Hongkong : le long combat de Joshua Wong

Deuxième jour :
vendredi 18 août 2017

Mes derniers mots avant qu’on me fasse sortir de la salle d’audience ont été : « Citoyens de Hongkong, tenez bon ! » Cela résume assez bien mon sentiment à propos de notre combat politique. Comme le mouvement Occupy Central – et le mouvement des parapluies, qui lui a succédé – a pris fin sans atteindre son objectif déclaré, Hongkong est entré dans une des phases les plus critiques de son histoire 1.

 

La peine de prison dont je viens d’écoper en appel avec les deux autres leaders du mouvement des parapluies, Nathan Law et Alex Chow, porte un nouveau coup au moral des militants prodémocratie. Même si nous avons l’impression d’avoir touché le fond, il faut que nous restions fidèles à notre cause. Mes amis, vous qui avez choisi de vous détourner de la politique, j’espère que mon incarcération et cette lettre vous convaincront de revenir sur votre décision. Si vous baissez les bras, nos sacrifices auront été vains.

 

Le thé au lait de ma mère me manque terriblement, de même que la fondue au poulet de la petite gargote où je vais régulièrement avec mes amis. C’est le premier endroit où je me rendrai quand je sortirai d’ici. Mais, en attendant, je m’inquiète surtout pour mon parti politique. Depuis que Nathan Law et moi avons cofondé Demosistō, en avril 2016, nous subissons revers sur revers. Il y a un mois, Nathan a perdu le siège qu’il avait remporté de haute lutte au Conseil législatif : son élection, ainsi que celle de cinq autres députés, a été invalidée au motif que leur prestation de serment était non conforme 2. Tout le monde est désœuvré à présent, et la moitié de notre comité exécutif est derrière les barreaux ou le sera dans les semaines à venir. Mon message au camp pro-Pékin ? Ne criez pas victoire trop vite.

 

Tout a commencé pour moi en 2012 quand j’ai pris la tête de la campagne contre l’introduction de cours d’éducation patriotique dans les programmes scolaires. Ces cinq années ont été mouvementées. Je n’ai pas versé une seule larme quand le verdict est tombé – non pas que je sois courageux, mais je voulais que les militants acceptent ma privation de liberté comme une étape nécessaire sur notre chemin à tous vers la démocratie. Comme dit Hagrid dans Harry Potter : « Il arrivera ce qui arrivera et il faudra se préparer à l’affronter. »

 

Hongkong se trouve à la croisée des chemins. Le régime ne reculera devant rien pour faire taire la contestation. Pour ceux qui osent lui tenir tête, la seule solution est l’action collective. Ce soir, dans la solitude de ma cellule, je vous demande de ne pas baisser les bras et de faire de votre tristesse, de votre colère et de votre déception un carburant pour aller de l’avant. Citoyens de Hongkong, tenez bon !

 

 

Troisième jour :
samedi 19 août 2017

On m’a attribué une cellule pour deux personnes. Mon codétenu a l’air plutôt sympathique. Ce qu’il y a de plus inconfortable pour l’instant, c’est peut-être le lit. Enfin, lit est un bien grand mot. C’est une planche en bois dépourvue de matelas. Cela dit, si j’ai pu dormir soixante-dix-neuf nuits dans la rue pendant le mouvement des parapluies, je devrais bien pouvoir me faire à ça aussi.

 

Deux fois par jour, des bulletins d’information sont diffusés par haut-parleurs. Ce matin, j’ai été réveillé par une info à propos de Chris Patten, le dernier gouverneur britannique de Hongkong. « M. Patten a confié aux journalistes que les sacrifices consentis par Joshua Wong, Alex Chow et Nathan Law le rassuraient et a estimé que leurs noms resteraient longtemps gravés dans les mémoires. » C’était surréaliste d’entendre évoquer mon nom. J’ai enfin intégré le fait que j’avais été condamné.

 

 

Huitième jour :
jeudi 24 août 2017

Je suis un peu gêné par le tapage médiatique qu’il y a eu autour d’Alex, Nathan et moi la semaine dernière. Ma photo s’étalait à la une des journaux locaux le lendemain de mon incarcération, alors que beaucoup d’autres militants sont jugés en ce moment à Hongkong ou sont sur le point de l’être. Certains risquent des peines nettement plus lourdes que les nôtres.

 

Être privé de téléphone, c’est comme être amputé d’un membre ou ne pas pouvoir se gratter lorsque ça démange.

 

 

Neuvième jour :
vendredi 25 août 2017

Ce matin, j’ai reçu la visite du député Shiu Ka-chun, qu’on surnomme « Bouteille ». J’ai fait sa connaissance il y a six ans, du temps où j’étais un collégien de 14 ans et lui travailleur social et animateur de radio. Il a ensuite animé certains de mes meetings contre les nouveaux programmes scolaires. Dans Joshua contre une superpuissance, le documentaire que Netflix a produit sur moi, il y a une scène dans laquelle j’interviens dans son émission et où il me demande si j’ai une petite amie. Je réponds : « Ma mère trouve que je suis trop jeune pour sortir avec des filles », et tout le monde éclate de rire dans le studio. Ni lui ni moi n’aurions imaginé que cinq ans plus tard on se parlerait de part et d’autre d’une cloison vitrée.

 

 

Dixième jour :
samedi 26 août 2017

Cet après-midi, un surveillant m’a abordé pour discuter avec moi de l’actualité. Il a commencé par me dire qu’il était neutre, qu’il n’était ni un « ruban jaune » (un sympathisant du mouvement des parapluies), ni un « ruban bleu » (un partisan du gouvernement et de la police). Il m’a demandé si je regrettais de m’être engagé en politique et de m’être retrouvé derrière les barreaux, puis il s’est lancé dans un monologue d’une demi-heure à propos de ma condamnation. Son point de vue, si j’ai bien compris : nous l’avons bien cherché.

 

 

Onzième jour :
dimanche 27 août 2017

Comme tous les jours depuis que je suis ici, j’ai passé le plus clair de la journée à balayer avec quelques autres détenus les 185 mètres carrés de la cantine. Nous passons un coup après le petit déjeuner, le déjeuner et le dîner. La plupart des vingtenaires à Hongkong habitent chez leurs parents, et beaucoup de familles de la classe moyenne ont une bonne. La mienne ne fait pas exception. Je n’ai jamais autant fait le ménage de ma vie et je n’arrête pas de me dire que c’est très formateur.

 

Deux fois par jour, un gardien-chef inspecte les locaux. Tous les détenus doivent se mettre en rang, torse bombé et poings fermés, et regarder non pas droit devant eux, mais à 45 degrés vers le haut.

 

 

Dix-huitième jour :
dimanche 3 septembre 2017

Il y a trois ans, j’ai participé avec des centaines de milliers de citoyens courageux au plus grand mouvement politique de l’histoire de Hongkong, dans le but tout simple d’instaurer une vraie démocratie dans notre ville. Nous demandions à exercer notre droit constitutionnel à élire notre chef de l’exécutif dans le cadre d’un scrutin libre et régulier. Non seulement le gouvernement de Hongkong – nommé et supervisé par Pékin – est resté sourd à nos revendications, mais il a aussi fait arrêter et condamner beaucoup d’entre nous pour participation à un attroupement illégal. Jusqu’à récemment, ce chef d’accusation visait uniquement à poursuivre les membres d’organisations criminelles.

 

Par le passé, le terme « prisonnier ­politique » évoquait des images terrifiantes de dissidents arrêtés et incarcérés en Chine continentale. On a du mal à penser que le terme s’applique désormais aussi à Hongkong. Quand Pékin s’immisce dans le moindre recoin et menace nos libertés et notre mode de vie, le nombre de ­prisonniers d’opinion ne peut qu’augmenter.

 

Malheureusement, peu de gouvernements étrangers sont disposés à affronter la deuxième économie mondiale et à lui demander des comptes. Le dernier rapport semestriel sur Hongkong publié par le ministre des Affaires étrangères britannique m’a démoralisé, par exemple. Malgré l’acharnement du pouvoir contre des militants comme moi, il conclut que le principe « un pays, deux systèmes » en vigueur à Hongkong « fonctionne bien » 3. En tant que signataire de la déclaration conjointe sino-britannique sur Hongkong, le Royaume-Uni a l’obligation morale et juridique de protéger ses anciens sujets et de prendre leur défense.

