Les aborigènes, pionniers de l’agriculture ?

Lors de la parution en 2014 de Dark Emu, l’écrivain aborigène australien Bruce Pascoe bénéficiait déjà dans son pays d’une notoriété bien établie par un recueil de nouvelles, des romans, un ouvrage sur les guerres de conquête du continent austral, sans oublier son indéniable charisme personnel. Avec cet ouvrage historique sur les pratiques culturales aborigènes (et dont le titre fait allusion à l’oiseau endémique disparu au début du XIXe siècle), l’écrivain, aujourd’hui septuagénaire, a fait naître un débat d’ampleur nationale qui, cinq ans plus tard, divise toujours autant les commentateurs. Bruce Pascoe a fait, ni plus ni moins, « exploser le mythe fondateur de l’État colonial, à savoir que la nation aurait été bâtie de façon paisible dans le respect des lois et non dans la violence génocidaire », résume Russel Marks dans le magazine The Monthly.

 

Contre l’ancien discours de la terra nullius (qui faisait de l’Australie avant l’arrivée des Blancs un « territoire sans maître »), Pascoe entend « mettre en valeur la sophistication, la complexité et l’adaptabilité des économies indigènes », poursuit l’historien Michael Davis dans la revue universitaire Aboriginal History. Lui aussi estime que cet ouvrage a pour ambition de briser ce qu’on appelle le « grand silence australien » – le déni du génocide – et réhabiliter les peuples autochtones.

 

Entre anthropologie et archéologie, Dark Emu insiste tout particulièrement sur la pratique de l’agriculture dans ces sociétés précoloniales, décrites par les nouveaux occupants comme des tribus nomades de chasseurs-cueilleurs. Un argument de poids en Australie, où « l’agriculture est une religion », souligne sur le site The Conversation l’historien Tony Hughes-d’Aeth. En citant les journaux tenus par les premiers colons, Pascoe rappelle que ces derniers avaient repéré des « meules de foin » près des villages aborigènes. Il explique que leurs habitants étaient « des cultivateurs, les premiers au monde », qui « semaient » et « récoltaient ». L’auteur « utilise délibérément les mots par lesquels les occupants européens désignaient avec fierté leurs propres activités paysannes », lit-on encore sur The Conversation. Certes, nuance l’historien Tom Griffiths dans le magazine en ligne Inside Story, les chercheurs ont dépassé depuis plusieurs décennies la vieille distinction entre « agriculteurs » et « chasseurs-cueilleurs », et fait voler en éclats le mythe du « nomadisme ».

 

Ancien instituteur, Bruce Pascoe manie des concepts « inutilement rigides », rendus obsolètes par des œuvres de l’anthropologue Marshall Sahlins telles qu’Âge de pierre, âge d’abondance (Gallimard, 1976), regrette Russel Marks. Pourtant, poursuit cet universitaire, Dark Emu présente le mérite de « vulgariser un savoir resté jusqu’alors cantonné au monde de la recherche ». Un travail salutaire, confirme Tom Griffiths, car « la plupart des Australiens avaient jusqu’alors grossièrement sous-estimé le raffinement technique et politique des sociétés aborigènes ». Le succès du livre témoigne de leur « désir d’apprendre ». Récompensé en 2016 par un NSW Premier’s Literary Award, un prix prestigieux décerné par le gouvernement de Nouvelle-Galles du Sud, Dark Emu a été adapté au théâtre en 2018. L’année suivante, Pascoe en a rédigé une version pour le jeune public, puis la chaîne ABC en a tiré un documentaire qui doit être diffusé cette année.

 

Dès lors, le livre est devenu « la cible de la droite réactionnaire australienne », précise encore Russel Marks, pour qui ce clivage a « profondément recomposé le paysage culturel national ». L’éditorialiste Andrew Bolt s’est ainsi insurgé, dans les médias et sur un site qu’il a créé à cet effet, Dark Emu exposed (« Les contrevérités de Dark Emu »), contre les « exagérations » et les « fabrications » de Pascoe . Une virulente polémique ad hominem s’est en outre invitée dans le débat : l’ascendance en partie aborigène dont se prévaut l’auteur serait en réalité fallacieuse. Dans Salt, un recueil de textes de fiction et de non-fiction paru en 2019, Pascoe reconnaît que d’après l’analyse génétique, ses racines se trouvent « davantage en Cornouailles que chez les Kooris ». Collective ou individuelle, la question des origines est décidément brûlante.

Les meilleures ventes (fiction) en Finlande – À la croisée des mondes

 

Si la scène littéraire finlandaise reflète globalement la diversité linguistique du pays, le palmarès des best-sellers rappelle que plus de 90 % des lecteurs privilégient le finnois.

 

Sans surprise, Bolla, lauréat du prestigieux prix Finlandia, arrive en tête des ventes. Après le succès international de Mon chat Yugoslavia (Folio, 2017), Pajtim Statovci, jeune écrivain né au Kosovo, poursuit ici l’étude des problématiques identitaires qui lui sont chères : conflits interethniques, intégration des migrants… Très actuels partout en Europe, ces thèmes sont particulièrement sensibles dans un pays ethniquement homogène comme la Finlande.

 

Les lecteurs s’intéressent aussi aux relations historiques douloureuses avec le puissant voisin russe, comme en témoigne le thriller Kremlin nyrkki. En Finlande, du reste, le thriller et le polar ne sont pas considérés comme des sous-genres : ils occupent le rayon littérature au même titre que la bande dessinée, au côté de la nouvelle, autre genre très populaire, représenté ici par le recueil de récits érotiques Lupa, de la blogueuse vidéo Sita Salminen.

 

Le poids de la Russie se fait sentir à toutes les époques : Sofi Oksanen est justement adulée dans son pays pour ses romans qui explorent les angoisses et les secrets, souvent dans un contexte de conflits entre Est et Ouest. Plusieurs de ses livres évoquent l’Estonie, son pays maternel, déchiré par la Seconde Guerre mondiale et les occupations successives. Dans Le Parc à chiens, à paraître prochainement chez Stock, elle ancre son récit dans une autre ex-république soviétique, l’Ukraine, et témoigne de l’éternelle exploitation des femmes à travers un personnage de femme slave.

