Quand la dystopie devient plausible

Dans Sinfín, son dernier roman, le journaliste et écrivain argentin Martín Caparrós imagine un monde dans lequel la technologie se serait approprié ce qui était autrefois le monopole des religions : la vie éternelle. Nous sommes en 2070, et une fraction de l’humanité – la plus riche, naturellement – a désormais accès à l’immortalité grâce à une technologie permettant de transférer sa conscience à une machine. Le 天 (« paradis »), le réceptacle virtuel dans lequel les consciences humaines sont transférées pour l’éternité, devient bien sûr l’objet de toutes les convoitises.

Dystopie originale

« Il ne s’agit pas d’un roman dystopique habituel – ce sous-genre si populaire ces dernières années – qui se concentrerait sur la révolte d’un personnage contre un système totalitaire ou une technologie tellement omniprésente qu’elle ne laisse plus la possibilité de penser par soi-même » prévient Gonzalo Santos dans le bihebdomadaire argentin Perfil. Et le critique poursuit en soulignant que ce qui fait l’originalité du livre, c’est sa forme : la narratrice est une journaliste enquêtant sur « LaMásBellaHistoria » (« LaPlusBelleHistoire »), le récit mythologique de la façon dont l’humanité est parvenue à vaincre la mort. Le roman s’apparente ainsi à une chronique journalistique et reprend tous les codes de la non-fiction. Un genre dont Caparrós est familier, puisqu’avec ses 40 années de carrière, il est l’une des voix majeures du journalisme en langue espagnole.

Un monde méconnaissable mais plausible

 « Caparrós décrit dans le détail un monde certes méconnaissable mais qui semble plausible », estime Jorge Morla dans le quotidien espagnol El País. Et pourtant, le futur imaginé par le romancier n’est guère séduisant : en 2070, les États-nation se sont effondrés, les tensions sociales sont exacerbées du fait de l’inégalité d’accès à l’immortalité, les grandes entreprises technologiques règnent sans partage. Et Caparrós de se justifier, dans les colonnes de Perfil : « Nous sommes dans l’un de ces moments où nous ne savons pas quel futur nous souhaiterions, quelle société nous voudrions bâtir. L’avenir apparaît donc non pas comme une promesse, ce qu’il a souvent été par le passé, mais comme une menace : menace écologique, menace politique, menace sur le bien-être de la population ».

À lire aussi dans Books : Transhumanisme : ces Russes qui se rêvent immortels, mars 2020.

L’algorithme d’une épidémie

Prendre le dessus sur une pandémie n’est qu’une simple question d’arithmétique, ou presque, explique Adam Kucharski. Ce mathématicien spécialiste des mécanismes épidémiques publie The Rules of Contagion. Il avait achevé son livre bien avant l’apparition du dernier coronavirus en Chine, et « intelligemment ne s’est pas précipité pour réviser son texte », note le journaliste scientifique Clive Cookson dans The Financial TimesMais « il offre un bon point de départ pour que les lecteurs comprennent la situation actuelle en distillant les leçons tirées depuis un siècle d’études des épidémies. »

Les facteurs de l’épidémie

Dans cette exploration historique, il revient sur l’élaboration, dans les années 1970, d’un concept clé par le mathématicien Klaus Dietz et les épidémiologistes Roy Anderson and Robert May :  le taux de reproduction de base. R0 représente le nombre moyen de personnes infectées par un seul et même individu malade dans une population spécifique. Ainsi pour la rougeole, maladie extrêmement contagieuse, R0 se situe entre 12 et 18. Il serait de 2,2 à 3,5 pour Covid-19 selon les premières estimations. Chaque malade contaminerait en moyenne 2 à 3 personnes. Mathématiquement, une maladie tend à disparaître quand R0 est ramené en dessous de 1.

Kucharski décrit les facteurs qui influencent le R0 : la durée pendant laquelle un malade est contagieux, les opportunités de transmettre la maladie, les chances d’être infecté et la vulnérabilité de la population… Des facteurs qui peuvent varier localement. Ainsi Stephen Bleach du Sunday Times s’est amusé à relever dans les statistiques citées par Kucharski que « les Britanniques ont chaque jour en moyenne un contact physique avec cinq autres personnes, pour les chaleureux italiens c’est le double ».

Hasard et algorithme

« Mais si certains facteurs rendent la contagion plus probable, le nombre de personnes qu’un malade contamine est largement lié au hasard », rappelle le journaliste scientifique Tom Chivers dans The Times. Kucharski raconte ainsi l’histoire d’une fillette atteinte d’Ebola qui a parcouru des centaines de kilomètres en bus sans transmettre la maladie à personne, avant de décéder.

Le mathématicien souligne que la mécanique de la contagion est la même pour le coronavirus que pour un virus informatique, les risques financiers, les fake news ou l’influence des gangs dans certains quartiers. L’essentiel de son livre est d’ailleurs consacré aux épidémies non-médicales, mais ses réflexions dans ce domaine sont « inégales » estime Cookson.

À lire aussi dans BooksFroid, épidémies, la fin de l’empire romain, mars 2019.

Chanter l’Iran éternel

Reza Aslan, un écrivain américain d’origine iranienne, raconte dans The New York Times sa première ­visite du site antique de Persépolis, en 2004. Il est surpris par la foule qui s’y presse. À un ­moment, il remarque un garçon en train de griffonner un graffiti sur la pierre : « Horrifié, je le chassai. Puis je m’approchai pour voir ce qu’il avait écrit. » Il découvre un vers de Ferdowsi.

 

Si le français est la langue de Molière et l’anglais celle de Shakespeare, le persan est celle de Ferdowsi. On ne peut attribuer avec certitude à ce poète, né sans doute en 940, qu’une seule œuvre – mais quelle œuvre ! Le Shâhnâmeh ou « Livre des rois », dont Les Belles Lettres proposent une somptueuse traduction en vers, est la plus longue épopée jamais écrite par un seul homme : plus de 50 000 vers. À titre de comparaison, L’Iliade et L’Odyssée réunis n’en comptent que 27 000, et de plus courts.

 

Une anecdote, peut-être inventée, raconte que le protecteur de Ferdowsi, le sultan Mahmoud de Gazhni, lui avait promis un dinar par vers. Or, quand l’ouvrage fut terminé, il se ravisa et n’en versa que 20 000. Vexé, Ferdowsi les dilapida dans un hammam et alla mourir dans la pauvreté. « Mais son poème lui a survécu », écrit Aslan, pour qui le Shâhnâmeh constitue une œuvre unique dans son genre : certes, « il a beaucoup en commun avec les épopées d’Homère, Le Paradis perdu de Milton ou encore La Divine Comédie. Mais, à vrai dire, il est difficile de trouver un équivalent littéraire qui ait eu une influence aussi profonde sur la formation et la préservation de l’identité d’une nation. La plupart des Iraniens l’ont lu ou entendu lire. Ses vers ponctuent les conversations quotidiennes. On donne aux enfants le nom de ses héros, et les adver­saires politiques sont comparés à ses personnages de méchants. Pour beaucoup d’Iraniens, le Shâhnâmeh relie passé et présent pour former un récit mythique et historique cohérent, à travers lequel ils comprennent leur place dans le monde. Ce poème est, en un sens, le texte sacré de l’Iran, et Ferdowsi est son prophète ».

