Allemagne : le fiasco de la transition énergétique

C’est une idée formidable, l’idée d’une énergie de ­demain : 675 fonctionnaires de la République fédérale d’Allemagne travaillent chaque jour à sa réussite, dans les ministères et les services subordonnés, dans divers organismes et départements, dans des comités et sous-comités. Ils travaillent pour un monde dont la beauté n’est pas restée simplement une idée mais est ­devenue une réalité… le temps d’une journée ; chez nous, en Allemagne. C’était le 22 avril 2019, le lundi de Pâques. Ce jour-là, le soleil a brillé du matin au soir, le vent a poussé les ­éoliennes à plein régime et, au crépuscule, sans que le moindre petit nuage de gaz à effet de serre se soit élevé dans le ciel, 56 GW (gigawatts) d’énergies renou­velables avaient été produits, ce qui couvrait presque toute la consommation de la quatrième nation industrielle du monde. Ce fut magique, une combinaison parfaite de la nature et de la technique moderne. Malheureusement, cela n’a duré que ce jour-là.

 

De nombreux autres jours, la réa­lité est sale et grise. Une grande partie de l’électricité utilisée en Allemagne continue à provenir du charbon 1. Les brûleurs à mazout et à gaz tambourinent dans les chaufferies. Les rues de notre pays appartiennent aux automobiles d’hier, propulsées par des moteurs à ­essence ou Diesel.

 

L’idée de ce monde formidable de ­demain est née il y a huit ans, le 11 mars 2011. Au Japon, un tsunami avait endom­magé la centrale de Fukushima. La chancelière Angela Merkel et son ­cabinet décidèrent de sortir du nucléaire. Un événement et un jalon historiques.

 

Et on en est resté là.

 

Ce qui fut alors pensé en grand se désa­grège dans la trivialité. La transition énergétique, le plus important projet politique depuis la réunification, menace d’échouer, et le rêve d’un avenir à faibles émissions de CO2 de se briser. Durant les huit années qui se sont écoulées depuis Fukushima, personne à Berlin n’a vraiment porté le projet, la chancelière moins que quiconque. Nos dirigeants politiques produisent certes des lois, des règlements, des directives, mais il n’y a personne pour coordonner ou accélérer la transition. Tous craignent la résistance des citoyens lorsqu’il faut installer une éolienne ou une ligne électrique quelque part.

 

Depuis 2012, les consultants de McKinsey suivent l’avancement de la transition énergétique. Leur dernier ­bilan ôte toute illusion : l’Allemagne est « très éloignée des objectifs qu’elle s’est elle-même fixés ».

 

La Cour des comptes allemande se montre encore plus dure. À l’en croire, la transition aurait coûté au moins 160 milliards d’euros au cours des cinq dernières années 2. La dépense ­serait « complètement disproportionnée par rapport aux recettes, jusqu’ici très maigres », a déclaré le président Kay Scheller à l’automne 2018. Sa critique n’a pratiquement eu aucun écho dans l’espace politique. Scheller craint qu’en raison de cette gabegie les citoyens ne tardent pas à perdre confiance dans ­l’action du gouvernement. Les sondages montrent que la grande idée de la transition énergétique alimente les frustrations. Malgré toute leur sympathie pour le projet, les Allemands le jugent désormais cher, chaotique, injuste.

 

 

Un vrai danger. Car l’avenir du pays en dépend, du point de vue écologique, économique et technologique, mais ­aussi sociétal. Contrairement à la construction du nouvel aéroport de Berlin et à ses contretemps ubuesques, ce projet-là, le projet du siècle, ne peut être ravalé au rang d’une simple farce 3. Ce qui est en jeu ici, c’est notre façon de vivre et de travailler dans le futur, notre modèle industriel, notre manière de coexister.

 

Les politiciens brandissent volontiers la notion d’« enjeu national ». Cette fois, l’expression est appropriée. Notamment parce qu’être pionniers mondiaux en la matière relève de l’image que les Allemands se font d’eux-mêmes. Dans leur majorité, ils étaient fiers de ce projet, et les hommes politiques auraient pu tirer profit de ce sentiment.

 

Mais voilà, la transformation du système s’est arrêtée à mi-chemin. Le déve­loppement des éoliennes et des panneaux solaires piétine. Tout manque : les réseaux, le stockage et, surtout, la ­volonté politique ainsi qu’une gestion efficace. Le gouvernement fédéral gaspille à tour de bras.

 

 

Rien qu’au ministère de ­l’Économie, on compte 287 personnes qui se consacrent à ces thématiques. Elles se répartissent dans 4 départements et 34 services. S’y ajoutent, au niveau ­fédéral et au niveau régional, au moins 45 orga­nismes où tout un tas de gens prétendent s’occuper de ces questions. Ils rassemblent des tonnes de données, inventent des mécanismes d’incitation compliqués. Les dépenses sont énormes, les résultats modestes.

 

Les spécialistes se perdent dans les détails, ils produisent du papier – mais aucune stratégie. Pendant des mois, le poste clé de secrétaire d’État chargé de l’Énergie est resté vacant, et alors ? Personne ne se sent responsable, personne ne définit les tâches à accomplir en priorité. Tant qu’il n’y aura pas de ­ministère de l’Énergie, le sujet conti­nuera à se promener entre les divers services. D’autant que la chancelière se refuse à donner des directives claires.

 

En décembre 2015, Angela Merkel a ratifié les accords de Paris sur le climat, l’Allemagne s’est engagée à contribuer à ralentir le réchauffement planétaire. Depuis, plus de quatre années ont ­passé, pour rien ou presque. En raison du ­débat sur les migrants et de l’émergence du parti eurosceptique AfD, la transition énergétique a été reléguée au second plan.

 

Lors du sommet du G8 en 2007 à ­Heiligendamm, la chancelière se montrait favorable à l’idée qu’il serait juste que tout le monde sur Terre soit ­autorisé à émettre la même quan­tité de CO2. Une idée révolutionnaire, qui s’est ­arrêtée là. Plus tôt encore, en mars 1997, celle qui n’était alors que la ministre de ­l’Environnement déclarait au Spiegel : « En ce qui concerne la réduction de CO2, le secteur des transports constitue le plus grand problème. » Elle pourrait dire exactement la même chose ­aujourd’hui.

 

Si on on tire le bilan de son règne à présent qu’il touche à sa fin, le plus grand échec de Merkel est d’avoir fait si peu avancer la politique du climat, alors même que ce sujet l’a préoccupée très tôt. C’est un sujet typiquement alle­mand : après tout, la transition énergétique a été inventée en Allemagne. Le concept d’Energiewende tournant énergétique»] est apparu en 1980 dans le titre d’un livre. Puis il est entré dans le vocabulaire mondial, comme celui de Götterdämmerung [« crépuscule des dieux »] ou de Kindergarten [« jardin d’enfants »]. L’idée a fait florès et été appliquée ailleurs. Les Pays-Bas, par exemple – plus grands fournisseurs de gaz naturel en Europe jusqu’à présent –, ont décidé d’abandonner la production de combustibles fossiles d’ici une décennie 4. En Norvège, plus aucune automobile à moteur thermique ne sera vendue à partir de 2025.

 

En Suède – pays qui, d’après l’Agence internationale de l’énergie, est champion du monde en matière de transition énergétique –, une taxe très élevée sur le CO2 (110 euros par tonne) incite particuliers et entreprises à se chauffer, se déplacer et produire tout en restant neutres pour le climat. Elle a été introduite en 1991 tandis qu’en Allemagne le débat vient juste de commencer.

 

 

 

Même les États-Unis sont sur la voie de l’amélioration. À la place du charbon, les Américains brûlent de plus en plus de gaz de schiste pour produire de l’électricité. C’est, certes, une variante juste un petit peu moins sale, mais tout de même : les émissions de CO2 ont tendances à diminuer.

 

Des progrès partout, donc, sauf dans le pays pionnier de la transition énergétique. Au cours de la dernière décennie, les émissions de CO2 en Allemagne n’ont été réduites que de façon marginale [-1% entre 2011 et 2016]. Eber­hard Umbach est membre du direc­toire d’Energie­systeme der Zukunft (Esys) Système énergétique du futur»], un ­projet à grande échelle qui dispose de sa propre agence. Umbach observe comment le regard sur la transition énergétique a changé. Il y a quelques années encore, les collègues étrangers auraient suivi en secouant la tête, mais aussi avec admiration, les ­efforts des Allemands. « Entre-temps, la situation s’est totalement inversée, ­expliquait le scientifique lors d’une conférence en ­février 2019. Maintenant, les autres nous ont ­dépassés. »

 

 

Ce qui a été accompli jusqu’ici est la partie la plus facile de l’exercice : dépenser des milliards pour acheter plus cher l’électricité renouvelable. En revanche, l’action politique a négligé les autres secteurs : l’industrie, le bâtiment et, surtout, les transports. Les intégrer et en tirer un concept général, c’est la partie difficile encore en suspens. C’est là qu’on saura si l’Allemagne peut rede­venir un modèle pour les économies durables – ou si toute l’expérience a échoué. De l’enthousiasme au dégoût : comment cette idée fabuleuse a-t-elle pu déboucher sur un tel fiasco ?

 

Le gouvernement fédéral a commis une erreur fondamentale lorsqu’il a ­décrété, en mars 2011, la fin du ­nucléaire : il a décidé de sortir de l’énergie atomique – mais il a oublié d’introduire en même temps l’adieu au charbon. On a construit des ­éoliennes et des panneaux solaires tandis que centrales et chaudières à charbon continuaient à tourner allègrement. À côté du système polluant, le gouvernement a institué un système plus propre. Pourquoi ? Tout simplement pour ne heurter personne, ni entre­prise ni consommateur. Des hommes politiques comme l’ancien ­ministre Vert de l’Écologie, Jürgen ­Trittin, ou l’ex-secrétaire d’État chargé de l’Énergie au ministère de l’Économie et de l’Énergie, Rainer Baake, ont défendu un changement radical, sans se soucier des coûts. À l’opposé, on trouve des personnes comme Sigmar Gabriel, l’ancien ministre social-démocrate de l’Économie et de l’Énergie, ou son successeur démocrate-chrétien, Peter ­Altmaier, qui se préoccupent davantage de l’industrie et de l’emploi. Les deux camps n’ont pas réussi à trouver un terrain d’entente, ils se sont mutuellement tenus en échec, et rien n’a avancé.

 

 

Ainsi s’explique le fait qu’aucun gouvernement n’a osé former un grand ministère de l’Énergie et que les compétences ont été partagées entre trois entités : la chancellerie, le ministère de l’Environnement et celui de l’Économie. Dans cette trinité qui n’a rien de saint, on n’a cessé de voir jouer et rejouer le même scénario. Le ministère de l’Environnement formule avec précipitation des exigences maximalistes. Le ministère de l’Économie met en garde contre d’innombrables pertes d’emplois, et la chancellerie se dérobe dès qu’il s’agit de prendre des décisions.

 

S’il est un domaine où la lâcheté poli­tique a été lourde de conséquences, c’est dans la construction des réseaux électriques. Il y a dix ans, le gouvernement fédéral a décidé d’ériger des lignes à haute tension ; il en existait jusqu’alors 950 kilomètres, et on estimait qu’environ 7 700 kilomètres étaient nécessaires. En 2017, 30 kilomètres ont été achevés. Une blague circule à Berlin : 30 kilo­mètres, c’est à peu près la distance que parcourt un escargot en une année.

