D’une persécution l’autre

Faire de quatre siècles d’his­toire juive – de l’expulsion d’Espagne, en 1492, à ­l’affaire Dreyfus – un « récit fondamentalement opti­miste » (selon Sameer ­Rahim dans Prospect), voilà l’exploit ­accompli par l’historien et homme de télévision britannique Simon Schama dans le deuxième ­volume de sa trilogie. Son secret : il ne relate pas l’histoire mais des histoires individuelles, narrées à hauteur d’homme (et de femme) – une histoire « en haute définition » pour reprendre la belle ­expression d’Abigail Green dans le Times Literary Supplement, faite de récits pleins d’images et de bruits.

 

D’autant que Schama, qualifié par Bernard Wasserstein dans The Spectator de « Tintoret du récit historique », fait la part belle au savoureux monde séfa­rade. Les personnages spectaculaires de son récit « non téléologique » sont saisis alors qu’ils sont encore débordants d’énergie, d’illusions et d’espoir.

 

Un espoir qui fut pourtant largement déçu, sauf dans quelques ­enclaves spatio-temporelles comme la Chine des Ming, l’ancien royaume de Cochin – dans le sud-ouest de l’Inde –, les Pays-Bas du XVIIe siècle ou la Grande-Bretagne du XIXe siècle. Ailleurs, dans la chrétienté ou l’islam, les juifs n’étaient que tolé­rés (au mieux) et cantonnés aux activités subalternes et suspectes du commerce et de la finance.

 

Durant ces quatre siècles, sous l’emprise de cet irrépressible besoin d’« appartenance », qui vaut à l’ouvrage son sous-titre, les juifs n’en ont pas moins poursuivi avec acharnement « l’illusion héroïque d’une coha­bitation sans conversion », poursuit Abigail Green. Hélas, le « nouveau chrétien », le converso ibérique, est vite devenu le marrane, ou crypto-juif, c’est-à-dire « un catho­lique sans foi et un juif sans savoir », comme l’écrit le professeur d’histoire juive David Myers dans le Financial Times.

 

Plus tard, les Lumières ont ravivé l’espoir en laissant les juifs croire, dit l’auteur, « que la raison pouvait réconcilier ceux que la foi divise ». Illusion, là encore : la promesse d’émancipation de la Révolution française se révélera trompeuse, et le philosémite Napoléon, rien d’autre qu’un tyran comme les autres. Les juifs européens ont tout de même voulu croire pendant tout un siècle, montre Schama, qu’ils pourraient, « en tant que médecins, avocats, voire politiciens ou officiers », jouer à jeu presque égal, leur patriotisme « ardent mais pathétique » leur tenant lieu de sauf-conduit.

 

Cependant, en France, l’affaire Dreyfus a mis en évidence leur manque de réalisme. La réalité, résume Roger Cohen dans The New York Times, c’est que les nationalismes émergents du XIXe siècle ont d’emblée « pris la forme d’un culte militant de l’histoire, de la religion, de la ­nature et de la nation, face auquel les juifs semblaient incar­ner le contraire : un peuple indifférent aux frontières, de partout et de nulle part ». Conséquence : « On se méfie des juifs quand ils forment une minorité distincte et plus encore quand ils cherchent à se fondre dans la culture et la religion majoritaires », résume Andrew Anthony dans The Guardian.

LSD : le grand retour de la médecine psychédélique

En 1938, le chimiste suisse ­Albert Hofmann, qui travaille pour les laboratoires Sandoz, à Bâle, synthétise une série de nouvelles molécules à partir de l’acide lysergique. L’une d’elles, qui sera commercialisée plus tard sous le nom ­d’Hydergine, semble très prometteuse pour le traitement de l’artério­sclérose cérébrale. Hofmann ne poursuit pas les recherches sur un autre composé, le ­diéthylamide de l’acide lysergique (LSD), mais a le « pressentiment étrange » que « cette substance pouvait avoir d’autres propriétés pharmacologiques que celles mises en évidence lors des premières analyses », comme il ­l’expliquera dans son autobiographie LSD, mon enfant terrible1.

 

En 1943, il synthétise à nouveau du LSD. Alors qu’il en est à la phase de cristallisation, il se met à éprouver d’étranges sensations. Il relate son premier « trip » accidentel dans un rapport adressé à son supérieur hiérarchique : « À mon domicile, je me suis allongé et j’ai sombré dans un état second, qui n’était pas désagréable puisqu’il m’a ­donné à voir des images fantasmagoriques extrêmement inspirées. J’étais dans un état crépusculaire, les yeux fermés (je trouvais la lumière du jour désagréablement crue), j’étais sous le charme d’images d’une plasticité extra­ordinaire, sans cesse renouvelées, qui m’offraient un jeu de couleurs d’une ­richesse ­kaléidoscopique. »

 

S’interrogeant sur la cause du phénomène, Hofmann incrimine un temps les vapeurs de chloroforme, puis se dit qu’une petite dose de LSD a dû pénétrer par les pores de sa peau alors qu’il faisait ses manipulations. Trois jours plus tard, il lance un programme de recherche clandestin et ingère 250 micro­grammes de LSD à 16 h 20. Quarante minutes plus tard, il note dans son ­cahier de laboratoire : « Premiers vertiges, sentiments d’angoisse, trouble de la vision, paralysies locales, hilarité incom­pressible. » Il rentre chez lui à vélo, en se faisant accompagner par sa laborantine. Hofmann estime avoir pris une dose ­infime de LSD, mais cette expérience est plus éprouvante que son premier contact fortuit avec le produit : « Tout effort de volonté, toute tentative de mettre fin à la désintégration du monde extérieur et à la dissolution de mon moi semblaient vains. Un démon avait ­péné­tré en moi, avait pris possession de mon corps, de mes sens et de mon âme. Je sautai, je criai pour m’en débarrasser, mais, finalement, je retombai épuisé sur le canapé. […] J’étais transporté dans un autre monde, un autre lieu, une autre époque. »

 

On appelle un médecin qui ne constate rien d’anormal chez le chimiste, si ce n’est une dilatation extrême des ­pupilles. La peur d’une mort imminente s’estompe à mesure que les effets de la substance se dissipent ; quelques heures plus tard, Hofmann voit des couleurs surréelles et profite du spectacle de formes se mouvant devant ses yeux.

 

Les expériences de laboratoire que Hofmann mène ultérieurement sur des animaux confirment les effets très particuliers du LSD. Les souris se mettent à se lécher frénétiquement, les araignées tissent leur toile de façon inhabituelle. Quant aux chats, ils ont le poil qui se hérisse et sont effrayés à la vue d’une souris. « Un groupe de chimpanzés en cage adopte un comportement particulier lorsqu’on administre du LSD à l’un de ses membres. Même si l’on ne constate aucun changement chez cet animal, l’ensemble de la cage est en émoi parce que le chimpanzé sous LSD ne respecte plus les règles qui régissent les rapports hiérarchiques très subtils de la communauté », observe Hofmann.

 

On ne décèle aucun dommage ­durable chez les animaux exposés au LSD. Les expériences que le psychiatre Werner Stoll mène, y compris sur lui-même, à la clinique psychiatrique universitaire de Zurich confirment que le LSD est un « phantasticum » – une substance hallucinogène qui produit des effets semblables à ceux qu’on observe avec la mescaline.

 

En 1947, les laboratoires Sandoz distribuent des échantillons gratuits de LSD, sous le nom commercial Delysid, aux professionnels de la santé mentale aux États-Unis à des fins de recherche expérimentale. Quelque 40 000 patients souffrant d’anxiété, de dépression, de stress post-traumatique ou d’alcoolisme prendront cette préparation pendant les vingt années suivantes, souvent après avoir versé des sommes importantes à leur médecin. L’état de certains patients atteints de névrose s’améliore sensiblement lorsque la prise de LSD est associée à une psychothérapie, mais Sandoz se révèle incapable d’indiquer aux praticiens le dosage idéal ou la fréquence à laquelle le traitement doit être administré. En parallèle, des médecins et des chercheurs se penchent sur l’utilisation du LSD comme moyen de simuler des accès de folie et considèrent la molécule comme un composé psychotomimétique (« qui simule les psychoses ») plutôt que comme un hallucinogène.

 

L’écrivain britannique Aldous Huxley a bien conscience que, si l’« élixir » continue d’être associé à la schizophrénie, il finira par avoir mauvaise réputation. « Les gens vont penser qu’ils deviennent fous, alors qu’en réalité ils commencent, en le consommant, à recouvrer la raison », écrit-il au psychiatre Humphry Osmond, qui lui a fait expérimenter la mescaline à Los Angeles en 1953 et en administre à ses patients alcooliques dans une province canadienne, la Saskatchewan. Il devient urgent de trouver un nouveau nom à ce type de substance. Dans une lettre adressée à Huxley, Osmond avance une proposition sous forme de couplet :

 

« Pour sonder l’enfer ou vous élever
vers des cieux angéliques

Vous aurez besoin d’une pincée
de psychédélique. »

 

« Psychédélique », le néologisme de Humphry Osmond, associe deux mots grecs qui, ensemble, signifient « manifestation de l’âme ».

 

Albert Hofmann était désespéré de voir qu’une substance qui, selon lui, ­méritait d’être traitée avec le même respect que les plantes sacrées des civi­lisations anciennes était devenue une drogue récréative que l’on consommait à la légère. Pourtant, c’est aux ­beautiful people – expression par laquelle les hippies se désignaient eux-mêmes – que l’on doit un grand nombre des meilleures descriptions des effets du LSD sur l’esprit humain. Dans Acid Test, récit des expériences ­psychédéliques de l’écrivain américain Ken ­Kesey et de sa bande, les Merry ­Pranksters joyeux ­lurons»], Tom Wolfe écrit : « Mais ce sont encore des mots, mon gars ! Et les mots ne suffisent pas. Les Blouses blanches ­aimaient à tout ­réduire à des mots, tels que hallucination et ­phénomène de dissociation. Ils pouvaient parfaitement comprendre le côté visuel, les fusées visibles. Donnez-­leur un bon cas, un cendrier qui se transforme en piège à mouches vénusien, ou des cathédrales de cristal dans un film intérieur, et ils s’en délectent – Kluver, ouvrage cité, p.43n. Parfait. Mais vous ne comprenez donc pas? Ces trucs visuels ne constituent, avec le LSD, qu’un décor. » 2

 

Pour Albert Hofmann, le véri­table intérêt du LSD rési­dait dans le fait qu’il fournissait une aide chimique à la contemplation spirituelle. Il avait décou­vert le LSD par ­hasard et, en un sens, le LSD l’avait fait se découvrir. Jusqu’à sa mort, en 2008, à l’âge de 102 ans, il a été incapable d’expliquer pourquoi, cinq ans après l’avoir synthétisée pour la première fois, il s’était ­remis à faire des expé­riences sur une molé­cule qui semblait pourtant peu prometteuse. Longtemps inexploitées, les ­archives de Hofmann ont été confiées en 2013 à l’Institut d’histoire de la méde­cine de l’université de Berne. Elles permettront sans doute de mieux cerner l’histoire de la découverte du LSD.

 

Voyage aux confins de l’esprit, de ­Michael Pollan, comporte, dans son édition originale américaine, une mise en garde de l’éditeur : « Ce livre […] n’est pas censé inciter les lecteurs à enfreindre la loi. En aucune façon ces substances ne doivent être utilisées en dehors d’essais cliniques encadrés. » Mais force est de constater que Pollan, au cours de son enquête sur l’histoire des substances psychédéliques et de leurs effets sur la créativité, n’en tient pas compte. Il se livre à des expériences psychédéliques en prenant des tryptamines – LSD, ­champignons hallu­cinogènes et ­bufoténine (aussi appelée « crapaud », parce qu’elle est sécrétée ­notamment par une espèce de crapauds). Les conclusions de ­Michael Pollan sont proches de celles du chimiste mystique : « L’expérience psychédélique m’a ouvert une porte sur un mode de conscience particulier que je parviens parfois à retrouver en méditant. C’est un espace cognitif qui apparaît à la fin d’un trip, ou au cours de celui-ci, s’il est de faible intensité, un espace dans lequel il est possible de profiter de toutes sortes de pensées et de scénarios sans qu’ils demandent une implication de votre part. »

 

Pollan rend justice à Hofmann, à ­Osmond, à Huxley et à Timothy Leary 3, sans oublier Sidney Cohen, un médecin qui alerta sur la nécessité d’encadrer strictement l’usage du LSD en psychiatrie. Il mentionne également Ronald Sandison, un psychiatre britannique qui étudia les effets « psycholytiques » du LSD. Son enquête minutieuse ­apporte aussi un nouvel éclairage sur Al ­Hubbard, l’une des figures les plus déroutantes et les plus mystérieuses de la recherche sur les substances psychédéliques. On ne sait pas grand-chose de ce richissime Américain catholique aux penchants mystiques, que ses collaborateurs surnommaient le Capitaine. D’après ce qu’il a confié à quelques amis proches, Hubbard était né dans une famille pauvre du Kentucky en 1901 ou 1902 et avait fait de la prison pour contrebande dans sa jeunesse. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, faisant l’objet d’une enquête parlementaire pour avoir expédié des armes lourdes au Royaume-Uni, via le Canada, avant l’entrée des États-Unis dans le conflit, il fuit le pays, obtient la nationalité cana­dienne et fonde une ­entreprise de fret maritime à Vancouver.

