Motion d’ordre

Le premier numéro de Books, sorti en décembre 2008, portait sur l’emballement des experts qui avait abouti à la grave crise financière déclenchée l’été précédent, plongeant le monde développé dans une récession sévère. Notre visuel de couverture présentait les financiers en moutons de Panurge. Nous avons renouvelé l’exercice sur divers sujets, mettant en cause des collectifs d’experts sur des questions aussi différentes que le cholestérol et la maladie cardiaque, l’art contemporain, les médicaments psychotropes, l’impact culturel du Web ou encore les publications scientifiques en biomédecine. Nous présentons, ici, un dossier argumenté sur la transition énergétique, vue sous l’angle de l’éolien. Le cas d’école est presque parfait. À la suite d’un processus complexe dont l’histoire reste à écrire, un consensus mondial d’experts s’est formé pour affirmer que la nécessaire réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) devait passer par un développement massif des énergies renouvelables, entendez l’éolien et le solaire. Dopée par un arsenal de subventions publiques, une énorme industrie s’est développée, formant bientôt un lobby confortant agréablement les options prises par les gouvernants et les opinions défendues par les bobos urbains et les ONG écologistes. Résultat, l’Allemagne, pionnière et longtemps considérée comme le modèle à suivre, se retrouve dans une impasse : ses émissions de GES restent bloquées à un niveau très élevé. La France, bonne élève, se voit dans la situation ubuesque d’avoir à poursuivre un programme éolien gigantesque alors que son électricité est déjà à 95% décarbonée. De quoi rire, si les conséquences pour l’environnement, les finances publiques et le consommateur final n’étaient pas détestables, pour le moins.

 

Le secteur de l’énergie n’en est pas à son premier faux pas. Pendant des décennies, nous avons vécu avec le consensus du peak oil, l’idée que le monde se dirigeait inexorablement vers une terrible pénurie de pétrole. Aujourd’hui, nous croulons sous l’or noir et semblons nous diriger vers un scénario inverse, celui d’un pic de la demande et non plus de l’offre. Pendant des décennies, nous avons aussi misé sur le nucléaire. Des accidents imprévus mais évitables ont remis en question une filière pourtant parfaitement décarbonée, cela même dans des pays comme l’Allemagne et la France, où pourtant la sécurité du nucléaire n’a jamais failli.

 

Concernant l’éolien, la responsabilité des experts de la Commission européenne et de grandes agences comme l’Ademe, en France, est aussi évidente que celle de l’Élysée et des Verts. Puisse ce dossier faire un peu réfléchir nos chers décideurs.

Du nouveau sur le chromosome Y

Le chromosome Y, qui détermine le sexe masculin, a longtemps été considéré comme un amas d’ADN sans grande utilité. Puis on s’est rendu compte qu’il était essentiel à la santé physique et mentale des hommes de tous âges. Oui, messieurs, on en sait davantage ­aujourd’hui sur le seul chromosome qui vous différencie des femmes.

 

Les chercheurs ont découvert que, contrairement à ce qu’on a longtemps cru, le chromosome Y ne se borne pas à assurer quelques fonctions telles que la détermination des caractères masculins dans l’embryon ou la reconstitution des réserves de sperme chez l’adulte. De nouveaux éléments indiquent qu’il intervient dans toute une série d’opérations essentielles : il peut enrayer le développement d’un cancer, nettoyer les artères et empêcher la formation de plaques amyloïdes dans le cerveau ­(associées à la maladie d’Alzheimer).

 

En vieillissant, une part non négligeable des hommes se mettent à perdre progressivement le chromosome Y que contiennent leurs cellules sanguines. Ce processus malheureux augmente chez eux le risque d’être atteints de la maladie d’Alzheimer, d’une leucémie et d’autres pathologies. « Je suis convaincu que la perte du chromosome Y avec l’âge ­explique dans une large mesure que les hommes vivent moins longtemps que les femmes », estime Lars Forsberg, maître de conférences en génétique à l’université d’Uppsala, en Suède.

 

Autre découverte : alors que nous sommes globalement plus proches du chimpanzé que du gorille, le chromosome Y humain ressemble davantage à celui du second qu’à celui du premier. Comme l’a montré une équipe ­menée par Kateryna Makova, directrice du Centre de génomique médicale à l’université d’État de Pennsylvanie, le Y de l’homme recoupe à 70 % celui du chimpanzé et à 83 % celui du gorille. Sur neuf groupes de gènes différents identifiés sur le chromosome Y humain, constate Makova, « huit sont présents chez le ­gorille et six seulement chez le chimpanzé, ce qui est très surprenant ».

 

Selon les chercheurs, cela pourrait être le résultat des pratiques d’accouplement. Chez les gorilles, les femelles fertiles ne s’accouplent en général qu’avec un seul mâle – le dos-argenté présent dans les parages. Les femmes aussi sont le plus souvent, quoique pas toujours, monogames. Les femelles chimpanzés, en revanche, multiplient les partenaires sexuels pendant chaque cycle ovarien. Cette polyandrie stimule la compétition spermatique entre les mâles. Et, comme le chromosome Y contrôle la production de sperme, dit Makova, il est probable que le Y des chimpanzés évolue beaucoup plus vite que celui des gorilles. « Le X et le Y justifieraient chacun un roman entier », plaisante David Page, directeur de l’Institut Whitehead de recherche biomédicale (situé à Cambridge, dans le Massachusetts) et spécialiste mondialement reconnu du chromosome Y.

 

 

Les chromosomes sexuels, qu’il s’agisse de la paire XX qui détermine les caractères du fœtus femelle ou de la paire XY du mâle, se distinguent des 22 autres paires de chromosomes, ou autosomes, qui constituent le génome humain et se retrouvent dans presque toutes les cellules du corps.

 

Mais le chromosome Y fait réellement bande à part. Par rapport aux autres chromosomes, y compris le X, il ne contient qu’un petit nombre de gènes. Cet appauvrissement génétique est le résultat de son rôle dans la détermination du sexe. Chez les ­ancêtres des mammifères, le sexe n’était pas déterminé par la génétique mais par la température. C’est encore le cas chez les crocodiles et les tortues : si la température d’incubation de l’œuf de tortue est élevée, le petit sera une femelle ; si elle l’est moins, ce sera un mâle.