 

 

Vingt-septième jour :
mardi 12 septembre 2017

Plusieurs codétenus m’ont posé la question : « Combien on te paye pour tes trucs politiques ? » Au début, j’ai cru qu’ils voulaient me provoquer en m’accusant d’être à la solde de pays étrangers. Puis j’ai compris qu’ils étaient de bonne foi. La plupart des gens ne comprennent pas pourquoi une personne saine d’esprit ferait ce que je fais au risque de se retrouver en prison s’il n’y avait pas d’argent à la clé.

 

 

Quarante et unième jour :
mardi 26 septembre 2017

Aujourd’hui, c’est le troisième anniversaire de l’occupation de la place devant le siège du gouvernement, l’événement qui a déclenché le mouvement des parapluies et marqué un tournant dans ma vie. Il y a trois ans jour pour jour, j’ai escaladé une barrière métallique et j’ai appelé les autres manifestants à me suivre. J’ai été interpellé par une dizaine de policiers et placé en garde à vue.

 

 

Soixante-sixième jour :
samedi 21 octobre 2017

On trouve toutes les opinions politiques ici. Les jeunes détenus sont plutôt rubans jaunes. Plusieurs d’entre eux m’ont confié qu’ils avaient participé au mouvement des parapluies. Mais il y a aussi pas mal de rubans bleus. Hier, un gardien m’a pris à part pour m’avertir que des détenus âgés à l’atelier m’avaient interpellé en criant « traître » sur mon passage.

 

J’ai reçu quelques lettres de camarades d’université aujourd’hui. Nous sommes entrés à la fac la même année et ils vont bientôt obtenir leur diplôme. L’été prochain, ils commenceront à travailler et progresseront dans la vie.

 

 

Soixante-huitième jour :
lundi 23 octobre 2017

Mon dernier jour de prison a été identique aux autres. À ma libération, j’aurai passé soixante-neuf jours derrière les barreaux. Ils représentent un jalon important sur mon parcours de sept ans dans le militantisme. Je sortirai de prison plus fort et plus dévoué à notre cause que jamais.

 

En juin 2019, juste après le trentième anniversaire du massacre de la place ­Tiananmen, un projet de loi autorisant l’extradition de « fugitifs » vers la Chine a déclenché une nouvelle vague de protestations à Hongkong. On avait l’impression que le mouvement des parapluies reprenait, sauf que, cette fois, les manifestants étaient plus remontés et combatifs. La jeunesse a haussé le ton, refusant que ses revendications soient traitées par le mépris comme en 2014. Plus de 1 million de Hongkongais ont défilé plusieurs jours de suite, mais le pouvoir n’a rien voulu entendre. Si bien que les rassemblements pacifiques ont vite cédé la place à une véritable guérilla urbaine.

 

Une nouvelle guerre froide se prépare entre la Chine et les démocraties, et Hongkong se situe sur la ligne de front de l’une des premières batailles. Rien n’illustre mieux cette tension que cette journée du 1er octobre 2019, où l’on a pu voir côte à côte des images en direct des célébrations des 70 ans du régime à Pékin et des scènes de manifestants se protégeant des gaz lacrymogènes et lançant des œufs sur des portraits de Xi Jinping dans les rues de Hongkong. Ce contraste envoie un message clair : l’emprise croissante de la Chine sur Hongkong s’inscrit dans une offensive beaucoup plus vaste contre la démocratie dans le monde.

 

En mai 2019, j’ai été incarcéré une nouvelle fois. J’ai passé sept semaines en prison pour non-respect d’une injonction du tribunal à l’époque du mouvement des parapluies. Pour réconforter mes parents, j’ai dit en plaisantant que je regrettais surtout de rater la sortie d’Avengers : phase finale, suite d’Avengers : la guerre de l’infini. Avant que je prenne le chemin de la prison, un journaliste étranger m’a demandé de dire quelques mots à propos de ma deuxième incarcération et de la répression chinoise à l’encontre des militants pro­démocratie. J’ai repensé à la conversation que j’avais eue avec mes parents, et j’ai répondu : « Ce n’est pas la phase finale. Notre combat contre le Parti communiste chinois est une guerre de l’infini. » Et cette guerre de l’infini qui ravage Hongkong depuis des années pourrait arriver prochainement sur vos écrans politiques.

 

 

— Ce texte, paru dans The Guardian le 18 janvier 2020, est un extrait remanié de son livre Unfree Speech, publié en français sous le titre La Parole enchaînée. Il a été traduit par Florence Hertz.

Indécision : la leçon de Bartleby le scribe

Personne ne décide de naître. Ni de mourir – sauf exception. Et entre ces deux bornes ? Une existence qui veut se donner l’apparence d’une suite ininterrompue de décisions : « L’instant où tu te tiens est le tournant du temps », observait l’écrivain autrichien Hugo von Hofmannsthal. Mais décide-t-on vraiment de la vie que l’on voudrait vivre? Œdipe paraît décider de sa vie quand il fuit Corinthe – pour éviter de tuer son père et d’épouser sa mère, comme annoncé par l’oracle de Delphes. En réalité, c’est le dieu de la tragédie qui, en le poussant à fuir, décide de le précipiter droit vers son destin.

 

Pour le sophiste Prodicos, décider de sa vie ressemble à la croisée des chemins où se trouve le jeune Héraclès. Face à lui, deux femmes, l’une appelée Bonheur (mais plus connue sous le nom de Vice), et l’autre, Vertu. La première invite à emprunter un chemin menant à une vie de plaisirs sans fin. La seconde indique une voie escarpée où chacun doit faire l’effort de mériter, à terme, la récompense qui échoit aux âmes bonnes. Sans doute cette manière d’envisager l’existence, dans un cadre éthique, est-il le propre des philosophies antiques et chrétiennes, volontiers binaires. Le choix est clair. Mais dans cet apologue, c’est la fin – qu’est-ce qu’on décide ? – qui importe plus que la méthode. Or comment faire pour « trancher »?

 

« Décider » vient en effet du latin ­caedere (couper, trancher). Dans son roman Le Choix de Sophie, William Styron met une mère aux prises avec cet effroyable dilemme: de mes deux enfants, lequel vais-je sacrifier au SS qui en exige un pour sauver l’autre? Dans la série 24heures chrono, le héros, Jack Bauer, est régulièrement confronté à une autre alternative: dois-je décider – au mépris de la loi morale – de torturer un terroriste qui a placé une bombe dans un lieu public et refuse de dire où et quand elle doit exploser ? Ou dois-je décider de ne pas le torturer et accepter cet autre mal que constitue le massacre de centaines de victimes potentielles ?

 

La vie est complexe. La décision porte sur des situations d’indétermination extrême qui réclament le secours d’une méthode. Reste que, au terme de la délibération, il faut sauter hors de la raison et trancher. L’âne de Buridan meurt entre un seau d’avoine et un seau d’eau, faute d’avoir pu choisir entre ses deux désirs. Mais c’est un âne. Un homme, dit Spinoza, placé dans la même situation, aurait fait jouer sa liberté d’indifférence, c’est-à-dire sa capacité de décider ­arbitrairement.

 

Décider « en connaissance de cause » certes, mais aussi en « connaissance de soi ». Est-ce bien moi qui décide quand je décide ? Ne suis-je pas le jouet de forces ou de perceptions imperceptibles – ces fameux « tropismes », comme dirait Nathalie Sarraute, ces micromouvements imperceptibles qui me font faire ceci ­plutôt que cela ? N’existe-t-il pas, comme le pressent Leibnitz, des perceptions ­inaperçues de l’esprit, capables de tordre et orienter mes jugements ? De là à penser que nous sommes exclus du poste de pilotage…

 

 

Le psychanalyste aurait tôt fait d’expliquer que ce n’est pas moi, mais mon surmoi qui décide. Le marxiste, que c’est notre milieu, nos représentations, notre habitus. Le soupçon gagne : et si nous n’étions tout simplement pas maîtres à bord? Quelle chance alors quand la décision s’impose, dans l’éclat d’une illumination intérieure, court-circuitant la délibération et la volonté ! L’orageuse « nuit de Gênes », du 4 au 5octobre  1892, qui secoua le jeune Paul Valéry, détermina un avant et un après dans son existence. Elle décida de sa trajectoire de poète philosophe. Étouffant le moi, ne jurant alors que par la science, il entra dans une longue ascèse, marquée par La Soirée avec monsieurTeste (1896) – manifeste cérébral – dont il ne sortit qu’avec la publication de La Jeune Parque (1917).

