à ses seuls romans : polygraphe et graphomane impénitent, il n’attendit pas d’entrer dans la soixantaine pour commencer à écrire et vécut son existence entière la plume à la main.

En Allemagne, où ses œuvres, constamment rééditées, sont très lues et enseignées, Fontane est une figure nationale dont la vie a toujours fait l’objet d’une grande curiosité. En 1968, Hans-Heinrich Reuter publiait une monumentale biographie en deux volumes, qualifiée par la germaniste britannique Helen Chambers de « cathédrale gothique » de la littérature savante sur l’écrivain. Le centième anniversaire de sa mort, en 1998, a donné lieu à une avalanche d’autres biographies, suivie d’une nouvelle vague en 2019, en lien avec la célébration du bicentenaire de sa naissance. Parmi ces biographies récentes, celle d’Iwan-Michelangelo D’Aprile est la plus originale : autant que d’un homme, elle est le portrait d’une époque 3. Celle de Regina Dieterle, la plus volumineuse, est très détaillée sur sa vie privée et familiale, notamment durant la période qui précéda le début de sa carrière de romancier.

Fontane naquit en 1819 à Neuruppin, une petite ville du Brandebourg, à 80 kilomètres au nord-ouest de Berlin. Ses deux parents étaient d’origine huguenote. Son père était un pharmacien bohème et impécunieux : joueur, enclin à des spéculations financières risquées, criblé de dettes, il n’eut jamais les moyens de payer à son fils les études supérieures auxquelles il aspirait, ni de lui acheter une officine à l’issue de la formation pratique de pharmacien qu’il s’était résigné à entreprendre. Fontane commença donc sa vie professionnelle comme simple préparateur en pharmacie, un métier qu’il allait exercer pendant une douzaine d’années. « Je suis entré dans l’existence sans fortune, écrivit-il plus tard, sans famille, sans instruction ni savoir, sans une santé solide, pourvu seulement de mon talent et d’un pantalon qui m’allait mal. »

Autodidacte, il lisait beaucoup, plus particulièrement des livres d’histoire et les grandes œuvres des littératures allemande, anglaise et russe. Il commença aussi à écrire, essentiellement des ballades et des poèmes dans la tradition romantique. Ses premiers lecteurs furent les membres du cercle littéraire Le Tunnel sur la Spree, dont il faisait partie. En 1845, il se fiança à Emilie Rouanet, une jeune Berlinoise issue d’une famille huguenote aussi marginale que la sienne. Faute de ressources, il lui fallut attendre cinq ans pour l’épouser.

 

Lors de la Révolution de 1848 à Berlin, il embrassa les idéaux libéraux et démocratiques des insurgés. Mais, pour subvenir à ses besoins, il accepta en 1850 un emploi au « cabinet littéraire » du gouvernement conservateur, chargé du contrôle de la presse et de l’opinion. « Je me suis vendu à la réaction pour trente pièces d’argent par mois », avouera-t-il. Envoyé à Londres comme correspondant de la presse gouvernementale, il y resta cinq ans et en ramena trois livres d’impressions de voyages en Angleterre et en Écosse.

Ces ouvrages servirent de modèles à un volet de son œuvre qui demeure aujourd’hui très populaire en Allemagne : les « Pérégrinations à travers la marche de Brandebourg », quatre volumes de récits de promenades dans cette partie de la Prusse particulièrement chère à son cœur : un terroir, résume le grand germaniste Joseph Rovan, fait de « paysages pauvres et simples, composés de grandes étendues sablonneuses, de lacs, de forêts de pins et de marais, de fermes basses et de maisons de maître, dont l’élégance dépouillée reflète le caractère de leurs meilleurs habitants ». Une terre austère marquée par l’influence de la culture slave que Fontane, contrairement à beaucoup de ses compatriotes, appréciait. Le succès de ces livres tient à l’originalité de leur forme, bien décrite par Christopher Clarke dans son Histoire de la Prusse : « Un mélange d’observations topographiques […], de descriptions architecturales, d’épisodes romantiques du passé et de souvenirs glanés à l’occasion de conversations avec […] des aubergistes, des propriétaires terriens, des domestiques, des maires de village et des ouvriers agricoles.»

Fontane, relève Regina Dieterle, « s’intéressait particulièrement aux hommes qui font l’histoire, […] Frédéric II, Napoléon, l’amiral Nelson et le nouveau ministre-président de la Prusse, Otto von Bismarck ». L’ombre de Bismarck, qui était son exact contemporain, plane sur ses romans. L’homme d’État n’apparaît jamais en personne, mais il est présent au
détour de nombreuses conversations. Tout en étant conscient de son rôle historique, Fontane éprouvait pour la personne et le caractère du chancelier des sentiments mitigés, souligne l’historien Gordon Craig. Il lui reprochait une absence de noblesse d’esprit pouvant se traduire par une forme de méchanceté mesquine. « Il lui manque quelque chose, notait-il, précisément cette qualité qui fait la grandeur.»

On s’est interrogé sur ses opinions politiques. Les premiers articles d’où sont sorties les « Pérégrinations » sont parus dans un quotidien ultraconservateur, le Neue Preussische Zeitung (surnommé Kreuzzeitung). En 1870, il entama cependant une collaboration avec le journal libéral Vossische Zeitung, dans lequel il publiera durant de longues années des critiques théâtrales. Comme Dickens, passionné par l’expression orale, il était fasciné par le théâtre et admirait Shakespeare. C’était un critique brillant, mais sévère. « Tous les rôles sont très mal interprétés écrivit-il un jour à propos d’une représentation de Macbeth, sauf celui de la pluie, qui bat à la perfection contre les murs du château. »

Certains ont cru trouver chez lui des traces de sympathies socialistes. Dans un essai de 1950, le philosophe marxiste Georg Lukács souligne l’acuité de sa critique du matérialisme de la société bourgeoise. Dans l’Allemagne communiste, on évoquait volontiers un passage d’une de ses lettres faisant l’éloge du monde ouvrier. À l’appui de cette idée, on mentionne aussi un projet abandonné de roman historique sur un groupe de pirates du XVe siècle parfois présentés comme des socialistes avant la lettre.

En définitive, il ne s’intéressait à la politique « que parce que rien de ce qui est humain ne doit être étranger à un artiste », écrit justement Marc Thuret. C’était aussi un homme complexe et difficile à comprendre, « un paquet de contradictions », va jusqu’à affirmer l’écrivain et critique Daniel Mendelsohn dans The New Yorker : « Un produit de la classe moyenne attiré par l’aristocratie, un patriote allemand qui admirait l’Angleterre et en vint à détester le militarisme prussien, un écrivain épris de “romantisme fantastique” qui mettait tout son zèle à collecter des faits historiques, un libéral qui a travaillé pour un journal d’extrême droite. »

 

Comme tous ses biographes, Regina Dieterle s’est trouvée confrontée à la question de son antisémitisme. À de nombreuses reprises dans sa correspondance, Fontane tient au sujet des juifs des propos qui, bien qu’ils soient toujours restés privés, mettent mal à l’aise. Trahissent-ils davantage que son imprégnation par les préjugés de son époque ? Dans une étude fouillée sur la question, Wolfgang Paulsen met en évidence l’ambivalence de son attitude 4. Il a eu toute sa vie de nombreux amis juifs. Deux d’entre eux, Wilhelm Wolfsohn et Georg Friedlander (avec lequel il a entretenu une longue et brillante correspondance), figuraient même au nombre de ses relations les plus intimes. Dans une lettre à un tiers, il fait pourtant au sujet de la judéité du deuxième des remarques pour le moins indélicates. Paulsen montre que les opinions anti-sémites de Fontane, quasiment absentes dans sa jeunesse, se sont développées avec le temps. Il attribue en partie cela à l’influence de sa femme.