 

 

Avec l’apparition de la gestation interne, à température constante, il fallait un autre facteur déclenchant. Cela a conduit à l’évolution du gène de détermination sexuelle, appelé SRY, et à la nécessité de séparer le programme génétique des mâles et des femelles [lire «Deus ex machina», p.19]. Résultat, le chromosome Y sur lequel est situé le gène SRY ne pouvait plus se recombiner librement et échanger ses éléments avec le chromosome X correspondant, ce que font tous les autres chromosomes pour rafraîchir le matériel génétique chaque fois qu’un ovule ou un spermatozoïde est créé. Privés du système de réparation de la recombinaison chromosomique, la plupart des gènes du Y ont commencé à dépérir, ont disparu ou ont été intégrés à d’autres chromosomes.

 

« La construction de “barrières commerciales” a conduit le X et le Y à suivre des chemins divergents, explique Page. Le chromosome X a pu continuer à se recombiner avec un autre X pour ­fabriquer les ovules, tandis que le Y a dû adopter une stratégie isolationniste, qui l’a mené à un rapide déclin. » L’isolationnisme n’est pas total, car les extrémités du X et du Y continuent d’échanger des éléments, mais la plus grande partie du Y est hors jeu. « Le chromosome Y vit une solitude frappante », estime quant à lui George Vassiliou, directeur de recherche au centre Sanger, au Royaume-Uni.

 

Le Y n’a toutefois pas dit son dernier mot. Après avoir prédit dans les années 1990 qu’il allait disparaître tôt ou tard au profit de quelque nouveau mécanisme de détermination du sexe, les chercheurs estiment désormais qu’il n’est plus en péril. « Il évolue mais reste stable, affirme Melissa Wilson Sayres, qui étudie les chromosomes sexuels à l’université d’État de l’Arizona. Il peut perdre un gène ou deux, mais aussi acqué­rir de nouvelles séquences. Son existence n’est pas menacée. » De nouvelles recherches montrent par ailleurs que le Y peut « s’autoréparer » en brassant en interne des copies de gènes.

 

Le Y héberge aussi quantité de gènes dont le rôle n’a pas encore été élucidé. Vassiliou et ses collègues ont découvert qu’un gène propre au chromosome Y, 0UTY, protège les souris mâles contre la leucémie et qu’il pourrait avoir la même fonction chez l’homme. À Uppsala, Lars Forsberg a publié avec son collègue Jan Dumanski une série d’articles sur ce mystérieux phénomène qui fait que les hommes, en prenant de l’âge, se mettent à perdre le chromosome Y que contiennent leurs cellules sanguines. Le processus est accéléré chez les fumeurs, ont-ils constaté. Les hommes dont plus de 10 % des cellules ont perdu le chromosome meurent en moyenne plus tôt que les autres. Et ceux qui sont atteints de la maladie d’Alzheimer sont plus susceptibles que les autres de l’avoir perdu. Les chercheurs pensent que ce phénomène est lié à un affaiblissement du système immunitaire. Quand les globules blancs, les sentinelles du système ­immunitaire, perdent leur chromosome Y, leur vigilance s’émousse, ­explique Dumanski. Ils ne parviennent plus à nettoyer les parois des artères ni à repérer les cellules cancéreuses à ­détruire, et laissent des plaques amyloïdes s’accumuler dans le cerveau.

 

Le lien entre perte du chromosome Y et maladies n’a pas encore été définitivement établi, reconnaît Dumanski. Et on ne sait toujours pas ce qui provoque la perte du Y dans les cellules sanguines et comment y remédier. « C’est encore un peu tôt, et l’idée suscite encore un grand scepticisme, explique-t-il. Il faudra deux ou trois ans avant qu’elle soit largement acceptée ; mais nous sommes certains d’être sur la bonne piste. » Sur quoi il se met à rire – et avoue que son aplomb pourrait bien résulter de ce chromosome Y qui fait de lui un homme 1.

 

 

— Cet article est paru dans The New York Times le 11 juin 2018. Il a été traduit par Nicolas Saintonge.

Cinq filles contre les bulldozers

Mathangi Subramanian, écrivaine et éducatrice indo-américaine, situe l’action de son premier ­roman dans un bidonville indien. ­Vikas Swarup en avait fait autant dans Les Fabuleuses Aventures d’un Indien malchanceux qui ­devint millionnaire (10/18, 2007), adaptées au cinéma sous le titre Slumdog Millionaire. Mais Les Toits du paradis contrastent par leur optimisme à toute épreuve avec la noirceur des Fabuleuses aventures.

 

Swargahalli, bidonville fictif de Bangalore, s’abrège en « Swarga », qui signifie « paradis » en sanskrit. Si « l’appellation ­paraît ironique aux passants, qui y voient plutôt un enfer peuplé de bons à rien, d’intouchables, de paysans sans terre et de femmes abandonnées par leurs maris », note la Washington Independent Review of Books, Swarga porte bien son nom aux yeux des cinq adolescentes héroïnes du roman, « car c’est là qu’elles sont le plus heureuses et qu’elles se sentent le plus en sécurité ».

 

Loin de sombrer dans le voyeurisme de la misère (un reproche souvent adressé au film Slumdog Millionaire), Les Toits du paradis sont « une histoire d’amitié et de résilience », note le site d’information indien Scroll.in: « Des femmes luttent contre la démolition de leur bidonville menacé par les promoteurs immobiliers » et parviennent à faire reculer les bulldozers. Musulmans, chrétiens, hindous, intouchables, transgenres, tous les personnages trouvent leur voie et, surtout, restent unis, comme « étanches à la montée du nationalisme hindou », remarque la chroniqueuse Diksha Basu dans The New York Times, qui apprécie cette leçon d’espoir, tandis qu’en Inde le quotidien The Hindu y voit un roman « pas assez stimulant intel­lectuellement » pour être destiné à des adultes.

