Bribes de mémoire

Le premier roman d’Aldona ­Kasztan a été la surprise éditoriale de l’année 2019 en Norvège, observe le quotidien Dagbladet. Cette traductrice, née en Pologne en 1976 et arrivée en Norvège à l’âge de 17 ans, a choisi d’écrire dans sa langue d’adoption et de situer son intrigue dans sa ville natale, Łódź.

 

Son personnage Alina lui ressemble beaucoup : elle a émigré en Norvège, où elle est rattrapée par les souvenirs de son enfance passée derrière le rideau de fer. À ces deux récits parallèles vient s’ajouter un troisième, de plus en plus prégnant. Alina est fascinée par un dessin qu’elle avait remarqué enfant dans l’appartement de sa grand-mère. Il s’agit du portrait d’un jeune homme prénommé Bruno et signé « Hannah, 1939 ». Depuis le confort de sa vie norvégienne, la Polonaise cherche à en savoir un peu plus. Dans sa quête, elle apprend que le jeune homme a vécu dans le ghetto de Łódź durant la Seconde Guerre mondiale et que Hannah était juive elle aussi. Elle réalise aussi à quel point le régime au pouvoir à Varsovie a occulté ce pan du passé de son pays.

 

Le quotidien Klassekampen salue « un roman complexe sur l’oubli, le souvenir et la poésie […], aussi fracassé que le monde qu’il décrit : incomplet, avec des trous et des lacunes, mais tout aussi fascinant et méritant d’être lu ». Moins enthousiaste, le quotidien régional Stavanger Aftenblad regrette le côté « décousu » du livre, tout en se disant convaincu par les évocations historiques, notamment de la vie dans le ghetto.

Accepter l’inaccessible

L’accélération de nos vies et la possibilité de rendre accessibles, très rapidement, un nombre incalculable d’objets ou de services sont l’une des marques de la modernité. Dans notre monde de science et de technique, nos désirs deviennent réalité avec une facilité souvent déconcertante. Reste l’impondérable, ce qu’on ne saurait contrôler, rendre « disponible » : la neige qui se met soudain à tomber et transforme le paysage, la victoire de la petite équipe de football sur la grosse, l’amour dont on craint qu’il ne soit pas réciproque…

 

Cette « indisponibilité » est au cœur du dernier ouvrage du sociologue Hartmut Rosa. Et, selon lui, elle constituerait l’une des clés du bonheur car elle est ce qui nous permet d’entrer en « résonance » avec le monde, un concept qu’il avait déjà développé dans un précédent livre. « Un être, une chose, une action doivent pouvoir être atteignables, sans être pour autant être disponibles, résume Christoph David Piorkowski dans le quotidien Der ­Tagesspiegel. J’ai besoin de pouvoir espérer qu’on répondra à mon amour. Mais il faut que la personne en face garde son autonomie, sa liberté » – et donc la possibilité de refuser ce qu’on lui demande.

Vive le grec et le latin !

Depuis plus de quinze ans, lorsque les parents italiens doivent choisir l’orientation de leurs enfants, le débat resurgit immanquablement : lycée classique ou scientifique ? La filière des « humanités », avec cinq ans d’étude du latin et du grec, est longtemps restée la voie royale pour accéder à toutes les formations universitaires. Mais, si elle permet encore de faire des études de médecine, d’économie ou d’ingénierie, sa primauté est désormais fortement remise en cause.

 

C’est dans le cadre de cette contro­verse récurrente que s’inscrit le livre de Lucio Russo, unanimement salué par la presse transalpine. Mathématicien, philologue et historien des sciences, intellectuel admiré, voire adulé par de nombreux universitaires, Russo s’exprime ici en faveur d’un retour à la culture humaniste. Mais attention, les raisons qu’il invoque « n’ont rien à voir avec la nostalgie ou le passéisme », précise Luigi Ripamonti dans le quotidien Corriere della sera.

 

Si Russo s’attarde longuement sur les humanités (de la musique à la philosophie, du droit à la littérature), « c’est parce que notre façon de penser ne peut être dissociée de la langue », estime Pietro Greco dans le magazine scientifique en ligne Scienza in rete. « Et nous, Méditerranéens et Européens, pensons dans une langue qui dérive directement du grec et du latin. […] La seule culture qui a généré la science est celle des Grecs, fondée sur la logique et la laïcité. C’est vers elle, soutient Russo, que nous devons retourner. »

 

Après avoir évoqué les principales tendances qui ont poussé notre culture à s’émanciper de celle des Anciens – l’école, qui, dans la seconde moitié du XXe siècle, a marginalisé les filières apportant une préparation générale polyvalente, la croissance de l’industrie culturelle et du spectacle et, avec elle, de la culture de masse, la technologie, patronne indiscutable de notre époque et utilitariste par nature –, Russo « rappelle à quel point nous sommes redevables aux Anciens pour ce qui est de la cosmologie, la mathématique, la logique, la linguistique », souligne Franco Marcoaldi dans le quotidien La Repubblica. La perte progressive de cette tradition n’est pas sans conséquence : elle « ampute l’horizon mental de l’homme contemporain », poursuit-il.

 

Est-ce à dire que la culture classique est menacée par le savoir scientifique ? Ce serait se tromper d’adversaire, selon Russo, pour qui les connaissances scientifiques, loin d’envahir quoi que ce soit, se restreignent elles-mêmes de plus en plus, « cédant la place à la propagation de l’analphabétisme scientifique ».

 

Et Marcoaldi de conclure : « Le préjudice est donc réciproque, et seule une nouvelle et solide alliance entre les deux cultures, à même de réaffirmer le principe de la rationalité critique, peut nous faire sortir de l’impasse étroite et étouffante où nous nous trouvons. »

Mexique : un baron de la drogue peut en cacher un autre

Noël 2013. Le calme règne dans l’État du Sinaloa et, tandis que je déguste une spécialité locale à Culiacán, la capitale, j’apprends que les représentations de Jesús Malverde, le saint des trafiquants de drogue du Sinaloa, ont été calquées sur une photo de l’acteur et chanteur Pedro Infante. Mort en avril 1957 dans un accident d’avion, Pedro Infante reste l’une des personnalités les plus vénérées du Mexique. Son interprétation très singulière de la chanson Cielito lindo, son teint nacré, ses cheveux châtains et ses yeux presque noirs en font le prototype du Mexicain.

 

Comme Pancho Villa, Malverde était un bandit qui, au début du XXe siècle, dépouillait les familles de propriétaires terriens et distribuait une partie de son butin aux pauvres. À ceci près que Villa rejoignit ensuite les rangs de la révolution mexicaine, ce qui lui a valu une place dans l’histoire officielle. Malverde mourut en 1909 pendu à un arbre, et ses partisans lui improvisèrent une sépulture au milieu des pierres. Au fil du temps, sa tombe devint le lieu d’un culte qui connut un tel essor qu’un de ses adeptes, Eligio González, décida de lui construire un mausolée. Il réalisa qu’il n’existait pas de représentations de son saint et, en 1983, sur les conseils d’amis, il alla voir un plâtrier pour lui demander de confectionner un buste de Malverde à partir d’une photo de Pedro Infante, de sorte que le saint des narcotrafiquants du Sinaloa est à l’image de l’acteur mexicain le plus charismatique de tous les temps. Cette histoire m’a été racontée par Juan Millán, un ancien gouverneur de l’État, qui dit être un admirateur de Pedro Infante mais pas de Jesús Malverde.