 

Comme le raconte Willis Harman, un ingénieur qui a participé activement à la recherche sur les psychédéliques, Hubbard lui a confié un jour qu’un ange lui était apparu lors d’une randonnée dans l’État de Washington : « Il lui a dit que quelque chose d’extrêmement important pour l’avenir de l’humanité allait bientôt arriver et qu’il pourrait y participer s’il le voulait. Mais Hubbard n’avait pas la moindre idée de ce qu’il était censé chercher. »

 

Quelques années plus tard, en 1952, Hubbard parvient à se procurer une dose de LSD auprès d’un chercheur qui le testait sur des rats. Sous son effet, il vit l’expérience spirituelle la plus ­intense de son existence et comprend le sens du message de l’ange. Grâce à ses relations dans l’administration et les ­milieux ­d’affaires, il réussit à se faire livrer un grand stock de Delysid par les laboratoires Sandoz.

 

Au moment où il se donne pour mission de libérer les consciences humaines, Hubbard est un homme de 50 ans, courtaud, trapu, aux cheveux en brosse. Il s’habille en treillis et porte toujours à sa ceinture cloutée un colt ­calibre 45. En dépit de son allure de shérif de village, c’est un homme du monde qui a ses entrées dans des sphères inaccessibles au reste de la communauté psychiatrique. Durant les quinze années qui suivent, Hubbard approche des personnalités politiques, des chefs d’entreprise, des écrivains et des acteurs en vue, des digni­taires religieux. Beaucoup acceptent d’expérimenter le LSD sous la houlette du ­Capitaine. Quelques rares autres, comme le directeur du FBI, J. Edgar Hoover, déclinent la proposition.

 

Pour promouvoir le LSD, Hubbard croit en ce qu’il appelle le « modèle d’Éleusis » – commencer par éveiller les élites aux effets psychédéliques. L’un de ses premiers initiés est Myron Stolaroff, un brillant ingénieur d’Ampex, l’une des premières entreprises d’électronique de ce qui deviendra plus tard la Silicon ­Valley. Avec Hubbard, il cherche à voir si le LSD peut rendre les salariés ­d’Ampex plus ouverts d’esprit, plus souples et plus aptes à résoudre des problèmes. Ce sera le premier d’une ­série d’épisodes associant l’usage des substances psychédéliques au boom des nouvelles technologies. Comme le ­patron d’Apple, Steve Jobs, le confiera plus tard à son biographe Walter Isaacson : « Prendre du LSD était une expérience profonde ; ce fut l’un des moments les plus ­importants de ma vie. »

 

Bien que le Capitaine ne se soit ­jamais pris pour un thérapeute ou un chaman, il a fait forte impression à ceux qui l’ont côtoyé. Contrairement à bon nombre de ses contemporains, il avait saisi l’importance de ce qu’on a appelé plus tard le set and ­setting – la préparation mentale et l’environnement nécessaires pour que l’expérience psychédélique se déroule dans de bonnes conditions. Certains le soupçonnaient d’être un infor­mateur de la CIA et de participer au programme de recherche secret MK-Ultra, qui consistait à admi­nistrer du LSD à des sujets, souvent à leur insu, dans des universités, des prisons, des laboratoires pharmaceutiques et des hôpitaux. On pensait aussi que Hubbard était derrière les expé­rimentations ­menées à l’hôpital pour anciens combattants de Menlo Park, en 1959, dont Ken Kesey fut l’un des cobayes volontaires.

 

Au milieu des années 1960, le ­Capi­taine est un opposant farouche à la contre-culture de San Francisco. En 1968, Willis Harman, figure de proue du mouvement du « potentiel humain », sort Hubbard de sa semi-retraite en l’engageant comme « enquêteur spécial » pour l’institut de recherche de Stanford. Officiellement, il a pour mission de surveiller la consommation de drogues parmi les étudiants. En réalité, il organise des séances de prise de LSD pour les ingénieurs et les universitaires. Sur l’un des murs de son bureau était accrochée une grande photo de Richard Nixon avec ces mots : « À mon cher ami Al pour toutes ces années de service, amitiés, Dick. »

 

 

Michel Pollan se passionne pour des expériences récentes faisant appel à l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle pour étudier l’effet des substances psychédé­liques sur le cerveau. Il s’entretient avec ­Robin ­Carhart-Harris, chercheur en substances psychédéliques à l’Imperial College London, qui explique que les réseaux neuronaux responsables de la ­vision, de l’attention, de l’activité motrice et de l’ouïe communiquent plus étroitement après une injection de 75 microgrammes de LSD. Carhart-Harris et ses collègues ont également observé que le LSD faisait diminuer le flux sanguin au sein d’un réseau neuronal appelé « réseau du mode par défaut », qu’ils comparent à l’écran de veille d’un ordinateur. Quand le cerveau n’a aucune tâche à accomplir, il ne se met pas à l’arrêt mais dans un état de veille. Les découvertes des chercheurs de l’Imperial College « sont aux neurosciences ce que le boson de Higgs était à la physique des particules », a estimé le psychopharmacologue David Nutt, ancien président du Conseil consultatif britannique sur la toxicomanie, après la publication de certains de leurs travaux dans les Comptes rendus de l’Académie des sciences américaine en 2016.

 

De nombreux spécialistes des neuro­sciences critiquent l’utilisation qui est faite des techniques d’imagerie pour déceler dans le cerveau les régions censément associées à la foi religieuse ou à l’amour, par exemple. Si la qualité des travaux de cartographie cérébrale s’améliore, les conclusions des chercheurs ne sont pas toujours fondées empiriquement. Quand bien même les résultats de Carhart-Harris seraient fiables et reproductibles (ce qui n’est pas certain, puisque les premiers essais de cartographie cérébrale avec des substances psychédéliques ont produit des résultats contradictoires), il est difficile d’en mesu­rer l’intérêt clinique tant qu’on n’aura pas d’autres moyens de déterminer les effets des substances psychédéliques sur le cerveau.

 

Pollan est également impressionné par les premiers résultats encourageants d’une autre expérience menée par l’équipe de l’Imperial College. Après avoir administré de la psilo­cybine, principale substance psycho­active des champignons hallucinogènes, à dix-neuf patients souffrant d’une dépression résis­tante aux traitements, les chercheurs ont observé des effets positifs sur leur humeur. Cette amélioration allait de pair avec l’« expérience mystique » ­intense que les ­patients disaient avoir vécue et avec la diminution du flux sanguin dans la région du cerveau qu’on ­appelle l’amygdale. Comme le soulignait toutefois Timothy Leary, dans les études cliniques portant sur des substances psychédéliques, il n’est pas possible de procéder à des essais en double aveugle puisque les patients peuvent aisément deviner s’ils ont reçu une substance hallucinogène ou un ­placebo. Quel que soit le soin avec lequel les participants ont été sélectionnés et mis en condition, leurs attentes seront sensiblement différentes. L’enthousiasme de Pollan pour ce genre de recherches est peut-être excessif.

 

Les essais cliniques sur l’usage de substances psychédéliques dans le traitement des addictions et de la détresse existentielle en fin de vie portent le plus souvent sur la psilocybine – non pas en raison de ses effets pharmacologiques supérieurs mais parce qu’elle rencontre une moindre résistance institutionnelle que le LSD ou la diméthyltryptamine (DMT) 4. Pollan en vient à se demander quel rôle biologique joue la molécule de psilocybine chez les petits champignons bruns qui la produisent naturellement. Pour répondre à la question, il s’en remet au mycologue autodidacte Paul Stamets, auteur de « L’orga­ni­sa­tion du ­mycélium » 5. Pour Stamets, le vaste réseau qu’est le mycélium – les filaments grâce auxquels les champignons s’enracinent dans le sol – est un peu « l’Internet naturel de la Terre », un système complexe, ramifié et auto­réparable qui relie les plantes les unes aux autres sur de grandes distances. Il suppose que la production de psilo­cybine est une stratégie adaptative adoptée par ces champignons pour ­gagner les faveurs du très mobile Homo sapiens et ainsi élargir l’aire de répar­tition de leur espèce.

 

Dans son récit autobiographique Trip, l’écrivain américain Tao Lin décrit la nausée existentielle et le sentiment d’aliénation qu’il a longtemps éprouvés : « Depuis mes 13 ou 14 ans, je vois la vie en nuances de gris. L’existence ne m’a jamais fasciné, et, bien qu’elle ait souvent été amusante et émouvante, je ne la trouve pas merveilleuse ou profonde, mais pénible, pesante et déroutante. La vie me paraît certes mystérieuse, mais c’est un mystère de plus en plus flou, inconsistant, inexpressif, peu intrigant. » 6 Alors qu’il écrit son roman Taipei, son « premier à inclure des psychédéliques », il expérimente des paradis artificiels avec des psychotropes tels que le LSD et la psilocybine. Dans Trip, sa première incursion dans la non-fiction, il raconte comment il a finalement trouvé un remède à l’acédie, ce dégoût de l’action considéré comme le huitième péché capital. « Le 14 septembre 2012 », il découvre l’existence de Terence McKenna et regarde ses vidéos sur YouTube pendant plus de trente heures.

 

McKenna, ce défenseur des substances psychédéliques que Timothy Leary considérait comme « l’une des cinq ou six personnes les plus importantes de la planète », devient le chaman de Lin depuis l’au-delà – il est mort d’une ­tumeur au cerveau à 53 ans, en 2000. Les soliloques de McKenna apprennent au jeune écrivain à observer les choses plus en détail et en profondeur, à se déprendre de son narcissisme et à vivre dans une « atmo­sphère de dépliage constant de l’entendement ». Grâce à son mentor, Lin ­découvre que, en ingérant les substances psychédéliques produites par certaines plantes, il peut stimuler son imagination et approfondir son rapport à la ­nature. Trip est ponctué d’aphorismes de McKenna : « Je ne crois en rien » ; « Je suis prêt à envisager n’importe quelle idée, mais je ne crois en rien » ; « Je ne crois pas dans le fait de croire » ; « Évitez les gourous, suivez les plantes ».

 

 

Ni Pollan ni Lin ne consomment de drogue psychédélique uniquement dans l’espoir d’en retirer le plaisir d’un état de conscience altéré. Mais, tandis que Pollan mène ses expériences sous couvert d’enquête journalistique, les trips de Lin ont une tout autre motivation. Le jeune romancier est persuadé que son cerveau manque de façon chronique de certains composés chimiques qui nous font éprouver de la joie ou de l’émerveillement. Il se sent vulnérable et peine à trouver un sens à sa vie. Son addiction à Internet et à son téléphone portable ne fait qu’aggraver son désarroi et son mal-être. Il espère que les substances psychédéliques présentes dans la nature auront un pouvoir curatif, qu’elles l’aideront à assumer sa condition de mortel et lui dévoileront les raisons de sa vocation artistique.

 

Lin donne systématiquement le nombre d’atomes de chaque molécule psychotrope et se plaît à dessiner leurs structures chimiques. Dans une interview de 1988, McKenna confie à propos de la DMT (la « molécule de Dieu ») : « Elle m’est beaucoup plus étrangère [que le LSD], elle a soulevé quantité de questions concernant la nature de la réalité, du langage, de l’être, de l’espace-­temps tridimensionnel. » Au cours d’un trip sous DMT, Lin imagine qu’un ­canon l’a projeté dans la Voie lactée. Il lui faudra pas moins de 29 pages d’une prose impénétrable pour décrire son rêve éveillé : « À 3 h 30, résumant les deux dernières heures, je tape : “Récu­péré la vidéo ! En effaçant une photo, puis en allant dans Édition et en cliquant deux fois sur Annuler suppression. Je l’ai regardée, puis je suis revenu au début et j’ai résumé les premières 19 min 32 s, un gros travail.” Une heure plus tard, je dors. “Peux fermer les yeux et me plais à imaginer et à entendre des sonates de Chopin.” »

 

Un peu par bravade, Lin se hasarde à fumer des feuilles séchées de sauge des devins, ou Salvia divinorum, qui contiennent de la salvinorine A, un puissant psychoactif. Lorsqu’il reprend ses esprits après une brève absence, il a le sentiment d’être piégé en lui-même, un peu comme ce qui arrive au protagoniste du film Dans la peau de John Malkovich, et d’être observé à la dérobée par des entités aussi différentes de lui qu’il est différent d’un nuage.

 

Le récit de Lin passe parfois à la troisième personne, comme dans ce passage qu’il écrit après une expérience de ­défonce au cannabis à San Francisco : « De même qu’avec la DMT en 2012, 2013 et 2014, Tao a le sentiment qu’il devrait “guérir davantage” avant d’essayer des relations autres qu’amicales. Il a tendance à vivre en ermite, son travail et son intérêt majeur s’accompagnent de solitude, et, de manière générale, il aime la solitude, si bien que le célibat ne lui est pas difficile. »

 

Au milieu des années 1960, un vent de panique morale se met à souffler aux États-Unis à propos de l’usage récréa­tif du LSD. En 1966, la une du maga­zine Life annonce un dossier acca­blant : « LSD, le danger grandissant de la drogue psychédélique devenue incontrôlable » 7. En 1967, Timothy ­Leary prévient : « Les jeunes qui prennent du LSD n’iront pas faire vos guerres. Ils n’iront pas travailler dans vos entreprises. » Cette sortie lui vaudra, quelques années plus tard, d’être qualifié par le président Richard Nixon d’« homme le plus dangereux des États-Unis ». Ce ne sont pas des patients souffrant de graves troubles mentaux ou des psychiatres qui se mobi­lisent en faveur du LSD, mais des ­acteurs holly­woodiens tel Cary Grant et des élus de gauche comme le sénateur Robert Kennedy, dont l’épouse, Ethel, se serait vu admi­nistrer le psychotrope pour soigner une névrose.