 

Au lieu d’expliquer pourquoi ces voies d’acheminement entre le nord venteux et le sud industriel sont cruciales, les politiques redoutent la résistance des citoyens contre les pylônes. Car, presque partout où une nouvelle ligne à haute tension ou une éolienne doit être élevée, les autorités se heurtent à de la résistance. Les gouvernants se résolvent à enterrer une grande partie du réseau, ce qui quadruple les coûts et prolonge les travaux de plusieurs années. En 2010, Rainer Spies, maire de Reinsfeld, en Rhénanie-Palatinat, s’est lancé dans le projet d’un parc éolien. Il voulait installer quinze mâts, avec l’aide du fournisseur d’énergie EnBW, sur un terrain boisé près de l’autoroute qui relie Trèves et Sarrebruck. « Tout semblait parfait », se souvient-il. Puis la procédure d’autorisation a commencé.

 

 

Le maire et EnBW ont déposé des rapports de centaines de pages d’épaisseur, auxquelles s’ajoutaient des études environnementales à foison. L’administration en voulait toujours plus : des expertises sur la protection des espèces, sur le vol des oiseaux, sur les émissions sonores, sur l’ombre projetée, ou encore sur la potentielle mise en danger de la barbastelle, une espèce de chauve-souris évoluant sur l’ensemble de l’Europe occidentale. En 2018, à la quatrième tentative, les autorités ont approuvé le projet d’aménagement.

 

L’administration locale était censée délivrer le permis de construire. Mais quelqu’un a découvert l’aire d’un ­milan royal sur un épicéa situé à quelques centaines de mètres du parc projeté. On n’aurait pu imaginer pire rebondissement. Ce rapace, élégant voyageur à la queue fourchue, jouit d’une protection toute particulière en Allemagne. Il se nourrit de taupes et de souris. Parmi ses ennemis, on relève les hiboux, les belettes des pins – et les éoliennes. Malheureusement, il aime chasser sous les installations, sur les terrains en friche, parce que les proies y sont faciles à discerner. Les milans royaux sont en géné­ral des oiseaux migrateurs. Au printemps, ils quittent le sud de l’Europe et reviennent, mais pas systématiquement, chaque année. C’est pourquoi notre maire s’estimerait heureux si l’oiseau ne tardait pas à reparaître. Il pourrait alors faire établir son comportement migrateur et, le cas échéant, déplacer le parc éolien. Un effort coûteux, mais au moins pourrait-on enfin s’y mettre. Si le milan ne revient pas, le projet restera au point mort. Spies devra attendre au moins cinq ans pour savoir si le volatile n’a pas changé sa trajectoire migratoire. Ce n’est qu’en 2024 qu’il pourra éventuellement construire ses éoliennes – quatorze ans après le lancement du projet.

 

C’est sans doute un exemple extrême, mais il permet d’expliquer pourquoi le pays qui a inventé la transition énergétique est désormais à la traîne. Régu­lièrement, les projets de construction d’éoliennes suscitent des conflits avec les autorités, et surtout avec les habitants. Chaque fois ou presque, ils sont combattus dès le départ. Auparavant, de la conclusion d’un bail à la mise en service d’une installation s’écoulaient moins de quarante mois. Aujourd’hui, les exploitants comptent sur soixante mois, au minimum 5. On peut mesurer à quel point tout cela coupe l’envie d’investir lors des enchères au cours desquelles l’Agence fédérale des réseaux accorde des licences pour la construction de parcs éoliens. De moins en moins de candidats y participent. Conséquence logique, il n’y a plus de concurrence. « Tout le système est sens dessus ­dessous, estime Frank Mastiaux, le patron d’EnBW, il faut le réviser d’urgence. »

À l’échelle du pays, le nombre de nouveaux projets a chuté : 743 éoliennes ont été ajoutées au réseau en 2018 [35 au premier semestre 2019], un bon millier de moins que l’année précédente. Et seulement huit dans toute la Bavière. Pour l’heure, le boom appartient au passé, les constructeurs souffrent. Enercon et Nordex suppriment des centaines d’emplois. Senvion, connu jusqu’en 2014 sous le nom de ­REpower Systems, a fait faillite en 2019. Le ­secteur redoute un effondrement semblable à celui de l’industrie solaire ­allemande.

Même pour ce qui est de l’expansion des parcs éoliens en mer, l’Allemagne est loin de ses objectifs initiaux. En 2018, les capacités en mer du Nord et dans la Baltique ont augmenté d’à peine 1 GW, soit 23 % de moins que l’année précédente 6. La chancelière Merkel a inauguré en avril 2019 le parc éolien ­Arkona, au large de l’île de Rügen. Les jolies images de tous ceux qui, pendant la fête, soufflaient sur de mini-moulins ne sauraient nous illusionner : l’offshore n’est plus un vrai secteur de croissance non plus. Le problème tient au système lui-même : en Allemagne, l’exploitation des parcs éoliens et le raccordement au réseau se trouvent dans des mains ­différentes, contrairement à ce qui se pratique en Grande-Bretagne, par exemple. La coordination est défaillante, les coûts sont élevés, le potentiel reste inutilisé. Sans surprise, personne ne veut produire en mer de l’électricité dont l’acheminement à terre n’est pas assuré parce que les lignes vers le sud font défaut.

 

Rien que le raccordement d’un parc solaire normal peut devenir une épreuve pour les nerfs. En Espagne [comme en France], le permis de construire garantit en même temps une connexion au ­réseau. En Allemagne, c’est « souvent un risque impossible à calculer », juge Dierk Paskert, directeur d’Encavis, le plus important exploitant de parcs ­solaires d’Allemagne. Même lorsque l’exploitant du réseau joue le jeu, il arrive souvent que les autorités de planification, les communes ou des particuliers fassent obstruction. « La sécurité de la planification ne va pas de soi », explique Dierk Paskert.

 

 

Ce qui renforce la crise de l’électricité verte, c’est que, vingt ans après ­l’introduction de l’Erneuerbare Energien Gesetz (EEG) [la loi allemande accordant la priorité aux énergies renouvelables, votée en 2000], les subventions accordées aux premières éoliennes, aux premières centrales photovoltaïques et aux premières installations de biogaz viendront à expiration. Auparavant, quand on installait une ferme solaire, on encaissait jusqu’à 50 centimes par kilo­wattheure produit ; ­aujourd’hui, dans les installations d’assez grande taille, ce n’est plus que 5 centimes.

 

L’État a distribué des sommes faramineuses. Par la grâce de l’EEG, les ­exploitants reçoivent chaque année plus de 25 milliards d’euros pour l’électri­cité renouvelable qu’ils produisent [de 5 à 6 milliards en France]. Sans cet argent, beaucoup de propriétaires d’éoliennes ou de parcs solaires ne s’en sortiraient pas financièrement. Comme souvent, les subventions créent un essor artificiel, un feu de paille qui se consume vite et ne laisse que des cendres.

 

C’est un dilemme. L’Allemagne s’est habituée à laisser fonctionner deux systèmes en parallèle : un système fossile, dont la société n’arrive pas si facilement à se passer, et un système renouvelable, qui ne parvient pas à démarrer vraiment. Plus le passage d’un système à l’autre est long, plus le projet devient onéreux et imprévisible.

 

En 2022, le dernier réacteur nucléaire, celui de Neckarwestheim 2, devrait être arrêté. D’ici là, on commencera à fermer les premières centrales à charbon 7. Dans le même temps, les besoins en électricité devraient continuer de croître.

 

Par conséquent, si l’on ne construit pas rapidement les infrastructures pour une énergie verte, nous pourrions être confrontés à des déficits d’approvisionnement. Il suffira peut-être, en ­janvier 2023, d’une période froide et grise, sans ­soleil et sans vent. Si cette sorte de panne météo­rologique devait durer des jours, la situation viendrait à se compliquer, et le système pourrait ­atteindre ses limites. On a pu s’en faire une idée ­récemment, lorsque, en ­janvier 2017, on a connu un épisode de ce genre.

 

Dans de tels moments de crise manqueront les réserves que fournissaient jusque-là les centrales à charbon et à gaz afin de stabiliser le réseau. Il faut des solutions, et très vite. L’idée fait ­doucement son chemin à Berlin. C’est en tout cas l’impression que l’on a eue en avril 2019 à l’occasion d’une réunion à l’église du Rédempteur, où l’on a pu croire à une union sacrée autour de la politique climatique. Tous les intervenants ont protesté de leur volonté de donner, chacun à leur ­façon, un nouvel élan à la transition ­énergétique.

 

Le député Vert Cem Özdemir, élu de Stuttgart, la patrie de Daimler et Porsche, a appelé à l’abandon prochain du moteur à combustion (« Pour l’automobile, la messe est dite »). Le chef des libéraux, Christian Lindner, a réclamé une construction accélérée de lignes à haute tension, non sans faire une allusion à l’actuel rythme d’escargot.

 

La présidente de la CDU, Annegret Kramp-Karrenbauer, a admis que la ­défense du climat avait revêtu plus d’importance jadis dans son parti et elle a évoqué le souvenir de l’ancien ministre de l’Environnement, Klaus Töpfer. « Nous travaillons à rattraper notre ­retard », a-t-elle promis. D’après elle, le climat allait être « le thème ­dominant de l’année ».

 

C’est tout à fait possible. La grève scolaire internationale pour le climat, Fridays for Future, à laquelle se sont mis à participer de plus en plus de parents et de grands-parents, y est pour quelque chose. Ce qui a, en outre, mobilisé nos politiques, c’est la perspective qu’un échec des objectifs climatiques puisse se traduire à l’avenir par des sanctions perceptibles. Cela aussi est nouveau. À compter de 2020, le gouvernement devra payer une amende pour chaque tonne de CO2 que le pays émet en plus de ce qui a été convenu avec ses voisins européens. Comme l’Allemagne va sans doute exploser ses objectifs, le ministre fédéral des Finances a prévu pour les années à venir un surcoût de 300 millions d’euros.

 

On commence à se dire au sein du gouvernement qu’il vaut mieux investir de l’argent dans la protection du climat que transférer de l’argent à l’étranger en payant des amendes. Le problème, c’est que, chez les électeurs, la transition énergétique est tombée en discrédit.

 

L’homme qui est censé donner un nouvel élan à cette transition s’appelle Andreas Feicht. Depuis février 2019, il est secrétaire d’État au ministère de l’Économie et de l’Énergie. Dès ses premiers jours de fonctions, il a pu se faire une idée des difficultés qui ­l’attendaient. Son chef, le ministre de ­l’Économie, Peter Altmaier, l’a emmené se rendre compte sur place de l’état du réseau.

 

Cette initiative les a conduits à Nieder­hausen, une commune hessoise au nord de Wiesbaden. Les ­objectifs se sont braqués sur ­Peter ­Altmaier lorsque ­celui-ci est descendu d’un bus noir aux vitres teintées et a dû franchir une haie de ­citoyens en colère, dont beaucoup avaient revêtu un gilet jaune. « Pas d’expé­rimentation au-dessus de nos têtes », lisait-on sur une pancarte.

 

Les habitants de Niederhausen sont cernés par des infrastructures de toute sorte. De chez eux, on aperçoit une auto­route, plusieurs lignes de chemin de fer, dont la section Francfort-­Cologne du train à grande vitesse et, donc, une ligne à haute tension, qui passe directement au-dessus des maisons. Le gestionnaire de ­réseau ­Amprion veut ajouter aux ­pylônes existants une ligne à très haute tension. Cette ligne de 340 kilo­mètres a pour nom Ultranet ; elle fait partie d’un réseau qui doit transporter l’électricité des côtes vers les centres ­industriels du milieu et du sud de l’Alle­magne (au sud du Main ne se trouvent que 15 % des éoliennes du pays). Vers l’est est projetée l’installation d’une autre ligne à haute tension, SuedLink, laquelle nécessite un passage ­souterrain – ce qui est beaucoup plus cher.

