Masculinité toxique : qui sont les « incels » ?

La tuerie perpétrée à Toronto en avril 2018 par un homme qui avait appelé à la révolte des « incels » 1 a attiré l’attention sur une communauté d’hommes qui se plaignent sur Internet de leur célibat subi et rêvent d’un ordre social où ils pourraient avoir accès aux femmes de leur choix. On peut y voir un petit groupe d’hommes esseulés qui expriment des haines recuites. C’est le cas. Mais les incels sont aussi la dernière manifestation en date d’un mouvement beaucoup plus vaste qui se niche juste sous la surface de nos sociétés policées. Ils forment l’une des composantes d’un ­courant de pensée qui gagne en importance et en influence et qui, selon les experts, témoigne du ressentiment diffus qu’éprouvent les hommes dans les sociétés occidentales.

 

Deux des forces les plus déstabilisatrices s’y télescopent : l’hostilité de beaucoup d’hommes à l’égard d’évolutions sociétales qu’ils perçoivent comme une menace ; et l’essor des réseaux sociaux, qui bouleverse la façon dont les idées se propagent et les communautés se forment. Résultat : des mouvements comme celui des incels gagnent en visibilité et se radicalisent. Les tueries comme celle de Toronto, qui a fait dix morts, sont rares, mais la haine qui se répand sur Internet se traduit par une multiplication des menaces et des incitations à la violence essentiellement dirigées contre les femmes.

 

Les hommes blancs des pays occidentaux ont longtemps joui de privilèges qui leur revenaient de droit. Même ceux qui n’étaient ni riches ni puissants étaient assurés d’un statut supérieur à celui des femmes et des membres des minorités. Le traitement de faveur dont ils continuent de bénéficier dans presque tous les domaines, du conseil d’administration au tribunal, leur est à présent contesté par des mouvements tels que #MeToo. Pour certains, tout pas en avant vers l’égalité, si minime soit-il, est vécu comme une menace. « Voilà leur raisonnement : “Jusqu’ici c’était nous qui étions aux manettes, et voilà que nous ne sommes plus les seuls – donc c’est une attaque contre nous” », résume Lilliana Mason, politologue à l’université du Maryland et spécialiste des rapports entre identités de groupe et politique. Quand on a le sentiment que quelque chose nous est dû, que le statut qu’on est en droit d’attendre ne nous est plus acquis, alors on se bat pour le défendre. »

 

Cela prend souvent la forme d’attaques contre les membres du groupe social qui a osé s’en prendre à la hiérarchie établie. « On pourrait s’attendre à ce que les hommes jeunes soient bien traités parce que c’est nous les bâtisseurs et les ­protecteurs de la civilisation. Mais non : on nous traite comme des débiles, des bons à rien », se plaint un internaute répondant au pseudonyme de ConnorWM1996 sur r/MGTOW, un forum Reddit dédié aux hommes cherchant à se libérer de l’oppression qu’ils estiment subir de la part d’une société dominée par les femmes.

 

Le mouvement incel délivre un message à ses membres : les règles de la société ont été conçues de façon à les priver injustement de relations sexuelles. Ce qui leur donne à la fois le sentiment d’être victimes d’une vaste conspiration les condamnant à la solitude et la conviction d’être supérieurs, puisqu’ils sont les seuls à connaître la vérité.

 

Ces idées extrêmes ne sont pas nouvelles, mais elles étaient jusqu’ici cantonnées à des cercles restreints. Il y avait d’abord la difficulté à mener une action collective, à trouver et rassembler des personnes de même sensibilité éparpillées un peu partout. Il y avait aussi l’atti­tude réprobatrice de la société à l’égard d’idées jugées à contre-courant. Les réseaux sociaux ont levé ces deux obstacles. Aujourd’hui, quand on cherche à expliquer – et à justifier – sa frustration, il suffit de quelques clics pour dénicher des communautés unies par leur volonté de rendre leur pouvoir aux hommes – des communautés qui étaient jusque-là reléguées dans quelques bars ou salles de séjour et qui prospèrent désormais dans les recoins sombres des forums les plus fréquentés du Web.

 

Ces hommes ne se rencontreront peut-être jamais, mais ils en conçoivent un sentiment puissant d’identité partagée. Ceux qui se sentaient hors jeu, isolés, ont désormais le sentiment d’être intégrés et importants. « Les communautés virtuelles jouent un rôle essentiel à cet égard », constate le sociologue Michael Kimmel, qui dirige le Centre de recherche sur les hommes et les masculinités à l’université de l’État de New York à Stony Brook.

 

Les réseaux sociaux ont aidé des communautés très marginales à se fédérer et à se faire entendre. C’est en grande partie grâce à eux que des mouvements comme Black Lives Matter Les vies des Noirs comptent»] et #MeToo se sont propulsés sur le devant de la scène. Mais, alors que ces derniers visent à en finir avec les discriminations, les communautés d’hommes blancs en colère s’élèvent contre le changement. La mouvance d’extrême droite, les groupes de défense des droits des hommes et les nouveaux mouvements suprémacistes blancs se sont mis à exploiter ce sentiment d’abandon qu’éprouvent de nombreux hommes blancs. Ces groupes divergent dans leur diagnostic et ne désignent pas tous les mêmes coupables, mais ils s’échangent leurs membres, leurs tactiques et leurs idées, si bien que l’appartenance à l’un d’entre eux peut servir de passerelle vers d’autres idéologies extrémistes.

 

Sur le forum Incel.me, on débattait ainsi récemment de l’opportunité de faire cause commune avec la mouvance d’extrême droite et du rôle des juifs dans l’oppression des incels. Sur l’un des fils de discussion, les internautes imaginaient ce qu’ils feraient s’ils étaient dictateurs : ils parlaient de créer des harems et de réduire les femmes en esclavage, mais aussi de « gazer les juifs ». En imaginant que le monde est contre eux et en dénonçant l’injustice des « puissants », ces groupes peuvent, selon les experts, inciter leurs membres à commettre des actes violents.

 

Les incels ne sont qu’un sous-groupe particulièrement extrémiste de la « manosphère », une nébuleuse de sites et de forums parmi lesquels on trouve aussi des groupes de défense des droits des hommes et des lieux d’échange sur les techniques de drague. L’un de ces fils de discussion, r/The RedPill, qui compte plus de 250000 abonnés sur le site communautaire Reddit, propose une vision du monde qui a beaucoup à voir avec celle des incels. RedPill assure à ses membres que, s’ils respectent certaines règles de vie – dont beaucoup impliquent l’usage de la ruse ou de la force pour coucher avec une femme –, ils deviendront des mâles alpha (RedPill est une allusion au film Matrix, dans lequel le héros découvre la fausseté de son monde en avalant une pilule rouge).

 

 

Exalter la dichotomie entre « elles, les femmes » et « nous, les hommes » est un moyen de justifier la violence en en faisant une mesure défensive. Le sociologue résume leur mentalité ainsi : « Elle me fait me sentir inférieur. Donc le viol est ma façon de prendre ma revanche. Elle a le pouvoir, je le lui reprends. »

 

Sur Incel.me, les internautes chantent les louanges d’Elliot Rodger, qui se revendiquait comme incel et a tué six personnes et en a blessé quatorze autres en 2014 à Santa Barbara, en Californie. À leurs yeux, le tueur s’est vengé de ces femmes par qui ils se sentent rejetés. L’un d’eux aurait aimé qu’Elliot Rodger fasse encore plus de victimes : « Si j’avais été lui, ce n’est pas une porte fermée qui m’aurait empêché d’exercer ma justice suprême envers ces êtres néfastes. »

 

Tous ces hommes ne font peut-être que déverser leur hargne sans avoir la moindre intention de passer à l’acte. Mais des études montrent que l’on a tendance à accorder plus de poids aux idées émanant d’un groupe ou d’un leader qui nous inspire confiance. Si bien que, à la longue, la caisse de résonance d’Internet en vient à légitimer les idées les plus ­radicales, y compris les incitations à la violence.

 

Sur les dix personnes tuées par l’automobiliste qui a foncé sur des piétons à Toronto, huit étaient des femmes. Le bilan est exceptionnellement lourd, mais d’autres formes de violence sexiste sont bien plus courantes. Quand les femmes sont présentées comme un ennemi et un oppresseur, il est beaucoup plus facile pour leurs agresseurs de légitimer leurs actes, estime Michael Kimmel. « Jamais je ne condamnerai la violence, clame un internaute sous le pseudonyme “Unanimementdétesté” en saluant la tuerie de Toronto. À force de souffrir, elles arrêteront de nous mépriser et de nous ridiculiser. Elles nous craindront plutôt. »

 

— Cet article est paru dans The New York Times le 9 mai 2018. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Andreas Spindler, l’archéologue des sons

Au commencement était le silence. Puis, quelque part, une pierre est tombée dans l’eau. Et dans la tête d’un de nos lointains ancêtres, à l’aube de l’humanité, s’est déployée une explosion sonore lourde de conséquences. C’est ainsi qu’est née la musique.