 

Et si, pour reprendre le fil de notre existence soumise aux écarts barométriques des décisions, le meilleur parti était encore de s’abstenir ? N’est-ce pas ce que professe la sagesse taoïste dans l’idée du non-agir ? À l’image du personnage de Melville, le scribe Bartleby, répétant son fameux mantra, I would prefer not to, paradigme du non-vouloir, exprimé sous la forme la moins volontaire de la « préférence » – et encore, celle de « ne pas » ! Sans doute est-ce bien là aussi une décision, oui, mais une décision blanche, sans autre contenu que celui d’affirmer, avec obstination, sa totale incongruité.

 

 

— Thierry Grillet est écrivain et essayiste. Il a publié notamment Homère, Virgile, indignez-vous ! (First, 2015) et Les 300 livres, films, musiques à découvrir, aimer et faire aimer (First, 2017).

— Ce texte a été écrit pour Books.

Mon corps, ce trophée

« Quand au juste est-il devenu normal de courir un marathon ? D’aller au travail à vélo, de passer son samedi après-midi dans une salle de sport et ses vacances en retraite de yoga ? » s’interroge Maja Beckers dans l’hebdomadaire allemand Die Zeit. En 1970, ce n’était pas encore le cas. Cette année-là, seules 127 personnes (dont une femme) participèrent au premier marathon de New York. En 2019, on en dénombrait 50 000.

Le corps, symbole de la réussite

Que s’est-il donc passé entre-temps ? Dans Das Zeitalter der Fitness, l’historien allemand Jürgen Martschukat, lui-même passionné de cyclisme, raconte comment, à partir des années 1970, le corps est devenu le symbole de la réussite et de la performance. Car avec le fitness tel que l’entend Martschukat, il n’est plus question, comme lorsqu’on pratique le football, le basket ou le tennis, de jouer et de passer un bon moment. Il ne s’agit même plus de remporter une médaille, mais « d’obtenir un corps bien entraîné », résume Tobias Becker dans l’hebdomadaire Der Spiegel. On retrouve là le besoin, si cher à l’éthique protestante, de contrôler les affects.

Fitness et néolibéralisme

Martschukat ne se contente pas de lier ce phénomène à l’émergence du néolibéralisme et d’un capitalisme de la flexibilité, il le met en rapport avec l’idée de liberté individuelle. Comme le remarque Becker, « quand on est gros, on est désormais soupçonné non seulement d’être paresseux, mais aussi de ne pas savoir gérer sa liberté, d’être un mauvais citoyen. »

À lire aussi dans Books : Comment faire du sport sans bouger un orteil, septembre-octobre 2018.

Le biais d’optimisme, une erreur salutaire

Nous aimons croire que nous sommes des êtres rationnels. Nous surveillons nos arrières, pesons le pour et le contre, mettons un parapluie dans nos bagages. Mais les neurosciences et les sciences sociales nous disent autre chose : nous sommes plus optimistes que réalistes.

 

En règle générale, nous nous attendons à ce que les choses tournent mieux qu’elles ne le font. La plupart des gens surestiment leurs chances de réussite professionnelle, s’attendent à ce que leurs enfants soient extraordinairement doués, surestiment le temps qui leur reste à vivre (parfois de vingt ans ou plus), escomptent être en meilleure santé que la moyenne et mieux réussir que leurs semblables. Ils sous-estiment de très loin leur probabilité de divorcer, de souffrir d’un cancer et de se retrouver au chômage ; ils sont, dans l’ensemble, convaincus que leur vie future sera meilleure que celle de leurs parents. C’est ce qu’on appelle le « biais d’optimisme » : la tendance à surestimer la probabilité d’événements positifs et à sous-estimer celle d’événements négatifs.

 

Ce biais prévaut dans toutes les cultures, toutes les régions du monde, toutes les catégories sociales. Les enfants sont d’un optimisme forcené, et il en va de même des adultes. Une étude publiée en 2005 révèle que les seniors (60-80 ans) sont tout aussi enclins que les adultes d’âge moyen (36-59 ans) et les jeunes adultes (18-35 ans) à voir le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide.

 

On pourrait s’attendre à ce que l’optimisme s’érode sous l’avalanche des nouvelles catastrophiques de guerres, de chômage de masse, d’ouragans, d’inondations et autres. Et il est vrai que nous pouvons devenir collectivement pessimistes – à propos de l’évolution de notre pays ou de la capacité de nos dirigeants à réformer le système éducatif et à faire ­baisser la criminalité 1. Mais, quand il s’agit de nous-mêmes, nous sommes d’un optimisme à toute épreuve. En 2007, lors d’une enquête, 70 % des personnes interrogées estimaient que la situation des familles s’était détériorée depuis l’époque de leurs parents, mais 76 % se montraient optimistes quant à l’avenir de la leur.

 

L’excès d’optimisme peut certes être désastreux pour notre santé ou nos finances, si nous omettons d’effectuer les examens médicaux de routine ou d’épargner quand nous le pouvons. Mais ce biais nous protège aussi, en nous aidant à aller de l’avant. Sans optimisme, nos ancêtres ne se seraient jamais aventurés bien loin, et nous habiterions peut-être toujours dans des grottes. Pour progresser, il nous faut imaginer d’autres réalités et croire qu’on pourra y accéder.

 

Même si cet avenir meilleur est souvent une illusion, l’optimisme a des avantages évidents dans le présent. L’espoir apaise l’esprit, réduit le stress et est bon pour la santé. Une étude portant sur des personnes cardiaques a montré que les optimistes avaient plus tendance à prendre des vitamines, à avoir un régime alimentaire sain et à faire de l’exercice, ce qui réduisait leur risque d’infarctus. D’après une autre étude concernant des patients atteints d’un cancer, les pessimistes de moins de 60 ans avaient plus de chances de mourir dans les huit mois suivants. Et de plus en plus d’éléments laissent penser que l’optimisme a été programmé par l’évolution dans le cerveau humain.

 

Le cerveau ne conserve pas seulement la trace du passé, il est en permanence façonné par le futur. Pour penser positivement notre devenir, il nous faut d’abord être capables de nous projeter dans l’avenir. L’optimisme se fonde sur cette extraordinaire faculté qu’ont les humains à se mouvoir mentalement dans le temps, en arrière mais aussi en avant. Cette faculté qui nous paraît triviale est en réalité essentielle à notre survie. Il est facile de comprendre pourquoi le voyage cognitif dans le temps a été sélectionné au cours de l’évolution. Il nous permet de programmer, de mettre de côté de la nourriture et des ressources pour les temps difficiles et de travailler dur en espérant en récolter les fruits.

 

La faculté de penser le futur repose en partie sur l’hippocampe, une région du cerveau qui joue un rôle crucial dans la mémoire. Les patients présentant des lésions de l’hippocampe sont incapables de se souvenir, mais aussi de se projeter dans l’avenir. Ils sont comme bloqués dans le temps.

 

 

Mais le cerveau ne voyage pas dans le temps au petit bonheur. Il se livre à des sortes de pensées particulières. Nous imaginons comment nos enfants se débrouilleront dans la vie, comment ils décrocheront le poste auquel ils aspirent, s’offriront cette maison perchée sur la colline ou trouveront la personne de leur vie. Nous nous inquiétons aussi à l’idée de perdre nos proches, de ne pas donner satisfaction dans notre travail, de mourir dans un accident d’avion. Or des études montrent que nous consacrons en général moins de temps à penser à des issues malheureuses qu’à des fins heureuses. Même lorsque nous envisageons l’échec ou le chagrin, nous nous concentrons surtout sur la manière de l’éviter.

