Les secrets de l’intelligence

Le titre français est un peu trompeur. Le journaliste scientifique britannique David Robson s’intéresse bien sûr à la question de savoir « pourquoi l’intelligence rend idiot » et il y répond de façon détaillée et convaincante. Mais, en réalité, le paradoxe d’une telle interrogation repose sur un malentendu facile à dissiper : une définition bien trop restrictive de ce qu’est l’intelligence. Celle-ci ne saurait se réduire au seul quotient intellectuel. Et tout le mérite de Robson est d’en explorer la nature beaucoup plus variée et ­protéiforme.

 

Dès son introduction, il cite le Discours de la méthode, de Descartes : « Car ce n’est pas assez d’avoir l’esprit bon, mais le principal est de l’appliquer bien. Les plus grandes âmes sont capables des plus grands vices, aussi bien que des plus grandes vertus ; et ceux qui ne marchent que fort lentement peuvent avancer bien davantage s’ils suivent toujours le droit chemin, que ne font ceux qui courent, et qui s’en éloignent. » En un sens, son livre ne fait qu’illustrer ce propos à grand renfort d’études scientifiques.

 

On y croise Kary Mullis, prix Nobel de chimie qui refuse de croire que le sida est provoqué par le VIH, Linus Pauling, autre prix Nobel de chimie qui prétend soigner le cancer avec des vitamines, Arthur Conan Doyle, créateur du détective le plus rationnel de la littérature mondiale et adepte fervent du spiritisme, des experts du FBI si persuadés qu’ils ont trouvé le coupable qu’ils ne voient pas l’évidence de son innocence, et plusieurs personnes qui, malgré leur QI stratosphérique, n’ont guère réussi dans la vie.

 

Robson leur oppose Benjamin Franklin, incarnation de la « sagesse empirique », Richard Feynman, qui, avec un QI de « seulement » 125, fut l’un des physiciens les plus importants du XXe siècle, ou encore Charles Darwin, élève médiocre qui a révolutionné la biologie. Plus généralement, il distingue intelligence et rationalité, lesquelles ne vont pas nécessairement de pair, et il regrette que la rapidité d’esprit soit si valorisée, car on peut penser lentement mais bien. L’inverse, en revanche, est loin d’être toujours vrai.

 

L’auteur déploie toute une typologie des différents biais cognitifs conduisant d’éminents esprits à se tromper lourdement : celui de la « tache aveugle », par exemple, cette « tendance à voir les défauts des autres et à ne pas avoir conscience de ses propres préjugés et erreurs de raisonnement », ou le « dogmatisme acquis », cette rigidité et fermeture d’esprit dont souffrent certains « experts », ou encore le « syndrome du Nobel », qui, comme le résume James McConnachie dans le quotidien The Times, fait que des lauréats du fameux prix « prennent des positions douteuses sur des questions qui n’ont rien à voir avec leur domaine de compétence ».

 

L’une des conclusions de Robson est que « nos croyances prennent peut-être leur source dans nos besoins affectifs, tandis que l’intellect intervient seulement après coup pour justifier ces sentiments, si bizarres soient-ils ». Or plus on est intelligent, plus il nous est facile de trouver des arguments en faveur d’idées aberrantes.

 

Il existe heureusement des remèdes. « Beaucoup sont assez familiers pour être devenus des clichés, relève Emily Bobrow dans The Wall Street Journal: faire preuve d’humilité et garder l’esprit ouvert ; peser les vues opposées sans se laisser guider par ses émotions, mais en prenant du recul. Tout cela peut sembler du simple bon sens, mais, comme le démontre Robson de façon convaincante, le bon sens est loin d’être la chose la mieux partagée du monde. »

Pourquoi les experts se trompent si souvent ?

Le célèbre livre du sociologue Christian Morel a été traduit en japonais, en chinois, en tchèque, en espagnol et en portugais, mais curieusement pas en anglais. C’est regrettable, car il figure parmi les meilleurs ouvrages sur la question des décisions prises à plusieurs. Morel procède à une analyse systématique et très fine de plusieurs décisions bien réelles ayant conduit à un résultat absurde et parfois catastrophique. L’exemple paradigmatique est le lancement de la navette Challenger, qui a explosé en vol. Il se penche aussi sur plusieurs accidents aériens, sur la collision de deux pétroliers ainsi que sur d’autres décisions collectives tout aussi absurdes mais n’ayant pas entraîné de pertes humaines.

 

Les copropriétaires d’un immeuble, voulant limiter le risque d’intrusion, laissent une entrée libre ; de nombreux cadres d’entreprise présentent en réunion des transparents illisibles ; un groupe industriel, désireux de créer une université d’entreprise, se retrouve avec un organisme de formation externe ; un autre met en place un dispositif aberrant d’entretiens d’évaluation, un troisième mène des enquêtes d’opinion interne fondées sur des échantillons sans valeur ; un organisme parapublic distribue à ses agents et clients des brochures incompréhensibles et inutiles. Morel évoque aussi le cas d’une entreprise qui fabriquait des montres analogiques censées permettre de lire l’heure dans le noir mais dont les aiguilles étaient invisibles.

 

Morel présente quelques cas de décisions absurdes individuelles, mais son apport le plus original concerne des décisions à plusieurs caractérisées par une action persistante allant radicalement à l’encontre du but recherché. Il ne s’agit pas seulement de se tromper, mais de persévérer dans l’erreur.

 

Le plus frappant, dans la plupart des cas évoqués, est la grande compétence de ceux qui prennent les décisions absurdes. Les pilotes d’un avion de ligne coupent le bon réacteur et laissent le défectueux en marche, d’autres se retrouvent en panne de carburant après avoir tourné une heure au-dessus de l’aéroport pour régler un problème technique mineur – et en oubliant de surveiller la jauge.

 

 

Le cas de la navette Challenger vaut le détour. Industriels, ingénieurs et responsables de la Nasa connaissaient la fragilité des joints des deux boosters (ou propulseurs d’appoint). Mais les 24 lancements précédents avaient été des succès. Morel insiste sur deux points. Le premier est que les manageurs (non les ingénieurs) se faisaient une idée complètement fausse de la probabilité d’échec d’un lancement de fusée : jusqu’à 1 pour 100 000. Le second est que les ingénieurs n’avaient tout simplement pas étudié le comportement des joints lors des températures très basses que peut connaître la Floride en hiver. Or le lancement a été décidé après une nuit où le thermomètre était descendu au-dessous de zéro. Les joints ont perdu leur élasticité. Selon l’expression de Morel, une double « souricière cognitive » s’est refermée.

 

« L’aspect le plus surprenant du bricolage cognitif observé dans plusieurs décisions que j’ai définies comme absurdes, écrit Morel, est sa coexistence avec des comportements de type scientifique, c’est-à-dire analytiques, méthodiques, déductifs, prudents, et cela dans des organisations de culture scientifique. ». Mais, à part quelques brèves allusions, le sociologue n’étend pas son analyse à des décisions collectives de plus grande portée, impliquant un grand nombre de décideurs et ayant un impact sur l’ensemble de la société. Il cite au passage l’exemple de la ligne Maginot, celui d’une hausse d’impôts destinée à augmenter la redistribution mais ayant pour effet de diminuer les recettes fiscales, et celui de la démocratisation de l’enseignement, qui a eu pour effet paradoxal de renforcer la sélection.

 

Or, à y regarder de près, l’histoire est jonchée de décisions collectives absurdes du type de celles qu’analyse Morel, et qui ont des effets délétères pour le corps social. Il manque un livre qui aurait pour objet de les identifier et de les analyser. L’une des difficultés est que plus on se rapproche du temps présent, plus l’analyse va heurter des collectifs d’experts dont les décisions absurdes sont toujours à l’œuvre. Nous en avons étudié au moins deux dans Books: le mythe du cholestérol et, plus récemment, celui des éoliennes.

Un pays de seigneurs

Dans son dernier ouvrage, le sociologue Luca ­Ricolfi décrit l’Italie comme un pays riche mais malheureux et décadent, où la majorité des habitants vivent non pas du fruit de leur travail mais du patrimoine accumulé par les générations précédentes.

 

Cette société de rentiers repose, selon Ricolfi, sur l’existence d’une minorité productive composée de déshérités contraints d’exercer toutes sortes de boulots ingrats afin d’assurer le confort des autres. Étrangers pour la plupart, ils forment une population de « 2,7 millions de personnes sans lesquelles les Italiens ne pourraient consommer comme ils le font », précise Dario Di Vico dans le quotidien Corriere della Sera.

 

L’Italie serait-elle devenue une société médiévale ? Non, répond l’analyste Alessandro ­Guerani dans le quotidien économique Il Sole 24 Ore, graphiques à l’appui : « Si nous comparons notre mode de vie à celui d’un paysan du Bangladesh, il est évident que nous sommes d’opulents seigneurs, mais, depuis dix ans, nous nous serrons la ceinture par rapport aux autres pays ­développés. »

 

Un débat nourri, depuis la parution du livre en novembre 2019, à coups de tribunes dans la presse.

Les empires ne meurent jamais

« Les empires du futur seront des empires de l’esprit » affirmait Winston Churchill dans un discours prononcé le 6 décembre 1943 à l’université Harvard. La Seconde Guerre mondiale faisait alors rage, et le Premier ministre britannique entendait célébrer par ces mots la coopération anglo-américaine. L’historien britannique Robert Gildea prend les choses un peu à l’envers dans L’Esprit impérial en montrant comment les empires ont été imaginés, idéalisés et, surtout, sans cesse réinventés. « L’un des plus grands mérites du livre est d’actualiser l’histoire comparée des empires britannique et français en prolongeant le récit au-delà de la décolonisation jusqu’à notre époque de mondialisation », pointe l’historienne Alice Conklin dans H-France Review, une revue de spécialistes anglophones de l’histoire de France.

 

En bon professeur d’histoire contemporaine, Robert Gildea s’attache à relier certains phénomènes récents – le terrorisme islamiste, la montée des nationalismes, le Brexit – au passé impérial de la Grande-Bretagne et de la France. Et son constat est sans appel : chassez l’impérialisme par la porte, il revient par la fenêtre. L’esprit impérial n’a pas disparu pas avec l’indépendance des colonies, et tandis que, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la France s’attache à la promotion de la Françafrique, la Grande-Bretagne s’assure de son influence sur les pays du Commonwealth.

 

Pour preuve de la persistance de cet incurable esprit impérial, Gildea évoque la participation de Londres à la « guerre contre le terrorisme » menée en Afghanistan et en Irak à la suite des attentats du 11 septembre 2001, qu’il qualifie de campagne néo-impérialiste. L’essor du ­djihadisme ? Un « retour de bâton colonial », estime l’historien. « Gildea pourfend les innombrables récits de légitimation de la domination impériale qui ont contribué, à l’époque coloniale comme après la décolonisation, à perpétuer le racisme et l’islamophobie. Pour ceux qui continuent à soutenir que les empires coloniaux ont fait plus de bien que de mal, cela risque d’être difficile à entendre », prévient l’historienne Elizabeth Buettner dans The Times Literary Supplement.