 

C’est, en tout cas, l’hypothèse d’un homme qui, comme aucun autre, a essayé de remonter aux sources des sons. Andreas ­Spindler, 55 ans, est un musicien touche-à-tout qui maîtrise une quarantaine d’instruments qu’il a, pour la plupart, fabriqués lui-même. Ce sont des ins­truments des temps anciens que presque plus personne ne connaît aujourd’hui : parmi eux, la vielle à roue (un instrument à cordes), le cornet à bouquin (un instrument à vent) et le cistre (un instrument à cordes pincées).

 

Dans un ancien pavillon de chasse princier des alentours de Bamberg – en Bavière –, qui appartient à sa famille, ce facteur d’instruments se consacre au domaine plutôt exotique de ­l’archéologie musicale. Quelle était la sonorité des grandes orgues lors des offices religieux dans les églises gothiques du Moyen Âge ? Quels sons produisaient les musiciens qui jouaient autrefois du tournebout (ou cromorne allemand), de la cornemuse et de la chalemie lors des fêtes populaires ?

 

« Je veux me rapprocher le plus possible du timbre original », explique Spindler. Mais comment retrouver la sonorité d’une époque qui n’a laissé aucun enregistrement et seulement quelques rares témoignages écrits ? Les historiens considèrent le Moyen Âge comme l’un des « siècles obscurs » de l’historiographie, car beaucoup d’informations sur cette époque ont disparu du fait des ravages provoqués par la guerre de Trente Ans (1618-1648) ; des bibliothèques et des archives ont été réduites en cendres. Les chercheurs en musique ancienne n’ont donc pas la partie facile.

 

De la période précédant le XIe siècle il ne subsiste qu’une poignée d’écrits susceptibles d’attester de la richesse des mélodies d’alors. Ce n’est que vers 1030 que le moine bénédictin et professeur de musique Guido d’Arezzo met au point une méthode de transcription de la musique qui ressemble à la notation actuelle.

 

On raconte que l’introduction de nouvelles formes de musique fut très perturbante pour les gens du Moyen Âge. Ainsi, à la Noël 1198, des fidèles épouvantés quittèrent en trombe la cathédrale Notre-Dame de Paris lorsque le chœur entonna une composition polyphonique depuis le balcon d’orgue.

 

La notation musicale permit sans aucun doute des compositions plus élaborées, mais elle constitua aussi, du moins au début, un frein à la créativité. Spindler est convaincu que son avènement a atrophié la capacité d’improvisation des musiciens médiévaux. « Du temps où il n’y avait pas de notes, la scène musicale était comme un jardin sauvage en fleurs, suppute-t-il. Ensuite, elle fait plutôt penser à une roseraie tirée au cordeau. »

 

Andreas Spindler a conclu de ses recherches que l’origine de la tradition musicale européenne remonte à bien avant l’apparition de la notation et qu’elle se trouve peut-être dans le monde arabe. « Là-bas, les gens avaient cinq siècles d’avance sur nous », estime-t-il. L’étude des quelques instruments d’Orient qui sont parvenus jusqu’à nous a montré que les techniques de brasage et de collage y étaient répandues depuis très longtemps. D’après lui, les Égyptiens de l’Antiquité étaient déjà en mesure de fabriquer du fil d’or, et il n’est pas exclu qu’ils en aient utilisé pour la confection d’instruments.

 

On suppose que, vers le début du XIIe siècle, les croisés rapportèrent des lointaines contrées musulmanes quelques mélodies et le savoir-faire nécessaire à la facture d’instruments très élaborés. « C’est bizarre de penser qu’il n’y aurait eu au Moyen Âge que des instruments rudimentaires », s’insurge Spindler.

 

Ainsi, rien que pour fabriquer un tournebout en érable, il faut des compétences très poussées. Si la courbure et la perce ne sont pas bien réalisées, l’instrument ne peut pas produire sa sonorité caractéristique. Dans le cas du tournebout, précisément, ce serait une catastrophe, car, à en croire notre chercheur, son timbre a vraiment quelque chose de spécial. Selon lui, les inventeurs de cet instrument cherchaient à imiter le cri du corbeau, qui, dans la mythologie de nombreux peuples, est associé à la magie.

 

L’histoire des instruments de musique regorge de références au monde animal. On a ainsi découvert, dans une grotte d’Allemagne, plusieurs morceaux d’une flûte en os d’animal confectionnée il y a plus de trente-cinq mille ans. On ignore toutefois comment les sons étaient produits avec ces instruments à vent : les paléomusiciens soufflaient-ils directement au bout de l’os creux, comme le pensent certains archéologues ?

 

D’après sa propre expérience, Spindler suppose qu’à l’extrémité de l’os avait été façonné un bec, qui s’est décomposé avec le temps. Il a fait plusieurs tentatives pour retrouver le son disparu des ­cavernes. « Sans bec, c’était un vacarme assourdissant, explique-t-il. Avec, la flûte produisait un son parfaitement harmonieux. » D’une manière générale, il prête aux facteurs d’instruments du passé des capa­cités bien supérieures à celles que leur accordent, ­selon lui, les historiens. Avec des ­méthodes relativement simples, ils ont pu mettre au point des instruments extrêmement perfectionnés. Au VIIIe siècle, par exemple, des ­artisans talentueux réalisaient des instruments à vent complexes, dont la fabrication néces­sitait de pratiquer des trous au millimètre près – « et cela sans perceuse électrique, avec un simple tour à bois ».

 

Historiens et commissaires d’exposition se tournent désormais vers Andreas Spindler pour savoir comment on jouait de tel ou tel instrument disparu. Mais, bien qu’il soit beaucoup mieux équipé que ses prédécesseurs du Moyen Âge, il lui faut au préalable comprendre comment est construit un cornet à bouquin, par exemple, et comment on produit des sons avec.

 

Spindler utilise parfois des techniques d’imagerie par résonance magnétique afin d’appréhender la structure interne des rares instruments anciens qui ont réussi à traverser les siècles dans des collections. Son ami Tomas Sauer, professeur d’informatique à l’université de Passau, a développé à cet effet un logiciel qui élimine les interférences d’éléments métalliques tels que la corde à piano, les poussoirs ou les clous. Dans la plupart des cas, cependant, notre spécialiste des instruments anciens doit repartir de zéro. Deux recueils de chansons médiévales lui fournissent de précieuses indications : le manuscrit des Cantigas de Santa María, établi au XIIIe siècle dans la péninsule Ibérique, et le Codex Manesse, probablement rédigé à Zurich au début du XIVe siècle.

 

Les deux ouvrages comportent de nombreuses illustrations en couleurs qui représentent des musiciens en train de jouer de leurs instruments. Spindler a eu l’idée d’utiliser ces enluminures comme mode d’emploi. « C’est bluffant, toutes les proportions sont bonnes, s’exclame-t-il. Sur les instruments à vent, même l’espacement entre les trous a été rendu avec exactitude. »

 

Il doit son statut unique d’expert en instruments anciens à sa transdisciplinarité. « Beaucoup d’historiens connaissent la théorie, mais ils sont peu familiarisés avec les instruments, explique-t-il. La plupart des musiciens, de leur côté, ne s’intéressent pas aux aspects théoriques. » Sa mère, professeure de musique, a tout fait pour que son fils sache jouer convenablement de la flûte à bec dès l’âge de 4 ans. Son père, professeur de musicologie désormais émérite, a guidé sa formation théorique.

 

Le savoir-faire de Spind­ler l’a rendu célèbre. Beaucoup de musiciens professionnels possèdent des répliques d’instruments anciens fabriquées par lui. Pour le groupe de rock médiéval allemand Subway to Sally, par exemple, il a réalisé une pièce exceptionnelle et précieuse : une chalemie telle qu’on en jouait il y a un millénaire.

 

En outre, pour une des dernières adaptations hollywoodiennes de Blanche-Neige, le conte des frères Grimm, Andreas Spindler a confectionné une vielle à archet. Lorsqu’il a vu le film terminé, l’explorateur de sons a eu un moment d’effroi : l’un des nains qui combattent pour Blanche-Neige meurt et est incinéré avec sa vielle, unique en son genre.