Durant douze ans, Fontane consacra l’essentiel de ses efforts à l’histoire politico-militaire. Entre 1866 et 1876, il rédigea trois gros ouvrages sur la guerre contre le Schleswig-Holstein, la guerre austro-prussienne de 1866 et enfin celle entre la Prusse et France. C’est après le quatrième volume de ce dernier livre que parut son premier roman, Avant la tempête : un roman historique dont l’action se situe durant l’hiver 1812- 1813 en Prusse, juste avant que celle-ci se soulève contre les troupes de Napoléon qui l’occupaient. « Je me rends bien compte que ce n’est qu’à partir du livre sur la guerre de 1870, observa-t-il plus tard, puis en écrivant mon roman, que je suis devenu un écrivain, quelqu’un qui exerce son métier comme un art dont il connaît les exigences. »

La plupart de ses romans relèvent du « roman social » sous la forme pratiquée par exemple par Jane Austen. Leur action se déroule dans les milieux bourgeois et aristocratiques de Berlin ou le monde des Junkers, la vieille noblesse terrienne prussienne. On y trouve beaucoup de conversations autour de la vie sociale et culturelle, mais aussi des drames conjugaux, des duels d’honneur, des suicides et des morts tragiques. Effi Briest (que Rainer Werner Fassbinder a adapté au cinéma en 1974) raconte une histoire d’adultère qui fait penser à Madame Bovary et à Anna Karénine, à cette différence près : Fontane ne jette pas sur son héroïne un regard cruellement détaché comme Flaubert et ne la condamne pas moralement comme Tolstoï. Le thème de l’adultère et de ses conséquences malheureuses apparaît dans d’autres romans (L’Adultera, Jours disparus). Ses personnages féminins sont ceux qui ont la présence la plus forte. Sans être un militant de l’émancipation féminine, il était très sensible au sort des femmes de son époque, à la fois condamnées au mariage et en concurrence féroce sur le marché matrimonial. Ses héroïnes sont plus attachantes et plus fragiles que ses personnages masculins : « Je ne suis pas un viveur, expliquait-il, mais j’aime bien quand les autres vivent. […] C’est à ce naturel que je suis attaché depuis long- temps. […] Voilà pourquoi mes personnages féminins ont tous une fêlure. […] Je tombe amoureux d’elles non point à cause de leurs vertus mais à cause de leurs traits humains. »

Dans une lettre, il révèle avoir eu deux enfants naturels. Selon l’historien de la littérature Bernd Seiler, leur mère était la fille d’un tenancier de bar de Dresde avec laquelle il aurait eu une aventure alors qu’il travaillait comme préparateur en pharmacie dans cette ville. Günter Grass exploite imaginativement cet épisode dans un roman qui entrelace la vie d’un personnage inspiré de Fontane et l’histoire de l’Allemagne (Toute une histoire). Iwan-Michelangelo D’Aprile évoque en outre une courte liaison avec une exilée russe.

Des modèles possibles ont été proposés pour ses nombreux personnages féminins : des figures de la société berlinoise, une assistante pharmacienne. Mais les femmes qui l’ont le plus inspiré sont celles de sa famille : sa mère, ses deux sœurs, sa femme et sa fille Martha, dont on retrouve les traits dans beaucoup de ses personnages. Le couple Fontane était solide, mais les relations entre les époux tendues et difficiles. Emilie, qui souffrit toute sa vie de diverses maladies, cherchait une sécurité matérielle et psychologique qu’il ne put lui fournir que tardivement. Longtemps, elle douta que son mari pût vivre de sa plume. Mais c’était une personne intelligente et cultivée qui joua auprès de lui un rôle d’assistante littéraire et de complice intellectuelle.

Les romans de Fontane sont pleins de jeunes filles qui s’éprennent d’hommes plus âgés. Sur beaucoup de situations flotte un parfum d’inceste. Il n’est pas interdit d’y voir la sublimation de l’amour extrêmement puissant que Fontane éprouvait pour sa fille. La réciproque était vraie, ce qui n’aida pas l’intéressée à vivre. Martha, qui idolâtrait son père, ne quitta le domicile familial que très tard, pour se marier avec un homme plus âgé qu’elle. Accablée de troubles psychosomatiques, alcoolique, elle finit par se défénestrer une vingtaine d’années après la mort de son père.

Considéré avec Effi Briest comme son chef-d’œuvre, son dernier roman, Le Stechlin, est, à sa manière, un parfait échantillon du « roman sur rien » dont rêvait Flaubert. Avec une légère ironie, son auteur en résumait l’intrigue de la manière suivante : « À la fin, un vieil homme meurt et deux jeunes gens se marient.» Du point de vue littéraire, il représente ce que Fontane a produit de plus novateur. De cette longue, lente et poignante méditation nostalgique sur la disparition du monde des Junkers et de leurs valeurs, qui baigne dans une atmosphère tchékhovienne, Alan Bance a dit avec justesse qu’elle est un peu à la littérature ce que l’impressionnisme de Monet, de Sisley ou de Turner est à la peinture 5.

 

Le contraste est fort entre la notoriété de Theodor Fontane en Allemagne et la méconnaissance de son œuvre à l’étranger. Une des raisons en est le caractère régional du cadre dans lequel se situe l’action de ses romans et des réalités décrites dans ses récits historiques et de voyage. C’est de surcroît un écrivain difficile à traduire et un de ces auteurs dont les œuvres perdent beaucoup lors du passage à une autre langue. Les meilleures traductions laissent échapper une partie de ce qui fait son charme. Sa langue fait largement appel à des expressions idiomatiques et dialectales. Les conversations qui constituent une part substantielle de ses romans sont constellées de tournures explétives introduisant des nuances difficiles à restituer. Et lui-même s’exprime dans une langue tout en subtilité, sur un ton ironique et humoristique, voire dans un style parodique, qui ne sont pas aisés à rendre.

On dit souvent de Fontane qu’il est le premier romancier réaliste de langue allemande. Avec lui, remarque l’essayiste Phillip Lopate dans The New York Review of Books, la littérature germanique tourne résolument le dos au fond intemporel de thèmes folkloriques et mythologiques qui l’a longtemps nourrie. Mais il n’est pas réaliste à la manière de naturalistes comme Émile Zola, auquel on l’a curieusement comparé parfois. Le réalisme de ses romans retient quelque chose de l’inspiration romantique de sa jeunesse et est inséparable d’une ambition proprement esthétique. « On se méprend complètement sur le réalisme, déclarait- il, si on le suppose marié une fois pour toutes avec le laid. Le réalisme ne sera vraiment lui-même que s’il s’unit au contraire à la beauté et transfigure la laideur qui, bien évidemment, fait toujours partie de la vie. » Dans une lettre, il dit mettre un point d’honneur à « décrire la moindre chose, même lorsqu’elle est prosaïque, de façon exacte et minutieuse [pour] l’élever, grâce à la simplicité, à la transparence du détail et à la composition de l’ensemble, à une certaine hauteur artistique ».

S’il fallait rapprocher Fontane d’autres écrivains réalistes du XIXe siècle, ce serait plutôt de José Maria de Eça de Queiroz, au Portugal, ou de Benito Pérez Galdós, en Espagne : comme eux, il décrit l’entrée d’une société provinciale et traditionnelle dans la modernité cosmopolite, les perturbations et les tensions engendrées par l’essor de la bourgeoisie et de ses mœurs dans un univers encore aristocratique et paysan.

Pour saisir toutes les nuances de sa vision de la vie durant ses dernières années et comprendre par quel chemin il y est arrivé, rien de tel que la lecture de sa correspondance. Il était un remarquable épistolier. Sur un total estimé de 15 000 lettres, on en a conservé 5 000. Il s’y exprime avec autant de soin et d’élégance que dans ses livres (la plupart d’entre elles ont fait l’objet de brouillons), mais bien davantage de liberté. Partie intégrante de son œuvre, sa correspondance est le pan de celle-ci dans laquelle il se livre le plus, dans toutes les sinuosités de son caractère et les fluctuations de son humeur. Les lettres de Theodor Fontane, disait le célèbre critique allemand Marcel Reich-Ranicki, sont comme des « fragments d’une grande conversation ». Rien d’étonnant si tous ses biographes et les commentateurs de son œuvre les citent aussi abondamment : leur lecture aide à comprendre comment il est devenu ce sage sceptique qui reconnaissait avoir « un sens profond de l’inévitable » et affirmait : « Parmi mes modestes qualités, je compte le fait de ne pas souhaiter changer l’espèce humaine. »

 

 

Michel André, philosophe de formation, a travaillé sur la politique de recherche et de culture scientifique au niveau international. Né et vivant en Belgique, il a publié Le Cinquantième Parallèle. Petits essais sur les choses de l’esprit (L’Harmattan, 2008).

Cet article a été écrit pour Books.