 

Le féminisme est un sujet récurrent. Premier pays d’Europe à accorder le droit de vote aux femmes, en 1906, la Finlande vient de se doter d’un gouvernement résolument féminin. Ce thème caractérise plusieurs titres du classement, notamment Ensimmäinen nainen, roman historique centré sur l’épouse de l’ancien président Urho Kekkonen, ou Sotaleski et Mirjami, deux récits qui évoquent du point de vue des femmes la tragique guerre d’Hiver, qui dura de l’invasion du pays par l’URSS (novembre 1939) au traité de Moscou (mars 1940). Enfin, l’espiègle Tuomas Kyrö, déjà connu dans le monde francophone pour Les Tribulations d’un lapin en Laponie (Folio, 2013), manifeste dans son dernier roman, « Le râleur en quête d’une escort », un esprit typiquement finlandais : un humour tantôt noir, tantôt burlesque, qui se déploie dans un vaste paysage de lacs, de forêts et de toundra.

Filibuster

«Ce sont les flibustiers qui ont coulé la IVe République. On n’avait pas le calibre. Et puis Charles s’est pointé. Il a dégainé son 49-3. Fin de la flibuste.» D. P.

Filibuster est un nom anglais qui désigne l’obstruction parlementaire, tactique consistant à faire un discours interminable ou à déposer des amendements en série pour retarder l’adoption d’une loi. Par extension, le terme désigne le parlementaire qui s’y livre, ou devient le verbe correspondant.

 

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Existe-t-il dans une langue un mot pour désigner l’acceptation collective de la souffrance mêlée d’un espoir tranquille que ça aille mieux ?
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La quête d’Ariana Neumann

Lorsqu’à 8 ans, Ariana Neumann s’amuse à explorer le bureau de son père en jouant à l’espionne, elle ne pouvait imaginer qu’elle découvrirait un véritable secret de famille. Dans une boîte, elle trouve une carte d’identité où figure la photo de son père, mais portant un autre nom que le sien. Adulte, cette découverte ne cessera de la hanter, mais ce n’est qu’en 2001, à la mort de son père, qu’elle se sentira en droit d’explorer son histoire familiale. Dans When Time Stopped, elle exhume le passé douloureux d’un homme qui n’a jamais réussi à en parler à quiconque.

Une histoire de famille

L’auteure savait que son père, Hans Neumann, était originaire de Prague, qu’il s’était installé à Caracas, au Venezuela, en 1949, où il avait rencontré sa mère et où elle-même était née. Ce qu’elle ignorait, en revanche, c’est qu’il était juif, avait réchappé par trois fois à la déportation et vu périr 25 membres de sa famille dans les camps de la mort. « Neumann n’a pas ménagé ses efforts pour tirer le maximum des archives : elle a fait appel à des chercheurs et à des spécialistes de la Shoah à Prague, Berlin et Londres, et elle a retrouvé des descendants des personnes qui ont permis à Hans d’échapper aux nazis », pointe l’écrivaine et biographe Sara Wheeler dans The Times Literary Supplement.

En 1942, les parents de son père sont envoyés au camp de concentration de Theresienstadt, découvre Neumann. Ils y survivront pendant près de deux ans avant d’être déportés à Auschwitz. En 1943, lorsque Hans reçoit sa troisième convocation lui intimant de se présenter à l’Office central pour l’émigration juive, il décide de quitter Prague où la situation devient trop dangereuse. Sous couvert d’une fausse identité, il part pour Berlin où, au cœur du Reich, il travaillera comme expert pour une usine de peinture.

La quête du père

« Vu la kyrielle de personnages hauts en couleur et de coups de théâtre que contient le livre, Neumann aurait pu transformer son enquête minutieuse en roman historique. À la place, elle a écrit une superbe chronique familiale, dont la puissance émotionnelle se déploie à plusieurs niveaux. Oui, son récit de l’épopée d’une famille juive de Prague tentant de déjouer les plans des nazis est passionnant à lire. Mais sa réflexion lucide sur la mémoire, l’identité et les souvenirs est tout aussi digne d’intérêt », estime Corinna da Fonseca-Wollheim dans The New York Times.

À lire aussi dans Books : Les amants d’Auschwitz, avril 2020.

Le monde perdu de Pilar Quintana

Quelques cabanes en bois dressées au bord de l’océan Pacifique, sur une plage de sable noir qui ressemble à de la boue, soumises aux caprices de la marée et aux pluies diluviennes. C’est le décor qu’a choisi la Colombienne Pilar Quintana pour son roman La perra, dont la traduction française paraîtra prochainement chez Calmann-Lévy. Elle y raconte la mélancolie de Damaris, qui s’occupe de l’entretien de la villa des Reyes, un couple fortuné vivant à Bogotá. Depuis son mariage avec Rogelio, un pêcheur taciturne, elle rêve d’avoir un enfant mais n’y parvient pas. Lorsque l’une de ses voisines lui offre une petite chienne âgée de quelques jours, Damaris noue avec l’animal une relation fusionnelle. Mais l’affection laisse vite place au ressentiment. En grandissant, la chienne dédaigne sa maîtresse et se sauve à plusieurs reprises dans la jungle, laissant Damaris en proie à une colère froide.

La Colombie perdue

« Le village dans lequel vit Damaris fait partie de ce que nous avons l’habitude d’appeler “l’autre Colombie”, la “Colombie profonde”, expressions généralement prononcées avec un soupçon de condescendance citadine. C’est la Colombie que nous peinons à comprendre parce que nous la regardons de haut, celle qui a le plus souffert des guérillas et de l’oubli, celle à qui les grandes villes ont très souvent tourné le dos », analyse Iván Andrade dans la revue colombienne en ligne Razón Pública. Cette Colombie-là, Pilar Quintana en parle en connaissance de cause puisqu’elle a vécu pendant neuf ans sur une langue de terre bordée par le Pacifique, dans une maison construite de ses mains à proximité du village de Juanchaco. « Elle qui connaît le nom des nœuds marins, les différents types de filets, les oiseaux et les insectes ; elle, qui distingue au premier coup d’œil une couleuvre inoffensive d’une vipère, attache une grande importance à la précision de son écriture », remarque l’écrivaine Melba Escobar dans le quotidien colombien El Tiempo.

