Dominique Finon : « Énergies renouvelables ? Les élites cèdent à la bien-pensance »

Dominique Finon est économiste des marchés électriques et des politiques énergie-climat. Directeur de recherche émérite au CNRS, il occupe également la chaire European Electricity Markets à la fondation de l’université Paris-Dauphine et dirige le Laboratoire d’analyse économique des réseaux et des systèmes énergétiques.

 

 

Une complète « neutra­lité carbone » en 2050 : tel est désormais l’objectif officiel de la Commission européenne et de la France. Un pari réaliste ?

C’est d’abord un objectif symbolique qui montre que l’Union européenne – et à sa suite les États membres – prend très au sérieux son engagement d’être à la tête de la lutte contre le réchauffement climatique. Cela donne un cap pour les actions qu’il faut mener. Mais c’est incroyablement ambitieux : cet engagement impliquerait la mise en place d’une véritable économie de guerre avec des desseins très volontaristes par secteur. Par rapport à ce qui avait déjà été acté, cela signifierait une réduction de 27 % supplémentaires en dix ans, alors qu’on a déjà eu du mal à atteindre une baisse de 23 % en trente ans (1990-2020). De plus, l’objectif de neutralité carbone passe sous silence que les derniers 20 à 30 % d’émissions à effacer seront de plus en plus coûteux. Ce projet prétendument mobilisateur est porteur de coûts et provoquera de nombreuses déceptions.

 

 

En attendant 2050, la France projette de ramener à 50 % la part du nucléaire dans le secteur électrique d’ici à 2035. Pourquoi 50 % ? Pourquoi pas 0 %, comme en Allemagne dès 2022, ou, au contraire, 80 % puisque l’énergie nucléaire ne produit pas de CO2 ?

Cet objectif, auparavant placé en 2025, était le fruit d’un compromis politique entre socialistes et Verts lors de l’arrivée au pouvoir de François Hollande, en 2012. Il n’avait de justification ni en termes économiques, ni en termes de réduction des émissions, puisque la production électrique actuelle est à 95 % décarbonée. Les décideurs soulignaient l’intérêt d’une diversification du mix électrique pour limiter les risques associés à une forte spécialisation nucléaire et faire de la place aux EnR (énergies renouvelables). Mais, effectivement, si les risques technologiques associés à une dépendance à 75 % du nucléaire, comme aujourd’hui, étaient vraiment tels qu’il faille coûte que coûte réduire la part du nucléaire et forcer le développement des énergies renouvelables par des subventions, pourquoi s’en tenir à 50 % ?

 

 

Vous parlez de « forcer le développement des énergies renouvelables ». La France s’est en effet donné comme ambition de faire monter la part de ces industries à 40 % de la production électrique. Qu’est-ce qui justifie ces 40 % ?

Rien, ni en termes de réduction des émissions de CO2 ni économiquement. Le secteur électrique français étant déjà décarboné à 95 %, rehausser la part des EnR ne change rien. Or on ne s’interroge guère sur l’intérêt de forcer le développement des énergies intermittentes par des subventions. Beaucoup pensent aujourd’hui qu’il sera économique, car l’éolien et le photovoltaïque viennent de connaître des baisses de coût spectaculaires, les rapprochant du niveau du prix moyen du marché électrique, qui est de 50 à 60 €/MWh (euros par mégawatt­heure), tandis que le nouveau nucléaire passe une phase très difficile de réapprentissage. Mais personne ne semble reconnaître que le nucléaire existant rénové pour dix à vingt ans produirait à 35 à 40 €/MWh avec un niveau de sûreté rehaussé. Personne ne parle non plus des dispositifs d’appui nécessaires pour compenser un système électrique intermittent et non stockable. Il y a donc un loup quelque part, qu’il est permis de cacher grâce à la grande complexité de l’économie du système électrique.

 

 

S’il y a un « loup », comme vous dites, quel est-il ?

Ce n’est pas le prix de revient du mégawattheure produit par une technique électrique qui compte en premier, mais la valeur économique des productions et des services qu’elle offre dans le système. Il y a un monde entre une centrale pilotable à la demande, ce qui est le cas de l’hydraulique, du nucléaire et du thermique, et un équipement éolien ou solaire qui produit de façon intermittente et anarchique, sans égard pour la demande exprimée heure par heure sur le marché. La valeur économique produite n’est pas du tout la même.

 

De plus, l’écart de valeur s’accroît à mesure que s’ajoutent des capacités d’éolien et de photovoltaïque dans le système. Les éoliennes d’un côté, les fermes solaires de l’autre ont tendance à produire en même temps quand le vent souffle ou quand il fait beau, ce qui se traduit par une baisse de prix sur les marchés de l’électricité. Il s’ensuivra des épisodes de plus en plus nombreux de prix nuls : un huitième de l’année avec 50 % d’énergies intermittentes, un tiers avec 75 %. Sans dispositifs d’appui, cette baisse de valeur fera que, à partir d’une certaine part d’EnR dans le système, les industriels ne pourront plus couvrir leurs coûts d’investissement et il n’y aura plus de nouvelles installations.

 

 

Existe-t-il un seuil à partir duquel les énergies renouvelables ne sont pas rentables ?

Oui, mais cela dépend des pays. Dans les exercices de modélisation où l’on simule la création d’un système électrique à partir de zéro, cette part optimale est faible lorsque l’option nucléaire est ouverte, ce qui est le cas en France : de l’ordre de 10 à 15 % selon que l’on recourt ou pas à des stockages, et ce avec des coûts réalistes de 50 à 60 €/MWh pour l’éolien et le photo­voltaïque et de 75 €/MWh pour le nouveau nucléaire. Dans les pays qui ont abandonné l’option nucléaire, comme l’Allemagne, elle est au maximum de 50 %, même avec une taxe carbone très élevée de 100 €/t CO2 (euros par tonne de CO2). Donc, même dans ces pays, il y a un vrai problème quand l’objectif explicite est de pousser le développement des énergies intermittentes jusqu’à 90 % voire 100 % de part de production vers 2050.

 

Si l’on dépasse ce seuil en utilisant des dispositifs d’appui aux renouvelables, les coûts d’ensemble du système croissent sensiblement. Un exercice de l’OCDE montre que, dans les pays gardant l’option nucléaire ouverte, si, par des dispositifs de subventions, la part des énergies intermittentes atteint 80 %, le coût de fourniture de l’électricité sera 75 % plus élevé que dans un scénario où les renouvelables ne dépassent pas le seuil optimal. Ce qui est inquiétant, dans cette histoire, c’est qu’en France on développe à l’aveugle les renouvelables sur la base de dispositifs de subventions sans trop ­s’interroger.

 

 

Derrière tout cela, n’est-ce pas la question du nucléaire qui se joue ?