 

Gildea analyse un autre bouleversement récent au prisme de l’histoire coloniale : le Brexit. La Grande-Bretagne n’a rejoint la Communauté économique européenne qu’en 1973, rappelle l’historien. Si elle est restée si longtemps en marge du projet de construction européenne, c’est parce qu’elle voyait dans l’Europe une compensation médiocre à la perte de l’empire, voire une menace pour ses liens privilégiés avec le Commonwealth. Le Brexit, censé permettre de « reprendre le contrôle » et redonner sa puissance à la Grande-Bretagne, n’est rien d’autre que le retour, par la fenêtre, du bon vieux ­fantasme de l’empire.

Chez les militants de la neurodiversité

Une nouvelle idée était en train de germer […] dans une foule d’espaces autistiques qui prenaient racine en ligne. Cette idée était aussi vieille que l’idée d’Asperger selon laquelle la société humaine a toujours compté des personnes présentant les caractéristiques de son syndrome, se tenant à l’écart, améliorant sans faire de bruit le monde qui se moquait d’eux et les ignorait. À la fin des années 1990, une étudiante australienne en anthropologie et en sociologie du nom de Judy Singer, qui présente elle aussi ces caractéristiques, a donné un nom à cette idée : la « neurodiversité ».

 

Quelques années plus tôt, son rabbin lui avait confié une mission qui l’avait fait réfléchir : imaginer une version des Dix Commandements qui soit meilleure que celle de Dieu. Elle devait être prête pour la fête de Chavouot, la commémoration annuelle du don de la Torah à Moïse et au peuple juif sur le mont Sinaï. Singer, qui se considère comme culturellement juive mais n’est pas une grande adepte de la religion organisée, a confié qu’elle était quelque peu hésitante à accepter le défi que lui avait lancé le rabbin […]. Mais elle a rassemblé suffisamment de chutzpah, d’audace, pour inventer un premier commandement qui reflétait son engagement en faveur de l’environnement : « La diversité tu honoreras, sans quoi tel le cactus au milieu du désert tu finiras. »

 

Le rabbin n’a pas tenu compte de sa suggestion. De tels échecs de communication étaient fréquents dans la vie de Singer et l’avaient toujours été. L’étrange comportement de sa mère avait constitué une source permanente de confusion et de vexation lorsqu’elle était enfant. Même son langage corporel la frappait par son inexplicable étrangeté. Pourtant, lorsqu’elle implorait son père d’emmener sa mère consulter un psychiatre, il rejetait l’idée qu’elle ait le moindre problème. « Nous sommes tous différents, c’est tout, tu dois accepter les gens tels qu’ils sont. » Néanmoins, même lui était régulièrement exaspéré par l’incapacité de sa femme à comprendre les sentiments des autres. Chaque jour ou presque, quelqu’un de la famille lui envoyait d’un ton sec : « Tu ne peux pas te comporter normalement pour une fois dans ta vie ? »

 

Les excentricités de la mère de Singer étaient généralement attribuées à des facteurs extérieurs, essentiellement au fait qu’elle était une rescapée d’Auschwitz, une excuse de poids. Même sa fille n’était pas censée poser de questions à ce sujet. En grandissant, Singer a commencé à éplucher des manuels de psychologie pour tenter d’élucider le « cas » de sa mère.

 

Puis elle a eu une fille. Vers l’âge de 2 ans, il est devenu évident que celle-ci ne suivait pas une trajectoire développementale classique. Singer a alors lu un article sur l’autisme infantile précoce qui décrivait très précisément le comportement de sa fille à bien des égards, mais avec une différence majeure : le premier grand symptôme était, selon Leo Kanner1, une absence totale de « contact affectif » envers les autres, mais sa petite fille était aimante et affectueuse. Malgré tout, les similitudes sautaient aux yeux. Singer a confié ses soupçons à une amie. Pour celle-ci, il était bien plus probable que Singer transmette les difficultés d’adaptation qui couraient dans sa famille à la génération suivante. D’après elle, pour enrayer le processus, Singer devait admettre sa propre responsabilité. L’intéressée n’était pas de cet avis : elle savait qu’elle était une mère chaleureuse et attentive. Elle s’est rapidement retrouvée isolée de son cercle d’amis.

 

Alors que sa fille grandissait, les caractéristiques qu’elle partageait avec sa grand-mère devenaient de plus en plus visibles. Mais, au lieu de penser en termes de névroses et de dysfonctionnements, Singer pensait en termes d’hérédité. Elle avait toujours parlé avec lenteur et s’était souvent sentie en décalage par rapport à ses pairs et à la société en général. Peut-être une certaine forme de différence organique était-elle transmise le long de son arbre généalogique ?

 

La réflexion de Singer a considérablement progressé après la lecture d’un livre intitulé Disability: Whose Handicap? [« Handicap : qui en est porteur ? », non traduit]. Son autrice, Ann Shearer, était une psychanalyste jungienne de Londres qui étudiait les façons dont les personnes porteuses de différences physiques et cognitives sont systématiquement empêchées, exclues et diabolisées par la société. […] Shearer observe : « Le degré d’incapacité posé par le handicap dépend soit de la bonne ou mauvaise adaptation de l’environnement à toutes les personnes qui l’utilisent, soit des possibilités que ces personnes ont eues d’apprendre à y faire face, soit les deux. »

 

Singer était accompagnée dans sa réflexion par un thérapeute qui avait survécu à la poliomyélite et qui l’encourageait à envisager les conflits avec sa mère à la lumière de dynamiques sociales plus larges et non comme une sorte de malédiction familiale.

 

Sa fille a été diagnostiquée autiste Asperger à l’âge de 9 ans, ce qui a permis à Singer de repérer qu’elle présentait elle-même certains traits autistiques. Après avoir lu Si on me touche, je n’existe plus, de Donna Williams, et Un anthropologue sur Mars, dans lequel le neurologue Oliver Sacks fait le portrait de Temple ­Grandin, elle a compris qu’être autiste ne signifiait pas être dépourvu d’empathie et que le spectre couvrait un large éventail de capacités intellectuelles 2. Elle avait l’impression d’avoir enfin trouvé « les siens ».

 

Singer s’est abonnée à une liste de diffusion, Independent Living on the Autism Spectrum (InLv, Vie autonome sur le spectre de l’autisme), qu’administrait l’informaticien néerlandais Martijn Dekker. Les échanges sur le forum abordaient aussi bien des questions sur la vie professionnelle que des réflexions sur la manière dont les neurotypiques 3 évaluent le bon moment pour regarder quelqu’un dans les yeux au cours d’une conversation. (Les membres de la liste concluaient que c’était obligatoire au début et à la fin d’un échange, mais facultatif le reste du temps.) Une grande partie des contributions émanaient de femmes. InLv était un autre vivier qui allait accélérer l’évolution de la culture autiste.

 

Les personnes atteintes de dyslexie, de trouble de déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH), de dyscalculie et d’une myriade d’autres troubles étaient également les bienvenues sur le forum.

 

La philosophie commune d’InLv, expliquait le journaliste et membre de la liste Harvey Blume dans The New York Times en 1997, était le « pluralisme neurologique ». Il a été le premier journaliste à comprendre l’importance des communautés en ligne pour des personnes présentant des différences neurologiques. « L’impact d’Internet sur les autistes, prédisait Blume, pourrait un jour être comparé dans son ampleur à la diffusion de la langue des signes dans la communauté sourde. »

 

Dans les conversations téléphoniques qui ont fait suite à leurs échanges sur le forum, Blume et Singer ont approfondi le concept de pluralisme neurologique, une expression appropriée, mais lourde. Singer pensait elle aussi aux parallèles entre les autistes et la communauté sourde, et à la façon dont les deux groupes s’autonomisaient en soulignant leurs différences par rapport à la culture dominante plutôt qu’en essayant de se faire passer pour normaux. C’est au cours de ces conversations avec Blume qu’elle a proposé le terme « neurodiversité ».

 

Singer espérait que l’idée de valorisation de la neurodiversité se répandrait dans la communauté militant pour les droits des handicapés tel un cri de ralliement, au même titre que des slogans comme « Black is beautiful »,« Gay is good » et « Sisterhood is powerful » avaient contribué à mobiliser des mouvements de masse dans les années 1960 et 1970. « Je m’intéressais à ses aspects militants et libérateurs, expliquait Singer à l’auteur Andrew Solomon en 2008, afin de faire pour les personnes neurologiquement différentes ce que le féminisme ou les droits des homosexuels avaient fait pour leurs publics. » Dans son mémoire de fin de premier cycle à l’université technologique de Sydney, intitulé Odd People In [« Inclure les personnes bizarres »], elle affirme d’ailleurs que le public « invisible » susceptible de participer à une rébellion des neurodivergents était bien plus vaste que ne le laissaient supposer les estimations traditionnelles de la prévalence de l’autisme :

 

Rappelez-vous tous ces « gens bizarres », toutes ces personnes qui « semblaient débarquées d’une autre planète », qui « étaient à côté de la plaque ». C’étaient les geeks incapables de se faire des amis à l’école, les monomaniaques qu’on ne pouvait jamais détourner de leurs intérêts particuliers. Pensez à ces personnes qui se tiennent immobiles et clignent des yeux à proximité d’un groupe en pleine conversation, sans trop savoir à quel moment elles pourraient intervenir, ces personnes dont l’horloge interne ne semble pas avancer au même rythme que les autres.

 

Blume est le premier à avoir utilisé le terme « neurotypique » dans la presse. En 1998, il écrivait dans le mensuel The Atlantic : « Les neurotypiques ne représentent qu’une sorte de câblage cérébral, très probablement inférieur quand il s’agit de travailler avec des technologies de pointe. […] La neurodiversité peut être tout aussi cruciale pour l’espèce humaine que la biodiversité l’est pour la vie en général. Qui peut dire quelle forme de câblage se révélera la plus utile à un moment donné ? »

 

Selon lui, un plus grand nombre d’autistes devenaient visibles dans le monde, mais le monde lui-même devenait plus autiste, et c’était une bonne chose. La revanche des geeks prenait la forme d’une société dans laquelle quiconque ayant accès à un ordinateur et un modem pouvait se sentir moins handicapé par les contraintes de temps et d’espace.

 

L’autisme avait beaucoup évolué depuis l’époque où le psychiatre Leo Kanner pouvait déclarer, campé sur son trône de l’université Johns-Hopkins, n’avoir vu que 150 véritables cas dans toute sa carrière. Le monde était maintenant celui d’Asperger.

 

En 2004, deux adolescents appelés Alex Plank et Dan Grover ont lancé Wrong Planet, un des premiers espaces autistiques du Web. Le numérique était leur élément naturel et ils maîtrisaient parfaitement les outils que leurs cousins neuro­logiques des générations précédentes leur avaient construits. Développeur Linux alors qu’il était encore au lycée, Plank avait écrit des dizaines d’articles et effectué plus de 10 000 modifications sur Wikipédia à l’âge de 16 ans, s’intéressant tour à tour aux saints catholiques, aux abolitionnistes africains-américains, aux missionnaires en Oregon, aux espèces fictives, au droit de vote des femmes, à Banana Yoshimoto, aux nudibranches, à la mythologie grecque, à Henry David Thoreau, à la Kabbale ou à la cryptozoologie, entre autres sujets. Il avait souffert des mêmes formes de harcèlement, de moquerie et d’exclusion qu’une grande partie de ses pairs atypiques.

