Lagerlöf dépoussiérée

Fallait-il une nouvelle biographie de cette « icône nationale », comme la qualifie le quotidien Expressen ? Plusieurs journaux suédois se sont posé la question à la paru­tion de ce énième ouvrage consacré à l’écrivaine Selma ­Lagerlöf, auteure du ­célèbre Merveilleux Voyage de Nils Holgersson et première femme lauréate du prix Nobel de littérature en 1909. Mais le livre d’Anna-Karin Palm n’apparaît en rien superflu.

 

Longtemps après sa mort, en 1940, l’écrivaine a été considérée avec condescendance – souvent par des hommes – comme une « tante à sagas » pour ­enfants. « Elle est un atavisme, une ­relique brillante de l’art ancien de la narration », disait d’elle l’écrivain et critique Sven ­Delblanc (1931-1992) dans son « Histoire de la littérature suédoise », rappelle le quotidien Svenska ­Dagbladet.

 

Mais, à la lumière de la biographie d’Anna-Karin Palm, c’est désormais ce genre de jugement qui paraît désuet. Dans le même journal, la romancière Kris­tina Sandberg voit en Lagerlöf « une écrivaine très consciente des ­enjeux de son époque » et n’ayant pas froid aux yeux. Pour preuve, l’originalité de son premier ­roman, La Légende de ­Gösta Berling (1891), qui « rompait avec le naturalisme » triomphant. L’auteure était alors une institutrice inconnue qui arborait des cheveux courts depuis deux ans. « Anna-Karin Palm cisèle le type de récit qui est géné­ralement réservé aux génies masculins incompris. Le portrait d’une rebelle. D’une artiste étrange qui sait vite qu’elle suivra sa propre voie, qu’elle se heurtera à une forte résistance mais aussi qu’aller à contre-courant est une force », note le critique Jens Christian Brandt dans le quotidien Dagens Nyheter.

 

Oscillant entre vie privée et vie publique, cette nouvelle biographie évoque les amours discrètes mais intenses de Lagerlöf pour quelques femmes (à une époque où l’homosexualité était taboue), puis ses prises de position poli­tiques, notamment sur la question de l’égalité hommes-femmes. Palm s’intéresse aussi à la genèse de ses grands romans, comme Jérusalem en Dalécarlie, L’Empereur du Portugal ou la trilogie épique des Löwensköld, qui puisent dans le fantastique et les contes anciens.

 

Gare aux idées reçues : le fameux Voyage de Nils Holgersson, le livre le plus connu de Lagerlöf, n’était qu’une simple commande destinée à intéresser les petits Suédois à la géographie. Selon Expressen, l’immense succès que l’auteure a rencontré de son vivant dans son pays s’explique aussi par le fait qu’elle « comblait un vide » : comme le montre la biographie, « la Suède changeait à grande ­vitesse avec l’industrialisation. Il fallait une voix forte pour relier le temps présent au passé ».

Décider : la méconnaissance du risque

Combien de personnes les terroristes du 11-Septembre ont-ils tuées ? Plus de 4 500, selon Gerd Gigerenzer. Aux près de 3 000 personnes mortes dans les tours et les avions, il faut en effet ajouter les 1 600 qui ont perdu la vie l’année suivante sur les routes américaines parce qu’elles avaient préféré prendre le volant plutôt que l’avion. Un chiffre qui ressort de l’analyse statistique de l’accroissement du trafic routier – et du nombre d’accidents mortels – en 2001-2002.

 

C’est l’un des exemples les plus frappants que donne Gigerenzer dans Risk Savvy pour illustrer le fait que nous prenons de mauvaises décisions parce que nous comprenons mal le risque. Ce spécialiste allemand de la communication sur les risques vise principalement les médecins, mais il épingle bien d’autres professions, dont les banquiers et les journalistes. Il est impitoyable envers ceux qui induisent en erreur leurs patients, leurs clients ou le grand public en suscitant chez eux des craintes ou des espoirs démesurés. Une part relève de la manipulation délibérée, mais Gigerenzer, fort de son expérience avec les médecins, incrimine tout autant l’ignorance des professionnels : « La ­raison principale est que les médecins sont incroyablement peu formés à l’appréciation des risques. »

 

Selon Gigerenzer, qui a donné des cours à un millier de médecins dans le cadre de la formation continue, 80 % d’entre eux « ne comprennent pas ce que signifie un test de dépistage positif, même dans leur spécialité ». Les médecins confondent risque absolu et risque relatif, faux positif et faux négatif, prévalence et incidence. De ce fait, à l’issue d’un test de diagnostic, ils surestiment la probabilité qu’un patient soit atteint d’une maladie. Cette incompréhension exacerbe la tendance qu’ils ont, surtout aux États-Unis, à pratiquer une « médecine défensive » : de crainte de se voir intenter un procès pour négligence, ils prescrivent trop d’examens, de médicaments et d’interventions chirurgicales, au risque de nuire au patient.