Guérir de l’Amérique

Le voyage de Luke Healy a duré cent quarante-sept jours, d’avril à début septembre 2016. Il a remonté toute la côte Ouest des États-Unis, de la frontière mexicaine au Canada, sur près de 4 200 kilomètres. Le Pacific Crest Trail (PCT pour les intimes), le « sentier des crêtes du Pacifique » est un peu la Mecque des randonneurs. Le rêve. Tous les ans, à la belle saison, ils sont des milliers à s’y lancer, mais peu parviennent au bout (le taux d’abandon est de 30 % la première semaine). Lorsque le dessinateur irlandais Luke Healy pose le pied au kilomètre zéro, quelque part dans le sud de la Californie, il a tout cela en tête. Mais bien d’autres choses aussi : pour lui, ce périple est une façon de se libérer d’un rêve qui le poursuit depuis son plus jeune âge, l’Amérique. Car ce rêve se heurte à une « porte close ».

 

En marchant, il tombe sur un pan du mur qui sépare les États-Unis du Mexique et que, en ce printemps 2016, le candidat Donald Trump promet d’ériger sur toute la frontière. Son mur à lui, c’est ce visa « touriste » ou « étudiant » qu’il n’arrivera jamais à transformer en titre de séjour permanent. Après sa randonnée sur le PCT, il devra rentrer chez lui et tenter de tirer un trait sur les États-Unis. « J’ai faim d’Amérique. Je veux m’en gaver jusqu’à m’en faire passer le goût », dit-il.

 

Né en 1991, Healy a grandi dans un pavillon de la banlieue de Dublin. Il n’a pas connu la grande misère, la guerre ou l’oppression politique, non. Mais, un peu comme Obélix dans le chaudron de potion magique, il est tombé dans le rêve américain quand il était petit, 5 ans à peine, en assistant à la parade du 4-Juillet à Disney World, en Floride. Ce fut le « coup de foudre » : « Aujourd’hui encore, vingt ans après, je reste convaincu qu’il n’existe pas d’expérience américaine plus emblématique », écrit-il.

 

Comme tant d’autres familles irlandaises, celle de Luke a des ramifications de l’autre côté de l’Atlantique. Son grand-oncle et sa grand-tante ont émigré dans les années 1950 : c’est grâce à leurs chèques, reçus à Noël, que les Healy restés au pays ont payé leur maison. C’est grâce à eux aussi que le jeune Luke a eu très tôt en bouche le goût du Kentucky Fried Chicken et des milk-shakes géants, de la liberté et des possibilités a priori infinies qu’offre l’eldorado américain.

 

Il a passé son enfance et son adolescence à regarder des films américains et à attendre le prochain voyage familial chez les cousins d’outre-Atlantique. Dans ces années-là, l’Irlande est en plein boom économique : de grandes multinationales y établissent leur siège, attirées par la fiscalité avantageuse du « tigre celtique ». Cela se traduit par une « déferlante de culture pop américaine », raconte encore Healy. En toute logique, vingt ans plus tard, Luke s’inscrit dans une école de dessin dans le Vermont, sur la côte Est des États-Unis.

 

Le rêve américain est bien là, à portée de main, mais toujours tributaire de cette fameuse green card que le jeune Irlandais n’obtiendra jamais. Le voici, enfin, un jour assis en cercle avec d’autres randonneurs autour d’un feu de camp sur le PCT. Pourquoi s’être lancé dans ce périple ? À cause d’une rupture amoureuse ? D’un burn-out ? D’un stress post-traumatique ?

 

Par défi personnel ou, tout simplement, pour le bonheur de traverser ces paysages à la fois rudes et sublimes ? Ce soir-là, c’était « trop compliqué » pour Luke d’expliquer à ses compagnons de marche « l’attrait viscéral » qu’exerçait ce pays sur lui. Cela lui a pris trois ans pour faire ce livre, curieux mélange de dessins naïfs et de propos profonds. Mais est-il pour autant guéri de l’Amérique ?

 

Après la pandémie, la décroissance ?

En 1930, John Maynard Keynes met de côté ses travaux sur les problèmes économiques de l’époque pour se livrer à un peu de futurologie. Dans un article intitulé « Perspectives économiques pour nos petits-enfants » (1930), il émet l’hypothèse que, d’ici à 2030, l’investissement et le progrès technique auront multiplié par huit le niveau de vie, créant une société si prospère qu’il suffira de travailler quinze heures par semaine, le reste du temps étant consacré aux loisirs et à d’autres « activités non économiques ». « Quand l’accumulation de la richesse ne sera plus d’une grande importance sociale, écrit-il, l’amour de l’argent sera reconnu pour ce qu’il est : un état morbide plutôt répugnant.» 1

Cette mutation n’a pas encore eu lieu, et la plupart des décideurs économiques ont toujours à cœur de porter le taux de croissance à son maximum. Mais les prédictions de Keynes n’étaient pas entièrement aberrantes. Après un XXe siècle au cours duquel le PIB par habitant a été multiplié par plus de six aux États-Unis, un vif débat s’est engagé sur la question de savoir s’il est viable et opportun de produire et de consommer toujours davantage, année après année. À gauche, l’inquiétude grandissante à propos du changement climatique et des autres menaces qui pèsent sur l’environnement a donné naissance au mouvement de la décroissance, qui appelle les pays développés à viser une croissance nulle voire négative de leur PIB. « Plus nous produisons et consommons de manière effrénée, plus nous détruisons l’environnement », écrit Giorgos Kallis, professeur d’économie de l’environnement à l’Université autonome de Barcelone, dans son manifeste Degrowth. «On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre. Si on ne veut pas détruire les systèmes vitaux de la planète, l’économie mondiale doit ralentir », poursuit-il. Dans « Croissance : des micro-organismes aux mégapoles » 2, Vaclav Smil, un écologue canadien d’origine tchèque, déplore que les économistes ne comprennent pas que « civilisation et biosphère fonctionnent en synergie » et qu’ils « continuent d’influencer gouvernements et entreprises avec leur discours complètement irréaliste de croissance continue ».

Longtemps marginale, la critique écologique de la croissance gagne du terrain. Lors du sommet des Nations unies sur le climat en septembre 2019, la jeune militante suédoise Greta Thunberg a déclaré : « Des écosystèmes entiers s’effondrent, nous sommes au début d’une extinction de masse, et tout ce dont vous parlez, c’est d’argent et de contes de fées de croissance économique éternelle ? Comment osez-vous ! »

Le mouvement de la décroissance a ses revues et ses colloques. Certains de ses tenants plaident pour le démantèlement de l’ensemble du capitalisme mondial, pas seulement du secteur des énergies fossiles. D’autres envisagent un « capitalisme postcroissance » dans lequel la production marchande serait maintenue, mais au sein d’une économie entièrement réorganisée. Dans un livre qui a fait date, Prospérité sans croissance, Tim Jackson, professeur de développement durable à l’Université du Surrey, au Royaume-Uni, invite les pays occidentaux à réorienter leurs économies de production de masse vers des services locaux – soins à la personne, enseignement, artisanat – moins gourmands en ressources 3. Jackson ne sous-estime pas l’ampleur du bouleversement qu’entraînerait une telle transformation, pour ce qui est des valeurs comme des modes de production, mais il se veut optimiste : « On peut s’épanouir sans pour autant accumuler toujours plus. Un autre monde est possible.»

 

 

Même chez les tenants de la théorie économique classique, l’orthodoxie de la croissance est remise en question, et pas seulement en raison d’une prise de conscience des risques environnementaux. Dans Économie utile pour des temps difficiles 4, Abhijit Banerjee et Esther Duflo, lauréats du prix Nobel d’économie 2019, font valoir qu’une augmentation du PIB ne se traduit pas forcément par un bien-être accru – surtout si cette richesse n’est pas équitablement répartie – et cet objectif peut être contre-productif. « Rien dans notre arsenal théorique ou dans les données dont nous disposons ne prouve qu’il soit généralement souhaitable d’augmenter au maximum le PIB par habitant », écrivent Banerjee et Duflo, qui enseignent tous deux au Massachusetts Institute of Technology (MIT).

 

 

Le couple s’est fait une réputation en appliquant des méthodes expérimentales rigoureuses afin de déterminer les types d’intervention les plus efficaces pour améliorer le sort des plus démunis. Au lieu de courir après le « mirage de la croissance », soutient-il, les gouvernements feraient mieux de se concentrer sur des mesures spécifiques à l’efficacité avérée, comme faciliter l’accès des plus pauvres aux soins de santé, à l’éducation et à l’ascension sociale. Il estime également que, dans des pays développés comme les États-Unis, la focalisation malavisée sur la croissance depuis les années Reagan-Thatcher a contribué au creusement des inégalités, à une hausse de la mortalité et à la montée des extrêmes en politique. Quand les fruits de la croissance sont accaparés essentiellement par une élite, prévient-il, cela mène droit à la catastrophe sociale.