 

En grandissant, Plank a acquis la certitude que son statut de ringard était l’inévitable effet secondaire de ses talents. Ce n’est qu’en fouillant dans les tiroirs de ses parents qu’il a découvert qu’il avait été diagnostiqué Asperger. « On m’avait toujours dit que j’étais spécial et génial, explique-t-il, puis on m’a collé cette étiquette et j’ai eu l’impression d’être un raté. J’ai donc décidé de prouver au monde entier qu’il avait tort. »

 

Il placardait sur ses murs des affiches d’Apple frappées du slogan « Think ­Different » et représentant certains de ses héros comme Einstein ou Miles ­Davis, et surfait dans le cyberespace à la recherche d’autres jeunes autistes. Très peu de sites permettaient d’en rencontrer alors que les ressources destinées aux parents pullulaient. Il est tombé sur un site Internet appelé Aspergia, censé être une sorte d’île enchantée pour les personnes autistes. « J’y ai rencontré un jeune de mon âge qui habitait dans le Vermont. Je lui ai dit : “Ce site est nul”. Et il a dit : “Ouais, on pourrait faire mieux.” C’était Dan. Nous avons décidé de lancer un nouveau site Web. » Ils l’ont appelé Wrong Planet.

 

En collaborant par messagerie instantanée, ils ont utilisé des outils open source pour créer des forums communautaires sur les compétences sociales, le harcèlement et l’anxiété. Les membres pouvaient y proposer leurs histoires et poèmes. Après avoir débauché les meilleurs modérateurs d’Aspergia et avoir créé le buzz sur ses forums autour du nouveau site (qui, ce faisant, rendait Aspergia immédiatement obsolète), ils ont diffusé en ligne un communiqué de presse dans lequel ils mettaient en avant le fait que les créateurs de Wrong Planet avaient 15 et 17 ans (respectivement Grover et Plank). « Notre but est de soulager les Asperger de la pression du conformisme, disait Grover dans le communiqué. Le mieux est d’apprendre à utiliser votre singularité à votre avantage et à trouver votre place dans le monde. » (Plus tard, il est devenu fabricant de logiciels à succès et a vendu son application interactive de partitions de musique, Etude, à Steinway & Sons, le vénérable fabricant de pianos. Plank est quant à lui devenu consultant pour la série télévisée populaire The Bridge, son rôle consistant à aider l’actrice Diane Kruger, qui y interprète le personnage de Sonya Cross, une policière atteinte du syndrome d’Asperger.)

 

Ces jeunes généralement trop timides pour inviter une fille au cinéma du coin le samedi soir ont démontré une grande expertise dans la promotion de leur création sur Internet. Ils ont ainsi utilisé les outils AdSense et AdWords de Google pour générer du trafic, de telle sorte qu’un journaliste qui ne savait rien du monde de l’autisme soit inévitablement redirigé vers Wrong Planet tout en générant des revenus plus que suffisants pour le site. La communauté a grandi lentement et régulièrement jusqu’à ce que Slashdot, le principal agrégateur d’informations sur les nouvelles technologies, mentionne l’interview de Plank avec Bram Cohen, le créateur autiste de BitTorrent, un protocole de transfert de fichiers peer-to-peer dont on estime qu’il représente un tiers de tout le trafic Internet aux États-Unis. Les nouveaux membres se sont alors comptés par milliers.

 

Les jeunes sur le spectre ont afflué vers des communautés en ligne comme Wrong Planet afin de célébrer leur diagnostic plutôt que d’y voir un motif de deuil : leur vie prenait enfin un sens. Il restait à voir, cependant, si une bande de gamins geeks tapant sur leurs claviers pouvait devenir une force sociale suffisamment redoutable pour combattre la rhétorique de maladie et de trouble qui s’était intensifiée après la publication de l’étude d’Andrew Wakefield 4. L’agrégation de solitaires pouvait-elle mener à la création d’un mouvement ?

 

 

— Ce texte est extrait du livre NeuroTribus. Autisme : plaidoyer pour la neurodiversité, de Steve Silberman, à paraître le 2 avril aux éditions Quanto. Il a été traduit par Anne-Sophie De Clercq et Anne Lemoine.

Le cadavre d’Althusser bouge encore

Les quelque 50 000 feuillets laissés par le philosophe Louis Althusser à sa mort continuent d’être peu à peu publiés. Et traduits en anglais. Ainsi de ses Écrits sur l’histoire, parus en février sous le titre History and Imperialism chez Polity. The New York Review of Books en présente sur son site un long extrait, introduit avec un zeste de circonspection par Mitchell Abidor, historien de la Commune, de l’extrême gauche française et de Mai 1968. Il rappelle la fidélité obstinée du philosophe à la doctrine de la dictature du prolétariat, au point de se révolter contre la décision du PCF d’y renoncer, en 1976.

 

Ce recueil de textes est établi par G. M. Goshgharian, qui est lui-même scrupuleusement fidèle à cette doctrine, dont il fait l’épine dorsale de toute l’œuvre ­d’Althusser. Dans la revue en ligne The Critic, le journaliste et essayiste britannique Christopher Bray voit dans ce livre un galimatias informe. « Il faut être fêlé pour y trouver le moindre intérêt », écrit-il. Ce faisant, Bray s’inscrit dans une longue tradition de démolition de la pensée althussérienne entreprise par des auteurs anglophones, issus tant de la gauche que de la droite.

 

À gauche, il faut citer Edward P. Thomson. Le fondateur de la New Left Review avait quitté le Parti communiste britannique en 1956 pour protester contre l’intervention soviétique à Budapest. Althusser, membre du PCF depuis 1948, n’avait pas critiqué cette intervention, et, en 1968, il approuva l’entrée des chars russes en Tchécoslovaquie. Dans son livre Misère de la théorie. Contre Althusser et le marxisme anti-humaniste, publié en 1978 et traduit en français en 2015, Thompson ridiculise les « exercices d’agilité verbale » du maître à penser des étudiants français en philosophie des années 1960 et 1970 1.

 

À gauche encore, citons l’intellectuel britannique Tony Judt, rompu à la lecture de Marx, qui assista à deux séminaires d’Althusser à l’École normale supérieure, à la fin des années 1960, avant d’y renoncer, « ahuri » : « Il hachait Marx en menus morceaux […] puis entreprenait de construire la version de la philosophie marxiste la plus étonnamment abstruse, narcissique et antihistorique qui se pût imaginer »2.

 

Dans le camp conservateur, il faut évoquer le philosophe britannique Roger Scruton, qui vient de décéder. Il se plaisait à citer ce passage de Pour Marx (1965) : « La surdétermination désigne dans la contradiction la qualité essentielle suivante : la réflexion, dans la contradiction même, de ses conditions d’existence, c’est-à-dire de sa situation dans la structure à dominante du tout complexe. Cette “situation” n’est pas univoque. Elle n’est ni sa seule situation “de droit” […] ni sa seule situation “de fait” […], mais le rapport de cette situation de fait à cette situation de droit, c’est-à-dire le rapport même qui fait de cette situation de fait une “variation” de la structure, à dominante, “invariant” de la totalité. »

 

Mettant Althusser dans le même sac que Lacan, il fulminait contre ces « faussaires de la culture » qui ont « corrompu » une bonne partie du monde universitaire, y compris aux États-Unis, où ces deux auteurs sont plus cités « que Kant et Goethe réunis » 3.

 

Dans Écrits sur l’histoire, on lit des phrases du genre : « Les lois de l’histoire (aussi bien des formations sociales que des théories) ne sont pas des lois “historiques”, c’est-à-dire relativistes-subjectivistes ; ce ne sont pas des lois “historicistes” ; ce sont des lois objectives, donc non subjectives, non historicistes » (1973).

 

Althusser traversait régulièrement des épisodes dépressifs, pour lesquels il fut hospitalisé à plusieurs reprises. Selon le psychiatre et psychanalyste Gérard Pommier, il souffrait de « dépression mélancolique » 4.

 

Le 16 novembre 1980, à l’âge de 62 ans, il étrangla sa femme dans leur appartement de l’École normale. Hélène Rytmann, socio­logue, ancienne résistante communiste, souffrait elle aussi de dépression. Le couple était en analyse chez le même psychanalyste. Althusser fut exfiltré à l’hôpital Sainte-Anne par ses amis psychiatres et psychanalystes, qui obtinrent du juge d’instruction un non-lieu, le meurtrier ayant été jugé en état de démence au moment des faits.

 

Dans son autobiographie, plus ou moins fictive, le philosophe raconta la scène du meurtre : « Devant moi : Hélène, couchée sur le dos, elle aussi en robe de chambre […] Agenouillé tout près d’elle, penché sur son corps, je suis en train de lui masser le cou […] Je ressens une grande fatigue musculaire dans mes avant-bras : je sais, masser me fait toujours mal aux avant-bras. Le visage d’Hélène est immobile et serein, ses yeux ouverts fixent le plafond. Et soudain, je suis frappé de terreur… » (il lui avait brisé le larynx). Althusser raconte qu’il s’était constitué par ailleurs « à côté d’Hélène une réserve de femmes […] simplement pour ne pas risquer de me trouver un jour seul sans aucune femme sous la main ». Et d’avancer l’idée que le meurtre d’Hélène était un « suicide par personne interposée ». Une idée reprise par divers commentateurs, dont Régis Debray, qui avait été son élève : « Il l’asphyxia sous un oreiller pour la sauver de l’angoisse qui l’asphyxiait, lui. Belle preuve d’amour […] qu’on puisse sauver sa peau tout en se sacrifiant pour l’autre, quitte à prendre sur soi toute la douleur de vivre. » 5

L’Amazonie, au risque de se perdre

De toutes les régions du monde qui fascinent et font rêver, l’Amazonie est celle qui a suscité le plus grand nombre de mythes. Le premier est celui qui lui a donné son nom, le mythe d’une terre habitée par de farouches femmes guerrières semblables à celles de la légende de la Grèce antique. Dans l’esprit des navigateurs portugais et espagnols qui débarquèrent sur les côtes américaines au XVIe siècle, un deuxième mythe lui était lié : l’Eldorado, une contrée si gorgée d’or qu’il suffisait de se baisser pour en ramasser. C’est à la recherche de cet Eldorado que l’aventurier anglais Walter Raleigh se lança au XVIIe siècle à partir des côtes guyanaises. Quelques années auparavant, les conquistadors Gonzalo Pizarro et Francisco de Orellana, d’une part, ainsi que Pedro de Ursúa et Lope de Aguirre, d’autre part, avaient entrepris dans le même but, en partant du Pérou, des expéditions qui furent désastreuses, mais dont la seconde donna au féroce Aguirre l’occasion de descendre l’Amazone jusqu’à l’Atlantique1.

 

Au XVIIIe siècle, Charles de Condamine, envoyé sous les tropiques pour mesurer une portion d’arc de méridien afin de déterminer la forme exacte du globe terrestre, fut le premier scientifique à descendre le fleuve. Au XIXe, ­Alexander von Humboldt et Aimé Bonpland établirent l’existence d’une voie de communication entre le bassin de l’Orénoque et celui de l’Amazone, et collectèrent des milliers de spécimens d’espèces végétales et animales, tout comme le firent plus tard les naturalistes anglais Alfred Russel Wallace, Henry Walter Bates et Richard Spruce. Plusieurs mythes d’un genre nouveau surgirent à la faveur de la découverte par ces savants de la prodigieuse richesse de la nature amazonienne 2.