À suivre les discours actuels, la part de production d’électricité par les renouvelables passerait de 23 % en 2020 à 40 % en 2030. On risque d’atteindre 60 % en 2040 et de 80 à 90 % en 2050, comme les États qui rejettent le nucléaire, Allemagne en tête. Sous les applaudissements de Bruxelles, fortement influencé par ces pays. Nous sommes dans une logique qui conduit de façon subreptice à l’abandon progressif de l’option nucléaire. Il faudrait en changer bientôt pour qu’en Europe le nucléaire puisse être placé sur le même plan que les EnR dans les pays qui choisissent de ne pas l’abandonner.

 

Ceux qui, parmi les élites françaises, sourient béatement aux groupes d’intérêts constitués autour des renouvelables contribuent au travail de sape de l’option nucléaire menée par les experts écologistes et anti­nucléaires et les ONG environnementalistes qui dictent la bien-pensance actuelle.

 

 

Tout de même, ne peut-on pas dire que le nucléaire est complémentaire des EnR et non pas concurrent, contrairement à ce que vous laissez entendre ?

On pourrait le penser en voyant qu’on adapte les tranches nucléaires pour suivre les variations de production des EnR quand celles-ci produisent beaucoup en même temps. Mais, comme source de flexibilité, ce n’est pas l’idéal par rapport à l’hydraulique et aux turbines à gaz, qui ont un fonctionnement très souple. De plus, une telle solution ne va pas rehausser la valeur économique des EnR par rapport au nouveau nucléaire, et encore moins par rapport au nucléaire rénové. Il s’agit davantage d’une adaptation du parc nucléaire aux contraintes imposées au système électrique par la production variable des EnR développées à grande échelle. C’est comme si l’on soumettait le nucléaire à l’objectif purement politique de développer les EnR dans le seul but de les développer.

 

 

Peut-on comparer les risques associés au nucléaire et ceux qui sont associés aux énergies renouvelables ?

Eh bien, parlons-en, mais en élargissant la question aux impacts environnementaux de chacune des deux options. Les risques associés au nucléaire sont bien connus : l’accident, avec ses impacts sur les travailleurs et les populations, et, bien sûr, la sempiternelle question de la gestion des déchets, qui, selon les opposants, ne pourra jamais être résolue au regard de l’échelle du temps géologique pendant lequel il faudrait contrôler certains d’entre eux. Le problème avec ces deux types de risque est que, dans le processus politique, ce n’est pas le risque objectivé qui compte, mais le danger tel qu’il est perçu et dans lequel se mêle une bonne dose d’irrationnel. Le jeu médiatique entretient, voire attise ce problème en jouant sur l’émotionnel, sans parler de la plaie des réseaux sociaux qui s’y est ajoutée récemment. Depuis l’accident de Fukushima, tous les médias sont dans la défiance à l’égard du nucléaire. Aussi ne sera-t-il sera jamais suffisant de montrer que la régulation de la sûreté nucléaire en France, à la fois indépendante et compétente, est la plus sévère du monde, et que toutes les difficultés, même les plus improbables en la matière, sont envisagées et traitées en profondeur. Il ne sera pas non plus suffisant de faire observer que, dans plusieurs pays – la Suède, la Finlande, le Canada –, des solutions de stockage définitif ont été reconnues comme sûres et adoptées démocratiquement après un débat apaisé.

 

Quant à l’impact des programmes éoliens sur les paysages, la faune et les riverains, il n’est pas de même nature que les risques nucléaires, mais il n’est pas négligeable, comme en témoignent les nouvelles difficultés rencontrées par les projets d’éolien à terre en Allemagne et au Danemark, pays phares en ce domaine. Ces raisons de blocage seront accrues par l’effet d’emprise au sol de ces énergies de faible densité de production. Selon les projections de l’Ademe, une production de 100 TWh (térawattheures), le cinquième de la demande totale, par des éoliennes exigerait 6 000 kilomètres carrés de surface disponible ; des tranches nucléaires produisant la même quantité d’électricité ne mobiliseraient que 60 kilomètres carrés.

 

 

En quoi l’industrie nucléaire se distingue-t-elle de celle des renouvelables ?

L’économie des renouvelables est aussi capitalistique que celle du nucléaire, mais les renouvelables s’inscrivent bien mieux dans les critères du capitalisme financiarisé. Les projets sont de moindre dimension, à réalisation plus rapide et moins exposés à un risque réglementaire et politique. Il y a un problème, tout de même : les renouvelables ne prospèrent que sur la base de dispositifs de subventions qui garantissent les revenus des promoteurs et reportent les risques de l’investissement sur l’État.

 

Quant au nucléaire, il est dans une phase difficile de réapprentissage dans les pays de l’OCDE, ce qui se traduit par l’allongement considérable des délais de construction et l’explosion des devis de départ. Ce n’est vraiment pas bon pour les financiers. Mais est-ce une raison pour condamner sans appel cette industrie décarbonée dont les équipements de production sont pilotables et peuvent produire à pleine puissance presque toute l’année ?

 

 

Pourquoi l’accord de Paris sur le climat exclut-il le nucléaire de la liste des technologies bas carbone ?

C’est le même problème qu’au sein de l’Union européenne, où le nucléaire n’a pas acquis le statut de technologie bas carbone. À ce titre, il devrait pourtant être autant soutenu que les renouvelables. Les pays qui rejettent le nucléaire pour des raisons idéologiques ont été et sont très influents – sur le plan mondial comme en Europe – pour empêcher qu’il soit traité sur un pied d’égalité. Les pays qui maintiennent l’option nucléaire ont mauvaise presse ; ils ne cherchent pas non plus à imposer leur point de vue, car ils sont aussi travaillés par des dissensions internes.

 

 

Pourquoi la droite est-elle dans l’ensemble plus critique que la gauche à l’égard des éoliennes ?

C’est probablement dû à une croyance plus forte dans les bienfaits du nucléaire, notamment en termes d’indépendance énergétique. Cela lui fait regarder les renouvelables avec condescendance. De plus, la réussite du programme nucléaire français vient des choix des gouvernements de droite des années 1960 et 1970. La droite n’est pas non plus aussi attirée que certains à gauche par les vertus de la décentralisation. Or beaucoup ne considèrent les renouvelables, à tort d’ailleurs, que comme des énergies décentralisées.

 

 

— Propos recueillis par Books.

Le temps de l’ignorance

L’Italie du XXIe siècle est-elle destinée à se transformer en une nation d’analphabètes et de populistes ? Le trait est fort, certes, mais pour Gianni Canova, spécialiste du septième art et président de l’Université libre des langues et de la communication de Milan, le pays est déjà devenu culturellement anorexique : près de 70 % de la population déserte les expositions et les musées ; les monuments et les sites archéologiques sont boudés par trois -habitants sur quatre ; près de 90 % des Italiens n’ont jamais assisté à un concert de musique classique et près de 80 % ne sont jamais allés au théâtre.