 

Le LSD est finalement interdit, d’abord aux États-Unis puis ailleurs dans le monde. La loi de 1970 sur les stupéfiants l’inscrit parmi les substances psychotropes du tableau I – à savoir celles dont le potentiel d’abus présente un risque grave pour la santé publique et dont la valeur thérapeutique est faible. Mais, avant même que la contre-culture des années 1960 ne fasse capoter l’usage clinique des substances psychédéliques, beaucoup de psychiatres avaient cessé de les utiliser en raison de leurs effets imprévisibles. Des cas de personnes ayant sauté du haut d’un immeuble ou s’étant noyées en mer, bien que peu nombreux, eurent un effet dissuasif. En 1975, la recherche sur le LSD et sur d’autres psychotropes avait quasi cessé.

 

 

Si les drogues psychédéliques étaient autorisées à des fins thérapeutiques, cela faciliterait grandement leur accep­tation par la société américaine, ­estime Rick Doblin, qui milite depuis longtemps pour leur légalisation au sein de l’Association multidisciplinaire d’étude des psychédéliques (Maps). La Maps, explique-t-il à Pollan, réalise ­actuellement des essais cliniques avec la MDMA (plus communément appelée ecstasy) en vue d’obtenir une autorisation de l’Agence américaine des denrées alimentaires et des médicaments pour qu’elle soit prescrite en complément d’une psychothérapie dans le traitement du syndrome de stress post-­traumatique.

 

Mais autoriser les médecins à prescrire des substances psychotropes n’est pas sans danger. Dans les années 1950, des millions de personnes ont pris des amphétamines en toute légalité, pensant qu’il s’agissait là d’un moyen sans risque de perdre du poids ou d’arrêter de boire. Dernièrement, la prescription généralisée d’opioïdes de synthèse, dont beaucoup de médecins ont naïvement sous-estimé le potentiel addictif, a ­entraîné une crise de pharmacodépendance qui touche aujourd’hui de larges pans de la population américaine.

 

Au lieu de chercher à perpétuer des interdictions inapplicables, les pouvoirs publics auraient intérêt à autoriser la création de clubs dont les membres pourraient prendre des substances ­légales fabriquées spécialement pour la consommation humaine, dans le but de développer leur spiritualité ou leur inspiration créative. En 1844, ­Théophile Gautier avait fondé à Paris, avec le psychiatre Jacques-Joseph ­Moreau, un cercle de ce genre, le club des Haschischins, voué à expérimenter les effets du haschisch. Parmi ses membres figuraient Alexandre Dumas, Charles Baudelaire, Victor Hugo ou encore Gérard de Nerval. Le Dr Moreau les fournissait en résine de cannabis ­venue d’Égypte, même si, à cette époque, on pouvait se procurer facilement du chanvre indien en pharmacie.

 

De nombreux rédacteurs en chef de revues médicales rejettent aujourd’hui systématiquement les articles portant sur des expériences scientifiques semblables à celle qu’Albert Hofmann fit sur lui-même. Les comités d’éthique sont souvent très critiques à l’égard de l’auto­expérimentation, qu’ils ­consi­dè­rent comme une méthode subjective et biaisée bien qu’elle soit une tradition ­sacrée en médecine. Toutefois, le désir, très ­humain, d’altérer son état de conscience et d’approfondir sa connaissance de soi n’est pas près de disparaître, et il faut bien que quelqu’un fasse le premier pas. Des expériences personnelles comme celles de Pollan et de Lin peuvent être tout aussi probantes et instructives que n’importe quels travaux sur les substances psychédéliques menés dans le cadre strict de l’université, si elles sont faites dans de bonnes conditions.

 

 

Cet article est paru dans The New York Review of Books le 16 août 2018. Il a été traduit par Pauline Toulet.

La recette de deux Nobel d’économie pour un monde plus juste

L’explosion des inégalités dans les pays riches a beau susciter des inquiétudes aujourd’hui, la situation des pauvres s’est considérablement améliorée ces dernières décennies dans le monde. Entre 1980 et 2016, le revenu moyen des 50 % les moins riches a presque doublé, cette tranche de la population ayant capté 12 % de la croissance du produit intérieur brut (PIB) mondial. Le nombre de personnes qui vivent avec moins de 1,90  dollar par jour – le seuil international de pauvreté défini par la Banque mondiale – a diminué de plus de moitié depuis 1990, passant de près de 2 milliards à environ 700 millions. Jamais dans l’histoire de l’huma­nité autant de personnes n’étaient sorties aussi rapidement de la pauvreté.

 

La qualité de vie s’est également considérablement améliorée, même pour ceux qui vivent encore dans la pauvreté. Depuis 1990, le taux mondial de mortalité maternelle a été divisé par deux. Il en va de même pour le taux de mortalité infantile, ce qui a sauvé la vie de plus de 100 millions d’enfants. Aujourd’hui, hormis dans les pays en proie à de graves conflits, presque tous les enfants, garçons et filles, ont accès à l’enseignement primaire. Même les décès dus au VIH/sida, une épidémie qui semblait à une époque impossible à enrayer, ont atteint un pic peu après le début des années 2000 et n’ont cessé de reculer depuis.

 

Ces avancées sont, pour une bonne part, attribuables à la croissance économique. La progression régulière du PIB a accru le revenu de la population ; elle a permis aux États (et à d’autres instances) d’augmenter les dépenses d’éducation et de santé ainsi que les transferts à destination des plus démunis. Le recul de la pauvreté au niveau mondial est essentiellement dû à la Chine et à l’Inde, deux pays très peuplés qui ont connu une croissance particulièrement soutenue. Mais, à l’heure où l’économie ralentit dans ces deux pays, il y a des raisons de s’inquiéter. Que peuvent faire la Chine et l’Inde pour continuer de progresser ? Ces pays ont-ils une ­recette miracle que d’autres pourraient suivre pour sortir des millions de leurs habitants de la pauvreté ?

 

Certains économistes, parmi lesquels nous nous comptons, ont consacré toute leur carrière à étudier la pauvreté et le développement dans le monde, et force est de reconnaître que nous ne comprenons toujours pas très bien pourquoi certaines économies se développent et pas d’autres. Il n’y a pas de formule ­magique de la croissance. Il y a toutefois un motif récurrent: la croissance la plus rapide semble provenir de la réaf­fectation de ressources mal allouées, c’est-à-dire de l’affectation du capital et du travail à leur usage le plus productif. Mais le bénéfice qu’on en retire diminue avec le temps, et les pays doivent alors trouver une nouvelle stratégie de lutte contre la pauvreté.

 

La croissance a beau être un facteur majeur de réduction de la pauvreté, ­parler d’« accélérer la croissance » ou même de « maintenir une croissance forte » relève plus du vœu que d’une recommandation réalisable. Au cours des années 1980 et 1990, les économistes ont passé beaucoup de temps à effectuer des régressions de croissance sur plusieurs pays, un type d’analyse économétrique qui vise à prédire les taux de croissance en fonction de différentes ­variables. Ils faisaient intervenir des données sur l’éducation, l’investissement, la corruption, les inégalités, la culture, la distance à la mer, etc., afin de déterminer quels facteurs favorisaient la croissance, dans l’espoir de trouver quelques leviers susceptibles d’être action­nés pour la stimuler.

 

 

Cette démarche posait deux problèmes. Premièrement, comme l’a montré l’économiste William Easterly, dans un même pays, le taux de croissance peut considérablement varier d’une décennie à l’autre sans qu’aucun autre paramètre ne change. Dans les années 1960 et 1970, le Brésil était l’un des champions du monde de la croissance ; puis, à partir de 1980 environ, son économie a presque cessé de croître pendant deux décennies (avant de repar­tir puis de stagner à nouveau). En 1988, Robert Lucas, l’un des fondateurs de la macroéconomie moderne, publia un article dans lequel il se demandait pourquoi l’Inde était à la traîne et expri­mait le vœu qu’elle devienne un pays à croissance rapide, comme l’Égypte ou l’Indonésie. Il se trouve que l’économie indienne venait d’entamer un cycle de croissance forte de trente ans, alors que celles de l’Égypte et de l’Indo­nésie commençaient à marquer le pas. Le Bangladesh, que l’on avait considéré comme un État économiquement non viable au moment de sa fondation, en 1971, a affiché une croissance de 5 % ou plus par an pendant presque toute la période 1990-2015, et même supérieure à 7 % en 2016, 2017 et 2018, se classant ainsi parmi les vingt économies les plus dynamiques de la planète. Dans tous ces pays, la croissance est venue ou s’est envolée sans raison évidente.

 

Deuxièmement, et plus fondamentalement, ces tentatives pour identifier les causes de la croissance n’ont guère de sens. Pratiquement toutes les variables d’un pays donné sont partiellement l’effet d’autre chose. Prenons l’éducation, un facteur corrélé positivement à la croissance. L’éducation est, en partie, fonction de la capacité d’un État à ­gérer et à financer des établissements scolaires. Or un État qui a ce pouvoir en a probablement d’autres, par exemple celui de construire un réseau routier. Si la croissance est plus forte dans les pays dotés de meilleurs systèmes éducatifs, faut-il le mettre sur le compte des écoles qui forment les travailleurs de demain ou des routes qui facilitent les échanges commerciaux ? Ou bien d’autre chose encore ? Il est probable aussi qu’on se préoccupe davantage de l’éducation de ses enfants lorsque l’économie va bien : l’éducation pourrait donc être un effet de la croissance et pas seulement une cause. Chercher à isoler les facteurs qui favorisent la croissance est mission impossible, de même qu’en déduire des mesures à mettre en œuvre.

 

Quels moyens d’action reste-t-il dès lors aux dirigeants ? Il y a des choses à éviter de toute évidence : l’hyper­inflation, des taux de change fixes extrê­mement surévalués, le communisme dans ses variantes soviétique, maoïste ou nord-coréenne, le genre de dirigisme extrême pratiqué par l’Inde dans les années 1970 – du temps où l’État contrôlait tous les pans de l’économie, des chantiers navals à l’industrie de la chaussure. Cependant, ce conseil n’a guère d’utilité vu que plus aucun pays ou presque n’opte pour des solutions aussi radicales.

 

La plupart des pays en développement ne cherchent pas à savoir s’ils auraient intérêt à nationaliser tout le secteur privé du jour au lendemain mais s’ils doivent s’inspirer du ­modèle économique chinois. Bien que la Chine soit une économie de marché, sa conception du capitalisme diffère grandement du modèle anglo-saxon classique, qui se carac­térise par une faible pression fiscale et une réglementation peu contraignante, et même de sa ­variante européenne, où l’État joue un rôle plus important. En Chine, l’État, tant au niveau national que local, joue un rôle primordial dans l’allocation de la terre, du capital et même du travail. D’autres pays d’Asie de l’Est, qui se sont eux aussi écartés du modèle capitaliste classique, ont connu des décennies de forte croissance. Songeons au Japon, à la Corée du Sud et à Taïwan, où l’État a d’abord mené une politique industrielle volontariste.

 

Tous ces pays ont obtenu des résultats spectaculaires après avoir mis en œuvre des politiques originales. La question est de savoir s’ils y sont parvenus en raison ou en dépit de leurs choix. Ont-ils simplement eu de la chance ou y a-t-il une leçon à tirer de leur réussite ? Il faut dire aussi que leurs économies avaient été dévastées par la Seconde Guerre mondiale, si bien que leur croissance rapide pourrait être en partie due au redressement d’après-guerre. Au demeu­rant, de quel pan de l’expérience chinoise passée les pays sont-ils censés s’inspirer ? De l’ère Deng Xiaoping, au temps où la Chine était un pays miséreux qui dispensait une éducation et des soins de grande qualité et où les écarts de revenus étaient très faibles ? De la Révolution culturelle et des efforts déployés pour supprimer les privilèges des élites et mettre tout le monde sur un pied d’égalité ? Ou ­encore des quatre mille ans qui ont précédé ? Ceux qui ­invoquent le bilan des économies est-asiatiques pour prouver les mérites de telle ou telle stratégie se bercent d’illusions : il n’y a aucun moyen de prouver quoi que ce soit.

 

Il n’existe tout bonnement pas de ­recette reconnue pour faire en sorte que les pays pauvres atteignent une croissance forte et durable. Même les experts semblent désormais en convenir. En 2006, la Banque mondiale avait chargé l’économiste Michael Spence de présider une commission sur la croissance et le développement. Dans leur rapport final, les membres de la commission ont admis qu’il n’existe pas de formule géné­rique pour la croissance et qu’il n’y a pas deux cas d’expansion économique qui se ressemblent. Easterly a résumé leurs conclusions en des termes moins charitables : « Deux ans de travaux d’une commission de 21 dirigeants et experts mondiaux, d’un groupe de travail de 11 membres et de 300 spécialistes universitaires, 12 ateliers, 13 consultations et un budget de 4 millions de dollars. Tout cela pour répondre en gros ceci à la question de savoir comment atteindre une forte croissance : nous ne savons pas, mais nous avons bon espoir que les ­experts trouveront la réponse. »

 

 

Les économistes ont toutefois appris quelque chose de leurs échanges sur les sources de la croissance. Ils ont notamment compris que les transitions méritaient plus d’attention qu’ils ne leur en accordaient. L’un des principes de base de la théorie classique de la croissance voulait que les transitions soient sans importance puisque les lois du marché faisaient que les ressources étaient rapidement affectées à leur usage le plus productif. Les terres les plus fertiles ­devaient être exploitées de la façon la plus intensive. Les meilleurs travailleurs devaient se retrouver dans les entre­prises les plus rentables. Les investisseurs ­devaient confier leurs capitaux aux ­entrepreneurs les plus prometteurs.