 

Feicht doit réussir ce que son ­patron, Altmaier, a négligé : modeler un système stable à partir de plusieurs éléments épars. Même si actuellement ils ne ­s’emboîtent pas bien, il y a une poignée de composants ­individuels qui fonctionnent et dont on peut tirer une politique énergétique ­rationnelle. Grâce aux subventions de la loi sur les énergies renouvelables, ­environ 1,7 million de systèmes ­photovoltaïques sont implantés en Allemagne aujourd’hui. Quelque 30 000 éoliennes à terre et 1 305 en mer du Nord et dans la Baltique alimentent le réseau en électricité. Ces installations la ­produisent partiellement à un prix plus avantageux que le charbon ou l’énergie nucléaire.

 

35 % de l’électricité dont l’Allemagne a besoin provient du vent, du soleil, de la biomasse ou de l’eau. En 2018, les énergies renouvelables ont pour la première fois fait jeu égal avec le charbon comme première source d’électricité. Pourtant, nous n’en sommes qu’au début. Il faut que la transition électrique devienne une authentique transition énergétique ­incluant tous les secteurs : le bâtiment, l’industrie et le trafic automobile.

 

 

On compte environ 19 millions de bâtiments résidentiels en Allemagne, dont seuls 4 millions ont été réhabilités. Beaucoup de chaudières sont obsolètes. Dans un quart des habitations, un brûleur au mazout fonctionne toujours. Les propriétaires ne remplacent leur installation que peu à peu. Chaque année, 1 % tout au plus du parc immobilier est vraiment modernisé. À ce rythme, en 2050, environ 10 millions de bâtiments auront été rénovés. À peine plus de la moitié, donc. Depuis des années, chaque nouveau gouvernement inscrit sur sa feuille de route le projet de subventionner la rénovation des habitations, mais cette bonne intention n’a jamais débouché sur une loi.

 

Pour l’industrie, l’énergie – malgré la numérisation – reste un facteur de coût essentiel. Les entreprises s’efforcent d’améliorer leur efficacité. Mais les ­succès sont à relativiser puisque la croissance économique se poursuit. Au bout du compte, la consommation d’énergie dans l’industrie reste pratiquement au même niveau depuis deux décennies.

 

De tous les secteurs, le transport est celui qui accuse le plus grand ­retard, la mobilité continuant à reposer, pour l’essentiel, sur l’essence et le gazole. Les émissions des voitures et des poids lourds sont au même niveau qu’en 1990. L’objectif de les réduire de 40 % d’ici à 2030 semble loin d’être atteint. Quelques chiffres simples montrent à quel point le chemin à parcourir est encore long : environ 47 millions de véhicules particuliers circulent en Allemagne, et, chaque année, on en achète environ 3,4 millions à l’état neuf. Même si la moitié de ces nouvelles voitures était équipée d’un moteur électrique – ce qui n’est pas réaliste –, à la fin des années 2020, on arriverait à peine à plus de 15 millions de véhicules dotés d’un mode de propulsion alternatif.

 

 

On ne peut donc pas se contenter de miser sur toujours plus d’électricité verte. Cela ne suffira pas à transformer en réalité le rêve d’un avenir pauvre en carbone. Il faut repenser la transition énergétique version 2.0 de façon plus large, plus universelle. Elle doit intégrer tous les secteurs, toutes les technologies et tous les marchés. À la fin, nous ­devons aboutir à un système hautement interconnecté, qui soit bien plus qu’une gigantesque machine produisant et distribuant de l’électricité à partir du vent et du soleil. Or, aujourd’hui, il n’y a pas un projet, ou presque, qui ne soit combattu ou ne donne lieu à des plaintes. De ce point de vue, le marché européen du carbone, lancé en 2005, s’est révélé jusqu’ici inadéquat. L’UE a ­dispensé trop de droits à polluer. Les prix sont donc longtemps restés très bas et leur évolution est difficile à prévoir. En outre, le marché des quotas couvre à peine la moitié des émissions ; le ­trafic routier, le bâtiment, le commerce ou l’agriculture ne sont pas concernés.

 

S’il y a une leçon primordiale à retenir de ces deux décennies de transition énergétique, c’est que la politique doit se faire avec les citoyens. Il faut que ces derniers aient une idée du coût de cette transformation et comprennent qu’il est nécessaire de changer les comportements. Cela n’ira pas sans une certaine dose de renoncement. En entrant dans sa seconde phase, la plus difficile – la mise en réseau intelligente des différents secteurs –, la transition énergétique va toucher les gens de beaucoup plus près. Elle va influer sur leur façon de vivre et de se déplacer, sur les lieux où ils ­habitent.

 

Techniquement, il est possible d’affranchir d’ici à 2050 le système énergétique des sources fossiles, surtout dans un pays aussi avancé que l’Allemagne. Tout est prêt : les études, les stratégies, les installations. L’association de chercheurs Esys a émis des recommandations expliquant comment la politique, l’économie et la société pourraient ­atteindre ce but. D’après ses calculs, il faudrait que l’Allemagne multiplie la capacité de ses parcs solaires et éoliens par cinq – voire par sept–, qu’elle fasse des carburants synthétiques l’un des ­piliers du système énergétique et qu’elle introduise un prix du CO2 s’appliquant à tous les secteurs.

 

Une telle révolution coûterait chaque année, selon l’Esys, 2 % du PIB, ce qui représenterait actuellement environ 70 milliards d’euros. Selon les scénarios, les dépenses atteindraient 2 000 à 3 400 milliards d’euros ; d’autres projections oscillent entre 500 et 2 000 milliards d’euros. Quoi qu’il en soit, cette seconde phase de la transition énergétique sera plus chère et plus contraignante – un projet aussi coûteux que la réunification.

 

— Cet article est paru dans Der Spiegel le 3 mai 2019. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Ces baisers qui changent tout

« Avec l’âge, on éprouve une nostalgie de l’érotisme », s’amuse Christine Richard dans l’hebdomadaire allemand Die Zeit. L’objet de cette observation ? L’universitaire suisse Peter von Matt qui, à 80 ans, consacre un essai au baiser en littérature. Un motif fugace et délicat bien moins étudié que celui de la première rencontre ou de la déclaration amoureuse. Comme le note Roman ­Bucheli dans le quotidien zuri­chois Neue Zürcher Zeitung, « lorsqu’il est mis en scène avec insistance, il risque de verser dans le kitsch, mais, lorsqu’il reste discret, on n’y prête guère attention ».

 

De Shakespeare à Duras en passant par Kleist, Tchekhov, Virginia Woolf ou encore Fitzgerald, Peter von Matt s’intéresse à ce geste tantôt tendre tantôt inquiétant, qui marque souvent un tournant dans un récit : avec lui, comme le résume Bucheli, « l’histoire prend une direction inattendue, ainsi que la vie du héros ».

 

Le charme de Sept Baisers tient à ses « sublimes interprétations d’œuvres littéraires qui sont elles-mêmes des sublimations », juge Christine Richard. Pour elle, « si un roman est le lieu où un auteur et son lecteur se donnent rendez-vous, Peter von Matt joue le rôle ­d’entremetteur entre l’œuvre et le lecteur ».

La masculinité toxique

Les six articles de ce dossier peuvent se lire dans l’ordre dans lequel nous les publions, dans l’ordre inverse ou encore dans le désordre. En revanche, mieux vaut tous les lire pour se faire une idée de la complexité du sujet abordé. Si la testostérone est l’hormone qui masculinise le fœtus, elle agit en service commandé et n’est pas le propre du masculin. Elle n’est pas responsable des comportements agressifs ni de l’appétit sexuel mais peut amplifier une pulsion existante. Elle intervient dans certaines performances sportives mais pas dans toutes, et le lien n’est pas clairement établi. On ne saurait lui imputer les dérives toxiques de la masculinité, mais le chromosome Y, qui en détermine la production chez le mâle, ne saurait être exonéré.

 

Si l’on entend s’attaquer en profondeur aux causes de la « masculinité toxique », il serait vain de ne considérer que les déter­minants culturels – pour autant qu’on puisse les identifier. L’un des para­doxes de la situation actuelle est que la masculinité toxique est vilipendée alors même que la place du mâle dans nos sociétés est fragilisée, provoquant des réactions violentes chez ceux qui le ressentent avec le plus d’acuité.

 

Dans ce dossier :

Fontane, mieux que Flaubert

Quand on présente le roman de Theodor Fontane Effi Briest aux étudiants français, on leur dit généralement qu’il s’agit du Madame Bovary allemand. Pas tout à fait à faux. Dans l’un comme dans l’autre, l’héroïne est une femme adultère qui s’ennuie avec son mari plus âgé, en a une fille, vit en province et, à la fin, meurt prématurément. Ce n’est pas un hasard : comme l’a montré le critique et traducteur Wolfgang Matz, Effi Briest, paru en 1894, a été écrit en réponse à Madame Bovary, paru en 1857 1.

 

On estime d’habitude que, si Fontane a bel et bien réussi à se démarquer de son modèle, la comparaison, en termes de qualité littéraire, ne joue pas en sa faveur : Flaubert, avec son style froid, clinique, et ses techniques narratives innovantes (sa maîtrise du style indirect libre, par exemple), passe pour l’inventeur d’une certaine modernité romanesque. Fontane aurait marqué une sorte de retour en arrière, au romantisme et à la sentimentalité, aux longs dialogues.

 

Injuste, affirme l’historien de la littérature Jens Nordalm. Après avoir relu les deux romans, il écrit dans Die Zeit : « Fontane est meilleur. » Car « pourquoi ­devrions-nous trouver la froideur supérieure à la douceur et à la délicatesse ? Le venin à la bonté ? Le programme esthétique antiromantique de Flaubert au tragique si humain de Fontane ? ». Pour Nordalm, « Madame Bovary peut bien résulter de l’écrémage des milliers de pages que comptait le manuscrit, le livre semble toujours trop long ». Il reproche surtout à Flaubert de s’être ­montré bien plus attentif à ciseler ses phrases que la psychologie de ses personnages, souvent caricaturaux.

 

Chez Fontane, au contraire, « on les aime et ils s’aiment entre eux, on aimerait les fréquenter et on leur souhaite tout le bonheur du monde. Chez Flaubert, on a honte pour eux. Les observations subtiles sur la mauvaise conscience et la malhonnêteté – les ombres qu’elles jettent l’espace d’un instant sur l’âme –, seul Fontane peut en faire ; personne, dans le roman de Flaubert, n’est susceptible d’inspirer ce genre de raffinement moral ».

 

Souvent présentés comme du bavardage, les dialogues servent aussi à ressusciter une époque, les tout débuts du règne de Guillaume II. Nordalm leur oppose « la brutale netteté du narrateur omniscient » flaubertien. D’ailleurs, conclut-il, Thomas Mann ne s’y était pas trompé, qui fustigeait le mépris de Flaubert pour l’humanité et rangeait Effi Briest parmi les six romans de sa ­bibliothèque idéale.