 

Cet article est paru dans Der Spiegel le 27 décembre 2019. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Katherine Pujol : « Les éoliennes en mer menacent la biodiversité »

Katherine Poujol est la présidente de l’association Gardez les caps, dans les Côtes-d’Armor, qui milite pour la protection des écosystèmes marins et des équilibres socio-économiques associés, notamment la pêche artisanale dans les baies de Saint-Brieuc et de Saint-Malo. L’association veille en particulier à ce que le nécessaire développement des activités économiques se concilie harmonieusement avec le respect de l’environnement marin.

 

Dans quel contexte, à votre avis, les éoliennes posées sur le fond ­marin se justifient-elles ?

En moyenne, une éolienne terrestre fonctionne 21 % du temps à sa capacité, une éolienne en mer, 33 %. Quand il n’y a pas de vent, c’est 0 %. Alors, tant que nous ne savons pas comment stocker l’électricité en grande quantité, à un prix raisonnable, avec des technologies peu gourmandes en combustibles fossiles et en minéraux rares, les éoliennes en mer, comme leurs sœurs terrestres, n’ont pas de justification énergétique ou environnementale.  Voyez l’Allemagne, qui a le parc offshore le plus important d’Europe avec environ 1 200 éoliennes raccordées au réseau : elle produit néanmoins l’une des électricités les plus carbonées d’Europe.

 

 

Les côtes françaises se prêtent-elles à ces installations ?

Très difficilement, pour trois raisons : le régime des vents, la configuration du sol marin et la grande diversité des écosystèmes littoraux. Pour avoir la garantie d’un taux de charge suffisant, une éolienne en mer doit être implantée dans un site doté d’un vent fort et régulier. Comme le sol marin plonge rapidement, les sept projets français ont été placés au plus près des côtes, à 16 kilomètres des caps d’Erquy et Fréhel, du Tréport et des falaises d’Étretat ; à 12 kilomètres de l’île d’Yeu et de La Baule ; à 10 kilomètres d’Arromanches-les-Bains ou de Dunkerque. Or, plus on se rapproche des côtes, moins les vents dominants sont forts et régu­liers. De plus, de Dunkerque à Oléron, les vitesses de vent sont plus faibles qu’en mer du Nord ou qu’en mer Baltique. La Commission européenne ne s’y est d’ailleurs pas trompée, qui écrivait en juillet 2019 : « La côte française présente les particu­larités suivantes par rapport aux sites éoliens en mer existant en ­Europe : vents plus faibles en comparaison des sites en mer du Nord ou Baltique, et une ­nature de sol plus complexe (sols ­rocheux carbonatés au lieu de sols sableux ou argileux). »

 

La nature « plus complexe » de nos sols explique aussi la riche biodiversité de nos eaux littorales. À la différence des mers du Nord et Baltique, elles produisent une nourriture abondante. La pêche côtière y est très développée. Il s’agit d’une pêche artisanale ­gérée de manière responsable. Elle représente des milliers d’emplois et fait vivre le littoral. Les sept projets sont tous placés au cœur de ces zones de pêche artisanale.

 

 

Quel est le coût des projets ­actuels ?

Hormis le projet de Dunkerque, le plus récent, les projets français sont tarifés à plus du double des prix pratiqués en Europe, le prix de rachat garanti pour Saint-Brieuc allant jusqu’à 155 €/MWh (euros par mégawatt­heure). Le détail des coûts a été révélé par la Commission européenne en juillet 2019. Les aides de l’État représentent près de 4,7 milliards d’euros pour Saint-Brieuc et envi­ron 3,6 milliards d’euros pour chaque autre projet, sauf pour celui de Dunkerque (2 milliards d’euros, tout de même). Il faut ajouter, pour chacun, 400 millions d’euros pour le raccordement électrique à terre pris en charge par RTE (Réseau de transport de l’électricité) et 50 millions environ pour l’exonération de la taxe d’occupation du domaine public mari­time accordée pendant quarante ans à l’exploitant. Aucune réduction d’émission de gaz à ­effet de serre n’est à attendre. Pour pallier l’intermittence du projet de Saint-Brieuc, une centrale thermique à gaz est actuellement en construction à Landivisiau, dans le Finistère. Elle est elle-même subventionnée : 800 millions d’euros sur vingt ans. Bien sûr, le gaz est importé.

 

Témoignant devant l’Assemblée nationale en mai 2019, l’ingénieur consultant Jean-Marc ­Jancovici, membre du Haut Conseil pour le climat, déclarait : « S’il y a un truc qu’il faut arrêter tout de suite, c’est l’éolien offshore. L’éolien offshore, aujourd’hui, c’est 25 milliards d’euros d’argent public. Avec les 25 milliards d’euros en question, vous avez de quoi payer 6 000 euros de prime de conversion du fuel à la pompe à chaleur aux 4 millions de ­ménages français qui sont chauffés au fuel, qui sont souvent des ruraux, souvent précaires, et souvent des Gilets jaunes soit dit en passant. » Le mois précédent, le Premier ministre, Édouard Philippe, avait lui-même déploré, dans un courrier, un coût « très significatif », soit « encore près de 1,3 milliard d’euros de dépenses publiques annuelles » pendant une vingtaine d’années.

 

 

Dans quelles conditions les sept projets concernant les côtes françaises ont-ils été retenus ?

Dans le même courrier, Édouard Philippe soulignait les « difficultés majeures » de ces appels d’offres, « lancés trop tôt avec des procédures inadaptées et pour des volumes trop importants ». La France a lancé trois appels d’offres, attribués en 2012 pour les sites de Fécamp, Courseulles-sur-Mer, Saint-Brieuc et Saint-Nazaire, en 2014 pour ceux de Dieppe-Le Tréport et d’Yeu-Noirmoutier, en 2019 pour celui de Dunkerque. Les deux premiers ont été lancés dans la précipitation, et les sites ont été choisis sans études préalables, à la différence de ce qui se pratique ailleurs en Europe. Ce sont les promoteurs qui ont mené l’ensemble des études d’impact économique et environnemental, et cela après l’attribution des ­appels d’offres. Juge et partie, le promoteur a choisi les méthodologies d’étude et les prestataires. Interrogé en mai 2019 à l’Assemblée nationale sur le projet Dieppe-Le Tréport, Jean-Louis Bal, président du Syndicat des énergies renouvelables, qui ­regroupe les industriels du secteur, observait lui-même : « Je ne sais pas s’il se réalisera un jour, mais c’est un projet qui montre ce qu’il ne faut pas faire. On a eu une concertation qui a été menée après adjudication par l’État, avec une zone qui était déjà figée, qu’on ne pouvait pas faire évoluer. » Le troisième appel d’offres, qui concerne Dunkerque, a bénéficié des erreurs du passé avec la mise en place d’une nouvelle procédure calquée sur ce qui se passe à l’étranger. Le gouvernement a pris en charge en amont les études d’impact préalables de levée des risques 1.

 

 

Quelle valeur faut-il accorder aux études d’impact qui ont été réalisées ?

Les rapports rendus par les maîtres d’ouvrage sont redoutablement volumineux et organisés en une multitude de dossiers et annexes truffés de renvois d’un document à l’autre. Un parti pris qui rend très difficile la compréhension générale de l’impact d’un projet. S’ajoute à cela le choix initial d’une méthodologie d’étude datée, qui découpe les écosystèmes en espèces étudiées isolément sans prendre en compte la chaîne du vivant dans son ensemble.

 

Quelle que soit la qualité des études réalisées, leur tendance globale a été de minimiser les conséquences des projets, de conclure à des impacts « négligeables » ou « faibles », d’oublier de prendre en compte certaines espèces animales ou encore de mettre en œuvre des méthodologies contestables, des protocoles inadaptés. Quant à la séquence « éviter-réduire-compenser » ­imposée aux maîtres d’ouvrage dans le cadre du Code de l’environnement, elle relève de la fiction. Quand ils reconnaissent un impact négatif, ils n’apportent quasiment jamais de solution, voire la refusent si elle leur est proposée. La notion de compensation est elle-même une mystification : il n’y a pas de compensation possible de la destruction d’habitats et d’espèces en mer.

 

 

De quelles sources scientifiques dispose-t-on pour prévoir l’impact de l’éolien en mer français sur les poissons et les oiseaux ?