 

Dans Ignorantocrazia, ouvrage aux accents pamphlétaires, Canova lance un cri d’alarme politique autant que culturel. Car « quand l’ignorance se propage et se mue en système, elle mène à l’“ignorantocratie”, -génère des formes de consensus et de pouvoir dévoyées et ébranle les bases mêmes de la démocratie », affirme-t-il.

 

Les responsables ? Canova fustige d’abord les médias. « Contrairement à d’autres pays européens, rappelle Andrea Martini dans le quotidien économique Il Sole 24Ore, cinéma, radio et télévision se sont imposés en Italie avant qu’une grande partie de la population ait atteint un bon niveau d’instruction et se soit familiarisée avec la lecture des livres et des journaux. » L’auteur incrimine ensuite l’école, qui n’aurait pas su donner le plaisir de la connaissance, et l’université, moins tournée vers les étudiants que vers la carrière de professeurs défenseurs d’un savoir purement autoréférentiel. Sans oublier l’establishment culturel, « surtout celui qui masque d’une patine de progressisme ostentatoire une tendance intime, atavique, profonde et ontologique à l’aristocratisme », s’indigne Gianni Canova.

Thierry Lepercq : « Un seul avenir possible : l’hydrogène »

Thierry Lepercq a été directeur général adjoint d’Engie, où il était chargé de la recherche et technologie et de l’innovation. Il a fondé la société Soladvent.

 

 

L’avenir de l’éolien, c’est l’hydrogène, écrivez-vous. Comment cela ?

L’éolien et le solaire ont deux limites. Premièrement, ce sont des énergies électriques. Or l’électricité ne représente que 20 % de notre consommation énergétique. Pour l’industrie, le chauffage et les transports, on recourt plutôt à d’autres sources d’énergie. En outre, l’électricité est difficile à transporter et à stocker. Deuxièmement, ce sont des sources d’énergie variables. Or la sécurité d’approvisionnement exige de disposer d’énergies pilotables en fonction de la demande. La production d’hydrogène par électrolyse de l’eau – pour autant qu’elle soit économique – permet de répondre à ces problèmes : on peut dès lors disposer d’une énergie universelle, transportable et stockable, à même de se substituer aux combustibles fossiles dans tous leurs usages, en réutilisant les infrastructures existantes.

 

 

Selon vous, le nucléaire, c’est fini. Vraiment ?

L’énergie nucléaire a connu un pic en 2006 – bien avant Fukushima –, mais sa part dans le mix énergétique mondial a baissé de 20 % ­depuis. En 2019, le nombre de réacteurs en construction dans le monde est passé sous la barre des 10 pour la première fois depuis 1955. Pourquoi ? D’abord parce que les coûts se sont envolés : le contrat de la centrale de ­Hin­k­ley Point, en construction au Royaume-Uni, stipule un prix de 102 livres par mégawatt­heure (soit, en ­valeur actuelle, 120 euros), huit fois plus que ce que stipulent de grands appels d’offres solaires comme celui qui a été attribué au Portugal en août dernier. Par ailleurs, avec l’évolution de la réglementation et de la perception des risques, ces projets sont devenus infinançables par le secteur privé. Pour autant, si le nouveau nucléaire est vraiment fini, ça ne veut pas dire qu’il faille se précipiter pour fermer les ­réacteurs existants.

 

 

Vous dites qu’il faut arrêter totalement l’éolien en France. Y compris en mer ? Quels sont vos arguments ?

Le problème, avec les débats sur l’énergie, c’est qu’ils virent souvent à l’émotionnel. Or, l’énergie, c’est d’abord un système qui doit répondre à trois critères objectifs : sécurité, compétitivité et décarbonation. C’est aussi une ressource qui doit être abondante et peu chère : c’est pour cela qu’on produit du pétrole en Arabie saoudite et pas en France. Or la ressource éolienne en France n’est pas bonne : les régimes de vent à terre sont très inférieurs à ceux de la Scandinavie et du Maroc. Les gisements offshore sont un peu meilleurs, mais la configuration géographique augmente les coûts (sauf en mer du Nord), à cause de l’exposition à la houle atlantique et d’une nature de fonds marins peu propice à cette activité. Si on ajoute les coûts inhérents au système administratif français, notre ressource éolienne ne peut pas être compétitive, et cela se reflète dans les prix des appels d’offres, bien plus élevés en France. Autant importer de l’éolien, par exemple sous forme d’hydrogène !

 

 

D’après vous, nous nous dirigeons vers une « civilisation de l’hydro­gène ». Est-ce réaliste ?

Nous vivons depuis un siècle et demi dans la civilisation du ­pétrole, qui nous a apporté d’immenses bienfaits en matière de niveau de vie et de capacité à nous déplacer. Je parle de civilisation parce que cela associe un mode de vie – la société de consommation – à un rapport de dépendance avec une ressource et ceux – pays et entreprises – qui la contrôlent. Avec le changement climatique, cette civilisation ­arrive à son terme et une nouvelle se profile. Elle se fondera sur des ressources renouvelables – le ­soleil et le vent –, quasi illimitées, infiniment mieux réparties et que personne ne contrôle réellement. De même, personne ne contrôle la technologie éprouvée et bicentenaire de l’électrolyse, qui permet de transformer ces énergies en ­hydrogène à même de se substituer en tout aux combustibles fossiles. Comme pour l’eau ­potable, ce seront les territoires, rassemblés autour de ­régies ou de contrats de concession à long terme, qui détiendront le pouvoir. En somme, une énergie démo­cratique et émancipatrice !

 

 

— Propos recueillis par Books

Antoine Waechter : « Le territoire français est livré aux spéculateurs du vent »

Antoine Waechter a participé à l’émergence du premier mouvement écologiste en France, en 1973. Il a été le candidat des Verts à l’élection présidentielle de 1988 et député européen de 1989 à 1991. Ingénieur écologue, il dirige un cabinet de consultants en environnement.

 

Y a-t-il eu un temps où vous étiez partisan des ­éoliennes ?

En tant que conseiller régional, sensible à la beauté du monde, j’ai présidé la commission chargée de planifier le ­réseau électrique à haute tension à l’horizon 2020. À l’issue de plusieurs réunions de négociation avec RTE ­(Réseau de transport d’électricité), la disparition de 42 kilomètres de lignes haute tension a été programmée, et EDF s’est engagée à supprimer 30 kilo­mètres de lignes aériennes moyenne tension par an. Le plus grand pylône très haute tension fait 55 mètres de hauteur. Bien qu’il soit immobile et transparent, il est très traumatisant pour le paysage. Aussi, lorsque j’ai compris que de nouveaux objets, hauts de plus de 100 mètres, ­mobiles et lumineux la nuit, allaient prendre possession de notre territoire, j’ai réagi d’emblée. Mon opposition n’a cessé de grandir en découvrant les réalités économiques, énergétiques et politiques de la filière éolienne.

 

 

Pourquoi, ­selon vous, le déve­loppement des éoliennes dessert-il les ­objectifs de la transition ­énergétique ?