Apprivoiser le mayaroo

Tel le joueur de flûte de Hammelin, les peuples Diéri et Yantruwanta entonnaient un air au ton grave pour faire sortir les rats de leurs terriers. Et une fois les animaux à découvert, ils les tuaient un à un avec un gourdin avant de les manger. Ces aborigènes d’Australie chassaient une espèce endémique, le mayaroo. Les occidentaux l’ont baptisé rattus villosissimus ou rat à longs poils pour sa ressemblance avec son cousin européen même si lui n’a pas besoin de l’homme pour se nourrir ou se loger. Le rongeur australien « traverse l’histoire du pays, tel une figure fière, indépendante, duveteuse » et, selon l’universitaire Tim Bonyhady, « quelque peu magique », note le journaliste Naaman Zhou dans The Guardian.

Invasion de rats

Dans The Enchantment of the Long-Haired Rat, « flot d’anecdotes sur l’époque où les rats déferlaient en une masse terrifiante » selon Mark Thomas de The Canberra Times, Bonyhady fait le lien entre les explosions périodiques de leur population et les inondations causées par le phénomène climatique La Niña. Les colons du XIXe siècle décrivent de véritables invasions : les rats s’infiltrant dans les citernes et les puits, détruisant les jardins, effaçant les pistes en terre, dévorant les réserves de nourriture, les objets en cuir, les manches en bois des outils. En 1880, les habitants du village de Winton affirment que même les cheveux des dormeurs ne sont pas à l’abri.

Le dédain du colon pour le marayoo

« Aujourd’hui, des invasions surviennent encore   ̶ la plus récente date de 2011 – mais, selon Bonyhady, elles n’ont rien de comparable avec celles du XIXe siècle», souligne le critique Andrew Fuhrmann dans l’hebdomadaire The Saturday Paper.

S’il traque la moindre mention du rat dans les écrits des colons, Bonyhady s’intéresse aussi à la place que le marayoo tient dans le régime alimentaire, le langage, la géographie et même la cosmologie aborigène. « Le rat est un symbole du dédain du colon pour l’Australie, l’emploi même du mot « rat » en est la preuve », remarque Zhou.

À lire aussi dans Books : Ces jolis écureuils roux bien de chez nous, novembre-décembre 2017.

Salil Tripathi : « Les auteurs indiens sont sous étroite surveillance »

Salil Tripathi est un essayiste et journaliste indien. Il publie dans la presse indienne (The Caravan, Mint), britannique (The Guardian) et américaine (The Wall Street Journal,
The New Yorker). Président
du Comité des écrivains en prison de l’organisation PEN International, il vit actuellement à New York.

 

En tant que président du Comité des écrivains en prison de l’organisation PEN International, vous suivez de près les atteintes portées à la liberté d’expression. La situation en Inde vous paraît-elle préoccupante ?

Oui. Les nationalistes hindous du BJP, au pouvoir depuis 2014, ne pratiquent pas de censure directe, mais ils exercent une pression plus détournée, très efficace. Un exemple : à l’occasion des dernières élections législatives, en mai 2019, le romancier et journaliste Aatish Taseer, ressortissant britannique d’origine ­indienne, a publié dans le magazine Time un article sur le Premier ministre Narendra Modi qui a fait la une sous le titre « Le diviseur en chef de l’Inde ». En novembre, comme par hasard, le ministère de l’Intérieur lui a retiré sa carte de « citoyen indien de l’étranger », au motif que son père est pakistanais 1. C’est une vengeance personnelle et ciblée.

À présent, les intellectuels font attention à ce qu’ils écrivent. Beaucoup admettent qu’ils s’autocensurent, même s’il y a, bien sûr, des exceptions. Ils craignent avant tout de ne pas être ­publiés, parce que les éditeurs redoutent les procès. La non-fiction est un terrain risqué. Les journalistes sont particulièrement exposés. Des publications en ligne de qualité comme Scroll.in et The Wire font l’objet de tracasseries administratives : on leur demande de prouver que la part de leur financement étranger ne dépasse pas le quart de leur capital.

L’édition est aussi sous pression. Certaines maisons hésitent à publier des textes trop critiques et font relire les manuscrits par des avocats. En 2014, quelques mois avant l’arrivée du BJP au pouvoir, un octogénaire proche des extrémistes hindous, Dinanath Batra, avait intenté un procès à un grand éditeur anglophone, ­Penguin India, pour qu’il retire un livre de la vente. Il s’agissait d’un ouvrage de l’universitaire américaine Wendy ­Doniger, spécialiste reconnue de l’Inde, dans lequel elle aurait « diffamé les hindous et l’hindouisme ». Des menaces ont été proférées sur les réseaux sociaux. Finalement, sans même attendre le verdict du tribunal, l’éditeur a cédé.

 

 

La fiction offre-t-elle davantage de liberté ?

Oui, enfin… surtout en anglais, une langue qui ne reste parlée et lue que par une petite élite en Inde. La romancière anglophone Annie Zaidi a ainsi publié l’an dernier « Prélude à une émeute », un récit réaliste sur la montée du sentiment identitaire hindou dans une petite ville jusqu’alors paisible 2.

Mais les livres en langues vernaculaires, susceptibles de toucher plus massivement les (é)lecteurs, sont plus étroitement surveillés. En 2015, l’écrivain tamoul Perumal Murugan a été harcelé et menacé par des groupes hindous pour avoir « offensé » une caste rurale du sud de l’Inde dans un roman 3. Dans l’État dont il est originaire, le ­Tamil Nadu, ses livres ont été brûlés sur la place ­publique. Il a dû fuir son village et présenter des excuses, bien qu’un tribunal l’ait innocenté. Les menaces sont à prendre au sérieux car, depuis le tournant du siècle, on compte déjà une vingtaine de morts parmi les journalistes et les militants d’ONG. Le mode opératoire est classique : deux hommes armés se rendent chez leur cible, frappent à sa porte et l’abattent.

 

Dans votre livre Offence, vous dites que ce n’est pas l’arrivée au pouvoir du BJP, en 2014, qui a déclenché ce phénomène…

En effet, depuis la fin des années 1980, les défenseurs de l’hindutva, l’iden­tité hindoue, recourent aux poursuites judiciaires et aux menaces physiques à l’encontre des artistes et des intellectuels qui leur déplaisent. Le cas du célèbre peintre Maqbool Fida Husain est emblématique. Mascotte de l’Inde indépendante, ­reconnu et exposé ­aussi bien à New York qu’à New Delhi, ­Husain a fait l’objet d’une campagne de dénigrement pour avoir représenté des déesses hindoues seins nus. En 1996, un magazine hindiphone s’est insurgé : comment un musulman se permettait-il de déshabiller une déesse hindoue ? La polémique a enflé. Husain s’est retrouvé avec 1 200 plaintes sur le dos, instruites dans ­divers tribunaux indiens ! Déposer plainte dans de petites villes est particulièrement péna­lisant pour l’accusé, contraint de se rendre ou de se faire repré­senter à des audiences à des milliers de kilomètres de son domi­cile – en l’occurrence, Bombay. Par la suite, le procédé a été réutilisé à de nombreuses occasions contre des journalistes et des intellectuels. Quant à Husain, un mandat d’arrêt a finalement été lancé contre lui pour « obscénité ». Surtout, les galeries et les musées qui ­exposaient ses œuvres ont été vandalisés à plusieurs reprises, au point que personne n’a plus osé les montrer. Boycotté dans son pays, menacé de mort, le grand peintre indien a dû s’exiler à Dubai, puis à Londres, où il est mort en 2011.

 

 

Et ensuite ?

D’autres cibles ont été visées. Pour les nationalistes hindous, l’histoire est un enjeu idéologique majeur, parce qu’elle contribue à la construction de l’identité nationale. La décision de reconstruire un temple à Ayodhya, lieu mythique de la naissance du dieu Rama, à la place de la mosquée détruite en 1992 se fonde sur une certaine lecture (biaisée) de l’histoire.

Les nationalistes s’en prennent donc à des historiens coupables, selon eux, d’« offenser les croyances de millions d’hindous ». En 2008, le département d’histoire de la prestigieuse université de Delhi (DU) a été saccagé par des mili­tants de la branche étudiante du BJP. L’un des livres inscrits au programme, écrit par un universitaire indo-américain réputé, aurait présenté une interprétation « fallacieuse et malveillante » de l’un des grands textes mythologiques hindous, le Ramayana.

Une autre éminente historienne de ­renommée mondiale, ­Romila Thapar, spécialiste de l’Inde ­ancienne à l’université Jawaharlal-Nehru (JNU) de New Delhi, fait l’objet de violentes campagnes de dénigrement depuis le début des ­années 2000. En septembre 2019, ­l’administration a réclamé à cette dame de 87 ans de nouveaux éléments pour justifier son statut de professeure émérite, ce qui manifeste une volonté de mise au pas de la JNU, foyer d’esprit critique. Début janvier, la JNU a été atta­quée par des hommes masqués équipés de barres de fer. Présente sur place, la ­police n’est pas intervenue. Cette flambée de violence a une histoire qui, on le voit, remonte à plusieurs décennies.

 

 

Au fond, quel est l’objectif de ces attaques contre les intellectuels ?

Il s’agit d’une stratégie d’intimidation de longue haleine, qui est aussi une stratégie de conquête du pouvoir. Elle a ­porté ses fruits précisément quand ­Narendra Modi est devenu Premier ministre. Depuis, l’autocensure a largement pris le relais. Un nouveau récit s’est imposé, qui fonde la nation indienne sur une seule religion, l’hindouisme, sur un texte de prédilection, le ­Ramayana, et sur un seul dieu, Rama, dépeint comme un superhéros viril. C’est faire de l’hindouisme une sorte de monothéisme, mais les zélateurs de l’hindutva se soucient peu du paradoxe. Ce qui compte pour eux, c’est de mobiliser. En deux décennies, la société indienne a radicalement et durablement changé. L’idéal d’un État laïque dans une société multiconfessionnelle s’est effacé. C’était leur objectif.

 

 

Mais les nationalistes hindous n’ont pas l’exclusivité de l’intolérance.

C’est vrai, d’autres communautés ont lancé des campagnes contre des livres ou des films jugés « offensants ». Dans les années 1980, la communauté chrétienne a obtenu l’interdiction d’une pièce de théâtre en malayalam adaptée de celle de Nikos Kazantzakis, La Dernière Tentation du Christ.

En 2007, l’État de l’Uttar Pradesh, le plus peuplé de l’Inde, dirigé à l’époque par une ministre en chef dalit (« intouchable »), a interdit un film de ­Bollywood. Le motif ? Les paroles d’une des chansons (« Le cordonnier se prend pour un orfèvre ») auraient laissé entendre que la caste des cordonniers était inférieure à celle des orfèvres !

Dans ce contexte, la communauté musulmane (environ 14 % de la population) a su, elle aussi, faire entendre ses revendications. Au point que, en 1988, sur les conseils du grand écrivain sikh Khushwant Singh, Penguin India a ­renoncé à publier Les Versets sataniques, de Salman Rushdie, par crainte de susciter la colère des musulmans et de provoquer des émeutes. Pour la même raison, le gouvernement de Rajiv Gandhi, leader du parti du Congrès, a promptement interdit l’importation de l’édition britannique du roman.

 

 

On aurait pu imaginer que la liberté d’expression soit davantage protégée dans la « plus grande démocratie du monde ».

Ce n’est pas le cas. En Inde, la Constitution ne comporte pas l’équivalent du premier amendement américain, qui accorde à la liberté d’expression une place prépondérante. L’article 19-1 (a) garantit certes le « droit à la liberté d’expression », mais ce droit est soumis à des « restrictions raisonnables » dans l’intérêt « de la souveraineté et de l’intégrité de l’Inde, de la sécurité nationale, des relations d’amitié avec les États étrangers, de l’ordre public, de la décence et de la morale, ou pour des raisons d’outrage aux tribunaux, de diffamation ou d’incitation à l’offense ».