 

La dimension nationale est évidente. Ferdowsi a écrit son grand œuvre au moment où l’Iran, conquis trois siècles plus tôt par les Arabes, réaffirmait son identité. Il chante le passé pré­islamique du pays. Il « décrit les règnes des rois, leurs conquêtes, leur vanité, leurs conflits avec leurs chevaliers (qui font géné­ralement preuve de droiture morale et les mettent en garde) », résume la critique indienne Soni Wadhwa dans l’Asian Review of Books. Mais « il ne s’agit pas seulement d’histoires de batailles et de complots, de prophéties et de miracles. Ces récits parlent aussi d’oiseaux qui élèvent des bébés humains, de surnaturel, de ­l’esprit du mal, Ahriman, et ­proposent un traitement légendaire de personnages historiques tels qu’Alexandre le Grand, qui y est présenté non seulement comme un conquérant, mais comme un homme en quête de vérité et de sagesse ».

 

Le rapport de Ferdowsi à l’islam et aux Arabes reste un grand objet de débat. S’il était un musulman sincère (d’obédience chiite), il semble qu’il éprouvait une hostilité réelle envers ceux qui avaient imposé cette religion à sa patrie. Dans une certaine mesure, son livre est écrit contre les Arabes. Aslan ­relève que le premier « méchant » à y apparaître est un Arabe, « le roi démon Zahhak, dont les épaules, embrassées par l’esprit du mal, ont donné naissance à deux serpents qui se nourrissent chaque jour du cerveau de jeunes Iraniens ». Le monstre est défait par un guerrier perse. « Le message ne fait pas dans la subtilité », juge Aslan. Ce qui n’empêche pas Ferdowsi, dont on a souvent souligné le talent visuel et presque précinématographique, d’esquisser des réflexions parfois vertigineuses. Au début de l’ouvrage, par exemple, des ­démons vaincus promettent à leur vainqueur de lui enseigner l’art de l’écriture. « Pourquoi Ferdowsi attribue-t-il le trait le plus distinctif de la civilisation humaine aux forces du mal ? » se demande le professeur d’études iraniennes Hamid Dabashi dans le livre qu’il a consacré récemment au Shâhnâmeh.

Fin de partie pour les « mondialistes » ?

En 2018, les Gilets jaunes n’ont pas seulement mis à mal les Champs-Élysées et l’assise politique d’Emmanuel Macron. Ils ont aussi porté un coup à la mondialisation, se ­réjouit un enseignant et conférencier américain ultraconservateur, Stephen R. Turley. Ce mouvement, dans lequel il voit un authentique soulèvement populaire, pourrait annoncer la fin de la mondialisation actuelle, vouée au même sort que ses versions précédentes, « babylonienne, persane, grecque, romaine, byzantine, des Lumières, coloniale ». Et réfuter par la même occasion la thèse de la « fin de l’histoire » hâtivement annoncée par Francis Fuku­yama, c’est-à-dire le triomphe de la ­démocratie libérale.

 

Car le mouvement des Gilets jaunes se caractérise, d’après Stephen R. Turley, par le rejet de la démocratie sous sa forme « pragmatique », c’est-à-dire néolibérale et mondialisée, au profit d’une « retraditionalisation », c’est-à-dire une remise en selle du nationalisme et des valeurs religieuses (il note avec délectation la présence sur le plastron des Gilets jaunes d’emblèmes du symbolisme chrétien, notamment de slogans tels que « Deus Vult [« Dieu le veut »], ­célèbre cri de ralliement des croisés »).

 

Il est clair que l’heure est propice. Les droites nationales ­populistes ont fait un retour en force en ­Europe, tandis que « près de trente démocraties libérales ont disparu de la planète entre 2000 et 2015 – sans même compter la Turquie sous la présidence de Recep Tayyip Erdoğan ».

 

Mais pourquoi est-ce à nouveau la rue française qui se mêle d’ébranler l’ordre présent du monde en s’en prenant à la sacro-sainte mondialisation ? Celle-ci serait-­elle en France plus injuste qu’ailleurs, moins bien ­gérée ? Derrière ses revendications hétéroclites, le mouvement des Gilets jaunes se veut l’expression d’antagonismes très profonds – France des élites contre celle de la périphérie, béné­ficiaires contre laissés-pour-compte de la mondialisation, monde urbain contre monde rural… Mais ailleurs, jusqu’en ­Israël, voire plus loin, un mécon­tentement similaire s’exprime sous des étiquettes différentes. Et, aux États-Unis mêmes, les victimes de la mondialisation sont légion, car, comme l’a écrit Joseph Stiglitz, « l’accent y a trop été mis sur les intérêts des entreprises, les gains potentiels de la mondialisation ont été surestimés, et l’impact sur la croissance des inégalités sous-estimé » 1.

 

Autre explication : les gens sont en France plus qu’ailleurs « unanimement convaincus de l’incapacité des représentants politiques et économiques de l’ordre mondialiste à trouver des solutions à leurs difficultés économiques et culturelles ». De fait, « le mouvement des Gilets jaunes ne se réclame pas d’un parti », constate la journaliste et historienne Anne Applebaum dans The Washington Post : « Ses membres ne se sont pas rencontrés dans des organisations de la vie réelle mais sur Internet, grâce aux réseaux ­sociaux et aux pétitions en ligne, qui peuvent faire émerger des groupes et des identités nouvelles du jour au lendemain. »

 

Turley souligne lui aussi l’opposition farouche des Gilets jaunes à toute forme de récupération par quelque parti que ce soit – à l’exception du Rassemblement national, ajoute-t-il, tout à son obsession du retour en grâce de la droite nationaliste. Le facteur déclenchant ? Emmanuel Macron lui-même, ce symbole vivant du mondialisme dont il incarnerait personnellement tous les attraits et tous les errements. S’attachant exclusivement aux ­seconds, ­Turley souligne dans son ouvrage combien le locataire de l’Élysée lui semble hermétique aux émois de ceux qui ont enfilé un gilet jaune, « une tenue en laquelle tout le monde reconnaît un signal de détresse ». Non seulement il n’a pas su « mesurer l’ampleur du mouvement tectonique en cours depuis plusieurs années », mais « il a jugé, comme tant de ses semblables, que les problèmes sociétaux ne peuvent se résoudre que par des mesures économiques ».

 

L’originalité du phénomène réside pourtant moins dans son socle idéologique que dans son mode d’expression : reven­dications disparates voire contradictoires, manifestations accompagnées de violences et de dégradations. Beaucoup de commentateurs y voient la conséquence directe de la Constitution de 1958. « En centralisant à l’excès le pouvoir à l’Élysée, juge le journaliste Adam Gopnik dans The New Yorker, la Ve République a fait en sorte qu’on ne peut pas en France influer sur la vie poli­tique autrement qu’en descendant dans la rue ».

 

Rares sont les commentateurs étrangers à s’intéresser ­d’aussi près à cette lutte qui semble aujourd’hui s’étioler. Stephen R. Turley, qui est aussi théologien, musicologue et youtubeur (244 000 personnes sont abonnées à sa chaîne), annonçait en janvier sur son site, Turley Talks, que le mouvement des Gilets jaunes entrait dans sa 60e semaine, et que, malgré sa dissolution dans des revendications plus franco-françaises, on brandissait toujours sur les ronds-points le flambeau du « national-populisme ». Pourquoi perdre espoir en la rue française, qui ne déçoit jamais ? « Les revendications abso­lument incessantes [des ­Gilets jaunes] sont en effet presque impossibles à satisfaire dans le cadre des structures mondialistes existantes et des élites qui les représentent », assure, impavide, celui que ses fans appellent Steve.

