Halina Konopacka, la championne

Avec sa biographie de Halina ­Konopacka, championne olympique 1928 de lancer du disque qui donna sa première médaille d’or à la Pologne, l’avocate et journaliste Agnieszka ­Metelska s’est attiré les louanges de la ­critique.

 

« Il faut apprécier la subtilité avec laquelle elle a su reconstruire la vie de son héroïne et retranscrire le contexte de l’époque », commente le site Culture.pl.

 

Durant l’entre-deux-guerres, Halina Konopacka était aussi célèbre pour ses exploits sportifs que pour sa beauté (elle fut élue plus belle athlète des Jeux d’Amsterdam en 1928) et ses combats politiques. Metelska insiste ainsi sur son rôle dans le mouvement d’émancipation des femmes, à une époque où le port du short provoquait le courroux des autorités religieuses. « Konopacka a ouvert la voie aux femmes, en brisant les stéréotypes et en luttant contre les conventions », ­affirme ainsi le magazine culturel en ligne Kulturatka.

 

Coiffée d’un béret rouge qu’elle ne quittait jamais, elle fut l’une des premières Polonaises à obte­nir le permis de conduire et participa même à des rallyes automobiles. Elle traversa la Vistule à la nage, posa pour des magazines de mode, ­publia des poèmes et défendit ses convictions dans la presse.

 

En 1928, elle épousa ­Ignacy Matuszewski, héros de la guerre de 1914-1918, journaliste, diplomate et ministre des Finances de la Deuxième République de Pologne. Agnieszka Metelska ­raconte l’opération que le couple monta au début de la Seconde Guerre mondiale pour sortir du pays les réserves d’or de la Banque centrale et les acheminer jusqu’en France à travers la Roumanie, la Turquie, la ­Syrie et le Liban, afin de financer le gouvernement polonais en exil. Après la capitulation française de 1940, les ­Matuszewski se réfugièrent aux États-Unis. ­Halina Konopacka y mourut en 1989, quasiment oubliée dans son pays.

 

« Avant la guerre, tout le monde l’adulait. À tel point que, dans certains foyers, deux photos étaient ­accrochées au mur côte à côte : celle de Kono­packa et celle de Piłsudski », la lanceuse de disque et le héros de l’indépendance à l’origine de la Deuxième République de Pologne, rappelle l’hebdomadaire en ligne Kultura ­Libe­ralna. Les exploits sportifs de Konopacka avaient une portée politique. Sa médaille d’or avait guéri les « complexes polonais ». Le pays se sentait enfin l’égal de ses voisins.

Partie de Monopoly au pays des Soviets

Aucun jeu de société au monde ne draine dans son sillage autant de légendes et d’anecdotes. Le Monopoly a vu le jour en 1935, et, à peine un an plus tard, il était interdit par l’Allemagne nazie. On raconte aussi que les services secrets de Sa Majesté en avaient réalisé une version destinée aux prisonniers de guerre britanniques pendant la Seconde Guerre mondiale. La boîte renfermait un véritable kit d’évasion : une miniboussole, une carte et de vrais billets de banque.

 

La popularité d’un jeu de société est généralement de courte durée. Celle du Monopoly, en revanche, ne cesse de croître. On estime que plus 500 millions de personnes y ont joué dans le monde, et des tournois nationaux et internationaux sont organisés régulièrement. Le dernier championnat du monde, qui a eu lieu en 2015 à Macao, a été remporté par l’Italien Nicolò Falcone. Et un Russe, Aleksandr Kovalev, est parvenu jusqu’en demi-finale.

 

Il faut dire que le Monopoly a pris des accents russes récemment : outre l’édition officielle, il en existe une version avec les rues de Nijni Novgorod et une autre, fortement inspirée de l’originale mais qui se veut 100 % nationale : Millioner Nerioungri [« le millionnaire de Nerioungri »] se déroule dans la ville du même nom, située dans la république de Sakha, l’ancienne Iakoutie, en Sibérie.

 

Comment expliquer cet engouement ? D’un côté, disent les spécialistes, le Monopoly possède la « dynamique parfaite » d’un jeu de société familial susceptible de plaire aux jeunes comme aux moins jeunes. De l’autre, ses enjeux n’ont jamais vraiment perdu de leur actualité, surtout en Russie. Qui n’a jamais rêvé d’être un magnat de l’immobilier vivant de ses rentes et de ruiner ses concurrents ?

 

Le jeu a néanmoins évolué, tout comme notre vision de l’économie. Jugez vous-mêmes : dans les années 1970, on vit apparaître un Anti-Monopoly doté de règles sensiblement différentes – les « monopolistes » y affrontaient les antimonopolistes et les représentants de l’État. Une variante « communiste » a été créée en 2012 en Pologne : le jeu s’appelle ­Kolejka [« queue »], allusion aux files qui se formaient devant les magasins en raison des pénuries qui frappaient les économies socialistes 1. Plus récemment est sorti un Monopoly Millenials, où les hipsters n’accumulent pas de la richesse et des propriétés mais des « expériences ». Enfin, il existe désormais un Mme Monopoly, dans lequel les joueuses ont droit à une somme de départ plus élevée que les joueurs, ce qui lui vaut d’être qualifié de « Monopoly féministe ».