L’amour inconditionnel d’une mère

C’est à Bogotá, où elle vit désormais, que Pilar Quintana a écrit La perra, un roman qu’elle qualifie dans les pages d’El Tiempo de « chant nostalgique adressé au Pacifique ». Son récit interroge notre conception de la maternité en prenant pour toile de fond « une région où la fertilité est une sorte de déesse que l’on célèbre en peuplant son lopin de terre de bambins » rappelle le journaliste Gerardo Quintero dans Semana rural, un site d’information rattaché à l’hebdomadaire colombien Semana. En filigrane, une question traverse le roman : l’amour d’une mère est-il aussi inconditionnel qu’on le dit ? Rien n’est moins sûr, semble répondre Pilar Quintana. La romancière laisse entrevoir la facette sombre du lien maternel, rappelant que, comme tous les cultes, celui rendu à la déesse fertilité n’est pas sans exiger quelques victimes sacrificielles.

À lire aussi dans Books : Deux démons de Colombie, octobre 2013.

Éloge de l’imagination

Constituer une histoire de l’imagination, de l’Égypte antique jusqu’à nos jours. Le projet paraît fou, et pourtant, c’est bien ce qu’a entrepris Juan Arnau, un philosophe et astrophysicien espagnol, spécialiste des philosophies orientales. Dans Historia de la imaginación, il montre que la pensée en images est constitutive de l’humanité, et que notre capacité à imaginer est un puissant moteur de l’histoire. « Aristote, Averroès, George Berkeley, Schopenhauer, Darwin, Nietzsche, sophistes, gnostiques, soufis, cabalistes… Des dizaines de penseurs, de théories et de mythes peuplent cet essai philosophique, à la fois érudit, accessible et agréable à lire grâce à sa forte composante narrative », commente Fernando Díaz de Quijano dans le magazine El Cultural.

Le lien entre le réel et l’imaginaire

Imaginer, ce n’est pas nier la réalité mais l’anticiper et, par là même, lui permettre d’advenir, insiste Juan Arnau. Dans De la Terre à la Lune, Jules Verne imaginait le premier voyage lunaire, et deux siècles plus tard, Neil Armstrong posait le pied sur la Lune ; c’est en partie parce qu’à la fin du XVe siècle, Léonard de Vinci dessinait d’improbables machines volantes qu’aujourd’hui voyager dans les airs est monnaie courante. Et pourtant, nombreux sont ceux qui entendent réduire le monde à sa composante tangible, déplore l’auteur. Au banc des accusés, Aristote, que Juan Arnau qualifie de « premier castrateur de l’imagination », ainsi que les tenants du scientisme et du positivisme d’Auguste Comte.

L’essence de l’imagination

« L’imagination, comme l’explique Arnau, nous est nécessaire pour faire le lien entre le ciel et la terre, l’individuel et l’universel, la logique et l’expérience des sens, et toutes les autres dualités qui nous constituent ; si nous ne nous préoccupons que d’un seul de ces pôles (comme le font de nos jours le scientisme et le matérialisme), nous risquons de sombrer dans un monde déshumanisé. L’imagination n’est ni un passe-temps ni un luxe : c’est une condition nécessaire de l’être », avertit le romancier Luis Manuel Ruiz dans le quotidien Diario de Sevilla.

À lire aussi dans Books : Le plus grand des mystères, mai/juin 2018.

Spinoza, ou le bonheur à peu de frais

Le bonheur n’est désormais plus seulement un droit mais une « impérieuse obligation », comme disait Gide. D’où le foisonnement de tout ce qui peut aider à atteindre ce noble but, ouvrages de philosophie, de religion ou de développement personnel. Mais, à la fin du XVIIe siècle, Baruch Spinoza avait déjà réussi l’exploit de conjuguer les trois genres dans un seul ­volume, Éthique.

 

Être heureux, y explique-t-il, est à la portée de tous : il suffit de s’en remettre à la raison. Et son habile théorie semble validée dans la pratique – du moins en ce qui le concerne. La vie de Spinoza débute en effet de façon sinistre : au sortir de l’adolescence, il perd coup sur coup presque tous les membres de sa famille ; puis sa fortune ; puis son amoureuse, la fille de son logeur, qui l’éconduit ; puis sa communauté, qui l’exclut de la synagogue pour impiété, le frappe d’un ignominieux ­herem (« malédiction ») et tente même de le faire assassiner. De quoi conduire au désespoir l’âme la mieux trempée. Mais, plutôt que de sombrer, Spinoza opère un virage à 180 degrés : adieu joies matérielles (et corporelles), en avant toute vers la vie de l’esprit. Il se réfugie dans sa bibliothèque et ses 150 livres, dans l’étude de la philosophie ou dans le dialogue des cerveaux, le plus souvent en correspondant avec des savants tels Huygens ou Leibniz.

 

Pour assurer sa maigre subsistance, le reclus polit des lentilles pour instruments d’optique, promouvant du même coup l’acuité intellectuelle, puisque cette tâche lui occupe les mains mais libère sa réflexion, et l’acuité visuelle, car ses verres sont réputés les meilleurs d’Europe. La recette, dit-il, fonctionne : « Je voyais clairement une chose : tant que mon esprit était occupé de ses pensées, il se détournait des faux biens. […] Ce me fut une grande consolation ».

 

Il faut dire que ladite recette, démontrée « suivant l’ordre géométrique et divisée en cinq parties », repose sur un processus rigoureux étayé par de longues recherches. La première étape consiste à disqualifier la source communément reconnue de félicité sur terre, la religion ou plutôt la « superstition ». Dans son Traité théologico-politique de 1610, Spinoza entreprend une déconstruction méthodique des fondements de la croyance chrétienne et judaïque. Ce n’est pas Dieu, ose-t-il affirmer, qui dispense arbitrairement le bonheur, mais à l’inverse c’est la quête du bonheur, ou du moins de ses accessoires, qui suscite l’invention d’une puissance extérieure : « Si les hommes étaient capables de gouverner toute la conduite de leur vie par un dessein réglé, si la fortune leur était toujours favorable, leur âme serait libre de toute superstition. »

 

Il étaye cette postulation en s’appuyant sur la Bible elle-même, dont il traque impitoyablement les contradictions et incohérences. Véritable précurseur de l’exégèse façon protestante, il interroge le récit biblique dans son historicité et ses subtilités linguistiques, ce qui lui permet ainsi d’affirmer que « Le Pentateuque et les Livres de Josué, des Juges, de Ruth, de Samuel et des Rois ne sont point authentiques », et que la Torah ne peut être l’œuvre de Moïse et que c’est plutôt le scribe Hesdras qui « y a mis la dernière main ».