Pour ne rien arranger, l’article 295A du Code pénal érige en délit l’« outrage aux sentiments religieux » lorsqu’il est assorti d’une « intention malveillante ». Un autre article déclare illégale l’« inci­tation à l’inimitié entre les différents groupes pour des motifs de religion, de race, de lieu de naissance, de lieu de résidence, de langue, etc., ainsi que les actes préjudiciables au maintien de l’harmonie ».

En s’appuyant sur ces dispositions, les mécontents qui en ont le loisir peuvent poursuivre les romanciers, essayistes ou réalisateurs dont les œuvres leur déplaisent. Résultat : depuis l’indépendance, en 1947, plus de 50 livres ont été interdits sur l’ensemble du territoire ou dans un des États. La liste est hétéroclite : on y trouve des titres comme L’Amant de lady Chatterley, de D. H. Lawrence, ou L’Inde sans espoir, de V. S Naipaul (interdits en 1964), et, depuis 2017, « De mystique à magnat » 4, biographie non autorisée d’un gourou du yoga qui a bâti un empire commercial.

Au fil du temps, l’État a souvent ­accepté de restreindre la liberté d’expression par crainte de troubles à l’ordre public dans une société multiconfessionnelle. Il est arrivé qu’une œuvre soit interdite avant même qu’une plainte soit déposée en bonne et due forme devant les tribunaux : il peut suffire à un groupe de faire valoir ses « sentiments blessés ». Les nationalistes hindous ont su profiter de la complaisance des pouvoirs publics.

 

 

Le parti du Congrès, qui a gouverné presque sans interruption jusqu’en 1996 puis à nouveau entre 2004 et 2014, porte donc une part de responsabilité.

C’est certain. Prompts à dénoncer les revendications identitaires de la majorité hindoue, les progressistes se sont montrés moins fermes face à celles des minorités. Ils ont, pour le moins, manqué de cohérence. En principe, la laïcité constitue depuis Nehru l’un des piliers idéologiques du parti du Congrès. Mais attention ! dès la promulgation de la Constitution, en 1950, il est clair qu’il ne s’agit pas d’une laïcité à la française. ­Ainsi, les musulmans bénéficient de déro­gations spécifiques, une disposition héritée de l’occupation britannique, qui leur permet, pour certaines questions privées, d’appliquer la charia. Et ce d’autant plus facilement que, à partir des années 1970 et 1980, les gouvernements du Congrès négligent leur propre idéal laïque.

Pour le comprendre, il faut remonter à l’affaire Shah Bano. En 1978, cette femme musulmane expulsée du domicile conjugal intente un procès à son mari pour obtenir une pension alimentaire dans le cadre d’un divorce civil. Le mari refuse, arguant qu’il a déjà divorcé reli­gieusement (en prononçant trois fois le mot « talaq ») et versé la compensation prévue par la charia 5. Lorsque la Cour suprême donne raison à Shah Bano, les leaders de la communauté musulmane s’indignent. Le Premier ministre, ­Rajiv Gandhi, cède : en 1986, en période électorale, il fait voter une loi qui dénie aux femmes musulmanes la possibi­lité de contester les verdicts de la charia devant les tribunaux. À leur tour, les progressistes (hindous et musulmans) s’indignent. Dans les journaux, les intel­lectuels publient des tribunes extrêmement critiques. Mais, parmi les responsables politiques, les seuls à s’opposer vigoureusement à la décision du Congrès sont les élus du BJP. Ils y voient, à juste titre, une occasion en or pour gagner les voix de la classe moyenne ­urbaine ­hindoue, instruite, en apparence attachée à la laïcité.

Puis éclate l’affaire Salman Rushdie, qui marque durablement les esprits. Elle permet aux zélateurs de l’hindutva de convaincre une part croissante des hindous qu’ils sont victimes d’une forme de discrimination paradoxale, précisément du fait de leur statut majoritaire. Elle leur donne l’idée de manier, à leur tour, l’arme puissante de l’« offense » et des « sentiments blessés ». Si les musulmans ont pu si aisément obtenir l’interdiction d’un livre, pourquoi eux-mêmes ne mettraient-ils pas en avant leur « fierté hindoue » ? C’est ce qu’ils ont fait.

 

— Propos recueillis par Ève Charrin (envoyée spéciale de Books à Bombay).

Royaume-Uni : bataille inégale entre pro et anti-éoliens

L’implantation d’un parc éolien a un impact profond et irréversible sur les communautés locales, changeant à la fois la vie quotidienne des personnes et la structure des relations sociales. J’en ai personnellement fait l’expérience en participant à une campagne d’opposition à un projet situé près de chez moi. La demande de permis d’aménagement du parc éolien Reeves Hill a été déposée en 2008, pour quatre turbines de 500 mètres de hauteur sur une crête qui constitue la frontière entre l’Angleterre et le pays de Galles. Les turbines sont du côté anglais, et les autorités anglaises ont donné leur autorisation à ce projet, mais le côté gallois accueille les routes d’accès et supporte les conséquences les plus importantes. Du fait de cette complexité administrative, mais aussi de l’opposition active des deux côtés de la frontière, la décision finale a été retardée. Ce délai a rendu possibles une observation minutieuse et une réflexion sur les processus en matière de politique d’aménagement, ainsi que sur les dimensions sociales du développement de l’éolien. Mon rôle d’observatrice participante, bien que me plaçant inévitablement d’un côté du conflit, me permet d’exposer certains aspects des dynamiques sociales de transformation des campagnes britanniques qui auraient été moins accessibles à un observateur neutre. J’espère que ces analyses présenteront un intérêt plus large, en France ou ailleurs. En effet, si le contexte et la procédure décrite sont spécifiques à la Grande-Bretagne, l’argument général peut s’appliquer à d’autres territoires.

 

Dans toute l’Europe, les habitants des campagnes qui se trouvent confrontés à des projets d’implantation de parcs éoliens doivent subitement réfléchir à leur rapport à l’environnement local, aux enjeux des énergies renouvelables et aux engagements qu’ils peuvent avoir concernant la politique énergétique au sein d’associations ou de groupes divers. Parfois, des personnes qui se considèrent comme sensibles aux questions environnementales se retrouvent dans l’« opposition » à un mouvement pro­éolien « vert ». Dans le même temps, des personnes favorables à l’éolien « vert » se voient alliées à de puissants investisseurs dans le domaine de l’énergie et de l’aménagement, dont les intérêts multiples et les modes opératoires vont largement à l’encontre de l’éthique de la philosophie écologiste traditionnelle. Les groupes d’opposition sont donc confrontés à une phase d’apprentissage accéléré, invariablement ponctuée d’amères déceptions. Dans la pratique, l’expérience de l’alliance entre de puissants investisseurs et les préjugés favorables aux parcs éoliens des aménageurs contraint les membres de ces groupes d’opposition à développer une approche réaliste, désenchantée, voire cynique.

 

Ainsi, ceux qui s’opposent aux parcs éoliens se mettent à chercher frénétiquement des traces de nids de chauves-souris, des édifices rares, des vestiges archéologiques, des espèces d’oiseaux menacées, etc. ; ils se saisissent de tout obstacle potentiel au projet, alors même que, souvent, ils ne portaient ­aucun ­intérêt à ces sujets. Ils apprennent la ­législation en matière d’aménagement du territoire, de nuisances sonores, de protection du paysage et mettent à profit, autant que possible, les experts locaux et leurs contacts personnels. À mesure qu’ils s’organisent et se rendent compte que leurs chances de succès sont minces, ils ont tendance à nouer des contacts plus larges, au ­niveau national ou ­international, décou­vrant, grâce à Inter­net, les expériences d’autres groupes antiéoliens et étendant leurs ­recherches à l’ensemble de l’Europe [c’est le cas d’European Platform Against Windfarms, «Plateforme européenne contre l’éolien ­industriel»], au Canada, aux États-Unis et à l’Australie.

 

Des conflits d’intérêts peuvent exister entre les groupes militants issus de ­diverses communautés locales : moins de parcs éoliens dans les régions peuplées signifie une pression plus forte sur les régions « sauvages » ; moins d’éoliennes dans les régions à faibles vents signifie davantage de ces dispositifs dans les zones venteuses, qui sont parfois importantes pour la biodiversité ou les loisirs. Ce type de conflit existe en France, bien sûr. L’Association pour la préservation des paysages exceptionnels du Mézenc défend le plateau isolé du Mézenc, ­citant sociologues et écrivains, présentant les paysages à l’aide de photographies époustouflantes. L’association Ouézy Laizon Environnement expose de son côté – au moyen d’un document dont les nombreuses illustrations montrent des villages dominés par d’énormes turbines – le prix que les plaines de Basse-Normandie paient pour la protection de paysages emblématiques de la France et de son activité touristique.

 

 

À toutes les échelles – locale, nationale et internationale –, les personnes mobilisées sont d’origines politiques très diverses, de l’extrême droite à l’extrême gauche, et ont des opinions variées au sujet du changement climatique, de l’énergie – en particulier concernant le nucléaire – et de la protection de l’environnement. Des socialistes trouvent parmi les députés conservateurs de ­solides alliés. Des familles sont divisées. Alors que les jeunes déménagent en ville, leurs aînés se réinstallent à la campagne et, l’âge et l’expérience aidant, deviennent plus sensibles à la fragilité des zones ­rurales. Des parents confrontés à des projets de parcs éoliens peuvent ne pas avoir le soutien de leurs rejetons urbanisés, surtout si ces derniers ont fait des études dans le domaine de l’environnement ou aspirent à travailler dans le secteur des énergies renouvelables.

 

Dans la pratique, le secteur pro­éolien se révèle être un adversaire gargantuesque, qui ligue contre lui des groupes actifs sur des forums et des sites Internet. Ces « e-communautés » se montrent étonnamment ouvertes, unies, généreuses en temps et en ressources. Ce phénomène inquiète les proéoliens, et des pratiques d’espionnage ou d’infiltration se développent des deux côtés, sur Internet comme au sein des activités politiques des groupes locaux.

 

L’énergie éolienne donne naissance à une industrie mondiale gigantesque, soutenue par une « méta-industrie » florissante à l’échelle nationale, composée d’une multitude d’agences de conseil en environnement. Ces agences emploient de nombreux experts scientifiques ou pseudoscientifiques, des médiateurs, des conseillers juridiques, des ­commerciaux qui ont pour fonction ­d’identifier des sites d’implantation et d’obtenir des permis d’aménagement. Bien que les entreprises soient en concurrence, elles forment un front uni contre ceux qui, pour s’opposer aux parcs ­éoliens, utilisent un attirail d’objections réglementaires et d’arguments techniques de plus en plus sophistiqués contre les politiques actuelles en matière d’énergie éolienne.

 

Pour l’industrie éolienne dans son ensemble, l’enjeu de la bataille est de conserver les subventions importantes qu’elle reçoit au nom de l’énergie propre et d’obtenir les autorisations d’implantation. Cette bataille est menée sur de nombreux fronts : la propagande média­tique vise l’ensemble de la population britannique ; l’industrie tente d’influencer les politiques gouvernementales et, au niveau local, de cultiver des relations avec les « communautés » et le secré­tariat d’État chargé de l’Aménagement. Ses stratégies visent à nouer des ­alliances avec des personnalités ­poli­tiques et des groupes d’influence, à bénéficier d’une couverture médiatique favorable et à contrôler le processus d’aménagement. Dans cette lutte, les énormes moyens finan­ciers du secteur éolien lui confèrent un avantage ­écrasant.