L’amour ? Une affaire de nez

Les bulles sont bien là : mais dans le roman graphique des Italiens Fulvio Risuleo et ­Antonio Pronostico, ce ne sont pas les personnages qui parlent. Ce ne sont pas eux qui sont à la manœuvre non plus. C’est leur nez. Chez eux, l’appendice nasal a sa propre volonté, sa propre vie tout court, souvent indépendante de celle de son propriétaire.

 

L’histoire commence sur l’escalator de la salle d’embarquement d’un aéro­port – celui de Rome, peut-être. Un couple s’apprête à prendre l’avion pour une ­petite semaine au ski. Dans les ­Dolomites, peut-être. Mais les ­auteurs ne s’embarrassent par de ce genre de détails. Leurs personnages n’ont pas de noms non plus, juste des vêtements amples, impersonnels. Pour mieux les connaître, il faut s’attarder sur les traits de leur visage et plus particulièrement sur leurs narines, qui ne cessent de frémir au contact de l’autre. Le graphisme du décor est en revanche saisissant : avec ses larges baies vitrées, ses escaliers et ses salles de restaurant aux lignes épurées, la station de ski est d’un modernisme très Bauhaus, la montagne enneigée est dessinée de façon minimaliste mais belle, tout en contraste avec le huis clos de la chambre d’hôtel, théâtre d’une ­cohabitation tendue suivie d’une fugace réconciliation.

 

Sniff raconte les derniers jours d’un couple jadis fusionnel mais désormais à bout de souffle. « Après trois ans de vie commune, quelque chose s’est ­cassé », est-il précisé dans l’introduction, et ces vacances à la montagne sont la dernière chance de le réparer. Un sujet classique, quasi banal, mais qui ici brille par son traitement original et osé – tellement osé que cette histoire de nez qui communiquent entre eux à l’insu de leurs propriétaires peut d’abord échapper au lecteur. Elle n’a pas échappé à la critique transalpine, plutôt séduite. C’est une histoire vieille comme le monde, celle de l’amour et de ses petits secrets, mais elle est racontée de manière tellement intelligente et surréaliste qu’elle en est paradoxalement encore plus convaincante, dit en substance ­Christiano ­Fighero, lui-même auteur de BD, dans le webzine spécialisé Lo Spazio bianco. Et de convoquer à titre de comparaison deux grands auteurs italiens, Italo ­Calvino et Dino Buzzati, mais aussi, en toute logique, l’écrivain russe Gogol pour les raisons que l’on sait.

 

Les nez, justement… À la différence de leurs propriétaires, les deux nez de l’histoire continuent de s’aimer d‘amour fou et ne voient pas pourquoi leur idylle s’arrêterait dans la neige. L’un est proéminent et doté d’une bosse, l’autre pointu. Ils font tout ce qui est en leur pouvoir pour tenter d’infléchir le cours des choses mais devront faire face à une série d’événements inattendus comme l’apparition d’une serveuse torride, ­affublée elle aussi, d’un nez bossu…

 

Fulvio Risuleo et Antonio ­Pronostico sont des artistes jeunes et audacieux. Ils semblent avoir la bande dessinée – et plus généralement l’illustration et les images – dans les veines. Qualifié d’« enfant prodige » par le quotidien La Repubblica, Risuleo a déjà signé deux longs-­métrages, plusieurs courts-­métrages – dont Varicella (2015), primé à Cannes –, une série télévisée interactive et deux récits graphiques. Artiste tout aussi prolifique, son comparse ­Antonio Pronostico a à son actif plusieurs livres, des expositions personnelles et même des collaborations musicales.

 

Books

 

Éolien marin : le boom de l’offshore britannique

Ces derniers mois, tous les sept jours environ, dans les docks du port de Hull (sur la côte est de l’Angleterre), des pièces de turbine étaient chargées sur un immense bateau : des pales longues de 75 mètres, des tours hautes de 90 mètres, des nacelles pesant 400 tonnes ; toutes ces masses d’acier, de fibre de verre et d’engrenages qui transforment le vent en énergie. Le bateau transportait sa marchandise sur 120 kilomètres en mer du Nord, là où des fondations attendaient dans les vagues. Les installations du Hornsea Project One ont été achevées en octobre 2019 : 174 turbines réparties sur 407 kilomètres carrés. C’est le plus grand parc éolien offshore du monde. Déjà programmé, le Hornsea Project Two sera encore plus important 1.

 

La Grande-Bretagne est le plus grand marché mondial de l’éolien en mer. En 2018, les turbines plantées au large de ses côtes avaient une capacité de 8 GW (gigawatts), soit près d’un tiers de plus que le deuxième marché, celui de l’Allemagne. Le chiffre devrait encore augmenter. En 2030, la Grande-Bretagne devrait avoir une capacité éolienne offshore de 30 GW, devancée seulement par la Chine, laquelle continuera à progresser rapidement. Le Comité sur le changement climatique britannique entend que les investissements se poursuivent, l’offshore étant un élément central de la stratégie du gouvernement pour atteindre l’objectif de zéro émission net d’ici à 2050.

 

Pour certains, ces considérations montrent qu’un État peut stimuler le développement rapide d’énergie propre. Pour d’autres, elles révèlent surtout le coût de l’ingérence dans les marchés de l’énergie. Ces deux affirmations sont exactes.

 

Partout dans le monde, les États cherchent à réduire drastiquement les émissions liées à la production d’électricité, une tâche que le passage aux voitures électriques rend encore plus urgente. L’offshore présente un avantage naturel. Le vent souffle la nuit et durant l’hiver, complétant l’énergie produite par les panneaux solaires. Placez les turbines en mer et vous esquiverez aussi les Nimby 2, qui détestent les voir implantées sur terre. Toutefois, la capacité globale de l’offshore représente environ un vingtième de celle de l’éolien terrestre ou du solaire, car jusque très récemment il était encore hors de prix.

 

Le boom britannique est dû, d’une part, à la géographie – l’île est dotée de vents puissants et de mers peu profondes – et, d’autre part, à une volonté poli­tique. L’impulsion en faveur des énergies renouvelables s’est accen­tuée en 2008, quand le Climate Change Act a exigé qu’en 2050 le niveau des émissions de gaz à effet de serre soit au moins inférieur de 80 % à celui de 1990. Les politiques ont favorisé l’offshore en finançant la recherche ainsi qu’une installation géante dans le Northumberland, destinée à tester les pales. Mais l’élément déterminant, ce sont les subventions.

 

Londres a décidé d’augmenter son soutien financier aux jeunes parcs éoliens de grande capacité plutôt qu’à l’éolien terrestre ou au photovoltaïque. Tel le London Array, au large des côtes du Kent, à 20 kilomètres de l’estuaire de la Tamise, achevé en 2013. L’éolien offshore, immature et gourmand en capitaux, exigeait d’être aidé, soutenait-on. En 2013, les ­ministres ont autorisé l’ouverture d’enchères compétitives pour les énergies à faible émission de carbone. Les entreprises ont ­répondu à des appels d’offres pour des contrats d’une durée de quinze ans, l’État s’engageant à payer la différence entre le prix garanti et le prix du marché. Depuis 2015, ces enchères ont exclu l’éolien terrestre et le solaire.