 

 

Banerjee et Duflo ne sont pas pour autant hostiles à la croissance. Dans un extrait remanié de leur livre paru en début d’année dans la revue Foreign Affairs [et traduit dans Books], ils font remarquer que, depuis 1990, le nombre de personnes vivant avec moins de 1,90 dollar par jour – la définition de l’extrême pauvreté selon la Banque mondiale – est passé de 2 milliards à environ 700 millions. « La progression régulière du PIB a accru le revenu de la population, écrivent-ils. Elle a permis aux États (et à d’autres instances) d’augmenter les dépenses d’éducation et de santé ainsi que les transferts à destination des plus démunis. » Dans les pays développés, estiment-ils toutefois, des mesures visant à ralentir la croissance du PIB pourraient s’avérer bénéfiques, surtout si les fruits de cette croissance sont répartis de façon plus équitable. De ce point de vue, on pourrait qualifier Banerjee et Duflo de slowthers (« partisans du ralentissement »). Cette étiquette convient parfaitement en tout cas à Dietrich Vollrath, économiste à l’Université de Houston et auteur d’«Économies matures. Pourquoi la stagnation est un signe de réussite » 5.

Pour Vollrath, il n’y a pas lieu de s’inquiéter du faible taux de croissance constaté aujourd’hui dans les pays développés. Entre 1950 et 2000, le PIB par habitant a crû de plus de 3 % par an aux États-Unis. Depuis 2000, ce taux a été ramené à environ 2 %. On parle sou- vent à propos de cette faible croissance de « stagnation séculaire », expression popularisée par l’économiste et ancien ministre des Finances Lawrence Summers. Pourtant, estime Vollrath, c’est un rythme parfaitement adapté à des sociétés prospères et industrialisées telles que les nôtres. À la différence d’autres « sceptiques de la croissance », il ne prend pas comme arguments les préoccupations liées à l’environnement, l’accroissement des inégalités ou encore les insuffisances du PIB en tant que mesure. À ses yeux la « stagnation séculaire » résulte simplement des «choix personnels» qui sont à la base de l’orthodoxie économique.

Vollrath procède à une décomposition minutieuse des sources de la croissance en s’appuyant sur une méthode mathématique élaborée par l’éminent économiste du MIT Robert Solow dans les années 1990. L’arrivée des femmes sur le marché du travail a accru comme jamais l’offre de main-d’œuvre, à la suite de quoi d’autres tendances sont venues tirer la courbe de croissance vers le bas. À mesure que des pays comme les États-Unis devenaient de plus en plus riches, souligne Vollrath, les Américains ont préféré travailler moins et faire moins d’enfants – sous l’effet de la hausse des salaires et de l’avènement de la pilule. Or la croissance du PIB ralentit quand la population active diminue. Il ne faut pas y voir une forme d’échec, soutient Vollrath : ce n’est que la traduction de « l’avancée des droits des femmes et de leur réussite économique ».

 

Il estime que le récent ralentissement de la croissance peut s’expliquer aux deux tiers par le déclin de la croissance des facteurs de production. Il pointe aussi la réorientation de la consommation des biens tangibles – vêtements, voitures, mobilier – vers des services tels que la garde d’enfants, la santé et les cures thermales. En 1950, la consommation de services représentait 40 % du PIB ; aujourd’hui c’est plus de 70 %. Le secteur tertiaire, en général très consommateur de main-d’œuvre, enregistre des gains de productivité inférieurs à ceux de l’industrie manufacturière (la productivité de votre coiffeur n’augmente pas, contrairement sans doute à celle de l’usine qui fabrique ses ciseaux). La croissance de la productivité étant une composante essentielle de celle du PIB, celle-ci est donc ralentie du fait du développement des services. Mais, là encore, ce n’est pas forcément un problème. « Au bout du compte, cette réaffectation de l’activité économique de l’industrie vers les services est une preuve de notre réussite, écrit Vollrath. Nous sommes devenus si productifs dans la production de biens que cela a dégagé de l’argent à dépenser en services.»

Selon l’économiste, le ralentissement de la croissance de la population active conjugué à la réorientation vers les services explique la quasi-totalité du ralentissement récent de la croissance. Il n’est pas convaincu par les autres explications avancées, comme la faiblesse des investissements, l’intensification de la concurrence mondiale, le creusement des inégalités, le ralentissement de l’innovation technologique ou la montée en puissance des monopoles. À ses yeux, tout résulte des choix que nous avons faits : « Un faible taux de croissance est finalement la meilleure réponse à notre éclatante réussite économique ».

 

Il découle de l’analyse de Dietrich Vollrath que toutes les grandes économies de la planète sont susceptibles de voir leur croissance marquer le pas à mesure que leur population vieillit – une tendance qui s’est manifestée pour la première fois au Japon dans les années 1990. Mais une croissance de 2 % n’est pas à négliger. Si l’économie américaine continue à croître à ce rythme-là, elle aura doublé de taille d’ici à 2055 et aura été multipliée par huit dans un siècle. Et, si l’on prend en compte le taux de croissance moyen des autres pays riches et celui, beaucoup plus soutenu, des pays émergents, on peut raisonnablement tabler sur des scénarios de multiplication par 50, voire par 100, du PIB mondial d’ici à la fin du XXIIe siècle.

Un tel scénario serait-il écologiquement viable ? Absolument, soutiennent les défenseurs de la « croissance verte », parmi lesquels se comptent désormais beaucoup de gouvernements européens, la Banque mondiale, l’OCDE ainsi que les candidats démocrates à la présidentielle américaine. Leur théorie est que, grâce à des mesures politiques adaptées et à la poursuite du progrès technologique, nous pourrons allier croissance perpétuelle et prospérité tout en réduisant nos émissions de CO2 et notre consommation de ressources naturelles. En 2018, un rapport de la Commission mondiale sur l’économie et le climat – une instance internationale regroupant des économistes, des responsables politiques et des dirigeants de grandes entreprises – affirmait : « Nous sommes à l’orée d’une nouvelle ère économique, une ère où la croissance sera le fruit de l’interaction entre une innovation technologique rapide, des investissements dans les infrastructures durables et une productivité accrue des ressources. […] Nous pourrions connaître une croissance qui soit à la fois puissante, durable, équilibrée et inclusive.» 6

Ce pronostic reflète la croyance en ce que l’on appelle parfois le « découplage absolu » – une situation combinant croissance du PIB et réduction des émissions de CO2. Les économistes de l’environnement Alex Bowen et Cameron Hepburn prévoient que, en 2050, le découplage pourrait bien être considéré avec le recul comme un « problème pas trop difficile à régler », les énergies renouvelables devenant nettement moins chères que les énergies fossiles. Ils préconisent de favoriser la recherche dans les technologies vertes et de taxer lourdement les énergies fossiles, mais pas de bloquer la croissance. D’un point de vue écologique, écrivent-ils, « ce serait contre-productif. Les récessions n’ont-elles pas ralenti voire dans certains cas torpillé les tentatives de mise en place de modes de production plus propres ? ».

Pendant un temps, les chiffres officiels sur les émissions de CO2 ont paru conforter cet argument. Entre 2000 et 2013, le PIB britannique a progressé de 27% tandis que les émissions de CO2 chutaient de 9 %, fait remarquer Kate Raworth, une économiste britannique remarquée pour son livre tonifiant publié en 2017, La Théorie du donut. L’économie de demain en sept principes 7.

Même schéma aux États-Unis : PIB en hausse, émissions en baisse. Globalement, d’après l’Agence internationale de l’énergie, les émissions de CO2 sont restées au même niveau de 2004 à 2016. Malheureusement, la tendance n’a pas duré. Un récent rapport de l’association Global Carbon Project révèle que les émissions mondiales de CO2 ont légèrement augmenté chacune des trois dernières années 8. Selon un récent rapport produit par les Nations unies et plusieurs instituts de recherche sur le climat, « les gouvernements envisagent de produire d’ici à 2030 environ 50% d’énergies fossiles de plus que ce qui serait compatible avec la trajectoire de réduction de 2 °C, et 120 % au-dessus de celle de 1,5 °C » (les deux objectifs fixés par l’accord de Paris de 2016).