 

Une étude que j’ai menée avec l’émi­nente chercheuse en neurosciences Elizabeth Phelps semble indiquer que le fait de penser positivement l’avenir résulte des échanges entre le cortex frontal et les régions sous-corticales du cerveau profond. Le cortex frontal, une vaste région située derrière le front, est la partie la plus récente dans l’évolution du cerveau. Il est plus volumineux chez l’homme que chez les autres primates et est essentiel à plusieurs fonctions complexes telles que le langage et la définition d’objectifs.

 

À l’aide de l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), nous avons enregistré l’activité cérébrale de volontaires en train d’imaginer des scénarios. Certains étaient positifs (une belle rencontre, une grosse somme d’argent), d’autres pas (la perte de son portefeuille, une rupture amoureuse). Les sujets disaient que les images des événements positifs étaient plus riches et plus vives que les autres. On observait une activité renforcée dans deux régions : l’amygdale, une petite structure située au cœur du cerveau profond qui joue un rôle central dans le traitement des émotions, et le cortex cingulaire antérieur rostral (CCAr), une zone du cortex frontal qui module l’activité liée aux émotions. Le CCAr joue le rôle d’un agent de la circulation, il libère le flux des émotions et des associations positives. Plus le sujet était optimiste, plus ces deux régions avaient une activité intense et communiquaient entre elles quand il imaginait des événements positifs. Ces résultats sont d’autant plus frappants que l’amygdale et le CCAr manifestent une activité anormale chez les individus dépressifs.

 

Les personnes en bonne santé ont tendance à embellir un peu l’avenir, les patients souffrant d’une dépression sévère le voient en noir, et ceux qui sont atteints d’une dépression légère ont une vision assez exacte de ce qui les attend. Ils voient le monde tel qu’il est. En d’autres termes, sans ce biais d’optimisme, serions-nous tous légèrement dépressifs ?

 

Tout se passe comme si notre cerveau possédait une pierre philosophale capable de transformer le plomb en or et de nous aider en cas de difficulté à rebondir à un niveau normal de bien-être. On le constate quand il s’agit de choisir entre deux solutions déplaisantes mais aussi entre deux options agréables.

 

Imaginez que vous ayez à choisir entre deux propositions d’emploi aussi alléchantes l’une que l’autre. Prendre la décision peut être un chemin de croix ; mais, une fois qu’elle est prise, quelque chose de miraculeux se produit. Si vous êtes comme la plupart des gens, le poste que vous avez choisi vous paraît soudain avoir encore plus d’attraits qu’auparavant et vous jugez que l’autre option n’était finalement pas si alléchante que cela. Selon le psychologue Leon Festinger, nous réévaluons les options après coup pour réduire la tension que ce choix a induite.

 

Si la neuroscience de l’optimisme a considérablement progressé ces dernières années, il subsistait une énigme. Comment se fait-il que l’on conserve ce biais d’optimisme alors qu’il est facile de trouver des informations infirmant nos prévisions positives ? Nous n’avons été en mesure de percer le mystère que ­récemment, en observant par imagerie l’activité cérébrale de personnes traitant des informations positives et négatives sur l’avenir. Les résultats sont stupéfiants : quand une personne apprend, ses neurones codent fidèlement l’information positive propre à nourrir l’optimisme mais ont du mal à enregistrer une information négative imprévue.

 

 

— Cet article, paru dans The Observer le 1er janvier 2012, est composé d’extraits remaniés de son livre Tous programmés pour l’optimisme !. Il a été traduit par Véronique Merland et Nicolas Saintonge.

Pôle magnétique

En 2020, les Américains restent fascinés par la Frontière. Vu le relatif désinvestissement de l’exploration spatiale et des vols habités depuis les années 1970, l’Antarctique offre une solution de repli terrestre, suggérait déjà en 1997 le critique et poète Al ­Alvarez dans The New York ­Review of Books.

 

Le mythe continue d’opérer, comme en témoigne le succès de The Impossible First, dans lequel l’ancien triathlète américain ­Colin O’Brady raconte sa traversée de l’Antarctique en soli­taire et sans assistance en 2018. Une première.

 

Diverses équipes avaient déjà accompli ce périple, mais elles étaient dotées de véhicules moto­risés et avaient été ravitaillées sur le trajet. Il y a quatre ans, l’explorateur britannique Henry Worsley y avait trouvé la mort. L’écrivain et journaliste américain David Grann a relaté son aventure malheureuse dans The White Darkness (2018).

 

En fait, l’exploit de Colin O’Brady – et le récit qu’il en fait – s’inscrit dans une tradition vieille de plus d’un siècle. Mais qu’est-ce qui pousse à se lancer dans une entreprise aussi risquée ? Au fil des années, les raisons invoquées changent. « Nous voyagions au nom de la science », assurait en 1922 le Britannique Apsley Cherry-Garrard dans Le Pire Voyage au monde (Paulsen, 2008), à propos de l’expédition Terra Nova (1910-1913), à ­laquelle il avait pris part au côté de son compatriote Robert Falcon Scott. Cette expédition fut fatale à Scott et à quatre de ses compagnons. L’explorateur « avait encore réduit ses chances de survie en refusant de se déles­ter des 15 kilos de roches que lui-même et ses quatre compagnons traînaient derrière eux en luge », rappelle Al Alvarez.

 

D’après le seul membre norvégien de l’expédition, Tryggve Gran, Scott était également mu par un nationalisme farouche, encore avivé par l’expédition concomitante du Norvégien Roald Amundsen. « Lorsque les hommes de Scott apprennent qu’Amundsen vient de débarquer de l’autre côté de la barrière de Ross, ils ne parlent quasiment plus de quoi que ce soit d’autre », rappelait en 1985 le critique et historien des pôles Chauncey Loomis dans la London Review of Books à propos du journal de bord de Tryggve Gran, qui venait d’être publié en anglais. Amundsen les devancera de plus d’un mois dans cette course au pôle Sud, en 1912.

 

Quelques années plus tard, en pleine Première Guerre mondiale, l’aventurier britannique Ernest Shackleton brandit plus haut encore la double motivation scientifique et patriotique. Lui qui rêvait de découvrir un « trésor » a dû revoir la présentation de son expédition pour en faire une « contribution patriotique à l’effort de guerre » sur « le champ de bataille blanc », écrivait l’écrivain britannique Jonathan Raban dans The New York Review of Books en 1999. Raban voyait là, à juste titre sans doute, des « prétextes » bien utiles à Shakleton pour lever des fonds puis séduire les lecteurs de ses récits comme Au cœur de l’Antarctique ou L’Odyssée de l’«Endurance» (parus en ­anglais en 1909 et 1919 et traduits chez Phébus). Conscient que ses voyages étaient aussi une « mine d’or », Shackleton avait fondé une société pour gérer les droits de ses images et engagé un photo­graphe-cameraman à plein temps, ajoutait Raban.

 

Aujourd’hui, Colin O’Brady fait ­miroiter à travers son livre un « potentiel de ressources (intérieures) insoupçonné pour réaliser vos rêves », indique son éditeur. « Une quête inspirante, celle d’un homme cherchant à traverser le continent le plus inho­spitalier du monde », écrit The Wall Street Journal, qui rappelle que Colin O’Brady s’en sort bien tout seul – il « parcourt près de 1 600 kilomètres sur ses skis en tirant un traîneau chargé de 170 kilos de vivres et de matériel ».

 

Un « défi physique », mais aussi « mental » que l’auteur, épaulé à distance par sa femme Jenna, « raconte à merveille », poursuit le quotidien américain. « Pour réaliser son rêve, il faut y croire », conseille ainsi l’athlète, qui est déjà venu à bout de sept des plus hauts sommets du monde.

 

Dans un monde régi par la concurrence, l’héroïsme se conçoit en termes de développement personnel.

Aux armes, citoyens !

Signé par un professeur de droit pénal à l’université ­Comenius de Bratislava et procureur de surcroît, l’ouvrage se veut exhaustif et pointu. Même si le sujet concerne a priori peu de monde en Slovaquie (où le nombre d’armes à feu a chuté entre 2007 et 2017, d’après le site spécialisé gunpolicy.org), il passionne, constate la revue juridique Pravné Listy.