 

« Le Monopoly est un phénomène culturel mondial parce qu’il fait intervenir des notions très répandues dans nos sociétés, comme l’esprit d’entreprise, la concurrence, l’échec, estime Roman Abramov, professeur de sociologie à l’École des hautes études en sciences économiques de Moscou. Le paradoxe est que son prototype, The Landlord’s Game [« le jeu du propriétaire foncier »], inventé en 1903, avait pour but avoué de dénoncer l’injustice des monopoles 2. Mais c’est bien la version vantant le capitalisme sauvage, chaotique, concurrentiel et tributaire dans une grande mesure de la chance – bref tel qu’il existait dans les années 1920 aux États-Unis et dans une certaine mesure dans la Russie de Boris Eltsine – qui s’est imposée. C’est la preuve, à mon sens, que le Monopoly visait juste. Et ce n’est pas un hasard si on considère encore aujourd’hui chez nous que ce jeu représente la quintessence du capitalisme. »

 

Dans les années 1990, le Monopoly et ses clones russes étaient « la bible des nouveaux entrepreneurs soviétiques », rappelle le sociologue. « Les uns ont tout appris des banques, du crédit et de la lettre de change dans Le Comte de Monte-Cristo, les autres se sont enhardis avec le Monopoly pour acquérir des usines et des entreprises d’État pour trois fois rien au moment des privatisations », raconte-t-il.

 

La passion du Monopoly n’avait pas épargné l’URSS, où le jeu était interdit en raison de l’idéologie ouvertement capitaliste, « prédatrice », qu’il véhiculait. Mais il fut abondamment copié à la main et diffusé sous le manteau. La légende veut que des exemplaires de la version originale en anglais aient mystérieusement disparu du pavillon de l’Exposition nationale américaine, qui eut lieu dans le parc Sokolniki, à Moscou, en 1959. Ce sont eux qui auraient servi de modèle pour les premières copies clandestines.

 

Plus tard, dans les années 1970 et 1980, des diplomates soviétiques et des espions en mission à l’étranger rapportèrent dans leurs valises des exemplaires du « jeu défendu ». « Je suis bien ­placé pour en témoigner, raconte ­Roman Abramov. Des amis à moi ont acheté une datcha ayant appartenu à la famille d’un grand diplomate soviétique dont je tairai le nom, et ils ont trouvé à la cave, parmi d’autres affaires, une boîte de Monopoly. Le jeu était usé jusqu’à la trame, tellement il avait servi ».

 

 

— Cet article est paru dans l’hebdomadaire russe Ogoniok le 21 janvier 2020. Il a été traduit par Alexandre Lévy.

Théâtre engagé

L’Américaine Sonia Sanchez n’avait jamais été traduite en français. Grande figure du mouvement féministe noir, cette poétesse, dramaturge, nouvelliste et essayiste est pourtant très renommée dans son pays, où elle a été couverte de prix. C’est désormais chose faite grâce aux éditions de L’Arche, qui propose un recueil de ses pièces de théâtre.

 

Ces textes écrits entre 1968 et 2009, et souvent très brefs, mettent en scène, « des personnages qui ont souvent des noms génériques » (Premier Homme, Deuxième Homme, Sister, Brother, etc.), comme le rappelle Mary Popham dans Foreword Reviews. On passe d’un décor, d’une époque, d’une ville et d’une génération à l’autre. Les monologues, « qui sont autant de thèses sur les problèmes qu’ils abordent », peuvent y tenir une grande place. Comme dans la tragédie grecque, des chœurs « observent et commentent l’action et les comédiens ». Une trilogie traite de l’exode des Noirs qui quittent Harlem pour retourner dans le Sud.

 

Il s’agit, on l’aura compris, d’un théâtre engagé : « Sanchez montre les liens qui mènent du passé vers un présent où l’espoir aurait sa place, note Popham. Son art est militant et son mili­tantisme a pour objet la justice sociale ».

Paradis perdus de l’islam

Comment comprendre que la civilisation islamique ait pu donner lieu à tant de splendeurs, souvent dans un esprit de vive curiosité intellectuelle et de franche convivialité, avant de sombrer dans l’apathie, le rejet des Lumières et l’intolérance religieuse ? Le journaliste et historien britannique Justin Marozzi illustre ce sujet ­rebattu en plongeant le lecteur dans l’histoire de 15 villes, une par siècle : de La Mecque à Doha en passant par Damas, Bagdad, Cordoue, Jéru­salem, Le Caire, Fez, Samarcande, Constantinople, Kaboul, Ispahan, Tripoli, Beyrouth et Dubai. D’ascendance libanaise, Marozzi a passé une partie de sa jeunesse à Beyrouth, au Caire et à Tripoli. Il a déjà publié trois livres, sur Hérodote, Tamerlan et l’histoire de Badgad. Son talent de conteur et sa fougue lui ont attiré de vibrants éloges de la part de critiques exigeants, notamment dans The Economist, le Financial Times et The Wall Street Journal.

 

Sur Bagdad, qu’il décrit à son apogée, au IXe siècle, et qu’il connaît particulièrement bien, Marozzi écrit : « Les Arabes ­vivaient aux côtés de Perses, d’Indiens, de Turcs, d’Arméniens et de Kurdes, dans une métropole de juifs, de chrétiens et de musulmans. » La tolérance « était moins un motif de fierté qu’un mode de vie ». En 1917 encore, observe-t-il, « les juifs de Bagdad représentaient près de 40 % de la population de la ville et prospéraient en tant qu’hommes d’affaires, banquiers et marchands. » Un siècle plus tard, la communauté juive a quasiment disparu.

 

Quand le calife Omar conquit Jérusalem, en 637, il fit évacuer du mont du Temple les détritus volontairement accumulés par les chrétiens pour souiller le lieu et invita les juifs à revenir prier aux côtés des musulmans. Constantinople, conquise en 1453, devint le siège de l’Église orthodoxe.

 

Au XIe siècle, les cités islamiques, certes plutôt des conglomérats de villages, rassemblaient des populations de plusieurs centaines de milliers d’âmes, contre seulement quelques dizaines de milliers pour leurs homologues chrétiennes ; leurs beautés architecturales n’avaient aucun équivalent dans le monde chrétien. Au Xe siècle, l’historien ­Al-Massoudi considérait les Européens comme des barbares non civilisés. Non sans une certaine complaisance, Marozzi évoque aussi la tolérance des mœurs, depuis les fresques des ­palais de Damas représentant des bacchanales et des femmes aux seins nus jusqu’au grand esprit d’ouverture régnant dans l’Empire ottoman, lequel décri­minalisa l’homo­sexualité en 1858, bien avant l’Europe.