Papillonner avec Nabokov

Dans Think, Write, Speak, Brian Boyd et Anastasia Tolstoy ont réuni près d’une centaine d’interviews de Vladimir Nabokov, ainsi que des articles et des critiques signés du romancier et des lettres adressées au courrier des lecteurs.

 

« À première vue, on pourrait penser qu’il s’agit encore de fonds de tiroir, semblables à ceux qu’on nous a servis au cours des quarante années qui ont suivi la mort de Nabokov. […] Ce recueil contient toutefois certains de ses écrits les plus mordants et les plus expéditifs », estime le professeur de littérature russe, Donald Rayfield, dans la Literary Review.

 

Nabokov tenait Camus pour un « romancier de bas étage » et Freud pour un « esprit moyenâgeux s’occupant de symboles moyenâgeux », apprend-on.

 

Pour le journaliste et romancier Philip Hensher, la pièces maîtresse du recueil est « le récit magnifique d’une chasse aux -papillons publié dans le magazine Sports Illustrated ». On connaît la passion de l’écrivain russe pour les papillons, qu’il collectionnait depuis l’enfance. Une passion littéralement dévorante puisque Nabokov confie s’être aventuré à goûter, par curiosité, quelques-unes de ses prises : « Ils avaient un goût d’amande et peut-être de fromage frais. »

 

À lire aussi dans Books : Apprendre à lire avec Nabokov, février 2011.

Habitude, quand tu nous tiens

J’ai fait l’acquisition d’un smartphone il y a quelques années et j’ai vite été conquis. Pouvoir envoyer un courriel, vérifier une information, faire un achat où qu’on se trouve : quel gain inimaginable de productivité ! Chaque fois que je recevais un e-mail, l’appareil faisait « ping », et je répondais aussitôt, en me félicitant de mon efficacité. Les textos, eux, arrivaient au son d’un cor et je les traitais tout aussi promptement. Bientôt, au moindre son, je bondissais sur mon portable, comme le chien de Pavlov qui salivait quand il entendait la cloche. Mon travail et mes conversations s’en ressentaient. J’avais pris l’appa­reil pour un serviteur ­miraculeux, mais j’en étais peu à peu devenu l’esclave.

 

J’ai toujours été fier de ma volonté. Comme la plupart de ceux qui ont survécu aux études de médecine – avec les réveils aux aurores et les gardes inter­minables alors que les copains font la fête –, j’avais une expérience avérée en matière de gratification différée. Peu importe. Quand j’ai mis mon téléphone en mode silencieux, je me suis retrouvé à consulter ma messagerie électronique peut-être encore plus souvent, au cas où un message m’aurait échappé. Le seul moment où j’arrivais à résister, c’était pendant shabbat, où je ne regarde pas mes courriels de toute ­façon. Mais j’avais l’œil rivé sur la montre et je comptais les heures qui restaient avant de pouvoir rallumer mon portable. Je comprenais enfin ce que ressent un ­fumeur en mal de cigarettes. Consulter mes messages était devenu une ­mauvaise habitude dont je ne pouvais plus me ­défaire.

 

Depuis toujours, les habitudes, bonnes ou mauvaises, fascinent les penseurs et les responsables politiques. Dans Éthique à Nicomaque, Aristote passe en revue les différentes idées de la vertu qui circulent et les résume de la sorte : « Certains pensent qu’on devient bon par nature, d’autres disent que c’est par habitude, d’autres enfin par enseignement. » Pour lui, la vertu est le résultat de l’habitude. Cicéron parle, à propos de l’habitude, de « seconde nature », une expression toujours en usage. Quand l’un des pères fondateurs des États-Unis, Alexander Hamilton, se demande dans l’article no 27 du Fédéraliste comment forger des citoyens qui obéiront à la loi fédérale de la république nouvellement fondée, il utilise une autre expression devenue proverbiale : « L’homme est en grande partie une créature d’habitude. » « Une chose qui frappe rarement ses sens n’aura que peu d’influence, en général, sur son esprit, poursuit-il. On ne peut s’attendre à ce qu’un gouvernement continuellement distant et hors de vue intéresse les sentiments du peuple. Si la loi fédérale se répand dans la vie publique, elle ­paraîtra faire partie intégrante de nos vies ­quotidiennes […]. Plus [l’autorité de l’Union] circulera parmi les canaux et les courants que suivent naturellement les passions humaines, moins elle aura à recourir aux expédients violents et dangereux de la contrainte. » 1

 

Aujourd’hui, les habitudes sont un important champ de recherche scientifique. Les psychologues s’intéressent à la formation des habitudes de comportement et à leur incidence sur la santé ou le bonheur. Faisant écho à Aristote, le psychologue américain William James écrit : « Toute notre vie n’est qu’une accu­mulation d’habitudes – pratiques, ­émotionnelles, intellectuelles […] qui nous poussent irrésistiblement vers notre destinée. »

 

 

Nous n’aimons pas nous penser comme des êtres aussi passifs. Et la volonté, alors ? Les spécialistes du marketing flattent notre sentiment d’être les auteurs de nos actions avec des slogans comme « Just Do It » (Nike) ou « Déclarez votre indépendance » (New Balance). La pop psychologie aussi nous conforte dans l’idée que nous sommes maîtres de notre vie. Dans la célèbre ­expérience du marshmallow, conçue par Walter Mischel dans les années 1960 à l’université Stanford, on posait une guimauve devant des enfants et on mesurait leur capacité à ne pas la manger tout de suite 2. En évaluant ainsi la « fonction exécutive » des enfants, on pouvait en principe déceler les futurs gagnants et perdants et prédire aussi bien leurs ­résultats à l’examen d’entrée à l’université que la durée de leurs relations amoureuses ou leur réussite professionnelle. Mais comment cela est-il possible, si nous sommes essentiellement des « créatures d’habitude » ?