 

Les Britanniques sont préoccupés par le prix de l’énergie et par la sécurité énergétique locale et nationale ; mais le marché mondial de l’énergie (dont dépen­dent les prix et la sécurité de l’approvisionnement) n’est ni aisément compréhensible ni immédiatement prévisible. Ce fossé entre la stratégie économique et les opinions publiques est atténué par des concepts plus ­accessibles concernant l’environnement. Ces concepts sont récents et mouvants : leurs significations sont en continuelle évolution en fonction de l’usage qui en est fait ; c’est pourquoi ils peuvent faire l’objet d’une manipulation efficace lorsqu’ils sont exposés dans une large arène publique.

 

L’énergie éolienne bénéficie de la confiance qu’inspire la triade de qua­lificatifs utilisée pour la décrire : « verte », « renouvelable » et « durable ». Ces concepts, dont la valeur est tour à tour métaphorique et métonymique, sont aussi malléables que percutants et, en définitive, utilisables dans n’importe quel sens. Ils reposent sur les notions d’envi­ronnement et d’écologie, plus neutres. Cependant, dès lors que ces notions sont adjectivées en « envi­ronnemental » et « écologique », la théorie scientifique cède le pas aux aspirations morales.

 

Le « vert » est tout d’abord et principalement la couleur de la végétation – ou des plantes à photosynthèse. C’est également une métaphore et une méto­nymie qui renvoient à la campagne. La Grande-Bretagne est ainsi dotée de « ceintures vertes » de campagne protégée aux alentours des agglomérations. Les projets d’aménagement sont orientés de préférence sur les sites « bruns », c’est-à-dire des sites qui comportent déjà des équipements, plutôt que sur les sites « verts », peu construits.

 

« Vert » peut aussi être synonyme de mouvement écologique. Il est devenu un symbole d’intérêt social, connotant des valeurs de petite échelle, de tradition, de gestion soigneuse des ressources rares, de respect de l’« environnement » et de la « nature ». Nombreux sont les travaux académiques de diverses disciplines qui traitent de la construction sociale, tant idéologique que matérielle, de la « nature », du « paysage » et de la « ruralité ».

 

«Vert » désigne aussi un mouvement politique mondial et un ­ensemble de partis politiques nationaux qui promeuvent une gestion raisonnée des ressources et mettent en question la faisabilité d’une croissance économique continue à travers la stimulation de la demande de biens de consommation. Les partis verts nationaux ont du mal à traduire leur idéologie en politiques crédibles dans les arènes politiques nationale et internationale et à remporter des élections. Le Green Party britannique met l’accent sur le caractère éthique de son positionnement, en ajoutant les principes fondamentaux de justice et d’égalité à une politique économique verte. Sa profession de foi électorale pour les élections de 2010 était intitulée : « La justice mérite qu’on se batte pour elle. » Le parti argumentait tous azimuts en faveur de cette ­notion : « Le fossé entre les riches et les pauvres au Royaume-Uni n’a jamais été aussi important et continue de se creuser. Nous pensons qu’il n’est pas juste que le gouvernement n’ait pas réussi à faire quoi que ce soit à ce sujet. » Les parcs éoliens sont l’une des rares causes défen­dues par le Green Party que le public puisse aisément identifier. Le parti les soutient vigoureusement, négligeant le grand sentiment d’injustice exprimé par les communautés locales riveraines, le caractère arbitraire de l’impôt dégressif sur les factures d’énergie domestique, d’une part (qui conduit à une aggravation de la précarité énergétique), et des larges subventions accordées aux compagnies riches et aux propriétaires terriens, d’autre part.

 

Dans un cas devenu emblématique, un élu du Green Party de la circonscription de Dorset Ouest et Sud, Brian Heatley, s’est félicité de la décision d’autoriser quatre turbines à Purbeck, soulignant la valeur d’un projet qui béné­ficierait au plus grand nombre et non à une minorité. Éludant soigneusement la question complexe de savoir en quoi quatre turbines pourraient offrir une protection contre le changement climatique, il ­recourut à l’argument vert : « J’ai affirmé que la décision prise était une question de valeurs – l’impact des turbines sur le confort local versus la protection contre la menace du changement climatique. »

 

Le fait que le vert soit une couleur permet une appropriation aisée de ses qualités conceptuelles au moyen d’artifices visuels : voir le logo vert et jaune des stations-service de la marque BP. La technique du greenwashing est ­désormais connue de la partie de l’opinion qui porte un regard critique sur les pratiques des entreprises en vue de « blanchir de vert » leurs activités au ­regard des normes écologiques. Toutefois, le vert est un concept moral si profondément ancré dans la culture médiatique contemporaine qu’il reste largement inaccessible à la critique.

 

 

Appliqué à l’énergie éolienne, « renouvelable » signifie que le vent soufflera toujours et qu’il peut être ­exploité sans limitation1. Puisque le vent lui-même est « gratuit », sans propriétaire ni complications liées aux coûts, il est facile pour le marketing de l’éolien de se cantonner à son caractère « naturel », en passant sous silence les coûts induits par l’appareil de transformation du vent en électricité propre à la consommation – que ces coûts soient mesurés financièrement ou en émissions de carbone. Les opposants aux éoliennes soulignent en effet que ni les turbines, ni le terrain qu’elles occupent, ni l’énergie fossile essentielle pour assurer les relais ne sont gratuits.

 

De plus, compte tenu du caractère variable de la force des vents et de la constance de la demande en électricité, les temps morts de production doivent être compensés par d’autres sources d’énergie. Pendant les périodes de gel ­typiques des hivers européens, la ­demande en électricité augmente alors même que le vent faiblit. L’augmentation de la part d’énergie éolienne dans la production d’électricité au niveau national pourrait exacerber le problème. La source alternative doit pouvoir remplacer jusqu’à 95 % de l’énergie éolienne, dans un laps de temps bref correspondant aux changements rapides du vent naturel. Actuellement, des générateurs alimentés au gaz, qui fonctionnent en cycle ouvert, sont considérés comme la meilleure solution, mais ils sont gourmands en combustible, et la plupart des experts pensent qu’une hausse du nombre de ces générateurs pourrait annuler les économies financières et les réductions d’émissions de carbone permises par l’éolien.

 

L’énergie éolienne apparaît comme un impératif moral (elle est verte), disponible gratuitement (elle est renouvelable), et son mode d’exploitation pourrait perdurer indéfiniment (elle est « durable »).

 

 

Historiquement, la durabilité est associée à l’autosuffisance et au mouvement de « retour à la terre » symbolisés par les classiques Self-­Sufficiency2, de John Seymour, en 1976 et Small is Beautiful  3, d’ E. F. Schumacher, en 1973. La « durabilité » recèle toutes les connotations positives, presque religieuses, d’une éthique de l’unité entre le genre humain et son contexte matériel plus large, telle que représentée par l’hypothèse Gaïa chez James Lovelock. Cette vision holistique exige un rejet des intérêts égoïstes à court terme, au profit du bien commun à long terme, identifié dans le rapport Brundtland présenté à l’ONU en 1987 : « Le développement durable [est] le développement qui répond aux besoins présents sans compromettre la capacité des générations futures à répondre à leurs propres besoins. » Le succès de cette définition pertinente et percutante a précipité son déclin. La durabilité a été surexploitée : elle devrait être une échelle conceptuelle pour mesurer l’intérêt de projets de déve­loppement, mais elle est devenue une simple étiquette posée sur une ­logique commerciale. « Non durable » est devenue une expression si stigmatisante que, désormais, tout doit être durable. Toute entreprise que des hommes politiques ou des hommes d’affaires ont besoin de justifier est maintenant une entreprise « durable » [sustainable en ­anglais]. En témoigne la création de Sustainable Aviation, une instance destinée à faire face aux pénuries d’énergie à venir, compte tenu que (lit-on sur son site) « les projections estiment que le nombre de passagers fera plus que doubler d’ici à 2050, et l’activité de fret aérien, essentielle aux relations commerciales entre le Royaume-Uni et les pays émergents, sera sept fois plus importante ».

 

Au-delà d’une certaine taille, aucune communauté urbaine ne saurait être autosuffisante en énergie renouvelable. Dans l’objectif de la « durabilité », ­l’unité d’autosuffisance est la « nation ». Ce para­doxe n’est pas passé inaperçu ­auprès du lobby antiéolien : les principaux fabri­cants de turbines et les compagnies qui ont implanté des aérogénérateurs sur les côtes britanniques ne sont pas britanniques, et l’énergie éolienne est un enjeu important dans le débat sur le transfert de compétences à l’Écosse. Il existe aussi des tensions en Grande-Bretagne entre la majorité urbaine, favorable à l’éolien – qui considère que l’opposition aux parcs éoliens n’est que le geignement égoïste de quelques Nimby bourgeois 4 – et les communautés rurales qui pâtissent direc­tement des effets de ces parcs. Par exemple, dans le centre du pays de Galles, on relève une forte opposition à un projet de centrale de transformation électrique de 16 hectares, entourée de kilomètres de pylônes destinés à l’installation de plusieurs parcs éoliens. Ces programmes y sont perçus comme le sacri­fice de la campagne galloise et de son économie touristique au profit des villes anglaises dévoreuses d’énergie.

 

Nous l’avons vu, les professionnels de la communication ont associé à l’énergie éolienne l’idée d’un bien moral inhérent à tout ce qui est vert, renouvelable et ­durable. Cette énergie érigée en solution morale aux difficultés de l’huma­nité a trouvé, opportunément, son icône parfaite : la turbine éolienne elle-même.Le géant phallique argenté est devenu le symbole de notre temps : visuellement simple et technologiquement sophistiqué, il incarne tout ce qui est admiré dans le design esthétique et représente le visage acceptable de l’industrie. Ce mât et ces pales constituent une métaphore chargée d’émotions qui envahit tous les sites Internet, les unes de la presse écrite et des journaux télévisés, les magazines et les brochures des collectivités locales, aux côtés de coureurs de marathon, de clochers d’église, de ponts remarquables et de patients âgés remerciant généreusement de jeunes infirmières.

 

L’énergie éolienne n’est pas éloignée des symboles chrétiens dont est saturée la culture européenne. Une turbine a même été brodée sur la chasuble « écologique » de l’évêque de Newcastle, qui la porte en signe de l’engagement écologique de son diocèse. La forme de la turbine rappelle la croix chrétienne, imprégnant les supporteurs des parcs éoliens de la vertu du sacrifice ultime. Ce symbole partage aussi avec la croix son caractère anthropomorphique : il peut nous sauver tous, ainsi que la planète, mais cela dépend de l’effort de chacun. Sa forme élancée suggère que toute personne peut atteindre le ciel et accéder au paradis. C’est une métonymie en même temps qu’une méta­phore : la turbine, dupliquée à l’infini à travers le pays pour former de « gigantesques Golgotha » ­(selon Simon Jenkins, journaliste et ancien président du National Trust), mettra un terme au changement climatique et sauvera l’humanité pécheresse.