 

Il affirme, preuves à l’appui, que les prophètes « n’eurent pas en partage une âme plus parfaite que celle des autres hommes, mais seulement une puissance d’imagination plus forte », et que les miracles sur lesquels ils s’appuient généreusement ne sont que supercherie : « Si l’on admettait que Dieu agit contrairement aux lois de la Nature on serait obligé d’admettre aussi qu’il agit contre sa propre nature, et rien ne serait plus absurde. »

 

Au passage, Spinoza pulvérise aussi l’idée de la prééminence du peuple élu : pourquoi les décrets universels de Dieu seraient-ils réservés à une petite tribu du Proche-Orient ? Même quand il s’agit d’expliquer la nature, le philosophe n’a pas recours à la divinité (cet « asile de l’ignorance ») : Dieu et la Nature ne sont qu’une seule et même chose (« Deus sive Natura »), et les lois « immuables, et connaissables » de la Nature sont véritablement les « décrets de Dieu ».

 

De ce monisme Dieu = Nature en découle un autre : l’unité de la matière et de l’esprit, donc du corps et de la pensée, attributs égaux et complémentaires de la Nature. Il est absurde de les dissocier, de brimer l’un pour élever l’autre comme on le croit si volontiers au XVIIe, ce « grand siècle des âmes », pour reprendre la formule de Daniel-Rops 1. Il faut au contraire – véritable « révolution copernicienne » selon Frédéric Lenoir – unir leurs ressources pour appréhender les fondements de l’existence et en accepter les lois 2. C’est en mettant la raison à contribution qu’on accède à la joie voire à la « béatitude ». La raison nous dicte ce qui est bon pour nous – à savoir ce qui fait l’objet d’un désir rationnel (« Nous ne désirons aucune chose par ce que nous jugeons qu’elle est bonne mais au contraire nous appelons bon ce que nous désirons »). Un désir qu’il faut scruter en nous et à la satisfaction duquel nous devons œuvrer. Incidemment, c’est la société tout entière qui profite de cette quête individuelle de « l’utile propre », car « les notions communes à tous les hommes » que le processus met en évidence permettent de fonder les règles de la vie sociale sur la raison, et donc l’adhésion intérieure, socle beaucoup plus solide que la contrainte.

 

Et que nous disent ces « notions communes » quant à l’obtention du bonheur, une fois qu’on a compris qu’elles en détenaient la clé ? En gros, qu’il faut éliminer les « passions tristes » et cultiver les « passions joyeuses » et le « désir ». Spinoza étant Spinoza, il appuie cette recommandation sur une analyse méthodique de la mécanique des « passions primitives », comment les bonnes se combinent pour augmenter la « puissance d’agir » et comment les néfastes peuvent s’annuler mutuellement.

 

S’il avait vécu au-delà de 45 ans, peut-être aurait-il poussé ses recherches vers la psychologie ou la neurologie, décortiquant les sources corporelles ou autres des « passions tristes » et de leurs conséquences, mélancolie, dépression, lypémanie… Et s’il était encore de ce monde, sans doute se réjouirait-il de constater que notre moderne « science du bonheur » prétend avoir calculé le rapport idéal entre passions joyeuses et passions tristes – il serait très précisément de 2,9 émotions positives pour 1 émotion négative – et confirmé que le bonheur dépend bel et bien du psychique. Pas à 100 % certes – à 40 % seulement, selon la « formule du bonheur » postulée par l’un des grands maîtres de la psychologie positive, ­Martin Seligman. Les 60 % restants dépendent des circonstances extérieures sur lesquelles on n’a guère prise. Mais, sur ces 40 %-là, le système Spinoza peut et doit s’utiliser à plein. C. Q. F. D.

Punir et exécuter

Avec ses chefs mafieux et leurs hommes de main, ses exécutions et sa bureaucratie tentaculaire, le centre pénitentiaire de Tihar, à New Delhi, est « un écosystème unique en son genre », estime l’hebdomadaire indien Outlook. Souvent présentée comme la plus vaste prison d’Inde, voire de toute l’Asie, Tihar héberge plus de 12 000 détenus.

 

Sunil Gupta y a travaillé pendant trente-cinq ans comme surveillant. Dans Black Warrant, écrit avec le journaliste Sunetra Choudhury, il raconte son quotidien rythmé par « le cliquetis des ­menottes et des chaînes des prisonniers ». Et aussi par les exécutions capitales, thème central le livre, poursuit dans Outlook l’écrivain et cinéaste Mahmood Farooqi, lui-même ancien pensionnaire des lieux (il a été incar­céré pour viol en 2016 avant d’être acquitté l’année suivante).

 

Gupta décrit les pendaisons avec un luxe de détails, du comportement des détenus à la longueur de la corde en passant par l’habitude des bourreaux de se soûler avant d’accomplir leur sinistre tâche. Un choc, dans un pays où la peine de mort reste un sujet quasi tabou. Le romancier Manu Joseph retient du livre la pendaison d’Afzal Guru en 2013, condamné à mort pour sa participation à l’attentat contre le Parlement indien en 2001. « Tihar, écrit-il dans le quotidien Mint, c’est l’Inde quand personne ne regarde : le pays compense les failles de son système judiciaire par des prisons terrifiantes. »

Éloge de l’oisiveté

Iñaki Uriarte s’est promis de ne jamais travailler. Depuis qu’il a fini ses études, il passe son temps à lire, à dialoguer avec son chat Borges et à regarder les passants, assis à la terrasse d’un café de ­Bilbao. Mais un jour de 1999, cloué sur un lit d’hôpital, il commence à tenir un journal.