 

Ce postulat est souvent erroné. Dans une économie donnée coexistent des entreprises productives et non productives, et les ressources ne sont pas toujours affectées à leur meilleur usage. Cela est particulièrement vrai dans les pays en développement, où de nombreux marchés, notamment ceux du crédit, du foncier et du travail, fonctionnent mal. Souvent, le problème n’est pas tant le manque de compétences, d’équipements et de capitaux que le fait que ces ressources ne sont pas utilisées au mieux. Certaines entreprises possèdent plus de salariés qu’elles n’en ont besoin pendant que d’autres ne trouvent pas à embaucher. Certaines se dotent des outils les plus récents tandis que d’autres ne le font jamais. Certains entrepreneurs innovants ne parviennent pas à financer leurs idées alors que d’autres, moins talentueux, poursuivent leurs activités. C’est ce que les économistes appellent la « mauvaise allocation des ressources ».

 

Si une mauvaise allocation des ressources sape la croissance, leur redéploiement la stimule. Ces dernières années, les économistes ont cherché à quantifier l’ampleur de la croissance qui pourrait découler d’une affectation des ressources à de meilleurs usages. Chang-Tai Hsieh et Peter ­Klenow, par exemple, ont constaté que, à capital et travail constants, la simple réallocation des facteurs de production au sein de certaines branches d’activité pouvait se traduire par des gains de productivité de 30 à 50 % en Chine et de 40 à 60 % en Inde. Si ce redéploiement concernait de plus larges pans de l’économie, les retombées seraient encore plus ­importantes.

 

 

En d’autres termes, il est possible de stimuler la croissance rien qu’en réaffectant les ressources existantes à des usages plus judicieux. Dans un pays où les ressources sont très mal utilisées au départ – comme c’était le cas de la Chine avant Deng ou de l’Inde dans sa période de dirigisme extrême –, les premiers effets bénéfiques de la réforme peuvent provenir de leur simple mise en valeur. Il y a de nombreuses façons de mieux les allouer, que ce soit en décol­lectivisant l’agriculture, comme l’a fait la Chine sous Deng, ou en s’efforçant d’accélérer le règlement des différends relatifs à la dette, comme l’a fait ­l’Inde dans les ­années 1990, et de rendre ainsi les marchés du ­crédit plus efficaces.

 

Le revers de la médaille est que, passé un certain seuil, les gains commencent à diminuer. Plusieurs pays en développement arri­vent à ce stade. Comme le reste du monde, ils vont devoir se faire à une idée désagréable : l’ère de la croissance époustouflante touche vraisemblablement à sa fin.

 

Regardons la trajectoire de la Chine. À l’heure qu’il est, le pays s’est débar­rassé de ses formes les plus flagrantes de mauvaise allocation des ressources. Il a judicieusement réinvesti les gains tirés de la croissance qui en a résulté. Cela lui a permis d’accroître sa production, qu’il a pu écouler à l’étranger, profitant de la soif d’exportations chinoises du monde entier. Néanmoins, cette stratégie a largement fait son temps : maintenant que la Chine est le premier exportateur mondial, elle ne peut plus continuer à faire croître ses exportations à un rythme beaucoup plus rapide que celui de l’économie mondiale.

 

La Chine peut encore finir par rattra­per les États-Unis pour ce qui est du PIB par habitant, mais le ralentissement de son économie fait que cela prendra du temps. Si la croissance chinoise tombe à 5 % par an, ce qui n’est pas invraisemblable, et qu’elle se maintient à ce niveau, ce qui est peut-être optimiste, et si la croissance américaine continue de tourner autour de 1,5 %, il faudra au moins trente-cinq ans à la Chine pour parvenir au niveau des États-Unis. En attendant, il est logique que les autorités chinoises acceptent l’idée que la croissance forte n’a qu’un temps, comme elles semblent le faire. En 2014, le président Xi Jinping a parlé de s’adapter à la « nouvelle normalité » d’une croissance plus faible. Beaucoup en ont déduit que, même si l’époque de la croissance annuelle à deux chiffres était révolue, l’économie chinoise continuerait de progresser à un rythme de 7 % par an dans un avenir prévisible. Mais même cela peut sembler trop optimiste. Le Fonds monétaire international (FMI) table sur 5,5 % à l’horizon 2024.

 

Il en va de même en Inde. Depuis 2002, on y observe une nette amélioration de l’allocation des ressources dans le secteur manufacturier. Les usines ont rapidement modernisé leurs équipements, et les capitaux ont de plus en plus afflué vers les entreprises les plus performantes de chaque secteur. Ces améliorations ne résultant manifestement pas d’un changement d’orientation stratégique, certains économistes ont parlé du « mystérieux miracle indus­triel de l’Inde ». Mais ce n’était pas un miracle, juste une petite avancée par rapport à une situation de départ catastrophique. Ce redressement peut avoir plusieurs explications. Peut-être y a-t-il eu un changement de génération, le contrôle des entreprises étant passé des parents à leurs enfants, dont beaucoup ont été formés à l’étranger et sont souvent plus ambitieux et plus calés en matière de technologie et de marchés mondiaux. Ou peut-être est-ce l’effet de l’accumulation de petits profits qui a finalement permis de financer la remise à niveau des installations. Quelle qu’en soit la raison précise, l’essor économique de l’Inde se comprend mieux si l’on y voit le résultat d’une meilleure utilisation des ressources, le type de croissance qui résulte des défauts les plus faciles à corriger.

 

Ce genre de croissance ne dure pas éternellement. À mesure que l’économie se déleste de ses usines et entreprises les moins performantes, la marge d’amélioration supplémentaire se réduit naturellement. Aujourd’hui, l’Inde se trouve face à la perspective d’un ralentissement brutal. Le FMI, la Banque asiatique de développement et l’Organisation de coopération et de développement économiques ont abaissé leurs estimations de croissance 2019-2020 pour l’Inde à environ 6 %. D’autres experts considèrent que l’économie indienne tourne d’ores et déjà au ralenti : selon Arvind Subramanian, qui fut le conseiller économique en chef du gouvernement de New Delhi de 2014 à 2018, les estimations officielles ont surévalué la croissance du pays de 2,5 points de pourcentage entre 2011 et 2016. Une ­reprise n’est pas exclue mais, à un ­moment donné, la croissance ralentira pour de bon. De fait, il est possible que l’Inde se retrouve prise dans le fameux « piège du revenu intermédiaire », en vertu duquel les économies à forte croissance commencent à stagner. Elle ne serait pas la seule : selon la Banque mondiale, sur 101 États figurant en 1960 parmi les pays à revenu intermédiaire, uniquement 13 étaient parvenus à se hisser dans le groupe des pays à revenu élevé en 2008.

 

Malheureusement, si les économistes ne savent pas très bien comment susciter la croissance, ils ne savent pas non plus pourquoi certains pays comme le Mexique se retrouvent coincés dans le piège du revenu intermédiaire et d’autres, comme la Corée du Sud, parviennent à l’éviter. Un danger bien réel est que, en cherchant à conserver une croissance forte, les pays confrontés à un ralentissement brutal optent pour des mesures qui nuisent aux pauvres actuels au nom de la croissance future. Dans l’espoir de préserver la croissance, de nombreux pays ont considéré que la consigne d’être favorable aux entre­prises les autorisait à adopter toutes sortes de mesures qui pénalisent les pauvres et profitent aux riches, telles que des réductions d’impôts pour les hauts revenus et des aides aux entreprises.

 

Telle était la doctrine aux États-Unis, sous Ronald Reagan, et au Royaume-Uni, sous Margaret Thatcher. Si tant est qu’il y ait une leçon à tirer de l’expérience passée de ces deux pays – demander aux pauvres de se serrer la ceinture dans l’espoir que les cadeaux faits aux riches finiront par leur profiter – ne sert en rien la croissance et encore moins les pauvres : dans aucun des deux pays la croissance ne s’est vraiment accélérée ; en revanche, les inégalités se sont creusées. Au niveau mondial, la seule tranche de revenus qui a vu son sort s’améliorer encore plus que les 50 % les plus pauvres entre 1980 et 2016 a été celle des 1 % les plus riches – les riches des pays riches, plus un nombre croissant de super-riches des pays en développement –, qui a capté 27 % de la croissance totale pendant cette période. Les 49 % situés juste en dessous, c’est-à-dire la quasi-totalité des Américains et des Européens, ont été perdants, et leurs revenus ont stagné tout au long de cette période.

 

L’explosion des inégalités dans des pays dont le PIB ne progresse plus est une mauvaise nouvelle pour la croissance future. Le mécontentement de la population conduit à l’élection de dirigeants populistes vantant des solutions miracles qui fonctionnent rarement – et débouchent souvent sur des catastrophes du type de celle du Venezuela. Même le FMI, qui était un bastion de l’orthodoxie de la croissance, reconnaît à présent que sacrifier les pauvres sur l’autel de la croissance est un mauvais calcul. Il exige désormais de ses équipes-­nations qu’elles prennent en compte les inégalités lorsqu’elles élaborent leurs recommandations.

 

 

La croissance devrait ralentir, du moins en Chine et en Inde, et on ne pourra vraisemblablement pas faire grand-chose pour y remédier. Elle pourrait bien reprendre dans d’autres pays, mais personne ne peut prévoir où et pourquoi. La bonne nouvelle, c’est que, même en l’absence de croissance, il est possible d’améliorer d’autres indicateurs de progrès. Les décideurs doivent garder à l’esprit que le PIB est un moyen de parvenir à une fin et non une fin en soi. C’est un moyen efficace, incontestablement, surtout dans la mesure où il permet de créer des emplois, d’augmenter les salaires ou d’accroître les ressources budgétaires de sorte que l’État puisse redistribuer davantage. Mais le but ­ultime demeure l’amélioration de la qualité de vie, surtout pour les plus démunis.

 

La qualité de vie recouvre bien plus que la seule consommation. Son amélioration passe certes par la possibilité de consommer davantage, mais la plupart des êtres humains, même les plus pauvres, ont d’autres aspirations. Ils veulent se sentir dignes et respectés, voir leurs parents vieillir en bonne santé, donner une éducation à leurs enfants, faire entendre leur voix et réaliser leurs rêves. La croissance du PIB peut aider les pauvres à accomplir beaucoup de ces choses, mais ce n’est qu’une solution parmi d’autres, et ce n’est pas toujours la meilleure. De fait, la qualité de vie varie énormément entre pays de niveau de revenu similaire : le Sri Lanka affiche ainsi plus ou moins le même PIB par habitant que le Guatemala, mais des taux de mortalité maternelle, infantile et juvénile bien inférieurs.

 

Ces disparités n’ont rien de surprenant. Avec le recul, il est clair que bon nombre des progrès majeurs accomplis ces dernières décennies résultent non pas de la croissance économique, mais de mesures visant directement à améliorer certains résultats, même dans des pays qui étaient et restent très pauvres. Le taux de mortalité des moins de 5 ans, par exemple, a chuté de façon spectaculaire dans le monde entier, y compris dans certains pays très pauvres dont l’économie n’a pas connu une croissance particulièrement forte. Ces avancées sont essentiellement dues au fait que les décideurs ont centré leurs efforts sur les soins aux nouveau-nés, sur la vaccination et sur la prévention du paludisme. Cette même stratégie peut et doit être appliquée à tous les autres facteurs susceptibles d’améliorer la qualité de vie, qu’il s’agisse de l’éducation, des compétences, de l’entrepreneuriat ou de la santé. L’important est de cerner les principaux problèmes et de trouver le moyen de les résoudre.

 

C’est un travail de longue haleine : il ne suffit pas de dépenser de l’argent pour assurer une éducation ou des soins de santé de qualité. Dans ce domaine, contrairement à celui de la croissance, les experts ont une idée de ce qu’il faut faire pour progresser. Le grand avantage de se concentrer sur des interventions clairement définies est que ces politiques ont des objectifs quantifiables et peuvent donc être directement évaluées. Les chercheurs peuvent les expé­rimenter, abandonner celles qui ne fonctionnent pas et améliorer celles qui donnent des résultats. C’est ce que nous avons passé une bonne partie de notre carrière à faire et ce que des centaines de chercheurs et de décideurs font désormais régulièrement avec l’aide de structures telles que le Laboratoire d’action contre la pauvreté Abdul Latif Jameel (J-PAL) – réseau que nous avons créé au sein du Massachusetts Institute of Technology (MIT) – et Innovations for Poverty Action, un organisme fondé par l’économiste Dean Karlan.

 

 

Ainsi, si nul ne sait comment faire du Kenya une nouvelle Corée du Sud, grâce aux travaux de Jessica Cohen et Pascaline Dupas, nous savons, par exemple, que la distribution gratuite de moustiquaires imprégnées est le moyen le plus efficace de lutter contre le palu­disme. Lors d’une série d’évaluations aléatoires [lire l’encadré page ci-contre], ces chercheuses ont constaté que le fait de faire payer les moustiquaires en réduisait l’utilisation, alors qu’on pensait jusque-là que cela inciterait davantage à les utiliser – une preuve qui a fini par convaincre les grandes organisations d’aide au développement de renoncer à les faire payer. Sur les 582 millions de moustiquaires imprégnées distribuées dans le monde entre 2014 et 2016, 75 % l’ont été dans le cadre de campagnes de distribution gratuite, ce qui a permis de sauver des dizaines de millions de vies.