Dans un article récent, Giorgos Kallis et Jason Hickel, anthropologue à Goldsmiths (Université de Londres), concluent que « la croissance verte va certainement apparaître comme un objectif malavisé » et que « les responsables politiques doivent envisager des stratégies alternatives » 9. Mais peut-on mettre en place de telles « stratégies alternatives » sans entraîner de bouleversements ? Pendant des décennies, les économistes ont soutenu que non. « Si l’on cessait de faire de la croissance un objectif des politiques publiques, il faudrait faire une croix sur la démocratie, écrivait en 1974 l’économiste Wilfred Beckerman dans In Defence of Economic Growth. Une non-croissance délibérée aurait un coût sociopolitique faramineux.» Beckerman réagissait à la publication du célèbre rapport Les Limites à la croissance, rédigé pour le Club de Rome par une équipe internationale de chercheurs sur l’environnement et d’autres experts qui soutenaient qu’une croissance illimitée du PIB mènerait à la catastrophe, car des ressources comme les énergies fossiles ou les métaux industriels s’épuiseraient. À quoi Beckerman rétorquait que les auteurs du rapport sous-estimaient largement la capacité de la technologie et de l’économie de marché à générer une croissance économique plus propre et moins gourmande en ressources – exactement ce que soutiennent aujourd’hui les promoteurs de la croissance verte.

Qu’on partage ou non cette confiance dans la technologie, il est clair que toute stratégie globale de décroissance aurait à gérer les conflits engendrés par les écarts de richesse dans les pays développés et par la pauvreté dans les pays en développement. Tant que le PIB progresse, tous les groupes sociaux peuvent en théorie voir leur niveau de vie augmenter. Voilà précisément, pour Beckerman, ce qui permettait d’éviter de tels conflits. Alors que, si l’on devait délaisser la croissance, le soutien aux plus démunis se traduirait par un affrontement entre gagnants et perdants. Le fait que dans beaucoup de pays occidentaux la faible croissance de ces deux dernières décennies se soit accompagnée d’une poussée des extrêmes en politique laisse penser que Beckerman avait peut-être vu juste.

 

Certains tenants de la décroissance soutiennent que les conflits de répartition pourraient se résoudre par le partage du travail et des transferts de revenus. Il y a dix ans, Peter A. Victor, professeur émérite d’économie environnementale à l’Université York, à Toronto, a construit un modèle informatique – actualisé depuis – pour déterminer comment se comporterait l’économie canadienne en fonction de différents scénarios. Dans le scénario de la décroissance, le PIB par habitant diminue progressivement d’environ 50% sur trente ans, mais des mesures d’atténuation des effets telles que le partage du travail, des transferts de revenus ainsi que des programmes de formation continue auront parallèlement été mises en place. Dans l’article où il publiait ses résultats, en 2011, Peter A. Victor écrivait : « On constate une baisse importante du chômage, de l’indicateur de la pauvreté humaine et du ratio dette/PIB. Les émissions de gaz à effet de serre diminuent de près de 80 % – conséquence combinée de la chute du PIB et d’une lourde taxe carbone.»

Plus récemment, Giorgos Kallis et d’autres adeptes de la décroissance ont défendu l’instauration d’un revenu universel de base garantissant un minimum vital. En 2019, quand les démocrates progressistes américains ont dévoilé leur projet de «New Deal vert» visant à créer une « économie zéro émission » d’ici à 2050, une garantie fédérale de l’emploi y figurait. Certains de leurs partisans prônaient même l’instauration d’un revenu universel. Et, pourtant, les tenants du New Deal vert semblent plutôt favoriser la croissance verte que la décroissance. Certains de ceux qui soutiennent cette stratégie vont jusqu’à postuler qu’à terme la croissance devrait par elle-même suffire à la financer.

Les détracteurs de la croissance doivent aussi faire face au problème de la pauvreté dans le monde. La Chine et l’Inde ont extrait des millions de personnes de la grande pauvreté en intégrant leur pays dans l’économie capitaliste mondiale et en fournissant des marchandises et des services à bas coût aux pays développés. Le processus s’est traduit par un exode rural massif, par la prolifération des ateliers à la main-d’œuvre sous-payée et par la dégradation de l’environnement. Mais le niveau de vie de la population a augmenté, et on a vu apparaître dans certains pays une classe moyenne qui n’a nullement envie de voir ses acquis remis en cause.

Si les grands pays industrialisés devaient réduire leur consommation et se réorganiser selon un modèle plus collectif, qui donc achèterait tous les composants, gadgets et vêtements que produisent des pays émergents tels que le Bangladesh, l’Indonésie et le Vietnam ? Qu’adviendrait-il de pays africains comme l’Éthiopie, le Ghana et le Rwanda, qui ont connu une forte croissance de leur PIB ces dernières années à mesure qu’eux aussi s’intégraient dans l’économie mondiale ? Les tenants de la décroissance n’ont pas encore apporté de réponse satisfaisante à ces questions.

Étant donné la menace qui pèse sur l’environnement et la nécessité de tirer les pays pauvres vers le haut, une stratégie de croissance verte paraît être la seule solution – mais il faudra sans doute mettre l’accent davantage sur « verte » que sur « croissance ». Kate Raworth recommande d’adopter des mesures respectueuses de l’environnement en l’absence même de visibilité quant à leur effet sur la croissance à long terme.

 

Ce ne sont pas les stratégies de ce genre qui manquent. En premier lieu, tous les grands pays pourraient agir plus fermement pour remplir leurs engagements dans le cadre de l’accord de Paris – en investissant massivement dans les énergies renouvelables, en fermant les centrales à charbon encore en service et en instaurant une taxe carbone dissuadant le recours aux énergies fossiles 10. Selon Ian Parry, économiste à la Banque mondiale, une taxe carbone de 35 dollars la tonne (se traduisant par une hausse du prix de l’essence d’environ 10% et de celui de l’électricité d’environ 25%) suffirait pour que plusieurs pays, dont la Chine, l’Inde et le Royaume-Uni, atteignent leurs objectifs d’émissions. Une telle taxe générerait des sommes énormes qui pourraient servir à financer des investissements verts ou à baisser d’autres taxes, voire être rétrocédées à la population sous la forme d’un dividende carbone. Il est vital de prendre aussi en compte la performance énergétique. Dans un article paru en 2018 dans la New Left Review, Robert Pollin, un économiste qui a aidé plusieurs États américains à élaborer leur projet de New Deal vert, listait plusieurs mesures directement réalisables, comme l’isolation des bâtiments anciens pour réduire la déperdition de chaleur, l’instauration de normes énergétiques pour les véhicules, le développement des transports publics et la réduction de la consommation d’énergie dans le secteur industriel. « Investir plus dans la performance énergétique fait progresser le niveau de vie car, par définition, cela permet aux consommateurs d’énergie de réduire leurs dépenses », plaide-t-il. Le partage du travail ou le revenu universel trouveraient une justification supplémentaire si les craintes d’une suppression massive d’emplois du fait de l’intelligence artificielle s’avéraient fondées. Au Royaume-Uni, la New Economics Foundation recommande de réduire la durée légale de travail hebdomadaire de trente-cinq à trente-deux heures, ce qui rappelle les modélisations de Peter A. Victor ou l’article de Keynes de 1930. Pour financer ce genre de mesures, il faudrait augmenter les impôts, notamment sur les hauts revenus. Il s’agirait d’une stratégie redistributive délibérée, pas d’une aberration. Dans un monde à faible croissance, il est essentiel de partager le peu de croissance de façon plus équitable. Sinon, comme Beckerman l’avait fait valoir, les conséquences pourraient se révéler catastrophiques.

Au final, cette remise en cause de la croissance exigerait sans doute de réduire, dans la vie moderne, la pression consommatrice qui alimente l’incessante exigence d’expansion. Keynes pensait que, une fois leurs besoins économiques de base satisfaits, les gens s’orienteraient naturellement vers « des buts autres qu’économiques » – l’art ou la nature, par exemple. Avec un siècle de recul, on réalise que c’était une douce illusion. Comme l’écrit Kate Raworth, « en finir avec la domination financière et culturelle du consumérisme dans la vie publique et privée est en passe de devenir l’un des drames psychologiques les plus captivants du XXIe siècle ».

 

— Cet article est paru dans The New Yorker le 10 février 2020. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Loi et justice

En 2014, à 67 ans, l’écrivain tamoul P. Manickavasagam, alias Poomani, recevait le prestigieux prix de la Sahitya Akademi pour sa grande fresque historique Agnaadi. Cinq ans plus tard, un de ses romans, Vekkai, était pour la première fois traduit en anglais. Paru en 1982 – trois ans après son premier roman, Piragu –, ce livre avait « propulsé un Poo­mani alors trentenaire au firma­ment de la littérature tamoule », rappelle la critique Trisha Gupta sur le site d’information indien Scroll.in.