 

L’exercice lui plaît et, même après son rétablissement, il continue de documenter son quotidien. La publication, en 2010, du premier volume de son journal lui vaut une pluie d’éloges de la part de grands noms des lettres espagnoles tels qu’Enrique ­Vila-Matas. « Peut-être parce que [Iñaki Uriarte] est quelqu’un qui lit, qui observe, qui ne connaît pas le stress vital, quelqu’un d’intelligent, qui sait distiller des réflexions justes », note le journaliste Llàtzer Moix dans le quotidien barcelonais La Vanguardia.

 

Deux autres volumes sont parus en 2011 et 2015, et les trois viennent d’être réunis dans une édition complète (les éditions Séguier en ont publié en 2019 une sélection sous le titre Bâiller devant Dieu). On y trouve pêle-mêle des réflexions sur la littérature, des portraits ironiques de figures intellectuelles espagnoles et des descriptions de ces petits moments que seuls les oisifs prennent le temps d’observer.

Les amants d’Auschwitz

La première fois qu’il lui adressa la parole, en 1943, près des fours crématoires d’Auschwitz, David Wisnia réalisa que Helen Spitzer n’était pas une détenue comme les autres. Celle que l’on surnommait Zippi était toujours propre et soignée. Elle sentait bon. Un autre détenu les avait présentés à la demande de Zippi.

 

Rien que sa présence en ce lieu sortait de l’ordinaire : normalement, elle n’avait pas le droit d’être là, loin des baraques des femmes, en train de parler à un ­prisonnier. Avant que David Wisnia s’en rende compte, ils étaient seuls. Tous les détenus autour d’eux s’étaient volatilisés, et il comprit plus tard que ce n’était pas un hasard. Ils convinrent de se retrouver au même endroit la semaine suivante.

 

Le jour venu, David Wisnia se rendit comme prévu au rendez-vous fixé entre les fours crématoires IV et V. Il grimpa au sommet d’une montagne de ballots de vêtements de déportés où Zippi avait aménagé une cachette, un espace entre les piles, juste assez grand pour eux deux. David Wisnia avait 17 ans, elle en avait 25.

 

« Je ne savais pas du tout comment m’y prendre. Quoi, quand, où… Elle m’a tout appris », se souvient cet homme aujourd’hui âgé de 93 ans.

 

Tous deux étaient des déportés juifs à Auschwitz, tous deux des prisonniers privilégiés aussi. D’abord chargé du ramassage des corps des détenus qui se suicidaient, David Wisnia fut réqui­sitionné pour divertir ses geôliers nazis, qui avaient découvert ses talents de chanteur. Helen Spitzer occupait un poste encore plus important : c’était la graphiste du camp. Ils devinrent amants, et se retrouvaient environ une fois par mois à l’heure dite dans leur alcôve de fortune. Ils étaient tous les deux conscients de risquer leur vie. Mais, peu à peu, la peur laissa la place à l’impatience de se revoir. David ­Wisnia se sentait quelqu’un. « Elle m’avait choisi », dit-il aujourd’hui.

 

Lorsqu’ils se retrouvaient, les deux amoureux ne parlaient pas beaucoup – tout juste se racontaient-ils quelques bribes de leur passé. Le père de David, grand amateur d’opéra, avait encouragé son fils à se mettre au chant ; il avait péri avec le reste de la famille dans le ghetto de Varsovie. Helen, très férue de musique elle aussi – elle jouait du piano et de la mandoline –, apprit à David une chanson hongroise. Au pied des montagnes de vêtements, d’autres détenus montaient la garde, au cas où un officier SS passerait par là.

 

Pendant quelques mois, ils avaient ainsi trouvé une échappatoire au quotidien du camp, mais ils savaient que cela ne pouvait pas durer. Autour d’eux, la mort rôdait. Mais ils faisaient le projet d’une vie à deux en dehors d’Auschwitz. Ils savaient que tôt ou tard ils allaient être séparés. Mais ils avaient conçu un plan pour se retrouver après la fin de la guerre.

 

Ils allaient devoir attendre soixante-douze ans.

 

Nous sommes à l’automne 2019. David Wisnia regarde de vieilles photos dans la maison qu’il habite depuis soixante-sept ans à Levittown, sa ville d’adoption en Pennsylvanie. Toujours passionné de chant, il a officié pendant des décennies comme chantre à la synagogue locale. Aujourd’hui, il donne à peu près une fois par mois des conférences dans des écoles, et parfois des bibliothèques ou des synagogues, pour raconter sa vie. « Nous ne sommes plus très nombreux à pouvoir témoigner. »

 

Il a prévu de se rendre en janvier avec une partie de sa famille à Auschwitz, où il a été invité à chanter pour le 75e anniversaire de la libération du camp. Il s’attend à n’y retrouver qu’un seul rescapé qu’il connaissait 1. Lors de la dernière grande commémoration à laquelle il a assisté, il y a cinq ans, ils étaient encore 300 à avoir fait le déplacement. La Claims Conference, une association chargée de négocier des réparations pour les juifs victimes du nazisme, estime que seuls 2 000 rescapés d’Auschwitz sont encore en vie dans le monde.

 

À un moment où le souvenir de la Shoah s’estompe de la mémoire collective et où l’antisémitisme repart à la hausse, M. Wisnia juge plus que jamais urgent de raconter son passé. Un changement de cap pour un homme qui a passé la majeure partie de sa vie d’adulte à refuser de regarder en arrière. Son fils aîné, par exemple, n’a appris qu’à l’adolescence que son père n’était pas né aux États-Unis (David a déployé des efforts considérables pour se défaire de son accent polonais).

 

Ce sont ses enfants et petits-enfants qui, à force d’insister, l’ont amené à parler du passé. Cela a pris du temps. Puis d’autres l’ont convaincu de témoigner publiquement. En 2015, il a publié ses Mémoires 2. C’est alors que ses proches ont appris l’existence de son amoureuse d’Auschwitz. Dans son livre, il l’évoquait sous le nom de Rose. Leurs retrouvailles ne s’étaient pas tout à fait passées comme prévu. À ce moment-là, tous les deux étaient mariés. « Comment fait-on pour raconter cela à sa famille ? » s’interroge M. Wisnia.