 

Les contrats de longue durée donnent aux entreprises assez de sécurité pour investir. En 2014, Siemens Gamesa, qui ­fabrique les turbines de Hornsea One, a décidé de construire une usine de pales à Hull. L’entreprise y fabri­quera des pales plus longues pour ­Hornsea Two. Produire plus d’énergie avec moins de turbines abaissera le coût d’installation. Les ­nouvelles pales feront 167 mètres de longueur – plus d’une demi-tour Eiffel.

 

Le reste de l’industrie a également mûri. Le danois Ørsted, qui est actuellement le plus grand développeur du monde d’éoliennes en mer, a fait ses armes en Grande-Bretagne. En 2014, l’entreprise a obtenu des contrats pour construire trois grandes fermes éoliennes, dont Hornsea One. « Cela nous a permis de commencer à industrialiser notre façon de construire », souligne Henrik Poulsen, son directeur général. Ørsted a fait des achats en gros de turbines et de câbles et a peaufiné chaque étape, du choix des sites à la maintenance.

 

À certains égards, c’est un vrai succès. Au cours de la dernière décennie, la capacité de l’offshore britannique a été multipliée par vingt. Il représente à présent un quart de la production d’énergie renouvelable. En 2015, le prix minimal garanti lors du premier cycle des enchères était de 114,39 livres [soit 160 euros de l’époque] par mégawattheure. En 2017, les projets les moins chers, comprenant le Hornsea Two d’Ørsted, ont remporté les enchères avec une offre de seulement 57,50 livres [66 euros]. Le prix est descendu à 39,65 livres [46,40 euros] aux ­enchères de septembre 2019. Béné­ficiant du retour d’expérience britannique, d’autres pays, dont les États-Unis et Taïwan, développent leurs projets marins.

 

Néanmoins, des doutes considérables planent encore. En mars 2019, le gouvernement a annoncé un accord avec l’industrie éolienne offshore, dans l’espoir d’accroître son impact économique. L’État organisera des enchères tous les deux ans. En retour, il « attend de ce secteur qu’il continue à réduire ses coûts, s’engageant à diminuer leur impact sur les contribuables tout en investissant dans l’industrie pour en stimuler la croissance ».

 

L’éolien en mer a créé des emplois industriels, comme à l’usine de Hull. Mais, compte tenu du coût relativement élevé du travail dans le pays, il n’est pas évident que cela favorise la réduction du prix de l’énergie. « La Grande-Bretagne jouit d’un avantage comparatif pour produire du savoir, pas pour fabriquer des objets », déclare Richard Howard, le directeur de recherche d’Aurora Energy Research.

 

Le débat sur les coûts pourrait s’intensifier. En 2017, Dieter Helm, professeur d’économie politique à l’université d’Oxford, a écrit une critique cinglante du marché de l’énergie britannique, montrant que les consommateurs continuaient de payer des prix élevés en dépit de la chute du coût des énergies renouvelables. Principaux coupables : les contrats généreux et de longue durée accordés aux développeurs de l’offshore. Ørsted a ­accepté de construire Hornsea One pour 140 livres par mégawatt­heure [165euros], soit environ trois fois le prix de vente en gros de l’électricité en vigueur. En 2018, un cinquième de la facture d’électricité des particuliers était imputable à la politique environnementale. Dieter Helm soutient qu’un prix du carbone identique appliqué à l’ensemble des secteurs de l’économie aiderait le pays à choisir l’énergie la moins chère et libérant le moins d’émissions possible. Au lieu de cela, constate-t-il, « nous opérons en protégeant différentes technologies ».

 

Étant donné son objectif du zéro émission net, la Grande-­Bretagne doit également s’attaquer au défi de l’équilibrage du réseau. En 2019, le Comité sur le changement climatique a déclaré qu’il serait souhaitable que la capacité de l’éolien offshore atteigne le niveau impressionnant de 75 GW en 2050. Cela exigerait d’installer chaque année, pendant trente ans, environ 180 des plus grandes turbines d’aujourd’hui. Générer autant d’énergie à partir de sources intermittentes va nécessiter d’investir dans des technologies qui n’existent pas encore, notamment dans des batteries capables de stocker de l’énergie pendant plusieurs semaines.

 

L’état actuel du réseau n’inspire pas confiance. Le 9 août 2019, la foudre a stoppé la production d’Hornsea One et de celle d’une petite centrale à gaz, ce qui a provoqué une coupure de courant. La panne a révélé l’existence d’autres anomalies dans le système d’électricité britannique, qui devront être résolues si le pays veut se décarboner. Le gouvernement devait publier un livre blanc sur l’énergie en 2019 pour traiter ces questions. Pris dans la tourmente du Brexit, ce projet, comme tant d’autres, a été mis sous le boisseau.

 

 

— Cet article est paru dans The Economist le 21 septembre 2019 Il a été actualisé par Books et traduit de l’anglais par Clara Jacquot.

Comment sont nés les gangs salvadoriens

Même mort, Miguel Ángel Tobar ne connaîtra pas la paix. Sept hommes essayent de le mettre en terre ce dimanche 23 novembre 2014. Il est midi au cimetière d’Atiquizaya, dans la région occidentale du Salvador, petit pays d’Amérique centrale. Le soleil tape directement sur les crânes et, que l’on bouge ou pas, on transpire.

 

La mère de Miguel Ángel Tobar, une toute petite vieille aux cheveux gris, est restée tranquille pendant que le beau-père et les frères du mort creusaient la tombe. Mais à présent que son fils descend dans le cercueil de planches fines, la petite vieille se jette au sol, crie, demande pourquoi, pourquoi aussi jeune. Pourquoi ça recommence. Pourquoi un autre fils. Pourquoi un autre meurtre.

 

Le cercueil, offert par la mairie, n’a pas de vitre. C’est souvent le cas, par respect pour les familles qui ne veulent pas garder le souvenir d’un corps défiguré. S’agissant de Miguel Ángel Tobar, ce n’est pas le cas. Ses assassins n’étaient pas aussi habiles que lui au pistolet et ils ont dû vider leurs chargeurs pour l’atteindre, à six reprises, pendant qu’il s’enfuyait. Les trois balles qui lui ont perforé le crâne l’ont fait dans des endroits discrets, comme derrière l’oreille. […]

 

À cinq tombes de là, quatre membres de gang, des pandilleros, surveillent en jouant aux dés. Le cimetière est contrôlé par la Mara Salvatrucha 13 (MS 13) et ce n’est pas un secret. […] L’enterrement d’un pandillero, peu importe sa pandilla, son gang, est normalement un moment de trêve […]. Ceux qui ont voulu le tuer laissent le mort en paix. Mais aujourd’hui cette règle fragile a été oubliée.