Il existe un certain nombre de travaux scientifiques qui analysent l’impact négatif des vibrations acoustiques, de la turbidité, du remaniement du socle océanique, des champs électromagnétiques ou encore du largage d’aluminium sur la faune ­marine – les travaux des biologistes Laurent Chauvaud et Michel André, par exemple.

 

En revanche, les retours d’expérience des parcs offshore de la mer du Nord, implantés sur des fonds sablo-vaseux pauvres en biodiversité, ne peuvent être transposés aux projets français, les écosystèmes marins étant trop différents. Les côtes françaises offrent une mosaïque d’habitats naturels riches et complexes, qui jouent un rôle essentiel comme zones de reproduction et de nourrissage. On ne peut avoir aucun doute quant à l’impact négatif sur la santé de la faune marine, des invertébrés et des coquillages.

 

Concernant la faune aviaire, la Ligue pour la protection des ­oiseaux a publié une étude sur la mortalité des oiseaux due aux éoliennes terrestres en 2017, montrant qu’elle est au moins deux fois plus importante quand les aérogénérateurs sont situés à proximité des zones de protection spéciale (ZPS) ­Natura 2000. Or tous les projets d’éolien en mer français jouxtent une ZPS – voire deux en baie de Saint-Brieuc ! La Manche est un couloir de migration majeur : 80 % des transits ont lieu de nuit. Hauts de 210 mètres, avec une vitesse de 340 km/h en bout de pale, les parcs éoliens dressent de redoutables barrières lumineuses, dont les effets se ­cumulent d’un parc au suivant.

 

Le Conseil national de protection de la nature rappelle ainsi que « la baie de Saint-Brieuc, au sein du couloir de migration majeur du paléarctique occidental qu’est la Manche, est un secteur de grande importance européenne pour de nombreuses espèces, notamment d’oiseaux et de mammifères ­marins, dont plusieurs fortement menacées. » Le désastre environnemental est prévisible.

 

 

— Propos recueillis par Books.

Hiram, esclave et super-héros

En l’espace de cinq ans, l’écrivain et journaliste Ta-Nehisi Coates s’est affirmé comme « le penseur le plus incisif sur la question noire » aux États-Unis, pour reprendre la formule du critique Dwight Garner dans The New York Times. Avec son récit autobiographique Le Grand Combat (Autrement, 2017), puis Une colère noire (J’ai lu, 2017), lettre à son fils où il ­dénonce la violence raciste persistante, et Huit ans au pouvoir (Présence africaine, 2018), consacré aux deux mandats de ­Barack Obama, Ta-Nehisi Coates « semble avoir éveillé presque à lui seul la conscience de son pays ». Il est même « parvenu à relancer le débat sur la question des réparations dues aux descendants d’esclaves », observe la critique Constance Grady dans le magazine en ligne Vox: il « sait à la fois étayer un argument avec des données et lui donner de la hauteur par son écriture poétique ». Dans un autre registre, ce fils d’un Black Panther poursuit l’écriture des aventures de la Panthère noire, un super-héros des comics ­Marvel. Autant dire que sa première incursion dans le genre romanesque était très attendue.

 

Situé dans une plantation de ­tabac, dans la Virginie d’avant la guerre de Sécession, The Water Dancer se présente comme « un récit d’esclave dans la tradition de Frederick Douglass », cet ancien esclave devenu orateur abolitionniste et célèbre pour son autobiographie, indique Ron Charles dans The ­Washington Post.

 

Né esclave, le héros, ­Hiram, a été séparé à 9 ans de sa mère, vendue aux enchères ; devenu adulte, il aspire à la liberté et trouve le moyen de fuir en Pennsylvanie d’où l’esclavage a été banni.

 

Acquis à la cause abolitionniste, décidé à libérer les siens, le jeune homme multiplie alors les trajets sur le « chemin de fer clandestin » (underground railroad), ce réseau de routes et de voies ferrées que les esclaves empruntaient au XIXe siècle pour passer du Sud esclavagiste au Nord abolitionniste.

 

Comme dans le roman de ­Colson Whitehead qui porte le nom de ce réseau, ce passage de l’esclavage à la liberté est traité dans un registre fantastique, note ­encore le chroniqueur du Washington Post: « Le réalisme vivifiant du roman est parfois noyé dans une brume fantasmagorique », par exemple quand la militante abolitionniste Harriet Tubman (1821-1913) entre en lévitation.

 

Hypermnésique et doté d’un pouvoir de « conduction » (une téléportation rêveuse activée par la remémoration et par la présence de l’eau), Hiram cherche à maîtriser ses dons surnaturels pour en faire des instruments d’émancipation. En somme, « un super-héros en herbe découvre l’étendue de ses pouvoirs dans le cadre d’un roman historique qui démonte les structures de l’oppression raciale ».

 

Pour le quotidien de ­Washington, les procédés mis en œuvre ­paraissent néanmoins convaincants, « plus profondément inté­grés à la trame romanesque » que l’irruption « un peu facile » d’un fantôme dans le roman Beloved, de Toni Morrison, par exemple. Un avis qui ne fait pas l’unanimité. « Ta-Nehisi Coates est un grand auteur. Son nouveau livre n’est pas un grand roman, tranche Constance Grady dans Vox. Tous les personnages s’expriment de la même façon. Ils sont plus ou moins interchangeables. Ce ne sont que des illus­trations ambulantes d’idées que Coates souhaite passer en revue. » « On regrette parfois l’absence de cette réflexion intel­lectuelle fine et intense qui caractérise ses essais, déplore de son côté Dwight Garner dans The New York Times. Dans ses livres précédents, chaque paragraphe était comme un bouillon cube qui aurait pu servir de base à six autres textes. Ici, la matière est plus diluée. »

 

D’autres critiques adoptent un point de vue plus politique, telle l’Afro-Américaine Renée Graham, chroniqueuse au Boston Globe. Après l’échec commercial en 2016 de The Birth of a Nation, le biopic de Nate Parker sur Nat Turner, qui mena une insur­rection d’esclaves en Virginie en 1831, « nous ne pouvons pas ­renoncer à transmettre une histoire que beaucoup – politiques, journalistes, enseignants – ont cherché à passer sous silence, écrit-elle. Si nos ancêtres ne peuvent parler par nos voix, alors notre silence offre aux maîtres un récit bien commode ».

Cinq idées reçues sur la testostérone

La testostérone a deux visages. D’un côté, il y a la molécule dotée d’une structure chimique bien précise, de l’autre la substance à laquelle notre culture accorde une importance démesurée. On lui prête toutes sortes d’effets positifs et négatifs associés à la masculinité. Beaucoup de ces vertus ou de ces méfaits supposés n’ont toutefois aucun fondement scientifique.

 


1. La testostérone est l’hormone sexuelle mâle

Que sont les hormones sexuelles masculines ? À cette question les Instituts nationaux de la santé [les centres publics de recherche biomédicale aux États-Unis], répondent que la testostérone est le plus abondant des androgènes, « une catégorie d’hormones responsables du développement et du maintien des caractères mâles ». Le site d’information scientifique Live Science nous dit : « La testostérone est une hormone sexuelle masculine impor­tante pour le développement des organes génitaux et reproducteurs. »

 

Sauf que « T », comme la nomment les chercheurs, n’est pas seulement une hormone mâle. C’est aussi l’hormone stéroïdienne biologiquement active la plus abondante dans l’organisme féminin – et elle joue un rôle essentiel dans le développement et le bien-être de la femme 1. Elle facilite l’ovulation, par exemple. T n’est pas non plus seulement une hormone sexuelle. Chez l’homme comme chez la femme, ses récepteurs sont présents dans à peu près tous les tissus ; elle favorise la masse maigre et la santé osseuse, stimule les fonctions cognitives et intervient sur l’humeur.

 

La testostérone, comme les œstrogènes – qu’on qualifie d’hormones sexuelles femelles –, a été mise en évidence dans le cadre de recherches visant à cerner les fondements chimiques de la masculinité et de la féminité, ce qui explique peut-être qu’on continue à en parler comme d’une hormone sexuelle. Une autre explication pourrait venir du fait qu’on confond quantité et qualité. Oui, les hommes possèdent généralement un taux de testostérone bien supérieur à celui des femmes 2. Néanmoins, un taux plus élevé ne signifie pas forcément un rôle plus important. Les éléphants ont un cerveau bien plus volu­mineux que celui des humains, mais cet organe ne joue pas pour autant un rôle plus grand chez eux que chez nous.