 

Heat offre, selon Gupta, une vision « tout en nuances » de la campagne indienne, aride mais riche de personnages complexes. Comme son jeune protagoniste, Chidambaram, 15 ans, qui « a certes tué un homme », mais « n’est pas un meurtrier ». Par vengeance, il a poignardé le riche propriétaire qui guignait le modeste lopin familial et avait déjà fait assassiner son grand frère pour arriver à ses fins.

 

En cours d’adaptation au cinéma, le roman évoque le fossé qu’il peut y avoir « entre loi et justice », poursuit Trisha Gupta. Influencée par le marxisme, la littérature tamoule de cette époque com­mençait à s’intéresser à la lutte des classes, aux castes et au pouvoir du prolétariat, précise l’écrivain Karthik Shankar sur le site HuffPost India.

 

Dans Heat, quoique « la caste des protagonistes ne soit pas men­tionnée, elle se laisse aisément deviner ». Poomani fait écho aux multiples luttes menées par les dalits pour garder leurs terres et à la répression terrible qu’ont subie ces « intouchables », notamment lors du massacre de Kilvenmani, en 1968, au cours duquel 44 personnes furent brûlées vives.

L’autre gentleman cambrioleur

Le crime ne paie pas – sauf si l’on a du talent ; et, du talent, Adam Worth en a à revendre. Si bien que, en cinquante ans de carrière criminelle, il accumulera jusqu’à sa mort, en 1902, des millions de dollars, de splendides demeures, un yacht à vapeur avec vingt hommes d’équipage, une écurie de chevaux de course – bref, tout l’attirail du milliardaire, dont ce fils d’émigrés juifs allemands miséreux n’aurait osé rêver.

C’est la guerre de Sécession qui lui met le pied à l’étrier : il s’enrôle pour toucher une prime, se fait passer pour mort et renouvelle plusieurs fois l’opération sous un nom différent, dans chaque camp. Hélas, comme il doit se reconvertir la paix venue, il rejoint les bas-fonds de New York et monte un réseau de pickpockets. Cela le mène à la prison de Sing Sing, dont il s’évade au bout de quelques semaines, le temps d’apprendre le maniement de la nitroglycérine et de comprendre que le métier de pickpocket est trop peu rémunérateur pour le risque encouru. « Il n’est pas plus difficile ni plus risqué de voler 100 000 dollars que le dixième de cette somme », déclare-t-il avant de passer du crime désorganisé au crime organisé, et de « ne plus tirer que le gros gibier » : milliardaires, banques, compagnies d’assurances, trésors publics de tous les continents.

Sa vraie carrière démarre à Boston avec le percement des coffres de la Boylston National Bank, un exploit qui lui vaut une grande notoriété mais l’oblige, avec son complice, à s’enfuir en Angleterre. À Londres, il acquiert vite pignon sur rue (chic) et respectabilité, bien qu’il vive en ménage à trois avec son complice et la splendide Kitty Flynn, une barmaid irlandaise de Liverpool. Mais, la nuit, c’est sur un réseau international de malandrins qu’il règne, préparant dans leurs moindres détails des coups fumants auxquels il ne participe qu’occasionnellement, juste pour garder la main.

Son grand exploit est le vol du portrait par Gainsborough de la duchesse de Devonshire, arrière-arrière-arrière-grand-mère de la princesse Diana, la veille du jour où le banquier américain Junius Spencer Morgan devait en prendre possession après l’avoir acquis aux enchères pour un montant record. Le détective William Pinkerton (fils d’Allan, fondateur de l’agence éponyme que l’on présente parfois comme l’ancêtre du FBI américain) traque sans relâche Adam Worth, son complice et Kitty jusqu’à Paris, où ils ouvrent le très louche Bar américain de la rue Scribe, quartier général d’un vaste réseau international de gangsters.

Pinkerton est bluffé par le savoir-faire de celui qu’il qualifie de «plus remarquable professionnel du crime des temps modernes ». Worth épate aussi Conan Doyle, qui le transmue en professeur Moriarty, « Napoléon du crime » et double maléfique de Sherlock Holmes. Worth-Moriarty ne sera pris qu’une seule fois, victime d’un complice stupide puis trahi. Ce qui lui vaudra tout de même cinq ans dans un pénitencier belge.

Adam Worth n’est pas un petit saint ni même un bandit d’honneur. En revanche, il respecte les conventions jusqu’à se voir considéré en Angleterre comme l’archétype du parfait gentleman, riche mais discret (et pour cause), vivant dans un quasi manoir londonien avec de nombreux domestiques, tous criminels. Il respecte aussi la morale – sa morale : fidélité farouche à ses amis, qu’il fera tout pour secourir ou faire évader en cas de pépin ; indéfectible soutien à son ingrate famille ; et jamais de violence. Il réserve tout son irrespect à l’autorité et à la loi, qu’il enfreint tant et plus avec une provocation jouissive.

Et c’est un romantique. Lorsque la sulfureuse Kitty sort de sa vie, Worth se console avec le portrait volé, celui de la duchesse Georgiana Cavendish, digne alter ego de la belle Irlandaise. Il trimballe presque toujours son chef-d’œuvre avec lui dans le double fond d’une malle tandis qu’il oscille entre New York, Paris et Londres, et ne s’en séparera que pressé par le besoin, au profit de John Pierpont Morgan, fils du précédent (le tableau se révélera être sinon un faux du moins douteux).

Comme pour sauver la morale, Worth finit ses jours dans la misère, alcoolique, abandonné de tous. Unique exception, le généreux William Pinkerton, dont l’admiration s’est transformée en véritable amitié. Il sauvera la mise à son ennemi devenu ami devant les tribunaux belges et britanniques, organisera la restitution du Gainsborough, consignera par écrit ses hauts faits, l’aidera financièrement et veillera sur ses enfants. Worth fut « le plus remarquable des bandits que la ville ait produits », pourra-t-on lire dans la presse new-yorkaise à son décès.

Evgueni Mironov : « Les Russes ont l’habitude de lire entre les lignes »

 

L’INTERVIEWÉ : Evgueni Mironov est un acteur russe. Il est le directeur artistique du Théâtre des Nations de Moscou.

 

 

En janvier, vous étiez à Paris pour jouer Oncle Vania à l’Odéon-Théâtre de l’Europe. C’était durant la grève contre le projet de réforme des retraites, à laquelle ont participé plusieurs théâtres français. Comment cela s’est-il passé ?

Avant de partir pour Paris, nous étions effectivement un peu inquiets. Mais, une fois sur place, j’ai été rassuré. C’est vrai que la Comédie-Française et l’Opéra de Paris étaient en grève, mais, pour le reste, la vie suivait son cours. Paris ne brûlait pas, on ne cassait pas des vitrines à tout-va comme le montrait la télévision russe, et de nombreux théâtres continuaient à fonctionner. Nous nous sommes dit : « Ça va aller ! »

 

La veille de la première, nous avons fait une dernière répétition : éclairagistes, machinistes, régisseurs son, tout le monde était sur le pont. À l’issue de la répétition, ils nous ont dit : « À demain.» Mais, le lendemain, personne n’est venu. Ils avaient décidé de se joindre à la grève générale. Que faire ? Après en avoir longuement discuté, nous avons décidé de jouer quand même la pièce. Je remercie pour cette décision courageuse Stéphane Braunschweig, le metteur en scène et directeur de l’Odéon-Théâtre de l’Europe, qui, ce faisant, a pris le risque de braquer les syndicats, voire l’opinion publique. Heureusement, nous étions venus avec des techniciens qui ont pu assurer le son et la lumière du spectacle. Mais nous n’avions pas le droit de toucher à la machinerie. Du coup, jusqu’à la fin, nous avons dû jouer dans les mêmes décors que ceux de la répétition générale. Le soir de la première, Stéphane s’est adressé aux spectateurs pour expliquer comment il avait imaginé la mise en scène et, en gros, tout ce qu’ils ne pourraient pas voir. Ce n’était pas une expérience des plus agréables.