 

 

Helen Spitzer était arrivée à Auschwitz en mars 1942 dans l’un des deux premiers convois de femmes, constitués de 2 000 jeunes juives slovaques célibataires3. Elle avait étudié dans un lycée technique et disait être la première femme de la région à avoir un diplôme de graphiste. Au début, elle fut chargée d’épuisants travaux de démolition dans le camp secondaire de ­Birkenau. Sous-alimentée, elle contracta le typhus, le paludisme et la dysenterie. Elle tint bon jusqu’à ce qu’elle soit blessée au dos par une cheminée qui s’était écroulée sur elle. Grâce à ses contacts, à sa connaissance de l’allemand et à ses compétences de graphiste, elle réussit à se faire affecter dans un bureau.

 

Au départ, son travail consistait à appliquer une bande verticale de peinture rouge dans le dos des uniformes des détenues, comme elle le raconte dans un témoignage recueilli en 1946 par le psychologue David Boder, qui fut le premier à interroger des rescapés de la Shoah après la guerre 4. Puis elle fut préposée à l’enregistrement des nouvelles arrivantes.

 

Au moment où Helen rencontra David, elle partageait un bureau avec une autre déportée juive. Ensemble, elles classaient la paperasse nazie. Helen était également chargée d’établir un tableau mensuel de la main-d’œuvre disponible dans le camp. Plus on lui confiait de responsabilités, plus elle était libre d’aller et venir à l’intérieur du camp. Elle était même parfois autorisée à faire des petites sorties. Elle pouvait se doucher régulièrement et était exemptée du port du brassard. Elle mit à profit sa parfaite connaissance de la géographie du camp pour en réaliser une maquette. Elle était privilégiée au point de pouvoir correspondre avec son seul frère survivant en Slovaquie par l’intermédiaire de cartes postales en langage codé.

 

Mais Helen Spitzer n’était pas une kapo, comme on appelait les détenus chargés d’encadrer les autres déportés. Elle profitait au contraire de son statut pour aider ses compagnons. Elle se servit de ses compétences graphiques pour retoucher des documents et affecter les prisonniers à d’autres baraquements et d’autres tâches. Elle avait accès à des rapports officiels du camp qu’elle transmit à plusieurs groupes de résistants, selon Konrad Kwiet, professeur émérite à l’université de Sydney et historien de la Shoah.

 

Kwiet est l’un des cinq historiens qui avaient interviewé Helen Spitzer dans le cadre de l’ouvrage Approaching an Auschwitz Survivor, coordonné par Jürgen Matthäus, directeur du département recherche au musée du Mémorial de l’Holocauste de Washington. « Cela ne me surprend pas que des déportés dans la situation de Zippi aient pu avoir une vie amoureuse et cherché à user de leur influence pour sauver des vies, estime Atina Grossmann, professeure à l’université Cooper Union de New York, qui a elle aussi interviewé Mme Spitzer. Pour chaque personne sauvée, vous en condamniez une autre. Il fallait que les comptes tombent juste et c’est comme cela qu’on trompait les Allemands. »

 

David Wisnia fut affecté à l’« unité des cadavres » à son arrivée à Auschwitz. Son travail consistait à ramasser les corps des détenus qui se jetaient contre la clôture de barbelés électrifiés qui entourait le camp pour mettre fin à leurs jours. Il les traînait jusqu’à une baraque où ils étaient ensuite chargés sur des camions.

 

Au bout de quelques mois, le bruit courut qu’il était doué pour le chant. Il se mit à se produire régulièrement pour ses gardiens puis fut affecté à des nouvelles fonctions dans un bâtiment que les SS appelaient le « sauna ». Il désinfectait les vêtements des nouveaux arrivants avec les granulés de Zyklon B qui étaient aussi utilisés dans les chambres à gaz.

 

Helen le vit pour la première fois au « sauna » puis trouva des prétextes pour s’y rendre de plus en plus souvent. Une fois le lien établi entre eux, elle demanda à des détenus de faire le guet en échange de nourriture le temps de leurs rendez-vous amoureux.

 

Leur relation dura plusieurs mois. Un après-midi de 1944, ils comprirent que c’était peut-être la dernière fois qu’ils se retrouvaient dans leur nid d’amour. Les nazis avaient commencé à transférer les derniers prisonniers restants vers d’autres camps, en leur faisant accomplir ce qu’on a appelé les « marches de la mort », et à détruire les preuves de leurs crimes. Pendant qu’on rasait les fours crématoires, la rumeur courut dans le camp que les Soviétiques approchaient. La fin de la guerre était peut-être pour bientôt. Helen Spitzer et David Wisnia avaient survécu à plus de deux années de camp alors que la plupart des déportés ne tenaient que quelques mois. Rien qu’à Auschwitz, 1,1 million de personnes avaient été assassinées.

 

C’est au cours de ce dernier après-midi qu’ils mirent leur projet au point. Lorsque la guerre serait finie, ils se retrouveraient à Varsovie, dans un centre communautaire juif. Ils s’étaient promis que le premier à arriver attendrait l’autre.

 

 

David Wisnia fut évacué avant Helen dans l’un des derniers convois de détenus. Il fut transféré au camp de concentration de Dachau, dans le sud de l’Allemagne, en décembre 1944. Peu après, au cours d’une marche de la mort au départ de Dachau, il trouva une pelle sur le chemin, frappa un garde SS et prit les jambes à son cou. Le lendemain, alors qu’il était caché dans une grange, il entendit approcher des blindés qu’il pensa être soviétiques. Il courut vers les chars et croisa les doigts. Il se retrouva nez à nez avec des GI.

 

Il n’en revenait pas de sa chance. Depuis ses 10 ans, David rêvait d’être chanteur d’opéra à New York. Avant la guerre, il avait même écrit au président Franklin D. Roosevelt afin de solliciter un visa pour faire des études de musique aux États-Unis. Les deux sœurs de sa mère avaient émigré dans le Bronx dans les années 1930, et il avait mémorisé leur adresse. Pendant son calvaire à Auschwitz, cette adresse était devenue pour lui une sorte de prière, une lumière dans la nuit.