 

 


2. La testostérone induit des comportements agressifs

L’un des mythes les plus tenaces veut qu’il y ait « une corrélation entre un taux élevé de testostérone et l’agressi­vité », comme on pouvait le lire en 2017 dans un article de The Guardian. Une étude publiée en 2012 dans la revue International Journal of Endocrinology and Metabolism constatait « un taux de testostérone plus élevé chez les hommes au comportement agressif ».

 

Pourtant, des études de référence – fondées sur des essais randomisés avec placebo, dans lesquels ni les participants ni les évaluateurs ne savent à qui a été administrée la testostérone – ont montré que même des doses extrêmement élevées de cette hormone ­n’augmentent pas l’hostilité, la colère ou l’agressivité des sujets masculins 3. Pour ce qui est de la testostérone endogène, produite naturellement par le corps humain, nous montrons dans notre livre que les études classiques qui l’associent à la violence sont gravement faussées en raison de l’imprécision des mesures et de méthodes statistiques défectueuses. Une erreur courante, manifeste dans une étude fréquemment citée de 1987 portant sur 89 détenus, consiste à prendre en compte un si grand nombre d’indicateurs d’agressivité – casier judiciaire, réponses à des questionnaires, infractions disciplinaires, évaluations subjectives de leur degré de violence – qu’il est presque impossible de ne pas trouver un lien avec le taux de testostérone.

 


3. La testostérone booste la libido

Les publicités pour les compléments alimentaires qui stimulent la production de testostérone promettent « vigueur et vitalité », « regain d’énergie » et « amélioration des performances au lit », tandis que des articles racoleurs affirment de manière péremptoire : « Plus votre ­niveau de testostérone est élevé, plus votre vie sexuelle est intense. » 4

 

N’en déplaise aux annonceurs et aux Don Juan en puissance, « les études sur la testostérone et la sexualité masculine indiquent un lien ténu, voire inexistant, entre les deux », selon une synthèse de la littérature scientifique sur le sujet datant de 2017. Un certain taux (relativement faible) de testostérone est nécessaire à un bon fonctionnement sexuel, mais, au-­delà de ce seuil, T n’a qu’une incidence minime, aussi bien pour les hommes que pour les femmes. Et le rapport de causalité entre testostérone et sexualité épanouie peut être à l’inverse de ce que l’on pense en général. Il est en effet avéré que l’activité sexuelle et même le désir stimulent la production de testostérone – tout comme l’exercice physique, les compliments de son supérieur, et bien d’autres choses.

 


4. La testostérone est responsable de la crise de 2008

Après la crise financière de 2008, ­certains commentateurs en ont identifié une des causes possibles : les traders, des hommes jeunes pour la plupart, avaient pris des risques inconsidérés en raison de leur taux élevé de testostérone. À l’époque, Neelie Kroes, la commissaire européenne à la Concurrence, s’était dit « absolument convaincue » que la ­testostérone était l’une des raisons pour lesquelles le système financier avait été mis à genoux. Christine Lagarde, qui était alors à la tête du Fonds monétaire international, a récemment déclaré : « Si [la banque] Lehman ­Brothers s’était ­appelée “Lehman Sisters”, la situation des banques en 2008 aurait été bien différente.»

 

Mais les études montrant un lien entre niveau de testostérone et prise de risque financier sont de qualité insuffisante. Dans une étude publiée en 2008 dans les Comptes rendus de l’Académie nationale des sciences américaine, deux chercheurs en neurosciences de l’université de Cambridge s’emploient à montrer l’existence d’une spirale dangereuse : les performances financières des traders font grimper leur taux de testostérone, ce qui les incite à prendre des décisions plus risquées qui feront augmenter à leur tour le niveau de testostérone. Les chercheurs ont mesuré pendant huit jours le taux de T chez 17 traders, en leur prélevant des échantillons de ­salive le matin puis en fin de journée. Ils avaient accès en paral­lèle à leurs performances boursières. Il leur est apparu que les traders qui avaient un taux élevé de testostérone le matin enregistraient de meilleurs résultats en fin de journée. Mais ils n’ont pas cherché, ou pas trouvé, de lien entre les bons résultats financiers d’un jour et le taux de testostérone de l’après-midi, ce qui aurait été nécessaire pour démontrer leur hypothèse de la spirale du risque. Une fois de plus, les résultats limités de cette étude semblent avoir été surtout le fruit du hasard.

 


5. La testostérone améliore les performances sportives

« La science est formelle : un corps possédant un taux d’androgènes élevé est plus performant », affirme Aaron ­Baggish, qui dirige le programme de performance cardio-­vasculaire au Massachusetts ­General Hospital. « La différence de concentration en testostérone circulante entre les sexes explique en grande partie les écarts de performance », écrivent des chercheurs rattachés à l’Association internationale des fédérations d’athlétisme5.

 

Mais l’effet de la testostérone sur la performance sportive n’est facile à cerner ni chez les hommes ni chez les femmes. Au niveau le plus élémentaire, aucune étude ne dit que le taux de testostérone permet de prédire la performance d’un athlète à une épreuve de force ou de vitesse. Et même si la testostérone agit effectivement sur des paramètres qui interviennent dans le sport, tels que la masse musculaire ou la consommation d’oxygène, le lien entre l’hormone et une meilleure performance sportive n’est pas clairement établi pour autant. Témoin une étude portant sur 52 haltérophiles adolescents de haut ­niveau, des deux sexes. Chez les garçons, aucun rapport n’a été révélé entre le taux de testostérone et la force ; chez les filles, ce sont celles qui avaient le taux le plus bas qui parvenaient à soulever les poids les plus lourds.

 

Dans une autre étude, très controversée, des chercheurs affirment avoir établi qu’un taux élevé de testostérone donne un avantage dans plusieurs épreuves d’athlétisme. Mais dans trois des onze épreuves de course, les athlètes qui avaient le plus bas taux de testostérone ont fait mieux que ceux qui avaient le taux le plus élevé. Aux 100-mètres, épreuve qui nécessite une explosion de puissance – que l’on attribue souvent à la T –, les athlètes qui avaient le taux le plus faible ont couru près de 5 % plus vite que ceux qui affichaient le taux le plus élevé. Ces résultats disparates, fréquents dans la littérature sur le sujet, font douter de la thèse selon laquelle la testostérone est un facteur essentiel pour expliquer les écarts de ­performance ­sportive.

 

— Cet article est paru dans The Washington Post le 25 octobre 2019. Il a été traduit par Alexandre Lévy.

Testostérone : les stéréotypes ont la vie dure

Le désir sexuel, l’intelligence, la force physique, le pouvoir, la vitesse… À en croire la culture populaire, toutes ces choses, et bien d’autres, sont améliorées par la testostérone. Pour Rebecca M. ­Jordan-Young et Katrina Karkazis, cette idée a fait de la masculinité la propriété exclusive des jeunes hommes blancs et riches, comme si c’était la ­conséquence naturelle d’une petite hormone ­stéroïdienne.

 

Avec leur livre Testosterone. An Unauthorized Biography, elles entendent bousculer la recherche sur la testostérone en contestant la validité d’hypothèses ­défendues depuis longtemps. Si les deux auteures n’ont aiguisé leur ­esprit critique sur le sujet que récemment, elles sont déjà intervenues par le passé dans des débats autour de l’imbrication des causes biologiques et sociales, sur des questions telles que les bases neurobiologiques de la différence des sexes ou l’intersexualité. Elles espèrent convaincre les lecteurs d’abandonner la vision purement biologique de la testostérone au profit d’une conception plus nuancée de la façon dont les relations sociales et la physiologie influent sur le taux de testostérone et sur ses effets.

 

Dans chacun des chapitres du livre, elles évacuent les idées fausses qui persistent dans la culture populaire malgré toutes les tentatives faites pour les en déloger. Comme dans certaines biographies, les auteures qualifient leur démarche de « non autorisée », ce qui leur permet de tirer les fils narratifs qu’elles jugent les plus intéressants et qui sont aussi les plus déconcertants.

 

Témoin, le rôle qu’attribue à la testostérone la psychologue sociale Amy Cuddy dans ses travaux contestés sur les « postures de pouvoir ». Selon elle, pour réussir dans le monde ­professionnel, les femmes auraient inté­rêt à exploiter la puissance que donne la testostérone. Comment ? En adoptant des postures corporelles « conquérantes » à la Wonder Woman – les mains sur les hanches, les jambes écartées, le dos bien droit –, elles peuvent accroître leur taux de testostérone et ­négocier en position de force. Après avoir publié plusieurs articles dans des revues scientifiques, Amy Cuddy a fait un malheur avec une conférence TED en 2012, qui a été visionnée près de 56 millions de fois à ce jour. Elle en a fait un livre, devenu un best-seller. Le fait que ces postures donnent aux femmes confiance en elles a été validé par des études visant à ­reproduire ces expériences ; mais pas le lien avec le ­niveau de testostérone.