 

L’Église catholique ne reconnaît pas Malverde comme un saint, ce qui n’empêche pas des milliers de catholiques fervents – pas nécessairement liés au trafic de drogue – de le vénérer. Ce statut paradoxal est aussi celui de Joaquín Guzmán Loera : il a beau être l’un des plus grands narcotrafiquants de la planète, il est idolâtré dans sa région natale, même à présent qu’il est tombé en disgrâce. El Chapo [« le petit »], comme on le surnomme, exerce une telle fascination qu’après son arrestation, en février 2014, près de deux mille de ses fans sont descendus dans la rue pour lui manifester leur soutien, certains revêtus de tee-shirts estampillés « We love Chapo ».

 

Le respect qu’inspire Guzmán Loera dans le Sinaloa est double : dans les milieux populaires, on y voit une sorte de Robin des Bois parce que le cartel de Sinaloa a toujours fait de la philanthropie ; dans la classe moyenne, on le considère comme le garant de la paix civile. Certains sont même persuadés qu’il a épargné à leur État le déchaînement de violence qu’a connu le Mexique ces ­dernières années.

 

Un ami ingénieur de Culiacán, qui n’a rien à voir avec le narcotrafic, me disait ainsi en 2014, au moment où des civils de l’État du Michoacán créèrent des milices pour se défendre contre les barons locaux de la drogue : « Au Sinaloa, nous n’avons pas besoin de groupes d’autodéfense comme là-bas, puisque nous avons El Chapo. » Mauricio Fernández Garza, un homme d’affaires qui a été maire de San Pedro Garza García, la ville la plus riche du Mexique, me confiait pour sa part : « Les narcos prennent soin de l’endroit où ils vivent et préfèrent que la paix y règne. Ils ne sont pas idiots. Ils ne jettent pas d’huile sur le feu. » C’est pourquoi, au Sinaloa – où, comme dans d’autres États mexicains, il y a un vide de pouvoir –, le vieux schéma du boss protecteur de son fief est toujours de mise.

 

Mais, hors du Sinaloa, la situation est tout autre. Guzmán Loera n’est pas seulement l’un des grands patrons mondiaux du secteur des stupéfiants et un personnage pittoresque de l’imaginaire populaire mexicain. Durant le mandat du président Felipe Calderón (2006-2012), son « entreprise », le cartel de Sinaloa, a été impliquée dans des attaques contre des villes et des villages, des destructions de biens, des disparitions forcées, des déplacements de populations, des détentions, des enlèvements, des massacres et d’autres atrocités commis dans différentes régions du Mexique. Certains de ces crimes ont été perpétrés avec la complicité de membres des forces de sécurité officielles.

 

« Aux yeux de beaucoup, El Chapo était le “narco du PAN” [le parti conservateur au pouvoir de 2000 à 2012], observe l’écrivain Juan Villoro. Il est difficile de savoir s’il y a eu complicité ou si c’était une stratégie du gouvernement pour ne pas ouvrir trop de fronts en même temps dans la lutte contre le narcotrafic. Toujours est-il qu’El Chapo a réussi à s’évader d’une prison de haute sécurité sous le président Vicente Fox et a connu une ascension sous son successeur, Felipe Calderón. »

 

carte mexique

 

À son arrivée au pouvoir, en 2006, Calderón déclare la guerre au crime organisé. Mais les opérations des forces de l’ordre sont rares dans le Sinaloa, surtout par rapport à d’autres États où on déploie régulièrement des contingents de militaires et de policiers sous prétexte de combattre les cartels. À la fin de son mandat, aucun chef de la plus puissante organisation de trafic de drogue du Mexique, le cartel de Sinaloa, n’a été arrêté.

 

Les seuls barons de la drogue tués ou capturés sont au contraire d’anciens associés du cartel de Sinaloa qui ont fait sécession et créé leurs propres organisations, comme Arturo Beltrán Leyva et Ignacio Coronel. Parmi les autres cibles de la guerre contre le narcotrafic figurent des dirigeants des Zetas [« les Z »], des Chevaliers templiers du Michoacán ou encore de La Línea, des organisations émergentes et dangereuses mais de moindre envergure – notamment d’un point de vue économique – que le cartel de Sinaloa.

 

Le successeur de Calderón, Enrique Peña Nieto, opère un changement de cap radical, du moins en matière de communication. Le mot « guerre » disparaît du vocabulaire. Le nouveau président n’évoque presque jamais le nom de Joaquín Guzmán Loera, et son conseiller en communication, originaire du Sinaloa, fait en sorte que les actes criminels cessent de faire la une de la presse et soient, au mieux, relégués à la rubrique faits divers. Face au problème de la violence liée au narcotrafic, le gouvernement de Peña Nieto a recours à la vieille stratégie consistant à désactiver l’alarme incendie plutôt qu’à éteindre le feu. Ni les exécutions, ni les disparitions forcées, ni les extorsions de fonds ne cessent. En revanche, le nombre d’actes ­« specta­culaires » diminue partout, sauf dans le Michoacán et le Guerrero. Fini les cadavres entassés à l’entrée de Veracruz ou les têtes humaines déposées dans des glacières devant le siège des quotidiens. Pourquoi ? Parce le gouvernement a aussi ordonné le retrait des forces fédérales des rues du pays pour les affecter à des missions plus spécifiques. On constate aussitôt un repli des groupes armés au service du crime organisé. Jusqu’à l’arrestation d’El Chapo, du moins, les cartels cherchent à éviter le plus possible les affrontements et à rétablir leurs vieux accords de coexistence pacifique.

 

Improbable destin que celui de Joaquín Guzmán Loera, qui, soixante ans après sa naissance à La Tuna, un village reculé des montagnes du nord-ouest du Mexique, parvient au faîte de sa gloire à l’hiver 2019 à New York, où il est jugé et reconnu coupable d’une dizaine de chefs d’accusation en lien avec le trafic de drogue, l’usage d’armes à feu et le blanchiment d’argent – il sera condamné à la réclusion à perpétuité. Tout dans la vie de cet homme qui n’a pas terminé l’école primaire relève en effet de l’improbable. Déjà, celui que l’on considère comme le plus grand narcotrafiquant du monde est surnommé « le petit » en raison de sa stature. En plus d’être un criminel, celui qui a pris la place du baron de la drogue colombien Pablo Escobar dans la légende du narcotrafic latino-américain est aussi un pourvoyeur de fantasmes dans un pays comme le Mexique où la réalité est plus imaginative que la fiction.

 

Son ascension commence dans les années 1980 lorsqu’il est envoyé dans la ville frontalière de Mexicali superviser l’acheminement de drogues vers les États-Unis. À l’époque où le président américain Ronald Reagan lance sa croisade antidrogue, El Chapo reprend la méthode des contrebandiers chinois du début du XXe siècle, qui utilisaient à Mexicali un vaste réseau de passages souterrains pour introduire de l’opium et de l’alcool aux États-Unis. Curieusement, c’est cette vieille idée des tunnels qui a permis à Guzmán Loera de moderniser l’activité à laquelle il se consacrait depuis son adolescence.

 

Il défraie pour la première fois la chronique en 1993, au moment où, en cherchant à l’abattre, ses grands rivaux – les frères Arellano Félix, à la tête du cartel de Tijuana – tuent par erreur l’influent cardinal Juan Jesús Posadas Ocampo. Quelques mois après cet étrange incident, Guzmán Loera est arrêté au Guatemala et extradé vers le Mexique, où il est condamné à vingt ans de réclusion pour meurtres et trafic de drogue.

 

 

En janvier 2001, alors que le Mexique en est encore à célébrer l’alternance politique après la première élection, en soixante et onze ans, d’un président qui ne soit pas issu du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), El Chapo gâche la fête démocratique en faisant les gros titres : il vient de s’évader de la prison de haute sécurité de Puente Grande, dans l’État de Jalisco, caché, selon la version officielle, dans un chariot de blanchisserie 1.