 

Le premier est celui de l’« enfer vert », la forêt impénétrable et hostile à l’intérieur de laquelle on progresse péniblement à coups de machette. Il est couramment associé à l’histoire de l’explorateur ­Percy Fawcett, disparu au cours de sa quête des ruines d’une cité perdue légendaire. Ses aventures ont été racontées par David Grann dans La Cité perdue de Z 3 et ont inspiré Le Monde perdu à Arthur Conan Doyle. Le deuxième mythe est celui, rousseauiste, d’un Éden miraculeusement préservé, une terre primitive et vierge, protégée par les Amérindiens qui en seraient les intendants. Le troisième est celui d’une région aux ressources inépuisables et au potentiel économique gigantesque qu’il suffirait d’un peu d’ingéniosité, de technique et d’investissements pour exploiter.

 

De telles images, montre le géographe François-Michel Le Tourneau, sont trompeuses. Il y a beaucoup de types de couverts végétaux en Amazonie, et la forêt « ombrophile » elle-même n’est pas partout une jungle obstruée de lianes et de bambous : lorsqu’elle est dense, elle l’est en hauteur, non au niveau du sol, et donc assez facile à parcourir. Comme partout ailleurs dans le monde, la présence humaine durant des millénaires a par ailleurs contribué à transformer le paysage. Et, si la nature y est exubérante, le sol de l’Amazonie est en réalité assez pauvre et l’environnement, dans son ensemble, très fragile.

 

Dans sa magnifique trilogie sur la région, l’explorateur John Hemming a choisi de raconter l’histoire de l’Amazonie du point de vue de ses premiers habitants, les Amérindiens4. Dans le sillage des travaux de Susanna Hecht et ­Alexander Cockburn, ou de Martine Droulers, dont il a été l’élève 5, Le Tourneau prend, lui, pour fil conducteur l’histoire des tentatives de développement dont la région a fait l’objet.

 

Long de quelque 6 700 kilomètres de sa source à son embouchure, l’Amazone est le plus grand fleuve du monde avec le Nil. Mais son débit (219 000 mètres cubes par seconde) est près de 100 fois supérieur. Son bassin, presque deux fois plus vaste que celui du fleuve Congo, s’étend sur plus de 6,1 millions de kilomètres carrés répartis sur six pays.

 

Une des caractéristiques les plus notoires de cet immense territoire est l’extraordinaire biodiversité qu’il recèle et qu’il est difficile de quantifier avec précision puisqu’on est réduit à faire des estimations à partir du nombre d’espèces identifiées. Mais on peut se faire une idée : 427 espèces de mammifères, 1 294 d’oiseaux, 378 de reptiles, plus de 2 400 de poissons d’eau douce, 1 800 de papillons, 3 000 de fourmis, peut-être 2,5 millions d’espèces d’insectes au total. Pour ce qui est de la flore, 14 000 espèces de plantes ont été inventoriées, et le nombre d’essences d’arbres se situe entre 7 000 et 16 000. Comment expliquer un tel foisonnement ? Plusieurs facteurs géologiques et climatiques, combinés au mécanisme par lequel la diversité crée davantage de diversité, ont contribué à faire de l’Amazonie une véritable « machine à produire de la biodiversité ». En conséquence, souligne Le Tourneau, « malgré la domination des espèces les plus répandues, chaque hectare de forêt a une personnalité propre […] tant au niveau de la flore qu’à celui de la microfaune et des insectes ».

 

 

Contrairement à l’idée fausse qui sous-tend l’image répandue du « poumon de la planète », la forêt amazonienne émet sans doute à peu près autant de CO2 qu’elle en absorbe. Il s’agit en effet d’une forêt « mature », en équilibre gazeux avec l’atmosphère. Si elle a pu fonctionner comme « puits de carbone » dans les périodes où elle était en forte croissance, ce n’est plus le cas aujourd’hui, et ce le sera d’autant moins que davantage d’arbres périront puis se décomposeront, ou seront détruits par le feu à des fins de défrichage. Du fait de l’importance des phénomènes d’évaporation et de précipitations à l’origine desquels elle se trouve, la forêt amazonienne joue en revanche un rôle central dans l’équilibre hydrologique et climatique de toute la région.

 

On a longtemps pensé que les populations autochtones de l’Amazonie vivaient et vivent encore dans un milieu naturel intact, semblable à ce qu’il était avant l’arrivée des premiers humains sur le continent sud-américain. Or la distribution des espèces végétales autour des lieux habités témoigne d’une transformation du milieu par l’homme par différents mécanismes : « dispersion volontaire ou non, plantations […], ouvertures autour des arbres utiles, élimination des concurrents, fertilisation ». Et si les populations sédentaires et agricoles modi­fiaient leur environnent inten­sément mais localement, les chasseurs-cueilleurs nomades, par leur mode de vie, altéraient la forêt de manière plus superficielle, mais à plus grande échelle.

 

Une autre idée fausse veut qu’aucune forme de civilisation ne pouvait se développer dans un environnement aussi peu propice, raison pour laquelle la région n’était habitée que par de petits groupes humains à un stade très primitif de développement. On sait aujourd’hui que, avant l’arrivée des Européens, l’Amazonie comptait une population de quelque 5 à 6 millions de personnes, appartenant pour certaines à des civilisations qui pratiquaient l’agriculture et l’élevage et maîtrisaient l’art de la poterie et différentes techniques de terrassement et de construction. Si ces civilisations ont disparu, c’est sous le choc de la rencontre avec les Européens et de ses conséquences : les massacres et le travail forcé, l’exploitation des rivalités entre clans et ethnies, et, surtout, les épidémies de maladies (variole, rougeole, grippe) contre lesquelles les Amérindiens n’étaient pas immunisés, qui pouvaient se transmettre très loin des zones où des contacts directs avaient lieu.

 

Les colons portugais ne pénétrèrent que progressivement à l’intérieur de l’Amazonie. L’expansion fut lente, marquée par des combats avec les communautés amérindiennes réfractaires et des conflits de frontières avec les autres puissances coloniales, à commencer par l’Espagne : aux termes du traité de ­Tordesillas, en 1494, celle-ci avait la souveraineté sur la plus grande partie de la région, qui ne revint au Portugal qu’avec le traité de Madrid, en 1750. Durant toute cette période, un seul établissement d’une certaine taille fut fondé : la ville de Belém, à une centaine de kilomètres de la côte atlantique. L’économie de la colonie reposait sur une petite production de sucre, de café et de tabac et le commerce des produits de la cueillette en forêt : épices, teintures, huiles, médicaments, noix et, surtout, cacao. Elle avait pour condition le travail forcé des Amérindiens, envers lesquels l’attitude des Portugais consistait en « un mélange d’asservissement brutal, de généreuse émancipation et de casuistique jésuite ». Avec l’expulsion des Jésuites, qui, à leur manière, protégeaient les autochtones, et l’inauguration d’une ère de modernisation sous l’impulsion du marquis de Pombal, la couronne portugaise raffermit son emprise sur la colonie. L’emploi du portugais se généralisa aux dépens du tupi, érigé par les Jésuites en lingua franca, et l’on assista à l’essor d’une population métisse de petits agriculteurs, les caboclos. Avec les Amérindiens survivants, les quilombolas (descendants d’esclaves noirs fugitifs), les garimpeiros (chercheurs d’or) et les seringueiros (collecteurs de latex), ils allaient bientôt former la population rurale de l’Amazonie.

 

 

L’accession du Brésil à l’indépendance, en 1822, n’eut guère de conséquences pour la région, qui stagna économiquement tout au long du XIXe siècle. Le vrai bouleversement allait se produire au début du XXe siècle, avec le boom du caoutchouc. Jusque-là, le latex, le suc de l’hévéa, n’était employé que pour l’imperméabilisation des vêtements et la fabrication de chaussures. La mise au point du procédé de vulcanisation par l’américain Goodyear en 1839, l’invention du pneu par l’Écossais Dunlop en 1887 et celle de la chambre à air par le Français Michelin en 1891 stimulèrent le développement de la bicyclette puis de l’automobile et ouvrirent au caoutchouc un marché colossal. En quelques années, la production explosa. Manaus, sur les rives du rio Negro, devint la capitale du caoutchouc et se dota d’un tramway et d’un opéra. Les barons du caoutchouc y faisaient bâtir des demeures somptueuses. Mais pour ceux qui se situaient au bas de l’échelle, l’exploitation du latex, bien décrite par l’écrivain portugais José Maria Ferreira de Castro dans son roman Forêt vierge, était une activité cruelle. Elle reposait sur un système d’avances sur récolte appelé aviamento, qui laissait les récolteurs chroniquement endettés et que l’écrivain brésilien Euclides da Cunha dénonça comme étant « l’organisation du travail la plus criminelle jamais inventée par le plus révoltant des égoïsmes ».

 

La fièvre du caoutchouc n’eut qu’un temps. L’augmentation de la demande ne permit bientôt plus de répondre aux besoins par la seule collecte. Et la région ne se prêtait guère à la culture intensive, comme l’illustra l’échec du projet de Henry Ford, qui prévoyait la création d’une ville « à l’américaine », Fordlandia.

 

Des semences d’hévéa transplantées en Asie y permirent le développement de plantations produisant dans des conditions très rentables un latex de qualité comparable à celui du Brésil. Si l’Amazonie fournissait la totalité de la production mondiale en 1870, elle n’en représentait plus que 40 % en 1911 et moins de 6 % en 1921. Les faillites se succédèrent et tout le secteur s’écroula. Cet épisode a-t-il profité à la région ? Très peu, car la plus grande partie de la prospérité n’atteignit jamais l’Amazonie et la plupart des profits furent investis ailleurs : « Au lieu d’une modernisation économique, c’est […] un double système colonial (vis-à-vis de l’Europe et des États-Unis d’une part et du sud du Brésil d’autre part) qui a sous-tendu la période du latex. […] C’est ce système qui explique pourquoi, lorsque le boom se changea en dépression, la région s’est trouvée incapable de se relever par elle-même », observe Le Tourneau.

 

La période qui va de la fin des années 1940 au milieu des années 1980 « représente une rupture complète dans l’histoire de l’Amazonie brésilienne ». Deux éléments sont à l’origine de ce bouleversement. D’abord le progrès technique, avec l’apparition, pour reprendre l’expression de John Hemming, de la triade « avion, tronçonneuse, bulldozer » 6 ; ensuite l’entrée en scène résolue de l’État. « À partir du début des années 1950, l’Amazonie entre dans une phase caractérisée à la fois par une intervention de plus en plus importante du gouvernement fédéral et par la succession de plans de développement », note Le Tourneau.

 

Amorcée à la fin de l’Estado Novo, le régime dictatorial de Getúlio Vargas, activement menée par les militaires au pouvoir de 1945 à 1985 et poursuivie durant les années 1990 sous les deux mandats de Fernando Henrique Cardoso, la politique d’ouverture de l’Amazonie s’est appuyée sur le percement de grands axes routiers destinés à servir de point de départ au développement de zones de défrichage et de colonisation : la liaison nord-sud Belém-Brasília, la Transamazonienne est-ouest et plusieurs axes transversaux. Elle s’est traduite par la multiplication des petites exploitations agricoles, mais aussi par le développement à grande échelle de l’élevage bovin et de la culture du soja, ainsi que par l’augmentation des activités minières sous la double forme de l’exploitation mécanisée de gisements de fer et de manganèse par de grands conglomérats et de l’activité des petits prospecteurs artisanaux indépendants, les garimpeiros, tels ceux de Serra Pelada, que Sebastião Salgado photographia en 1986 sur leurs frêles échelles.