 

Dans Good Habits, Bad Habits, la psychologue sociale Wendy Wood ­récuse à la fois le déterminisme de William James et les exhortations à agir au lieu de se contenter de réagir. Elle cherche plutôt à suggérer aux lecteurs des moyens plus réalistes de se défaire de leurs habitudes. En s’appuyant sur son travail de terrain, elle estime que maintenir ses bonnes habitudes et réprimer les mauvaises fait intervenir à la fois des choix et des facteurs inconscients. Dans le cerveau, explique-t-elle, « plusieurs mécanismes distincts mais imbriqués guident le comportement ». Nous n’avons conscience que de notre pouvoir de décision (un phénomène connu sous le nom d’« illusion introspective »), ce qui nous conduit à en surestimer l’importance. Les fonctions exécutives qui nous permettent d’exercer notre volonté nous procurent « cette capacité d’action qui fait de nous ce que nous sommes ». Cela demande un effort : pour mener à bien notre vie, nous devons automatiser certains comportements.

 

L’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle permet aux chercheurs de visualiser les réseaux neuronaux qui ­s’activent, selon qu’on effectue des tâches automatiques ou conscientes. Sur l’électro­encéphalogramme d’une personne qui apprend une tâche, on constate une activité dans le cortex préfrontal et l’hippocampe, des réseaux associés à la prise de décision et aux fonctions exécutives. Avec la répétition de cette tâche, l’activité se déplace vers les régions du putamen et des noyaux gris centraux, dans ce que Wendy Wood appelle la « machinerie élémentaire du cerveau ». C’est là que les tâches sont transformées en habitudes.

 

Ces zones plus primitives du cerveau sont moins gourmandes en énergie mentale, car des suites d’actions y sont regroupées en vertu d’un mécanisme que l’on appelle le chunking. Quand on prend le volant, on n’a pas besoin de penser aux différents gestes à faire – boucler sa ceinture, mettre le contact, passer une vitesse, regarder dans les rétro­viseurs, appuyer sur l’accélérateur. Toutes ces actions sont réunies en un seul bloc dans la mémoire et déclen­chées par un signal contextuel : se mettre au volant. Cela nous permet de nous concentrer sur ce qui requiert davan­tage d’attention consciente. On peut penser à sa destination ou aux acti­vités du jour et faire attention à la route.

 

Les premiers travaux de Wendy Wood portaient non pas sur les habitudes mais sur ce qu’on appelle la « persistance » dans la mémoire. Pour des actions ponctuelles, comme se faire vacciner contre la grippe, les décisions conscientes suffisaient largement. En ­revanche, pour des comportements impli­quant la répétition, les habi­tudes étaient cruciales. Selon William James, « 99 %, voire 999 ‰, de notre activité est purement automatique et relève de l’habitude ». Ce n’était alors qu’une hypothèse. Wendy Wood a ­trouvé le moyen de quantifier précisément la part d’habitude dans nos actions. En s’appuyant sur la méthode d’« échantillonnage de l’expérience », elle a demandé à des sujets de consigner pendant deux jours tout ce qu’ils faisaient au moment où ils le faisaient. Les résultats varient selon les groupes étudiés, mais le constat de base est que 43 % de nos actes sont le fait d’habitudes.

 

 

Cela explique pourquoi la connaissance consciente ne suffit pas à modifier un comportement, et pourquoi les initiatives de santé publique incitant à adopter une meilleure hygiène de vie se soldent souvent par un échec. En 1991, l’Institut national du cancer a établi que seuls 8 % des Américains connaissaient la recommandation de consommer au moins cinq fruits et légumes par jour. Une campagne natio­nale sur ce thème a été lancée. Six ans plus tard, 39 % des citoyens étaient informés, mais les comportements alimentaires n’avaient guère changé. Les responsables de la santé publique ont ­récidivé en 2007 avec la campagne « Fruits et légumes : plus, c’est mieux ». Malgré cela, en 2018, les Américains n’étaient encore que 12 % à manger deux fruits par jour, et 9 % trois légumes. Il ne suffit pas de nous sensibiliser à ce qui est bon pour la santé, car notre façon de consommer, de cuisiner et de faire les courses est régie par l’habitude.

 

Dans le test du marshmallow, seul un sujet sur quatre parvient à résister plus d’un quart d’heure à la tentation de manger la friandise. Autrement dit, la plupart des gens n’ont pas la maîtrise de soi requise pour réussir dans la vie. Toutefois, un volet moins connu de cette expérience laisse entrevoir un moyen de remédier à cette faiblesse. Les chercheurs ont comparé les résultats de deux situations : dans la première, les enfants voyaient le marshmallow posé devant eux ; dans la seconde, ils savaient qu’il était là mais ne le voyaient pas. Quand la tentation était visible, les enfants ne résistaient en moyenne que six minutes ; si la guimauve était cachée, ils tenaient dix minutes. Wendy Wood en conclut que la volonté « est moins quelque chose d’inné que le résultat de la situation dans laquelle on se trouve ». Apporter quelques petits changements au contexte pourrait donc nous permettre de faire aussi bien que des personnes apparemment plus disciplinées.

 

Une étude sur le comportement d’étudiants, conduite par Wendy Wood et ses collègues, confirme cette hypothèse. Les sujets devaient noter les fois où ils se disaient : « Oups, je ne devrais pas faire ça ! » – par exemple quand ils veillaient tard, se réveillaient en retard, mangeaient trop ou procrastinaient. Et ce n’est pas lorsqu’ils prenaient une résolution ou se détournaient de la tentation qu’ils parvenaient à adopter de bons comportements, mais lorsqu’ils modifiaient leur environnement. Au lieu de travailler sur un canapé dans la résidence universitaire avec la télévision à proximité, ils allaient à la bibliothèque ; en éliminant les mauvais aliments du réfrigérateur collectif, ils mangeaient mieux. « C’est quand on cache le marshmallow que la maîtrise de soi commence à bien fonctionner », écrit Wendy Wood.