L’énergie éolienne est intermittente et aléatoire, et nous ne savons pas stocker l’électricité à l’échelle du réseau national. Un approvisionnement électrique fondé sur les aérogénérateurs exige des centrales thermiques (gaz, charbon) pour prendre le relais en l’absence de vent. Un ­recours massif à l’éolien accroîtrait ainsi, paradoxalement, la part carbonée de notre électricité, qui est aujourd’hui l’une des plus vertueuses du monde du point de vue du climat. La fabrication d’aérogénérateurs nécessite, par ailleurs, beaucoup de pétrole. Il faut prendre conscience qu’en France, en raison d’un mix énergétique ­dominé par le nucléaire, l’éolien ne sert à rien, alors qu’en Allemagne la production d’électricité est très liée au charbon et au lignite.

 

 

Comment expliquez-vous que la construction d’un parc éolien puisse échapper aux contraintes des plans d’urbanisme et des parcs naturels régionaux ?

C’est le résultat conjoint d’une posture gouvernementale ultra­libérale et de la présence du lobby éolien à l’Élysée. La filière pèse près de 5 milliards d’euros de chiffre d’affaires par an. Le territoire français a été donné comme terrain de jeu aux spéculateurs du vent, qui y agissent pratiquement sans contrainte, hors de toute procédure démocratique. Il vous faut un permis de construire pour une cabane de 20 mètres carrés d’emprise au sol et de 6 mètres de hauteur. Les aérogénérateurs, dont l’emprise au sol est d’au moins 200 mètres carrés et dont la hauteur dépasse aujourd’hui 200 mètres, sont exonérés de cette procédure. Ils peuvent s’installer dans des zones agricoles et naturelles, normalement inconstructibles.

 

 

Comment se fait-il qu’on installe des ­éoliennes dans des ­régions où il y a peu de vent ?

Les investisseurs sont intéressés par la garantie de vingt ans ­offerte par l’État. Avec l’éolien, ils sont à l’abri des retournements de la Bourse. Ce n’est pas un hasard si 80 % des mâts terrestres sont la propriété de fonds de pension britanniques, américains, chinois… qui ne peuvent pas se permettre de prendre des risques avec les économies de leurs assurés. Les Allemands et les Autrichiens placent leurs parcs éoliens dans les zones les plus ventées du pays, dans les plaines du Nord pour les premiers, du côté de la frontière hongroise pour les seconds. Vous pouvez faire 400 kilomètres entre Munich et Bâle sans rencontrer une seule éolienne.

 

 

Quels sont les lieux où l’implantation d’éoliennes vous paraît justifiable ?

Les aérogénérateurs sont des objets industriels : leur place est dans les zones industrielles. Ils ne me choquent pas dans le port de Fos-sur-Mer ou celui de Dunkerque. J’ai demandé à Nicolas Hulot, lorsqu’il était ministre, que l’État reprenne la main en élaborant démocratiquement un schéma d’implantation qui exclue les parcs nationaux et régionaux, les sites protégés, la covisibilité avec le patrimoine, qui réinscrive les éoliennes dans le droit commun (interdiction d’implanter dans les zones agricoles et naturelles, ce qui suppose de les placer dans les zones industrielles) et qui impose une distance entre une maison d’habitation et le mât proportionnelle à la hauteur de ce dernier (le rapport est de dix fois, en Bavière). J’ai moins de données sur l’éolien en mer. Des aérogénérateurs flottants réduiraient peut-être l’hostilité des pêcheurs, sans pour autant rendre plus pertinente l’insertion du vent dans le mix énergétique français.

 

 

En quoi votre position diffère-t-elle de celle de Brice Lalonde ?

Nous sommes d’accord sur l’essentiel. J’ajouterai qu’il ne peut y avoir d’avenir énergétique que dans une réduction substantielle de notre consommation, ce qui suppose des changements profonds dans nos modes de vie.

 

 

Comment expliquer qu’Europe Écologie-Les Verts soit partisan des éoliennes ?

L’opposition au nucléaire est devenue, pour les médias et les électeurs, synonyme de Verts en même temps qu’elle s’est figée dans une forme de religion. Le syncrétisme de ces deux faits rend l’évolution des postures difficile. Les énergies renouvelables sont apparues comme la réponse crédible à la question : « Alors, quelle énergie ? » Mais cette ­réponse est une escroquerie intellectuelle. Elle laisse à penser que c’est la solution, d’autant que la nécessaire transition écologique est ramenée à la seule transition énergétique.

Le discours, sans doute pour des raisons électorales, n’évoque jamais (ou mezza voce) la seule ­solution possible : changer de mode de vie et réduire de manière substantielle notre consommation, notamment d’énergie. C’est ainsi que des Verts qui s’affirment de gauche apportent leur soutien au capitalisme international, aux pratiques de l’ultralibéralisme, à des procédures antidémocratiques ainsi qu’à une technologie qui provoque la souffrance de milliers de personnes et la dégradation des paysages de France.

 

 

Pourquoi les opposants aux éoliennes se recru­tent-ils principalement à droite de l’échiquier politique ?

Sans doute parce qu’une partie de la gauche est piégée, comme Les Verts, par le discours anti­nucléaire. La droite, notamment le centre droit, s’est toujours montrée plus sensible à la ­beauté d’un territoire que la gauche. Et sans doute le renouvelable apparaît-il comme une option accessoire pour la droite, qui n’est pas antinucléaire.

 

 

Comment comprendre que des ONG écologistes telles que la Ligue pour la protection des oiseaux, France Nature Environnement ou encore le WWF ne s’opposent pas aux éoliennes ?

La filière éolienne a une grande capacité de ralliement par l’argent. La LPO tire une partie de ses moyens des études réalisées pour les développeurs d’éoliennes, ce qui suffit à éteindre les contestations au sein de la structure nationale. Néanmoins, des orni­thologues et des sections locales de la LPO se sont engagés contre des projets locaux. Le WWF et Greenpeace trouvent aussi des avantages finan­ciers au soutien de la filière. Pour FNE s’ajoute la volonté d’être politiquement correct, ce qui conduit à mettre en berne les capacités collectives de réflexion. Les défen­seurs du paysage n’ont plus leur place dans cette fédération. Qualifier la LPO, FNE, Greenpeace et le WWF d’orga­nisations écologistes est une erreur sémantique. Ce sont des associations naturalistes centrées sur un objet précis qui n’exige pas d’élargir le champ de la pensée. De fait, la lutte contre l’éolien a suscité la naissance de centaines d’associations qui n’adhèrent plus à FNE.

 

 

Que pensez-vous des initiatives visant à faire participer financièrement les habitants à un projet éolien ?

C’est une stratégie pour ­réduire les oppositions : acheter la conscience des gens. J’ai parfois le sentiment de voir se multiplier autour de moi les rhinocéros blancs, comme dans la pièce de Ionesco.

 

 

Comment expliquez-vous que la plupart des médias influents soient favorables au développement de l’éolien ?