 

Son soulagement était indescriptible. Les soldats de la 101e division aéroportée le prirent sous son aile après qu’il leur eut raconté son histoire avec les quelques mots d’anglais qu’il connaissait, mélangés à de l’allemand, du yiddish et du polonais. Ils le nourrirent de jambon en conserve, lui fournirent un uniforme et un fusil-­mitrailleur en lui montrant comment s’en servir. Il décida qu’il en avait assez de l’Europe. « Je ne voulais plus avoir affaire avec quoi ce soit d’européen, raconte-t-il. Je suis devenu américain à 110 %. »

 

C’est ainsi qu’il devint l’interprète de la troupe, qui le baptisa « Little Davey ». Désormais, il capturait des prisonniers de guerre, faisait subir des interrogatoires aux Allemands et leur confisquait leurs armes. « Nos petits gars n’étaient pas tendres avec les SS », se souvient-il.

 

Son unité marcha sur l’Autriche, libérant des localités sur son chemin. Vers la fin de la guerre, les GI atteignirent Berchtesgaden, le repaire d’Hitler dans les Alpes bavaroises. Ils firent main basse sur la cave et les trésors du Führer. Wisnia s’appropria un fusil Walther, un appareil photo Baldur et un pistolet semi-automatique.

 

En tant que Polonais, toutefois, M. Wisnia ne put jamais devenir un GI à part entière, mais il continua après la guerre à travailler pour l’armée américaine. Il occupa un poste à l’économat, où il était chargé de la logistique et du ravitaillement des troupes. Il lui arriva de se rendre dans le camp de personnes déplacées de Feldafing pour l’approvisionner. Depuis qu’il était entré au service des Américains, il n’était plus question d’aller rejoindre Zippi à Varsovie. Son avenir était aux États-Unis.

 

Helen Spitzer fut parmi les dernières à quitter Auschwitz en vie. Elle fut tout d’abord transférée dans le camp de femmes de Ravensbrück, en Allemagne, puis dans celui, plus petit, de Malchow, avant de subir elle aussi une marche de la mort. Elle réussit néanmoins à s’échapper avec deux autres jeunes femmes et effaça la bande rouge qu’elle avait elle-même peinte au dos de leurs vêtements pour mieux se fondre dans la population locale.

 

Tandis que l’Armée rouge poursuivait son avancée et que les nazis capitulaient, Helen Spitzer regagna sa ville natale, Bratislava. Mais, de toute sa famille, seul un de ses frères avait survécu, et il venait de se marier. Elle ne voulait pas être une charge pour lui et décida de poursuivre son chemin.

 

Helen Spitzer a fait de son parcours dans l’immédiat après-guerre un récit volontairement vague, estime l’historienne Atina Grossmann. Elle a laissé entendre qu’elle avait prêté main-forte à la Berih’ah, une organisation sioniste clandestine qui aida des centaines de milliers de juifs rescapés des camps et des ghettos d’Europe de l’Est à émigrer vers la Palestine sous mandat britannique.

 

Des millions de rescapés erraient sur les routes, et l’Europe se couvrait de camps de personnes déplacées. Rien qu’en Allemagne, on en dénombrait quelque 500. Dans le chaos de l’après-guerre, Helen Spitzer se débrouilla pour atteindre le premier camp destiné aux réfugiés juifs, situé à Feldafing, dans la zone américaine d’occupation de l’Alle­magne. Au printemps 1945, il abritait pas moins de 4 000 rescapés. David Wisnia y avait livré du ravitaillement – une coïncidence incroyable. « Je suis allé à Feldafing, mais comment aurais-je pu savoir qu’elle s’y trouvait ? » regrette-t-il.

 

 

Peu après son arrivée au camp, en septembre 1945, Helen Spitzer épousa Erwin Tichauer, un agent de sécurité des Nations unies qui faisait fonction de chef de la police du camp, ce qui en faisait un interlocuteur privilégié des forces américaines. Une fois de plus, Helen Spitzer, désormais Mme Tichauer, se retrouvait dans une position privilégiée : le couple vivait en dehors du camp.

 

À 27 ans, Mme Tichauer était parmi les rescapés les plus âgés de Feldafing. Grâce au poste de son mari, confia-t-elle à Atina Grossmann, on la considérait comme une des cadres du camp. À ce titre, elle distribuait des rations aux réfugiés, notamment aux femmes enceintes, qui étaient de plus en plus nombreuses. À l’automne 1945, elle était au côté de son mari lorsqu’il fit visiter le camp aux généraux Dwight Eisenhower et George Patton.

 

Mme Tichauer et son mari consacrèrent plusieurs années de leur vie à des causes humanitaires. Ils participèrent à des missions des Nations unies au Pérou, en Bolivie et en Indonésie. Entre deux missions, Erwin Tichauer enseignait le génie biologique à l’Université de Nouvelle-Galles-du-Sud, située à Sydney.

 

À la faveur de ses voyages, Helen Tichauer continua à apprendre de nouvelles langues et à mettre son expérience de graphiste au service de populations dans le besoin, notamment les femmes enceintes et les jeunes mères. Son existence ne se limitait pas à son statut de survivante de la Shoah, « elle avait une vie beaucoup plus riche que cela, estime Jurgen Matthäus, du musée du Mémorial de l’Holocauste de Washington. Avec son mari, ils ont accompli beaucoup de choses ».

 

Les Tichauer finirent par s’établir aux États-Unis. D’abord à Austin, au Texas, puis, à partir de 1967, à New York – où Erwin Tichauer fut recruté comme professeur à l’Université de New York (NYU). Dans leur appartement rempli de livres sur la Shoah, Mme Tichauer s’entretenait régulièrement avec des historiens. Elle ne donna jamais de conférences, expliquant qu’elle ne pouvait pas concevoir de faire de son expérience de rescapée une activité lucrative. Les historiens à qui elle livra son témoignage devinrent des membres de sa famille. Le professeur Kwiet, qui l’appelait d’Australie tous les vendredis, la considérait comme une seconde mère.