 

Deux autres pandilleros sortent des toutes petites maisons qui bordent un des côtés du cimetière et viennent rejoindre les quatre autres qui lançaient les dés sur la tombe. Ils arrêtent de jouer et se lèvent pour regarder. Un autre surgit et passe à quelques mètres du groupe endeuillé. C’est un garçon pâle et maigre qui semble avoir revêtu sa tenue de pandillero de gala : un petit melon noir et rond à la Charlot ; un grand tee-shirt blanc rentré dans un large pantalon noir en toile, serré à la taille par une cordelette ; des tennis blanches […] qui prétendent être des Nike Domba. Le garçon maigre crache au pied du cercle de gens et cherche du regard quelqu’un à défier. Personne ne lève les yeux. Un pandillero se place de l’autre côté du groupe en train d’enterrer Miguel Ángel Tobar. Les proches de Miguel Ángel Tobar savent qu’ils sont encerclés. Le beau-père, les yeux dans le vague, murmure : « Ça peut chauffer. » […]

 

Miguel Ángel Tobar, le pandillero qui a trahi son gang, a eu des adieux conformes à sa vie. Dans un pays pareil, il n’y a pas de paix possible pour un homme tel que Miguel Ángel Tobar, El Niño de Hollywood.

 

 

Miguel Ángel Tobar a été membre de la Mara Salvatrucha 13. Un membre sanguinaire de ce qui est aujourd’hui le gang le plus nombreux et le plus redouté du monde, le seul gang que le département du Trésor des États-Unis a inscrit sur sa liste noire, à côté des Zetas mexicains ou des yakuzas japonais. C’est le gang qui, deux ans de suite – 2015 et 2016 –, a condamné le Salvador à être le pays le plus meurtrier du monde. Pour se faire une idée, si en 2015 le Mexique a été horrifié d’atteindre un taux de 18 homicides pour 100 000 habitants, le Salvador a, lui, connu un taux de 103 pour 100 000 habitants. Ne parlons même pas des États-Unis. Leur taux tourne autour de 5. D’après les Nations unies, quand on dépasse 10 homicides pour 100 000 habitants, on peut parler d’épidémie.

 

On peut supposer que Miguel Ángel Tobar aurait été de toute façon un assassin sans pitié ; qu’il aurait de toute façon fini enterré sans pierre tombale au milieu d’hommes qui ne pleurent pas et de femmes qui s’évanouissent dans un cimetière poussiéreux de la région occidentale du Salvador. On peut supposer que tout serait arrivé quand même si Miguel Ángel Tobar n’avait pas rencontré la Mara ­Salvatrucha 13. Mais ce n’était pas le cas.

 

Ils étaient faits l’un pour l’autre. Ils se ressemblaient tellement…

 

Avant d’être El Niño de Hollywood, Miguel Ángel Tobar était un enfant perdu, à demi orphelin, à la fin d’une guerre qui avait tout dévasté. À la fin du grand massacre qui avait duré plus de douze ans, alors que les restes des morts étaient encore tout fumants, des centaines d’hommes expulsés des États-Unis sont arrivés avec un projet.

 

Les expulsés, les premiers apôtres de La Bête – ainsi qu’El Niño de Hollywood appelait son gang –, ont proposé à Miguel Ángel Tobar, et à des centaines de milliers comme lui, un nouveau destin. Une nouvelle guerre. Une nouvelle cause. La guerre contre les « gonzesses », les « dix merdes », les « dix-huit de mon cul ». Un ennemi-­miroir qui les reflétait et les agressait : les pandilleros de Barrio 18. Miguel Ángel Tobar est entré de plain-pied dans une famille qui a remplacé le groupe dysfonctionnel au sein duquel il était né. Cette nouvelle famille aux membres rudes lui a offert une raison de rester en vie. Cette raison était la mort elle-même. La guerre.

 

Mais cette guerre entre des gamins-miroirs a commencé bien avant la naissance de Miguel Ángel Tobar, à des milliers de kilomètres du cimetière poussiéreux et oublié d’Atiquizaya.

 

 

Dans les années 1970, les Salvadoriens ont débarqué en masse dans le sud de la Californie. Pas une migration lente, au compte-gouttes, famille par famille. Mais une succession d’arrivées massives. Les Salvadoriens fuyaient, ils ne migraient pas, et dans ce cas-là c’est ainsi que ça se passe. Tu emportes le peu que tu as pu rassembler en une nuit et sans savoir exactement où tu arriveras. L’important n’était pas tant d’arriver que de cesser d’être là. […]

 

Beaucoup de ces migrants étaient de très jeunes gens qui avaient déjà connu la guerre. Les processus de recrutement au Salvador ne dépendaient pas d’une lettre arrivant chez toi le jour de ta majorité, comme cela s’est passé pour les jeunes Américains pendant la guerre du Vietnam. Non. Au Salvador, la méthode était la chasse à courre. Les camions de l’armée entraient dans les quartiers pauvres et une meute de soldats attrapait au lasso des enfants et des adolescents qui étaient ensuite rasés, brièvement entraînés et envoyés dans les montagnes pour tuer et mourir.

 

Dans ces montagnes vivait la guérilla. Une guérilla qui recrutait aussi les enfants et les adolescents. Bon nombre de ces jeunes guerriers, après avoir vu la mort de près, ont fui vers la Californie. Un réseau des nouveaux arrivants s’est constitué là-bas. Les uns commençaient à attirer les autres. La masse a fait de la Californie la Terre promise.

 

« Nous voulions fuir la guerre. Cesser la guerre. Mais là-bas nous avons trouvé un autre tas de problèmes », dit un membre vétéran de Barrio 18, arrivé en Californie dans les années 1980, après avoir passé plus d’un an à combattre la guérilla dans les montagnes du Salvador.

 

Los Angeles, la ville où la majorité a débarqué, était tout sauf un endroit pacifique où planter tranquillement des racines. Une autre guerre se livrait là-bas, une guerre menée aussi par des jeunes gens.

 

Les gamins salvadoriens qui se sont retrouvés dans les écoles ont vécu un enfer. Ils ne parlaient pas anglais et ils ont presque tous été inscrits dans des classes spéciales […]. Mais la langue n’était pas le seul problème. Ces gamins étaient probablement capables de remonter facilement un fusil d’assaut M-16 […]. Mais ils n’avaient aucune idée de qui était Abraham Lincoln […]. Ils connaissaient le secret des racines comestibles quand tu as épuisé ta ration et que tu es au combat, mais ils ignoraient tout des racines carrées.

 

Si les cours étaient déjà une souffrance pour les Salvadoriens largués, les récréations étaient un vrai cauchemar. Les enfants jouaient au baseball ou au football américain, des jeux qu’ils ne comprenaient pas. D’autres – certains issus de migrations antérieures, comme les Mexicains – étaient organisés en groupes qui se battaient et utilisaient un système complexe de symboles avec leurs mains. Ils étaient membres d’une chose jusque-là inconnue pour les Salvadoriens : des gangs. Il y en avait de tous les genres. La majorité était formée de Mexicains ou de descendants de Mexicains, ce qui ne les empêchait pas de passer leur temps à s’agresser, en une sorte de jeu très sérieux où certains trouvaient la mort. Les toilettes et les couloirs des écoles étaient striés de graffitis indéchiffrables, des symboles indiquant la présence de tel ou tel gang. Les sorties d’école, les retours à la maison étaient chaotiques. Il fallait savoir par où passer, ou risquer de traverser un espace interdit et de se faire casser la figure. Pour les membres de ces gangs, les nouveaux arrivants étaient des victimes parfaites. Ils n’étaient pas organisés, étaient très pauvres et représentaient surtout une concurrence superflue. Les Noirs et leurs bandes constituaient déjà un problème assez grand, pas besoin en plus de s’embêter avec ces sauvages. […]

 

C’est certainement la violence de ce rejet qui a poussé les nouveaux arrivants à s’unir. Ils marchaient en groupe. Ils ne comprenaient pas L. A., et la ville ne les comprenait pas. Pourtant, la ville avait un secret qui allait les surprendre.