 

À partir de cet instant, sa légende se forge à une vitesse vertigineuse : on croit le voir partout, aussi bien attablé dans un restaurant d’Oaxaca, dans le Sud, ou de Ciudad Juárez, dans le Nord, qu’assistant à un bal à Tijuana ou en grande conversation avec des femmes dans un bar de Cancún. Chaque jour de cavale fait grandir son aura.

 

Il faudra treize longues années pour remettre la main sur lui. Le PRI, à ce moment-là, est revenu au pouvoir. Les circonstances de l’arrestation d’El Chapo sont pour le moins rocambolesques. Quelques heures plus tôt, il a réussi à échapper aux forces de l’ordre par une trappe d’évacuation dissimulée sous la baignoire de sa maison de Culiacán, qui donne sur un tunnel relié au réseau d’égouts de la ville ; et il est entré dans l’hôtel de Mazatlán, où il finira par être appréhendé, coiffé d’une perruque et en fauteuil roulant afin de se faire passer pour un vieillard malade.

 

Sa capture semble devoir mettre un point final à l’histoire d’un fugitif qui a marqué les premières décennies du nouveau siècle au Mexique. Mais, l’année suivante, en juillet 2015, rebelote : El Chapo s’évade cette fois de la prison de haute sécurité d’Almoloya, dans l’État de Mexico, par un tunnel creusé juste au-dessous de sa cellule, où l’attend une moto fixée à des rails qui lui permet de parcourir rapidement le kilomètre et demi qui le sépare de la liberté. Le timing n’aurait pas pu être plus parfait : le président Enrique Peña Nieto décolle à cet instant même en compagnie de la quasi-­totalité de ses ministres pour Paris, où il est attendu pour une visite d’État.

 

Après cet épisode, on aurait pu penser qu’El Chapo avait épuisé son stock de scénarios invraisemblables. Mais voilà qu’entrent en scène l’acteur américain Sean Penn et sa consœur mexicaine Kate del Castillo : ils révèlent en janvier 2016 qu’ils l’ont rencontré dans un lieu secret pour mettre au point les détails d’un film sur sa vie 2. Il ne se passe pas longtemps avant que Guzmán Loera soit à nouveau arrêté. Le gouvernement mexicain l’extrade vers les États-Unis en janvier 2017, la veille de l’investiture de Donald Trump, comme s’il s’agissait d’une sorte de cadeau diplomatique offert au président qui veut nous faire payer le mur qu’El Chapo et ses hommes de main ont franchi sous terre pendant toutes ces années.

 

Une fois emprisonné à New York, Guzmán Loera continue à alimenter sa légende en concrétisant le pacte conclu avec son associé à la tête du cartel de Sinaloa, Ismael Zambada García, dit El Mayo [du nom d’un peuple amérindien du Sinaloa]. L’idée est que la famille Zambada coopère avec la justice américaine en témoignant contre lui lors de son procès afin que les fils d’Ismael, Serafín et Vicente, incarcérés aux États-Unis, bénéficient d’une réduction de peine et de mesures de protection. En échange, El Mayo doit aider les enfants de Guzmán Loera à garder le contrôle d’une bonne partie de l’affaire créée par leur père au Mexique. Zambada s’est aussi engagé à faire avancer le projet de film sur El Chapo, dont le scénario est déjà prêt – même si, vu le style de vie du protagoniste, il n’est pas exclu qu’il faille en réécrire la fin.

 

Le narcotrafic, c’est la belle vie mais pas pour longtemps. L’issue est à coup sûr la réclusion à perpétuité ou une fin tragique. Et, quand on est un parrain, pour s’évader une ou deux fois d’une prison de haute sécurité, il faut avoir les poches profondes et de solides appuis dans l’appareil d’État.

 

Mais quel genre de pouvoir faut-il pour être dans le business depuis cinquante ans, être toujours en vie et n’avoir jamais mis les pieds en prison ? C’est le cas ­d’Ismael Zambada García, un modeste éleveur de Culiacán né en 1948 et qui, au xxie siècle, est devenu sans crier gare le plus ancien et le plus puissant des barons de la drogue mexicains. Et c’est peut-être pour cela que, au début du « procès du siècle » contre son ancien associé, il a volé la vedette à ce dernier, après avoir été désigné comme le vrai chef du cartel de Sinaloa.

 

L’hypothèse selon laquelle il y aurait derrière El Chapo – ou tout autre boss – une personne ou une instance encore plus puissante n’est pas nouvelle. Depuis les années 1990, de bons connaisseurs du narcotrafic tels que le sociologue Luis Astorga ou le journaliste Jean-François Boyer ont mis en évidence la collusion qui existe entre les criminels et les autorités mexicaines, mais aussi avec des services américains comme la DEA (l’organisme de répression du trafic de stupéfiants) et la CIA, ce qui a pour effet d’attirer l’attention sur certaines figures qui deviennent la face visible du commerce de drogues illicites.

 

 

Le souci de discrétion de Zambada est aussi légendaire que la soif de notoriété de Guzmán Loera. Si, avant son arrestation, El Chapo a accordé sa première et unique interview aux stars de cinéma Kate del Castillo et Sean Penn, El Mayo a préféré se confier au doyen de la presse mexicaine, Julio Scherer, un journaliste chevronné qui est allé le rencontrer en 2010 quelque part dans les montagnes du nord-ouest du pays. C’est depuis ce lieu que Zambada dirigerait un empire comprenant aussi bien Chicago que Cancún, Barcelone, Medellín, Amsterdam, Tijuana, Panamá, Tucson et Mexico.

 

Cet enfant de la montagne, tel qu’il se définit, a été un disciple de Miguel Ángel Félix Gallardo – qui fut le partenaire mexicain de Pablo Escobar dans le trafic de cocaïne dans les années 1980 et le chef de la première organisation mexicaine classée comme cartel par le gouvernement des États-Unis ; il a assisté à l’ascension et à la chute d’Amado Carrillo Fuentes, qui dirigea le cartel de Juárez dans les années 1990 ; il a combattu la famille Arellano Félix, à la tête du cartel de Tijuana, a aidé El Chapo à s’évader de deux prisons de haute sécurité et est aujourd’hui le seul chef que toutes les factions criminelles rivales du Sinaloa semblent respecter.

 

Le cannabis, la cocaïne, l’héroïne et la méthamphétamine sont parmi les substances illicites que Zambada sait produire, transporter et écouler dans le monde entier. Les autorités américaines et mexicaines lui prêtent aussi des activités licites telles que le commerce de lait, de thon, de vêtements, de meubles, de biens immobiliers et de voitures de course. Il possède dans l’État de Sinaloa un ranch et une maison de campagne avec un immense lac artificiel ; il a eu plusieurs fois recours à la chirurgie plastique ; on a composé davantage de chansons à sa gloire qu’à celle de tout autre narcotrafiquant ; il est accusé d’avoir planifié un attentat contre le président Felipe Calderón ; et, au moment où l’étau policier se resserrait autour de lui, il a affirmé à Julio Scherer qu’il pouvait envisager de se rendre, mais que cela ne changerait rien car « le narcotrafic est enraciné dans la société, comme la corruption ».

 

À une époque où le narcotrafic est devenu synonyme de violence extrême au Mexique, Zambada reste fidèle à l’idée qu’il s’agit une activité économique comme une autre qui doit s’exercer en évitant autant que possible les effusions de sang. C’est la raison pour laquelle il a coopté pendant des décennies des policiers, des militaires, des maires, des députés, des gouverneurs et des agents des services américains.