 

Au bout du compte, les ingrédients d’une croissance économique durable restent un mystère. Mais nombre d’actions peuvent être menées pour éliminer les sources les plus flagrantes de gaspillage dans les économies des pays pauvres et les motifs de détresse de leurs populations. Les enfants qui meurent de maladies évitables, les écoles où les ensei­gnants sont souvent absents, les appareils judiciaires qui mettent des siècles à rendre un jugement : tout cela nuit indé­niablement à la productivité et rend la vie pénible. Remédier à ces problèmes ne propulsera sans doute pas les pays dans une croissance forte et durable, mais cela pourrait améliorer considérablement le bien-être de leurs habitants.

 

De surcroît, bien que nul ne sache à quel moment le train de la croissance se mettra en branle dans un pays ­donné, les pauvres auront plus de chances de pouvoir y monter le moment venu s’ils sont en bonne santé, s’ils savent lire et écrire et s’ils peuvent se projeter au-­delà de leur survie quotidienne. Ce n’est peut-être pas un hasard si, parmi les gagnants de la mondialisation, on compte de nombreux pays qui ont ­investi massivement dans le capital ­humain de leur population, soit en raison de leur idéologie communiste (comme la Chine et le Vietnam), soit, au contraire, pour éloigner la menace communiste (comme la Corée du Sud et Taïwan).

 

Dès lors, la meilleure solution pour un pays en développement tel que l’Inde est de tenter d’élever son niveau de vie avec les ressources dont il dispose : investir dans l’éducation et la santé, améliorer le fonctionnement des systèmes judiciaire et bancaire, construire des infrastructures routières de meilleure qualité et rendre les villes plus ­vivables. La même logique vaut pour les responsables poli­tiques des pays riches, qui devraient inves­tir directement dans l’amélioration du niveau de vie des pays pauvres. À défaut d’une potion magique pour le développement, le meilleur moyen de transformer profondément la vie de millions de personnes, ce n’est pas d’essayer en vain de stimuler la croissance. C’est de se concentrer directement sur ce que la croissance est censée améliorer : le bien-être des plus démunis.

 

Cet article, paru dans la revue Foreign Affairs en janvier-février 2020, est un extrait remanié de leur livre Économie utile pour des temps difficiles (Seuil, 2020). Il a été traduit par Isabelle Lauze.

Au cinéma avec Alberto Moravia

De tous les écrivains du XXe siècle qui se sont intéressés au cinéma, Alberto Moravia est celui qui a entretenu les rapports les plus intimes et prolongés avec le septième art. « Je suis un peu un personnage du cinéma italien », déclarait-il au romancier et journaliste Alain Elkann dans un livre d’entretiens composé à la fin de sa vie. « D’abord parce que j’ai écrit environ 2 000 articles de critique cinématographique, et puis parce qu’au moins 20 films ont été tirés de mes romans » 1, poursuivait-il. Après la littérature, la peinture et le cinéma étaient, dans cet ordre, ses arts préférés. « [Ils] ont eu une grande influence sur mon travail, disait-il, parce que je vis beaucoup par le regard. » À un autre interlocuteur, le journaliste Nello Ajello, il confiait : « Je n’ai pas beaucoup de passions, mais elles sont intenses : l’une, ce sont les voyages, l’autre, c’est le cinéma » 2.

 

Moravia connaissait personnellement tous les réalisateurs italiens de la seconde moitié du XXe siècle, dont certains – Pier Paolo Pasolini, Federico Fellini, Bernardo Bertolucci – étaient ses amis. Contrairement à Pasolini et à Mario Soldati, qui étaient à la fois écrivains et cinéastes, il n’a pas réalisé de films, à l’exception d’un court-métrage dont il ne parlait jamais : un fait qu’il expliquait par son peu de goût pour les entreprises collectives et coûteuses, et par son sentiment que les œuvres cinématographiques vieillissent mal, tandis que la littérature résiste mieux au temps. S’il a par ailleurs été scénariste, c’est assez brièvement et pour des raisons purement alimentaires. Il avait de fait peu d’estime pour le métier de scénariste, qu’il comparait fréquemment à celui de gouvernante, qui élève des enfants pour le bénéfice de quelqu’un d’autre : « Le scénariste donne au metteur en scène ce qu’il a de meilleur, mais c’est le metteur en scène qui signe le film. » Dans son roman Le Mépris, le héros parle en termes très dépréciatifs des activités de scénariste qu’il est contraint d’exercer pour des raisons économiques.

 

Si Moravia a commencé à écrire des critiques cinématographiques précisément pour ce type de raisons, il a rapidement considéré ce travail comme une partie de son activité littéraire. Forgé par ses contributions à La Nuova ­Europa, Epoca et Libera Stampa, son talent de critique s’est affirmé avec sa collaboration régulière aux hebdomadaires L’Europeo, puis L’Espresso. Le style de ces recensions est très reconnaissable. Rédigés dans une langue claire, émaillés de formules frappantes, ses comptes rendus ont un caractère à la fois analytique, didactique et littéraire.

 

Le résumé du synopsis n’en est pas la partie la moins remarquable. À la manière de l’écrivain cubain Guillermo Cabrera Infante, également auteur de nombreuses critiques de cinéma, Moravia met son savoir-faire de romancier au service de la description de l’intrigue, en un processus authentiquement créatif. Cette description n’est toutefois qu’une composante d’une entreprise plus vaste : « Écrire sur le cinéma, pour lui, c’est parler de la culture et de la société dans lesquelles s’inscrivent les films », souligne Alberto Pezzotta dans l’introduction du recueil d’écrits de Moravia sur le cinéma qu’il a publié avec Anna Gilardelli. La poétique et le style ne sont pas ignorés, mais leur évaluation est subordonnée à cet objectif fondamental. De fait, ­Moravia évoque comparativement peu les aspects formels, esthétiques et techniques des films dont il traite.

 

« La tâche du critique, soulignait-il souvent, n’est pas d’enseigner à l’artiste ce qu’il doit faire, mais de découvrir ce qu’il avait l’intention de faire et de vérifier s’il a réussi. » Lui-même s’est rarement tenu à ce programme. Dans sa lettre-préface à un autre recueil de critiques de Moravia, Fellini caractérise bien l’esprit dans lequel leur auteur rédige celles-ci : « En te lisant, on s’aperçoit que, pour toi, écrire sur un film, c’est toujours une façon de comprendre le monde, l’occasion d’une aventure intellectuelle, qui, forte de ton savoir, de tes lectures et de l’expérience humaine qui est la tienne, finit par placer l’œuvre cinématographique sous une lumière très particulière  » 3.

 

 

Cette lumière est celle des grands thèmes qui traversent les livres de Moravia, romancier existentialiste et critique social : l’angoisse, la solitude et l’aliénation de l’individu dans la société moderne, la puissance souvent destructrice du sexe, l’hypocrisie de la morale bourgeoise, les forces obscures à l’œuvre dans le monde et l’histoire. Forgée dans l’expérience de la maladie (la tuberculose), qui l’a maintenu dans l’isolement durant sa jeunesse, du fascisme, sous lequel il a été contraint de vivre, d’un engagement politique constant mais toujours critique et d’une vie sentimentale riche et tourmentée4, sa personnalité s’exprime pleinement dans le regard qu’il jette sur les films, essentiellement psychologique, sociologique et politique.

 

Dans sa recension du Parrain, Alberto Moravia reproche ainsi à Francis Ford ­Coppola d’idéaliser la mafia, « un milieu ­effroyable », et de masquer le fait que « dans la grande machine de la société américaine, chaque minorité a sa fonction. […] Aux Italo-Américains, ou plutôt à la partie la plus énergique et entreprenante de leur groupe, est revenue celle d’apporter à la civilisation puritaine de tout ce que le puritanisme condamne et dont, visiblement, on ne peut se passer. C’est-à-dire le jeu, la prostitution et, enfin, la drogue ».

 

Sa sensibilité aux idées psychanalytiques, plus particulièrement au thème du combat d’Eros et de Thanatos, se manifeste dans sa critique du Dernier Tango à Paris, de Bertolucci : « Un film fascinant, mais d’un charme froid car intellectualisé. Comme un astre éteint, on peut le regarder en face sans être ébloui, c’est-à-dire ému. » La fascination qu’il éprouve pour le sexe est évidente dans sa description détaillée de la scène de Prénom Carmen où la caméra de Godard, en ce qu’il appelle « une espèce de voyeurisme didactique », ­s’attarde longuement sur la toison pubienne de Maruschka Detmers.

 

La littérature est omniprésente dans les critiques de film de Moravia : au fil des articles, Anna Gilardelli a relevé les noms de quelque 150 écrivains de toutes les nationalités. Quelquefois, ils ne sont cités qu’à titre de référence pour une situation, un personnage ou une ambiance. À propos d’Umberto D., de Vittorio De Sica, Moravia évoque ainsi Anton Tchekhov et Guy de Maupassant. L’Audience, de Marco Ferreri, lui rappelle Le Château, de Kafka. Le plus souvent, s’il est question d’œuvres littéraires, c’est parce que le film dont il traite est l’adaptation d’un livre, un cas de figure qui l’intéresse tout particulièrement : Love, de Ken Russel, d’après le roman de D. H. Lawrence, Les Désarrois de l’élève Törless, de ­Volker ­Schlöndorff, d’après celui de Robert Musil, Le Docteur Jivago, de David Lean, d’après celui de Boris Pasternak, et beaucoup d’autres.

 

La thèse que défend Moravia au sujet de ce type de films est sans ambages : « Il ne peut y avoir en aucun sens de fidélité dans l’adaptation d’un texte littéraire ; et de toute façon, moins il y en a, mieux c’est. » En pratique, il résiste rarement à la tentation de comparer le film au livre dont il est tiré. « Le drame de ­l’Aschenbach de [Thomas] Mann, fait-il ainsi remarquer au sujet de Mort à Venise, de Luchino Visconti, est éthico-social ; celui de l’Aschenbach de Visconti est culturalo-intellectuel […] Mann est le moraliste et l’historien du décadentisme européen ; Visconti est au contraire un esthète qui pourrait parfaitement être un personnage de Mann. » Ou, à propos de Tess: « Paradoxalement, on pourrait dire que, dans le roman, [Thomas] Hardy est plus moderne que Polanski et que, dans le film, Polanski est plus victorien que Hardy. » Et, au sujet du Grand Meaulnes, adapté par Jean-Gabriel ­Albicocco : « Le roman [d’Alain-Fournier] a un sentimentalisme propre fait de mises en suspens, de points de suspension, de soupirs, de pauses, de langueurs. Mais il s’agit toujours de procédés littéraires. Le film d’Albicocco, lui, est réellement sentimental, sans les filtres intellectualistes ».

 

 

Pour Moravia, le cinéma se divisait fondamentalement en deux groupes : les films d’auteur, produits d’un véritable travail créatif, et les films commerciaux. Dans cette catégorie, il rangeait notamment tout ce qui relevait de la « comédie à l’italienne », un genre qu’il n’est jamais parvenu à prendre au sérieux, même s’il admirait les prestations d’acteurs comme Alberto Sordi, Ugo ­Tognazzi, Vittorio Gassman ou Totò. Sous sa plume, il est rarement question de Dino Risi. Les films de Luigi Comencini et de Mario Monicelli sont souvent jugés sévèrement. ­D’Ettore Scola il salue les œuvres les moins légères, comme le drame psychologique Une journée particulière ou la satire grinçante Affreux, sales et méchants.

 

Parmi ses réalisateurs préférés figurent Luis Buñuel, « surréaliste visionnaire à la manière de Goya et de Dalí », et ­Fellini, qu’il décrit justement comme un poète et un magicien. « Ce qu’il y a de singulier dans l’art de Fellini, écrit-il à propos d’Intervista, c’est que son présent, tous les présents de ses films, il les voit comme des passés auxquels il attribue cependant l’immédiateté du présent. […] Fellini regarde le présent avec le sourire amusé, indulgent et affectueux, quoique déçu, avec lequel on regarde normalement [le] passé. »

 

Alberto Moravia suit par ailleurs avec une grande attention le développement de l’œuvre de Pier Paolo Pasolini, un homme à la personnalité très différente de la sienne, à la fois plus violemment émotif et davantage enclin à la théorie, dont, en dépit de certaines divergences, il partageait souvent les combats ­politiques, qui fut son plus grand ami et dont la mort, dans des circonstances dramatiques jamais complètement élucidées, l’attrista profondément. « Salò, disait-il de son film le plus ­controversé, est un film élégant, lucide et en même temps fantastique et funèbre […] dans lequel n’apparaît pas l’ombre d’un ­sentiment cruel, même si son thème est la cruauté. »

 

Un autre cinéaste qu’aimait Moravia est Antonioni, qu’on a souvent rapproché de lui. L’univers des ses films ­L’Avventura, La Nuit, L’Éclipse et le Désert rouge, fait observer René de Ceccatty, est celui de Moravia : un univers « d’intellectuels bourgeois qui découvrent les malentendus sentimentaux, l’angoisse, les impasses de l’art, l’écho feutré de l’Histoire. » 5 Et l’esthétique de ses films, « ordonnée, nette, nettoyée, dépouillée, mais sensuelle et émotionnelle », est une sorte d’équivalent visuel de ce que ­Moravia cherche à produire par des moyens ­littéraires.