 

Gigerenzer, qui a longtemps été professeur de psychologie à l’Université de Chicago, cite une étude montrant que 1 million de scanners sont inutilement prescrits à des enfants chaque année aux États-Unis, ce qui entraîne un nombre important de cancers, les tissus des enfants étant particulièrement vulnérables aux rayons X. Les médecins sont moins interventionnistes sur eux-mêmes et sur leurs proches. Voici, dès lors, le conseil que donne Gigerenzer aux patients : « Ne demandez pas au médecin ce qu’il conseille dans votre cas, demandez-lui ce qu’il ferait s’il s’agissait de sa mère, de son frère ou de son enfant. »

 

 

Gigerenzer donne moins d’exemples d’ignorance statistique et de manipulation pour ce qui est du secteur bancaire, non parce qu’il pense que les banquiers apprécient mieux les risques que les médecins, mais parce qu’il a moins travaillé avec eux. Cependant, ce qu’il décrit constitue déjà un sérieux réquisitoire contre les professionnels de la finance qui ne comprennent pas les risques et les avantages de leurs produits ou ne fournissent pas les informations pertinentes. En matière de placement, son conseil est de détenir un portefeuille simple et diversifié, nécessitant le minimum d’interventions extérieures.

 

La solution réside dans l’éducation. Il propose de rogner sur le temps d’enseignement de matières abstraites comme l’algèbre et la géométrie au profit de la pensée statistique, « la branche des mathématiques la plus utile dans la vie ». Sans être un manuel d’analyse du risque, son livre peut nous aider à prendre de meilleures décisions lorsque l’incertitude obscurcit notre horizon.

 

— Cet article est paru dans le Financial Times le 23 mai 2014. Il a été traduit par Nicolas Saintonge.

L’art de bien décider

Le fait que se soit constituée une « science de la décision », discipline éminemment respectable, laisse tout de même rêveur. On peut admettre qu’une telle « science » s’applique dans des conditions parfaitement déterminées. Un algorithme ou une machine peut alors décider de manière optimale. Mais nous, pauvres humains, agissons dans un environnement incertain. Tout au plus pouvons-nous nous ingénier à réduire la part d’indétermination, pour que celle-ci s’approche des conditions opérationnelles d’une machine.

 

Mais, la plupart du temps, la situation réelle nous laisse loin du compte, surtout quand la décision à prendre est lourde ou riche de conséquences. Bien décider est alors bien souvent affaire de flair, de « pif », plus que de raison raisonnante. Malgré les excellentes intentions des manuels de développement personnel ou de management, un processus de décision – même s’il est bien struc­turé et que son auteur est averti des biais cognitifs qui risquent de fausser son jugement – a de bonnes chances d’aboutir à l’erreur majeure.

 

L’histoire de nos vies et l’histoire tout court l’illustrent à l’évidence. Heureusement, nous sommes ainsi faits que nous savons à merveille nous donner après coup d’excellentes raisons d’avoir agi comme nous l’avons fait. Puisse ce dossier vous aider malgré tout à mieux décider – comme Darwin quand il choisit de se marier.

 

Dans ce dossier :

Berlin, ville en devenir

Au début des années 2000, c’est le Britannique ­Peter Ackroyd qui a inauguré le genre, en qualifiant son livre sur l’histoire de Londres de « biographie ».

 

Depuis, le genre a fait florès, comme le prouve le succès de l’ouvrage de près de 1 000 pages que Jens Bisky, journaliste au service culture du quotidien Süddeutsche Zeitung, consacre à Berlin.

 

« Le terme de biographie suggère qu’il s’agit avant tout de conférer à un territoire densément peuplé un carac­tère individuel. À l’instar d’une vie humaine, une ville se transforme tout en gardant des particularités ­durables », explique Harry Nutt dans le quotidien Berliner ­Zeitung. Lesquelles ?

 

En 1910, le critique d’art Karl Scheffler affirmait, dans son « Berlin, destin d’une ville », que la capitale allemande était condamnée à « toujours devenir sans jamais être », observe Nutt. Il regrettait « le caractère brut et le manque de style de la métropole prussienne, qu’il attribuait à sa croissance rapide lors de l’industrialisation tardive du pays ».

 

Bisky, qui a vécu une partie de sa jeunesse au sein de la nomenklatura est-allemande, propose une image plus positive. Mais il ne peut nier que, comparée aux autres capitales euro­péennes, Berlin fait figure de « parvenue ». Elle n’est mentionnée pour la première fois qu’en 1237 – et, même alors, c’est de Cöllns qu’il est question, une commune voisine qui ne fusionnera avec Berlin qu’en 1709. L’agglomération se situe en territoire slave, sur la Spree, au niveau d’un gué. Au XVe siècle, elle aurait pu devenir une grande cité commerçante, mais l’électeur de Brandebourg, profitant des querelles intestines, s’en empare et en fait sa capitale, ce qui brise l’élan économique de la ville, dont le destin est dès lors lié à celui de la dynastie des Hohenzollern. Ce n’est qu’au moment où cette dernière s’affirme, au XVIIe siècle, que Berlin prend son essor. La ville accueille alors des milliers de huguenots français contraints à l’exil par la révocation de l’édit de Nantes, en 1685.

 

Parmi les spécificités berlinoises, Nutt constate : « depuis toujours, les pauvres se sont installés dans les quartiers centraux alors que les riches migraient vers la périphérie ». Pourtant, l’effervescence citadine qui s’observe ailleurs, à Paris notamment, y a presque toujours été étouffée. Paris chasse ses rois (Charles V, Louis XIV enfant… ) et multiplie les révolutions, tandis que les révoltes berlinoises échouent presque immanquablement, en 1848 comme en 1918. Autre caractéristique : « Selon Bisky, les citoyens et les autorités, tout comme les universitaires et les industriels, ont eu tendance à parler de métropole mondiale, d’une ville leader dans tous les domaines. Mais cette mégalomanie était le revers de leur impuissance », remarque ­Helmut Höge dans le quotidien Die Tageszeitung.