 

Mais la protection dont jouit ­Zambada n’est pas seulement politique ou policière, elle est aussi sociale. Le narcotrafic est si enraciné dans de larges pans des États du Sinaloa et de Durango que le patron y est plus considéré comme un bienfaiteur que comme un criminel. Alors quel genre de pouvoir faut-il pour commercialiser des millions de tonnes de stupéfiants depuis cinquante ans, être toujours en vie et n’avoir jamais mis les pieds en prison ? Comment fait-on pour diriger depuis la montagne un empire économique qui s’étend sur plusieurs pays et continents ? Comment un vieux boss septuagénaire peut-il survivre à l’ère moderne et échapper au destin de ses ­prédécesseurs – réclusion à perpétuité ou fin tragique ?

 

El Mayo se fait tellement discret qu’il n’est même pas évoqué dans la première saison de Narcos : Mexico, la série à succès de Netflix dans laquelle défilent les barons de la drogue les plus célèbres de ces derniers temps. Mais le procès d’El Chapo à New York a fragilisé un pilier de sa stratégie de survie en braquant les projecteurs sur lui. Et instillé le doute : était-ce El Chapo qui était aux manettes pendant toutes ces années ou bien El Mayo lui-même ? Pourquoi les avocats d’El Chapo ont-ils laissé entendre à plusieurs reprises que le vrai big boss, c’était lui ?

 

Pour apporter un début de réponse, il faut remonter à la fin des années 1970, du temps où le PRI avait encore le monopole du pouvoir au Mexique. De même qu’un seul parti gouvernait comme une grande famille et désignait tous les six ans le président suivant, une seule organisation dominait le narcotrafic : le cartel de Sinaloa. Il y avait certes eu par le passé de gros trafiquants, mais Miguel Ángel Félix Gallardo fut le premier à gérer comme une entreprise cette activité illicite née dans les années 1940 dans le nord-ouest du Mexique. Les affaires marchaient plutôt bien pour le premier patron du cartel de Sinaloa jusqu’à l’assassinat, en 1985, d’un agent infiltré de la DEA, Enrique Camarena. Le gouvernement américain saisit l’occasion pour intensifier sa lutte contre les stupéfiants et, au passage, son offensive contre le régime de parti unique.Sous la pression de Washington, les deux lieutenants de Félix Gallardo, Rafael Caro Quintero et Ernesto Fonseca, sont rapidement arrêtés. Puis vient le tour du boss lui-même en 1989, ce qui met fin au modèle d’organisation unique qui avait présidé à la naissance de l’industrie du narcotrafic au Mexique.

 

Après la capture de Félix ­Gallardo, le gouvernement mexicain fait circuler le bruit que le patron, depuis sa prison, a organisé une réunion avec ses principaux associés afin d’assigner à chacun un territoire. On a longtemps pensé que c’est à partir de ce moment que le cartel de Sinaloa s’est scindé en plusieurs cellules. Lorsque j’ai interviewé Félix Gallardo pour ce livre, il m’a confirmé que cette réunion avait bien eu lieu, mais qu’elle avait été organisée par Guillermo González Calderoni, chef de la brigade antidrogue au début du mandat du président Carlos Salinas de Gortari (1988-1994), et que c’était lui qui avait distribué les territoires. En 1989, les « cartels » n’existaient pas, m’a confié Félix Gallardo, qui est toujours incarcéré dans une prison de haute sécurité.

 

Le mot « cartel », employé par la DEA à partir des années 1980 à propos du crime organisé en Amérique latine, sera ensuite repris par les autorités mexicaines, puis par la presse, avant de passer dans la langue courante. Ce n’est pas le terme approprié pour désigner un groupe de trafiquants, car il renvoie à une entente conclue entre entreprises dans le but de contrôler le marché et les prix d’un produit ou d’un service, ce qui n’est pas toujours le cas des groupes de narcotrafiquants mexicains. Mais eux-mêmes le revendiquent à présent, et il est devenu une façon commode de désigner un conglomérat complexe d’organisations – le plus souvent familiales – situées dans une région particulière.

 

 

Si l’on ne sait toujours pas au juste qui, de Félix Gallardo ou du gouvernement, est à l’origine de ce système de cartels qui prévaut toujours au Mexique, l’idée était que toutes les cellules continuent d’opérer en coordination avec les autorités. Comme me l’a dit Félix ­Gallardo, « les narcos n’étaient pas contre le gouvernement, nous faisions partie du gouvernement ». Ainsi, jusqu’à la fin des années 1980, le commerce de stupéfiants a fonctionné comme une sorte de structure parapublique contrôlée par des familles originaires du Sinaloa pour la plupart.

 

Mais, dans les années 1990, avec la montée du néolibéralisme et le début de l’alternance politique, la concurrence et les lois du marché finissent par s’imposer dans le monde du narcotrafic. La première cellule à prendre son autonomie et à se constituer en cartel est celle de Tijuana, contrôlée par la famille Arellano Félix, qui se met à faire payer un droit de passage aux autres trafiquants voulant faire transiter leur marchandise par cette ville frontalière de la Californie.

 

Parmi ceux qui ont le plus à y perdre figurent El Mayo, qui possède déjà à l’époque d’immenses plantations de cannabis et de pavot à opium dans le Sinaloa, ainsi qu’El Chapo, qui opère à Tecate, ville proche de Tijuana, et a déjà eu l’idée de creuser des tunnels pour introduire la drogue aux États-Unis. Les deux hommes s’allient à la famille Carrillo Fuentes, qui a pris le contrôle de Ciudad Juárez, l’autre grand point de passage vers les États-Unis. C’est ainsi qu’El Mayo et El Chapo se sont alliés puis ont bâti, avec leurs familles, l’une des organisations criminelles les plus célèbres de ces dernières années.

 

Il fut un temps, pas si lointain, où le narcotrafic n’était pas un sujet glamour et où nous autres journalistes devions batailler pour publier des enquêtes ou même de simples articles à ce propos. Pour ceux d’entre nous qui travaillaient dans des quotidiens de province, la bataille était encore plus rude. Mon premier article sur le sujet date de l’année 2000. Je me souviens qu’un rédacteur en chef de Mexico me soupçonna d’avoir « inventé » l’existence dans le nord-est du pays d’un groupe appelé Los Zetas. « Il ne figure pas sur la liste officielle du bureau du procureur général de la République. D’ailleurs, c’est un nom ridicule », décréta-t-il, avant de supprimer de mon article le passage où j’évoquais cette organisation. Il ne pouvait pas imaginer que des années plus tard, cette dernière lettre de l’alphabet deviendrait une réalité cauche­mardesque.

 

Je suis parti pour la première fois en reportage dans le Sinaloa en 2004, pour interviewer des responsables politiques locaux à Culiacán en vue des élections régionales de cette année-là. J’ai découvert à cette occasion que le directeur de campagne du favori était ami avec un spécialiste des enlèvements nommé Miguel Ángel Beltrán, El Ceja Güera [« le sourcil blond »]. Après la publication de l’article, le politicien en question ne nia pas ses liens avec le criminel et alla jusqu’à organiser un meeting où il lança des diatribes contre le journal et mit le feu aux pages où figurait mon reportage sous le regard approbateur de centaines de ses partisans. Finalement, le candidat que soutenait cet homme perdit l’élection. Aucune enquête ne fut ouverte sur ses liens avec la mafia. Des années plus tard, il mourut assassiné. Le vainqueur, devenu gouverneur, m’invita un jour à un petit déjeuner dans sa résidence officielle. En relisant les notes que j’ai prises au cours de cette conversation en « off », je m’aperçois que j’ai compris alors que le vrai patron du Sinaloa n’était ni le gouverneur de l’État, ni le président de la République, mais un narcotrafiquant pas très connu au niveau national : Ismael Zambada García. Depuis lors, j’interviewe de temps à autre des barons de la drogue, des tueurs à gages, des hommes d’affaires, des paysans, des victimes, des policiers, des juges et des politiques pour enrichir le dossier que je me suis constitué sur ce personnage et que j’ai intitulé « Big Boss ».