Après Georges Simenon, Agatha Christie et Stephen King, Alberto Moravia est l’écrivain du XXe siècle dont le plus grand nombre d’œuvres ont été portées à l’écran. On comprend pourquoi : ses livres, qu’il définissait comme « des drames à quelques personnages travestis en romans », sont à la fois psychologiquement denses et relativement aisés à mettre en scène. Avec leur structure simple et leur style limpide, ils appellent naturellement et comme d’eux-mêmes l’adaptation. Quasiment tous ses romans et plusieurs de ses nombreuses nouvelles ont donc donné lieu à des films. La qualité du résultat est variable. Dans son livre sur Alberto Moravia et le cinéma, l’historienne de la culture Silvia ­Serini analyse longuement les films tirés de huit de ses romans les plus célèbres : Les Indifférents, Agostino, La Belle Romaine, La Désobéissance, Le Conformiste, Le Mépris, La Ciociara, L’Ennui6. Dans deux cas au moins – l’adaptation du Conformiste par Bernardo Bertolucci et celle du Mépris par Jean-Luc Godard –, on a affaire à l’un des meilleurs films du réalisateur. Ces deux films figurent d’ailleurs parmi les adaptations de ses œuvres que Moravia appréciait le plus, en raison non de leur fidélité littérale au roman mais de leurs qualités propres. « Un écrivain, disait-il, ne peut pas exiger d’un réalisateur qu’il soit fidèle à son livre ; mais bien qu’il fasse un beau film. »

 

Le Conformiste explore les mécanismes psychologiques qui conduisent un homme à se soumettre à un ordre social contraignant, en l’occurrence celui du fascisme. Moravia salua la manière dont Bertolucci réussit à évoquer celui-ci, avec cette « extraordinaire capacité à faire revivre le passé » qu’il exploitera plus tard dans Le Dernier Empereur.

 

Le Mépris conjugue, lui, deux motifs récurrents des romans de Moravia : d’un côté les ambiguïtés, les tensions et les souffrances de la vie amoureuse, plus particulièrement conjugale, de l’autre les vicissitudes de la condition d’artiste. L’histoire met en scène un couple en train de se briser sur fond de tournage d’un film7. À Godard elle offrait la possibilité de parler d’un sujet qui l’intéressait encore plus que Moravia : le cinéma. Godard connaissait bien l’œuvre de Moravia, qu’il appréciait. Du Mépris il affirma un jour avec condescendance qu’il s’agissait d’un « vulgaire et joli roman de gare, plein de sentiments classiques et désuets » 8. Moravia ne partageait évidemment pas ce point de vue : à ses yeux, Le Mépris était l’un de ses meilleurs livres. Avec magnanimité, il a cependant toujours reconnu les mérites du film de Godard, un cinéaste dont l’audace et la créativité l’impressionnaient. « Godard, disait-il, a révolutionné le cinéma, mais c’est une personne avec laquelle il est difficile, voire impossible de communiquer. J’ai écrit des articles de critique cinématographique sur presque tous [ses] films, mais j’ai renoncé presque immédiatement […] à avoir des relations avec lui. »

 

Moravia termine toutes ses recensions par quelques lignes laconiques sur l’interprétation. Le plus souvent, ce qu’il a à en dire se résume à quelques adjectifs. Ne ménageant pas ses compliments lorsque le jeu d’un acteur l’a frappé par sa qualité, il n’hésite pas à dénoncer en termes brutaux les prestations qu’il juge faibles ou à contre-emploi. Convaincu qu’un film est, d’abord et avant tout, l’expression de la vision du monde du réalisateur, il n’accorde pas beaucoup d’importance aux comédiens, qu’il rechigne à considérer comme de véritables artistes. Cela ne l’empêche pas de s’intéresser à eux, et plus particulièrement aux actrices, d’un point de vue, il est vrai, commandé par ses interrogations personnelles et ses obsessions.

 

Un portrait d’Anna Magnani est ainsi pour lui l’occasion d’une réflexion sur la célébrité et les rapports complexes entre la personne privée et la figure publique de l’acteur, sa personne et le personnage en lequel ses rôles et sa notoriété le transforment. À l’occasion d’un entretien avec Claudia Cardinale, il interroge l’actrice, non sur sa vie et sa carrière, mais sur la perception qu’elle a de son corps et sur son comportement physique à des moments clés de la journée. Il lui demande aussi de lui raconter ses rêves, comme il le fera plus tard avec Sophia Loren au cours d’une interview d’allure plus classique. Une préface à un album de photos de Gina Lollobrigida lui fournit le prétexte d’une réflexion sur la sagesse populaire traditionnelle. « À travers les trois comédiennes, observe René de Ceccatty, Moravia exprime des préoccupations qui lui sont propres : avec Claudia Cardinale, il décide […] que l’humanité se réduit à son apparence et n’a pas d’intériorité ; […] avec Sophia Loren […] que la vie est un conflit entre l’aspiration à la normalité et la quête d’un succès qui se dérobe ; […] avec Gina Lollobrigida […], que le “sens commun” est un recours possible pour permettre de se reconnaître soi-même dans le monde. »

 

Les jugements que porte Alberto Moravia sur les films, leurs auteurs, les acteurs et le cinéma peuvent parfois sembler exagérément sévères. Mais ses critiques sont toujours éclairantes et intellectuellement stimulantes. Elles sont de surcroît rédigées dans une langue de grande qualité et extrêmement révélatrices de sa vision du monde : à l’instar de ses essais littéraires et de ses articles politiques, elles font intégralement partie de son œuvre. Grâce à elles, et en offrant aux réalisateurs des sujets d’excellents films, il est l’un de ceux qui ont le plus contribué à renforcer les liens entre la littérature et le cinéma, et à nourrir leur dialogue.

 

 

Michel André, philosophe de formation, a travaillé sur la politique de recherche et de culture scientifique au niveau international. Né et vivant en Belgique, il a publié Le Cinquantième Parallèle. Petits essais sur les choses de l’esprit (L’Harmattan, 2008).

Cet article a été écrit pour Books.

L’homme à ressorts

Pérák est le seul super-héros tchèque. Et quel super-héros ! Il ne possède pas de pouvoirs surhumains. Il ne fait que sauter, monté sur des ressorts de -canapé. Loin de lui l’idée de venir en aide aux braves gens. Il préfère les dépouiller, les violer, les terroriser.

 

Quand cette légende urbaine est née, durant la Seconde Guerre mondiale, les gens croyaient vraiment à l’existence de Pérák. Et pourquoi pas ? « Nous autres Tchèques sommes un peuple assez ingénieux, nous sommes doués pour le bricolage », estimait ainsi la grand-mère de l’ethnologue Petr Janeček, persuadée, comme le raconte son petit-fils sur le site de Radio Prague International, qu’un hurluberlu tout de noir vêtu, portant un casque et des lunettes d’aviateur, passait ses nuits à sauter de toit en toit et de fille en fille.

 

« Pendant la guerre, les gens avaient peur de lui, confirme Janeček. L’idée que Pérák était lié à la Résistance est apparue après 1945. Puis le Parti communiste a utilisé ce personnage pour sa propagande et, soudain, il n’était plus seulement l’ennemi des nazis mais aussi celui de l’Occident. Par la suite, il fut le sujet de nombreux films, de livres et de bandes dessinées ».

 

Dans Pérák. Oko Budoucnosti (« Pérák. L’œil de l’avenir »), sa dernière apparition en date, les bédéistes Petr Macek et Petr Kopl en font un personnage complexe, un résistant contraint de collaborer avec Hitler pour sauver sa famille déportée. « Un cocktail d’histoire, de mythologie et d’action », pour le tabloïd Blesk. Une grande réussite, à en croire le quotidien Dnes, qui souligne sa dimension morale : « Quand Pérak ôte ses ressorts, il montre qu’il est, en définitive, juste quelqu’un comme nous. Son courage peut nous inspirer, peu importe qu’il ait vraiment existé ou pas. »

16 faits & idées à glaner dans ce numéro

Depuis l’indépendance en 1947, plus de cinquante livres ont été interdits en Inde.

 

Un homme adulte a en moyenne quinze à vingt fois plus de testostérone circulante qu’une femme.

 

Plusieurs gènes du chromosome Y s’expriment dans le cerveau.

 

La caisse de résonance d’Internet en vient à légitimer les idées les plus radicales.

 

Dans tous les pays, moins de 10 % des détenus sont des femmes.

 

Un chimpanzé sous LSD ne respecte pas les règles qui régissent les rapports hiérarchiques.

 

Dans les années 1950, des millions de personnes ont pris des amphétamines en toute légalité.

 

C’est en 1030 qu’un moine bénédictin a mis au point une méthode de notation musicale ressemblant à l’actuelle.

 

43 % de nos actions sont le fait d’habitudes.

 

Entre 1980 et 2016, le revenu moyen des 50 % de personnes les plus pauvres a presque doublé dans le monde.

 

Il n’y a pas deux cas de croissance économique qui se ressemblent.

 

Un laboratoire soviétique a conservé vivantes des têtes de chiens décapités.

 

En Hongrie, les mères de quatre enfants sont exemptées d’impôts à vie.

 

Près de 80 % des Italiens ne sont jamais allés au théâtre.

 

« Moi et toi, cochon, nous ne serons estimés qu’après notre mort » (Jules Renard).

 

En Nouvelle-Zélande, plus de 30 % des plus de 65 ans sont encore en emploi, contre 5 % en France.

De la survie littéraire

Pourquoi lit-on tant d’œuvres du passé, alors que l’offre contemporaine est si riche, quantitativement du moins ? Sans doute parce qu’on n’a pas le choix : les textes anciens font partie du « canon littéraire », comme on dit. Même ceux qui ne trônent pas sur ce piédestal offrent une lecture bien souvent délicieuse. Et instructive ­aussi, car tout texte de jadis transporte dans ses pages un monde ­révolu, donc captivant.

 

Du point de vue de l’auteur, les choses sont en revanche plus complexes. Rares sont les écrivains ­capables, comme Henry Miller, de clamer leur confiance en la postérité : « Quand [j’écris quelque chose] dont je sais que cela va donner du plaisir à l’homme du futur, je partage ce plaisir avec lui par avance. » 1

 

Jules Renard ne dit pas autre chose, mais il le dit avec plus de ­modestie et surtout de drôlerie : « Moi et toi, cochon, nous ne serons estimés qu’après notre mort. » 2 D’autres auteurs, déçus de l’accueil reçu de leur vivant, réclament, comme Raymond Roussel, « un peu d’épanouissement posthume à l’endroit de [leurs] livres », voire, comme Gertrude Stein, « une petite immortalité bien méritée ».

 

Mais la posture la plus commune, c’est d’afficher un certain dédain pour l’après-soi. Cela peut aller jusqu’à vouloir priver son œuvre d’une possible vie posthume. Tels Kafka, enjoignant à Max Brod de ne pas publier ses manuscrits ; Borges, détruisant ses œuvres de jeunesse ; Virgile, ­demandant que l’on détruise ­l’Énéide à sa mort  ; ou Montaigne, le plus perfide, écrivant les Essais dans une langue dont il présumait qu’« à cinquante ans d’ici » elle serait devenue incompréhensible 3.

 

Pourquoi ce dédain ? Méfiance ­envers les générations futures : « Pourquoi les hommes de demain seraient-ils moins stupides que nous ? » s’interroge Charles Péguy. Amertume : « Cette pute de Bovary va vivre, et moi je vais mourir comme un chien ! » fulmine Flaubert sur son lit de mort. Jalousie préemptive, comme celle de Jules Renard envers Mérimée : « Peut-être est-il l’écrivain qui restera le plus longtemps. […] La postérité appartiendra aux écrivains secs, aux constipés. »

 

Certains auteurs tentent néanmoins d’influer sur leur destinée post mortem. C’est ce que fait ­Agatha ­Christie en programmant des paru­tions posthumes. Malcolm Lowry pousse la logique encore plus loin : s’il ne fait pas grand-chose pour prolonger sa présence sur Terre, buvant presque autant que son célèbre héros de Sous le volcan, il s’inquiète beaucoup de sa survie littéraire et écrit à son agent, en 1940 : « Nous vous serions extrê­mement reconnaissants de nous donner quelques nouvelles de notre œuvre posthume. »

 

La meilleure stratégie de survie, le poète latin Horace l’avait déjà défi­nie : il faut écrire quelque chose de « dulce et utile », de plaisant et d’instructif, et ne s’adresser qu’à l’élite du lectorat, celle dont la capacité de juge­ment ne devrait pas s’amoindrir avec le temps.

L’énigme de l’éolien

Je suis un écologiste. Je suis d’accord avec les Verts sur la plupart des points qu’ils défendent : économies d’énergie, lutte contre les déchets plastiques, sauvegarde des haies, protection de la biodiversité et notamment de la faune volante… Mais, sur l’éolien, ils commettent à mon sens une lourde erreur. On justifie habituellement l’éolien par la lutte pour le climat. Les gouvernements successifs et les chefs de file des Verts ont laissé cette croyance s’implanter. Dans le cas de la France, c’est une hérésie.