 

Beaucoup de ces villes étaient aussi de grands centres culturels et scientifiques. La plus vieille institution universitaire du monde est Al-Quaraouiyine, fondée en 859 à Fès par une femme. Au XIIe siècle, le calife de Badgad lisait l’hébreu. De nos jours, la seule ville du monde arabe dont on peut soutenir qu’elle emprunte à cette tradition est Dubai, « avec sa politique d’ouverture, de libre-échange et de tolérance », écrit Justin Marozzi.

 

Ce livre ambitieux fait logiquement l’objet de diverses critiques, qui contribuent à éclairer le ­sujet. Le choix des villes, tout d’abord. Comme le fait remarquer l’Asian Review of Books, aucune ne se situe à l’est de l’Indus, alors que Delhi, Agra et même Jakarta, capitale du pays qui abrite la plus grande population musulmane du monde, auraient pu légitimement y figurer. Dans The Sydney Morning Herald, Richard Pennell, historien spécialiste de l’islam à l’université de Melbourne, s’interroge sur le choix de Tripoli, qui, au XVIIIe siècle, n’était qu’un « trou perdu », ou même de Fès, alors que Marrakech, fondée en 1070 comme capitale de l’Empire almohade, aurait selon lui été plus judicieux.

 

Par ailleurs, Marozzi a tendance à prendre pour argent comptant des récits qui relèvent plutôt de la légende urbaine, observe Sameer Rahim dans The Guardian. Et à se montrer parfois très sélectif afin de simplifier son récit. Au risque de donner une idée fausse d’une histoire très complexe.

Tessa Hadley : « Il y a une féminité propre au roman anglais »

Tessa Hadley est une écrivaine britannique. Longtemps femme au foyer, elle s’est révélée en 2002 avec son premier roman, Incidents domestiques (JC Lattès, 2005). Elle a publié à ce jour sept romans, trois recueils de nouvelles et un essai sur Henry James.

 

 

Votre envie d’être écrivaine remonte à l’enfance. Or vous n’avez publié votre premier roman, Incidents domestiques, qu’à l’âge de 46 ans 1. Que s’est-il passé pendant toutes ces années ?

J’étais mariée et j’ai élevé mes trois fils au sein d’une grande famille – j’ai aussi trois beaux-fils –, je suis allée au théâtre et au cinéma, j’ai écouté de la musique, j’ai fréquenté des amis, j’ai enseigné à l’occasion la littérature. Bref, j’ai vécu ! Et j’ai lu, lu, lu. Je me suis formée de manière un peu erratique. Pendant tout ce temps, j’ai essayé d’écrire des nouvelles et des romans. Je me réservais plusieurs heures chaque jour, quand les enfants étaient à l’école, mais j’avais honte parce que les livres que je m’efforçais d’écrire ne prenaient pas vie. Ils n’ont jamais été publiés – du reste, je ne savais pas comment m’y prendre –, mais c’était pire que cela : je savais, au fond de moi, qu’ils ne fonctionnaient pas, qu’ils sonnaient faux, qu’ils étaient sans vie.

 

 

Ces près de trois décennies de tâtonnements ont-elles fait de vous une meilleure romancière ?

Je ne sais pas. Étrangement, quand j’essaie de me remémorer ce que c’était d’écrire ces livres qui m’ont demandé tant d’efforts et sont d’un ennui effrayant, cela n’a pas grand-chose à voir avec ce que je ressens quand j’écris à présent. Et je n’ai pas eu l’impression d’une amélioration progressive : ce fut comme une révélation soudaine. Toutes les choses importantes, il me semble les avoir apprises après m’être améliorée, pas avant. Est-ce vraiment possible ? écrire de façon si peu expressive m’a peut-être appris quelque chose, mais je ne saurais dire quoi. Pour autant, je ne regrette pas ces décennies. Échouer, me sentir insatisfaite, douter de moi-même, envier le plaisir d’écrire, je n’ai pas oublié ce que c’était. Cela m’évite d’être trop confiante, trop contente de moi.

 

 

Beaucoup d’auteurs, notamment ­parmi ceux qui ont commencé à publier sur le tard, comme le Français Pierre Michon ou l’Italienne ­Elena Ferrante, parlent de ce ­moment où ils ont senti qu’ils avaient ­enfin trouvé leur « voix ». Avez-vous connu un tel moment ?

C’est en écrivant des nouvelles que le changement s’est produit. C’était comme si j’étais devenue plus désinvolte, moins consciencieuse. Je n’écrivais plus les choses graves et profondes que je pensais devoir écrire. J’ai accepté de me placer sur un terrain plus étroit, plus familier. Je me souviens de cette sensation inédite : des phrases qui avaient l’air d’être les miennes. Pour la première fois, l’écriture devenait le reflet de mon imagination, de ces rêveries auxquelles j’avais toujours aimé m’abandonner.

Ce nouveau matériau n’était pas pure­ment autobiographique, c’est cela qui était intéressant. J’ai écrit l’histoire d’une fille qui marche avec un bébé dans une poussette le long d’une route fréquentée de Cardiff (où j’habitais à l’époque). Cette fille, ce n’était pas moi, mais je la visualisais, elle m’appartenait, j’étais dans sa tête. Il se mettait à neiger, et son bébé voyait la neige pour la première fois. Quel plaisir de mettre par écrit ce moment de transformation : la route affreuse et ensuite la beauté de la neige ! Comme je voyais réellement la scène, que je la sentais, j’avais l’impression de trouver des mots simples et justes pour la coucher sur le papier.

 

 

Écrire des nouvelles vous a-t-il aidée pour vos romans ultérieurs ?