Renards des villes

Près de 10 000 renards vivraient dans les rues de Londres. Ils sont accusés d’éventrer les poubelles, de propager des maladies, de pousser des cris stridents au ­milieu de la nuit et de s’attaquer de temps à autre aux humains. Tous ces reproches ne sont pourtant pas tout à fait fondés, objecte Adele Brand dans The Hidden World of the Fox.

 

Le livre de cette écologiste britannique « fait joyeusement voler en éclats les mythes entourant les renards, note le quotidien The Times. Les moutons propagent davantage de maladies, par exemple. »

 

Si les renards sont de plus en plus nombreux en milieu urbain, c’est parce qu’ils ont d’extraordinaires facultés d’adaptation, souligne l’auteure. Ils sont présents sur quatre continents et s’épanouissent dans des environnements aussi différents que le désert du Thar, en Inde, et les forêts tropicales d’Amérique du Sud.

Beautés de la mer

Claudio Magris a toujours été fasciné par les figures de proue, qu’il fait apparaître çà et là dans les pages de ses romans. L’écrivain triestin consacre à présent un ouvrage richement illustré à ces statues de bois qui ornent l’avant des bateaux.

 

Ces figures, le plus souvent fémi­nines, sont de lointaines descendantes des ophtalmoi, ces yeux qu’arboraient les ­navires de l’Antiquité pour conjurer le mauvais sort et qui sont encore parfois représentés sur des barques de pêcheurs. Elles ­regardent ce que les mate­lots ne doivent ou ne peuvent pas voir ; elles scrutent l’horizon et tout ce que cache l’étendue infinie de la mer.

 

Humaniste érudit, spécialiste de la Mitteleuropa mais surtout explo­rateur de frontières, ­Claudio Magris ne se contente pas de retracer l’histoire de ces fascinants objets et des artistes qui les ont réalisés. Il embarque le lecteur dans un voyage à travers la mythologie et la litté­rature, lui faisant arpen­ter les grands musées ­navals d’Europe et des Amériques à la recherche de ces beautés tantôt kitsch, tantôt nobles, tantôt chastes, tantôt sensuelles.

 

Son point de départ est la figure de proue de l’Argo, le navire mythique de Jason. « Toutes les autres en découlent : de l’Aphrodite ornant le navire sur lequel Pâris enlève Hélène à la tête d’antilope sur la proue du bateau de Toutânkhamon en passant par les dragons et les serpents de mer des bateaux vikings », observe Cristina Taglietti dans le quotidien Corriere della sera. « Mais, écrit Magris, pour qu’une “femme à la robe aérienne mue par le vent puisse s’élever à la proue, il faut que les hommes, même les honnêtes sculpteurs sur bois qui travaillent pour les marins, se soient élevés au ­sublime, au sentiment de succomber devant l’infini”. »

 

Magris raconte en effet « des artisans morts de l’excès de beauté de leurs créatures ; des voleurs ensorcelés par leurs charmes ; des collectionneurs comme le poète chilien Pablo Neruda, qui les conservait en plein air sur la plage d’Isla Negra », note la journaliste Daniela Ranieri dans le quotidien Il Fatto quotidiano. Et sous sa plume, résume ­Cristina Taglietti « ces figures de proue deviennent le symbole d’un regard qui cherche à saisir l’essence de la vie ».

Comment faire le bon choix ?

En juillet 1838, Charles Darwin a 29 ans et il est célibataire. Deux ans plus tôt, il est revenu de son périple à bord du Beagle avec les notes qui lui serviront à rédiger L’Origine des espèces. Mais, pour l’heure, il a un problème plus urgent à régler. Il envisage de demander la main de sa cousine Emma Wedgwood mais s’inquiète de savoir s’il pourra concilier vie de famille et carrière scientifique. Pour s’aider dans sa décision, il dresse deux listes. « Plus de temps à moi, note-t-il sur la première. Disputes possibles, plus possible de passer les soirées à lire, angoisse et responsabilité, mon épouse n’aimera peut-être pas Londres – ce qui équivaudra à un bannissement et à sombrer dans une vie d’idiot oisif. » Sur la seconde, il énumère : « Des enfants (s’il plaît à Dieu), la présence constante d’une compagne (et d’une amie pour les vieux jours), un foyer et quelqu’un pour en prendre soin. » Il poursuit : « Représente-toi une gentille et douce épouse sur un canapé avec un bon feu de cheminée, des livres, de la musique peut-être. »

 

À la suite de ces listes, Darwin griffonne : « Marie-toi, marie-toi, marie-toi, CQFD. » Cela dit, « nous n’avons aucune idée de la façon dont il a réellement soupesé ses arguments » écrit Steven Johnson dans Farsighted. Il juge le processus de prise de décision de Darwin plutôt médiocre. Pour peser le pour et le contre, Benjamin Franklin avait une technique plus élaborée qu’il appelait « algèbre prudentielle ». Il affectait une valeur numérique à chaque élément de ses listes et procédait par élimination : « Si je trouve dans la colonne des “pour” une raison valant deux raisons de la colonne des “contre”, je raye les trois […], si bien qu’à la fin je vois de quel côté penche la balance », expliquait-il à un ami. Une démarche à peine moins arbitraire, écrit Johnson, car trop dépendante de l’intuition. « Savoir faire des choix perspicaces, prendre des décisions qui demandent mûre réflexion et ont des conséquences à long terme est une faculté curieusement sous-estimée. »

 

Nous disons que nous « décidons » de nous marier, d’avoir des enfants, de vivre dans telle ou telle ville, d’entreprendre telle ou telle carrière et, en un sens, c’est vrai. Mais comment faisons-nous ces choix, en réalité ? Paradoxalement, les grandes décisions sont souvent moins calculées que les petites. L’achat d’un nouvel ordinateur peut nécessiter des semaines de recherches sur Internet, alors que la décision à propos d’une rupture qui va bouleverser notre vie peut tenir à quelques bouteilles de vin. Nous ne sommes guère plus avancés que les Perses, qui, nous dit Hérodote, prenaient les grandes décisions en y réfléchissant à deux fois : une fois ivres, une fois à jeun 1.