 

Une migration importante, encouragée par le slogan « donner la terre sans hommes d’Amazonie aux hommes sans terre du Nordeste », a surtout conduit à un accroissement considérable de la population urbaine de la région (à la fin des années 1990, elle atteignait presque 10 millions d’habitants).

 

Parallèlement, une évolution s’était engagée sur la double question du statut des Amérindiens et de la protection de la forêt. Au début du XXe siècle, le colonel (puis maréchal) Cândido Rondon, connu pour avoir ouvert la ligne télégraphique reliant le Mato Grosso au reste de l’Amazonie puis accompagné l’ancien président des États-Unis Theodore Roosevelt dans une dangereuse expédition sur un affluent inconnu de l’Amazone 7, fondait ce qui allait devenir la Fondation nationale de l’Indien (Funai). Sous la devise « Mourez s’il le faut, mais ne tuez jamais », il jetait les bases d’une politique de défense et d’intégration douce et respectueuse des populations autochtones dans la société brésilienne. Dans le même esprit, les frères Orlando, Cláudio et Leonardo Villas-Bôas, pionniers de la défense des Amérindiens, créèrent en 1961 le parc national du Xingu, première zone protégée du territoire, et longtemps la seule.

 

 

Avec la fin de la dictature militaire, en 1985, le mouvement s’amplifia. La nouvelle Constitution accorda aux peuples autochtones le droit de préserver leur culture et des droits sur les territoires qu’ils occupaient : « Renversant le paradigme qui faisait d’elles un vestige du passé à moderniser au plus vite, les communautés traditionnelles gagnent […] à la fin des années 1980 une image de “gardiens de la forêt” qui leur permet d’obtenir de vastes territoires mais également de légitimer un vaste courant de pensée reliant la diversité sociale (particulièrement linguistique et culturelle) et la biodiversité. »

 

La défense des peuples amérindiens et celle de la forêt amazonienne sont désormais irréversiblement associées. Elles se lieront bientôt à une troisième cause, celle des populations pauvres et rurales de la région, incarnée dans la personne de Chico Mendes, syndicaliste défenseur des droits des seringueiros, assassiné sur ordre d’un grand propriétaire foncier et figure emblématique de l’approche « socio-environnementale » du développement de l’Amazonie.

 

L’élection en 2003 de Luiz Inácio Lula da Silva, ancien dirigeant syndical, ne répondit que partiellement, de ce point de vue, aux espoirs qu’elle avait fait naître. La nomination au poste de ministre de l’Environnement de Marina Silva, militante écologiste d’origine modeste « dont l’histoire de la vie vaut bien celle de Lula en termes de triomphe sur l’adversité » (selon l’expression du journaliste britannique Michael Reid dans son livre ­Brazil), n’eut que des effets limités. Sous la pression des nécessités économiques, le gouvernement de Lula mena une politique de soutien à la culture industrielle du soja et de la canne à sucre pour la production d’agrocarburants. Sous le second mandat de Lula, puis sous celui de sa dauphine Dilma Rousseff, les considérations de protection de l’environnement ne pesèrent guère.

 

Aujourd’hui, près de la moitié de la forêt amazonienne bénéficie d’une protection officielle, sous un statut ou un autre. Mais la déforestation illégale, sévèrement sanctionnée en théorie seulement, est largement pratiquée. Le gouvernement de Jair Bolsonaro a de surcroît clairement affirmé et commencé à concrétiser sa volonté d’alléger les contraintes en la matière. Les causes et les mécanismes de la déforestation sont multiples : la spéculation foncière, l’extension de l’élevage bovin, les grandes cultures mécanisées, le percement de routes, la colonisation agricole, les mines et l’exploitation forestière. Le processus va-t-il se poursuivre ? « À court terme, estime Le Tourneau, et tant que le Brésil demeurera principalement centré sur sa croissance économique, le modèle mixte de mise en réserve d’une partie de l’espace et d’usage intensif des ressources dans une autre partie a toutes les chances de rester dominant. Le poids respectif de chacun de ces deux termes dépendra de l’orientation des gouvernements qui vont se succéder. »

 

Tous les modèles de développement qui ont été appliqués dans cette région, fait observer le géographe, « au lieu de tirer parti de ce que la forêt pouvait fournir et des connaissances des sociétés locales pour sa gestion, ont privilégié le pillage […] l’exploitation des ressources non renouvelables […] et le remplacement de la forêt par des systèmes écologiques plus simples à gérer. » Des modèles alternatifs sont possibles, mais sont-ils compatibles avec les exigences de rentabilité du capitalisme mondialisé ? Le Tourneau paraît en douter, et on peut légitimement partager son scepticisme. La forêt amazonienne telle que nous la connaissons est-elle donc condamnée à disparaître prochainement ? Cet écosystème si particulier pourrait résister encore un temps aux atteintes dont il est victime ou se transformer progressivement, mais aussi s’effondrer brutalement.

 

 

— Michel André, philosophe de formation, a travaillé sur la politique de recherche et de culture scientifique au niveau international. Né et vivant en Belgique, il a publié Le Cinquantième Parallèle. Petits essais sur les choses de l’esprit (L’Harmattan, 2008).

— Cet article a été écrit pour Books.

Les homos vieillissent aussi

Les héros de bande dessinée ne vieillissent pas – ou rarement. Au fil de leurs aventures, Tintin et le capitaine Haddock, Astérix et Obélix semblent figés, en tous points identiques à ce qu’ils étaient à leur première apparition. Comme le note Andreas ­Platthaus dans le quotidien Frankfurter Allgemeine ­Zeitung, ­Charlie Brown est resté pendant cinquante ans le même petit garçon, accompagné de son fidèle chien Snoopy.

 

Dans L’Automne dans le pantalon, l’Allemand Ralf König prend le contre-pied de cette vénérable tradition. Il nous montre, lui, des personnages qui vieillissent. Et pas n’importe lesquels : Conrad et Paul, le couple gay le plus célèbre de la bande dessinée européenne (à moins, bien sûr, qu’on ne considère que Tintin et le capitaine Haddock… mais c’est une autre histoire). Conrad et Paul, donc, se retrouvent confrontés à cette tragédie universelle qui frappe aussi bien les hétéros que les homos : ils sont rattrapés par l’âge.

 

König n’est pas le premier, bien sûr, à faire vieillir ses personnages. Andreas Platthaus rappelle que le 14 février 1921 parut dans le quotidien Chicago Tribune un épisode novateur du comic strip Gasoline Alley, l’une des plus anciennes séries dessinées (elle continue !), qui eut désormais la particularité de raconter l’histoire du petit Skeezix en temps réel. « À chaque nouvel épisode, le jeune garçon avait un jour de plus. Chaque 14 février, il fêtait son anniversaire imaginaire, et Frank King, son créateur, était assez conséquent pour le faire grandir : en 1942, il partit pour la guerre, puis il se maria et eut lui-même des enfants, avec lesquels ce jeu put se reproduire », ­poursuit Platthaus.

 

La particularité de L’Automne dans le pantalon, cependant, est que les personnages y connaissent, au sein d’un même album, une sorte de vieillissement accéléré : dans les premières pages, Paul, l’incorrigible coureur du couple, rencontre une ancienne conquête qui lui explique les désagréments physiques qu’il connaît depuis qu’il approche de la cinquantaine : il a des sciatiques, la libido en berne, ses cheveux et ses poils blanchissent, et même le beau duvet noir de son torse… Or Paul a 48 ans. Dans les 170 pages à venir, on va le suivre pendant plus d’un quart de siècle, jusque dans la maison de retraite où il fêtera les cinquante ans de sa relation avec Conrad.

 

« Ralf König a toujours prisé la narration en courts épisodes ; même quand ses ouvrages comptent des centaines de pages, il ménage des pauses et découpe son récit en séquences quasi cinématographiques, écrit Platthaus. C’est pourquoi l’un de ses albums, Les Nouveaux Mecs (1987), a pu devenir, en 1994, l’un des plus grands succès du cinéma allemand. Ses histoires ne vous laissent jamais reprendre votre souffle. Mais, dans L’Automne dans le pantalon, l’écoulement de l’existence est rendu sensible par le temps de lecture lui-même, on trouve des passages élégiaques, des accalmies. Les plus belles pauses sont celles qui mettent en scène un chœur antique poussant des cris muets derrière des masques grimaçants. »

 

L’indication « Plus tard… », qu’on retrouve dans d’innombrables bandes dessinées prend ici un sens nouveau. Quand elle apparaît, ce ne sont pas des heures qui ont passé, mais parfois des années : cheveux et barbes grisonnent peu à peu. « Cette phrase en apparence anodine, conclut Christoph Haas dans le quotidien Süddeutsche Zeitung, se transforme en constat mélancolique du passage imperceptible du temps. »

 

Books

 

Nico Bleutge, ou comment être un poète allemand au XXIe siècle

quel drôle de souhait ce serait,
transmettre du sommeil, chaleur
se faufiler dans les alvéoles

 

 

Premiers vers, première tentative. Il trouve que ce n’est pas encore ça. Pour le début, il lui faut un autre mot, pas « alvéoles ». « Voies aériennes », peut-être ? « Poches d’air » ? « Conduits d’air » ? « C’est important pour moi de ne pas dénaturer pour des raisons esthétiques le processus douloureux que je veux décrire dans ce poème, explique-t-il. Je dois trouver les mots justes. Comment faire ? »

 

Remontons plusieurs semaines en arrière. Nous sommes à la fin du mois de mai 2018 et il fait chaud. Il n’a encore écrit aucun vers du poème, il n’en est pas encore à chercher les mots pour dire ce qui s’est passé six mois plus tôt.

 

Nico Bleutge monte sur la scène du 19e festival de poésie de Berlin, le plus grand événement du genre en Europe. Il est l’un des dix-neuf poètes qui se ­produiront cet après-midi dans le jardin de l’Académie des arts. Une trentaine de personnes ont pris place devant lui sur des chaises pliantes, à l’ombre d’un vieux hêtre.

 

La présentatrice vient d’introduire Bleutge en rappelant qu’il a reçu plusieurs prix prestigieux. Il s’assied à la table ronde sur l’estrade, il a la quarantaine, il est grand et plutôt athlétique, il porte un tee-shirt et un jean, ses longs cheveux blonds sont noués en catogan. Il a prévu de lire des extraits de son dernier recueil, nachts leuchten die schiffe. Un opuscule de 87 pages et 52 poèmes. Il y a travaillé plus de trois ans. Il remet la chaise en place, ouvre son livre et se lance.

 

Mais quelque chose cloche lorsqu’il commence à lire. On l’entend à peine ; sa voix ne perce que par intermittence. Le reste est couvert par des basses qui parviennent du fond du jardin, comme des boulets de canon tirés d’un navire ennemi. Elles percutent avec une précision redoutable les mots du poète. Et, pour ne rien arranger, un hélicoptère de la police surgit au-dessus de l’Académie et s’attarde dans le ciel en vrombissant.