Je ne connais pas la nature des relations de ces médias avec la ­filière et ses pratiques financières.Je constate l’inconsistance de certains journalistes sur le sujet, qui se contentent d’illustrer le discours à la mode. Je suis inter­loqué par certains reportages qui ne cherchent qu’à illustrer le préjugé du rédacteur en chef sans aucune analyse, sans aucune enquête. C’est désolant.

 

 

— Propos recueillis par Books

Malaise dans la culture

En novembre 2017, un mois après le début de l’affaire Weinstein, la journaliste suédoise Matilda Gustavsson publie une ­enquête explosive dans le quotidien Dagens Nyheter. Dix-huit femmes y témoignent du harcèlement, des agressions sexuelles et des viols que leur a fait subir Jean-Claude Arnault. Ce Français établi de longue date en Suède n’est pas n’importe qui : il est le mari de la grande poétesse et académicienne Katarina Frostenson et le fondateur et directeur artistique du Forum, scène alternative très prisée de l’élite culturelle stockholmoise. Le scandale égratigne l’image du pays et plonge l’Académie suédoise, chargée de décerner le Nobel de littérature, dans une crise telle qu’elle est contrainte de reporter d’un an l’attribution du prix 2018. En décembre 2018, Arnault est condamné à deux ans et demi de prison pour deux viols.

 

Dans Klubben (« Le club »), Matilda Gustavsson ne fait pas que revisiter l’affaire. Elle approfondit son enquête pour en faire un récit de 230 pages à la première personne. « Les dix-huit femmes qui ont témoigné n’étaient que la partie visible de l’iceberg », constate le quotidien ­Aftonbladet. Comment un Marseillais « plutôt insignifiant […], arrivé à Stockholm dans les années 1970, a-t-il réussi, par son seul cabotinage, à mettre à ses pieds la moitié du monde culturel de la ville » et à « profiter de sa position de pouvoir pour s’en prendre à un grand nombre de “filles”, décennie après décennie, le plus ouvertement du monde, sans aucune honte » ?

 

Et comment a-t-il pu sévir aussi longtemps ? Parmi les explications, il y a la « peur » de se faire exclure du cercle du couple Arnault-Frostenson, la « peur » de ses coups de colère. De plus, certaines femmes « avaient envie d’être bernées », ajoute ­Aftonbladet: « Elles voulaient être séduites […], faire partie d’un monde sélect incarné par Arnault le mythomane et régenté par la “reine de la poésie”. »

 

Dans le Dagens Nyheter, l’écrivaine Majgull Axelsson voit en Klubben « l’un des meilleurs exemples de littérature de ­reportage publié en Suède », et inscrit Matilda ­Gustavsson dans la lignée de son compatriote Stig ­Dagerman, auteur notamment d’Automne allemand (Actes Sud, 2004). Matilda Gustavsson a en effet « réussi à garder la tête froide, sans jamais tomber dans un moralisme facile, lorsqu’elle dresse le portrait de Jean-Claude Arnault et de ses victimes ».

 

La lecture de ­Klubben permet de partager « l’anxiété, la tristesse, l’obstination et l’empathie » de l’auteure, note par ailleurs le quotidien Svenska Dagbladet. C’est bien elle, Matilda ­Gustavsson, « le deuxième personnage central du livre », au côté du couple aujour­d’hui tombé de son piédestal.

Transhumanisme : ces Russes qui se rêvent immortels

À l’heure où les scientifiques évoquent régulièrement l’extinction de l’espèce humaine, le rêve d’une humanité immor­telle n’est pas pour surprendre. The Future of Immortality, d’Anya Bernstein, est peuplé de Russes qui s’affirment transhumanistes et entendent utiliser la science et la technologie pour reléguer le vieillissement et la mort aux oubliettes de l’histoire. Les mouvements philosophiques et culturels aux contours vagues qu’ils incarnent cherchent rien de moins qu’à « transformer la condition humaine, délivrer l’humanité de ses limites biologiques, étendre la longévité et même parvenir à une véritable immortalité ».

 

L’auteure, une anthropologue des reli­gions et de la pensée, affirme que les Russes sont enclins à rêver d’immortalité d’une manière plus empreinte de spiritualité que les autres mouvements transhumanistes et qu’ils se situent dans une vraie perspective d’éternité.

 

Même aux États-Unis, où le mouvement est puissant, plusieurs des figures de proue de la recherche sur la prolongation de la vie humaine telles que Vadim Gladichev, à Harvard, sont originaires de Russie. Le déclin démographique qui a résulté, au lendemain de la chute de l’Union soviétique, de la conjonction d’un faible taux de natalité et d’un taux de mortalité élevé a peut-être ravivé le désir de prolonger l’existence et de voir retourner à la vie ceux qui sont morts jeunes. Bernstein puise dans le passé et le présent pour questionner le statut changeant de l’« humain » dans un corps de plus en plus médicalisé. Dans des pages extrêmement stimulantes, elle interroge les relations entre le corporel et le mental, la biologie et la technologie, afin de redéfinir, d’élargir et de bousculer à plaisir le concept même de vie. Elle nous initie au nouveau vocabulaire des chercheurs qui parlent de wetware [que l’on pourrait traduire par «biogiciel»] à propos du matériel biologique humain et ambi­tionnent de créer des « contenants plus pérennes » que le corps pour abriter le cerveau.

 

Bernstein rencontre toutes sortes de visionnaires dans la région de Moscou. Dans un hangar de la périphérie de la capitale, elle s’informe auprès de bénévoles de KrioRus, une association qui propose à ses clients de cryogéniser le cerveau d’un proche (moyennant l’équivalent de 12 000 dollars) ou son corps entier (36 000 dollars). Comme dans l’Égypte ancienne, un animal de compagnie peut aussi être conservé avec son maître. Les membres de KrioRus entendent ressusciter le corps le jour où les techniques de prolongement de la vie seront au point.

 

Le magnat des médias Dmitri ­Itskov a sa propre idée sur la manière d’y parvenir : créer des corps artificiels pour héberger les cerveaux humains. Avec sa structure Russie 2045, il entend rendre toute forme de corps parfaitement inutile. Dans son projet, qui s’étend sur trente ans, la première étape – le corps A – est un corps robotisé contrôlé par une interface cerveau-ordinateur ; les corps B et C transfèrent de plus en plus de fonctions corporelles à des organismes cyber­nétiques ; enfin, le corps D est un esprit immatériel comparable à un holo­gramme scintillant de lumière. Itskov, qui est un adepte du bouddhisme tibétain, vise à aboutir en fin de parcours à la légè­reté de l’être, un « corps arc-en-ciel » métaphysique.