 

Johnson espère bien nous apprendre à mieux faire. Il examine une série de décisions complexes lourdes de conséquences – par exemple le feu vert donné par Barack Obama et ses conseillers au raid contre la résidence présumée d’Oussama ben Laden au Pakistan, en 2011 – puis montre que ces dirigeants ont mis à profit les enseignements de la « science de la décision », une discipline à l’intersection de l’économie comportementale, de la psychologie et du management. Il pense que nous aurions intérêt à appliquer ce genre de techniques dans notre vie quotidienne.

 

Je n’ai jamais eu à approuver une opération secrète sur le repaire présumé d’un terroriste, mais j’ai eu mon lot de grandes décisions. L’été dernier, nous avons eu un garçon, mon épouse et moi. L’existence de cet enfant laisse supposer que, à un certain moment, j’ai décidé de devenir père. Mais est-ce bien le cas ? Je n’ai jamais pratiqué l’algèbre prudentielle. Je n’ai pas dressé de listes de « pour » et de « contre » pour conclure in fine que ce serait une bonne idée d’avoir des enfants. Je suis passé progressivement et involontairement du stade où je n’avais pas particulièrement envie d’avoir des enfants à celui où je souhaitais en avoir, et puis j’en ai eu. Si tant est que j’aie pris une décision, elle n’était pas très claire.

 

Si un général en chambre peut s’imaginer « analyser une campagne sur une carte » puis donner des ordres, un vrai général ne se trouve jamais « au commencement d’un événement », écrit Tolstoï dans Guerre et Paix. Au lieu de cela, il est sans cesse plongé au milieu d’une série d’événements qui sont autant de maillons dans une chaîne causale sans fin. « Est-ce vraiment moi qui ai laissé arriver Napoléon jusqu’aux murs de Moscou ? » se demande le général Koutouzow. « Quel est donc l’ordre donné par moi qui a pu amener un tel résultat ? […] Était-ce hier soir, lorsque j’ai envoyé dire à Platow de se retirer, ou était-ce avant-hier, lorsque, à moitié endormi, j’ai ordonné à Bennigsen de prendre ses dispositions ? »

 

 

Contrairement à la prise de ­Moscou par Napoléon, la naissance de mon fils fut un joyeux événement. Mais, comme Koutouzow, je suis incapable de l’expliquer. Ce fut un choix capital, mais je ne peux l’isoler dans l’espace ou le temps. Pour Tolstoï, la propension des grandes décisions à se dérouler d’elles-mêmes est l’un des grands mystères de l’existence. Cela laisse entendre que les histoires que nous racontons sur notre vie ne rendent pas compte de leur complexité réelle. Johnson entend nous proposer un moyen de sortir du paradoxe tolstoïen. Il veut faire de nous les auteurs plutôt que les lecteurs de notre vie. Ce qui suppose de se poser cette question fonda­mentale : sommes-nous responsables de nos décisions ?

 

Dans l’idéal, nous serions omniscients et lucides. Dans les faits, nous prenons nos décisions dans des conditions imparfaites qui nous empêchent de bien réfléchir. C’est le problème de la « rationalité limitée », explique ­Johnson. Nos choix sont contraints par des choix antérieurs ; des faits restent cachés, méconnus ou incompris. Notre prise de décision est contaminée par la « pensée moutonnière » [groupthink] et la faillibilité de nos raisonnements. Les décisions les plus complexes recèlent des « objectifs contradictoires » et des « possibilités non découvertes », ce qui nous oblige à élaborer des scénarios confus, affectés par « divers degrés d’incertitude ». Et les choix de vie les plus déterminants, écrit Johnson, « ne sauraient être appréciés à une aune unique ». Supposons que vous ayez le choix entre deux emplois, l’un chez Médecins du monde, l’autre chez Goldman Sachs. Vous devez vous demander lequel des deux est le plus attrayant, aujourd’hui, à moyen terme et à long terme ; lequel serait préférable psychologiquement, financièrement et moralement ; lequel est le meilleur pour vous-même, pour votre famille et pour la société en général. Il faut qu’une ­décision se dégage de cette matrice ­multidimensionnelle.

 

 

 

Les entreprises possèdent des procédures destinées à faciliter la prise de décision. L’une des plus efficaces consiste à travailler par étapes et par groupes. Une étape de divergence peut par exemple précéder une étape de convergence. Darwin aurait pu ainsi répartir ses amis en deux équipes à l’étape de divergence puis organiser le débat entre elles. Le processus peut même prendre une forme ludique. Venue du monde du design, l’atelier de conception col­laboratif (design charrette) consiste en une série de réunions au cours desquelles un problème plus général est divisé en plusieurs sous-problèmes et chacun d’entre eux est attribué à un groupe de travail 2. Après avoir planché dessus pendant un certain temps, les différents groupes ­présentent leurs résultats à l’ensemble de l’équipe, reçoivent des critiques, revoient leur copie et se réunissent à nouveau ; le cycle se poursuit jusqu’à la décision finale. L’intérêt de la « charrette » n’est pas seulement de répartir le travail, mais de forcer des groupes ayant une sensibilité et des priorités différentes (en fonction de leur savoir-faire) à échanger, de façon à élargir l’éventail des points de vue.