 

AC/DC, Slayer, Black Sabbath… Du heavy metal. De la musique forte, dure, si différente des rancheras et des ballades qu’on entendait dans les villages au Salvador. Ces morceaux transgressifs résonnaient dans les bas quartiers qu’habitaient les migrants, et, même s’ils ne comprenaient pas toujours les paroles, les jeunes comprenaient l’euphorie qui se dégageait des basses poussées à fond. Ils comprenaient enfin quelque chose à l’intérieur du grand chaos qu’étaient pour eux les États-Unis. Et ces sombres et frénétiques décibels de heavy metal ont été une sorte de dérivatif. […]. Les cheveux longs, les chaînes, les bottes noires sont devenus des signes de reconnaissance. […]

 

En 1979, parmi les Salvadoriens, il existait déjà une grande quantité de groupes qui tournaient autour du heavy metal et du satanisme. On les connaissait sous le nom de stoners. C’était en fait tout un mouvement. De nombreux groupes se faisaient appeler stoners.

 

Les Salvadoriens, pour se distinguer une fois pour toutes de l’ensemble des autres groupes, ont inventé un nom. La Mara Salvatrucha Stoner ou MSS. Un nom qui renvoie au monde du spectacle. Dans les années 1960 est arrivé en Amérique centrale un film, Quand la marabunta gronde (en anglais, The Naked Jungle), avec Charlton Heston. L’histoire d’un grand propriétaire dont le patrimoine en Amazonie est dévoré par des millions de fourmis en furie. [Son] impact a été si fort qu’il a généré un langage. Le mot majada, expression typiquement salvadorienne pour désigner familièrement tout groupe de personnes, a été remplacé par marabunta, ou simplement par mara. Sans la moindre connotation criminelle au début. Quant au terme salvatrucha, il s’agit d’un nom générique pour nommer les Salvadoriens en 1855, durant la guerre des habitants de l’Amérique centrale contre les flibustiers américains menés par William Walker.

 

La Mara Salvatrucha Stoner était tout sauf un groupe organisé. Il s’agissait de petites cellules autonomes, avec très peu de relations entre elles. Mais, à la différence des autres groupes de jeunes stoners, ils n’ont jamais été innocents. Ils étaient des fans absolus des paroles satanistes des groupes de heavy et black metal. […] À la fin des années 1970, il n’était pas rare de rencontrer des mareros stoners dépeçant des chats, scellant des pactes de sang et invoquant Satan sur les tombes des cimetières […].

 

L’idée de La Bête est née dans ces premières années. Au début, elle venait directement de certains titres de heavy metal, comme The Number of the Beast, d’Iron Maiden […]. Mais par la suite, le terme s’est beaucoup élargi, est devenu polysémique. Pour les premiers mareros, La Bête était synonyme du gang, mais c’était aussi le lieu où se retrouvaient les membres tombés au combat et ceux qui étaient assassinés par le gang. Comme le Valhalla des anciens Vikings, La Bête est une sorte de demeure pour le repos des âmes guerrières. Et […] c’est aussi une créature qui réclame du sang.

 

C’est ainsi que la bête est devenue La Bête.

 

Il n’est pas facile de parler avec des pandilleros vétérans de ces années de transition, quand ils sont passés du statut de victime à celui de caïd. Leurs souvenirs sont flous. Cela s’est produit sans que personne ne le remarque vraiment, comme un changement naturel. Comme grandir. […]

 

Une chose est claire en tout cas : dès la fin des années 1970, les membres de la Mara Salvatrucha Stoner ont cessé d’être des victimes. L’époque où les réfugiés salvadoriens étaient les souffre-douleur des bandes de Mexicains ou de chicanos dans les écoles était révolue. Les membres de la MSS étaient devenus des gros bras attendant avec impatience les provocations. L’union a fait leur force.

 

La musique était l’âme des bas quartiers de la ville. Des groupes ont surgi, presque gangs qui s’appelaient party gangs. L’un de ces groupes se nommait les Drifters. Ils s’habillaient comme John Travolta dans Grease et écoutaient jour et nuit de la funk disco. Et ils cherchaient aussi la bagarre avec d’autres party gangs. C’était un défi. Relevé par la Mara Salvatrucha Stoner.

 

« Eux, là-bas, en Californie, croyaient savoir ce qu’était la violence. Fuck, no! La violence, la vraie, c’est nous qui la leur avons apprise », se souvient un vieux membre de la MSS assis dans un café du centre de San Salvador. Plus de vingt ans après avoir été expulsé des États-Unis, il se rappelle encore très nettement comment, en masse, les hommies salvatruchos ont envahi les rues de Los Angeles. Les Salvadoriens avaient l’expérience de la guerre. Ils en avaient fui une et ils n’ont pas hésité à se lancer dans une autre.

 

 

Dans les années 1970, le Salvador était une cocotte-minute. À l’intérieur, une guerre y cuisait à feu vif. Les groupes clandestins de gauche atteignaient la maturité et commençaient à s’exercer plus sérieusement. L’idée de la lutte armée était de plus en plus populaire dans les masses.

 

À l’autre extrémité, le gouvernement, composé de militaires putschistes d’extrême droite, défendait le pouvoir avec tout le sadisme qui a fait la réputation des militaires latino-américains. Leur arme principale était la Garde nationale, dont l’évocation fait aujourd’hui encore trembler les Salvadoriens. C’était un corps à la formation technique sommaire. Il opérait plutôt comme des gros bras au service de l’État et d’une petite élite de grands propriétaires de plantations de café. Dans les années 1970, leurs méthodes pour obtenir des informations consistaient, par exemple, à suspendre des seaux d’eau aux testicules de ceux qu’ils interrogeaient, ou à les rouer de coups jusqu’à ce qu’ils avouent où ils avaient planqué la vache volée ou la gourmette en or arrachée. C’étaient des méthodes très efficaces pour terroriser les bandits de l’époque ou les syndicalistes désarmés, mais peu utiles pour repousser une guérilla en plein développement. […] En 1975, les balles sifflaient souvent et dans les deux sens. Les enlèvements de grands patrons permettaient à la guérilla de se renforcer avec l’argent des rançons qui servait à acheter des armes. Elle trouvait une base arrière là où les manuels marxistes l’avaient le moins prévu : dans les communautés paysannes les plus isolées.

 

En 1979, tout a changé en Amérique centrale. Au Nicaragua, les trois mouvements de guérilla se sont unis pour défaire le régime d’Anastasio Somoza. C’était le signal qu’attendaient les mouvements de guérilla au Salvador. Il était possible d’instaurer un régime socialiste grâce à la lutte armée. Les combats ont redoublé. Les bases arrière paysannes se sont renforcées. Le gouvernement américain, redoutant de perdre toute cette arrière-cour, a augmenté son soutien au régime militaire salvadorien […]. À la fin de cette année, un service de renseignement d’État et un groupe d’infiltrés connu sous le sigle Orden (« Ordre ») avaient été mis en place. De l’autre côté, Cuba et le nouveau Nicaragua socialiste s’étaient empressés de soutenir l’insurrection salvadorienne. Tous ces efforts et toutes ces armes réclamaient des bras pour tirer. Dans un pays composé à plus de 60 % d’enfants, le résultat était prévisible. Des milliers de mineurs de moins de 15 ans ont été recrutés des deux côtés. […]

 

Le Salvador, un pays vingt fois plus petit que la Californie, s’est lancé avec ses armées adolescentes dans l’abîme dont il devait ressortir [à la fin de la guerre civile] en 1992 avec pour bilan plus de soixante-quinze mille morts et une immense quantité de personnes déplacées.