 

Même ceux qui obtiennent de bons résultats aux questionnaires de maîtrise de soi le doivent sans doute plus à des facteurs contextuels qu’à leur force de caractère. Une étude allemande indique que les sujets avaient rarement le sentiment de résister à la tentation. « Ils menaient leur vie de façon à cacher le marshmallow la plupart du temps », ­souligne Wendy Wood. Cette observation fonde la thèse centrale de son livre : pour se défaire de ses mauvaises habitudes, l’important n’est pas d’en avoir la volonté, mais de reconfigurer son environnement de façon à favoriser les bons comportements. Wood cite le psychologue Kurt Lewin, qui estimait que les comportements sont soumis à une « constellation de forces » semblables à la gravité ou à la dynamique des fluides qui font qu’un cours d’eau a un débit plus ou moins fort. Ces forces agissent en fonction de l’endroit où l’on est, des personnes avec qui l’on se trouve, du moment de la journée et de nos actions précédentes. Paradoxalement, pour maîtriser une situation, il vaut mieux court-­circuiter la volonté que l’exercer.

 

Pour Wendy Wood, c’est le « frottement » qui constitue la force déterminante pour se défaire des mauvaises habitudes : si l’on parvient à faire en sorte que celles-ci nous procurent des désagréments, l’inertie peut alors nous mettre sur le chemin de la vertu sans qu’on ait besoin de la volonté. Ainsi, la psychologue attribue la baisse du tabagisme au frottement accru induit par l’interdiction de fumer dans les lieux publics, la forte hausse du prix du paquet de cigarettes et la fin de la publicité pour le tabac à la télévision et à la radio.

 

De leur côté, les entreprises qui nous entourent font tout pour réduire le frottement. L’employé à la caisse du McDonald’s a pour consigne de demander : « Vous prendrez des frites avec ça ? » – une question toute simple qui nous incite à consommer davantage de lipides et de glucides. Le visionnage boulimique des séries télévisées est encouragé par le fait que l’épisode suivant s’enclenche automatiquement pendant que défile le générique de fin. Keith Chen, ex-­directeur des études d’Uber, a expliqué à Wood que l’application a été conçue pour réduire au maximum le frottement : « Le système vous géolocalise. Vous n’avez même pas besoin d’y penser…ni d’avoir des espèces sur vous. »

 

Dans son best-seller Le Pouvoir des habitudes, Charles Duhigg traite de la tendance qu’ont les entreprises à nous conforter dans nos mauvaises ­habitudes 3. Comme Wendy Wood, il montre que les enseignes de restauration rapide s’ingénient à nous faire consommer davantage. McDonald’s standardise l’architecture de ses points de vente dans le but de déclencher des réflexes alimentaires. Dans de nombreuses chaînes, les plats sont conçus pour apporter une certaine dose de sel et de graisses qui active ­instantanément le système de récompense du cerveau.

 

Duhigg révèle comment les marques cherchent à exploiter la formation des habitudes et évoque à ce propos le travail d’un gourou de la publicité des débuts du xxe siècle, Claude C. Hopkins. Sa campagne pour le dentifrice Pepsodent aurait créé l’habitude du brossage de dents chez les Américains. Quand la marque fait son apparition, en 1915, rares sont ceux qui se préoccupent de se brosser les dents, et un grand spécialiste de l’hygiène dentaire décrète que les dentifrices ne servent à rien. Claude C. Hopkins cible son message sur la plaque dentaire, « la source de tous les problèmes dentaires », affirme-t-il en 1917 dans ses réclames. En vérité, on peut l’éliminer en croquant une pomme, et les dentifrices de l’époque ne sont d’aucun effet. Hopkins n’en exagère pas moins les dangers et assure que Pepso­dent est le seul moyen de se débarrasser de la plaque. « Passez-­vous juste la langue sur les dents, clame une autre publicité, vous sentirez une pelli­cule – c’est elle qui jaunit vos dents et provoque des caries. » En quelques années, ­Pepsodent devient l’une des marques les plus connues du monde.

 

Pour Duhigg comme pour Wendy Wood, nos habitudes sont régies par tout un système de signaux et de récompenses. Pepsodent n’était pas la seule marque à promettre d’éliminer la plaque dentaire, mais les ingrédients qui donnaient une sensation de fraîcheur, tels que l’acide citrique ou le menthol, étaient aussi légèrement irritants, ce qui produisait un picotement plaisant dans la bouche. Hopkins avait créé un signal en alertant les consommateurs sur la plaque dentaire, et le dentifrice lui-même procurait une récompense physique. Ces boucles de signal et de récompense sont très efficaces : si l’on ne s’est pas brossé les dents, on sent que quelque chose ne va pas. Vingt ans après le lancement de la campagne Pepsodent, l’usage du dentifrice était devenu la norme pour une large majorité de la population américaine. Claude C. Hopkins, écrit Duhigg, avait créé un « besoin irrésistible ».

 

 

Wendy Wood met l’accent sur le contrôle de la situation pour acquérir facilement de bonnes habitudes. Charles Duhigg évoque, pour sa part, le cas d’une femme qui se ronge les ongles et à laquelle on conseille de trouver à occuper ses mains à quelque chose qui lui produise une stimulation physique comparable – par exemple tapoter sur un bureau. L’idée, ici, est de conserver le système signal/récompense et de modifier légèrement l’habitude elle-même. Pour les deux auteurs, l’essentiel n’est pas de se défaire d’une habitude grâce à la volonté, mais de la remplacer par une autre.

 

Tous deux insistent aussi sur le rôle de l’effort conscient – non pas pour lutter contre une habitude, mais pour l’analyser et pouvoir ainsi mieux élaborer une stratégie qui permette de la rectifier. Constatant qu’il a pris du poids, Charles Duhigg décide d’arrêter d’aller s’acheter un biscuit tous les après-midi à la cafétéria du New York Times, où il est journaliste. Coller sur son bureau un Post-it portant la mention « pas de biscuit » n’aurait servi à rien : il aurait passé outre et serait quand même allé à la cafétéria, où il aurait discuté avec des collègues à la caisse, puis acheté et mangé son biscuit.