 

Les turbines éoliennes sont disposées en « fermes » [ou «parcs»] plutôt qu’en « usines ». La propagande de l’industrie éolienne diffuse les mêmes scènes pastorales ensoleillées, dans lesquelles des fleurs jaune d’or, souvent des jonquilles ou des pissenlits, font écho à la tige de la turbine avec ses pales ressemblant à des pétales. Les graines de pissenlit, semblables à des centaines de petites turbines disséminées par le souffle d’enfants charmants et bien portants, sont un élément privilégié de ces images. D’adorables animaux de ferme paissent souvent parmi les fleurs jaunes ; ils forment une image harmonieuse avec le ciel bleu et les turbines aérodynamiques – démontrant que les parcs éoliens n’ont que des avantages et pas d’inconvénients. La majesté et la puissance sont affichées sans qu’aucun repère visuel n’indique la taille disproportionnée des turbines par rapport aux riverains ou aux caractéristiques du paysage alentour. Les lignes nettes suggèrent des modes de fabrication propres et une machi­nerie silencieuse. On n’y voit jamais de ­pylônes électriques qui traversent la campagne, ni de stations-­relais, ni de mâts de surveillance, sans parler des tonnes de ­béton cachées sous terre et des multiples voies d’accès, ­barrières et panneaux de signalisation.

 

 

Les turbines semblent quasi vivantes, « enracinées » dans la terre et se mouvant au vent de manière fascinante : « Le mouvement des nouvelles centrales éoliennes, qui rappelle celui des moulins à vent pour enfants, est pour beaucoup une source ludique d’intérêt visuel », écrivait le paysagiste Robert Thayer, en 1994. Les investisseurs promettent que, loin de dissuader les touristes, les installations éoliennes à venir deviendront des attractions pour les visiteurs.

 

Pour les opposants, à l’inverse, la rota­tion continue des pales de ces « mauvaises herbes mécaniques » (c’est ainsi que les décrivait, en 2001, le philosophe Gordon Brittan) provoque vertiges et nausées. Leur bruit perturbe le sommeil, il peut être une cause de stress cardio-vasculaire et de dépression. Le mécanisme de la turbine est com­posé d’aimants utilisant des terres rares, exploi­tées au fond de mines chinoises, dans des conditions effrayantes, par des travailleurs exposés à des substances toxiques souvent mortelles. Ce que voient les antiéoliens dans les turbines elles-mêmes, ce sont les lignes électriques, le béton et les matériaux néces­saires aux voies d’accès, les onéreux processus de fabrication et les milliers de trajets de poids lourds. Les économies en émissions de carbone tant vantées seront annulées par les émissions de carbone liées à la construction et à la maintenance 5. Pour eux, ces nouveaux moulins à vent sont des géants maléfiques opprimant les populations qu’ils dominent de très haut, leur rappelant constamment l’avidité des investisseurs et la corruption d’hommes politiques irrationnels. Loin d’être un symbole de rédemption, la turbine éolienne est un symbole de damnation.

 

Les investisseurs comme leurs opposants en appellent à la justice sociale. Ceux qui manifestent contre les parcs éoliens pointent du doigt la voracité égoïste des propriétaires, qui louent leurs terres aux entrepreneurs éoliens, et celle des investisseurs attirés par les bénéfices, qui détruisent des biens appar­tenant à la collectivité et amassent des profits aux dépens des consommateurs. Les groupes proéoliens dénoncent les attitudes égocentriques propres aux communautés locales, qui placent leurs intérêts particuliers devant ceux de la Grande-Bretagne, de l’humanité et de la « planète ». Bien sûr, la réalité n’est pas si manichéenne : certains propriétaires terriens ne sont pas riches, et les anti­éoliens ont des opinions très variées sur le déve­loppement des énergies ­éoliennes, leur type d’implantation ou leur localisation, certains distinguant les parcs éoliens côtiers de ceux qui sont en pleine mer. Toutefois, ces opinions caricaturales sont des raccourcis pratiques pour évoquer les tensions sociales plus complexes, tant au niveau local qu’au niveau national.

 

Tous les éléments qui composent la société britannique sont partie prenante de ce débat envenimé et, naturellement, les accusations de cupidité et d’hypocrisie atteignent leur paroxysme lorsqu’elles visent la monarchie, l’aristocratie et les classes très aisées de la société. La presse britannique s’en est donné à cœur joie sur les « aristos de la turbine ». Le comte Charles Spencer, frère de la princesse Diana, a été traité d’« avare » par ses loca­taires pour avoir envisagé d’implanter treize turbines sur ses terres. Bien que le duc d’Édimbourg ait décrit les parcs éoliens comme une « honte » et que le prince Charles ait déclaré qu’ils « gâtaient le paysage », les projets vont bon train sur les terres appartenant à la Couronne, au désespoir de ceux qui y habitent. Le duc de Northumberland (dont la fortune s’élève à 360 millions d’euros), qui se targue d’être un défenseur des paysages, a été dépeint comme l’« improbable héros du peuple dans le combat contre les parcs éoliens » lorsqu’il s’en prit à son voisin, le duc de Roxbourg (dont la fortune ne s’élève qu’à 108 millions d’euros), qui avait autorisé, dans son domaine limitrophe, l’implantation d’un immense parc éolien sur des landes de bruyère.

 

Les principes du lobby antiéolien, aux moyens financiers limités, ont été sévèrement mis à l’épreuve par le milliardaire américain Donald Trump 6. Le magnat, qui projetait de transformer une bande de côte écossaise en parcours de golf, avait affronté l’opposition tenace des riverains et des défenseurs de l’environnement. Mais, lorsque ce site fut menacé par le projet d’installation d’un parc éolien maritime (offshore), Trump déclara la guerre à Alex Salmond, alors à la tête du gouvernement d’Écosse, qu’il accusa de détruire le paysage écossais. Trump accorda un soutien financier substantiel à la coordination antiéoliennes écossaise, Communities Against Turbines Scotland (Cats). L’embarras de ceux qui avaient jusque-là classé Trump dans la catégorie des investisseurs étrangers sans scrupules, cupides et aveugles aux enjeux écologiques fut palpable. La représentante de Cats fut contrainte de préciser : « Nous sommes loin de soutenir tout ce que fait Donald Trump, mais, sur cette question, nous sommes sur la même longueur d’onde. » Le WWF [Fonds mondial pour la nature] déclara en revanche : « Donald Trump a l’intention de dépenser des dizaines de millions de livres pour empêcher l’Écosse de devenir une nation plus propre, plus verte, créant davantage d’emplois. Son intention est mauvaise et les parlementaires écossais doivent fermement s’y opposer. » ­Trump lui-même se dit convaincu qu’« Alex Salmond est pressé de mourir ».

 

La déclaration du WWF met au jour ce qui apparaît comme l’arme la plus efficace des investisseurs proéoliens. En matière de politique énergétique, les asso­ciations de protection de la nature, dont la mission est si chère au cœur des Britanniques, partagent une position favo­rable à l’éolien, qui nourrit le dogme industriel selon lequel chaque turbine du Royaume-Uni participe à la lutte contre le changement climatique. Les appels lancés aux principales associations de protection de la nature à propos des menaces que les éoliennes feraient peser (sur les paysages ou sur des espèces protégées) ont rarement abouti.

 

 

La Royal Society for the Protection of Birds [Société royale de protection des oiseaux, RSPB], qui compte plus d’un million de membres, s’oppose rarement aux projets éoliens qui menaceraient des espèces rares : « Nous considérons qu’à long terme le changement climatique est la menace la plus sérieuse qui pèse sur l’environnement, et qu’il aura un impact sévère sur les oiseaux et sur d’autres espèces sauvages. Nous soutenons résolument le développement ­durable de l’énergie éolienne et d’autres formes d’énergies renouvelables, comme un moyen d’aider à atténuer le changement climatique. »

 

La réponse de Natural England, asso­ciation de protection des paysages et de la biodiversité, fut semblable : « Le changement climatique représente la menace à long terme la plus sérieuse sur l’environnement naturel, du fait des dommages qu’il causera aux écosystèmes, à la biodiversité et aux paysages, tant sur le plan de leur valeur intrinsèque que sur celui de leur utilité pour la société. »

 

L’industrie éolienne a mis en place des partenariats avec les institutions de préservation de l’environnement. Nombreuses sont celles qui entretiennent déjà des relations de coopération avec des groupes d’influence proéoliens, tels Friends of the Earth-Scotland [la branche écossaise des Amis de la Terre] et Greenpeace. Un journal d’information local écossais évoqua un jour « l’un des tournants les plus choquants dans l’élan contesté vers davantage d’énergie éolienne. Trois grandes organisations de protection de la nature avaient ­accepté de l’argent de la part des principaux investisseurs en parcs éoliens : le WWF-Écosse, soutenu par Scottish and Southern Energy 7 ; Les Amis de la Terre-Écosse, soutenus par Scottish Renewables ; et la Société royale de protection des oiseaux-Écosse, soutenue par plusieurs investisseurs éoliens dont les noms n’ont pas été dévoilés ». À la suite de ces révélations, de nombreux opposants aux parcs éoliens ont ­quitté la RSPB, le WWF, Les Amis de la Terre et Greenpeace, en dépit de leur soutien aux autres objectifs de ces organisations.

 

L’Église anglicane, comme l’industrie éolienne, a tenté de combiner les béné­fices tirés des turbines avec la ­vertu du vert, mais avec moins de succès. L’évêque d’Exeter a dû retirer son projet vert de turbines éoliennes installées sur les terrains de l’Église, en raison des réactions de colère des paroissiens. James Deling­pole, journaliste au Daily Tele­graph (quotidien aux positions anti­éoliennes), qui avait alors l’ambition d’être le premier candidat antiéolien au Parlement britannique, a posté sur son blog une lettre ouverte à l’évêque, demandant, sur un ton sarcastique, comment un membre du clergé si intelligent, diplômé de Cambridge, « pouvait s’étonner que ses ouailles s’opposent à ce qu’on fiche une paire d’écocrucifix ­hideux, hachoirs à chauves-souris et décou­peurs d’oiseaux, juste à côté de leurs paisibles villages du Devon Nord. »

 

Comme la géographe Anne Sgard l’a si justement remarqué au sujet des débats concernant les parcs éoliens : ces « controverses font apparaître des lignes de partage inédites entre les ­protagonistes, puisqu’elles ne départagent pas “aménageurs” et “protecteurs” mais scindent ces groupes traditionnels et provoquent des alliances entre ­anciens ennemis » 8.

 

 

— Cet article est paru une première fois sous le titre « Les éoliennes : vertes et vertueuses ? » dans la revue Terrain n° 60, en mars 2013. Il a été traduit de l’anglais par Jérémie Droy.

Drame au restaurant

« Théâtre intime au restaurant », titrait le quotidien norvégien Aftenposten à la parution du Serveur, en 2017. Pour son quatrième roman, ­Matias Faldbakken, plus connu à l’étranger pour son travail d’artiste plasticien, a choisi le décor désuet d’une institution gastronomique (fictive) d’Oslo, qui appartient depuis plus d’un siècle à la famille Hill. « Une petite enclave qui continue à s’attacher aux formes » dans un monde en pleine mutation, note Klassekampen, le quotidien le plus à gauche du pays.

 

Le roman a pour narrateur le serveur qui y officie depuis treize ans, gardien des rituels et observateur averti. Ce micro­cosme est chamboulé par l’irruption d’une nouvelle cliente, la Femme-enfant.

 

Grâce à elle, « un contact s’établit bientôt entre les tables, elle fait son boulot de scénographe, de lubrifiant et de manipulatrice, décrit Klassekampen. Le roman est souvent diaboliquement drôle, mais il peut être lu comme un huis clos allé­go­rique sur le déroulement des transactions capitalistes », où la femme serait le capital.

 

« On passe d’un portrait collectif à un drame absurde, qui fait penser aux films les plus effrayants de David Lynch », estime, quant à lui, le quotidien populaire VG.