 

C’est avec des garçons tout droit sortis de cette folie que les gamins disco de Los Angeles, imitateurs de Travolta, ont voulu mesurer leur force… Ils croyaient que cela serait amusant.

 

— Ce texte est un extrait du livre El Niño de Hollywood, d’Óscar et Juan José Martínez, à paraître le 20 février aux éditions Métailié. Il a été traduit par René Solis.

Masculinité toxique : « Un garçon ça ne pleure pas »

La notion de « masculinité toxique » est de plus en plus présente dans les médias et les discussions à propos des hommes 1. On l’emploie le plus souvent pour désigner les normes étroites, traditionnelles ou stéréotypées de masculinité qui régissent la vie des garçons et des hommes. On attend de ces derniers qu’ils soient actifs, dynamiques, agressifs, audacieux et dominateurs.

 

Le concept renvoie à deux effets indissociables des représentations de la masculinité. Premièrement, la masculinité toxique est préjudiciable aux femmes. Elle induit des comportements sexistes et patriarcaux tels que les violences. Autrement dit, elle contribue aux inégalités entre les sexes, qui pénalisent les femmes au profit des hommes. Deuxièmement, la masculinité toxique est préjudiciable aux hommes eux-mêmes. Les normes étroites et stéréotypées de la masculinité pèsent sur leur santé physique et psychologique, leurs rapports aux femmes, leur façon d’élever leurs enfants et leurs relations avec les autres hommes.

 

Il en résulte toute une série de problèmes de société, tels que la mauvaise santé des hommes ou la violence qu’ils exercent les uns sur les autres et à l’égard des femmes. Il s’applique aussi aux cultures sexistes, patriarcales et/ou homophobes.

 

« On voit cette masculinité toxique à l’œuvre dans le mépris de tout ce qui est dit féminin, dans l’emploi de l’expression “Fais pas ta gonzesse !”, dans la rengaine “Un garçon, ça ne pleure pas”. On la voit aussi dans une socialisation des garçons qui banalise la violence et les comportements agressifs, parce que “les garçons sont comme ça”. On la voit à l’œuvre quand on incite les hommes à s’endurcir plutôt qu’à s’ouvrir aux autres », écrivait l’essayiste australienne Kirby Fenwick dans The Guardian après le viol et le meurtre de la comique ­féministe Eurydice Dixon à Melbourne en juin 2018.

 

« Cette adhésion à un idéal masculin et à des rôles figés, poursuivait-elle, n’est pas étrangère à la hausse des suicides et des dépressions chez les hommes et aux violences faites aux femmes, qu’il s’agisse d’agressions sexuelles ou de violence familiale. Voilà ce qu’est la masculinité toxique. C’est une forme de masculinité qui dit aux hommes que la seule façon d’être un homme c’est d’être ­dominateur, ­agressif et dépourvu d’émotions. C’est une forme de masculinité qui contraint les hommes à vivre prisonniers du rôle rigide et étriqué qui leur est dévolu. C’est une forme de masculinité qui fait du tort aux deux sexes. »

 

 

Voici aussi ce qu’écrivait la journaliste américaine Jaclyn Friedman dans le mensuel American Prospect à la suite du viol d’une lycéenne par plusieurs de ses camarades, en 2013 : « Non seulement cette masculinité se définit par opposition à la féminité, mais elle se vit comme foncièrement supérieure. Elle tire sa force de la prétendue faiblesse des femmes et produit des hommes qui se font un plaisir de rabaisser celles-ci. Ils ne sont forts que parce que les femmes sont vulnérables. » Elle poursuivait : « La masculinité toxique porte aussi préjudice aux hommes. Elle en fait des machines de sexe et de violence, insensibles, allergiques à la tendresse, à la gaieté, à la vulnérabilité. Il faudrait réinventer la masculinité pour donner aux hommes la possibilité de s’exprimer et de se connaître, sans honte ni crainte. »

 

La blogueuse américaine Amanda Marcotte y va encore plus franchement dans le magazine en ligne AlterNet : « La masculinité toxique est un modèle de virilité bien particulier qui est axé sur la domination et l’assujettissement. Cette virilité-là considère les femmes et les personnes LGBT comme des êtres infé­rieurs, conçoit la sexualité comme un acte non pas d’amour mais de domi­nation et valorise la violence en tant que moyen d’affirmation de soi. » Selon elle, la masculinité toxique est bâtie sur la peur et l’insécurité, « la crainte de paraître doux, tendre, faible – pas viril en quelque sorte ».

 

Attardons-nous à présent sur le concept lui-même, qui n’a presque pas cours chez les chercheurs en sciences sociales, contrairement à celui de « masculinité hégémonique » par exemple 2. Il met en lumière un ensemble de normes, d’attentes et de pratiques liées à la masculinité qui se révèlent toxiques et malsaines. Défini simplement, le terme « masculinité » englobe toutes les significations données, dans une ­société, au fait d’être un homme, ainsi qu’à ­l’organisation sociale de la vie et des relations qu’entretiennent les garçons et les hommes. Le concept recouvre aussi en partie les idéaux en vigueur sur « la façon d’être un homme » dans tel ou tel contexte.

 

L’adjectif « toxique » met l’accent sur le fait que c’est seulement une forme particulière de masculinité qui est visée, régie donc par un ensemble de normes et de pratiques malsaines, nuisibles, contraignantes, dangereuses, etc. Il existe une grande diversité de normes et d’idéaux de la virilité – ou de la masculinité –, et il y a des contextes et des cultures où ces normes et ces idéaux sont parfaitement sains. « Masculinité toxique » ne laisse donc pas entendre que le problème est d’être un homme, mais qu’il y a des façons néfastes de l’être.

 

 

Le concept est utile à plusieurs égards. Il souligne que le problème est d’ordre social, à savoir qu’il a trait à la manière dont les garçons et les hommes sont socialisés et dont leur vie est organisée socialement. Il nous évite de tomber dans l’essentialisme ou le déterminisme biologique (« les garçons sont comme ça »). Il indique que c’est une forme bien précise de masculinité qui est malsaine ou dangereuse ; il implique qu’il en existe d’autres, qui sont sans inci­dence ou souhaitables, et attire l’attention sur celles-là. Il peut contribuer à rendre plus accessibles les critiques féministes sur le genre et les inégalités entre hommes et femmes, en évitant des notions plus hermétiques (telles que « masculinité ­hégémonique ») ou politiquement plus connotées (comme « masculinité ­patriarcale » ou « sexiste »). En cela, il peut amener les hommes à être moins sur la défensive. Comme il est ­relativement facile à comprendre, il peut être utilisé dans le cadre d’actions pédagogiques auprès des garçons et des hommes.

 

Le concept est également inté­ressant parce qu’il s’ancre dans une analyse sociale plus globale. Les études féministes ont montré depuis longtemps que le genre est socialement construit. Pour simplifier, on peut dire que le genre désigne les significations accordées dans une ­société donnée au fait d’être de sexe féminin ou masculin et à l’organisation sociale de la vie et des relations des hommes et des femmes.