 

Notre électricité est déjà presque exempte de carbone. Lorsque les centrales nucléaires ne sont pas à l’arrêt pour contrôle, la part des sources fossiles (gaz surtout) dans notre production de courant est de l’ordre de 4 %. Elle ne peut tomber plus bas en raison de l’extrême intermittence de l’éolien terrestre et du photovoltaïque, qui oblige les responsables du réseau à se tourner vers des turbines à gaz pour compenser. En effet, les éoliennes sont en panne quand le vent est faible, on doit les arrêter quand il souffle trop fort et, le reste du temps, elles tournent le plus souvent au ralenti. En France, elles ne fonctionnent en moyenne qu’à 21 % de leur capacité.

 

Certains ont tenté de parer à cette objection par la « théorie du foisonnement ». Notre pays serait partagé en trois zones – Manche, Atlan­tique, Méditerranée – dont les irrégularités de vent se compenseraient. En réalité, les deux premières zones sont proches, et il arrive que l’ensemble du pays se retrouve à peu près sans vent – notamment en période de grand froid, où la consommation atteint son maximum. En pareil cas, il serait fort imprudent de compter sur un approvisionnement provenant de l’extérieur, car nos voisins sont sujets aux mêmes aléas, et trois d’entre eux – l’Allemagne, la Belgique et la Suisse – veulent à la fois abandonner le nucléaire et ­fermer leurs centrales à charbon. Ils seront de plus en plus demandeurs d’électricité française, et non l’inverse. Les consommateurs doivent être alimentés de façon ­régulière. Dès lors, et sous réserve de ce que je dirai du nucléaire, le ­développement de l’éolien terrestre ne peut se traduire que par une consommation accrue de gaz, combustible polluant qui dépend de la bonne volonté russe. Loin de se réduire, les émissions de CO2 vont s’accroître.

 

 

 

Cette impuissance écologique des éoliennes est depuis peu reconnue à un niveau politique élevé. Voici ce que ­Marjolaine Meynier-Millefert (députée La République en marche et rapporteure de la commission d’enquête sur l’impact économique industriel et environnemental des énergies renouvelables, sur la transparence des financements et sur l’acceptabilité sociale des politiques de transition énergétique) a déclaré devant les industriels lors du Xe Colloque national éolien, le 16 octobre 2019 : « Le jour où les gens vont vraiment comprendre que cette transition énergétique ne sert pas à la transition écologique, vous aurez une réaction de rejet de ces politiques, disant : “Vous nous avez menti.” »

 

Malgré ces évidences, notre programmation pluriannuelle d’énergie prévoit, de fin 2018 à fin 2023, une progression de 60 % de la puissance éolienne installée. Les suppléments de courant ne réduiront en rien les émissions de CO2 de notre pays. Ils devront être vendus à perte sur les marchés extérieurs. Ces derniers temps, les cours ont oscillé entre 8 et 50 €/MWh (euros par mégawattheure). Par le biais de taxes, les consommateurs français d’énergie paient le complément nécessaire pour parvenir à la recette de 74,80 € (plus indexation) garantie aux exploitants. Un véritable gâchis.

 

 

Tout cela, les chefs de file des Verts le savent. Leur véritable motif pour pousser l’éolien terrestre est leur espoir de remplacer le nucléaire. Mais comment une énergie aussi intermittente, aussi capricieuse pourrait-elle en remplacer une autre qui est disponible à volonté ? Des espoirs ont été placés dans un développement du stockage de l’électricité : ainsi, les pointes de la production éolienne serviraient à l’électrolyse de l’eau, et donc à une production d’hydro­gène – combustible ou carburant – disponible en cas de besoin. Mais aucun procédé de stockage d’électricité n’est actuellement rentable à grande échelle. Le temps qu’on en mette un au point, les éoliennes implantées aujourd’hui, dont la vie programmée est de vingt ans, seront très probablement hors d’usage.

 

Sans pouvoir ici brosser un tableau d’ensemble des perspectives du nucléaire civil, je signale que de nombreux pays – la Chine, l’Inde et même les États-Unis – ont lancé de nouveaux chantiers dans ce domaine. L’un des hommes les mieux informés du monde, Bill Gates, estime que le nucléaire est le seul, grâce à sa masse, à pouvoir réellement décarboner l’énergie. À la suite d’erreurs diverses, la construction de l’EPR de Flamanville déçoit beaucoup en termes de calendrier et de coûts. Mais, en Chine, les deux centrales de Taishan récemment entrées en service – et dont la technologie, d’inspiration franco-américaine, est très proche – fonctionnent de manière satisfaisante 1. Le nucléaire n’est aucunement une technique dépassée.

 

Son véritable problème, plus psychologique que technique, est le traitement des déchets radioactifs de longue durée. Selon le projet Cigéo de Bure (Meuse), ces déchets seraient stockés à 500 mètres de profondeur sous une couche d’argile qui date de plusieurs centaines de millions d’années et qui, étant donné la très faible sismicité de la région, n’a pratiquement pas bougé depuis l’origine. Le risque d’une remontée de déchets ou d’eau radioactive est donc des plus minimes. Néanmoins, les populations s’inquiètent. Et les Verts manifestent.

 

Le projet français Superphénix visait à réutiliser les déchets nucléaires comme combustible dans des « surgénérateurs ». Le problème des déchets aurait été en grande partie réglé. Sous la pression des Verts (dont l’un des militants était allé jusqu’à tirer au lance-roquettes sur le site, en 1982), le gouvernement Jospin a abandonné en 1997 ce projet pour lequel plusieurs milliards d’euros avaient déjà été dépensés. Il a été repris récemment sous une autre forme, celle du projet Astrid. Mais, au printemps 2019, celui-ci a lui aussi été abandonné, en catimini cette fois. Par bonheur, les États-Unis et la Russie, plus clairvoyants que la France, poursuivent leurs recherches dans cette direction. Nous serons sans doute trop heureux, dans quelques années, de leur acheter leur technique.

 

Les réacteurs français les plus anciens, ceux de Fessenheim, viennent de dépasser leur quarantième anniversaire. Contrairement à ce qu’on essaie de nous faire croire, ce n’est pas un âge canonique. Aux États-Unis, l’autorité compétente a donné son accord pour que 89 des 97 réacteurs américains, d’une conception très proche de celle des nôtres, fonctionnent pendant soixante ans. Pour deux d’entre eux (à Turkey Point, en Floride), la durée de la licence d’exploitation vient d’être portée à quatre-vingts ans.

 

 

En vue de se concilier les Verts, le gouvernement français a repris en partie leur objectif, avec l’accord du Parlement. La production nucléaire ne sera pas supprimée mais ramenée, d’ici à 2035, à 50 % de la production au lieu des 75 % actuels en année normale. D’où l’abandon prématuré d’un tiers de notre potentiel nucléaire, qui serait remplacé essentiellement par l’éolien et le photo­voltaïque. Justifications présentées : « Il faut diversifier nos sources d’électricité. » Mais, en quarante ans, la France n’a connu aucun incident nucléaire. Sa technique est bien plus sûre que celle de Tchernobyl ou de Fukushima. Les structures de béton japonaises ont d’ailleurs résisté au séisme ; l’accident est dû au tsunami qui a noyé les installations de refroidissement. La France, aussi loin que remontent ses archives, n’a jamais connu de raz de marée.

 

Au demeurant, notre potentiel électrique est déjà diversifié : le nucléaire n’en constitue que la moitié. S’il assure les trois quarts de la production d’électricité, c’est en raison de l’intermittence de l’éolien et du photovoltaïque. La mise en service d’une centrale de troisième génération (Flamanville 3) et quelques années plus tard, espérons-le, de ­quatrième génération (surgénérateurs d’origine américaine ou russe) accroîtra la diversité. Soucieuse de sauver les meubles, EDF a adhéré au programme ramenant le nucléaire à 50 % de la production électrique. Cela signifie que le nucléaire sera le complément de l’éolien et du photovoltaïque ; il sera chargé de pallier leur intermittence. Cette solution devrait éviter de trop faire appel au gaz, mais elle maximise le coût des investissements. À celui des travaux de sécurité sur les centrales nucléaires va s’ajouter celui de nombreuses installations éoliennes ou photovoltaïques à créer de toutes pièces.

 

Un chiffrage est ici nécessaire. Les comparaisons des « coûts complets » du nucléaire et des renouvelables n’ont pour les quinze à vingt prochaines années qu’un intérêt limité, car, dans le premier cas, ce coût est déjà en grande partie amorti, tandis que, dans le second, ­l’essentiel reste à faire. De surcroît, Flamanville 3 n’est qu’un prototype mal conduit ; on peut espérer que les ouvrages de série coûteront beaucoup moins cher. Malgré ces incertitudes, les spécialistes pensent que le courant électrique de la troisième génération nucléaire vaudra à peu près autant que celui de l’éolien terrestre, et beaucoup moins que celui de l’éolien en mer. Mais la comparaison est boiteuse, car le courant nucléaire, disponible à tout moment et donc « pilotable », est de bien meilleure qualité que le courant éolien, qui dépend des caprices du vent et est donc « fatal ». Plus concrète est l’approche en termes d’investissements futurs. Combien de milliards nous coûterait la prolongation, à l’exemple des États-Unis, de ce tiers du parc nucléaire que l’on veut sacrifier ? Et combien de milliards nous coûterait son remplacement par des renouvelables ? Selon la Cour des comptes, les dépenses d’EDF permettant la prolongation de l’ensemble des centrales nucléaires (maintenance et « grand carénage ») atteignent, sur la longue durée 4,8 milliards d’euros par an. Soit, pour la période 2019-2035, 82 milliards d’euros. Comme la comparaison porte sur le tiers des centrales, ce chiffre est à diviser par trois, soit 27 milliards d’euros. S’agissant des renouvelables qui remplaceraient cette partie de la production nucléaire, j’ai admis, conformément aux tendances actuelles, quelque deux tiers d’éolien, un tiers de photovoltaïque et (pour de petits montants) d’autres formes d’énergie. Ces renouvelables devraient fournir 133 TWh (térawattheures, ou millions de mégawattheures) actuellement produits par le nucléaire 2. Soit 89 TWh pour l’éolien et 44 TWh pour le photo­voltaïque (ainsi que pour les autres sources).

 

Commençons par chiffrer l’éolien « posé » en mer. Selon les prévisions actuelles, on en installerait, d’ici à 2035, 3 000 MW (mégawatts), qui fonctionneraient en moyenne 2 978 heures par an. D’où une production annuelle de 8,9 TWh, que j’arrondis à 9 TWh. Pour le montant de l’investissement unitaire, je m’en remets à l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), l’organisme public chargé de promouvoir les renouvelables. J’obtiens ainsi un investissement de 12 milliards d’euros. Par différence, l’éolien terrestre doit fournir 80 TWh (ou 80 millions de mégawatt­heures), donc l’essentiel. Une puissance de 1 MW terrestre, utilisée seulement 1 840 heures par an en moyenne, produit 1 840 MWh. La puissance à implanter est donc de 43 500 MW. Sur la base, là encore, des indications de l’Ademe, le coût de cet investissement s’élèverait à 65 milliards d’euros.

 

Restent le photovoltaïque et, à titre tout à fait accessoire, les autres sources renouvelables, qui doivent fournir ensemble 44 TWh (ou 44 millions de mégawattheures). Les installations fonctionnent en moyenne 1 051 heures par an. En moyenne, 1 MW produit donc 1 051 MWh. La puissance à implanter est donc de 42 000 MW, ce qui correspond à un investissement de 42 milliards d’euros – le coût unitaire étant estimé à 1 million d’euros, compte tenu des baisses de prix chinoises.

 

Toutes sources réunies, l’investissement en renouvelables atteindrait ainsi un montant de 119 milliards d’euros. Le surcoût par rapport au nucléaire, pour la période 2019-2035, serait de 92 milliards d’euros. La comparaison est d’autant plus criante que les 27 milliards d’euros d’investissement nucléaire seraient constitués pour l’essentiel de ressources d’origine française, tandis que les 119 milliards des renouvelables correspondraient principalement à un approvisionnement provenant de l’extérieur et à des salaires de monteurs venus de l’étranger.

 

Ces chiffres ne constituent qu’une première approximation. D’autres charges viennent alourdir encore la barque des renouvelables, au risque de la faire couler. Il faudrait créer, pour desservir ces éoliennes et ces capteurs photovoltaïques dispersés sur l’ensemble du territoire, un nouveau réseau à haute et moyenne tension, alors que, dans le cas du nucléaire, la desserte existe déjà ; d’où des coûts financier, psychologique et même sanitaire élevés. Il faudrait indemniser EDF pour la fermeture prématurée de centrales nucléaires encore utilisables pendant vingt voire quarante ans. Il faudrait supporter dès maintenant des coûts de démantèlement nucléaire considérables, alors qu’en les retardant de vingt ans – voire de quarante – on les rendrait beaucoup plus légers, par l’effet de ce traitement bien connu des économistes qu’est l’actualisation 3. Dilapidée au profit de l’éolien, sans bénéfice pour le climat, cette masse d’argent manquera aux actions utiles (isolation raisonnable, mise en place d’un réseau d’alimentation des voitures et des deux-roues électriques…). J’insiste sur le coût des installations de secours, rendues nécessaires par l’intermittence des renouvelables.