On n’est pas censé dire que les nouvelles sont « plus faciles », mais cela a été le cas pour moi. C’est avec elles que j’ai appris à écrire. L’une des choses que j’ai soudain comprises (c’est tellement évident! Pourquoi cela m’a-t-il pris si longtemps ?), c’est qu’il faut imposer une forme et une intention à son matériau, et non pas attendre passivement que la forme émerge d’elle-même. Ce travail de construction préalable fonctionnait bien avec une forme courte, comme si je pouvais tenir un récit de cette taille dans ma main et le modeler. Il m’a fallu du temps avant de me sentir capable de maîtriser l’arc narratif plus étendu de la forme romanesque. D’ailleurs, mes premiers romans sont structurés par épisodes, comme des nouvelles mises bout à bout.

 

 

En quoi est-ce différent d’écrire un roman et une nou­velle ?

Le temps: une nouvelle, c’est un mois ou deux de travail, et non deux ans. Quand on fait fausse route avec une nouvelle, on peut la jeter sans trop se morfondre (enfin, un tout petit peu).

Et puis il y a le côté compact : on peut avoir toute une nouvelle dans la tête, sentir son début et sa fin comme s’ils se touchaient. Le roman, en revanche, a un mouvement qu’il faut accompagner, une chose mène à une autre, on fait aller l’histoire dans un sens et on regarde où cela mène. Un roman peut développer un sujet, en faisant reculer ou avancer la trame. Une nouvelle est une simple proposition.

 

 

Quand on lit votre dernier roman, Occasions tardives, on a le sentiment qu’il s’agit d’une longue nouvelle, dans le sens où il n’y a pas de gras, rien de superflu ou de redondant. Il est plus court que votre roman précédent, Le Passé 2, et il a cette énergie, cette tension, cette « perfection » que l’on ne trouve habituellement que dans les nouvelles…

Je suis ravie de vous l’entendre dire, parce que cette concision, ce dépouillement est quelque chose que j’admire chez des romancières comme Elizabeth Bowen ou Anita Brookner. Bien ­entendu, j’apprécie aussi en tant que lectrice la redondance d’un Dickens, d’un D. H. Lawrence ou d’un Joyce. Mais, lorsque je travaille, je m’identifie plutôt aux auteurs concis. (À vrai dire, je pense que la concision est plutôt une qualité française. L’anglais est une langue qui a tendance à s’étendre, l’expression française est plus ramassée.) J’essaie de ne jamais dire deux fois la même chose, du moins dans un même livre. Je ne sais pas si je cherchais la concision dans Occasions tardives. Mais j’avais beaucoup de matière à insérer dans ma structure – toute cette vie, toutes ces histoires à raconter ! –, si bien que cela a sans doute contribué à donner cette impression de concision.

 

 

Occasions tardives met en scène un quatuor d’amis qui va être bouleversé par la mort de l’un d’entre eux. Les chapitres sur leur vie présente alternent avec d’autres sur leur vie passée. Comment êtes-vous parvenue à cette structure, peut-être la plus complexe de toute votre œuvre de fiction ?

J’ai toujours besoin de déterminer la structure au préalable. Je ne fais pas beaucoup de travail préparatoire avant de me lancer dans un nouveau ­roman : pas de recherches, un plan succinct, beaucoup de rêveries et d’expérimentations mentales – et j’essaie de réfléchir aux noms. Mais il me faut avoir une vague idée de la structure, parce que j’avance très stoïquement de la première page à la dernière, sans passer par des ébauches. Ce serait dès lors très déstabilisant si je modifiais tout d’un coup la chronologie, par exemple (quoique cela me soit arrivé avec Le Passé).

Lorsque je préparais Occasions tardives, je savais que je voulais parler de deux couples sur une vie entière. Mais, pour être satisfaisant, le roman devait avoir une structure en boucle et non pas tout bonnement linéaire. J’ai alors imaginé que l’un des protagonistes meure, afin de briser la linéarité. Mais je ne pouvais pas délivrer cette information aux deux tiers du livre : cela aurait été flouer le lecteur, lui faire un coup bas. Pour ce qui est de la tona­lité, j’aurais eu du mal à gérer cette descente dans la tristesse à ce stade du roman. Alors je me suis dit : « Si l’un d’entre eux meurt, il faut que ce soit au tout début. » Dès que j’ai eu cette idée, j’ai pu imaginer la scène : la pièce, Christine et Alex qui écoutent de la musique, le téléphone qui sonne. La décision de commencer par la mort de Zachary m’a permis de m’en tenir à ma structure, en faisant des va-et-vient entre présent et passé.

 

 

Un autre de vos points forts est votre maîtrise de l’ellipse. Par exemple, nous ne saurons jamais comment Christine et Alex sont devenus un couple. Comment choisissez-­vous ce que vous allez dire explicitement et ce que vous allez simplement suggérer ?

En général, c’est affaire d’intuition plus que de réflexion. On sait quand on en a dit assez. L’important, c’est de se sentir libre de n’écrire que les scènes qui s’imposent d’elles-mêmes, qui vous procurent des frissons, si bien qu’on a hâte de s’y atteler. On ne doit jamais se sentir obligé de « relater » tel ou tel pan de l’histoire. Si on s’ennuie en écrivant une scène, le lecteur s’ennuiera aussi en la lisant : on s’ennuie parce qu’elle n’est pas nécessaire, qu’elle ne raconte rien de neuf. Le lecteur peut déduire de lui-même, à partir des informations dont il dispose, comment Alex et Christine sont devenus un couple. Le faire assister à la scène n’ajouterait rien d’essentiel.

 

 

Le mariage, le couple et, plus généralement, les relations durables sont l’un des thèmes centraux de votre livre. Qu’est-ce qui vous intéresse dans ce sujet ?