 

Il a essayé plutôt de déterminer ce qui déclenchait cette habitude, en utilisant les cinq catégories identifiées par les psychologues : lieu, moment, état émotionnel, entourage, action précédant immédiatement l’action routinière. Avait-il faim ? S’ennuyait-il ? Avait-il besoin d’une pause ou d’un petit apport de sucre ? Il a changé sa routine – il s’est mis à manger un beignet à son bureau plutôt que d’aller à la cafétéria ; à aller faire un tour dehors. Il a examiné toutes les hypothèses : si le beignet pris à son bureau n’assouvissait pas son besoin d’aller à la cafétéria, c’est que le sucre n’était pas en cause. Par élimination, il a pu établir que son habitude était motivée par le besoin de communiquer et de se distraire. Le meilleur substitut au biscuit, c’était d’aller bavarder dans le bureau d’un collègue.

 

Wendy Wood clôt son livre sur un conseil à l’intention de celles et ceux d’entre nous qui sont devenus esclaves de leur téléphone portable. Elle propose une stratégie par étapes. Premièrement, admettre notre dépendance et le fait que cette habitude perturbe notre travail, nos relations sociales et notre conduite au volant. Deuxièmement, « maîtriser les signaux contextuels », c’est-à-dire ­repérer ce qui nous pousse à attraper notre ­téléphone.

 

Dans mon cas, ce sont des signaux auditifs (le « ping », le son du cor) ou visuels (les alertes qui s’affichent à l’écran). Je savais bien que mettre le portable en mode silencieux ne suffisait pas à supprimer l’habitude, mais, comme avec l’expérience du ­marshmallow, loin des yeux pouvait signifier loin du cœur. J’ai constaté que cela m’aide de laisser le téléphone dans une autre pièce pendant que je prépare le petit déjeuner. Quand je suis en voiture, je le range dans la boîte à gants. Quand je marche, je le mets dans une poche zippée. Il y a mille autres façons de créer du frottement et de faire en sorte qu’il soit plus difficile de céder à l’habitude. Éteindre le portable est beaucoup plus efficace que de le mettre en mode silencieux – bien sûr, je suis curieux de savoir qui vient de m’envoyer un e-mail, mais cela me fatigue d’avoir à le rallumer.

 

Wendy Wood conseille aussi d’inventer de nouvelles récompenses pour remplacer celles que procure le téléphone. Je me suis mis à écouter de la musique en voiture ; le soir, au lieu d’aller sur Twitter et de consulter ma messagerie, je me suis plongé dans des auteurs que je n’avais jamais lus. À la fin de la journée, je me sentais plus détendu – et libre.

 

 

Cet article est paru dans The New Yorker le 21 octobre 2019. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Georges Perec, du jeu au je

Georges Perec, ­décédé en 1982, est le plus moderne des romanciers français. N’est-il pas le grand promoteur du roman à contraintes, où l’écrivain emprisonne volontairement son élan créateur dans une camisole de règles, un « cahier des charges » parcimonieusement divulgué ? Une technique à vrai dire aussi vieille que la littérature – la poésie du moins. Voir par exemple la sextine, la « reprise dans un ordre différent des mots rimes de la première des six strophes du poème » 1, inventée au XIIe siècle par le troubadour ­Arnaut Daniel puis utilisée plus tard par Dante, Pétrarque, Camões et Pound, parmi d’autres.

 

Perec était le « pur produit » de l’Ouvroir de littérature potentielle (Oulipo), qui réunissait mathé­maticiens et littérateurs dans « la recherche de formes, de structures nouvelles qui pourraient être utilisées par les écrivains de la façon qu’il leur plaira ». Après le décès de Raymond Queneau, le fondateur de l’Oulipo, Perec en devient le porte-flambeau.

 

Perec a passé sa (courte) vie d’écrivain à s’inventer des contraintes de plus en plus élaborées, fondées sur des règles mathématiques mais aussi rhétoriques, lexicales, orthographiques, sémantiques, linguistiques, taxinomiques, biographiques, topologiques ou typo­graphiques 2. L’Oulipo et ses membres mathématiciens l’équipaient en outils mathématiques ; sa prodigieuse inventivité, sa culture littéraire (essentiellement autodidacte) et son expérience de documentaliste au CNRS ­faisaient le reste.

 

Impossible de ne pas citer ses deux procédés rhétoriques les plus emblématiques : le palindrome (mot ou texte qui se lit indifféremment de gauche à droite et de droite à gauche), dont Perec détient le record français avec son « grand palindrome » de 5 566 lettres et 1 247 mots (lequel fait pourtant piètre figure à côté d’un palindrome en finnois de presque 50 000 lettres) ; et le lipogramme (exclusion d’une ou de plusieurs lettres), figure de style dans laquelle il s’illustre avec La Disparition, un roman de près de 300 pages où ne figure jamais la voyelle « e », puis avec Les Revenentes, d’où sont bannies cette fois toutes les voyelles sauf le « e ». Pour tout simplifier (ce qui n’est évidemment pas le but) Perec s’attribue le droit de déroger à ses propres contraintes en les assouplissant (« sous-contraintes »), en les durcissant (« sur-contraintes ») ou en les démultipliant (« méta-­contraintes »).

 

Il ne dédaigne pas pour autant des procédés plus rudimentaires comme la répétition, l’énumération, l’accumulation – ces formes sonores qui deviennent vite poésie – ou l’insertion de son récit dans un cadre spatio-temporel très strict (dans Espèces d’espaces, de la page en face de lui à l’Univers en passant par son lit, sa chambre, son appartement, son immeuble, sa rue…).

 

Ces efforts – ces exploits – destinés d’abord au roman, il les étend vite aux pièces radiophoniques, au cinéma, à la poésie – réceptacle naturel de son singulier talent –, sans oublier les mots croisés, l’activité littéraire peut-être la plus intrinsèquement ­perecquienne, et la traduction, autre forme essentielle de production littéraire sous contrainte.