 

Et pour cause : il a été prouvé que certaines des armes utilisées lors des attentats de janvier 2015 en France avaient été achetées en toute légalité en Slovaquie. Jugé comme permissif, le pays s’était ensuite opposé au durcissement de la législation européenne en 2016, qui a finalement interdit une partie des armes semi-automatiques et instauré un contrôle des armes « neutralisées », c’est-à-dire rendues inaptes au tir.

 

À présent, bon nombre de Slovaques maîtrisent toutes ces questions. Ils sont devenus incollables sur l’histoire des armes, leur fabrication, les différentes catégories, les conditions d’acquisition, de possession et d’utilisation, ainsi que sur des « crimes et des délits tels que le meurtre ou l’homicide involontaire », précise Pravné Listy.

Jefferson et l’école du despotisme

02L’esclavage est une école de despotisme pour les blancs, dénonçait Thomas Jefferson dans ses Observations sur l’État de Virginie en 1785. Le troisième président des États-Unis (1801-1809) était convaincu que la traite négrière était la cause du retard intellectuel et social de son État, la Virginie. Les planteurs, qui formaient l’élite de cette région du Sud, ne semblaient cependant pas prêts à accepter ses idées. Jefferson s’en remit alors aux générations futures qu’il comptait éduquer dans cette optique. Il fonda en 1819 une université, devenue aujourd’hui l’Université de Virginie à Charlottesville. Son histoire, « l’histoire mélancolique des ambitions contrariées de Jefferson » souligne Timothy Breen dans la Literary Review, est racontée par l’historien Alan Taylor, deux fois lauréat du prix Pulitzer, dans Thomas Jefferson’s Education.

L’héritage de Jefferson

« Les nobles desseins de Jefferson pour l’université qu’il considérait comme son héritage le plus cher n’ont pu s’émanciper des inégalités et injustices de son époque », précise l’historien Drew Faust dans The Washington Post. Avant même son élection à la Maison Blanche, Jefferson avait tenté d’instituer en Virginie un système public d’éducation. Sans succès. « Les postulats hiérarchiques d’une société esclavagiste rendaient les écoles publiques inutiles », remarque Faust. Seuls les futurs dominants avaient besoin d’être éduqués. Mais après ses deux mandats présidentiels, Jefferson réussit cependant à mettre en chantier une université.

Des étudiants orgueilleux et despotiques

Une naissance qui « regorge d’ironies », note l’universitaire Glenn Altschuler dans le quotidien de Minneapolis Star Tribune. Le campus est bâti et entretenu par des esclaves. Les frais de scolarité sont si chers que seuls les fils de riches peuvent s’y inscrire. Quelques mois après son ouverture, Jefferson a les larmes aux yeux lorsqu’on lui raconte combien les étudiants peuvent être orgueilleux et despotiques. Ils se battent, se saoulent, agressent les esclaves et se moquent de leurs professeurs. L’introduction d’institutions religieuses sur le campus permettra un retour au calme. Mais l’évolution des mentalités sur la question de l’esclavage prendra bien plus de temps.

De l’histoire de l’Université de Virginie, Taylor tire une leçon pour le présent, note Faust. « Comme Jefferson, nous sommes trop enclins à confier à l’éducation la responsabilité de questions sociales complexes que nous ne voulons pas affronter».

À lire aussi dans Books : Les plaies de l’esclavage, mars-avril 2017.

La femme qui accoucha de lapins

En octobre 1726, les gazettes britanniques rapportaient l’histoire d’une paysanne du village de Godalming qui avait mis au monde à plusieurs reprises des lapins entiers, mais aussi démembrés. Le chirurgien de la région en attestait.

Cette femme, Mary Toft expliquait qu’elle avait, quelque temps plus tôt, fait une fausse couche après avoir tenté de capturer un lapin. Selon une théorie médicale en vogue à l’époque, ce que les femmes voyaient ou imaginaient durant leur grossesse avaient une influence sur l’enfant à naître.

La supercherie aux lapins

Le cas de Mary Toft attira l’attention du roi George I qui envoya deux scientifiques de sa cour au chevet de la jeune femme. À leur arrivée, elle « accoucha » de nouveaux lapins. Mais placée sous surveillance à Londres, le phénomène cessa. Elle finit par avouer la supercherie et fut envoyée en prison.

L’apparente audace de Mary Toft, une femme pauvre, était offensante pour beaucoup et ce d’autant plus que la presse ne se privait pas de railler les courtisans et scientifiques prêts à la croire, explique Karen Harvey, professeur d’histoire à l’université de Birmingham. Dans The Imposteress Rabbit Breeder, elle « s’intéresse à ce que cette affaire révèle de l’Angleterre du XVIIIe siècle, particulièrement en matière de classe, de sexe, de pouvoir et de développement de la presse. Si une grande partie de ce qu’elle explique est connu et qu’elle abuse des généralisations, elle met aussi en avant un angle intéressant », note l’universitaire Norma Clarke dans la Literary Review.

Accouchements politiques

Harvey relève que, l’été précédent, Joshua Toft, l’époux de Mary, avait été accusé, avec tout un groupe d’hommes, d’avoir pêché dans un étang privé. Elle y voit le signe d’une société toujours plus inégalitaire. Alors que l’industrie de la laine qui faisait vivre la région est en déclin, les riches s’arrangent pour que les poissons et gibiers qui permettent aux plus pauvres de se nourrir, soient considérés comme des propriétés privées. « Il est donc plausible, selon Harvey, que l’obsession de Toft pour les lapins ait une signification symbolique », précise Wendy Moore dans The Guardian.

Le livre d’Harvey est le deuxième en quelques mois à s’intéresser à cette anecdote de l’histoire britannique. Fin 2019, l’écrivain américain Dexter Palmer l’a utilisé pour son roman Mary Toft ; or the Rabbit Queen(Pantheon). Avant cela en 2002, l’Irlandaise Emma Donoghue faisait de Mary Toft l’une des figures de son recueil de nouvelles consacrées à des femmes marginales (The Woman Who Gave Birth to Rabbits, Virago).

À lire aussi dans Books:Nicolaï Lilin, un bel imposteur, avril 2012.

La rançon ou la mort, l’impossible dilemme des otages

Le verbe « kidnapper » – de l’anglais kid (« enfant ») et nap (« enlever ») – est apparu à la fin du XVIIe siècle dans les pages de la London Gazette à propos d’un certain John Dykes, reconnu coupable d’avoir « kidnappé des sujets de Sa Majesté pour les envoyer travailler dans les plantations d’outremer ». Edward Phillips, le neveu du poète John ­Milton, jugea le terme suffisamment courant pour le faire figurer en 1678 dans la quatrième édition de son dictionnaire. Plus tard, au milieu du XIXe siècle, le mot blackbirding [de blackbird, « merle noir »] fut forgé pour désigner ­l’enlèvement de Noirs en vue d’en faire des esclaves.

 

Les prises d’otages remontent bien sûr à la nuit des temps. La mythologie grecque regorge d’affaires de ce genre. Et les enlèvements étaient monnaie courante dans l’Angleterre médiévale ainsi que chez les corsaires barbaresques qui écumaient la Méditerranée et chez les brigands des montagnes du sud de l’Italie. La pratique s’est aujourd’hui professionnalisée et a pris un tour plus inquiétant, comme le montrent le journaliste américain Joel Simon et l’économiste britannique Anja Shortland dans les ouvrages qu’ils ont chacun consacré à la question 1.

 

Les enlèvements – qu’ils visent à extorquer des fonds, à obtenir des concessions politiques ou à semer la terreur – et les libérations d’otages font désormais l’objet d’analyses approfondies, ces deux pratiques évoluant au gré de l’actualité internationale, des conflits mondiaux et du progrès technologique.

 

Après l’invasion de l’Irak, en 2003, les prises d’otages à caractère politique ont considérablement augmenté, souligne Joel Simon, qui travaille depuis une vingtaine d’années au Comité pour la protection des journalistes (CPJ) et est intervenu à ce titre sur des dizaines d’affaires d’enlèvement. En février 2002, la vidéo montrant la décapitation au Pakistan du journaliste Daniel Pearl, du Wall Street Journal, par un groupe djihadiste proche d’Al Qaïda avait envoyé un terrible signal aux gouvernements occidentaux peu enclins à négocier. Mais les enlèvements qui se sont multipliés à la faveur du chaos ayant suivi l’invasion de l’Irak ont fait apparaître de profondes divergences entre les États sur la façon de gérer ce genre de situation.