Dans la grande littérature européenne, on courtise (le roman anglais) et on trompe (le roman français ou russe) abondamment. Le mariage lui-même constitue toujours le fond ennuyeux sur lequel se déroule le drame – je n’ai pu résister moi-même, du reste, à l’attrait de l’adultère à la fin d’Occasions tardives. Mais l’adultère n’a plus autant d’intérêt littéraire que par le passé – personne ne le désapprouve aujourd’hui. Il est devenu aussi ennuyeux que l’était jadis le mariage. Le mariage, surtout le mariage qui dure des décennies, est peut-être d’ailleurs aujourd’hui l’équivalent de ce qu’était l’adultère, du moins d’un point de vue romanesque.

 

 

Le point de vue féminin domine dans vos textes. C’est encore le cas dans Occasions tardives. Pourquoi ?

Pour la simple raison, je dirais, que je suis une femme et que cela me vient plus facilement. Mais cette réponse n’est pas entièrement satisfaisante puisqu’il existe une grande tradition de romanciers hommes qui ont écrit superbement du point de vue de leurs personnages féminins (Henry James et D. H. Lawrence, par exemple). Il y a peut-être dans le roman bourgeois anglais – intime, psychologique, peu tourné vers l’extérieur et les grandes aventures, attaché à décrire une palette de sentiments – un penchant naturel pour le point de vue féminin. Les femmes ont longtemps été censées être le réceptacle de ce genre de rapport intuitif au monde, de cette sensibilité intime complexe. J’aimerais écrire davantage sur des hommes et des femmes aux prises avec le monde, le monde politique ou celui du travail : j’essaie de me pousser à aller dans cette direction. Ne serait-ce que parce que ce type de schéma genré ne ­devrait plus avoir cours à présent que les femmes sont elles aussi « aux prises avec le monde ». Il faut croire, cela dit, qu’il perdure en nous-mêmes et dans notre art.

On parle parfois à propos de vos romans de « fiction domestique ». Il est difficile de ne pas y voir une connotation péjorative. Avez-vous senti, derrière certains éloges, la présence d’une hiérarchie sournoise opposant les « chefs-d’œuvre » qui traitent de grands événements historiques et une littérature féminine moins valorisée ?

Oui, je suis sûre qu’il y a de la condescendance dans le terme. Cela étant, la forme romanesque a été d’emblée « domestique » : elle est née de ce moment bourgeois où la vie familiale européenne s’est déplacée vers l’intérieur, au sein de sa nouvelle intimité, sa nouvelle subjecti­vité : c’est ce qui a permis l’avènement d’une psychologie « moderne » individuelle, cette expérience et cette exploration du moi qui emplit les pages de Clarisse Harlove ou d’Evelina, par exemple 3. Le roman anglais, contrairement peut-être à son équivalent français, est, dès son origine, très fortement féminin.

J’aime la possibilité qu’il offre d’aborder les menus détails de la vie quotidienne. J’ai le sentiment qu’on n’apprécie plus trop ce genre, et cela peut se comprendre à ce stade de notre histoire collective, où les grandes questions mondiales – le dérèglement climatique en premier lieu, mais aussi la politique européenne et internationale – semblent éclipser le quotidien paisible de certains types de romans. Il est très difficile de parler du changement climatique dans un roman sans être prophétique ou moralisateur, ou répéter simplement ce qu’un essai dira de façon plus efficace. Il y aura bien un grand romancier qui trouvera un moyen d’y parvenir. Mon seul projet, pour l’heure, c’est de continuer à écrire sur ces petits riens que je considère comme des fragments de vestiges bourgeois, qui se déposent comme une strate géologique dans l’anthropocène pour satisfaire la curiosité des futurs anthropologues. Des anthropologues de Mars, qui sait ?

 

 

Dans Occasions tardives, Zachary dit vers la fin du roman que les femmes « n’en sont qu’à leurs débuts », puisque « la plume et tout le reste sont dans la main de l’homme depuis si longtemps ». De ce fait, elles ne se sentent pas encore inhibées. Pensez-vous qu’il est plus facile aujourd’hui d’écrire quand on est une femme ?

Dans ce passage, Zachary est censé parler des arts plastiques. Mais vous avez raison, je glisse là une idée qu’il ­m’arrive d’avoir à propos de la littérature. Je songe en particulier à ce moment crucial de l’histoire du genre romanesque, au milieu du XXe siècle, où un si grand nombre d’écrivains masculins de génie – Joyce, Beckett – ont décrété la mort du roman ou, du moins, du roman réaliste. Le réalisme, parce qu’il invitait le lecteur à succomber à l’illusion qu’il s’agissait de la « vie réelle » et de « personnages réels », était, sous-entendaient-ils, un jeu de dupes tout juste bon pour les femmes, les enfants et les midinettes ! Or il y avait à l’époque en Grande-Bretagne quelques écrivaines bourgeoises particulièrement douées, et, comme elles avaient trouvé dans le réalisme un moyen d’exprimer la complexité de leur existence, elles ­n’allaient pas y renoncer sans se battre ! Ce sont les écrivaines que j’admire: Jean Rhys, Elizabeth Bowen, Elizabeth ­Taylor, Rumer Godden et d’autres.

 

 

À vous entendre, on a l’impression que, ­depuis Jane Austen, la littérature britannique a été la plus féminine de toutes les grandes littératures. Pensez-vous qu’il y ait une exception britannique ?

J’ai exploré cette idée dans l’essai que j’ai consacré à Henry James 4. Dès ses débuts, le roman anglais a été largement écrit et lu par des femmes : cela a eu des effets à la fois négatifs et positifs.

Il y a des territoires sur lesquels le ­­roman du XIXe siècle n’a pu s’aventurer : notre grande tradition est moralisatrice et pudibonde. On ne peut concevoir le franc-parler de Flaubert dans L’Éducation sentimentale, où, à la fin, Frédéric se souvient avec nostalgie d’une visite au bordel. Chez Henry James, on se passe les romans français de main en main comme marqueurs d’initiation à la sexualité.