 

Les sujets traités couvrent pour leur part tout le champ des acti­vités humaines ordinaires, voire « infra-ordinaires », de la consommation (Les Choses) à l’habitation (Espèces d’espaces) en passant par la cuisine (81 fiches cuisine à l’usage des débutants), les lunettes (Considérations sur les lunettes), l’art et la manière de ranger les livres, les jeux, les vacances…

 

Et le lecteur ? Perec requiert-il de lui autant d’efforts masochistes qu’il en a déployés lui-même ? En réalité, le lecteur est le principal bénéficiaire de cette créativité multiple. Les contraintes transforment la dégustation des œuvres perecquiennes en jeu de piste, ou en jeu tout court dont il faut décrypter la règle. L’adepte acharné de jeux de société qu’était Perec s’y entend pour faire de ses créations une source de récréa­tion, afin d’intriguer autant que d’épater le lecteur. Par exemple, à la publication de La Disparition chez Denoël, l’absence du « e » dans l’ensemble du texte n’avait pas été signa­lée ; lecteurs (et critiques) ne l’ont pas remarquée non plus. Pourtant, Perec avait semé des ­indices, à commencer par le grand « e » rouge sur la couverture, les indi­cations de cruciverbiste, les allu­sions ; il avait aussi déformé des expressions usuelles pour contourner le problème – « à malin, malin et demi » devenant ainsi « à malin, malin un quart ».

 

Ces contraintes ludiques sont aussi bénéfiques au lecteur en ce qu’elles servent – c’est leur but revendiqué – à stimuler l’imagination de Perec, déficiente selon lui, et lui permettre de « travailler la matière romanesque pour la rendre proliférante », de transformer le roman en « une véritable machine à raconter des histoires ». « La contrainte […], en bornant l’imaginaire, fait paradoxalement prendre conscience à l’écrivain de l’étendue de sa liberté, d’où son efficacité en matière de production du texte. Le texte jaillit, ici et maintenant, poussé par une nécessité externe qui permet de lutter contre les vents internes qui pourraient se montrer contraires » explique l’oulipien Paul Fournel, autre adepte du procédé 3.

 

On pourrait plus trivialement comparer la contrainte à la résis­tance que rencontre le projectile dans le tube d’une sarbacane, et qui booste sa propulsion. La preuve par le grand œuvre de Georges Perec, autrement dit La Vie mode d’emploi, un feu d’artifice d’histoires (une centaine) mais aussi de contraintes. Un roman en forme de puzzle, dont le plan suit celui d’un ­immeuble (une pièce par chapitre) dans lequel le lecteur circule dans un ordre lui-même dérivé d’un problème d’échecs, la « poly­graphie du cavalier » (comment ne passer qu’une seule fois par chaque case ?), lui-même régi par un tableau de type « bi-carré latin orthogonal d’ordre 10 ». Le prix Médicis 1978 a salué non seulement l’exploit mais son résul­tat narratif. Ce qui montre que toutes les muses grecques peuvent se retrouver dans cette œuvre et que, en déconstruisant le roman moderne, Perec a réussi à remettre en selle, comme il le souhaitait, le « vrai » roman à la façon du XIXe siècle.

 

Chez Perec, ludique ne veut pourtant pas dire futile, et ses exploits de virtuose cachent aussi un dessein métaphysique. La règle qui régit les jeux dans lesquels il entraîne son lecteur est « une règle du “je” ». Calembours, trucages, jeux de mots, substitutions ou disparitions de lettres sont autant de ruses que Perec emploie pour dissimuler sa quête ou en travestir le véritable objet, qui est de sonder le trou béant qu’une « disparition » fondatrice a laissé au centre de sa propre biographie : celle de sa mère au coin de la rue Vilin, dans le 20e arron­dissement de Paris, une triste nuit de 1943.

 

Perec aura passé sa courte vie à tourner, année après année, en cercles concentriques de plus en plus serrés, autour d’une énigme qui débute d’ailleurs dans le champ lexical avec son propre nom : Perec, Peretz, Peres ou Peretzes ? Caractères hébreux, cyrilliques ou latins ? Autobiographie, autoréférence, autobibliographie, histoire de son histoire, mémoire de sa mémoire, anthropologie endotique : toute l’œuvre de Perec est, d’une façon ou d’une autre, « auto ». Comme Bartlebooth, le personnage central de La Vie mode d’emploi, Perec cherche inlassablement à reconstituer un puzzle dont la dernière pièce manque – dans le roman, une pièce en forme de « w », la lettre fétiche de ­Perec, la désignation d’une île qu’il avait imaginée enfant : un lieu ­effroyable, dystopique, celui-là même où a dû disparaître sa mère, victime de « l’Histoire avec sa grande hache » 4.

Mauvais perdants

Ce fut peut-être l’infox la plus pernicieuse du XXe siècle : l’Allemagne n’avait pas perdu la Première Guerre mondiale, l’armistice du 11 novembre 1918 avait été imposé à des militaires invaincus par des civils traîtres, sympathisants du bolchevisme. De cette légende du « coup de poignard dans le dos », Hitler a fait l’usage que l’on sait pour saper la fragile république de Weimar.

 

Il semble évident aujourd’hui que, à partir de l’été 1918 au moins, le Reich de l’empereur Guillaume II, à bout de souffle, n’avait plus aucune chance de gagner la guerre. « Des centaines de milliers de soldats allemands désertaient ou n’obéissaient plus aux ordres. Le front ouest n’était plus qu’une toile d’araignée de positions à court d’effectifs, dans lesquelles des soldats démoralisés tenaient plus mal que bien », rappelle Sven Felix Kellerhoff dans le quotidien Die Welt. Plus troublant : sur le moment, cette évidence de la victoire alliée fut partagée par l’immense majo­rité des protagonistes d’alors, quel que soit leur camp.

 

Comment est-il donc possible qu’un mensonge aussi criant que le « coup de poignard dans le dos » ait pu trouver une si large audience par la suite ? Dans L’Impensable Défaite, le spécialiste de la Première Guerre mondiale Gerd Krumeich tente de répondre à cette question en en soulevant d’autres, parfois dérangeantes, comme le relève Esteban Engel dans le quotidien régional Rhein-Neckar-Zeitung : « Comment la recherche d’un responsable de la défaite s’est-elle muée en ulcère cancéreux pour la jeune république ? Est-ce que la légende n’aurait pas malgré tout un fond de vérité ? »

 

Soyons clairs : Krumeich ne prétend à aucun moment que l’Allemagne aurait pu l’emporter. Sa défaite militaire n’est pas mise en doute. Mais, en prenant le point de vue des contemporains au sérieux, il tente de voir comment, peu à peu, la légende a pu prendre corps à la suite du traumatisme de la guerre.