 

Alors que les groupes terroristes perfectionnaient leurs méthodes en s’inspirant les uns des autres et en tirant avantage des nouveaux outils de communication pour faire connaître leurs revendications, il devenait urgent pour les États de définir leur doctrine. « Les prises d’otages, c’est de l’argent facile […]. Une activité rentable et précieuse », reconnaissait avec un brin de cynisme Nasser al-Wahishi, le chef d’Al Qaïda dans la péninsule Arabique. Diffuser des images insoutenables d’otages enchaînés puis menacer de les exécuter s’est révélé un moyen extrêmement efficace de se procurer des fonds.

 

Difficile de prendre la mesure exacte du phénomène, soulignent Simon et Shortland. Mais l’on estime au bas mot que 657 Occidentaux ont été enlevés par des groupes terroristes au Moyen-Orient, en Afrique et en Asie entre 2001 et 2015, soit 45 par an en moyenne. Le nombre d’enlèvements crapuleux est quant à lui beaucoup plus élevé. Rien qu’au Mexique, les autorités recensent 1 700 enlèvements pour la seule année 2013, un chiffre que Simon juge très en deçà de la réalité. Pas étonnant, dès lors, que les groupes terroristes et les organisations criminelles fassent parfois cause commune, les secondes vendant leurs captifs aux premiers.

 

Les deux auteurs consacrent une bonne partie de leurs livres respectifs à la façon dont les gouvernements gèrent cette vague d’enlèvements, notamment parce qu’elle soulève quantité de questions auxquelles il n’est pas aisé de répondre. Le paiement d’une rançon encourage-t-il de nouvelles prises d’otages ? Finance-t-il le terrorisme ? Incite-t-il les ravisseurs à revoir leurs exigences à la hausse ? Et fait-il courir des risques accrus aux journalistes et aux travailleurs humanitaires ?

 

 

En 2007, après que Séoul eut payé une rançon de 10 millions de dollars pour la libération de 21 missionnaires sud-coréens retenus en otage en Afghanistan, les talibans annoncèrent que cette somme servirait à financer une vaste offensive contre les forces européennes et américaines. C’est une leçon que l’on retient.

 

Face à la complexité politique, morale et stratégique de la question, chaque État occidental a élaboré sa doctrine en tenant compte de sa législation, de sa culture politique et de ses intérêts stratégiques. Officiellement, le Royaume-Uni et les États-Unis ne négocient pas. L’Espagne, l’Italie, l’Allemagne, l’Autriche et la Suisse le font, ce qui peut déboucher sur le paiement d’une rançon, la libération de prisonniers ou le dégel d’avoirs. En France, où l’on estime qu’il est de la responsabilité de la nation de protéger ses ressortissants, l’enlèvement est une affaire d’État. Ce ne sont pas simplement la famille ou l’employeur de l’otage qui sont visés, mais bien les intérêts de la France. L’Élysée intervient à toutes les étapes.

 

Dans les pays d’origine des otages, toutes les attitudes sont donc ­possibles face aux ravisseurs, de la capitulation pure et simple au refus absolu de négocier. Dans ceux des preneurs d’otages, la stratégie se fonde sur une « prudente analyse coûts-bénéfices » et des considérations sécuritaires, explique Anja Shortland : « Tant que des groupes comme Boko Haram ou les insurgés salafistes du Mali ne menacent pas sérieusement le pouvoir central, on les laisse en général contrôler les régions arides et reculées du pays – même s’ils enlèvent, de temps à autre, un ­mis­sionnaire ou un travailleur humanitaire étranger. »

 

L’opinion publique joue un rôle considérable dans ce genre d’affaire. La journaliste Florence Aubenas, retenue six mois en otage en Irak en 2005, y a beaucoup contribué. La vidéo dans laquelle elle lançait un appel à l’aide, le visage émacié et les cheveux en bataille, déclencha une intense campagne médiatique. La France aurait versé 10 millions de dollars pour sa libération, même si Paris le dément. Depuis lors, Aubenas se mobilise en faveur des otages : elle épaule les familles des victimes et encourage la médiatisation des enlèvements de manière à maintenir la pression sur le gouvernement. À son sens, quand la population fait du tapage, les gouvernements n’ont pas d’autre choix que de négocier. Mais attention aux gesticulations politiques et à l’emballement médiatique, prévient le grand reporter du Figaro Georges Malbrunot, qui a lui aussi été séquestré en Irak en 2004. S’il reconnaît que la mobilisation de l’opinion lui a sauvé la vie, il est convaincu que la divulgation du montant de sa rançon – on parle de 15 millions de dollars pour sa libération et celle de son confrère Christian Chesnot – a incité les preneurs d’otages à faire de la surenchère.

 

Quoi qu’il en soit, déplore Simon, les efforts récents de la communauté internationale pour s’entendre sur une position commune alliant fermeté et humanité ont été mis à mal par Donald Trump. Le président américain ne s’intéresse qu’au bénéfice en termes d’image que procure le retour d’un otage sain et sauf dans son pays. Il n’a que faire de la complexité stratégique des négociations et de la connaissance du terrain souvent extrêmement précieuse d’un corps diplomatique compétent et expérimenté.

 

 

La police d’assurance « kidnapping et rançon » a vu le jour en 1932, à la suite de l’enlèvement et du meurtre aux États-Unis du fils encore bébé de l’aviateur Charles Lindbergh. Ce type de contrat ne s’est toutefois imposé qu’après une série d’enlèvements de personnalités dans les années 1970 en Europe. En 1982, des experts de la sécurité montent la première société de conseil en enlèvements, Control Risks, qui offre de mener les négociations de libération pour le compte de la famille ou de l’employeur de l’otage. Que l’entreprise ait son siège à Londres cadre mal avec la doctrine britannique du zéro concession. Apparaissent dans la foulée des programmes de formation à la prévention et à la gestion du risque d’enlèvement. L’assurance kidnapping, dans toutes ses composantes, est désormais un secteur florissant qui a ses conférences, ses congrès et sa méthodologie. Control Risks se targue d’avoir résolu entre 2000 et 2014 plus de 85 % des affaires qui lui ont été confiées. Il est bien sûr préférable d’éviter de se faire enlever, mais, si cela se produit, la meilleure façon de faire libérer un otage et d’obliger les ravisseurs à rabattre leurs prétentions semble être de confier l’affaire à des négociateurs professionnels.

 

En théorie, cela paraît simple : si aucune rançon n’avait jamais été versée, il n’y aurait pas d’enlèvements. Mais c’est faire fi de la nature humaine et peu de cas de la souffrance des otages et de leurs proches. On ne peut pas demander à la famille ou à l’employeur de consentir au sacrifice d’une vie humaine sans être en mesure de leur certifier que cela ­permettra d’en sauver beaucoup d’autres. « Personne ne devrait avoir à mourir pour une stratégie qui ne ­fonctionne pas », observe Joel Simon.

 

Après une vingtaine d’années passées dans cet obscur labyrinthe, il est désormais partisan de l’« ambiguïté stratégique », à savoir que les gouvernements ne dévoilent pas leurs intentions et s’appuient sur des négociateurs professionnels. Les médias, pendant ce temps, doivent être tenus de respecter certains principes, et les familles bénéficier d’une prise en charge.

 

Le 27 janvier 2014, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté une résolution interdisant le paiement de rançons aux groupes terroristes. Mais, pointe Anja Shortland, chacun sait combien il est difficile d’imposer une règle à des États souverains. Il serait plus réaliste de s’en remettre à des ­spécialistes : les ­assureurs et leurs experts de la gestion des risques, dont les méthodes éprouvées pour « orchestrer des transactions dans le monde de l’économie souterraine » représentent « la gestion privée dans ce qu’elle a de plus prometteur ».