Ce que cette féminité propre au roman anglais a de bien, c’est l’attention qu’elle porte à la vie intérieure des femmes et son imaginaire, qui sert de refuge aux valeurs domestiques des bourgeoises et les protège de la tempête destructrice du « deux poids deux mesures » de la sexualité masculine. Selon moi, Henry James jette un pont entre le meilleur de ces deux grandes traditions littéraires, l’anglaise et la française, et fait de leurs tensions ­irréconciliables la matière de ses derniers chefs-d’œuvre.

 

 

— Propos recueillis par Adrienne Boutang et Baptiste Touverey.

Ode aux déplacés

Si douce à vivre qu’elle puisse être, la Scandinavie produit ­aussi des dystopies. Le nouveau roman de la Norvégienne Merethe Lindstrøm « nous propulse dans un monde où tout a disparu : noms, identités, sexes, langues, relations au paysage et aux gens », résumait, au moment de sa parution en 2017, le site de la radio-télévision publique norvégienne NRK.

 

Le personnage principal, Martin, 17 ans, tente d’atteindre un Nord censé être moins hostile, en compagnie d’un garçon qui ne le lâche plus.

 

Dans Nord, Merethe Lindstrøm « plaide pour plus d’empathie, en cette époque qui en manque singulièrement, à l’égard des déplacés », note le quotidien chrétien Vårt Land. Ce roman, que l’on a comparé à La Route, de Cormac McCarthy, voire à certains livres de Primo Levi, « n’est pas vraiment une lecture joyeuse » et « l’histoire nous échappe un peu », estime le quotidien Verdens Gang.

 

L’auteure n’en excelle pas moins à décrire « les sentiments ­d’incertitude et de vulnérabilité extrêmes », et à « incarner la nature » désolée. « Le récit à la première personne porte le roman et en fait une expérience littéraire de haut niveau », s’en­thousiasme le critique du quotidien Dagbladet. Pour lui, Nord n’enterre pas tout « espoir ­d’humanité »

16 faits & idées à glaner dans ce numéro

Berlin est né en territoire slave.

Pour peser le pour et le contre, Benjamin Franklin faisait appel à une « algèbre prudentielle ».

Un individu ne peut tenir compte que des probabilités telles qu’il les imagine.

80 % des médecins ne comprennent pas ce que signifie un test de dépistage positif.

L’« effet d’ancrage » est notre tendance à nous laisser influencer par des chiffres dénués de toute pertinence.

Nous avons tendance à surestimer les avantages et à sous-estimer les coûts.

Parmi les cancéreux, les pessimistes de moins de 60 ans ont plus de risques de mourir dans les huit mois que les optimistes.

Les enlèvements étaient monnaie courante dans l’Angleterre médiévale.

Le Conseil de sécurité interdit le paiement de rançons aux groupes terroristes.

Le Monopoly a été interdit par l’Allemagne nazie.

1 294 espèces d’oiseaux ont été recensées en Amazonie.

Les recueils des poètes vivants se vendent en moyenne de 200 à 500 exemplaires.

La plus vieille université du monde a été fondée en 859 à Fès par une femme.

Claude Lévi-Strauss s’est opposé en 1980 à l’élection de Marguerite Yourcenar à l’Académie française.

Le philosophe Louis Althusser approuva l’intervention soviétique en Tchécoslovaquie en 1968.

Nous appelons bon ce que nous désirons (Spinoza).

Le moment de l’Inde est-il passé ?

Le Salon du livre de Paris, annulé pour cause de coronavirus, devait mettre l’Inde à l’honneur cette année. C’était déjà le cas en 2007, et cela paraît loin. À l’époque, la littérature indienne vivait depuis une petite décennie ce que l’on peut considérer avec le recul comme un état de grâce. « C’était un moment extraordinaire pour le roman indien », estime l’éditrice ­Karthika V. K., rencontrée à l’automne 2019 à New Delhi.

 

En plein décollage économique, l’Inde émergeait aussi sur le plan éditorial. Elle avait été l’invitée d’honneur à la Foire internationale du livre de Francfort en 2006, puis à celle de Londres en 2009. Après Salman Rushdie et Arundhati Roy, lauréate du prix Booker 1997 pour Le Dieu des petits riens (Gallimard), les écrivains indiens ou d’origine indienne avaient conquis en quelques années la scène littéraire mondiale.

 

Tarun Tejpal, le fondateur du magazine Tehelka, publiait en 2006 Loin de Chandigarh (Buchet-Chastel), un best-­seller international. Quant à Vikram Seth, il empochait une avance record pour la suite très attendue de son premier roman, Un garçon convenable (Grasset).

 

À 30 ou 40 ans, les brillants représentants de la nouvelle génération de romanciers, tous anglophones, récoltaient une moisson de prix littéraires parmi les plus prestigieux de la planète.

 

En 2000, le prix Pulitzer de la fiction revenait à Jhumpa Lahiri, née à Londres de parents bengalais et élevée aux États-Unis, pour L’Interprète des maladies (Mercure de France). En 2006, c’était Kiran Desai, une Indienne résidant à New York, qui décrochait le Booker pour La Perte en héritage (Éditions des Deux Terres), suivie deux ans plus tard par Aravind Adiga, né à Chennai (Madras), passé par l’Australie et les États-Unis, pour Le Tigre blanc (Buchet-Chastel). La même année, Salman Rushdie recevait le Best of Booker, distinction créée à l’occasion des quarante ans du prix littéraire britannique, pour Les Enfants de minuit (Stock), son magistral roman sur l’Inde de l’après-indépendance paru en 1981. C’est dire le succès littéraire superlatif des « petits-­enfants de minuit », nés, eux, dans les années 1960 et 1970.

 

Si ces écrivains-là ont connu un succès mondial, c’est peut-être que leurs œuvres reflétaient mieux que d’autres les déplacements sans précédent induits par la mondialisation. Indiens ou d’origine indienne – Non Resident Indian (NRI) ou Person of Indian Origin (PIO), selon la terminologie officielle –, ces auteurs vedettes vivaient, pour la plupart, à cheval sur deux continents, parfois trois. Indiens, Britanniques, Américains ? Inclassables !