 

Ce que Jordan-Young et Karkazis trouvent le plus intéressant dans ce ­débat n’est pas la crise de la reproductibilité dans les sciences biomédicales1. Elles se demandent pourquoi ceux qui ont lu le livre d’Amy Cuddy ou visionné sa conférence trouvent ses arguments aussi convaincants. D’après elles, les ­travaux de Cuddy offrent un moyen très ­personnel de venir à bout des inégalités structurelles des hiérarchies sociales du pouvoir. En clair, ses fans espèrent être en mesure de mobiliser leur testostérone comme s’il s’agissait d’un médicament ciblé et personnalisé. La réalité se révèle plus compliquée. Comme le montrent Jordan-Young et Karkazis, le culturel et le biologique sont profondément ­imbriqués.

 

 

Cette intrication est le fil conducteur de leur livre. Les comportements à risque ont ainsi été associés à un taux élevé de testostérone chez les traders. Les auteures s’interrogent sur le sens à donner à ces résultats quand on sait que d’autres hommes, les mineurs par exemple, prennent des risques par néces­sité financière et faute de pouvoir trouver un autre emploi. La prise de risque n’est-elle pas moins grande pour ceux qui ont un statut social élevé ?

 

D’autres études nous apprennent que le taux de testostérone chute chez les hommes quand ils deviennent pères. Certains chercheurs supposent que, au cours de leur évolution (depuis le pléistocène), les hommes ont connu une adaptation physiologique substituant l’investissement parental à la recherche de partenaires sexuels. Mais, pour les deux auteures, même cette affirmation conforte les stéréotypes selon lesquels la paternité et d’autres traits masculins ­résultent de compromis évolutifs. Pour les athlètes, la testostérone peut contribuer à la formation de la masse musculaire, mais uniquement si elle est associée à un entraînement intensif ; l’hormone seule n’a presque pas d’effet.

 

Plus largement, Jordan-Young et ­Karkazis estiment que les débats ­autour du rôle exact de la testostérone dans la détermination du sexe, la prise de risque, le comportement parental et l’équité en matière sportive sont un peu vains. Dans chacun de ces ­domaines, elles montrent que se focaliser sur la testo­stérone en tant que molécule ­détourne l’attention des origines socio­économiques d’inégalités structurelles. Selon elles, les ­débats autour de la testostérone ne font en ­définitive que conforter le statu quo. Les affirmations assénées par les uns et les autres sont autant de façons d’avoir le dessus sur le champ de bataille intellectuel.

 

On peut en dire autant de leur livre. On peut y voir une entreprise de démys­tification : plutôt que d’avoir le dernier mot, les auteures entendent recher­cher et mettre en avant les éléments scientifiques « les moins faux ». Elles aident aussi à mieux comprendre des questions où le social et le biologique sont intimement liés : biologistes et sociologues des sciences devraient travailler main dans la main dès le ­départ. En l’espèce, la testostérone est un bon sujet pour comprendre que nous ne sommes pas des corps isolés mais des êtres ­sociaux dynamiques.

 

 

— Cet article est paru dans la revue Science le 29 octobre 2019. Il a été traduit par Alexandre Lévy.

Naples de haut en bas

C’était l’un des livres les plus attendus de l’année. Cinq ans après la parution du dernier volet de L’Amie prodigieuse, le nouveau roman d’Elena Ferrante a été lancé en fanfare sur un marché éditorial italien par ailleurs poussif. Vu le succès phénoménal de la tétralogie napolitaine, vendue à près de 12 millions d’exemplaires dans une cinquantaine de pays, les éditions E/0 n’ont pas lésiné : la maison romaine a orchestré une campagne marketing « qui rappelle le faste des avant-premières de Harry ­Potter », observe Cristina Taglietti dans le quotidien Corriere della Sera. En septembre, les journalistes ont d’abord reçu l’incipit du livre, puis le titre et la couverture et, enfin, le 5 novembre, « un tam-tam numérique a ébranlé les rédactions de toute l’Italie. De l’Italie ? De l’Europe ! Non, du monde ! » s’amuse la journaliste Lara Ricci dans le supplément culturel du quotidien économique Il Sole 24 Ore, après avoir enfin reçu une version numérique du roman, habilement protégée par un mot de passe. Quant aux fans, ils ont eu droit le lendemain à une « nuit Ferrante » organisée dans diverses librairies de la péninsule à grand renfort de jeux pour tromper l’attente jusqu’à ce que le livre soit enfin mis en vente, à minuit. Rien de surprenant à ce que le roman, tiré à 250 000 exemplaires – et « distribué sans le concours d’Amazon, qui, en Italie, n’aide pas l’écosystème des librairies », tient à préciser l’éditeur – soit, depuis, dans le peloton de tête des ventes.

 

Mais ce lancement savamment orchestré n’explique pas à lui seul le formidable succès de La vita bugiarda degli adulti, roman d’apprentissage situé dans la Naples des années 1990. « Jamais une œuvre n’a raconté de façon aussi précise, impitoyable et tendre les tourments intérieurs et extérieurs qu’occasionne le fait de devenir adulte, de devenir femme », écrit ­Laura Fortini dans le quotidien Il Mani­festo. « Tout se joue dans la sphère familiale, où le bonheur n’est qu’apparent et où la débâcle se profile », note le critique littéraire et universitaire Stefano Jossa dans la revue culturelle en ligne Doppiozero. Au départ, un choc : Giovanna, 13 ans, entend son père dire à sa mère qu’il la trouve laide, comme certains membres de la famille qu’il déteste et avec qui il a coupé les ponts. La tante Vittoria, par exemple. Prise de curiosité, l’adolescente va à la rencontre de celle-ci dans le quartier populaire du Pascone, près de la zone portuaire, loin de l’univers bourgeois de ses parents, qui vivent dans les hauteurs de la ville. Giovanna découvre un monde inconnu, tombe sous le charme, s’initie au sexe et au mensonge. En somme, « les ingrédients du roman parfait sont réunis », estime le critique de Doppiozero qui avoue « envier » la romancière : « Elle a le courage d’être populaire. »

Masculinité et agressivité : culture ou nature ?

« Pendant de nombreuses ­années, nous n’avons même pas eu le droit de dire qu’il existe des différences cérébrales entre les sexes », constatait en 2005 Jill Goldstein, professeure de psychiatrie à l’école de méde­cine de Harvard. Heureusement, on n’en est plus là, se réjouissait-elle en conclusion d’un article publié dans la prestigieuse revue Science sur l’état des connaissances sur le sujet. Mais les choses avaient-elles réellement changé, et ont-elles beaucoup changé depuis ? On peut en douter.

 

Dans la préface de son livre « Le genre du cerveau » 1, la neuroendocrinologue britannique Melissa Hines écrivait : « En commençant à travailler sur les différences entre les sexes, j’ai été surprise de constater la polarisation de la recherche dans ce domaine. En général, les chercheurs traitent leur sujet soit dans une perspective sociale, soit sous l’angle hormonal ou génétique. Ils peuvent ­reconnaître du bout des lèvres l’intérêt de l’autre point de vue, mais il est rare qu’ils essaient sérieusement de l’intégrer. Pis, ces deux points de vue sont souvent perçus comme antagonistes ; non seulement ceux qui souscrivent à l’un méconnaissent l’autre, mais ils ont tendance à lui manquer de respect. Ceux qui penchent du côté de la biologie considèrent volontiers les tenants de la prééminence des facteurs sociaux comme des victimes du politiquement correct ; quant à ceux qui s’orientent vers la perspective sociale, ils sont tentés de prendre les autres pour des réductionnistes simplistes. »

 

Plus de quinze ans plus tard, le clivage reste visiblement très marqué. Il plonge ses racines loin dans notre histoire idéologique et remonte au moins au philosophe John Locke, lequel, au XVIIe siècle, soutenait que l’esprit ­humain est à la naissance comme une « feuille de ­papier blanc » qui va peu à peu être imprimée par les expériences sensorielles. La décou­verte des gènes et des hormones, au début du XXe siècle, va faire pencher fortement la balance dans l’autre sens, celui d’une détermination innée. Cela a conduit à une vive réaction en sens ­inverse. L’histoire est bien racon­tée, entre autres, par le psychologue ­américain Steven Pinker dans son livre The Blank Slate (« La page blanche »), dont le titre français, Comprendre la nature humaine, gomme curieusement l’intention ­initiale 2.