 

Au bout d’une semaine, les grévistes ont décidé de fermer le théâtre. Je me suis rendu à leur assemblée générale accompagné d’une traductrice – j’y ai vu certains de ceux qui nous avaient fait faux bond le jour de la première. Je leur ait dit : « Écoutez, les gars, je respecte la Constitution française, vos droits et vos luttes. Mais vous auriez pu nous prévenir que vous ne seriez pas au travail le lendemain. Il s’agit pour nous d’une tournée importante, que nous préparons depuis des années. Vous ne pensez pas que nos droits ont été bafoués? Sans parler de ceux du public ? » C’était une discussion compliquée. Certains m’ont écouté, d’autres ont essayé de me faire taire avant même d’entendre mes arguments. Mais, le lendemain, ils étaient tous au boulot. L’un d’eux, particulièrement virulent la veille, m’a même fait cadeau de quelques très belles photos prises depuis les coulisses. L’art a fini par avoir raison de nos différends.

 

 

Dans un autre entretien avec la presse russe, vous avez confié que le courant était bien passé entre Stéphane Braunschweig et vous, mais que vous n’étiez « pas du même côté de la barricade ». Que vouliez-vous dire ?

Vous savez, dans la tradition du théâtre psychologique russe, il n’est pas admis de suivre à la lettre le texte de la pièce. On ne nous demande pas de « jouer ce qui est écrit ». Nous ne sommes pas à l’école. Si la didascalie indique par exemple « dit-il en riant aux éclats », on n’est pas obligé de rire à gorge déployée. En Russie, nous avons l’habitude de lire entre les lignes, surtout lorsqu’on joue Tchekhov. Nous savons que, même si Elena sourit, au fond d’elle-même elle est effondrée. Plutôt que de faire une lecture littérale, nous préférons tisser notre propre toile ou dentelle narrative à partir du texte d’origine pour y déceler sans cesse un sens nouveau, un sous-texte. Alors que Stéphane, lui, nous a dit d’emblée que nous devions nous contenter de jouer que ce qui était écrit dans le texte de Tchekhov, et rien d’autre.

 

Je tiens à préciser que Stéphane Braunschweig est un très grand connaisseur de Tchekhov. En étudiant minutieusement son œuvre, il est arrivé à la conclusion que rien dans ses textes, pas même une virgule ou des points de suspension, n’était là par hasard. Tout a un sens, et il ne faut rien ajouter de plus, nous a-t-il dit. Nous étions effarés. C’est comme si on nous renvoyait sur les bancs de l’école. Jusqu’au bout, l’acteur en moi a fait de la résistance. Je me disais : « Il y a quelque chose de louche dans cette simplicité voulue par le metteur en scène. » J’y voyais comme une entourloupe.

 

Mais, comme on a pu le constater par la suite, c’est lui qui avait raison. « Nettoyés » de toute ingérence ultérieure, les canaux porteurs de sens posés par Tchekhov lui-même ont été d’autant plus efficaces. C’est ainsi que le texte est revenu au cœur de notre travail. Nous étions, du coup, beaucoup plus attentifs à sa logique, à sa structure, à sa musique : en deux mots, le metteur en scène nous a obligés à redécouvrir Tchekhov.

 

Bien évidemment, nous attendions aussi de lui une vision d’ensemble, une sorte de ligne directrice, et Stéphane Braunschweig nous a d’emblée proposé une lecture écologique d’Oncle Vania. Au tout début de la pièce, le docteur Astrov dit bien dans son monologue : « Les forêts russes craquent sous la hache, des milliards d’arbres sont tués, on change en désert les habitations des animaux et des oiseaux, les rivières baissent et tarissent, des paysages merveilleux disparaissent sans retour […]. » À quoi Elena Andréevna répond : « Vous détruisez toutes les forêts sans réfléchir, et, bientôt, il ne restera rien sur terre. C’est tout à fait de la même façon, sans réfléchir, que vous détruisez l’homme.» Ici, le lien entre écologie et rapports humains est clair : nous arrachons sans pitié les racines sur lesquelles nous devrions nous appuyer.

 

 

Je comprends mieux à présent pourquoi on aime tant jouer Tchekhov en Russie : à cause de cette possibilité infinie qu’a l’acteur d’ajouter du sien dans l’interprétation. Personnellement, je trouve qu’on en fait trop avec Tchekhov – surtout lorsqu’on présente son œuvre comme ce qu’on a de mieux en Russie. Le monde de la noblesse – qui est au fond celui de Tchekhov – n’existe plus depuis 1917. C’est absurde de continuer à penser que nous en sommes les héritiers directs.

Comment vous dire… Je continue pour ma part de plaider pour l’universalité de Tchekhov. Pourquoi ? Parce qu’il parle, avant tout, de la fragilité des rapports humains. Et il en parle de manière brutale, chirurgicale presque. Cela reste, à mon sens, extrêmement actuel aujourd’hui. Cela ne vieillira pas, pas plus que les interprétations infinies de son œuvre.

 

Je le répète, Braunschweig nous a vraiment médusés avec son approche puriste et littérale du texte tchékhovien. Finalement, grâce à lui, nous nous sommes rendu compte que chaque ligne continuait à sonner juste dans le monde actuel. Bien entendu, nous avons joué Oncle Vania dans des costumes et des décors contemporains –ceux d’aujourd’hui. Et les gens, j’en suis certain, vont voir des pièces de Tchekhov non pas pour savoir comment vivaient les hommes et les femmes il y a cent ans en Russie, mais pour en apprendre un peu plus sur eux-mêmes.

 

 

On imagine aisément le sort réservé à la famille Ranevski et à Lopakhine de La Cerisaie, aux trois sœurs, à l’oncle Vania et aux autres personnages de Tchekhov après la révolution russe. Ceux qui ont eu de la chance ont émigré. Mais les autres… Cela vaudrait peut-être le coup aujourd’hui d’évoquer leur triste destin.

J’ai joué dans La Cerisaie, dans une mise en scène d’Eimuntas Nekrošius 1. Il avait imaginé une scène finale sidérante. Pour tout vous dire, nous n’avons pas saisi tout de suite sa signification. Tous les comédiens devaient se mettre en ligne derrière une sorte de grosse toupie, qui tournait en faisant un boucan pas possible, comme si elle tirait des rafales. Les acteurs étaient, eux, affublés d’oreilles de lapin… Bref, à la fin, ils se faisaient tirer comme des lapins, laissant pour seul souvenir le bruissement de leurs conversations. Nekrošius nous a expliqué qu’un épisode de son enfance l’avait particulièrement traumatisé : le jour où il a vu son père tuer un lapin d’un coup de fusil depuis la fenêtre de leur maison. Il l’a utilisé dans cette scène finale. D’une certaine façon, ce que vous évoquez a déjà été joué sur scène.

 

 

Les personnages de Tchekhov sont contemporains de Lénine, que vous avez également incarné au théâtre et à l’écran. Des gens de la même origine, issus des mêmes cercles… Pourtant, impossible d’imaginer qu’ils puissent se fréquenter. Ce sont deux mondes qui s’excluent mutuellement et ne peuvent se rencontrer que de manière violente, sanglante même.

C’est l’un des paradoxes de la nature humaine que de telles personnes puissent vivre côte à côte, être même souvent des voisins. Dostoïevski s’interrogeait : « D’où vient la force du mal ? » En fait, elle n’a jamais disparu, elle a toujours été là. Parfois, les conflits profonds s’apaisent un temps, mais ils remontent toujours à la surface, comme des cafards… Et ensuite on va dire que l’histoire est cyclique, qu’elle se répète. C’est d’ailleurs pour cela que, lorsque j’ai eu à jouer Lénine, je me suis surtout penché sur sa vie privée. Je trouvais plus intéressant de considérer cet homme, érigé en monument chez nous, dans sa réalité la plus banale, crasse même.

 

 

J’ai l’impression que vous êtes un peu tombé sous le charme de votre personnage. Comment est-il possible d’aimer à ce point un démon ? Quel genre de compromis l’acteur fait-il alors avec sa conscience ?

Je devais le comprendre, c’est tout. Vous connaissez sans doute cette toile de Mikhaïl Vroubel, Le Démon assis, qui est exposée à la galerie Tretiakov. Quels sentiments vous inspire-t-elle ? Chez moi, c’est une extrême tristesse. Chercher à justifier les forces obscures ne m’intéresse pas. Pour moi, Lénine était avant tout un homme, comme vous et moi. J’ai accepté de l’incarner au théâtre dans une adaptation de La Roue rouge, de Soljenitsyne, et plus récemment au cinéma dans The Lenin Factor 2, de Vladimir Khotinenko. Dans une des scènes, Lénine discute à bâtons rompus avec le poète Tristan Tzara au cours d’une partie d’échecs. « D’où sortez-vous l’idée que j’ai imaginé la révolution pour venger la mort de mon frère ? lui dit-il. Et si, tout simplement, je voulais changer le monde ? Cette motivation est bien plus forte que la vengeance personnelle, non ? » En tant qu’artiste, cette pensée me convient parfaitement. Je crois que Lénine était un vrai idéaliste et je me demande bien ce qu’il a pu penser lorsqu’il a vu – il était encore envie – que sa révolution avait mal tourné.