La transition énergétique, un piège bien huilé

La « transition énergétique » va nous permettre à la fois de sortir du nucléaire, de ne plus dépendre du pétrole et du gaz, de lutter efficacement contre le changement climatique et d’engager une décentralisation de la production d’énergie. Tels sont les quatre arguments développés par les promoteurs des énergies renouvelables un peu partout dans le monde. Le concept est né en Allemagne au lendemain du deuxième choc pétrolier (1979). Là-dessus est arrivée la crainte du réchauffement climatique, devenu un enjeu mondial à partir de 1992 (sommet de Rio). Le vrai basculement s’est produit sous le gouvernement Schröder avec la loi de 2000 sur les énergies renouvelables, un modèle fondé sur des subventions (prix garantis), presque aussitôt suivi par la France. En 2001, la Commission de Bruxelles fixe des objectifs de renouvelables par pays. Depuis lors, la Commission n’a cessé de durcir ses injonctions, une étape clé étant le paquet énergie-climat de 2008, avec deux objectifs contraignants : réduire de 20 % les émissions de gaz à effet de serre (par rapport à 1990) et porter à 20 % la part des énergies renouvelables dans la consommation d’énergie de l’Union ­européenne. Ce dernier objectif est ensuite passé à 27 % puis, fin 2018, à 32 %. L’UE s’engage plus globalement à parvenir à la neutralité carbone en 2050 ­(équilibre entre les émissions et leur retrait de l’atmosphère). Une belle ambition, dont la Commission estime qu’elle devra mobilier des investissements « de 260 à 300 milliards d’euros par an ». Jusqu’ici, la France s’est alignée sur la position de Bruxelles.

 

Sans entrer dans tous les aspects de cette politique volontariste et controversée, le présent document se concentre sur la question de l’énergie éolienne. Celle-ci constitue en effet un excellent point d’entrée pour dévider la pelote de la transition énergétique, problématique d’une rare complexité.

 

Les différents arguments présentés convergent vers la même conclusion : au moins en France, promouvoir l’énergie éolienne repose sur un contresens. Elle est sans intérêt pour le climat, très coûteuse, dommageable pour l’environnement et attentatoire au bon fonctionnement de la démocratie.

 

 

Les éoliennes produisent de l’électricité, laquelle représente à peine plus de la moitié de l’énergie consommée en France. Or la production électrique est déjà largement décarbonée. Nous émettons dix fois moins de gaz carbonique (CO2) par kilowattheure produit que la moyenne des pays européens. La raison est simple : 84 % de notre production d’électricité est le fait du nucléaire, qui émet très peu de CO2 (encore moins que l’éolien), et de l’hydraulique, qui n’en émet pas du tout. Pour Antoine Waechter, ancien candidat écologiste à l’élection présidentielle, « l’éolien ne sert à rien ». Un point de vue isolé ? Pas du tout. Pour Jean-François Carenco, président de la Commission de régulation de l’énergie, « le développement des énergies renouvelables électriques ne sert pas à diminuer les émissions de CO2 ». La députée macroniste Marjolaine Meynier-Millefert, auteure d’un récent rapport d’enquête parlementaire, a déclaré sans ambages devant un conclave d’industriels de l’éolien : « La transition énergétique ne sert pas à la transition écologique. »

 

Les choses pourraient-elles changer ? Car décision est prise de faire passer la part du nucléaire de 75 % environ actuellement à 50 % d’ici à 2035 (la date a été reculée). Mais l’éolien peut-il vraiment contribuer à se substituer au nucléaire ? L’exemple de l’Allemagne permet d’en douter. Ce pays est le premier producteur d’énergie éolienne en Europe (un quart de la production d’électricité). Or ­l’Allemagne d’Angela Merkel – qui, après l’accident de Fukushima, s’est engagée dans un retrait complet du nucléaire d’ici à 2022 – est de loin le plus gros émetteur de CO2 en Europe, et ces émissions n’ont pratiquement pas diminué depuis dix ans.

 

En cause, le défaut majeur de l’éolien (et du solaire) : l’intermittence. Quand il n’y a pas (ou trop) de vent, les éoliennes ne produisent rien. En règle générale, la production éolienne est très variable. Pour honorer la demande des consommateurs d’électricité – industries et particuliers –, il faut donc compenser par les installations traditionnelles, dites pilotables. Lesquelles doivent être mises en service dans un délai de quelques heures, voire quelques minutes. Comme l’Allemagne n’a presque plus de ­nucléaire et très peu d’hydraulique, ce sont les centrales à charbon et à gaz qui sont sollicitées. Par ailleurs, l’électricité des éoliennes doit être raccordée au réseau. Or celui-ci n’a pas été conçu pour relier les aérogénérateurs aux zones où les ­besoins en électricité sont les plus massifs. Il faut donc ériger de nouvelles lignes à haute tension ; en Allemagne, le problème est aigu car la plupart des éoliennes sont dans le Nord, venté, alors que le gros de la consommation d’électricité se trouve dans le Sud. Pour desservir les nouvelles installations éoliennes actuellement prévues un peu partout en France, il faudra aussi créer un nouveau réseau de haute et moyenne tension.

 

 

Selon l’ingénieur des Mines Fabrice Dambrine, « l’investissement que représentent les installations intermittentes ne peut que venir en complément et non en substitution des investissements dans les centrales pilo­tables ». Lors de la vague de froid de janvier 2017, il a même fallu remettre en service en catastrophe des centrales au fuel et au charbon que l’on avait jugé bon de fermer. Le projet d’éoliennes offshore dans la baie de Saint-Brieuc s’accompagne de la construction d’une centrale thermique à Landivisiau.

 

 

Les coûts cumulés de cette politique sont considérables. Selon le député ­Julien Aubert, ancien membre de la Cour des comptes qui présidait la commission d’enquête déjà évoquée, « l’addition des différents soutiens directs à l’éolien repré­sente de 72,7 à 90 milliards d’euros : 9 milliards depuis le début des ­années 2000, 45 milliards pour des contrats en cours d’exécution ou conclus mais non encore honorés », auxquels il faut ajouter « de 18,7 à 36 milliards pour l’impact budgétaire des engagements à souscrire pour atteindre les objectifs ».

 

De son côté, l’inspecteur des finances Patrice Cahart a comparé le coût probable d’une prolongation du tiers du parc nucléaire qu’on entend « sacrifier » au coût probable de son remplacement par des renouvelables (à l’horizon 2035). Il estime le premier à 27 milliards d’euros, le second à 119 milliards, dont 65 milliards pour l’éolien terrestre et 12 milliards pour l’éolien offshore – hors éoliennes flottantes. Encore ces coûts n’intègrent-ils pas l’extension du réseau électrique, le démantèlement des centrales et l’indemnisation d’EDF pour leur fermeture prématurée. Pour l’économiste de l’énergie Dominique Finon, « rien ne justifie économiquement » l’objectif désormais affiché de faire monter la part des renouvelables à 40 % de la production d’électricité.

 

Les coûts environnementaux ne sont pas moins considérables. Plusieurs livres et rapports récents les détaillent : paysages défigurés, même dans certains parcs naturels, atteintes à des sites classés, menaces pour la faune aviaire (dont des espèces protégées) et, concernant l’offshore, pour les ressources halieutiques, emprises au sol ­démesurées, impacts sonores et visuels sur les riverains (troubles du sommeil). Si l’on ajoute à cela le cycle de fabrication, les risques de pollution des sols (métaux lourds) et l’épineuse question du démantèlement (la durée de vie moyenne d’une éolienne est de vingt ans), on aboutit à un bilan écologique négatif1.

 

La passion pour l’éolien qui anime nos décideurs se traduit en outre par une accumulation croissante d’entorses aux principes généraux du droit dans une démocratie respectueuse de ses citoyens. Les aérogénérateurs sont dispensés de permis de construire. La distance minimale entre les ­éoliennes et les habi­tations est restée fixée à 500 mètres, alors que les aérogénérateurs ont triplé de volume ou ­davantage. Les études d’impact sont laissées aux bons soins des promoteurs. Un arrêté du 26 août 2011 autorise ces derniers à ne pas tenir compte du Code de la santé en matière d’émissions sonores. Pour dissuader les riverains de déposer un ­recours, un décret du 29 novembre 2018 empêche les associations de défense d’accéder au juge de première instance. Un ­décret du 24 décembre 2018 sur les enquêtes ­publiques prévoit de supprimer le commissaire enquêteur au profit d’une simple consultation sur Internet. Enfin, les promoteurs ne sont pas ­tenus d’acheter les parcelles sur ­lesquelles ils installent les aérogénérateurs, ce qui leur permet, le cas échéant, de laisser le gros de la charge du ­démantèlement à venir au propriétaire du terrain, souvent un agriculteur, qui n’en est pas informé et n’aura pas les moyens d’y faire face.

 

« Faute d’avoir établi une stratégie claire et des dispositifs de soutien stables et cohérents, le tissu industriel français a peu profité du développement des énergies renouvelables », observe la Cour des comptes dans un second rapport très critique sur le sujet, publié en 2018. C’est un euphémisme. Dans un petit ouvrage qui vaut le détour, ­Hervé Machenaud, ancien directeur de la branche Asie-­Pacifique d’EDF, explique comment la rencontre entre deux idéologies, celle d’un écologisme doctrinaire et celle d’un libéralisme obsédé par la mise en concurrence des acteurs (« l’idéologie dérégulatoire »), a abouti, en promouvant les renouvelables, à engendrer une surcapacité de la production électrique, provoquant une cascade d’effets pervers qui vont de la mise en péril de l’industrie française de l’énergie à l’aggravation de la ­précarité énergétique pour les plus démunis 2. C’était avant la crise des Gilets jaunes… En termes d’emplois, le risque est sans commune mesure avec les quelque milliers de postes créés par l’éolien (les aéro­générateurs sont ­importés). Comme d’autres, Hervé Machenaud montre ­aussi que l’idée d’une décentralisation de la production électrique est une illu­sion de plus puisque les renouvelables doivent nécessairement alimenter le ­réseau national.

 

Si donc rien ne justifie le programme éolien français au regard de la lutte contre le réchauffement climatique et au regard de l’économie, s’il est préjudiciable à l’environnement, s’il justifie des entorses au respect du droit, comment comprendre qu’il reste considéré comme une priorité nationale ?

Mort d’une idole

Le chanteur Karel Gott est mort en octobre 2019, à 80 ans. En cinquante ans de carrière, le « divin Karel » avait enregistré près de 300 albums et vendu plus de 50 millions de disques. Et un sondage le classe parmi les Tchèques les plus illustres, juste derrière l’empereur Charles IV et Václav Havel.

 

Les lecteurs se précipitent sur ses biographies, dont celle de ­Roman Schuster et ­Michaela Remešová, à qui l’on doit déjà « La légende Karel Gott » (2015) et « Le chanteur du siècle » (2014). Dans Le Livre du rire et de l’oubli, Kundera faisait pourtant de Gott le repré­sentant de « la musique sans mémoire, cette musique où sont à jamais ensevelis les os de Beethoven et d’Ellington ». En 2017, ce passage a été supprimé de l’édition tchèque.

 

Oubliée aussi la polémique à propos de sa proximité avec le régime communiste. « Gott a montré qu’on peut s’incliner devant la propagande tout en faisant bien son travail », tranche le site d’information Aktuálně.cz, qui rappelle ce moment mythique de la « révolution de velours » où Gott chanta l’hymne national en duo avec le contestataire Karel Kryl du haut d’un balcon surplombant les manifestants.