 

Comment tout cela a-t-il commencé ? Pourquoi le Sinaloa est-il l’épicentre du narcotrafic mondial ? Beaucoup des gens du cru vous diront que, dans les années 1940, le gouvernement américain a encouragé la plantation de cannabis et de pavot à opium dans la région. Il s’agit très probablement de l’un des innombrables mythes qui entourent l’histoire du trafic de stupéfiants dans notre pays. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que les États-Unis ont longtemps usé de leur hégémonie pour dicter au Mexique sa politique en matière de lutte antidrogue. Mais on ne sait pas jusqu’à quel point.

 

Journalistes, universitaires, responsables politiques et spécialistes de la question sont de plus en plus nombreux à penser que c’est au sein des services américains que se trouvent les véritables patrons d’une activité opaque et complexe, qui prendra une tout autre tournure le jour où l’on mettra fin à l’actuel régime de prohibition des drogues.

 

Avant l’ouverture du procès d’El Chapo à New York, Vicente Zambada Niebla, le fils d’El Mayo, comparaissait à Chicago. Arrêté en 2009 à Mexico et extradé l’année suivante aux États-Unis, Zambada Niebla avait menacé, par avocats interposés, de révéler que le cartel de Sinaloa avait collaboré avec la DEA, le FBI et les services de l’immigration et des douanes américains (ICE). Il citait notamment le directeur régional de la DEA pour l’Amérique centrale, ainsi que plusieurs agents affectés à l’ambassade et à des consulats des États-Unis.

 

 

D’après des pièces versées au dossier et reproduites dans le quotidien El Universal, un avocat nommé Humberto Loya Castro aurait négocié pour le compte du cartel de Sinaloa un accord de coopération avec la DEA, en vigueur de 2004 à l’arrestation de Zambada ­Niebla. En échange d’informations sur les organisations rivales, la DEA s’engageait à laisser opérer le cartel et à ne pas poursuivre El Mayo et El Chapo. Mais le procès de Zambada Niebla, au cours duquel ces révélations auraient été étalées sur la place publique, n’a jamais eu lieu. Le fils d’El Mayo a conclu avec le procureur un accord de plaider-coupable : il a reconnu sa culpabilité et accepté de témoigner dans d’autres procès en échange d’une réduction de peine et de mesures de protection pour son épouse et ses enfants.

 

Ainsi, lorsque Zambada Niebla fut appelé à la barre pour témoigner contre son père et El Chapo, l’avocat de Guzmán Loera souligna une nouvelle fois qu’il trouvait étrange qu’El Mayo soit toujours en liberté, et l’imputa au fait qu’il avait soudoyé tout le gouvernement mexicain et que son fils Vicente avait négocié un accord avec les autorités américaines.

— Quelle est l’activité de votre père ? demanda l’avocat à Zambada Niebla.

Le jeune homme n’hésita pas longtemps.

— Mon père est le chef du cartel de Sinaloa.

 

 

—Cet article, paru dans le mensuel mexicain Gatopardo le 20 janvier 2020, est un extrait du livre El cártel de Sinaloa. Una historia del uso político del narco. Il a été traduit
par Isabelle Lauze.

Quand la dystopie devient plausible

Dans Sinfín, son dernier roman, le journaliste et écrivain argentin Martín Caparrós imagine un monde dans lequel la technologie se serait approprié ce qui était autrefois le monopole des religions : la vie éternelle. Nous sommes en 2070, et une fraction de l’humanité – la plus riche, naturellement – a désormais accès à l’immortalité grâce à une technologie permettant de transférer sa conscience à une machine. Le 天 (« paradis »), le réceptacle virtuel dans lequel les consciences humaines sont transférées pour l’éternité, devient bien sûr l’objet de toutes les convoitises.

Dystopie originale

« Il ne s’agit pas d’un roman dystopique habituel – ce sous-genre si populaire ces dernières années – qui se concentrerait sur la révolte d’un personnage contre un système totalitaire ou une technologie tellement omniprésente qu’elle ne laisse plus la possibilité de penser par soi-même » prévient Gonzalo Santos dans le bihebdomadaire argentin Perfil. Et le critique poursuit en soulignant que ce qui fait l’originalité du livre, c’est sa forme : la narratrice est une journaliste enquêtant sur « LaMásBellaHistoria » (« LaPlusBelleHistoire »), le récit mythologique de la façon dont l’humanité est parvenue à vaincre la mort. Le roman s’apparente ainsi à une chronique journalistique et reprend tous les codes de la non-fiction. Un genre dont Caparrós est familier, puisqu’avec ses 40 années de carrière, il est l’une des voix majeures du journalisme en langue espagnole.

Un monde méconnaissable mais plausible

 « Caparrós décrit dans le détail un monde certes méconnaissable mais qui semble plausible », estime Jorge Morla dans le quotidien espagnol El País. Et pourtant, le futur imaginé par le romancier n’est guère séduisant : en 2070, les États-nation se sont effondrés, les tensions sociales sont exacerbées du fait de l’inégalité d’accès à l’immortalité, les grandes entreprises technologiques règnent sans partage. Et Caparrós de se justifier, dans les colonnes de Perfil : « Nous sommes dans l’un de ces moments où nous ne savons pas quel futur nous souhaiterions, quelle société nous voudrions bâtir. L’avenir apparaît donc non pas comme une promesse, ce qu’il a souvent été par le passé, mais comme une menace : menace écologique, menace politique, menace sur le bien-être de la population ».

À lire aussi dans Books : Transhumanisme : ces Russes qui se rêvent immortels, mars 2020.

L’algorithme d’une épidémie

Prendre le dessus sur une pandémie n’est qu’une simple question d’arithmétique, ou presque, explique Adam Kucharski. Ce mathématicien spécialiste des mécanismes épidémiques publie The Rules of Contagion. Il avait achevé son livre bien avant l’apparition du dernier coronavirus en Chine, et « intelligemment ne s’est pas précipité pour réviser son texte », note le journaliste scientifique Clive Cookson dans The Financial TimesMais « il offre un bon point de départ pour que les lecteurs comprennent la situation actuelle en distillant les leçons tirées depuis un siècle d’études des épidémies. »

Les facteurs de l’épidémie

Dans cette exploration historique, il revient sur l’élaboration, dans les années 1970, d’un concept clé par le mathématicien Klaus Dietz et les épidémiologistes Roy Anderson and Robert May :  le taux de reproduction de base. R0 représente le nombre moyen de personnes infectées par un seul et même individu malade dans une population spécifique. Ainsi pour la rougeole, maladie extrêmement contagieuse, R0 se situe entre 12 et 18. Il serait de 2,2 à 3,5 pour Covid-19 selon les premières estimations. Chaque malade contaminerait en moyenne 2 à 3 personnes. Mathématiquement, une maladie tend à disparaître quand R0 est ramené en dessous de 1.

Kucharski décrit les facteurs qui influencent le R0 : la durée pendant laquelle un malade est contagieux, les opportunités de transmettre la maladie, les chances d’être infecté et la vulnérabilité de la population… Des facteurs qui peuvent varier localement. Ainsi Stephen Bleach du Sunday Times s’est amusé à relever dans les statistiques citées par Kucharski que « les Britanniques ont chaque jour en moyenne un contact physique avec cinq autres personnes, pour les chaleureux italiens c’est le double ».