 

 

Pour atteindre ce but, il fait équipe avec des professeurs d’un ­département de l’université d’État de Moscou qui, dans les années 1940 et 1950, était connu pour avoir con­servé vivantes en laboratoire des têtes de chiens décapités, transplanté des cœurs de chien et créé chirurgicalement des chiens à deux têtes. En 1925, Mikhaïl Boulgakov avait écrit une nouvelle à propos de deux médecins qui implantent des organes humains dans un chien errant et sont choqués de le voir commencer à se comporter comme un révolutionnaire impétueux et grossier. Cœur de chien1 se voulait une satire mordante de la prétention des ­bolcheviques à remodeler l’humanité. Mais, dans l’entourage d’Itskov, personne ne considère comme une plaisanterie le projet de transformer radicalement la nature même de l’humain.

 

Certains transhumanistes russes ­espèrent résoudre la question de l’immortalité en faisant du lobbying ­auprès du gouvernement pour que le vieillissement soit désormais considéré comme une maladie et que les autorités sani­taires financent la recherche d’un traitement complet, lequel ouvrirait la voie à un allongement considérable de la vie humaine. Les chercheurs russes qui plaidant pour un « vieillissement ­ralenti » donnent l’exemple du rat-taupe nu, un mammifère ne manifestant aucun signe visible de sénescence. Ce rongeur est également résistant aux maladies, notam­ment aux pathologies liées à l’âge telles que le cancer. Il vit si longtemps qu’il devient difficile à étudier, sa ­longévité excédant celle de la carrière des chercheurs 2.

 

Si le rat-taupe nu a réussi à échapper au vieillissement, pourquoi n’en irait-il pas de même pour les humains ? De tout temps, des visionnaires se sont inspirés des règnes végétal et animal, y puisant des analogies. La « sénescence insignifiante » du rat-taupe nu, l’immortalité de certains champignons et les capacités de régénération de l’hydre – ou polype d’eau douce – encouragent ce que Bernstein appelle l’« optimisme biologique » de cette branche du transhumanisme. Mais, insiste l’anthropologue, une chose distingue les transhumanistes russes de leurs homologues libertariens et milliardaires de la Silicon Valley : la spiritualité. Les transhumanistes russes ne songent pas seulement à s’acheter une assurance contre la mort. Ils cherchent à se frayer, grâce à la science et à la technologie, un chemin vers la résurrection, la réincarnation ou l’immortalité afin d’assurer le salut de l’humanité.

 

Dans le passé, souligne Bernstein, des utopies ont souvent ouvert la voie à d’importantes avancées scientifiques. Le biologiste Élie Metchnikoff est le premier à avoir employé le terme « géron­tologie ». Né en 1845 en Ukraine, il effectua l’essentiel de sa carrière à l’Institut Pasteur, à Paris, mais les Russes le revendiquent comme un des leurs. Il reçut le prix Nobel de médecine en 1908 pour sa découverte des mécanismes cellulaires de l’immunité. Par ailleurs, il émit l’hypothèse que le vieillissement pouvait être dû à des bactéries toxiques présentes dans les intestins et proposa de raccourcir le côlon pour interrompre le processus.

 

Ces considérations répugnaient à Léon Tolstoï, qui avait lui aussi beaucoup réfléchi à l’immorta­lité. Metchnikoff devait chercher la ­réponse à la mort, ironisait-il dans son journal, « non pas dans le cul mais dans la spiritualité de l’homme ». Une célèbre rencontre entre les deux hommes dans la propriété de l’écrivain, en 1909, fut abondamment couverte par la presse russe.

 

 

Tandis que le mouvement communiste prenait de l’essor dans les ­années 1910, les plus radicaux projetaient une révolution à beaucoup plus grande échelle. Considérant l’abolition de la propriété privée comme un simple prélude, ils cherchaient à en finir avec la tyrannie de la nature, de l’espace et du temps. Le plus radical de ces utopistes, Nikolaï ­Fiodorov, était un touche-à-tout excentrique qui exerçait comme bibliothécaire dans le centre de Moscou. Il distribuait son argent à tout-va et dormait sur une malle dans une mansarde. Fiodorov s’inquiétait de la « mort thermique » prochaine de l’Univers : il partageait la croyance, répandue au tournant du siècle, selon laquelle le Soleil allait s’éteindre, provoquant le refroidissement du climat. L’espèce humaine ne pourrait survivre, pensait-il, qu’en émigrant vers d’autres planètes.

 

Pour Fiodorov, qui était un orthodoxe fervent, le dessein de Dieu n’était pas seulement de rétablir l’immortalité perdue par Adam et Ève, mais aussi de ressusciter des personnes disparues depuis longtemps. Le philosophe préconisait de mettre la science au profit de cet idéal spirituel. Anticipant le clonage, il émit l’hypothèse que les humains étaient porteurs du code de leurs ancêtres et postula qu’on pouvait redonner vie à ces derniers en utilisant les marqueurs biologiques de leurs descendants. La reconstitution des générations créerait, bien sûr, un grave problème de surpopulation, mais, à ce stade, les nouveaux humains immortels seraient capables d’embarquer sur des vaisseaux spatiaux et de coloniser l’Univers.

 

Tout cela peut paraître dingue, mais Anya Bernstein prend ses sujets d’étude au ­sérieux pour souligner le fait que les rêves infléchissent parfois le cours des choses. Ainsi, l’utopie émancipatrice de Fiodorov a certainement façonné la pensée de Constantin Tsiol­kovski, un autre savant autodidacte qui ­tirait le diable par la queue. Il établit la formule mathématique gouvernant la propulsion d’une fusée et s’entoura d’un groupe de passionnés qui consacraient leur temps libre à concevoir et à tester des prototypes. Leurs activités incitèrent le ­régime soviétique à lancer le premier programme spatial du monde en 1933. À travers Fiodorov, Tsiol­kovski et ­Sergueï Korolev, ­responsable de la conception du premier Spoutnik, Bernstein montre bien le passage de l’utopie empreinte de mysticisme à la percée technologique, motif récurrent de son livre.

 

Dans le roman d’Alexandre ­Bogdanov L’Étoile rouge, publié en 1908, des ­savants russes découvrent sur la planète Mars une société communiste idéale, parfaitement égalitaire, où la différenciation des sexes n’existe pas 3. En prolongeant leur vie par des échanges de sang entre jeunes et vieux, les Martiens sont parvenus à créer une parenté universelle. Bernstein montre comment de telles visions se sont concrétisées aux jours exaltants de la révolution.

 

Une vingtaine d’années après la publication de L’Étoile rouge, Bogdanov, qui avait une formation de médecin, fonda l’Institut de la transfusion sanguine à Moscou. Il transfusait des personnes âgées avec du sang de jeunes sujets afin de lutter contre le vieillissement et de faire advenir le communautarisme biologique qu’il avait imaginé dans son roman. Après avoir réalisé un certain nombre de ces expériences, y compris sur lui-même, Bogdanov mourut à l’âge de 54 ans : il s’était transfusé le sang d’un jeune homme de 21 ans porteur de la tuberculose. Le chemin vers ­l’allongement de la vie est parsemé de vies écourtées.