 

Dans une entreprise comme Royal Dutch Shell, qui, pour se développer, doit investir massivement dans des infrastructures telles que les ports, les puits de pétrole ou les oléoducs, les décideurs ont recours au scenario planning, la construction de scénarios. Le kit de démarrage comprend trois scénarios possibles, écrit Johnson : « Vous concevez un modèle où la situation s’améliore, un autre où elle empire et un troisième où elle part en vrille. » Les militaires utilisent des jeux de stratégie immersifs pour élargir le champ des décisions possibles. Dans ce type de jeu, l’ennemi découvre des possibilités que nous n’avions pas anticipées, suppléant ainsi à la pauvreté de notre imagination. Et, comme la partie peut être recommencée à volonté, cela permet au décideur d’appuyer sur la touche « rembobiner » et d’explorer de nouvelles branches de l’« arbre de décision ».

 

Ce serait étrange d’organiser un jeu de stratégie militaire pour décider ou non de se marier. Et, pourtant, nous ­pouvons tirer profit à titre individuel de la science de la décision, soutient ­Johnson. Vers la fin de son livre, il raconte qu’il s’en est lui-même servi pour per­suader son épouse de quitter New York avec leurs deux enfants pour s’installer dans la région de San Francisco. Après quelques intuitions de départ, il a procédé à une analyse exhaustive des pour et des contre, a synthétisé le résultat dans une ­présentation PowerPoint et l’a montré à sa femme, qui a soulevé des objections qu’il n’avait pas prévues, du genre « tous mes amis vivent à ­Brooklyn ». Ils ont finalement passé un accord : on ­déménage, mais si, au bout de deux ans, elle veut repartir, on repartira. Touche ­« rembobiner » donc.

 

Sept ans plus tard, ils sont contents de partager leur temps entre San Francisco et New York. Johnson aurait-il eu intérêt à organiser un « atelier multidisciplinaire » pour prendre la décision de déménager ? Sans doute pas. Mais les principes de la science de la décision – « multiplier les perspectives, mettre en cause les idées émises au début, s’employer à cartographier les variables » – lui ont été d’une grande utilité, assure-t-il. C’était quand même un « progrès » par rapport aux listes de Charles Darwin ou de Benjamin Franklin.

 

 

Le livre de Johnson s’inscrit dans une longue tradition. Depuis des siècles, les philosophes tentent de comprendre comment nous prenons nos décisions et, par extension, ce qui les rend sensées ou pas, rationnelles ou pas. Il en est résulté une « théorie de la décision » qui met en avant le rôle déterminant des valeurs. Confrontés à un choix (« dois-je faire des études d’économie ou d’histoire de l’art ? »), nous nous demandons d’abord ce qui a le plus de valeur à nos yeux, puis cherchons à maximiser cette valeur.

 

Sous cet angle, une décision est essentiellement une équation destinée à maximiser la valeur. Si je sors et que je ne parviens pas à décider de prendre ou non un parapluie, je pourrais m’inspirer d’une formule qui assigne un coefficient à la probabilité qu’il pleuve, au plaisir de marcher sans être encombré et au déplaisir d’être mouillé. La plupart des décisions sont plus complexes, mais la théorie de la décision postule qu’il existe toujours une équation, qu’il s’agisse de lancer un raid contre la planque présumée de Ben Laden ou de forer un puits en mer du Nord. Introduisez vos valeurs dans la formule, et le bon choix apparaît.

 

 

 

Ces dernières décennies, certains philosophes ont montré les limites de la théorie de la décision. Ils soulignent qu’elle perd de la pertinence quand nous ne sommes pas très sûrs de ce qui nous importe le plus ou quand nous envisageons que nos priorités pourraient changer.

 

Dans un article de 2006, la philosophe israélienne Edna Ullmann-­Margalit, aujourd’hui disparue, nous proposait de nous mettre à la place de ces « premiers pionniers sionistes socialistes » qui, au tournant du xxe siècle, rêvaient de quitter l’Europe pour la Palestine et de devenir les « nouveaux juifs ». De quoi « changer le sens même de la vie », observait-elle. De l’« individu ancien » furetant dans les librairies de Budapest surgissait un « individu nouveau » cultivant un champ dans le désert. Le sujet ici n’est pas de maximiser ses valeurs mais de les reconfigurer, de réécrire les équations. ­Ullmann-Margalit n’était pas convaincue que de tels choix puissent être jugés sensés ou pas, rationnels ou pas. Elle raconte l’histoire d’un homme qui « hésitait à avoir des enfants parce qu’il ne voulait pas devenir la personne barbante qu’est souvent un parent ». Après quoi il a tout de même décidé d’avoir un enfant, « a adopté le côté barbant de ses amis parents, mais il était heureux ! ». Quelles valeurs ont été maximisées ? Celles de l’individu ancien ou celles du nouveau ? Pour rendre compte d’un choix qui ne se prête à aucune formule de maximisation des valeurs, Ullman-Margalit propose de remplacer « décider » par « opter ». Ces situations dans lesquelles on « opte » pour un changement de valeurs expliquent selon elle que les gens « prennent les grandes décisions de façon plus désinvolte que les décisions ordinaires ». Mais, en même temps, ce sont les options inexplorées qui nous hantent, ajoute-t-elle. La personne qui « opte » regrette « de ne pas avoir épousé Untel ou Unetelle, de ne pas avoir émigré dans tel pays, de ne pas avoir mené telle carrière ». La « présence fantôme » de l’option écartée sert de « critère » pour mesurer « la valeur, la réussite ou le sens » de sa vie.