Hasard et algorithme

« Mais si certains facteurs rendent la contagion plus probable, le nombre de personnes qu’un malade contamine est largement lié au hasard », rappelle le journaliste scientifique Tom Chivers dans The Times. Kucharski raconte ainsi l’histoire d’une fillette atteinte d’Ebola qui a parcouru des centaines de kilomètres en bus sans transmettre la maladie à personne, avant de décéder.

Le mathématicien souligne que la mécanique de la contagion est la même pour le coronavirus que pour un virus informatique, les risques financiers, les fake news ou l’influence des gangs dans certains quartiers. L’essentiel de son livre est d’ailleurs consacré aux épidémies non-médicales, mais ses réflexions dans ce domaine sont « inégales » estime Cookson.

À lire aussi dans BooksFroid, épidémies, la fin de l’empire romain, mars 2019.

Chanter l’Iran éternel

Reza Aslan, un écrivain américain d’origine iranienne, raconte dans The New York Times sa première ­visite du site antique de Persépolis, en 2004. Il est surpris par la foule qui s’y presse. À un ­moment, il remarque un garçon en train de griffonner un graffiti sur la pierre : « Horrifié, je le chassai. Puis je m’approchai pour voir ce qu’il avait écrit. » Il découvre un vers de Ferdowsi.

 

Si le français est la langue de Molière et l’anglais celle de Shakespeare, le persan est celle de Ferdowsi. On ne peut attribuer avec certitude à ce poète, né sans doute en 940, qu’une seule œuvre – mais quelle œuvre ! Le Shâhnâmeh ou « Livre des rois », dont Les Belles Lettres proposent une somptueuse traduction en vers, est la plus longue épopée jamais écrite par un seul homme : plus de 50 000 vers. À titre de comparaison, L’Iliade et L’Odyssée réunis n’en comptent que 27 000, et de plus courts.

 

Une anecdote, peut-être inventée, raconte que le protecteur de Ferdowsi, le sultan Mahmoud de Gazhni, lui avait promis un dinar par vers. Or, quand l’ouvrage fut terminé, il se ravisa et n’en versa que 20 000. Vexé, Ferdowsi les dilapida dans un hammam et alla mourir dans la pauvreté. « Mais son poème lui a survécu », écrit Aslan, pour qui le Shâhnâmeh constitue une œuvre unique dans son genre : certes, « il a beaucoup en commun avec les épopées d’Homère, Le Paradis perdu de Milton ou encore La Divine Comédie. Mais, à vrai dire, il est difficile de trouver un équivalent littéraire qui ait eu une influence aussi profonde sur la formation et la préservation de l’identité d’une nation. La plupart des Iraniens l’ont lu ou entendu lire. Ses vers ponctuent les conversations quotidiennes. On donne aux enfants le nom de ses héros, et les adver­saires politiques sont comparés à ses personnages de méchants. Pour beaucoup d’Iraniens, le Shâhnâmeh relie passé et présent pour former un récit mythique et historique cohérent, à travers lequel ils comprennent leur place dans le monde. Ce poème est, en un sens, le texte sacré de l’Iran, et Ferdowsi est son prophète ».

 

La dimension nationale est évidente. Ferdowsi a écrit son grand œuvre au moment où l’Iran, conquis trois siècles plus tôt par les Arabes, réaffirmait son identité. Il chante le passé pré­islamique du pays. Il « décrit les règnes des rois, leurs conquêtes, leur vanité, leurs conflits avec leurs chevaliers (qui font géné­ralement preuve de droiture morale et les mettent en garde) », résume la critique indienne Soni Wadhwa dans l’Asian Review of Books. Mais « il ne s’agit pas seulement d’histoires de batailles et de complots, de prophéties et de miracles. Ces récits parlent aussi d’oiseaux qui élèvent des bébés humains, de surnaturel, de ­l’esprit du mal, Ahriman, et ­proposent un traitement légendaire de personnages historiques tels qu’Alexandre le Grand, qui y est présenté non seulement comme un conquérant, mais comme un homme en quête de vérité et de sagesse ».

 

Le rapport de Ferdowsi à l’islam et aux Arabes reste un grand objet de débat. S’il était un musulman sincère (d’obédience chiite), il semble qu’il éprouvait une hostilité réelle envers ceux qui avaient imposé cette religion à sa patrie. Dans une certaine mesure, son livre est écrit contre les Arabes. Aslan ­relève que le premier « méchant » à y apparaître est un Arabe, « le roi démon Zahhak, dont les épaules, embrassées par l’esprit du mal, ont donné naissance à deux serpents qui se nourrissent chaque jour du cerveau de jeunes Iraniens ». Le monstre est défait par un guerrier perse. « Le message ne fait pas dans la subtilité », juge Aslan. Ce qui n’empêche pas Ferdowsi, dont on a souvent souligné le talent visuel et presque précinématographique, d’esquisser des réflexions parfois vertigineuses. Au début de l’ouvrage, par exemple, des ­démons vaincus promettent à leur vainqueur de lui enseigner l’art de l’écriture. « Pourquoi Ferdowsi attribue-t-il le trait le plus distinctif de la civilisation humaine aux forces du mal ? » se demande le professeur d’études iraniennes Hamid Dabashi dans le livre qu’il a consacré récemment au Shâhnâmeh.

Fin de partie pour les « mondialistes » ?

En 2018, les Gilets jaunes n’ont pas seulement mis à mal les Champs-Élysées et l’assise politique d’Emmanuel Macron. Ils ont aussi porté un coup à la mondialisation, se ­réjouit un enseignant et conférencier américain ultraconservateur, Stephen R. Turley. Ce mouvement, dans lequel il voit un authentique soulèvement populaire, pourrait annoncer la fin de la mondialisation actuelle, vouée au même sort que ses versions précédentes, « babylonienne, persane, grecque, romaine, byzantine, des Lumières, coloniale ». Et réfuter par la même occasion la thèse de la « fin de l’histoire » hâtivement annoncée par Francis Fuku­yama, c’est-à-dire le triomphe de la ­démocratie libérale.

 

Car le mouvement des Gilets jaunes se caractérise, d’après Stephen R. Turley, par le rejet de la démocratie sous sa forme « pragmatique », c’est-à-dire néolibérale et mondialisée, au profit d’une « retraditionalisation », c’est-à-dire une remise en selle du nationalisme et des valeurs religieuses (il note avec délectation la présence sur le plastron des Gilets jaunes d’emblèmes du symbolisme chrétien, notamment de slogans tels que « Deus Vult [« Dieu le veut »], ­célèbre cri de ralliement des croisés »).

 

Il est clair que l’heure est propice. Les droites nationales ­populistes ont fait un retour en force en ­Europe, tandis que « près de trente démocraties libérales ont disparu de la planète entre 2000 et 2015 – sans même compter la Turquie sous la présidence de Recep Tayyip Erdoğan ».

 

Mais pourquoi est-ce à nouveau la rue française qui se mêle d’ébranler l’ordre présent du monde en s’en prenant à la sacro-sainte mondialisation ? Celle-ci serait-­elle en France plus injuste qu’ailleurs, moins bien ­gérée ? Derrière ses revendications hétéroclites, le mouvement des Gilets jaunes se veut l’expression d’antagonismes très profonds – France des élites contre celle de la périphérie, béné­ficiaires contre laissés-pour-compte de la mondialisation, monde urbain contre monde rural… Mais ailleurs, jusqu’en ­Israël, voire plus loin, un mécon­tentement similaire s’exprime sous des étiquettes différentes. Et, aux États-Unis mêmes, les victimes de la mondialisation sont légion, car, comme l’a écrit Joseph Stiglitz, « l’accent y a trop été mis sur les intérêts des entreprises, les gains potentiels de la mondialisation ont été surestimés, et l’impact sur la croissance des inégalités sous-estimé » 1.