 

« Elle se refusait à être une rescapée professionnelle, renchérit Atina Grossmann. Elle se voyait comme l’historienne des historiens. Elle tenait à rendre compte aussi sobrement que possible de ce qu’elle avait vécu. » Au cours des nombreuses heures qu’elle passa à exposer les horreurs d’Auschwitz devant bon nombre d’historiens, elle ne mentionna pas une seule fois le nom de David Wisnia.

 

Quelques années après la fin de la guerre, M. Wisnia apprit par un ancien rescapé que Helen était en vie. À ce moment-là, il avait fort à faire dans l’armée américaine et attendait, au sein de son unité stationnée à Versailles, l’autorisation d’émigrer aux États-Unis. Lorsque son oncle et sa tante vinrent le chercher au port de Hoboken, dans le New Jersey, un jour de février 1946, ils eurent du mal à croire que cet adolescent de 19 ans en uniforme de GI était le petit David qu’ils avaient connu des années plus tôt à Varsovie.

 

David Wisnia avait hâte de rattraper le temps perdu. Il plongea dans la vie new-yorkaise, courant les soirées et les bals. Il prenait le métro dans le Bronx, où habitait sa tante, pour aller découvrir Manhattan. Peu après, il répondit à une petite annonce parue dans le journal local et fut embauché comme vendeur d’encyclopédies.

 

En 1947, à un mariage, il rencontra sa future épouse, Hope. Au bout de cinq ans, le couple déménagea à Philadelphie. David devint le directeur des ventes de l’entreprise Wonderland of Knowledge, l’éditeur des encyclopédies. Puis sa ­carrière de chantre de synagogue décolla.

 

Des années après, alors qu’il était installé à Levittown, un ami qu’il avait en commun avec Helen Tichauer l’informa que Zippi vivait désormais à New York. M. Wisnia, qui avait entre-temps parlé de Helen à son épouse, pensa que ce serait l’occasion de reprendre contact – et de lui demander enfin comment cela se faisait qu’il avait survécu à Auschwitz.

 

L’ami leur organisa un rendez-vous. David Wisnia prit sa voiture pour se rendre à Manhattan. Deux heures plus tard, il attendait dans le hall d’un hôtel donnant sur Central Park. « Elle n’est jamais venue. J’ai appris par la suite qu’elle pensait que ce n’était pas une bonne idée qu’on se revoie. Elle était mariée. Elle avait un époux. »

 

David prenait régulièrement des nouvelles de Helen auprès de leur ami commun. Entre-temps, sa famille s’était agrandie : il avait à présent quatre enfants et six petits-enfants. En 2016, il chercha à nouveau à prendre contact avec Zippi. Toute sa famille était désormais au courant de son existence. Son fils, devenu rabbin dans une synagogue réformée de Princeton, dans le New Jersey, l’appela de sa part. Elle finit par accepter une rencontre.

 

En août 2016, David Wisnia se rendit au rendez-vous en compagnie de deux de ses petits-enfants. Il demeura silencieux pendant presque tout le trajet entre Levittown et New York. Il ne savait pas à quoi s’attendre. La dernière fois qu’il avait vu son ancienne amoureuse, c’était soixante-douze ans auparavant. Il avait entendu dire qu’elle n’était pas en bonne forme mais ne savait pas grand-chose de son parcours. Il avait le sentiment qu’elle avait contribué à lui sauver la vie, et il voulait savoir si c’était vrai.

 

 

Lorsque David Wisnia et ses petits-­enfants arrivèrent à son appartement de Manhattan, ils trouvèrent Helen Tichauer alitée dans une pièce tapissée de rayonnages de livres. Elle vivait seule depuis la mort de son mari, en 1996, et ils n’avaient pas eu d’enfants. Sa vue et son ouïe avaient baissé. Une auxiliaire de vie s’occupait d’elle, et le téléphone était devenu son unique lien avec le monde extérieur.

 

Au début, elle ne le reconnut pas. M. Wisnia s’approcha d’elle. « Elle a ouvert grand les yeux, comme si elle revenait à la vie, raconte le petit-fils de David, Avi Wisnia, 37 ans. Cela nous a tous déconcertés. » Soudain, ils se mirent tous les deux à parler dans leur langue d’adoption, l’anglais. Un véritable torrent de paroles. « Elle m’a demandé devant mes petits-enfants : ‘Tu as raconté à ta femme ce que nous avons fait ?” se remémore M. Wisnia avec un gloussement et un hochement de tête. “Oui, Zippi, je le lui ai dit !” »

 

M. Wisnia lui parla de ses enfants, de ses années passées dans l’armée américaine. Helen Tichauer évoqua ses missions humanitaires après guerre et son mari. Elle s’émerveilla de son anglais impeccable. « Mon Dieu ! Jamais je n’aurais cru que nous nous reverrions un jour – et à New York, en plus ! »

 

La rencontre dura près de deux heures. Il finit par lui poser la question qui le taraudait : était-elle pour quelque chose dans le fait qu’il avait réussi à rester en vie à Auschwitz tout ce temps ? Elle leva la main, les cinq doigts écartés. « Je t’ai évité cinq fois d’être expédié au mauvais endroit », dit-elle d’une voix sonore, avec un fort accent slovaque. « Je le savais, dit David Wisnia à ses petits-enfants. C’est incroyable. Absolument incroyable. » Mais ce n’était pas tout. « Je t’ai attendu », dit Mme Tichauer. M. Wisnia était abasourdi. Après avoir survécu à la marche de la mort, elle l’avait attendu à Varsovie. Elle avait tenu sa promesse. Mais il n’était jamais venu. Elle l’avait aimé, lui avoua-t-elle à voix basse. Lui aussi l’avait aimée, lui dit-il en retour.

 

David Wisnia et Helen Tichauer ne se revirent plus jamais. Elle décéda deux ans plus tard, à l’âge de 100 ans. Lors de ce dernier après-midi passé ensemble, avant que David quitte l’appartement, elle lui demanda de lui chanter quelque chose. Il lui prit la main et entonna l’air hongrois qu’elle lui avait appris à Auschwitz. Il voulait qu’elle sache qu’il n’avait pas oublié les paroles.

 

 

— Cet article est paru dans The New York Times le 8 décembre 2019. Il a été traduit par Alexandre Lévy.