 

S’il y a une conclusion à tirer de ces deux livres – celui de Simon est plus accessible, celui de Shortland plus technique –, c’est que l’enlèvement est une activité en mutation constante, qui évolue au gré de la demande. Là où règnent la pauvreté, l’anarchie et les conflits, l’enlèvement de ressortissants étrangers et de riches compatriotes est souvent l’un des seuls moyens de se procurer des fonds. Si l’on veut adopter une position cohérente, il faut prendre conscience que la prise d’otages relève d’une stratégie de guerre et qu’on ne parviendra à l’éradiquer qu’en neutralisant les organisations terroristes et criminelles, et en prenant des mesures de sécurité renforcées.

 

Une chose est sûre en tout cas : le paiement d’une rançon ­permet le plus souvent de ­sauver la vie des otages. L’Espagne, dont la position consiste à négocier avec les ravisseurs et à imposer la plus grande discrétion aux médias, a certainement dû débourser des sommes importantes, mais aucun autre pays n’a épargné la vie d’autant de ses ressortissants. Les quelque 70 Espagnols enlevés ces dernières années par des groupes islamistes et des pirates sévissant au large de la Somalie sont tous rentrés chez eux sains et saufs. Et cela aussi, c’est une leçon que l’on ­retient.

 

 

— Cet article est paru dans The Times Literary Supplement le 14 juin 2019. Il a été traduit par Pauline Toulet.

Notre cerveau, ce tyran pétri de biais

Daniel Kahneman a reçu en 2002 le prix Nobel d’économie. Sauf qu’il est psychologue. Plus précisément, l’un des deux psychologues qui, à partir du début des années 1970, ont entrepris de démolir une entité chère à la théorie économique : ce décideur ultrarationnel que l’on appelle Homo economicus. L’autre membre de ce duo de démolisseurs, Amos Tversky, est décédé en 1996 à l’âge de 59 ans. S’il avait encore été en vie, il aurait certainement partagé le Nobel avec son associé et ami.

 

Le grand sujet de Daniel Kahneman est l’irrationalité humaine. Sa carrière comporte trois grandes étapes. Durant la première, Tversky et lui se sont livrés à une série d’expériences ingénieuses qui ont révélé l’existence d’une vingtaine de « biais cognitifs », ces erreurs de raisonnement inconscientes qui faussent notre vision du monde. Un bon exemple : l’« effet d’ancrage », notre tendance à nous laisser influencer par des chiffres dénués de toute pertinence (dans l’une des ­expériences, des magistrats allemands pourtant expérimentés ont été enclins à infliger une peine plus lourde à une voleuse à la tire simplement parce qu’ils venaient ­d’obtenir un chiffre élevé en lançant des dés pipés) 1. Au cours de la deuxième étape, Kahneman et Tversky ont montré que les décisions prises dans un contexte d’incertitude ne correspondent pas aux modèles économiques traditionnels ; les individus ne pensent pas alors à « maximiser l’utilité ». Dans la dernière partie de sa carrière, essentiellement après la mort de Tversky, Kahneman s’est consacré à la « psychologie hédonique », la science du bonheur, de sa nature et de ses causes. Et, dans ce domaine, il a fait des découvertes inquiétantes.

 

Système 1/Système 2 couvre ces trois étapes. C’est un livre stimulant intellectuellement et riche d’enseignements. Il est toujours divertissant et souvent émouvant, en particulier quand Kahneman évoque sa collaboration avec Tversky. Leurs travaux « resteront longtemps gravés dans les mémoires » et « marquent un tournant dans l’idée que nous nous faisons de la nature humaine », estime le chroniqueur du New York Times David Brooks.

 

Voilà qui me chagrine un peu. Un des leitmotivs du livre est l’excès d’assurance. Nous avons tous tendance, et les experts encore plus, à surestimer notre compréhension du monde, et Kahneman nous le rappelle. On peut en déduire qu’il est sensibilisé aux dangers de l’assurance excessive. Malgré tous les biais cognitifs, illusions et erreurs qu’il prétend avoir découverts ces dernières décennies avec Tversky (et d’autres chercheurs), il n’ose pas aller jusqu’à affirmer que les humains sont foncièrement irrationnels.

 

Ou bien si ? « Nous sommes pour la plupart en bonne santé la majeure partie du temps, tout comme l’essentiel de nos jugements et de nos actes sont la plupart du temps appropriés », écrit-il dans l’introduction. Pourtant, quelques pages plus loin, il remarque que les travaux qu’il a menés avec Tversky prennent « à rebours » l’idée en vigueur chez les sociologues dans les années 1970 selon laquelle « les gens sont généralement rationnels ». Les deux psychologues ont mis au jour « des erreurs systématiques dans la pensée de gens normaux », erreurs qu’ils n’attri­buaient pas aux effets pernicieux des émotions mais à « la conception même de la machine cognitive ».

 

Si Kahneman n’en déduit pas beaucoup d’enseignements en matière d’action publique, d’autres vont beaucoup plus loin, péchant peut-être par excès d’assurance. Brooks affirme ainsi que les recherches de Kahneman et ­Tversky montrent « les limites des politiques sociales » et notamment des mesures ­destinées à lutter contre le chômage.

 

Ce genre de conclusions hâtives, même si elles n’émanent pas de l’auteur lui-même, me font froncer les sourcils. Et, comme on l’apprend dans le livre, froncer les sourcils suffit à activer le sceptique qui sommeille en nous : c’est ce que ­Kahneman appelle le système 2. D’après ses expériences, un simple froncement de sourcils permet de réduire l’excès de confiance en soi ; il rend notre pensée plus analytique, plus vigilante, et nous pousse à mettre en doute des affirmations que, sans réfléchir, nous aurions tendance à accepter comme vraies parce qu’elles sont simples et cohérentes. Aussi ai-je froncé les sourcils pour lire avec le plus grand scepticisme ce livre passionnant.

 

Dans la théorie de Kahneman, le système 2 correspond à notre mode de raisonnement lent, réfléchi, analytique, conscient. Le système 1, au contraire, est un mode rapide, automatique, intuitif et largement inconscient. C’est le système 1 qui détecte l’hostilité dans la voix et qui complète sans effort l’expression « du pain et du… ». C’est le système 2 qui entre en action quand nous devons remplir notre déclaration d’impôts ou garer la voiture sur une place de parking étroite (comme l’ont observé Kahneman et d’autres, il existe un moyen facile de déterminer à quel point le système 2 est actif pendant l’accomplissement d’une tâche : regardez les yeux de l’individu et voyez à quel point les pupilles sont dilatées).

 

Plus généralement, le système 1 procède par association d’idées et par métaphores pour produire un premier brouillon des faits, dont s’inspire le système 2 pour en arriver à des convictions précises et à des choix raisonnés. Le système 1 propose, le système 2 dispose. C’est donc lui qui commande ? Oui, en théorie. Sauf que le système 2 n’est pas seulement plus rationnel et plus réfléchi : il est aussi paresseux. Et il fatigue vite (le terme en vogue est « épuisement du moi »). Trop souvent, au lieu de ralentir les choses pour les analyser, il se contente d’accepter la version simple mais peu fiable que le système 1 lui propose. « Bien que le système 2 croie être au cœur de l’action, c’est le système 1 automatique qui est le héros du livre », écrit Kahneman. Le système 2 est particulièrement somnolent, semble-t-il, quand nous sommes d’humeur joyeuse.

 

Parvenu à ce point, le lecteur sceptique se demandera s’il doit vraiment prendre au sérieux toute cette histoire de système 1 et de système 2. S’agit-il bel et bien de deux petits agents présents dans notre tête, doté chacun de sa personnalité ? Pas vraiment. Ce sont des personnages fictifs, précise Kahneman, qui sont utiles parce qu’ils aident à expliquer les bizarreries de l’esprit humain.