 

Autre explication : les gens sont en France plus qu’ailleurs « unanimement convaincus de l’incapacité des représentants politiques et économiques de l’ordre mondialiste à trouver des solutions à leurs difficultés économiques et culturelles ». De fait, « le mouvement des Gilets jaunes ne se réclame pas d’un parti », constate la journaliste et historienne Anne Applebaum dans The Washington Post : « Ses membres ne se sont pas rencontrés dans des organisations de la vie réelle mais sur Internet, grâce aux réseaux ­sociaux et aux pétitions en ligne, qui peuvent faire émerger des groupes et des identités nouvelles du jour au lendemain. »

 

Turley souligne lui aussi l’opposition farouche des Gilets jaunes à toute forme de récupération par quelque parti que ce soit – à l’exception du Rassemblement national, ajoute-t-il, tout à son obsession du retour en grâce de la droite nationaliste. Le facteur déclenchant ? Emmanuel Macron lui-même, ce symbole vivant du mondialisme dont il incarnerait personnellement tous les attraits et tous les errements. S’attachant exclusivement aux ­seconds, ­Turley souligne dans son ouvrage combien le locataire de l’Élysée lui semble hermétique aux émois de ceux qui ont enfilé un gilet jaune, « une tenue en laquelle tout le monde reconnaît un signal de détresse ». Non seulement il n’a pas su « mesurer l’ampleur du mouvement tectonique en cours depuis plusieurs années », mais « il a jugé, comme tant de ses semblables, que les problèmes sociétaux ne peuvent se résoudre que par des mesures économiques ».

 

L’originalité du phénomène réside pourtant moins dans son socle idéologique que dans son mode d’expression : reven­dications disparates voire contradictoires, manifestations accompagnées de violences et de dégradations. Beaucoup de commentateurs y voient la conséquence directe de la Constitution de 1958. « En centralisant à l’excès le pouvoir à l’Élysée, juge le journaliste Adam Gopnik dans The New Yorker, la Ve République a fait en sorte qu’on ne peut pas en France influer sur la vie poli­tique autrement qu’en descendant dans la rue ».

 

Rares sont les commentateurs étrangers à s’intéresser ­d’aussi près à cette lutte qui semble aujourd’hui s’étioler. Stephen R. Turley, qui est aussi théologien, musicologue et youtubeur (244 000 personnes sont abonnées à sa chaîne), annonçait en janvier sur son site, Turley Talks, que le mouvement des Gilets jaunes entrait dans sa 60e semaine, et que, malgré sa dissolution dans des revendications plus franco-françaises, on brandissait toujours sur les ronds-points le flambeau du « national-populisme ». Pourquoi perdre espoir en la rue française, qui ne déçoit jamais ? « Les revendications abso­lument incessantes [des ­Gilets jaunes] sont en effet presque impossibles à satisfaire dans le cadre des structures mondialistes existantes et des élites qui les représentent », assure, impavide, celui que ses fans appellent Steve.

L’amour ? Une affaire de nez

Les bulles sont bien là : mais dans le roman graphique des Italiens Fulvio Risuleo et ­Antonio Pronostico, ce ne sont pas les personnages qui parlent. Ce ne sont pas eux qui sont à la manœuvre non plus. C’est leur nez. Chez eux, l’appendice nasal a sa propre volonté, sa propre vie tout court, souvent indépendante de celle de son propriétaire.

 

L’histoire commence sur l’escalator de la salle d’embarquement d’un aéro­port – celui de Rome, peut-être. Un couple s’apprête à prendre l’avion pour une ­petite semaine au ski. Dans les ­Dolomites, peut-être. Mais les ­auteurs ne s’embarrassent par de ce genre de détails. Leurs personnages n’ont pas de noms non plus, juste des vêtements amples, impersonnels. Pour mieux les connaître, il faut s’attarder sur les traits de leur visage et plus particulièrement sur leurs narines, qui ne cessent de frémir au contact de l’autre. Le graphisme du décor est en revanche saisissant : avec ses larges baies vitrées, ses escaliers et ses salles de restaurant aux lignes épurées, la station de ski est d’un modernisme très Bauhaus, la montagne enneigée est dessinée de façon minimaliste mais belle, tout en contraste avec le huis clos de la chambre d’hôtel, théâtre d’une ­cohabitation tendue suivie d’une fugace réconciliation.

 

Sniff raconte les derniers jours d’un couple jadis fusionnel mais désormais à bout de souffle. « Après trois ans de vie commune, quelque chose s’est ­cassé », est-il précisé dans l’introduction, et ces vacances à la montagne sont la dernière chance de le réparer. Un sujet classique, quasi banal, mais qui ici brille par son traitement original et osé – tellement osé que cette histoire de nez qui communiquent entre eux à l’insu de leurs propriétaires peut d’abord échapper au lecteur. Elle n’a pas échappé à la critique transalpine, plutôt séduite. C’est une histoire vieille comme le monde, celle de l’amour et de ses petits secrets, mais elle est racontée de manière tellement intelligente et surréaliste qu’elle en est paradoxalement encore plus convaincante, dit en substance ­Christiano ­Fighero, lui-même auteur de BD, dans le webzine spécialisé Lo Spazio bianco. Et de convoquer à titre de comparaison deux grands auteurs italiens, Italo ­Calvino et Dino Buzzati, mais aussi, en toute logique, l’écrivain russe Gogol pour les raisons que l’on sait.

 

Les nez, justement… À la différence de leurs propriétaires, les deux nez de l’histoire continuent de s’aimer d‘amour fou et ne voient pas pourquoi leur idylle s’arrêterait dans la neige. L’un est proéminent et doté d’une bosse, l’autre pointu. Ils font tout ce qui est en leur pouvoir pour tenter d’infléchir le cours des choses mais devront faire face à une série d’événements inattendus comme l’apparition d’une serveuse torride, ­affublée elle aussi, d’un nez bossu…

 

Fulvio Risuleo et Antonio ­Pronostico sont des artistes jeunes et audacieux. Ils semblent avoir la bande dessinée – et plus généralement l’illustration et les images – dans les veines. Qualifié d’« enfant prodige » par le quotidien La Repubblica, Risuleo a déjà signé deux longs-­métrages, plusieurs courts-­métrages – dont Varicella (2015), primé à Cannes –, une série télévisée interactive et deux récits graphiques. Artiste tout aussi prolifique, son comparse ­Antonio Pronostico a à son actif plusieurs livres, des expositions personnelles et même des collaborations musicales.

 

Books

 

Éolien marin : le boom de l’offshore britannique

Ces derniers mois, tous les sept jours environ, dans les docks du port de Hull (sur la côte est de l’Angleterre), des pièces de turbine étaient chargées sur un immense bateau : des pales longues de 75 mètres, des tours hautes de 90 mètres, des nacelles pesant 400 tonnes ; toutes ces masses d’acier, de fibre de verre et d’engrenages qui transforment le vent en énergie. Le bateau transportait sa marchandise sur 120 kilomètres en mer du Nord, là où des fondations attendaient dans les vagues. Les installations du Hornsea Project One ont été achevées en octobre 2019 : 174 turbines réparties sur 407 kilomètres carrés. C’est le plus grand parc éolien offshore du monde. Déjà programmé, le Hornsea Project Two sera encore plus important 1.