 

Le dernier livre publié en France sur la question du masculin ne déroge pas à la règle. Son auteur, l’historien et écrivain Ivan Jablonka, s’inscrit à fond dans la tradition du déterminisme socio­culturel et écarte vite les facteurs biologiques, qu’il n’explore guère 3. Presque simultanément paraissait un livre défendant au contraire le poids des déterminants biologiques. Il est dû à Jacques Balthazart, un neuroendocrinologue belge que nous avions interviewé à propos de son livre précédent, consacré aux déterminants de l’homosexualité. Il fait la part des déter­minants socioculturels mais prêche vigou­reusement pour sa paroisse 4.

 

Est-il simplement possible d’être objectif sur un sujet aussi profondément instruit par notre histoire idéologique ? Qui pourrait prétendre, sans éveiller la suspicion, être exempt de biais cognitifs en la matière ? Prenons l’exemple de la testostérone.

 

Notre dossier s’ouvre avec un article écrit par Rebecca M. Jordan-Young et Katrina Karkazis, deux chercheuses ­issues des sciences sociales qui ont écrit un livre sur le sujet. Aucune n’est biologiste. Cela ne leur interdit certes pas de critiquer à bon droit une partie de la littérature scientifique sur cette hormone et de dénoncer des idées reçues. Mais faut-il prendre tout ce qu’elles écrivent pour argent comptant ? Quand une autre chercheuse en sciences sociales, Erika Lorraine ­Milam, également spécialiste des gender studies, juge qu’elles enterrent un peu vite la relation entre testostérone et agressivité, ou entre testostérone et activité sexuelle, qui faut-il croire ? Elle s’est aussi plongée dans la littérature scientifique récente, et en tire d’autres conclusions. Pour aller dans son sens, on peut ajouter qu’une étude contre placebo publiée en 2017 et portant sur 243 hommes montre que l’administration d’une dose unique de testostérone produit une diminution de la réflexion cognitive, mesurée par un test standard. Et, en décembre 2019 a été publiée une méta-analyse (synthèse de la littérature disponible). Résultat : le taux naturel de testostérone entretient « une relation faible mais significative avec l’agressivité » ; l’effet est plus fort et significatif chez les hommes ; un changement de taux de testostérone est corrélé positivement avec l’agressivité, effet lui aussi plus fort et significatif chez les hommes. Par contre – et là cette nouvelle étude rejoint ce que disent nos deux auteures – en termes de causalité, la relation n’est pas démontrée. Comme le souligne le neuroendocrinologue américain ­Robert Sapolsky dans un livre récent, la testostérone ne cause pas l’agressivité mais peut accentuer une tendance préexistante 5.

 

 

Venons-en à la masculinité toxique. Le sociologue australien Michael Flood estime manifestement que ce n’est affaire que de culture, de société et de contexte social : « Le concept est utile [parce qu’] il met en évidence le fait que le problème est d’ordre social. […] Il nous évite de tomber dans l’essentialisme ou le déterminisme biologique. » Très bien. Mais ne s’agit-il vraiment que d’un problème social ? Voici quelques éléments de réflexion.

 

Le taux d’incarcération varie beaucoup d’un pays à l’autre. C’est l’effet de facteurs socioculturels. Mais globalement, dans tous les pays, moins de 10 % des détenus sont des femmes (la proportion varie de 3 à 8 %). Quel déter­minant socioculturel pourrait-on avancer pour expliquer que plus de 90 % des détenus sont des hommes ? Dans un livre de 1991 que cite Jablonka, l’anthropologue Donald E. Brown a listé ce qu’il considère être les « universaux humains ». Il en voit plusieurs centaines. Steven Pinker les énumère en annexe de Comprendre la nature humaine. On y trouve le fait que les humains parlent et entretiennent de fausses croyances, mais aussi par exemple qu’il y a des différences selon le sexe dans la cognition spatiale et les comportements, que le mari est en moyenne plus âgé que son épouse, que la mère s’occupe davantage des enfants et que les hommes « s’engagent davantage dans des coalitions violentes » et « sont plus enclins à la violence létale ». Il est bien établi que l’autisme et le trouble déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité sont en gros quatre fois plus fréquents chez les garçons, que la schizophrénie affecte différemment les hommes et les femmes, que les hommes sont plus susceptibles que les femmes d’être dépendants à l’alcool et aux autres drogues et plus sujets au « trouble de la personnalité antisociale ». Cela se vérifie dans toutes les sociétés analysées. Inversement, l’anorexie est un trouble très majoritairement féminin et les femmes sont plus sujettes aux troubles de l’humeur – dépression, ­anxiété, phobies, panique, « trouble de la personnalité dépendante ». Comme le notait l’article de Science cité plus haut, elles sont « plus vulnérables aux troubles qui affectent les émotions ».

 

 

Bien que la chose reste niée par ceux ou celles que cela dérange, il est bien établi aussi qu’il existe des différences substantielles d’organisation entre les cerveaux féminin et masculin : en matière de symétrie entre les deux hémisphères, de texture de la matière blanche et de bien d’autres caractères. Une étude récente d’imagerie cérébrale portant sur 428 garçons et 521 filles âgés de 8 à 22 ans révèle une forte différence dans le degré d’interconnexion entre hémisphères et à l’intérieur de chaque hémisphère, le cerveau des filles étant plus interconnecté, celui des garçons nettement plus modulaire 6.

 

Comme l’observe Jacques Balthazart, les Français cultivés sont particulièrement réfractaires à l’idée que la biologie puisse intervenir dans nos comportements. Il hésite à expliquer ce déni, invoquant la place importante que la psychanalyse continue d’occuper dans le paysage mental de l’intelligentsia et le fait que celle-ci est largement orientée à gauche, la notion de déterminants biologiques étant pour des raisons historiques connotée à droite.

 

Il y a une autre raison, liée aux deux premières : c’est que le monde intellectuel français est, de tous les pays développés, celui qui a le moins assimilé la théorie de l’évolution. Aucun des philosophes français à avoir tenu le haut du pavé depuis la Seconde Guerre mondiale ne semble s’y être vraiment intéressé. Si bien que la théorie est restée largement méconnue et incomprise, même chez certains chercheurs formés en biologie.

 

Nous sommes des mammifères. La différence des sexes chez tous les mammifères se traduit par des différences de comportement et d’organisation céré­brale. Comment pourrait-il se faire que nous échappions à la règle ? Aussi ­aurions-nous tort de négliger, concernant la masculinité toxique, l’apport des travaux sur l’évolution de l’espèce humaine. Les comparaisons avec le chimpanzé, le bonobo et le gorille, nos proches cousins, ne sont pas dénuées de sens. Concernant l’histoire longue d’Homo sapiens, les travaux menés sur les tendances agressives sont indispensables si l’on entend éclairer en profondeur la situation actuelle. Il faut au moins faire un détour par les recherches du primatologue Richard Wrangham, professeur d’anthropologie biologique à Harvard. Il est significatif que le livre qu’il a écrit avec Dale Peterson, Demonic Males: Apes and the Origins of ­Human Violence (« Mâles démoniaques : grands singes et origines de la violence ­humaine »), publié en 1996, n’ait pas été traduit en français. Wrangham a poursuivi ses recherches sur les comportements d’agression et l’agressivité chez les humains. Dans un article récent, il s’interroge sur la fonction de la peine capitale, encore un élément commun à toutes les sociétés humaines depuis le Pléistocène, que les effets de l’évolution culturelle viennent seulement de mettre à mal dans certains pays. Il cite aussi une étude portant sur 79 pays montrant que, en moyenne, 30 % des femmes ont subi des violences de la part de leur conjoint au cours de leur vie : autre universel, même si l’on constate de grandes varia­tions d’une région du monde à une autre. Wrangham souligne également un fait méconnu mais troublant : au cours des deux cent mille dernières années, on observe une réduction progressive des caractères anatomiques crâniaux associés à l’agression. Les spécialistes parlent aussi de féminisation craniofaciale. Un phénomène également observable chez le chien, imputable aux effets de la domestication7.

 

« Les hommes dominent le domaine public/politique » : autre universel relevé par Brown. C’est la fameuse « domination masculine », détaillée en France par l’anthropologue Françoise Héritier ou encore, de façon différente, par le socio­logue Pierre Bourdieu.