 

Si le programme pluriannuel est vraiment appliqué, notre production électrique de 2035 proviendra à 50 % du nucléaire, à 10 % de l’hydroélectricité (comme aujourd’hui) et à 40 % d’autres renouvelables. Or l’apport de ces derniers peut être parfois proche de zéro – notamment lors de grand froid sans vent, après la tombée de la nuit, alors que la consommation atteint son maximum. Si l’on veut faire face à ces situations sans recourir au gaz, il faut que le nucléaire, censé être désormais le complément des renouvelables, fournisse les 40 % manquants. Sa contribution se trouverait portée à 90 % de la production – contre 75 % aujourd’hui. Au lieu de diminuer, le potentiel nucléaire devrait fortement augmenter ! À l’évidence, on ne le permettra pas. Le discours officiel sur l’évolution de l’énergie est donc en grande partie un leurre. Elle s’effectuera dans une large mesure (au moins en termes de potentiel de production) au profit du gaz, russe et polluant. En raison de son mariage forcé avec le gaz, l’éolien est une fausse énergie renouvelable, une fausse énergie propre.

 

On m’autorisera ici une parenthèse. L’expression si ressassée d’« énergies renouvelables » a un contenu fort hétérogène. À côté de l’hydroélectricité, énergie en majeure partie pilotable qui recueille l’approbation générale, on y trouve l’éolien, non pilotable, coûteux et catastrophique pour le cadre de vie. Quant au nucléaire, il sera lui aussi renouvelable quand les surgénérateurs de quatrième génération entreront en scène. Le terme d’énergie renouvelable est un manteau dans lequel on enveloppe l’éolien pour qu’il puisse continuer d’avancer. Il serait temps de dissiper la confusion. La nocivité de l’éolien pour l’environnement est donc manifeste, son coût écrasant, son utilité pour le climat nulle. Il poursuit pourtant son avancée triomphale. À cette fin, les principes de la démocratie sont piétinés. Dans toutes les enquêtes publiques, l’opposition au projet est fortement majoritaire. Néanmoins, presque chaque fois, le commissaire enquêteur rend un avis favorable que le préfet s’empresse de suivre. On voit même des préfets imposer des éoliennes à des communes qui n’en veulent pas. Un décret a supprimé le premier niveau de recours, celui des tribunaux administratifs, enfreignant ainsi le principe européen des deux degrés de jugement, auquel on ne peut déroger que pour des enjeux mineurs. Un autre décret, appliqué à titre d’expérience dans les Hauts-de-France et en Bretagne, remplace les enquêtes publiques par des consultations au rabais.

 

Ce violent paradoxe s’explique par une coalition de trois éléments en faveur de l’éolien. D’abord, un groupe de pression puissant et bien organisé – étranger, dans une large mesure – qui a ses entrées dans les ministères. Ensuite, les bobos, devenus, semble-t-il, la classe dominante de notre pays, qui se croient bien informés alors qu’ils ne le sont pas et se trouvent dans leurs villes, dont Paris, à l’abri des inconvénients de l’éolien. Enfin, la masse des naïfs, que l’on a endoctrinés et qui, en d’autres temps, seraient partis en croisade.

 

Face à cette tyrannie provenant des villes, la population des campagnes (ruraux et néoruraux) devrait être ­soudée. Elle ne l’est pas, car beaucoup d’élus locaux sont prêts à vendre leur âme au diable pour que leur commune touche un peu d’argent. Notre président est trop intelligent pour ne pas avoir compris l’inutilité et même la nocivité de l’éolien. Il encourage néanmoins sa progression. Sans doute espère-t-il acheter ainsi la paix avec les Verts. Erreur de calcul : en 2022, de toute façon, les Verts seront contraints de voter pour lui afin de barrer la route à Marine Le Pen. Il n’a pas besoin de les payer si cher.

 

— Cet article a été écrit pour Books.

Mathieu, Ernaux, même combat

Elle a presque quarante ans de plus que lui, elle est normande, lui vosgien, et pourtant la presse espagnole les rapproche. C’est que dans leurs romans « apparaissent les symptômes du malaise qui a finalement éclaté avec la crise des ­Gilets jaunes, observe Marc Bassets, le correspondant à Paris du quotidien El País. Ils donnent à voir les déclassés, la France des marges ». Dans le même quotidien, le critique Javier Aparicio Maydeu ­décrit ainsi Leurs ­enfants après eux, qui valut à ­Mathieu le ­Goncourt 2018 et a été traduit l’an dernier en espagnol : « Fresque sociale […], portrait ­esquissé de ceux qui se trouvent en périphérie de l’État-providence, des misérables qui ne savent pas qui est Victor Hugo, du côté obscur de la grandeur de la France. » Cette France des laissés-pour-compte, que Nicolas Mathieu ancre dans le pays des hauts-fourneaux, est aussi au cœur des livres ­d’Annie Ernaux, poursuit Marc Bassets : « Dans ses courts romans autobiographiques, elle dépeint cette autre France : celle de ceux d’en bas, celle de sa famille de la Normandie rurale et de la banlieue parisienne sans charme. »

 

Les journalistes espagnols font aussi le parallèle entre le parcours des deux auteurs. Tous deux sont d’extraction modeste – le père de Mathieu était électromécanicien et sa mère comptable, les parents d’Annie Ernaux tenaient un café-­épicerie – et sont parvenus à faire des études supérieures. Ils ont quitté leur milieu pour mieux y revenir. « Pourquoi ce genre de littérature sociale est-il plus ­vivant en France ? » s’interroge le magazine El Cultural, avant de conclure à l’existence d’une « excep­tion française ».

Le coût exorbitant des éoliennes flottantes

Un nouveau gouffre financier – celui de l’éolien flottant – s’ouvre-t-il ­aujourd’hui en France, après ceux de l’éolien terrestre et de l’éolien posé sur le fond marin ? Face aux difficultés rencontrées le long de nos côtes par les projets d’éoliennes posées, l’éolien flottant, ins­tallé plus au large, est jugé moins conflictuel. De plus, cette technologie présente l’avantage de permettre une construction à quai, la structure étant ensuite remorquée jusqu’au site.

 

Un appel à manifestation d’intérêt a ainsi été lancé par l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) en 2016 pour la réalisation simultanée de quatre projets de « fermes pilotes d’éoliennes flottantes » de puissance unitaire de 24 MW (méga­watts) : Eolfi au large de Groix et de Belle-Île, sur la côte Atlantique, et les trois autres en Méditerranée (EolMed, Provence grand large et Éoliennes flottantes du golfe du Lion).

 

Aucune éolienne flottante industrielle n’est encore opérationnelle en France. Seul un démonstrateur de 2 MW fonctionne, proche de la côte, au large du Croisic (Loire-­Atlantique), installé sur un flotteur développé par la société française Ideol et destiné au projet EolMed. L’éolienne est fixée sur un caisson flottant qui pèse 5 000 tonnes, mesure 36 mètres de côté et a un tirant d’eau de 7,50 mètres. Le caisson est ancré par 38 mètres de profondeur grâce à six lignes d’ancrage en Nylon. L’éolienne aurait produit 2,2 GWh (giga­wattheures) au premier semestre 2019, ce qui correspond à un facteur de charge faible de 12,5 %, sans doute en relation avec son caractère expérimental.

 

Le seul retour d’expérience signi­ficatif dont nous disposons actuellement sur l’éolien flottant est celui de la ferme pilote Hywind, qui fonctionne depuis octobre 2017 à 25 kilo­mètres au large de la côte nord-est de l’Écosse. Elle est exploitée par la firme pétro­lière norvégienne Equinor (ex-­Statoil). Cinq machines de 6 MW seulement sont posées sur des flotteurs de 91 mètres de hauteur, dont 80 mètres immergés, et 15 mètres de diamètre. Ces flotteurs de 3 500 tonnes, dont le fonctionnement s’inspire du principe des perches à houle, sont retenus sur le fond marin par trois ancres de 2 000 tonnes chacune. L’ensemble, qui comprend le flotteur et l’éolienne, mesure 254 mètres de hauteur totale ; il est ancré à 105 mètres de profondeur et pèse environ 12 500 tonnes. Un poids considérable pour une puissance limitée et une surface « occupée » importante du fond marin. Jusqu’ici, nous avons peu d’informations sur la production réelle d’un parc qui annonce 135 GWh/an, soit un facteur de charge de 51 %, supérieur à celui des meilleurs sites ­danois. L’investissement a été de 214 millions d’euros, soit 7,15 milliards d’euros par gigawatt installé. Hywind ­déclare assurer l’alimentation de 20 000 maisons.

 

Par décision du 22 février 2019, la Commission européenne a donné son accord à la France pour la réalisation des quatre projets pilotes appelés en 2016. Elle n’a pas contesté les informations et les chiffres donnés par le gouvernement français et n’a pas soulevé d’objections au regard des aides de l’État qui lui ont été notifiées.

 

EolMed serait implanté à 15 kilomètres de la côte, au large de Gruissan (Aude), doté d’une puissance installée de 24,8 MW, et les promoteurs annoncent une production électrique annuelle comprise entre 95 et 100 GWh, ce qui correspond à un facteur de charge de 46 %. Il serait donc du même niveau que celui des meilleurs sites de la mer du Nord. La côte languedocienne est présentée comme ayant des caractéristiques météorologiques voisines de celles de l’Écosse [voir «Force des vents en mer en Europe», page de gauche]. Le ministère annonce que les 100 GWh produits correspondront à l’énergie consommée par 50 000 habitants, affirmation fantaisiste, car cela fait 2 000 kWh par habitant alors que, si l’on tient compte de l’ensemble des usages nationaux de l’électricité, la consommation par personne est de 6 700 kWh.

 

Le projet avait été accordé à Quadran énergies marines, une filiale de la société française Lucia Holding acquise par le groupe Total en septembre 2019. Les turbines devaient être fabriquées par la société allemande Senvion, qui a déposé le bilan en octobre 2019. Les flotteurs sont confiés aux ­sociétés françaises Ideol et ­Bouygues.

 

Sur la côte Atlantique, où les vitesses de vent accusent de 15 à 20 % de moins qu’en mer du Nord, le projet Groix & Belle-Île a été confié au consortium Eolfi, alors contrôlé en partie par le groupe chinois CGN. Eolfi a été acquis en novembre 2019 par le groupe pétrolier néerlandais Shell. Il est question désormais de trois aéro­générateurs de 9,5 MW installés à 21,5 kilomètres de la côte et ancrés à 70 mètres de profondeur. Ils devaient être développés par General Electric, mais le groupe américain s’est désengagé en 2019, et le contrat des éoliennes a été accordé au danois Vestas ; l’accord a été signé par Jean-Yves Le Drian, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères. Les flotteurs sont développés par le groupe industriel naval militaire public français Naval Group (ex-DCNS). Le groupe Vinci et la Caisse des dépôts sont de la partie. Selon la Commission de Bruxelles, qui s’appuie sur les chiffres avancés par l’Ademe, les coûts d’investissement de l’éolien flottant représentent « de 5 à 6 fois les coûts de l’investissement terrestre et près de 2 fois les coûts de l’offshore posé, qui est la ­filière la plus onéreuse déployée actuellement ». Le parc de Groix & Belle-Île bénéficiera d’un ­tarif d’achat de 240 €/MWh de la totalité de sa production (même quand on n’en aura pas besoin) sur vingt ans. En comparaison, le prix de marché se situe aux alentours de 50 €/MWh, et EDF est contrainte de vendre 25 % de sa production nucléaire et hydraulique 42 €/MWh à ses concurrents. Le surcoût sera payé par les familles et le tertiaire sous forme de taxes.

 

 

Au total, selon le quotidien Les Échos, qui cite une source gouvernementale, ces quatre parcs pilotes représentent près de 880 millions d’euros d’investissement pour seulement 96 MW, soutenus à hauteur d’environ 330 millions d’euros d’aides de l’État au titre du Programme d’investissements d’avenir. La production sera valorisée en fonction des coûts de marché, et le supplément pour atteindre le prix garanti d’achat de 24 €/MWh sera payé par les contribuables. Les Français ­devront soutenir les installations en déboursant de 660 à 700 millions d’euros sur vingt ans. Plus surprenant, en juin 2019, avant même d’avoir eu un ­retour d’expérience sur les projets antérieurs, dont la réalisation continue de se faire attendre, François de Rugy, ministre de la Transition écologique et solidaire, a annoncé un appel d’offres pour trois nouveaux projets – dont un de 250 MW –, tous situés dans le sud de la Bretagne.

 

Or l’éolien flottant ne pourra sans doute pas offrir de résultats plus satisfaisants que l’offshore de la mer du Nord. En 2017, l’éolien offshore allemand a eu une productivité très élevée, avec un facteur de charge de 42 %, au lieu de 38 % les années précédentes. Mais, faute de vent, la puissance délivrée a dégringolé jusqu’à 1 % de la puissance installée pendant 261 heures, et a même connu une production nulle en vingt-neuf occasions (sur des durées d’un quart d’heure). L’intermittence de l’éolien posé en mer, très prononcée, conduit à des variations brutales de la production. L’éolien flottant, non moins inter­mittent, n’échappe pas à la nécessité de disposer de substituts, autrement dit de centrales thermiques qui peuvent prendre le relais par temps calme. Que se passera-t-il – et ce sera fréquent avec un régime de vents atlantiques – quand il y aura du vent partout ou, au contraire, une pétole généralisée ?

 

 

— Hubert Flocard est physicien et ancien directeur de recherche au CNRS ; Jean-Pierre Le Gorgeu est géophysicien et ingénieur au Bureau de recherches géologiques et minières ; Jean-Pierre Pervès est ingénieur aux Arts et Métiers et à l’Institut national des sciences et technologies de la mer, ancien directeur du centre de recherche du Commissariat à l’énergie atomique de Saclay (Essonne).
— Ce texte a été écrit pour Books.