 

C’est un malheureux hasard que les organisateurs du festival ne pouvaient prévoir : les lectures se déroulent en même temps et presque au même endroit qu’une manifestation contre le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD), organisée à l’initiative de la scène techno berlinoise. Vingt-cinq mille personnes ont répondu à l‘appel. Une trentaine de camionnettes assourdissent les manifestants avec de la techno à plein volume, juste derrière l’Académie. Le mot d’ordre ? « Écraser l’AfD à coups de basses. » Malheureusement, ils écrasent aussi Nico Bleutge. Celui-ci continue néanmoins vaillamment jusqu’au bout. Puis il dit : « Ce sont des conditions de lecture intéressantes. » Il sourit poliment.

 

À quoi bon se plaindre ? C’est comme ça. Il a l’habitude. L’Allemagne, pays des poètes et des penseurs ? Ce fut le cas, du moins pour ce qui est des poètes. Les écoliers récitent toujours Goethe et Schiller, les étudiants rédigent des mémoires sur Bertolt Brecht et Georg Trakl et, dans les bibliothèques familiales de la bourgeoisie cultivée, on trouve Rainer Maria Rilke et Gottfried Benn. Mais qui pourrait citer le nom d’un poète contemporain ?

 

En 2018, la poésie a représenté 1 % du chiffre d’affaires de l’ensemble du segment littérature. Et, même lorsque quelqu’un se dirige encore vers le rayon poésie, c’est presque toujours pour acheter un classique. Comme l’observait cette année-là le magazine spécialisé ­Börsenblatt, parmi les auteurs des dix volumes de poésie les plus vendus, seul un était en vie. Pour la plupart des gens, les poètes sont des morts.

 

 

Les recueils de poètes vivants se vendent en règle générale à 200 à 500 exemplaires. Nico Bleutge, à cette aune, est un auteur de best-sellers, puisque ses livres s’écoulent à quelque 1 500 exemplaires. Cela fait de lui l’un des grands. Mais qu’est-ce que cela signifie sur un marché aussi modeste ? Les romans à succès ont parfois des centaines de milliers d’acheteurs.

 

Avec les seules ventes de ses livres, Nico Bleutge ne parviendrait pas à joindre les deux bouts. Les médias s’intéressent rarement à lui. Dans la rue, personne ne le reconnaît. Une fois, cependant, il y a environ deux ans, il a appelé la poste au sujet d’une lettre égarée. Il a donné son nom, et la dame au bout du fil s’est exclamée : « Quoi ? Nico Bleutge, le poète ? » Ça lui a fait bien plaisir, dit-il.

 

Devenir poète aujourd’hui, c’est faire le choix de la marginalité. Cela veut dire se battre. Pour être reconnu. Pour toucher des droits d’auteur qui ne soient pas insultants. Pour avoir les faveurs des libraires, afin qu’ils remplissent ne serait-ce que le plus inaccessible de leurs rayonnages avec les nouvelles parutions de poésie. À quoi bon tout cela ?

 

quel drôle de souhait ce serait, transmettre
du sommeil, chaleur
se faufiler dans les voies aériennes

à l’intérieur de la tête. les voies
et les alvéoles. s’en-
foncer. la nuit

 

« Voies aériennes », dit-il, est un terme technique pour désigner les voies respiratoires, le nez, la bouche, la gorge. C’est pour cela qu’il a choisi ce mot et déplacé les « alvéoles » plus bas, là où se trouvent les alvéoles pulmonaires. Il veut puiser dans le vocabulaire médical que les médecins ont employé devant lui à l’automne 2017, ainsi que dans les expressions toutes faites, les paroles de réconfort, la phraséologie de l’éloge funèbre.

 

Dans ces deux premières strophes, deux choses lui tiennent particulièrement à cœur : le « souhait » du premier vers, lié au conditionnel « serait », indique une possibilité, un espoir peut-être aussi. « Et puis il y a ce « à l’intérieur de la tête ». On peut comprendre la tête au sens anatomique. Mais « à l’intérieur de la tête » ouvre aussi sur le royaume de l’imaginaire. C’est une façon pour moi d’entrer dans le poème. À partir de là, nous nous situons sur deux plans : les phrases peuvent signifier quelque chose de concret et quelque chose de figuré. »

 

Quelques jours après sa lecture ratée au festival de poésie, Nico Bleutge se prépare un café serré dans sa cuisine. L’appartement, situé dans un immeuble ancien de la périphérie de Berlin, est lumineux et calme, du moins quand le voisin du dessous n’utilise pas ses enceintes Dolby Surround. Dans le bureau, une table de travail, une pile de papiers et des livres, des livres partout. La plupart du temps, raconte-t-il, il s’installe à son bureau à 8 h 30, après le petit déjeuner, et commence à travailler sur ses poèmes.

 

Les premiers jets sont manuscrits. Au crayon à papier. « Ce contact sensuel est très important pour moi. » Il aime sentir le crayon dans sa main, pouvoir gommer, raturer.

 

Il parle comme il écrit, en cherchant le mot juste. Chacune de ses phrases, il les examine après les avoir énoncées, comme s’il se craignait d’en avoir dit trop ou pas assez. Il se demande depuis longtemps s’il en est capable : donner un aperçu de la manière dont il écrit, dévoiler son travail. C’est une affaire très intime, personnelle, et il ne sait pas jusqu’où il peut aller. Il lui a fallu des semaines pour accepter.

 

Lorsqu’il a le sentiment d’avoir trouvé la structure du poème, de voir un sens dans ses vers, il tape ce qu’il a écrit à l’ordinateur et l’imprime. « Les bons jours, je produis une strophe, mais habituellement c’est plutôt une demi-strophe », explique-t-il. Une douzaine de mots tout au plus.

 

Il lui faut absolument une pièce fermée. « L’illusion d’être seul au monde. » En 2014, l’ambassade d’Allemagne en Turquie l’a invité pour une résidence d’écriture de plusieurs mois à Istanbul. Il était logé dans un bel appartement avec vue sur le Bosphore. Sa compagne, qui travaille dans l’édition, pouvait y loger avec lui. Mais un problème s’est posé : « Le bureau était ouvert, il n’y avait pas de séparation avec la pièce voisine. » Il a essayé les bouchons d’oreille, en restant seul. Ça ne marchait pas, malgré le silence. « Je n’arrivais pas à écrire. » Il a harcelé le directeur de l’institution jusqu’à ce qu’il accepte de poser une porte. « Quand j’y pense, je me dis que je suis un peu névrosé. » Mais il ne peut pas faire autrement.

 

Bleutge sort sur le petit balcon de son appartement berlinois. Devant lui, la rue vide, des arbres, un café fermé. Il ne s’est pas encore fait à son nouvel environnement, confie-t-il. « Fin 2016, on a dû quitter notre appartement de Neukölln. » Le propriétaire voulait augmenter le loyer. Sa compagne et lui seraient bien restés dans le quartier, mais les prix étaient prohibitifs.

 

 

Nico Bleutge a grandi en Bavière, dans une famille stricte et conservatrice. Son père était notaire, sa mère traductrice technique pour une compagnie d’assurances. À l’école primaire, raconte-t-il, les religieuses qui lui faisaient cours l’avaient mis en garde : ses cheveux roux étaient ceux du diable. Au lycée, ensuite, beaucoup de professeurs régnaient plus qu’ils n’enseignaient. « Il leur arrivait de tapoter sur le bureau avec des clés pour ponctuer leur propos. » C’est peut-être là qu’il a compris qu’il n’y a pas que la teneur de ce que l’on dit qui compte, mais aussi le regard, la gestuelle, l’intonation.

 

« Cela peut être très stimulant de découvrir que les mots sont un moyen d’abolir les hiérarchies. » Voilà pourquoi, dans ses poèmes, il n’y a pas de majuscules 1. Cela rend les mots plus complexes, plus ouverts.

 

Dans son enfance, lorsque la famille allait rendait visite aux grands-parents, au bord du Rhin, il filait dès l’arrivée sur le balcon pour observer passer les cargos avec des jumelles. L’eau, le ronronnement des bateaux, les feux de navigation. « Je pouvais rester là des heures. »

 

À 15 ans il écrit ses premiers poèmes, à 17 il est pris d’un vague désir de devenir écrivain. Il n’a raconté à personne qu’il écrivait. « Je voulais faire partie des mecs cool, et la poésie ne cadrait pas vraiment avec ça. » Il ne fait toujours pas partie des « mecs cool », de ceux qui se font photographier cigarette au bec et whisky à la main parce que ça colle avec l’image que l’on a de l’écrivain. Quand on l’accompagne dans un Salon du livre, il est toujours celui qui parle le moins et rit le moins fort. Il n’aime pas parler de lui, et, si on lui demande s’il est ami avec d’autres poètes, il hésite. Puis il dit : « Ce sont plutôt des connaissances » et donne quelques noms avant de nous prier de n’en mentionner aucun dans l’article. C’est qu’il pourrait avoir oublié quelqu’un, et il ne veut froisser personne.

 

En 1993, après le bac, il part étudier la rhétorique, la philosophie et la littérature allemande contemporaine à Tübingen. En parallèle, il écrit des poèmes, les envoie à des revues littéraires et à des concours de poésie, et essuie refus sur refus.

 

Bleutge va sur ses 30 ans lorsque, à son retour de vacances en Croatie, en 2001, il trouve une grosse enveloppe dans sa boîte aux lettres. Il a postulé à l’Open Mike, le plus important concours de poésie pour jeunes talents, organisé par la Maison de la poésie de Berlin. « J’avais constaté que les refus arrivaient dans des enveloppes fines », raconte-t-il. Il déchire l’enveloppe : on a le plaisir de l’inviter à participer à l’Open Mike à Berlin. Il est l’un des 18 auteurs sélectionnés sur 800 candidats. Il aura quinze minutes pour présenter ses textes devant le public et convaincre le jury. À la fin, il y a trois lauréats.

 

Bleutge emporte dix de ses poèmes à Berlin. Tout le milieu littéraire est là, lecteurs, critiques, éditeurs, agents. À ­l’issue des deux jours de compétition, l’écrivain et membre du jury Adolf Muschg monte sur scène. Il prononce quelques mots d’introduction, puis un nom – Nico Bleutge. On l’applaudit, on lui serre la main, on lui offre un bouquet de fleurs. On le prend en photo, on le félicite, on lui tend des cartes de visite. Suivent une interview à la radio, un dîner, quelques bières. Puis retour à Tübingen.

 

« Après ça, il ne s’est rien passé pendant longtemps », se remémore Bleutge. Deux, trois agents littéraires – dont le travail consiste à mettre les auteurs en contact avec des éditeurs – lui envoient des mails. Lorsqu’il répond qu’il n’écrit que de la poésie, les agents se débinent. C’est formidable, mais, malheureusement, ils ne peuvent pas faire grand-chose pour lui. Il peut toujours les recontacter si jamais il est tenté d’écrire un roman.

 

Bleutge remporte un autre prix prestigieux, des revues publient ses poèmes et, en 2004, il se retrouve de nouveau avec une lettre importante entre les mains. Cette fois, l’expéditeur se nomme ­Martin Hielscher.

 

Hielscher est un homme sympathique au sourire rassurant et au regard vif derrière ses lunettes rondes. Dans son bureau à Munich, les piles de manuscrits créent une agréable atmosphère de désordre. On peut imaginer qu’il est aux petits soins pour ses auteurs. Hielscher dirige le département littérature des éditions C. H. Beck. Lorsqu’il est arrivé chez Beck, en 2001, on a voulu savoir s’il serait prêt à mettre un jeune poète au programme. C’était son souhait. Il a cherché et a fini par tomber sur les poèmes de Nico Bleutge dans une revue. Il a compris qu’il tenait son poète.