 

Mais d’où vient-elle, cette domination ? « Le patriarcat n’est pas ancré dans la nature humaine ; il ne résulte pas d’un déterminisme biologique », affirme Ivan Jablonka. Mais il n’apporte guère d’arguments propres à étayer cette thèse. Vu l’universalité du phénomène, tout indique au contraire que le poids de la nature est considérable.

 

Plutôt que de nier notre nature de mammifères et notre ancrage dans la biologie, une double négation qui confine à l’absurde, il est beaucoup plus intéressant de considérer ce qui fait le propre de l’homme : qu’il est dans notre nature de greffer sur l’évolution naturelle une extraordinaire évolution culturelle, capable de rétroagir sur le biologique et d’influer sur certains au moins des universaux identifiés par Brown.

 

C’est ce que fait par exemple l’anthropologue Melvin Konner dans son livre Women After All, consacré à « la fin de la suprématie masculine ». Évoquons un seul exemple : aujourd’hui dans tous les pays, les filles ont de meilleurs résultats scolaires que les garçons. Un nouvel universel est né, sous l’effet de forces socioculturelles. Mais sur quoi se greffe cet universel d’apparence pure­ment culturel ? Sur des différences naturelles de facultés cognitives entre filles et garçons, différences bien analysées depuis longtemps 8.

 

C’est sous cet angle, celui des rétro­actions entre nature et culture, que l’on peut utilement réfléchir, par exemple, aux moyens de freiner la propension à l’agressivité d’une bonne part des garçons et des hommes et, pour rejoindre Jablonka et tant d’autres, de contrecarrer les effets pervers de la ­domination masculine.

 

— Ce texte a été écrit pour Books.

L’affaire Miassoïedov

Le site littéraire polonais Booklips compare L’Affaire du colonel ­Miassoïedov à la série House of Cards: jeu politique, espionnage, romances, jalousie, vengeance. L’auteur de ce roman documentaire écrit en 1962, Józef Mackiewicz (1902-1985), relève, pour sa part, le ­parallèle entre le capitaine français Alfred Dreyfus et son héros, colonel de l’armée tsariste exécuté pour espionnage au profit de l’Allemagne en 1915. Deux cas emblématiques de leur époque, selon Mackiewicz, dont le ­récit court de la fin du XIXe siècle jusqu’au bombardement de Dresde, en février 1945.

 

La première partie se concentre sur la vie du colonel et les inci­dents apparemment insignifiantes qui finiront par entraîner sa chute – ou comment une partie de chasse avec Guillaume II renforça les soupçons d’inféodation à l’Allemagne. La seconde porte sur l’épouse du colonel, Klara, d’origine juive, cible de la police tsariste puis soviétique : « C’est le sort émouvant d’une femme jetée hors des sillons d’une vie ennuyeuse mais stable, et dont la loyauté naïve envers son mari lui vaudra d’être stigmatisée jusqu’à sa mort », résume Booklips.

 

On retrouve dans L’Affaire du colonel Miassoïedov les leitmotivs de l’auteur : sa guerre acharnée contre le communisme (« dont la caractéristique principale est l’asservissement de la pensée »), mais aussi sa détestation du nationalisme (à qui il attribue la fin de l’Europe de l’Est multiculturelle) et de l’opinion publique (qui ­scella le sort de ­Miassoïedov).

 

« Toute l’œuvre de Mackiewicz est un réquisitoire contre la poli­tique du XXe siècle, qui détruit les individus, note le critique Wlodzimierz Bolecki sur le site Culture.pl, soulignant l’obsession de Mackiewicz pour la vérité et les faits historiques. En tant qu’écrivain, il voulait être un témoin crédible de l’histoire à laquelle il avait participé. Avec une volonté : révéler la vérité sur le communisme soviétique. Et un rêve : le détruire. »

 

Témoin de l’exhumation des corps de milliers d’officiers polo­nais exécutés à Katyń au printemps 1940, il eut le courage d’attribuer le massacre aux bolcheviques, qu’il accusa par ailleurs, comme les Alliés, de crimes contre des civils allemands à la fin de la Seconde Guerre mondiale. En 1942, à cause de son anticommunisme virulent, il fut condamné à mort pour collaboration avec l’Allemagne, comme Miassoïedov, même si la sentence fut finalement annulée faute de preuves. Et, comme ­Klara, il en garda des stigmates à vie et finit ses jours en exil.

 

Ignoré des encyclopédies et des manuels d’histoire ou de littérature sous le communisme, Józef Mackiewicz ne gagnera pas beaucoup en notoriété par la suite. En cause, des problèmes de droits pour l’édition de ses œuvres en Pologne, mais surtout, selon Bookslips, son statut d’« écrivain politiquement incor­rect », pourfendeur de l’imaginaire historique collectif.

Retraites : le modèle néo-zélandais

Si j’étais président de la République (ce n’est pas d’actualité), je suggérerais à une commission d’experts et aux partenaires sociaux d’étudier en détail le système de retraites néo-zélandais. Dans l’idée de procéder à une réforme beaucoup plus profonde que celle qui est envisagée actuellement. Plus équitable aussi, et plus lisible par le commun des mortels, donc plus facile à faire accepter.

 

Le principe a été adopté en 1977. Il consiste à accorder à tous, à partir de 65 ans, une pension de base forfaitaire. Son montant est indexé sur le coût de la vie et le salaire moyen après impôt. Il représente 65 % de ce dernier pour un célibataire (soit à peu près 1 000 euros par mois), et 60 % pour chaque membre d’un couple vivant sous le même toit. Cette pension est accordée à toute personne ayant résidé au moins dix ans dans le pays après l’âge de 20 ans, dont cinq ans après 50 ans. Elle ne dépend pas des cotisations versées lorsque le retraité était en activité, si bien que les anciens chômeurs et les femmes au foyer y ont droit. Ceux qui continuent à travailler après 65 ans la perçoivent aussi. De fait, plus de 30 % des plus de 65 ans sont encore en emploi, contre 5 % en France. Cette mesure simple réduit considérablement le coût de l’administration par rapport aux pays où la retraite est contributive. Cela fait que la Nouvelle-Zélande est aussi l’un des pays où le niveau de dépenses publiques de retraite est le moins élevé : à peine plus de 5 % du PIB contre 14 % en France.

 

Le système a été complété en 2007 par un plan d’épargne-­retraite d’entreprise, KiwiSaver, fondé sur le principe du nudge (« coup de pouce ») : tous les nouveaux salariés y sont automatiquement affiliés, mais ils peuvent exercer un droit de retrait dans les deux mois suivant leur embauche. Les cotisations, qui représentent de 4 à 8 % du salaire, sont payées pour moitié par le salarié et pour moitié par l’entreprise. Elles ne donnent pas droit à un complément de pension mais à une somme que l’on perçoit en une fois, soit à 65 ans, soit plus tard si on continue à travailler. Les affiliés peuvent aussi retirer leur épargne avant ce terme pour acquérir un premier logement. Le dispositif, qui était assorti jusque récemment d’un abondement de l’État de 1 000 dollars néo-­zélandais, soit quelque 600 euros, a rencontré un grand succès : 75 % des salariés y sont affiliés.

 

Le Parti national (conservateur), dans l’opposition, souhaiterait faire passer à 67 ans l’âge auquel la pension de base est versée, mais une étude récente commanditée par l’actuel gouvernement travailliste a conclu que l’équilibre financier système actuel était assuré pour les trente ans à venir, malgré la hausse du nombre de retraités et l’allongement de ­l’espérance de vie.

 

La pension de base est la seule source de revenus pour la majorité des retraités néo-zélandais. Peuvent s’y ajouter une pension d’invalidité et une allocation logement. Car le problème, à présent, c’est le coût du logement. Les Néo-Zélandais ont bénéficié d’un vaste programme d’accession à la propriété après la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui encore, 75 % des plus de 65 ans sont entièrement ou partiellement propriétaires de leur logement, et le chiffre monte à 90 % pour ceux qui ne sont pas en situation de dépendance. Mais le taux d’accession à la propriété se dégrade, surtout chez les jeunes et les Maoris.

 

Le dispositif KiwiSaver devrait améliorer les choses. Cela dit, à l’heure actuelle, la proportion de retraités vivant dans la pauvreté est l’une des plus faibles du monde ; elle est comparable à celle des pays nordiques. Le taux de privation matérielle (le meilleur indicateur disponible) est de 1 à 3 %, contre 5 à 11 % en France, en fonction du nombre de critères de privation retenus 1.

 

Simple, clair, équitable, le système de retraite néo-­zélandais est plébiscité par la population. Serait-il envisageable de s’en inspirer chez nous ? Et pourquoi pas ?