 

 

Peut-on espérer combler le fossé entre l’individu ancien et le nouveau ? Dans un article intitulé « à quoi s’attendre quand on attend un enfant », L. A. Paul, professeure de philosophie et de sciences cognitives à l’université Yale, écrit : « Peut-être pensez-vous savoir ce que c’est que d’avoir un enfant, même si vous n’en avez encore jamais eu, parce que vous avez lu ou entendu de multiples témoignages. Vous vous trompez. » Elle cite le philosophe ­David Lewis, qui énonça ce que l’on pourrait appeler le « principe Vegemite » : si vous n’avez jamais goûté à la Vegemite, une pâte à tartiner australienne à base d’extrait de levure, aucune description, aucune comparaison avec d’autres pâtes à tartiner ne peut vous dire si cela vous plairait. De même, la fréquentation des enfants des autres « ne peut vous apprendre ce qu’il en sera dans votre cas », estime L. A. Paul. On ne peut pas savoir à l’avance ce qu’« être parent » veut dire. Pour la philosophe, ce phénomène a quelque chose d’excitant. Dans son livre de 2014, « Expérience transformatrice » 3, elle affirme que vivre de façon « authentique » implique à l’occasion d’abandonner son moi ancien « pour créer et découvrir un nouveau moi ». Vivre consiste pour une part à attendre la « révélation » de « celui ou celle que nous allons devenir ».

 

Je m’étais demandé si je me sentirais transformé le jour où je verrais notre bébé pour la première fois. Mais, quand notre garçon est né et que je l’ai tenu dans mes bras, je me suis senti absolument le même qu’avant. Et pourtant, aucun des mots que je connaissais ne pouvait rendre compte de l’expérience que je vivais.

 

Agnes Callard, philosophe à l’université de Chicago, ne croit pas à l’idée de transformation soudaine. Elle est au contraire convaincue que changer est un choix. Dans son livre « Aspiration » 4, elle écrit : « Devenir parent n’est ni quelque chose qui vous arrive ni quelque chose dont vous avez décidé qu’elle allait vous arriver. » La réalité est plutôt que nous « aspirons » à nous transformer en essayant les valeurs que nous espérons un jour posséder, un peu comme nous étudions une pose devant un miroir avant de nous rendre à un ­rendez-vous. Revenant sur l’homme évoqué par Edna Ullmann-Margalit, qui craignait de devenir un papa aussi barbant que les autres, elle écrit : « Quand il en vient à se dire “allons-y”, il s’essaie à apprécier les valeurs de la parentalité. » Ce n’est pas un moment de décision, selon Agnes ­Callard, mais un processus graduel : « L’individu ancien aspire à devenir l’individu nouveau ».

 

Imaginons que vous vous inscriviez à un cours d’initiation à la musique classique. Le premier devoir qu’on vous donne est d’écouter une symphonie. Vous mettez le casque, appuyez sur « play », et vous vous endormez. En fait, vous n’avez pas vraiment envie ­d’écouter de la musique classique. Vous avez ­seulement envie d’en avoir envie. Vous y aspirez.

 

« Aspirer à » est une activité banale, juge Agnes Callard : il y a des gens qui aspirent à être amateurs de vin ou d’art, de sport ou de mode, à être DJ, cadre supérieur, alpiniste, bénévole dans une association, parent, croyant, et tous concoctent des plans pour apprécier ces nouvelles activités. En outre, beaucoup de décisions ordinaires, comme choisir entre ­Goldman Sachs et Médecins du monde, touchent aussi à la question de savoir ce que nous aspirons à devenir.

 

 

Tant qu’on aspire à quelque chose sans vraiment savoir pourquoi, on a tendance à ne pas viser assez haut. Mais le fait d’aspirer à un changement de situation qu’on peine à décrire n’a rien de négatif. « Tout le monde va à l’université pour “avoir une bonne formation”, écrit Agnes Callard, mais, tant que je n’ai pas reçu cette formation, je ne sais pas vraiment de quoi il s’agit ni pourquoi c’est important ».

 

Dans son article de 2006, Edna Ullmann-­Margalit évoquait un homme qui choisit de « quitter le monde de l’entreprise pour devenir artiste ». Le problème, ici, est que certaines valeurs en excluent d’autres. Cet homme qui aspire à devenir artiste doit rejeter les valeurs de l’entreprise auxquelles il avait adhéré au profit de celles de l’art. Et si la maladie d’un proche l’oblige à renoncer à son projet, il risque de se retrouver à la dérive, ayant décroché des valeurs du monde des affaires sans pour autant pouvoir réaliser son rêve.

 

Aspirer, ajoute Callard, c’est juger son moi d’aujourd’hui à l’aune d’un moi futur qui n’existe pas encore. Cela peut nous laisser dans l’état d’une plante-araignée dont les racines aériennes cherchent à rencontrer un sol qui n’arrive jamais. Revenant sur le désir d’enfant, la philosophe observe qu’une femme qui aspire à être mère mais n’y parvient pas éprouve une tristesse parfaitement rationnelle mais venant en partie du fait qu’elle « n’est pas en mesure de voir exactement ce qui va lui manquer ».