 

Selon lui, si coup de poignard il y eut, il fut le fait du grand état-major général : celui-ci ­aurait fait un calcul qui se révéla catastrophique et a rarement été interprété correctement jusqu’ici. Le 28 septembre 1918, le général Erich ­Ludendorff, dirigeant de fait du pays, informe son supérieur formel, ­Hindenburg, qu’il est temps de commencer les négociations pour un armis­tice. « La suite est connue : en l’espace de quelques jours se met en place le premier gouvernement impérial soutenu par le Parlement, sous la direction du prince Maximilien de Bade, qui demande au président américain Woodrow Wilson de négocier un armistice avec la France et la Grande-­Bretagne.

 

Ce bouleversement de la politique allemande provoque à son tour, indirectement, la mutinerie des marins de la flotte, qui refusent de se laisser sacrifier contre la Royal Navy dans une bataille suicidaire. Le 9 novembre 1918, le chancelier de l’empire annonce l’abdication de Guillaume II et appelle le président du Parti social-­démocrate à lui succéder. Ces conséquences de la proposition d’armistice du 28 septembre, Krumeich ne les remet pas en question, mais il propose d’interpréter le calcul de Ludendorff et de Hindenburg d’une façon radicalement nouvelle », résume Kellerhoff.

 

En fait, selon Krumeich, le grand état-major général, en poussant le gouvernement à demander un armistice, n’entendait pas seulement rejeter la responsabilité de la défaite sur les civils, il s’imaginait aussi obtenir, de cette façon, une stabilisation du front occidental et être en meilleure posture pour négocier la paix. Or c’est exactement l’inverse qui s’est produit : un effondrement du Reich et l’obligation de souscrire à toutes les conditions imposées par les vainqueurs, lors du traité de Versailles.

L’esprit et la lettre

Depuis novembre 2019, les lecteurs se passionnent pour un ouvrage pour le moins austère, la Constitution de leur pays. Adoptée en 1980 sous la dictature du général Pinochet, elle est aujourd’hui un caillou dans la chaussure du président conservateur Sebastián ­Piñera. Le mouvement social sans précédent qui secoue le pays depuis l’annonce, en octobre, de la hausse du prix du ticket de métro à Santiago réclame en effet une refonte de la loi fondamentale. Les Chiliens reprochent au texte en vigueur son inspiration ultralibérale, celle des « Chicago Boys » des années 1970, ces économistes chiliens formés à l’université de Chicago par Milton ­Friedman. Il consacre effectivement la prépondérance des acteurs privés dans un très grand nombre de secteurs comme la santé, l’éducation ou la distribution d’eau et d’énergie.

 

En avril, les citoyens décideront par référendum s’ils veulent une nouvelle Constitution. En attendant, ils se sont mis à lire ou à relire l’actuelle, ainsi que « des ouvrages en rapport avec la Constitution qui ne relèvent pas nécessairement de la jurisprudence mais plutôt du débat d’idées », note le quotidien chilien La Tercera.

En direct de la start-up

Les tables de ping-pong, les distributeurs de boissons énergisantes et les salles de massage mises à disposition du personnel, les salariés en sweats à capuche au logo de leur entreprise, le sentiment d’œuvrer au bien de l’humanité alors que l’on fait commerce de données personnelles… Tous les clichés sur la Silicon Valley sont dans Uncanny Valley, le récit que fait Anna Wiener des cinq années qu’elle vient de passer dans des jeunes pousses technologiques de la région de San Francisco.

C’est « le voyage d’une naïve désabusée au cœur du capital-risque », résume Julia Carrie Wong dans le quotidien britannique The Guardian. À 25 ans, alors qu’elle jongle à New York entre un travail d’assistante d’édition sous-payé et des piges dans la presse, la jeune femme se dit qu’elle ferait mieux de travailler dans une start-up, « où les gens de son âge peuvent contribuer à bâtir l’avenir au lieu d’aller chercher des cafés aux représentants de l’ancien monde. »

Une espionne au pays des start-up

Direction la Silicon Valley, où elle va travailler dans trois entreprises successives, toujours au service clients, des postes peu valorisés dans une culture très masculine qui prise avant tout les compétences informatiques. « Wiener fait une bonne espionne dans l’univers de la technologie, remarque la critique Laura Miller dans Slate, même si elle ne fait pas vraiment de révélations. L’esprit Silicon Valley a déjà été abondamment exposé : le libertarianisme borné, la foi naïve dans la méritocratie, les locaux aménagés en espaces de loisirs, le culte du patron vingtenaire ». Mais Wiener « possède un sens aigu de l’observation, et ce don qu’ont les romanciers pour choisir des détails éloquents et les rassembler dans des phrases bien tournées », ajoute Miller.

La vraie force d’Uncanny Valley « vient de son étude minutieuse des causes et des effets complexes qui produisent cette nouvelle inquiétante étrangeté à tous les niveaux, de l’individu au pays tout entier  », estime la journaliste Lauren Oyler dans The New York Times.

Laub

« “Les Allemands ont un mot pour désigner cette merveille, me dit Hermann en me montrant le sol jonché de feuilles d’automne. Nous disons : das Laub.”

Mais il n’avait pas plu depuis une éternité, les feuilles crissaient sous nos pas, et me vint un vers de Supervielle qui, ce matin-là, sonna lugubrement dans mon souvenir : “Et le bruit du soleil.” » D. P.

 

Laub : nom allemand, neutre. Il désigne le sol jonché de feuilles mortes de l’automne au début du printemps. Le poème de Jules Supervielle s’intitule L’Allée.

 

Aidez-nous à trouver le prochain mot manquant:

Existe-t-il dans une langue un mot pour désigner la honte de prendre l’avion en raison des émissions de gaz à effet de serre ?

 

Écrivez à