 

 

D’une personnalité politique à l’autre : ce printemps, vous allez jouer Mikhaïl Gorbatchev dans une pièce du metteur en scène letton Alvis Hermanis. À la différence de Lénine, Gorbatchev n’était justement pas « prêt à tout » pour garder le pouvoir…

Tout à fait. Tous ceux qui l’ont connu ont été frappés de voir à quel point son amour pour sa femme, Raïssa, avait pris le dessus sur tout le reste. Et c’est pour cela que nous allons faire une pièce sur l’amour – c’est en tout cas l’idée d’Alvis Hermanis, qui a écrit son texte en s’appuyant sur un nombre impressionnant de témoignages et de documents. Mais, pour l’instant, je ne peux pas vous en dire plus.

 

 

J’ai du mal à imaginer comment on peut incarner Gorbatchev sur scène. On le voit aussi très peu au cinéma ; la dernière fois, je crois que c’était dans la minisérie télévisée Chernobyl 3. Allez-vous, par exemple, essayer d’imiter sa façon de parler ?

Non, je crois que ce sera très différent de ce que vous avez déjà pu voir. C’est la nature même du théâtre, qui offre autant de place à l’imagination qu’à la vérité historique. Je sais que Hermanis traite son sujet sans aucun tabou et qu’il me laissera toute la latitude nécessaire. Et puis, vous savez, j’ai rencontré Gorbatchev à plusieurs reprises. Tout m’intéresse chez lui. Comment il est au quotidien, quelle est sa véritable personnalité… Nous savons à peu près tout du contexte historique dans lequel il a évolué ; mais, pour moi, l’important ce sont les détails, une intonation, un souvenir personnel que l’on ne trouve pas dans ses Mémoires. La dernière fois que j’ai rencontré Gorbatchev, je lui ai demandé de me chanter la berceuse que lui fredonnait sa mère le soir pour l’endormir. Il l’a fait. C’était une berceuse ukrainienne. J’ai pu constater qu’il avait une très belle voix, une excellente oreille aussi. C’était quelque chose que j’ignorais.

 

 

— Cet entretien est paru dans l’hebdomadaire russe Ogoniok le 25 février 2020. Il a été traduit par Alexandre Lévy.

En quête d’un piano en Sibérie

La journaliste britannique Sophy Roberts a arpenté pendant plus de deux ans les paysages inhospitaliers de la Sibérie, de la péninsule de Yamal jusqu’à la Kolyma, cette région de l’Extrême-Orient russe qui abritait autrefois de nombreux camps du goulag. À l’origine de ce périple, une idée un peu folle : Roberts s’est mis en tête de dénicher un piano d’exception à offrir à son amie Odgerel Sampilnorov, une pianiste virtuose dont la famille avait fui la Sibérie dans les années 1930 et s’était établie en Mongolie. The Lost Pianos of Siberiaest la chronique de cette quête donquichottesque.

Les pianos dessinent une fresque historique

« Roberts voyage autant dans le temps que dans l’espace, et parsème son récit d’intermèdes historiques », commente l’historien de la musique Simon Morrison dans The Times Literary Supplement. En retraçant l’histoire singulière de chaque piano qu’elle déniche, l’écrivaine britannique tisse en effet une véritable fresque historique. Ainsi, la découverte d’un piano ayant appartenu à l’un des instigateurs de l’insurrection décembriste de 1825 est prétexte à évoquer la violente répression qui suivit le soulèvement. Roberts aurait même mis la main sur le piano qui trônait dans la maison où le dernier tsar de Russie, Nicolas II, fut assassiné avec toute sa famille sur ordre des bolcheviques en 1918.

La Sibérie, pendant du Far West

« La description que fait Roberts de la Sibérie met à mal les idées reçues sur la région. Elle la présente comme une sorte de Far East [pendant du Far West américain] dont le peuplement s’est fait par vagues tout au long du XIXe siècle » pointe l’écrivain britannique James McConnachie dans The Times. Et le critique de rappeler que Roberts, avec son projet farfelu de dégoter un piano rare pour son amie, n’est pas la seule à avoir cherché fortune en Sibérie : « Nombre de Russes y voyaient un espace de liberté, un endroit où tenter sa chance ».

À lire aussi dans Books : Mad Max en Sibérie, juin 2012.

Les cités italiennes contre la peste

Il a du nez, ce jeune épidémiologiste. Son livre sur les dynamiques de contagion est paru en février. Professeur à l’École d’hygiène et de médecine tropicale de Londres, mathématicien de formation, Adam Kucharski a étudié sur le terrain la propagation d’affections comme la dengue ou la maladie à virus Zika. Il a été confronté aux crises sanitaires causées par la grippe A (H1N1) au Royaume Uni, en 2009, et par le virus Ebola.

Il explique comment les modèles mathématiques servent, depuis plus d’un siècle, à comprendre la courbe de propagation d’une épidémie. Il montre aussi que les méthodes des épidémiologistes peuvent s’appliquer à des domaines aussi divers que les crises financières, la propagation des infox et le marketing. Mais, concernant les pandémies, il met en garde : aucune ne ressemble vraiment à une autre. « Quand vous avez vu une pandémie, vous en avez vu une », disent les épidémiologistes (lire « La pandémie qui vient », Books n° 47, octobre 2013). Avant le coronavirus, l’humanité a connu quatre pandémies depuis l’hécatombe provoquée en 1919 par la fameuse « grippe espagnole » – qui est née au Kansas et a fait deux fois plus de morts que la Première Guerre mondiale.

Il montre aussi que les idées qui circulent sur les modes d’apparition et de propagation des épidémies sont elles-mêmes contagieuses et rétroagissent avec leur propagation. Pour le meilleur et pour le pire. L’un des chapitre s’intitule « Paniques et pandémies ». Il rappelle que, dans l’Italie du Moyen Âge, les gens tentaient d’expliquer les flambées épidémiques par l’astrologie.

Mais, bien que féru d’histoire, Kucharski ne remonte guère au-delà du XIXe siècle. Or c’est au sortir du Moyen Âge que les cités italiennes ont inventé la plupart des mesures qui sont encore pratiquées aujourd’hui. Deux historiens de l’Université Bocconi, à Milan, les évoquent dans un long article de synthèse consacré aux épidémies dans le monde préindustriel 1.

La première quarantaine imposée à des personnes soupçonnées d’être infectées par la peste a eu lieu à Reggio d’Émilie en 1374 ou à Raguse (l’actuelle Dubrovnik) en 1377, exemple immédiatement suivi par Gênes et Venise. Dès la fin du XIVe siècle furent institués les premiers organes permanents de veille sanitaire – ancêtres de nos agences de santé. Le premier lazaret permanent fut construit sur un îlot de la lagune de Venise en 1423. Un peu plus tard furent imposées des mesures de quarantaine générale, qui obligeaient les habitants d’une ville à rester chez eux pendant une épidémie : c’est notre actuel confinement.

Comme aujourd’hui, ces mesures avaient l’inconvénient de paralyser toute l’économie. Au début du XVIe siècle, les cités italiennes installaient des cordons sanitaires autour de communautés infectées et opéraient des contrôles sur les lieux de passage des commerçants – cols de montagne, rivières, ports et frontières. Alors que l’origine précise du mal était inconnue, «il ne fait aucun doute que les contrôles entre États étaient efficaces, écrivent les deux historiens. Des territoires entiers échappaient à l’épidémie et les communautés locales étaient averties à temps.»

En outre, les municipalités prenaient des mesures d’hygiène, faisant enlever les ordures et nettoyer les puits. L’Europe s’en inspirera au XIXe siècle pour combattre le choléra. En 1656-1657, lors d’une terrible épidémie de peste (qui fit 30 à 43% de morts dans le royaume de Naples), l’installation de cordons sanitaires permit de protéger entièrement certains quartiers de Rome, où la mortalité ne dépassa pas 8 %.

Comme l’a souligné l’historien autrichien Walter Scheidel (Books n° 97, mai 2019), les pandémies ont des effets durables sur l’économie et la société. La Peste noire, qui ravagea notamment l’Europe de 1347 à 1352, eut pour résultat de réduire les inégalités sociales. Qu’en sera-t-il après le Covid-19 ?