 

 

— Cet article est paru dans The New Yorker le 21 janvier 2019. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

Lévi-Strauss revu et corrigé

Claude Lévi-Strauss adorait les États-Unis, qui le lui ont bien rendu, comme le montre l’accueil réservé à la traduction de la biographie que lui consacre Emmanuelle Loyer et à celle de l’étude critique de Maurice Godelier 1, après le succès de la biographie du Britannique Patrick Wilcken en 20102. Ces ouvrages permettent, il est vrai, d’appréhender à la fois l’homme (expérience plaisante) et sa pensée (plutôt complexe) sans avoir à se plonger dans une œuvre considérable et un tantinet hermétique, à l’exception du best-seller Tristes tropiques.

Le père de l’anthropologie structurale a élaboré ses théories pour l’essentiel à New York entre 1941 et 1948, où il a côtoyé le linguiste russe Roman Jakobson et s’est familiarisé avec son analyse structurale du langage. Cette méthode, Lévi-Strauss l’a transposée aux mythes puis appliquée aux « invariants » qui fondent les structures inconscientes des diverses cultures.

 

La démarche structuraliste consiste à décortiquer le matériau culturel de base (mythes, systèmes sociaux, rituels, pratiques culinaires, etc.), pour y détecter les composants premiers (phonèmes pour le langage, mythèmes pour les mythes, atomes de parenté pour la sociologie), afin d’identifier et de modéliser leurs relations. Mais Lévi-Strauss « qui se disait nul en maths », écrit le philosophe anglo-ghanéen Kwame Anthony Appiah dans The New York Review of Books, « a succombé au culte fétichiste du formalisme mathématique, escomptant sans doute que ses lecteurs en fassent autant ». Il a poussé en effet la mathématisation du réel jusqu’à grouper les mythes opposés ou complémentaires selon le mode algébrique des « groupes de Klein », voire à utiliser une équation, sa fameuse « formule canonique du mythe », Fx (a) : Fy (b) ≃ Fx (b) : Fa-1 (y), pour expliquer leur évolution au gré du temps ou de l’éloignement. Une présentation réservée au lecteur très averti !

 

Mais, derrière les chiffres, il y a les récits qui se transmettent de génération en génération, avec tout ce qu’ils disent de l’homme – et plus encore de la femme. Celle-ci serait, dit Lévi-Strauss, au terme de son exploration des liens de parenté, l’ultime objet de l’échange. La véritable relation de réciprocité maritale n’est pas entre le mari et la femme mais entre les groupes d’hommes qui procèdent à l’échange, débiteurs et créanciers, preneurs d’épouses contre donneurs de sœurs, énonce-t-il dans Les Structures élémentaires de la parenté. Derrière cette analyse, c’est tout une représentation des origines humaines qui se laisse deviner, c’est-à-dire du passage de la nature à la culture. « La parution d’Anthropologie structurale en 1958 a révolutionné non seulement l’étude des mythes, mais celle de tous les récits », va jusqu’à suggérer Patrick Milcken.

 

Le paradoxe Lévi-Strauss est que cette théorisation scientifico-­mathématique résulte d’une pratique de l’anthropologie plutôt désinvolte. Son seul et unique travail de terrain : quelques mois entre 1935 et 1939, dans le Mato Grosso tout d’abord, puis en Amazonie à la tête d’une véritable expédition (20 hommes, 15 mules, 30 bœufs, un armement considérable). Cela n’avait « rien d’une immersion à la Malinowski. Plutôt de l’ethnographie façon speed dating », ironise Appiah. Les choix des tribus étudiées étaient ainsi dictés par les circonstances (s’il a été chez les Bororos, c’est parce que son guide savait pouvoir y trouver du tabac) ; les échanges qu’il avait avec elles étaient à la fois laborieux linguistiquement (les propos étaient traduits de la langue autochtone vers le portugais, puis du portugais en français) et superficiels, ses séjours chez les Bororos ou les Nambikwaras se comptant en semaines, pas en années comme Malinowski aux îles Trobriand ou Evans-­Pritchard au Soudan.

 

Mais Lévi-Strauss reconnaît lui-même être plus à l’aise dans les bibliothèques que dans la forêt tropicale. D’ailleurs, dit Appiah, l’anthropologue « donne volontiers la préséance à ses modèles théoriques […] sur la réalité confuse des faits ». Pour lui, l’anthropologie est sinon un prétexte du moins l’instrument qui lui permet d’unifier philosophie et sciences humaines, ou plutôt de faire cohabiter ses trois « maîtresses intellectuelles » : Marx, Freud et surtout la géologie, grâce à laquelle on peut décrypter les structures sous-jacentes des paysages.

 

Le résultat est, comme on le sait, triomphal. La parution de Structures élémentaires de la parenté, en 1949, suscite chez les intellectuels français le même enthousiasme que celle de Tristes tropiques en 1955 en suscitera dans le grand public. Simone de Beauvoir en fait « une lecture obligatoire ». D’autres le comparent au Capital, de Marx. Suprême consécration, « l’entraîneur de l’équipe de France de football annonce qu’il va réorganiser son équipe selon des principes structuralistes », s’ébahit la Boston Review. Outre-­Atlantique, Lévi-Strauss est invité dans des débats à la télévision et mis en vedette dans Vogue et Playboy. « Dans l’Église structuraliste, il est passé directement de catéchumène à pape », résume Appiah.

 

Sa position sur le (saint) siège du structuralisme est pourtant devenue moins assurée au fil de sa longue vie, achevée en octobre 2009, à la veille de ses 101 ans. Il faut dire que Lévi-Strauss n’a jamais été tout à fait politiquement correct.