 

Là encore, Rushdie avait fait office de pionnier depuis Londres en 1988 avec Les Versets sataniques (Plon), beau roman sur la double appartenance et les conflits de loyauté qu’elle génère, entre Inde et Angleterre, Orient et Occident. C’est sur ce flottement identitaire caractéristique de la diaspora indienne qu’écrivait aussi l’Indo-américaine Jhumpa Lahiri. Quant à Kiran Desai, qui se partageait alors « entre Brooklyn et New Delhi », son roman polyphonique La Perte en héritage tissait le destin de ses personnages entre New York, Londres et l’Himalaya. D’autres, comme Aravind Adiga et Suketu Mehta, ont redécouvert leur pays natal après avoir grandi et étudié en au Royaume-Uni ou aux États-Unis. Débarqués à New Delhi ou à Bombay, ils en ont ressenti à la fois la familiarité et l’étrangeté, d’où une forme de lucidité désorientée propice à l’écriture. Il en est résulté des livres percutants comme ce roman noir qu’est Le Tigre blanc ou comme Bombay Maximum City, enquête littéraire sur une mégapole et chronique sensible d’un retour à la ville de l’enfance (Buchet-Chastel).

 

Et maintenant ? Le moment indien semble passé. Inspirés des comics Marvel et des jeux vidéo, les romans de Rushdie, devenu citoyen américain, ont perdu leur polarité indo-pakistanaise. Installée à Rome, Jhumpa Lahiri a produit en 2015 un bref roman intimiste en italien, En d’autres mots (Actes Sud), loin des vastes fresques diasporiques des années précédentes. Vikram Seth n’a jamais livré le roman tant attendu, « Une fille convenable ». Vingt ans après Le Dieu des ­petits riens, Arundhati Roy a bien publié, elle, un deuxième roman, Le Ministère du Bonheur suprême (Gallimard), mais, entre ces deux best-sellers, elle s’est surtout imposée avec ses écrits politiques, notamment L’Écrivain-militant et Capitalisme : une histoire de fantômes (Gallimard). D’autres romanciers prometteurs se sont tournés vers l’essai, comme ­Suketu Mehta, devenu new-yorkais, auteur en 2019 d’un ardent manifeste en faveur de l’immigration1.

 

Voilà qui ouvre des perspectives, moins triomphales peut-être, mais intéressantes. « La non-­fiction est en plein boom », observe Jaya Bhattacharjee Rose, spécialiste de l’édition indienne. En mai, les lecteurs français pourront découvrir un ouvrage hors normes sur la partition de l’Inde, Vestiges d’une séparation, best-­seller dans le sous-­continent 2. Son auteure, la plasticienne Aanchal Malhotra, a recueilli des centaines de témoignages de rescapés de la séparation traumatique de l’Inde et du Pakistan, en 1947. Tous se concentrent sur un objet familier emporté dans l’exode transfrontalier : peigne, couteau, livre de poèmes, bijou, ustensile de cuisine… Depuis New Delhi, sa ville natale, la jeune femme hindoue a voyagé jusqu’au Pakistan et au Royaume-Uni, et bien sûr dans son propre pays, menant ses entretiens avec « empathie », explique-t-elle. Une démarche concrète et originale qui permet, espère-t-elle, de « traverser les frontières ».

 

À l’occasion du Salon du livre, l’Inde a pourtant été présentée par le prisme assez exclusif de ses œuvres de fiction. À cet égard, on peut parler de démondialisation : aux romans nomades en vedette quinze ans auparavant a succédé une littérature recentrée sur l’Inde. Upamanyu Chatterjee, qui avait raillé la bureaucratie de son pays dans Les Après-midi d’un fonctionnaire indien très déjanté (Robert Laffont), aborde ainsi dans son dernier roman la question très politique du végétarisme, dont les nationalistes hindous au pouvoir depuis 2014 font un enjeu politique. Bref polar grinçant, La Vengeance du carnivore traite la question taboue de la viande de bœuf, mais « dans n registre ironique », précise l’auteur3.

 

Surtout, en France comme en Inde, la littérature en langues vernaculaires est désormais à l’honneur. Dans Aranyak (La Forêt), traduit du bengali, Bibhutibhushan Bandyopadhyay (1894-1950) raconte la révolte d’un jeune homme de Calcutta embauché pour gérer – en réalité, pour détruire – le domaine forestier d’un riche propriétaire terrien du Bihar 4.

 

Quant à l’écrivain tamoul Perumal Murugan, fils d’agriculteur, poursuivi en justice en 2015 pour avoir « blessé les sentiments » des hindous en qualifiant dans un roman leurs coutumes religieuses de désuètes, il évoque dans Le Bûcher le conservatisme oppressant des zones rurales. Rencontré à Bombay lors d’un festival littéraire, il se présente lui-même (en tamoul) comme « un villageois ». Preuve que l’ancrage n’exclut pas la critique.

Livres sur ordonnance

La lecture nuit à la santé, disait-on. Elle mène droit à la folie (comme ce pauvre Don Quichotte, dont le psychisme est ébranlé par les romans de chevalerie), à l’obésité et à la cécité, bien sûr. Cela provoque mille autres maux dus à l’abus de la position assise, que les experts des siècles passés listaient avec sadisme : « goutte, rhumatismes, affaiblissement des muscles, indigestion, coliques, occlusion intestinale, vertiges et flatulences », ou encore « hémorroïdes, asthme, apoplexie, troubles mentaux, migraines, épilepsie ou hypocondrie » 1.

 

Puis, au XIXe siècle, renversement complet. La lecture cesse d’être considérée avec suspicion et devient au contraire un auxiliaire de santé – de santé mentale au moins. Un écrivain écossais, le bien nommé Samuel Smiles, lance en effet avec son ouvrage Self-Help, en 1859, sinon la littérature de développement personnel – laquelle remonte à Spinoza, Sénèque, Épictète et tutti quanti – du moins le mot lui-même, et le phénomène commercial qu’il engendre.