 

La Grande-Bretagne est le plus grand marché mondial de l’éolien en mer. En 2018, les turbines plantées au large de ses côtes avaient une capacité de 8 GW (gigawatts), soit près d’un tiers de plus que le deuxième marché, celui de l’Allemagne. Le chiffre devrait encore augmenter. En 2030, la Grande-Bretagne devrait avoir une capacité éolienne offshore de 30 GW, devancée seulement par la Chine, laquelle continuera à progresser rapidement. Le Comité sur le changement climatique britannique entend que les investissements se poursuivent, l’offshore étant un élément central de la stratégie du gouvernement pour atteindre l’objectif de zéro émission net d’ici à 2050.

 

Pour certains, ces considérations montrent qu’un État peut stimuler le développement rapide d’énergie propre. Pour d’autres, elles révèlent surtout le coût de l’ingérence dans les marchés de l’énergie. Ces deux affirmations sont exactes.

 

Partout dans le monde, les États cherchent à réduire drastiquement les émissions liées à la production d’électricité, une tâche que le passage aux voitures électriques rend encore plus urgente. L’offshore présente un avantage naturel. Le vent souffle la nuit et durant l’hiver, complétant l’énergie produite par les panneaux solaires. Placez les turbines en mer et vous esquiverez aussi les Nimby 2, qui détestent les voir implantées sur terre. Toutefois, la capacité globale de l’offshore représente environ un vingtième de celle de l’éolien terrestre ou du solaire, car jusque très récemment il était encore hors de prix.

 

Le boom britannique est dû, d’une part, à la géographie – l’île est dotée de vents puissants et de mers peu profondes – et, d’autre part, à une volonté poli­tique. L’impulsion en faveur des énergies renouvelables s’est accen­tuée en 2008, quand le Climate Change Act a exigé qu’en 2050 le niveau des émissions de gaz à effet de serre soit au moins inférieur de 80 % à celui de 1990. Les politiques ont favorisé l’offshore en finançant la recherche ainsi qu’une installation géante dans le Northumberland, destinée à tester les pales. Mais l’élément déterminant, ce sont les subventions.

 

Londres a décidé d’augmenter son soutien financier aux jeunes parcs éoliens de grande capacité plutôt qu’à l’éolien terrestre ou au photovoltaïque. Tel le London Array, au large des côtes du Kent, à 20 kilomètres de l’estuaire de la Tamise, achevé en 2013. L’éolien offshore, immature et gourmand en capitaux, exigeait d’être aidé, soutenait-on. En 2013, les ­ministres ont autorisé l’ouverture d’enchères compétitives pour les énergies à faible émission de carbone. Les entreprises ont ­répondu à des appels d’offres pour des contrats d’une durée de quinze ans, l’État s’engageant à payer la différence entre le prix garanti et le prix du marché. Depuis 2015, ces enchères ont exclu l’éolien terrestre et le solaire.

 

Les contrats de longue durée donnent aux entreprises assez de sécurité pour investir. En 2014, Siemens Gamesa, qui ­fabrique les turbines de Hornsea One, a décidé de construire une usine de pales à Hull. L’entreprise y fabri­quera des pales plus longues pour ­Hornsea Two. Produire plus d’énergie avec moins de turbines abaissera le coût d’installation. Les ­nouvelles pales feront 167 mètres de longueur – plus d’une demi-tour Eiffel.

 

Le reste de l’industrie a également mûri. Le danois Ørsted, qui est actuellement le plus grand développeur du monde d’éoliennes en mer, a fait ses armes en Grande-Bretagne. En 2014, l’entreprise a obtenu des contrats pour construire trois grandes fermes éoliennes, dont Hornsea One. « Cela nous a permis de commencer à industrialiser notre façon de construire », souligne Henrik Poulsen, son directeur général. Ørsted a fait des achats en gros de turbines et de câbles et a peaufiné chaque étape, du choix des sites à la maintenance.

 

À certains égards, c’est un vrai succès. Au cours de la dernière décennie, la capacité de l’offshore britannique a été multipliée par vingt. Il représente à présent un quart de la production d’énergie renouvelable. En 2015, le prix minimal garanti lors du premier cycle des enchères était de 114,39 livres [soit 160 euros de l’époque] par mégawattheure. En 2017, les projets les moins chers, comprenant le Hornsea Two d’Ørsted, ont remporté les enchères avec une offre de seulement 57,50 livres [66 euros]. Le prix est descendu à 39,65 livres [46,40 euros] aux ­enchères de septembre 2019. Béné­ficiant du retour d’expérience britannique, d’autres pays, dont les États-Unis et Taïwan, développent leurs projets marins.

 

Néanmoins, des doutes considérables planent encore. En mars 2019, le gouvernement a annoncé un accord avec l’industrie éolienne offshore, dans l’espoir d’accroître son impact économique. L’État organisera des enchères tous les deux ans. En retour, il « attend de ce secteur qu’il continue à réduire ses coûts, s’engageant à diminuer leur impact sur les contribuables tout en investissant dans l’industrie pour en stimuler la croissance ».

 

L’éolien en mer a créé des emplois industriels, comme à l’usine de Hull. Mais, compte tenu du coût relativement élevé du travail dans le pays, il n’est pas évident que cela favorise la réduction du prix de l’énergie. « La Grande-Bretagne jouit d’un avantage comparatif pour produire du savoir, pas pour fabriquer des objets », déclare Richard Howard, le directeur de recherche d’Aurora Energy Research.

 

Le débat sur les coûts pourrait s’intensifier. En 2017, Dieter Helm, professeur d’économie politique à l’université d’Oxford, a écrit une critique cinglante du marché de l’énergie britannique, montrant que les consommateurs continuaient de payer des prix élevés en dépit de la chute du coût des énergies renouvelables. Principaux coupables : les contrats généreux et de longue durée accordés aux développeurs de l’offshore. Ørsted a ­accepté de construire Hornsea One pour 140 livres par mégawatt­heure [165euros], soit environ trois fois le prix de vente en gros de l’électricité en vigueur. En 2018, un cinquième de la facture d’électricité des particuliers était imputable à la politique environnementale. Dieter Helm soutient qu’un prix du carbone identique appliqué à l’ensemble des secteurs de l’économie aiderait le pays à choisir l’énergie la moins chère et libérant le moins d’émissions possible. Au lieu de cela, constate-t-il, « nous opérons en protégeant différentes technologies ».

 

Étant donné son objectif du zéro émission net, la Grande-­Bretagne doit également s’attaquer au défi de l’équilibrage du réseau. En 2019, le Comité sur le changement climatique a déclaré qu’il serait souhaitable que la capacité de l’éolien offshore atteigne le niveau impressionnant de 75 GW en 2050. Cela exigerait d’installer chaque année, pendant trente ans, environ 180 des plus grandes turbines d’aujourd’hui. Générer autant d’énergie à partir de sources intermittentes va nécessiter d’investir dans des technologies qui n’existent pas encore, notamment dans des batteries capables de stocker de l’énergie pendant plusieurs semaines.

 

L’état actuel du réseau n’inspire pas confiance. Le 9 août 2019, la foudre a stoppé la production d’Hornsea One et de celle d’une petite centrale à gaz, ce qui a provoqué une coupure de courant. La panne a révélé l’existence d’autres anomalies dans le système d’électricité britannique, qui devront être résolues si le pays veut se décarboner. Le gouvernement devait publier un livre blanc sur l’énergie en 2019 pour traiter ces questions. Pris dans la tourmente du Brexit, ce projet, comme tant d’autres, a été mis sous le boisseau.

 

 

— Cet article est paru dans The Economist le 21 septembre 2019 Il a été actualisé par Books et traduit de l’anglais par Clara Jacquot.