 

« Il n’a jamais été un militant des causes qui ont tant occupé les années 1970. C’était un homme d’ordre. Mai 1968 lui a énormément déplu. Sauf exception, il a toujours refusé de signer les manifestes et pétitions que l’on pouvait lui présenter. Cela ne fait pas que des amis », explique sa disciple Françoise Héritier 3. Lévi-Strauss était en effet un gaulliste indéfectible, un anticolonialiste ambivalent (il craignait que les États postcoloniaux ne se révèlent encore plus toxiques que leurs prédécesseurs pour les sociétés non civilisées), un non-opposant à la guerre du Vietnam et un critique de l’islam : « Si un corps de garde pouvait être religieux, l’islam paraîtrait sa religion idéale », écrit-il dans Tristes tropiques.

 

L’anthropologue a aggravé son cas en déconstruisant la philosophie sartrienne – notamment le statut de l’homme comme seul agent de l’histoire, où il voit une postulation elle-même inscrite dans l’histoire, un mythe moderne, tout juste « un bon document ethnographique, très représentatif des idées en vigueur chez les contemporains, mais qui n’apprend rien sur la pensée humaine en général », selon la Boston Review.

 

Pis encore, Claude Lévi-Strauss s’est opposé en 1980 à l’élection de Marguerite Yourcenar à l’Académie française : elle y aurait été la première femme, et il disait avoir vu des tribus amérindiennes disparaître dès que l’on changeait quelque chose de fondamental à leur organisation.

 

Comme le rappelle le Financial Times, Claude Lévi-Strauss, de tempérament mélancolique, était obsédé par la façon dont les sociétés humaines pouvaient se désintégrer, et il estimait que l’anthropologie aurait plutôt dû s’appeler l’« entropologie ». Conservatisme intellectuel avec ancrage très profond dans l’inconscient : un beau sujet d’observation en anthropologie structurale !

Les meilleures ventes (fiction) en Australie – Du côté des hors-la-loi

 

Gleebooks est l’une des librairies indépendantes les plus réputées de ­Sydney. Les étudiants mais aussi les artistes et les intellectuels qui la fréquentent plébiscitent, bien sûr, les romans primés d’auteurs nord-américains, britanniques et irlandais. Mais ils manifestent aussi un vif intérêt pour une littérature qui parle d’eux et de leur pays : quatre romans australiens figurent ainsi parmi les meilleures ventes de 2019.

 

Parmi ceux-ci se détache Le Garçon et l’Univers, de Trent Dalton. L’auteur s’est largement inspiré de son enfance pour ce premier roman situé dans une banlieue excentrée de Brisbane et peuplé de marginaux. Eli Bell, le jeune protagoniste, évolue dans un univers marqué par la pauvreté, les drogues, la violence et la prison mais trouve dans son imagination débridée une échappatoire salvatrice. En célébrant les losers et les hors-la-loi, Dalton s’inscrit dans une tradition nationale qui remonte aux premières colonies pénitentiaires britanniques, à la fin du XVIIIe siècle. Ce faisant, le romancier n’échappe pas tout à fait aux paradoxes propres à ces récits, qui confortent souvent plus qu’ils ne contestent l’ordre établi. Reste que, avec son écriture énergique, qui mêle lyrisme et parler populaire, Trent Dalton renouvelle le genre et porte un regard tendre sur des vies brisées.

 

Dans Too Much Lip, la romancière Melissa Lucashenko, aborigène par sa mère, prend elle aussi le parti des laissés-pour-compte et les situe dans un ­décor stéréo­typé qui participe d’un autre mythe australien : le village de l’intérieur des terres, emblème du mode de vie australien, même si le pays compte parmi les plus urbanisés du monde et mène des politiques peu soucieuses de ­l’environnement, dont les méga­feux récents sont venus rappeler les dangers.

 

Mais l’auteure s’écarte très vite des clichés, en plaçant au centre du récit une famille aborigène qu’elle ne ménage pas et en adoptant une perspective historique qui fait remon­ter les tensions présentes aux débuts de la colonisation. D’où la charge subversive du livre : les actes délictueux des personnages s’inscrivent dans une histoire de dépossession violente des terres et de répression systématique de la culture autochtone, si bien que certaines décisions offi­cielles apparaissent comme des crimes et certains crimes comme des actes de résistance.

 

Si les lecteurs raffolent toujours des images d’une ruralité idéalisée et des figures de rebelles déchus, ils sont de plus en plus nombreux à chercher les failles du grand ­récit national. C’est ainsi que l’on peut interpréter le succès de Too Much Lip.

Flygskam

« Coronavirus oblige, nous étions coincés avec les gosses pour un temps indéterminé. Moi dans mon bureau, eux dans leur chambre. Ils inventaient des jeux.

– Flygame ? a demandé Thomas. C’est génial comme nom, pour un jeu ! Alors, c’est celui qui fait le plus de miles qui gagne le plus de carambars, c’est ça ?

– C’est pas flygame, c’est flygskam, corrigea Rachid, et c’est tout le contraire. Moins tu fais de miles, plus tu gagnes de carambars. » D. P.

 

Flygskam, honte de voler. Néologisme récemment inventé par les Suédois et devenu le nom d’un mouvementincitant à ne plus prendre l’avion pour lutter contre le réchauffement climatique.

 

Aidez-nous à trouver le prochain mot manquant:

Existe-t-il dans une langue un mot pour désigner l’obstruction parlementaire systématique et ses auteurs ?

 

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