 

Bernstein évoque à peine le changement climatique et les autres phénomènes anthropiques qui pourraient faire chuter drastiquement la population de la planète. Ses interlocuteurs ne font qu’une brève allusion à la crise écologique actuelle, alors même qu’ils imaginent repeupler la planète avec des ressuscités, vivre deux fois plus longtemps ou même devenir immortels.

 

Contrairement à Alexandre Bogda­nov, à Nikolaï Fiodo­rov et à des idéalistes-réalistes de la ­Silicon Valley tels que Jeff Bezos et Elon Musk, les transhumanistes russes n’aspirent pas à libérer l’humanité de notre planète ­desséchée, inondée et saturée de ­produits chimiques. L’existence chancelante de notre espèce est une perspective trop sinistre pour ces chercheurs d’immortalité. Ils proposent plutôt d’apporter un rayon d’espoir dans une époque bien sombre.

 

 

Cet article est paru dans The Times Literary Supplement le 4 octobre 2019. Il a été traduit par Nicolas Saintonge.

Les meilleures ventes (fiction) en Espagne – Place aux femmes et aux ruraux

Il y a encore quelques ­années, le sujet n’intéressait personne. Mais, lors de la campagne pour les législatives de novembre dernier, le débat n’a pas porté que sur la Catalogne. On a aussi beaucoup parlé des oubliés des régions dépeuplées par l’exode rural massif des années 1950 et 1960, de cette « Espagne vide », à laquelle le journaliste Sergio del Molino a consacré en 2016 un ouvrage qui a fait beaucoup de bruit. C’est précisément dans cet arrière-­pays que Santiago ­Lorenzo situe Los asquerosos, le roman en tête du classement de la librairie La Central, implantée à Madrid et à Barcelone. Dans cette fiction très réaliste, un jeune Madrilène blesse un policier antiémeute qui a voulu le frapper, puis part se planquer dans un hameau abandonné où il découvre les plaisirs de la vie frugale. Depuis sa parution en 2018, le roman ne quitte pas les listes des meilleures ventes.

 

Autre fait notable : sur les dix best-sellers de La Central, sept sont signés par des femmes. Des Espagnoles comme Eider Rodríguez, Cristina Morales et Anna Pacheco, mais aussi ­l’Irlandaise Sally Rooney, consacrée par la presse anglophone comme l’icône des milléniaux, l’Américaine Siri Hustvedt et la Polonaise Olga Tokarczuk, Prix Nobel de littérature 2018. Ce n’est pas un ­hasard. Longtemps perçue comme un bastion du machisme, l’Espagne est aujourd’hui à la pointe du combat féministe – même s’il reste beaucoup à faire.

 

Lors des deux dernières éditions de la Journée internationale des droits des femmes, les Espagnoles ont défilé en masse. En librairie, on observe un véritable boom des livres écrits par des femmes sur les femmes.

 

Dans son premier roman, ­Listas, guapas, limpias, la journaliste Anna Pacheco livre une réflexion sarcastique sur la conscience de classe, le féminisme et les prétendues avancées sociales, en reprenant les trois mots qui étaient, pour la génération de sa grand-mère, le sésame pour réussir dans la vie. Dans Lectura fácil, qui a valu à Cristina Morales le prix national de littérature 2019, quatre handicapées mentales qui partagent un appartement thérapeutique à Barcelone conquièrent leur autonomie. Ce roman, selon la présentation de l’éditeur, « est un champ de bataille : contre l’hétéropatriarcat monogame et blanc, contre le discours institutionnel et capitaliste, contre les mouvements sociaux qui, sous des dehors “alternatifs”, confortent le statu quo. Et surtout un portrait vibrant et féministe de la société contemporaine ».

Les Noirs sud-africains et la « black tax »

À la fin du lycée, Rufaro Samanga a été ravie d’apprendre qu’elle allait recevoir une bourse afin d’intégrer l’université de Witwatersrand à Johannesburg. Originaire d’un milieu modeste, la jeune fille s’imaginait pouvoir enfin dépenser un peu d’argent à sa guise. Son père venait de mourir laissant sa femme et ses enfants démunis. Mais sa grand-mère lui a expliqué ce qu’elle devait faire de sa bourse d’étude : « Tu vas en envoyer la moitié à ta mère. Il y a l’électricité à payer et il faut acheter de la nourriture ». « Ce n’était pas une demande, c’étaient des instructions, écrit Samanga sur le média en ligne OkayAfrica. Elle m’a sermonné chaque jour jusqu’à ce que je finisse par regretter d’avoir obtenu cette bourse. Voilà ce qu’est la « black tax« . »

Partager ses revenus en famille

Une partie des Sud-Africains noirs partagent, de plus ou moins bon gré, leurs revenus avec leur famille élargie ou leur communauté moins bien lotie qu’eux. La pratique tient de l’ubuntu, philosophie traditionnelle selon laquelle l’individu n’existe qu’en tant que membre du groupe. Mais de plus en plus de jeunes la considèrent comme une charge qui les freine dans leur propre ascension sociale, d’où ce terme péjoratif de black tax.

L’écrivain Niq Mhlongo, qui a réuni dans Black Tax: Burden or Ubuntu 26 textes de personnalités sud-africaines directement confrontées à la black tax, y voit un leg de l’apartheid. Les noirs ont été privés du moyen d’accumuler et de transmettre du patrimoine. Les inégalités ainsi créées ont été perpétuées, après la réconciliation, par le système capitaliste.

Sécurité sociale

L’écrivain Monde Nkasawe préfère définir cette sorte de sécurité sociale comme un concept révolutionnaire, une œuvre de résistance face aux tentatives colonialistes d’effacer le modèle de la famille africaine. L’entrepreneuse Nelisa Ngqulana, quant à elle, explique que les couples noirs considèrent leurs enfants comme une forme d’investissement dont ils attendent de pouvoir toucher des bénéfices. « Le sentiment qui traverse tout le livre est que nous devons payer notre black tax parce que sinon, qui le fera ? », conclut Rufaro Samanga, tout en soulignant les questions « pertinentes » soulevées par l’artiste Sibonlige Fisher : « Subvenir aux besoins de ceux que nous aimons est inné mais quand faut-il s’arrêter ? Combien faut-il pour que cela suffise ? ».

À lire aussi dans Books : La charité réinventée, mai 2016.

Toxicités croisées

Pauvres mâles. La testostérone, qui détermine leur « mâlitude » in utero et dont ils regorgent, pouvait leur garantir la pérennité de leur très masculine domination. Il semble que les choses ne soient plus -aussi simples. Droit de vote et pilule aidant, les femmes ont pris des libertés. Les filles sont devenues meilleures à l’école, c’est dire ! Et les valeurs féminines, ou perçues comme telles, ont le vent en poupe. Les papas pouponnent. De son côté, le mâle a perdu l’aura dont il bénéficiait depuis des millénaires, celle du soldat. Dans les vieilles démocraties d’origine chrétienne, une partie de la gent masculine se sent dévalorisée. Ceux qui entendent par trop affirmer leur virilité se voient conspués. Certains se rebellent, au point parfois d’assumer une violence criminelle, verbale ou physique.