 

Lorsque Nico Bleutge achève d’écrire un cycle poétique, il l’envoie à Martin Hielscher. Celui-ci le lit, le relit, le relit encore en s’interrogeant sur l’intelligibilité des textes et la cohérence de l’ensemble. « Beaucoup de poètes aiment déverser le contenu de leur tiroir sur votre bureau et vous laissent chercher désespérément une clé de compréhension, remarque Hielscher. Avec Nico, ce n’est pas ça. » Ses poèmes ne se succèdent pas de façon arbitraire, ils s’étayent et se répondent les uns aux autres. Il y a toujours un fil conducteur sous-jacent.

 

Hielscher travaille ensuite avec Bleutge à partir des annotations qu’il a faites sur les manuscrits. Il ne s’agit souvent que d’un seul mot, d’une syllabe. « Pour un éditeur, travailler sur des poèmes est peut-être la chose la plus difficile qui soit », avoue-t-il.

 

Dans le dernier volume en date, par exemple, il y a un poème qu’il n’a tout bonnement pas compris. « Alors Nico m’a donné un indice : “Regarde les noms de ville qui sont cités dans le texte.” » Il s’agissait des principales étapes sur les routes qu’empruntent les réfugiés. C’est alors seulement qu’il a compris qu’il était question des réfugiés, des flux migratoires.

 

 

Comprendre un poème, le percer vraiment à jour, selon Hielscher, demande souvent un « vrai travail ». Cela effraie beaucoup de gens. C’est un peu comme avec certaines œuvres d’art contemporain dont le sens n’apparaît pas immédiatement. La différence, c’est que les tableaux s’arrachent parfois pour des millions alors que les poèmes n’intéressent personne. Nico Bleutge et son éditeur prennent cela en compte. Le lectorat restreint est le prix à payer pour être fidèles à leurs exigences. « Je me pose à chaque fois la question, dit Hielscher : comment un poème comme celui-ci prend-il naissance ? »

 

quel drôle de souhait ce serait, transmettre
du sommeil, chaleur
se faufiler dans les voies aériennes

à l’intérieur de la tête. les voies
et les alvéoles. s’en-
foncer. la nuit

les yeux les doigts
saisissent l’espace
le dessinent dans les poumons

pas de rayons, interdit
d’entrer avec lui, elles s’étendent dans les tubes
les hachures. le tambour avance

 

 

Les poumons sont l’organe qui assure la vie, explique Nico Bleutge, et, dans le poème, il est question de quelqu’un dont les poumons sont très endommagés. Le « dessin dans les poumons » pourrait signifier que quelque chose doit être retenu, protégé de l’oubli. Et les « hachures », eh bien, à l’hôpital, on lui a montré sur l’écran des IRM, des scanners, et les zones opaques qu’il y a vues lui ont évoqué des hachures.

 

« Ce poème, dit-il, joue avec la vieille idée animiste qui veut que le langage ait le pouvoir de changer le monde. » Peut-être est-ce l’espoir de pouvoir retenir, au moyen des mots, l’être cher qui est en train de mourir.

 

Un auteur comme Bleutge enrichit intellectuellement une maison comme Beck, assure Jonathan Beck, le patron de Martin Hielscher. Il contribue à son identité car les livres ont besoin d’un environnement, d’une fertilisation croisée. Voilà pourquoi Beck publie un poète. D’un point de vue commercial, explique Beck, il faut être encore plus sélectif avec la poésie qu’avec les romans. On est sûr à 99 % de ne pas gagner d’argent avec la poésie. Les chiffres de vente sont trop faibles. D’un point de vue strictement économique, Nico Bleutge est une mauvaise affaire pour l’éditeur.

 

Mais il fut un temps, pas si lointain, où l’on achetait davantage de poésie et où les poètes étaient mieux perçus qu’aujourd’hui. En 1954, l’hebdomadaire Der Spiegel consacrait sa une à la poétesse Ingeborg Bachmann, et, quelques années plus tard, Rolf Dieter Brinkmann devenait le premier écrivain « pop » 2. Wolf Wondratschek vendait plus de 300 000 exemplaires de Chuck’s Zimmer, son recueil de 1974 publié à compte d’auteur, et Erich Fried franchissait la barre des 100 000 avec ses poèmes d’amour parus en 1979. Au cours de la dernière décennie, un seul poète a réussi à se hisser parmi les dix meilleures ventes, Jan Wagner, mais uniquement parce qu’il a reçu le prestigieux prix de la Foire du livre de Leipzig en 2015 pour Les Variations de la citerne3.

 

Selon Martin Hielscher, la poésie a commencé son déclin en Allemagne avec la montée du nazisme. Auparavant, elle faisait partie du canon culturel de la bourgeoisie cultivée. Mais, sous le IIIe Reich, bon nombre de ces passeurs de culture ont été assassinés ou expulsés. Ce fut le début de la fin.

 

Dans les années 1960 et 1970, la littérature a occupé de nouveau une place de choix dans les médias, les écrivains étant considérés comme des figures intellectuelles, notamment du fait de l’engagement politique de personnalités telles que Günter Grass et Heinrich Böll. La poésie en a naturellement profité.

 

Mais cela n’a pas duré. Les poètes ont peu à peu disparu de la vie publique. On les voyait moins souvent à la télévision, leurs noms se faisaient plus rares dans les journaux, leurs œuvres n’étaient plus guère diffusées à la radio. Les éditeurs ont cessé de publier de la poésie parce qu’ils s’inquiétaient pour leur ­rentabilité, les libraires l’ont retiré de leurs rayons parce qu’ils s’inquiétaient pour leur survie.

 

Et puis, autre chose avait changé : Bleutge, Beck, Hielscher, tous se souviennent d’avoir appris par cœur des poèmes à l’école. Nico Bleutge fait de temps en temps des lectures devant des élèves. Plus personne n’est obligé d’apprendre un poème par cœur. Mais ce n’est pas cela qui l’inquiète. « D’après mon expérience, le problème ce ne sont pas les élèves, mais les enseignants. » Un poème admet toujours des interprétations multiples. Or les enseignants ont besoin de quelque chose de solide, d’univoque. C’est pourquoi ils sont mal à l’aise avec la poésie. « C’est pourtant précisément cela que la poésie peut apporter à la société : cette capacité à penser une chose sous différents angles, à se défaire des idées préconçues. » C’est là un élément constitutif de toute démocratie.

 

Un vent d’espoir souffle toutefois des États-Unis et du Royaume-Uni. Selon un récent rapport du National ­Endowment for the Arts – l’agence fédérale américaine qui finance la culture –, on constate un regain d’intérêt pour la poésie chez les 18-24 ans. Le lectorat a doublé au cours des cinq dernières années. En Grande-Bretagne, plus de 1,3 million d’ouvrages de poésie ont été vendus en 2018, un chiffre record. Les deux tiers des acheteurs ont moins de 34 ans.

 

Dans le quotidien britannique The Guardian, une spécialiste du secteur voit deux raisons à ce succès. D’une part, le format des poèmes est parfaitement adapté à la lecture sur téléphone portable et au partage sur les réseaux sociaux – la poétesse indo-canadienne Rupi Kaur a 3,9 millions d’abonnés sur Instagram. D’autre part, en ces temps troublés, les jeunes cherchent à comprendre ce qui se passe dans le monde.

 

Les poèmes sont un bon moyen de trouver les mots pour exprimer des sentiments complexes et insaisissables. La poésie, pour reprendre la formule du poète américain Wallace Stevens, est une réponse à notre besoin quotidien de trouver un ordre au chaos du monde.

 

En Allemagne aussi, visiblement, ce besoin n’a pas disparu, il a seulement trouvé de nouvelles formes d’expression. Dans toutes les villes universitaires, les étudiants se retrouvent pour participer à des concours de slam. La presse célèbre régulièrement les auteurs de chansons et les rappeurs, en lesquels elle voit des néopoètes. Le site Lyrikline, animé par la Maison de la poésie de Berlin, une institution financée par l’État, est la plus grande plateforme mondiale de poésie contemporaine et comptabilise 150 000 visiteurs par mois.

 

 

La poésie, comme on le dit souvent, est vivante – mais très peu de poètes peuvent en vivre. Si Nico Bleutge ne vivait que de ce que ce que lui rapportent ses œuvres, il mourrait de faim assez rapidement. Il lui faut chercher d’autres moyens de subsistance.

 

L’un de ces moyens le conduit, par une matinée d’hiver glaciale, au Literarisches Colloquium Berlin. Cette maison de la littérature l’a engagé pour la journée. Il est assis à une longue table face à douze traducteurs qui se sont inscrits à l’atelier qu’il anime. Il s’agit d’apprendre à traduire de la poésie. Bleutge leur explique comment il travaille. Comment il insère des citations d’autres auteurs dans ses textes. Comment il va chercher des mots et des concepts dans des ouvrages spécialisés. « Je puise aussi, bien sûr, dans mon réservoir de souvenirs », précise-t-il.

 

Il a décrit ce processus dans un article. Un jour qu’il faisait un tour sur le terrain de l’aéroport désaffecté de ­Tempelhof, à Berlin, il est tombé sur ce mot : Muschelkalk [« calcaire coquillier »]. Cette sonorité ! Il a rapporté le mot chez lui et mené l’enquête. Il a découvert que le calcaire coquillier désigne en géologie un type de roche utilisée comme matériau de construction. Il a approfondi ses recherches, feuilleté des encyclopédies de géologie, lu des articles scientifiques, commandé des cartes détaillées de Tempelhof. Il a lu que le calcaire coquillier était le matériau de prédilection des nazis pour leurs bâtiments emblématiques. L’immense bâtiment principal, aménagé sous le IIIe Reich, en est recouvert en grande partie.

 

Il est remonté plus loin dans l’histoire, jusqu’à la fin du dernier âge glaciaire, et a appris que le site de Tempelhof se trouvait autrefois sur un plateau de la vallée glaciaire de Berlin. Il y eut plus tard des terres agricoles, puis un champ de manœuvres de l’armée prussienne.

 

Pour Nico Bleutge, les mots possèdent « d’innombrables strates de sens, de rythmes et de sonorités – des strates qui remontent souvent très loin dans le passé ». Par la suite, il s’est rendu presque tous les jours à vélo à Tempelhof, a exploré les environs, analysé la luminosité, enregistré les sons, observé les gens. Il en a tiré un poème, qu’il a intitulé « Terrain secret » : « plaques, émaillées de sillons et de crevasses/ plaques, plaques de béton, calcaire coquillier/ que gratte le regard ».

 

« Ce que font les mots, écrit Bleutge, c’est moins rendre compte de la réalité que créer un espace qui leur est propre. Rompre la sage succession des événements et créer une simultanéité, de petites taches lumineuses qui se fixent dans la mémoire. »

 

Durant l’atelier, Nico Bleutge lit un premier poème. Puis il guide les traducteurs à l’intérieur des strophes, leur montre ce qu’il y a à découvrir. Ici une anagramme, là un jeu de mots. Cette accentuation-ci. Ce rythme-là. Important !