 

Pour le comprendre, prenons ce que Kahneman appelle « la plus célèbre et la plus débattue » de toutes les expériences qu’il a réalisées avec Tversky : le « problème de Linda ». On décrit aux participants une jeune femme fictive prénommée Linda : « Elle est célibataire, ne mâche pas ses mots et est très intelligente. […]. Quand elle était étudiante, elle se sentait très concernée par les questions de discrimination et de justice sociale. »

 

On demande ensuite aux participants de choisir la plus probable de ces deux propositions : 1) Linda est employée de banque. 2) Linda est employée de banque et milite au sein du mouvement féministe. Ils optent à une écrasante majorité pour la seconde réponse ; autrement dit, à partir des informations fournies sur Linda, « employée de banque féministe » est plus probable qu’« employée de banque » tout court. Évidemment, cela va à l’encontre des lois de la probabilité (toute employée de banque féministe est employée de banque ; ajouter un détail ne peut que réduire la probabilité). Pourtant, même parmi des étudiants en école de commerce, qui ont reçu une solide formation en calcul de probabilités, 85 % sont recalés sur le problème de Linda.

 

Où se situe l’erreur ? À une question simple (quel est le degré de cohérence du récit ?) s’en substitue une plus difficile (quel est son degré de probabilité ?). Selon Kahneman, c’est là l’origine de la plupart des biais qui contaminent notre réflexion. Le système 1 se précipite pour formuler une conclusion intuitive, fondée sur une « heuristique » (manière facile mais imparfaite de répondre aux questions difficiles), et le système 2 approuve paresseusement cette réponse heuristique sans se donner la peine de vérifier qu’elle est logique. Kahneman décrit des dizaines de failles de la rationalité démontrées expérimentalement : « négligence du taux de base », « biais de disponibilité », « illusion de validité », et ainsi de suite. Leur effet cumulé a de quoi faire désespérer le ­lecteur de la raison humaine.

 

 

Sommes-nous vraiment des cas désespérés ? Revenons sur le problème de Linda. Même le grand biologiste de l’évolution Stephen Jay Gould en était troublé. En bon spécialiste des probabilités, il connaissait la bonne réponse, mais il a fait cet aveu : « Un petit bonhomme dans ma tête continue de sauter sur place en me hurlant : “Mais elle ne peut pas être une simple employée de banque, lis donc la description !” » C’est le système 1 de Gould, nous assure Kahneman, qui ne cessait de lui crier la mauvaise réponse. Mais quelque chose de plus insidieux est peut-être à l’œuvre. Nos conversations quotidiennes se déroulent dans un contexte d’attentes implicites – ce que les linguistes appellent « implicatures ». Ces implicatures peuvent s’infiltrer dans les expériences psychologiques. Puisque certaines attentes facilitent notre conversation, il était peut-être tout à fait rationnel pour les participants de supposer que « Linda est employée de banque » sous-entendait qu’elle n’était pas en outre féministe. Auquel cas leur réponse n’était pas réellement erronée.

 

Ce n’est qu’un détail, dira-t-on. Mais il vaut pour plusieurs des biais que Kahneman et Tversky, ainsi que d’autres chercheurs, affirment avoir découverts dans le cadre d’expériences contrôlées. Dans une situation plus évidente – détecter un tricheur plutôt que résoudre une énigme logique ; raisonner sur des choses réelles plutôt que sur des symboles ; évaluer un total plutôt qu’un pourcentage –, on est moins susceptible de commettre les mêmes erreurs. C’est en tout cas ce que semblent indiquer des expériences ultérieures. Peut-être ne sommes-nous pas aussi irrationnels que cela après tout.

 

 

Certains biais cognitifs sont flagrants même dans les situations les plus naturelles. Prenez ce que Kahneman appelle l’« erreur de prévision » : notre tendance à surestimer les avantages et à sous-estimer les coûts, et donc à nous lancer bêtement dans des projets risqués. En 2002, les Américains qui avaient fait refaire leur cuisine, par exemple, avaient estimé que les travaux leur coûteraient en moyenne 18 658 dollars, alors que, au final, ils avaient déboursé 38 769 dollars 2.

 

Selon Kahneman, l’« erreur de prévision n’est que l’une des manifestations d’un biais optimiste omniprésent », qui « est peut-être le plus important des biais cognitifs ». En un sens, la tendance à l’optimisme est clairement mauvaise puisqu’elle engendre de fausses certitudes – celle de maîtriser des événements et non d’être les jouets du hasard. Mais sans cette « illusion de contrôle », serions-nous seulement capables de nous lever le matin ? Les optimistes sont plus résilients, leur système immunitaire est plus fort et ils vivent en moyenne plus longtemps que leurs homologues plus ancrés dans le réel. De plus, comme le note Kahneman, les individus et les organisations exagérément optimistes sont protégés contre les effets paralysants d’un autre biais, l’« aversion à la perte », qui fait attacher davantage d’importance à une perte qu’à un gain du même montant.

 

Quand bien même nous pourrions nous débarrasser des biais décrits dans ce livre – ce dont Kahneman doute, au vu de son expérience – il n’est pas du tout certain que cela nous rende la vie plus légère. D’où cette question fondamentale : à quoi sert la rationalité ? Après tout, notre espèce a survécu. Nos facultés quotidiennes de raisonnement ont évolué pour s’adapter à un environnement dynamique et complexe. Il y a donc de grandes chances qu’elles puissent s’adapter à cet environnement, même si elles sont ­parfois prises au piège des expériences un peu artificielles du psychologue. D’où viennent les normes de la rationalité, sinon d’une idéalisation de la manière dont les humains raisonnent ordi­nairement ? En tant qu’espèce, nos jugements ne sauraient être plus entachés de biais que notre usage du langage n’est entaché de fautes de grammaire, objectent des critiques des travaux de Kahneman et Tversky.

 

Kahneman n’aborde jamais la rationalité d’un point de vue philosophique. Il offre en revanche un exposé captivant de ce qui pourrait être son objectif : le bonheur. Qu’est-ce qu’être heureux ? Quand il s’est posé la question pour la première fois, vers le milieu des années 1990, ­l’essentiel de la recherche sur le bonheur consistait à interroger des personnes sur leur degré global de satisfaction. Mais ce genre d’évaluation rétrospective repose sur la mémoire, dont on connaît le manque de fiabilité. Et si notre véritable expérience du plaisir ou de la douleur pouvait être étudiée d’instant en instant, puis synthétisée sur une période donnée ?

 

Kahneman parle à ce propos de « bien-être expérimenté », par opposition au « bien-être mémorisé » auquel se fiaient jadis les chercheurs. Et il s’est aperçu que ces deux mesures du bonheur divergent. Ce qui rend heureux le « moi expérimentant » n’est pas ce qui rend heureux le « moi mémoriel ». Peu importe à ce dernier combien de temps a duré une expérience agréable ou désagréable. Il évalue rétrospectivement une expérience selon le pic de douleur ou de plaisir ressenti à un moment donné, et selon la manière dont l’expérience a pris fin.

 

C’est le moi mémoriel qui commande, pas le moi expérimentant. Kahneman cite une étude montrant que si un étudiant décide de repartir en vacances, son choix est dicté par la « règle pic-fin » appliquée aux vacances précédentes, et non par le plaisir (ou déplaisir) qu’il a ressenti d’instant en instant. Le moi mémoriel exerce une sorte de tyrannie sur le moi expérimentant, qui n’a pas voix au chapitre. « Aussi étrange que cela puisse paraître, écrit Kahneman, je suis mon moi mémoriel, et le moi expérimentant, à travers lequel je vis, est comme un étranger. »

 

Si radicale qu’elle puisse paraître, la conclusion de Kahneman ne va peut-être pas assez loin. Le moi expérimentant peut tout bonnement cesser d’exister. Les expériences de neuro-imagerie menées par Rafi Malach et ses collègues de l’Institut Weizmann, en Israël, ont montré que, quand un sujet est absorbé par une expérience (regarder Le Bon, la Brute et le Truand, par exemple), les régions du cerveau associées à la conscience de soi ne sont pas seulement au repos, mais éteintes (« inhibées ») par le reste du cerveau. Le moi semble tout bonnement disparaître. Alors qui regarde le film, exactement ?

 

Quand je suis arrivé à la dernière page de Système 1/Système 2, il y a belle lurette que mon froncement de sourcil sceptique avait disparu au profit d’un large sourire de satisfaction intellectuelle.

 

— Cet article est paru dans The New York Times le 25 novembre 2011. Il a été traduit par Laurent Bury.