 

Et voici qu’une nouvelle étiquette vient leur coller à la peau : « masculinité toxique ». Elle est née aux états-Unis vers la fin des années 1980, non dans les milieux féministes mais, paradoxalement, au sein de communautés d’hommes blancs et plutôt instruits qui, en réaction contre la « féminisation de la culture américaine », se réunissaient pour battre le tambour et chanter en cadence afin de cultiver les racines sauvages d’une virilité en péril. À ce moment-là, on l’a oublié, les ouvrages valorisant la masculinité étaient des best-sellers. Woody Allen, l’« homme doux et mou » par excellence, était l’une des bêtes noires de ces militants d’un nouveau genre. John Wayne n’était pas pour autant leur modèle ; ils étaient, paraît-il, en quête d’une masculinité « mûre », aussi attentive au devenir de la planète qu’à celui des petits garçons.

 

Comme aujourd’hui, la masculinité « toxique » désignait « cette part de la psyché masculine qui la conduit à abuser de son pouvoir », lit-on dans un article de The New Republic en 1990. Plus ou moins oubliée, l’expression a refait surface des derniers temps, pour se répandre dans les médias et la culture populaire à la faveur de l’élection de Donald Trump et du mouvement #MeToo. Elle est utilisée à toutes les sauces. La masculinité toxique est non seulement jugée responsable du machisme, mais aussi du Brexit, du changement climatique, des crises financières et d’à peu près tous les maux dont souffre l’humanité.

 

Simple mouvement de mode ou problème plus profond ? Comme le faisait remarquer l’historien Jean-Jacques Courtine en 2011 en ouverture du troisième volume de l’ouvrage collectif Histoire de la virilité, le sujet remonte au moins aux années 1950. « Qu’est-ce qui a bien pu [lui] arriver ? » se demandait en 1958 l’historien Arthur Schlesinger à propos de l’homme américain : « Pendant bien longtemps, il a semblé absolument confiant dans sa virilité, certain de son rôle d’homme dans la société, à l’aise et sûr de lui dans la perception de son identité sexuelle. Aujourd’hui, les hommes ont de plus en plus conscience que la virilité est non pas un fait mais un problème. » Schlesinger intitulait son article « La crise de la masculinité américaine ». Si crise il y a, elle n’est pas propre aux États-Unis et a dû s’aggraver, la tension s’étant accrue entre la montée du pouvoir (et de la parole) féminin et le maintien, globalement, de la domination masculine.

 

La toxicité masculine est une réalité, mais ses contours sont flous. Elle s’exerce à l’endroit des femmes mais se retourne contre les hommes, dont elle servirait à expliquer l’espérance de vie plus courte. Quant aux femmes, elles poussent au changement mais contribuent, elles aussi, à entre-tenir les stéréotypes masculins. Pas simple, décidément.

Des enfants, oui, mais comment ?

Connaissez-vous Dubravka Šuica ? Cette politicienne croate est devenue la vice-présidente de la Commission européenne chargée de la démocratie et de la démographie. Ce nouveau poste traduit la montée de deux inquiétudes liées : les atteintes à la démocratie dans certains pays de l’Union et les craintes associées à la baisse de la natalité.

 

La situation est préoccupante. Le taux de fécondité est ­tombé à 1,31 au Portugal, 1,32 en ­Pologne, 1,33 en Espagne, 1,35 en Italie, 1,4 en Croatie, 1,45 en Hongrie, 1,46 en Allemagne, 1,58 en Esto­nie… Ces pays sont désormais très loin du seuil de renouvellement des générations, évalué à 2,05 par femme. Même la France, qui caracole en tête, est en dessous (1,87) et a vu son taux baisser ces dernières années.

 

Que faire ? demandait Lénine. Accueillir massivement immigrés et réfugiés ? Il ne semble pas que cela soit à l’ordre du jour. Seul remède sérieusement envisagé : encourager à procréer. Prenez exemple sur moi, tweete la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, qui a sept enfants. Dont acte.

 

Le Premier ministre croate s’est félicité de savoir qu’il était né 900 bébés de plus que l’année précédente dans son pays, rapporte The Economist. L’Estonie offre dix-huit mois de congé parental rémunéré. La Pologne accorde l’équivalent de 120 euros par mois pour chaque enfant naissant après le premier. En Hongrie, les mères de quatre enfants sont exemptées d’impôts à vie.

 

Mais quelle est l’effica­cité réelle de telles mesures ? Très faible, estime l’universitaire canadien Richard Togman. Ayant passé en revue la plupart des politiques mises en œuvre depuis l’Anti­quité, il les classe en cinq catégories, de la plus nataliste à la plus malthusienne. Dans le ­registre du natalisme, les Romains interdisaient aux femmes nullipares de plus de 24 ans de porter des bijoux et obligeaient les hommes célibataires à payer un impôt particulier. En France, au XVIIe siècle, un homme marié avant 20 ans se voyait exempter d’impôts jusqu’à 25 ans. « Rentrez chez vous et dites aux femmes que je veux des enfants, beaucoup d’enfants », ­enjoignait Mussolini.

 

Quant au malthusianisme, il ­enregistre autant de vœux pieux. Nehru répétait que l’Inde serait un pays bien plus développé si sa population était divisée par deux, rappelle Emma Rees en rendant compte du livre de Togman dans le Times Higher Education. Les ­efforts de contrôle des naissances menés dans les pays du tiers-monde après la Seconde Guerre mondiale sont restés sans effet. Et alors que, en Europe, les politiques natalistes de l’entre-deux-guerres n’avaient servi à rien, le laissez-faire d’après 1945 a donné le baby-boom que l’on sait.

 

Selon le chercheur canadien, que ce soit dans un sens ou dans l’autre, les admonestations restent lettre morte. « Personne ne décide de faire un enfant de plus pour 500 euros », dit-il par exemple. De nos jours, la seule poli­tique susceptible d’avoir un ­impact, si minime soit-il, est de faciliter la garde des enfants afin de permettre aux femmes de travailler. En général, les modèles mis en application « sont extrêmement onéreux et se soldent presque toujours par un échec », écrit-il en conclusion de son livre.

 

Et pourtant, les gouvernements y croient. Dans les pays développés, « le nombre d’États ayant mis en place une politique expressément conçue pour accroître le taux de fécondité a plus que doublé ­depuis les années 1990 ». Les arguments avancés sont économiques dans certains pays, plus identitaires dans d’autres. En Hongrie, Viktor Orbán agite le spectre du « grand remplacement ». Mais, partout, c’est aussi « un excellent moyen d’acheter des votes », fait remarquer The Economist. Et, pour les gouvernements les plus conservateurs, de remettre en cause le droit à l’avortement. ­Dubravka Šuica aura fort à faire et, si l’on en croit Richard Togman, ne pourra pas faire grand-chose.