 

Les traducteurs essaient de suivre. Au début, l’un d’eux prend fébrilement des notes, puis il laisse tomber et se contente d’écouter. Bleutge parle clairement. Il a l’habitude des exposés.

 

Pour s’en sortir financièrement, il dispense des ateliers comme celui-ci, fait des lectures, anime des événements en lien avec la poésie, donne des cours à l’université, écrit des critiques dans les journaux. Son dernier recueil, celui qui a le mieux marché et sur lequel il a travaillé trois ans, s’est vendu à 1 775 exemplaires à ce jour. Sur chacun d’entre eux, il touche 10 % du prix de vente. Cela fait 3 008 euros. Et il ne commence à percevoir des droits d’auteur qu’une fois que l’à-valoir de quelques milliers d’euros que lui a versé l’éditeur a été couvert. Pour son premier recueil, il a dû attendre une dizaine d’années.

 

Bleutge et cent treize autres poètes ont participé récemment à une enquête. La Maison de la poésie cherchait à connaître les revenus des poètes allemands. Il en est ressorti que 61 % exercent une autre activité à côté. Ils travaillent par exemple comme publicitaires ou enseignants. Presque aucun d’entre eux ne peut vivre de son seul travail d’écrivain, qui comprend aussi les lectures publiques, les conférences, les cours, les ateliers et les prix : 78 % indiquent gagner, au mieux, 15 000 euros par an grâce à l’écriture et tout ce qui s’y rattache. Et près de la moitié de ceux qui n’ont pas de revenus d’appoint vivent avec moins de 12 000 euros par an, et donc en dessous du seuil de pauvreté. C’est pourquoi Nico Bleutge se félicite qu’il existe des fondations comme le Lyrik Kabinett et des personnes comme Ursula Haeusgen.

 

Nous sommes dans une arrière-cour du quartier de Maxvorstadt, en face de l’université de Munich. Ursula ­Haeusgen a transformé un ancien atelier en un espace lumineux aux larges baies vitrées, décoré d’œuvres de l’artiste Georg ­Baselitz. À gauche, la salle de lecture. Puis, au bout du couloir, la grande passion d’Ursula Haeusgen, la poésie. Près de 60 000 volumes, de toutes les époques et tous les pays. Des éditions originales, des raretés, des pièces uniques. Il s’agit de la deuxième bibliothèque de poésie d’Europe après la National ­Poetry Library de Londres.

 

Ursula Haeusgen parcourt son royaume à pas lents, d’un regard attentif. Elle sort des trésors des tiroirs et des vitrines. Un poème-puzzle d’Oskar Pastior, tiré à dix exemplaires. Une édition limitée, illustrée par des artistes, du poème de Paul Celan « Fugue de mort ». Une édition originale de Joseph von Eichendorff, datée de 1837. Elle feuillette, lit, caresse les pages. Soudain, comme si elle sortait d’un rêve profond : « Une fois qu’on commence à lire, on ne peut plus s’arrêter. »

 

Cette Munichoise de 76 ans est l’héritière d’une famille d’industriels, une collectionneuse, une mécène. Elle a fondé le Lyrik Kabinett il y a trente ans. C’était d’abord une librairie, puis c’est devenu une association et c’est à présent une fondation.

 

 

Ursula Haeusgen offre aux poètes un lieu où se produire et se faire connaître d’un public plus large, et achète chacun de leurs livres. « J’ai aussi celui de Bleutge, dit-elle en se dirigeant vers l’étagère où se trouvent ses quatre recueils. J’aime beaucoup ce qu’il fait. »

 

Elle a organisé à ce jour quelque 1 500 lectures et rencontres. Elle verse à chaque artiste, qu’il soit célèbre ou novice, un cachet décent. Elle vient d’acquérir un livre du poète national italien Pétrarque ; c’est désormais le plus ancien de sa collection. L’une de ses collaboratrices le lui apporte, elles jettent ensemble un coup d’œil à l’intérieur. « Ah oui, 1568 », dit Haeusgen avant de le refermer.

 

Comme le Pétrarque qu’elle a dans les mains, elle est elle-même une rareté. L’époque où des nobles mécènes accordaient leur protection aux poètes est révolue depuis longtemps. Aujourd’hui, c’est l’État qui joue ce rôle et qui nourrit les écrivains à coups de prix et de bourses.

 

Il existe d’innombrables prix de poésie, certains renommés, comme le ­Peter-Huchel, doté de 10 000 euros, ou le Léonce-et-Léna, doté de 8 000 euros, et d’autres moins. Les bourses peuvent mener les auteurs en résidence d’écriture dans de petites villes de province ou bien, comme Nico Bleutge une fois, à Los Angeles, dans la villa Aurora, l’ancienne maison de l’écrivain Lion Feuchtwanger. « Sans les prix et les bourses, je ne pourrais pas mettre de l’argent de côté », avoue Bleutge. Il a obtenu récemment la bourse d’artiste sans doute la plus convoitée de toutes celles qu’accorde l’État allemand : le prix de Rome.

 

Nous sommes fin février 2019 et le soleil brille. Depuis bientôt six mois, Nico Bleutge vit à Rome, dans la villa Massimo, la plus célèbre des académies artistiques allemandes à l’étranger 4 – « Je redoute déjà le moment où ce sera fini, en juillet », confie-t-il. Dehors, les klaxons, l’agitation romaine. Dedans, pas un bruit, si ce n’est celui des pas sur le gravier. Des cyprès bordent le chemin, des pins. Le parc est entouré de hauts murs et la villa entourée par le parc. En face, un peu en retrait, les appartements des neuf pensionnaires, des plasticiens, des compositeurs, des écrivains, un architecte.

 

Quand on a été sélectionné pour séjourner à la villa Massimo, on peut se consacrer à son art pendant dix mois sans avoir à se préoccuper de l’intendance. Outre le gîte et le couvert, chaque pensionnaire se voit allouer 2 500 euros par mois. Le séjour est censé inspirer « les artistes dotés de qualités exceptionnelles et d’un grand talent ».

 

Depuis qu’il est à Rome, Nico Bleutge travaille à un recueil d’essais qui doit paraître au printemps 2020 ; ce sera son premier ouvrage en prose. Et il continue de peaufiner les poèmes qui l’occupent depuis un moment déjà. Des poèmes qui traitent du deuil.

 

Il s’assied à son bureau, se sert une tasse de café et sort un feuillet manuscrit. Son poème est achevé. Nico Bleutge a trouvé tous les mots. En octobre 2017, dit-il, son père est mort. D’un AVC consécutif à une pneumopathie chronique.

 

Il était en état de choc. « Mais, sur le moment, on ne s’en rend pas compte. » L’hôpital, l’enterrement, puis une syncope, tout cela l’a laissé sans voix. Et lui qui a fait des mots son métier s’est demandé comment cela se pouvait que soudain s’ouvre un monde imperméable aux mots. C’est ainsi qu’est née l’idée d’écrire sur le deuil.

 

Il pose la feuille sur le bureau. Le poème compte finalement 7 strophes, 21 vers, 82 mots. Le voici :

 

quel drôle de souhait ce serait, transmettre
du sommeil, chaleur
se faufiler dans les voies aériennes

à l’intérieur de la tête. les voies
et les alvéoles. s’en-
foncer. la nuit

les yeux les doigts
saisissent l’espace
le dessinent dans les poumons

pas de rayons, interdit
d’entrer avec lui, elles s’étendent dans les tubes
les hachures. le tambour avance

pour les bronchioles, animaux
flottants. se laisser aller au flux, arrêter
les soins, la concentration de sodium

change. ce que
ce serait de rester, telle l’eau
sur le pouce, sur le cou

et, au moment du départ,
privilégié, telle une dent,
rattraper ceux qui s’en vont

 

 

— Cet article est paru dans Die Zeit le 6 mars 2019. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Mammographie et nucléaire

Comme les spécialistes, nous avons tendance à séparer la décision individuelle de la décision collective, à les appréhender comme si elles relevaient de deux mondes distincts. C’est en partie vrai, bien sûr, mais moins qu’on le croit. Sauf s’il s’agissait d’un accident, je suis né de la décision de mes deux parents. Et j’ai pris ou cru prendre dans ma vie quantité de décisions qui contribuent largement à faire de moi ce que je suis, à mes yeux et à ceux des autres.

 

Mais beaucoup de ces décisions sont ancrées dans les possibilités ouvertes par la société au moment où je les ai prises. Et la société elle-même est pour une large part (une part sans cesse croissante) le produit de décisions collectives, qui ont façonné le droit, les mœurs et l’environnement.

 

Pour une femme, prendre la décision d’enfanter n’a plus grand-chose à voir avec ce que c’était avant l’invention de la pilule. Décider d’avorter n’est plus la même chose que du temps où cette pratique relevait du Code pénal. Quant aux décisions collectives, elles sont aussi le fait d’individus, eux-mêmes pris dans un réseau de déterminants sociaux, politiques, techniques et cognitifs.

 

Le psychologue allemand Gerd Gigerenzer a étudié des données statistiques troublantes. Ainsi – pour rester dans l’univers féminin –, sur 1 000 femmes de 50 ans et plus qui n’ont pas fait de mammographie, cinq vont mourir d’un cancer du sein dans la décennie suivante. Mais, sur 1 000 qui ont fait cet examen, le chiffre est proche de quatre. Pas une énorme différence. Or les effets induits par une mammographie ne sont pas négligeables : 100 connaîtront les affres d’un faux positif et 5 subiront un traitement inutile, allant jusqu’à la mastectomie. Ce qui n’empêche pas les autorités de santé et le corps médical d’encourager fortement les mammographies de contrôle. Décisions collectives et individuelles sont étroitement mêlées.

 

Dans un tout autre domaine, les électeurs sont enclins à voter pour un programme politique prévoyant une réduction, voire, comme en Alle­magne, l’arrêt complet du nucléaire. L’électeur décide de ne pas voter pour un candidat qui propose de développer le nucléaire. C’est là le résultat de décisions collectives d’experts et de responsables politiques. Dans un premier temps, ces derniers ont favorisé le nucléaire pour d’excellents motifs d’indépendance énergétique. Après quoi il y a eu des accidents, résultat de mauvaises décisions, comme celle, au Japon, d’installer une centrale dans une zone qu’on savait exposée aux tsunamis. Ces accidents ont donné du grain à moudre à ceux qui jugeaient problématique la gestion des déchets radio­actifs. D’où la décision de réduire ou d’arrêter le nucléaire, prise pour des motifs mi-électoraux, mi-idéologiques.

 

Si je prends la décision d’acheter un véhicule électrique, ce sera pour de bonnes raisons, la première étant de préserver l’environnement. Mais d’où vient l’électricité qui va faire marcher ma voiture ? En France, à 75 % du nucléaire. En Allemagne, en grande partie du lignite, un charbon particulièrement polluant. Ma décision vient s’insérer dans un réseau serré de décisions prises dans un passé dont j’ai perdu le fil et dont je ne comprends plus les tenants et aboutissants. D’autant que je fais peut-être bien partie des 70 % de Français qui se trompent en pensant que le nucléaire contribue au réchauffement de la planète par l’émission de gaz à effet de serre.

 

Le grand économiste Herbert Simon nous le disait : une décision est toujours prise dans le cadre d’une « rationalité limitée ». C’est vrai des décisions individuelles, des décisions collectives et de la rencontre des deux.