 

Un succès tel que le poète Ezra Pound craignait que le « virus » du self-help ne contamine la littérature tout entière. Ce secteur de l’édition est effectivement devenu l’un des plus rentables et affiche toujours une belle croissance. Désormais, non seulement la lecture est jugée bénéfique (les romans stimulent l’empathie et la compréhension d’autrui ; la métrique poétique calme les nerfs agités), mais la litté­rature elle-même prend volontiers un tour performatif.

 

Ernest Hemingway, qui aimait tant bombarder ses lecteurs de conseils, n’était-il pas le neveu et un lecteur assidu d’Alfred Tyler Hemingway, auteur, en 1915, de l’un des ouvrages fondateurs du développement personnel américain 2 ?

 

Mieux encore, nous assistons aujourd’hui dans le monde anglophone à une véritable médicalisation de la lecture. Au pays de Galles, les médecins prescrivent à leurs patients des ouvrages de tous types (pas seulement de vulgarisation psychiatrique), et la Sécurité sociale rembourse ! On trouve même des conseillers qui monnayent leurs avis – quel auteur pour quel type de trouble psychologique ? – comme des sommeliers suggérant d’accorder tel vin à tel mets. Contre l’angoisse, Tolstoï ; contre la dépression, Jerome K. Jerome ; pour se remettre en question, George Bernard Shaw… La bibliothérapie à l’anglaise est bénéfique aux libraires, mais pas seulement. Cette médication immatérielle est agréable, peu coûteuse et sans effets secondaires indésirables. Il arrive même qu’elle sorte du strict registre immatériel, comme dans le cas de la poétesse et romancière George Eliot (de son vrai nom Mary Ann Evans), qui s’est tirée de la dépression dans laquelle l’avait plongée la mort de son époux en se faisant lire des ouvrages appropriés. Le jeune homme qui lui faisait la lecture s’est prestement transformé en nouveau mari.

Trop de démocratie ou trop peu ?

« À la nomination d’une petite minorité corrompue la démocratie substitue l’élection par une masse incompétente », écrivait George Bernard Shaw. Pour Aristote, la démocratie était synonyme de régime démagogique, car ancré sur les désirs de la masse des plus pauvres. Il lui préférait ce qu’il appelait la politeia, un régime mixte, mi-démocratique mi-oligar­chique, dans lequel la classe moyenne, plus instruite, exerçait un rôle modérateur. L’installation progressive de régimes démocratiques en Europe à partir du XVIIIe siècle est l’histoire des compromis successifs imaginés pour assurer l’élection par le plus grand nombre tout en limitant le risque de dérive démagogique en instituant des instances de contrôle. Le critère ultime de réussite est le degré de satisfaction des citoyens ou, vu de l’autre côté, leur degré d’insatisfaction. De ce point de vue, l’élection de Donald Trump, le Brexit, les ­Gilets jaunes, la montée de l’extrême droite en Allemagne témoignent d’un degré d’insatisfaction croissant dans les grandes démocraties du monde riche.

 

Cette évolution préoccupante vient de se voir confirmée par une étude de synthèse portant sur 3 500 enquêtes d’opinion et 4 millions de répondants entre 1973 et 2020 1. L’« état de ­malaise » de la démocratie dont témoigne à l’évidence la multiplication des régimes démagogiques en Europe de l’Est, en Amérique latine ou encore aux Philippines se constate aussi dans les grandes démocraties, en Europe, en Amérique du Nord, au Japon et en Australie.

 

Dans les années 1990, les deux tiers des citoyens de ces pays se disaient satisfaits du fonctionnement des institutions ; aujour­d’hui, ils sont une majorité à se dire insatisfaits. Quatre pays font exception : la Suisse, le Danemark, la Norvège et les Pays-Bas. Y a-t-il des leçons à en tirer ?

 

Pour beaucoup, le problème est le déficit démocratique. Ils critiquent l’éloignement entre les dirigeants et la population, préconisent un système électoral plus proportionnel et le recours aux référendums. Le déficit démo­cratique européen est jugé largement responsable du Brexit.

 

Pour d’autres, au contraire, les vieilles démocraties ont tendance à laisser trop de place à la vox ­populi, ce qui favorise la tentation démagogique.

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Garett Jones, un économiste américain, vient de lancer un pavé dans la mare en préconisant des réformes visant à réduire la démocratie « de 10 % ». Ni plus ni moins. L’idée est de trouver le moyen de « faire un peu plus confiance aux élites et un peu moins aux masses ». Jones se réfère explicitement à la politeia d’Aristote. Il fonde en partie son analyse sur les travaux de son confrère et compatriote Bryan Caplan, dont le livre « Le mythe de l’électeur rationnel » devrait selon lui être lu par tous ceux que la question de la démocratie intéresse. Il cite aussi le livre du politologue ­Jason Brennan, au titre provocateur (« Contre la démocratie »), qui pousse le bouchon plus loin en prônant l’instauration d’une « épistocratie », où le droit de vote serait réservé à ceux qui en savent plus que les autres.

 

Garett Jones préconise notamment d’allonger le mandat des députés et des sénateurs, qui est de deux ans aux États-Unis, et de supprimer l’élection de quantité de magistrats : deux mesures sans grand intérêt en Europe, où les mandats sont plus longs et où les magistrats ne sont pas élus. Plus original, il propose de créer un organe consultatif pour faire entendre la voix des porteurs de valeurs du Trésor. Qu’il faille 10 % de démocratie en plus ou en moins, la démarche souligne la nécessité d’engager un peu partout une réflexion de fond sur les moyens d’améliorer le fonctionnement des institutions. Ma modeste proposition : créer une institution dédiée à cette tâche.