 

Le genre est donc le produit de forces et de relations sociales. L’exemple qu’on en donne le plus souvent est la façon dont les enfants sont socialisés pour se conformer au rôle dévolu à leur sexe : à travers leurs relations avec leurs ­parents, l’observation, les jouets, la littérature et les médias. Mais le genre est aussi le produit d’interactions quotidiennes entre adultes, de la socialisation fami­liale, des représentations dans les ­médias, des institutions, du droit et des politiques publiques.

 

Certains font valoir que le concept de « masculinité toxique » peut être humiliant et culpabilisant pour les hommes. La critique émane parfois d’antiféministes qui pensent qu’aujourd’hui les hommes sont attaqués de toutes parts et victimes d’une vindicte anti-hommes. Mais elle provient aussi de féministes des deux sexes qui estiment que les hommes ont un rôle à jouer dans la construction de l’égalité des sexes et craignent que le terme puisse braquer les intéressés.

 

Je préfère insister sur d’autres inconvénients. J’en vois quatre principaux. Tout d’abord, le concept pourrait laisser penser que le problème de la masculinité se limite aux contraintes que cette dernière exerce sur les hommes et les garçons, avec pour effet de faire passer au second plan les privilèges dont ils bénéficient injustement et le préjudice qui en découle pour les femmes et les filles. La masculinité peut être « toxique » pour les hommes, mais elle est aussi gratifiante, et elle s’accompagne de toute une série de privilèges injustes et immérités. Faire des hommes exclusivement des victimes serait à la fois empiriquement faux et politiquement dangereux.

 

Ensuite, le concept peut nous faire perdre de vue la réalité des hommes, de leur comportement, de leur identité. Les chercheurs critiquent certains usages qui sont faits de la notion de « masculinité » comme s’il s’agissait d’idées ou de normes abstraites qui ne font pas partie intégrante des pratiques, des institutions et des relations sociales. Autrement dit, l’adjectif « toxique » ­devrait s’appliquer non seulement à une représentation abstraite de la masculinité, mais à des pratiques, des rapports sociaux et des contextes culturels bien particuliers.

 

En troisième lieu, le concept risque d’être employé de manière simpliste, au prix de généralisations hâtives. Plusieurs décennies d’études ont établi que les représentations de la masculinité sont multiples et qu’elles sont en partie fonction de l’origine ethnique, du ­milieu ­social, de l’orientation sexuelle et d’autres marqueurs de différence sociale. Idéalement, le débat sur la masculi­nité toxique ­devrait toujours prendre en compte le contexte.

 

Enfin, comme la notion implique que certaines formes de masculinité sont « toxiques » et d’autres non, elle induit aussi l’idée que la meilleure façon de faire progresser les hommes vers une plus grande égalité entre les sexes est de favoriser l’avènement d’une « masculinité saine » (ou quelque chose d’approchant). Certes, nous devons nous attacher à « reconstruire » la masculinité, à redéfinir ce que c’est qu’être un homme, à encourager une conception saine et positive de la masculi­nité. Mais nous devons aussi inciter les hommes à se désengager des identités genrées et à faire tomber les frontières de genre. On a tout à gagner à inciter les hommes à se désengager de la masculinité – donc à faire en sorte qu’ils se préoccupent moins d’être perçus comme virils ou pas, qu’ils aient moins besoin de se prouver qu’ils sont de « vrais hommes » – et à construire des identités éthiques, soucieuses de l’égalité des sexes et moins conditionnées ou définies par le genre en soi.

 

Le concept de « masculinité toxique » continuera selon toute vraisemblance d’animer un bon moment les débats à propos des hommes et du genre. Veillons à ce qu’il soit utilisé de manière à faire avancer la réflexion et progresser la justice entre les sexes.

 

 

— Cet article est paru sur le site XY (xyonline.net) le 7 juillet 2018. Il a été traduit par Alexandre Lévy.

Déracinés de Calcutta

Dans Nowhere People, la romancière Sabriti Roy raconte la vie précaire de réfugiés qui vivent à la périphérie de Calcutta juste après la partition de l’Inde, en 1947, le Bengale occidental devenant un État indien et le Bengale oriental, une province du Pakistan.

 

Conducteurs de rickshaw ou domestiques, ces « personnes déplacées de leur terre natale » se « cherchent de nouvelles racines sur les terrains vagues de la périphérie », note l’écrivain Hansda Sowvendra Shekhar sur le site d’information Scroll.in. Les serpents pullulent dans leurs abris de fortune régulièrement inondés, ce qui, d’après le chroniqueur, évoque avec force « les réalités terrifiantes que doivent affronter les réfugiés dans leur vie quotidienne ». Jugé « ambitieux et politique », ce roman choral apparaît comme un « document important » sur les déplacements de populations après 1947.

 

Publié en bengali en 1972, peu après la guerre d’indépendance du Bangladesh, par une auteure peu connue de son vivant (1918-1985), le livre vient d’être traduit en anglais, ce qui témoigne du nouvel intérêt des éditeurs indiens pour la littérature en langues locales.

Fou, vraiment ?

En 1973, pour les besoins d’une étude, le professeur de psychologie David Rosenhan convainc sept personnes en parfaite santé mentale de se faire interner avec lui. Ces « cobayes » doivent feindre d’entendre des voix. Une fois admis en établissement psychiatrique, les faux patients cessent de simuler. Tous devront attendre plusieurs jours, voire près de deux mois pour l’un d’eux, avant d’être relâchés. Et chez tous, sauf un, on détectera une forme de schizophrénie.

 

Jetant le doute sur les diagnostics psychiatriques et les compétences des psychiatres, l’étude de Rosenhan vient appuyer un mouvement, alors en vogue aux États-Unis, prônant la désinstitutionalisation. Problème : cette étude est fausse.

 

Le professeur est mort en 2012, mais une journaliste, Susannah Cahalan, a eu accès à ses notes et au manuscrit d’un livre inédit consacré à son expérience. Pour son ouvrage The Great Pretender, elle a interviewé les anciens confrères et collaborateurs de David Rosenhan et a découvert de nombreuses incohérences. Le chercheur avait enjolivé ses résultats, inventé des chiffres et écarté le témoignage d’un patient test qui contredisait sa thèse.

 

Susannah Cahalan n’a d’ailleurs réussi à retrouver que deux de ces faux patients et en vient à penser que les autres n’ont peut-être jamais existé. Pour autant, la journaliste se montre « prudente » dans ses conclusions, note l’historien des sciences Hans Pols dans la revue Science. « L’étude de Rosenhan, si exagérée et malhonnête soit-elle, a mis le doigt sur quelque chose », écrit-elle en conclusion.

 

La journaliste a « un intérêt tout personnel » pour le sujet, précise la critique Maureen Corrigan sur le site de la radio publique américaine NPR. « Comme elle le raconte dans son remarquable récit autobiographique Brain on Fire, elle a été hospitalisée après un diagnostic de trouble schizo-affectif. Un médecin a fini par déceler chez elle une encéphalite auto-immune, une affection qui mime les symptômes du trouble mental. » Au fond, Cahalan ne cesse de se demander combien de malades aujourd’hui n’ont pas eu la chance d’avoir reçu le bon diagnostic.